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semaine aux Français une pièce de X... — Ah! vraiment, a repris vivement l'Excellence, eh bien, vous ne commencerez que la semaine prochaine... Cette semaine, je l'attends toujours! » A partir de l'automne de l'année 1871, chaque mois qui se succédait montrait à ses amis Théophile Gautier plus souffrant, plus pâle, plus frappé et plus inquiet de son état. En mars 1872, à un dîner chez Flaubert, où nous n'étions que le maître de la maison, Tourguéneff, Gautier et moi, dans la mélancolie d'un dessert entre hommes touchant à la vieillesse, Tourguéneff, ce grand et aimable esprit, se laissait aller à dire « Quelquefois, vous savez, il y a dans un appartement une odeur de musc qu'on ne peut chasser, faire disparaître, eh bien, moi, il y a autour de ma personne, et toujours, une odeur de dissolution, de néant, de mort. Sur cette phrase, Théo se levait de table, et tombant sur un divan, prononçait ces tristes et désolées paroles : « Pour moi, il me semble que je ne suis plus
un contemporain Je parlerais volontiers
de mon individu à la troisième personne, avec
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les aoristes des prétérits trépassés... J'ai comme le sentiment de n'être déjà plus vivant. »
A quelques jours de là, j'apprenais que notre ami avait demandé une consultation à Ricord. J'allais aussitôt le voir. « Ricord, me disait-il, d'une voix dolente et ennuyée, croit que c'est la valvule mitrale du cœur qui ne va plus : ou elle se relâche ou elle se resserre. Il m'a ordonné du bromure de potassium dans du sirop d'asperge... mais ce n'est qu'un traitement préparatoire... Il doit revenir samedi » Et s'agenouillant sur un fauteuil, dans une de ces poses tortillées qu'il affectionnait pour s'entretenir des choses de littérature et d'art, et approchant son oreille de ma bouche, il me demandait avec une certaine chaleur, si je trouvais de l'intérêt à son Histoire du Romantisme. Il était un peu tourmenté. Il se sentait si fatigué qu'il craignait que ça ne valût pas ce qu'il aurait pu faire. Il regrettait que la forme du journal ne lui permît /pas de développer l'esthétique de la matière. Il se réservait de traiter la question , quelque jour, dans une revue. Puis bientôt le dégoût de son métier, ce dégoût que j'avais déjà ren-
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contré, en ses derniers jours, chez un autre homme célèbre , lui montant aux lèvres , il murmurait : « Ah! si j'avais une petite rente, là, toute petite, mais immuable, comme je quitterais mon chez moi tout de suite, comme j'irais vers un bout de pays avec des rivières où il y a de la poussière dedans — et qu'on
balaye Ce sont les rivières que j'aime...
Pas d'humidité dans le dos par exemple
un bois de palmiers comme à Bordighere... et à l'horizon une Méditerranée bleue. » Il se taisait quelque temps plongé dans la contemplation de son paysage. Et après un long silence il ajoutait : « Par un coup de soleil, nous esthétiserions au bord de la mer, les pieds dans la vague, comme Socrate ou Platon. »
Déjà l'écrivain était bien malade, et déjà en lui commençait l'ensommeillement du cerveau. Quand il parlait, il avait toujours le tour original de ses anciens concepts, et toujours 4'épithète peinte, mais pour parler, pour formuler son paradoxe, on sentait dans sa parole plus lente, dans le cramponnement de son attention après le fil et la logique de ses idées,
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on sentait une application, une tension, une dépense de force qui n'existaient pas dans le jaillissement spontané et comme irréfléchi de son verbe d'autrefois. Vous avez vu des vieillards à la vue fatiguée, qui pour regarder, soulèvent avec effort leurs lourdes paupières. Théophile Gautier pour rendre sa pensée avec des mots, avait besoin d'un effort physique semblable de tout le bas du visage, et tout ce qui sortait maintenant de lui de supérieur et de bien dit semblait être arraché par une sorte de violence de l'engourdissement d'un état comateux. Enfin sans que cela puisse bien se définir par des phrases, presque invisiblement descendait sur l'homme, l'enveloppait, touchait à ses attitudes, à, ses gestes, à son dire, l'humilité honteuse que donne à une intelligence la conscience cruelle de sa diminution, de sa lente et insensible paralysie.
Je me rappelle un des derniers déjeuners que Théophile Gautier fit hors de chez lui, un déjeuner fait chez moi. On aurait dit la visite d'un somnambule. Et cependant, dans la somnolence de sa marche, de ses poses, de sa pensée,
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quand ii arrivait à secouer un moment sa mortelle léthargie, le vieux Théo réapparaissait, et ce qu'il disait d'une voix assoupie, avec des ébauches de gestes, semblait le langage de son ombre — qui se serait souvenu. Il était à table, et nous le croyions bien loin de nous et de la conversation, quand quelqu'un racontant l'effet hallucinatoire produit en plein jour par un champ de fèves et les rêves que ce champ lui faisait monter au cerveau, Théophile Gautier, comme subitement réve:"é, disait : « La fève est la plante qui se rapproche le plus de l'animal... vous savez qu'elle se retourne dans la terre... Pythagore la considérait si bien comme quelque chose en dehors de la végétation qu'il la proscrivait comme de la viande. » Quelques moments après, à propos de l'huile d'une salade qu'il trouvait excellente, il se mettait à faire un historique imagé des huiles et des miels de la Grèce qu'il terminait en comparant le mie de l'Hymète « à du sablon jaune entrelardé de bougie » . Mais les phrases charmantes qui sortaient de la bouche du pâle malade avaient quelque chose de mécanique; elles finissaient, elles
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se taisaient tout à coup comme par l'arrêt brusque d'un ressort, et ainsi qu'une phrase que Vaucanson aurait mise dans le creux d'un automate. Puis aussitôt, le parleur tombait dans un mutisme effrayant, dans une absence de luimême qui épouvantait, dans un anéantissement qui vous faisait lui parler pour avoir la certitude que la vie intelligente était encore en lui. Et, à ce moment, les choses que vous lui disiez, avant d'arriver à lui, semblaient parcourir des distances immenses. Un mot de l'un de nous sur la reconnaissance universelle de son talent de descripteur, le décidait cependant à reparler à la fin du déjeuner : « Oui, — disait-il, avec une certaine amertume mélancolique et avec ce geste qui lui faisait, à la manière d'un Boudha, soulever un peu devant lui l'indicateur de sa main exsangue, — oui, dans les voyages il est bien entendu qu'on n'y met pas d'idées... il ne peut être question, n'est-ce pas, du mérite des femmes, du progrès, des principes de 89... de toutes les Lapalissades qui font la fortune des gens sérieux . . . Les voyages, c'est la mise en style ides choses mortes, des morceaux de nature,
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[des murailles... Il est bien avéré encore que ' l'homme qui écrit ces machines n'a pas d'idées... Oui, oui, c'est une tactique, je la connais ; avec cet éloge, ils font tout simplement de moi un larbin descriptif. Et comme, un moment après, toute la table l'engageait à se reposer, à se défatiguer dans la confection tranquille et paresseuse des petits poèmes qu'il aimait à ciseler : de sonnets : « Oh! sur cela, reprenait-il, mes idées sont complètement changées. Je trouve que la poésie doit être fabriquée à l'âge où l'on est heureux. C'est pendant la période de la jeunesse, de la force, de l'amour, qu'il faut parler cette langue. »
Au moment où il s'en allait, jetant les yeux sur le portrait de Jacquemart en tète de l'édition d'E.MAUx et Camées que le maître m'avait apportée, comme je lui disais :
« Mais, Théo, vous ressemblez à Homère là-dedans?
— Oh ! tout au plus à un Anacréon triste ! »
Un voyage en Allemagne me séparait du cher malade; à mon retour, je tombais sur un journal qui m'apprenait brutalement sa mort
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dans un fait-divers. Le lendemain, j'étais à Neuilly, rue de Longchamps.
Bergerat me faisait entrer dans la chambre de l'auteur de Mademoiselle de M alpin. Sa tête, d'une pâleur orangée, s'enfonçait dans le noir de ses longs cheveux. Il avait sur la poitrine un chapelet dont les grains blancs, autour d'une rose en train.de se faner, ressemblaient à l'égrènement d'un rameau de symphorine. Et le poète apparaissait ainsi avec la sérénité farouche d'un homme des vieux siècles endormi dans le néant. Rien là ne me parlait d'un mort moderne. Des ressouvenirs des figures de pierre de la cathédrale de Chartres mêlés à des réminiscences des temps mérovingiens 1 me revenaient , je ne sais pourquoi. La chambre même, avec le chevet de chêne du lit, la tache rouge du velours d'un livre de prières, une brindille de buis dans une poterie barbare me donnaient l'impression d'être introduit dans un ci'biculum de l'ancienne Gaule, dans un pri-
1. Co caractère mérovingien du mort, je suis heureux de le retrouver constaté sur le vivant, par Feydeau, dans ses Souvenirs intimes sur Théophile Gautier.
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mitif, grandiose, redoutable, tragique intérieur roman. Et la douleur fuyante, d'une sœur dépeignée aux cheveux couleur de cendre, une douleur s'enfonçant dans l'angle d'un mur, avec le désespoir sauvage et forcené d'un autre âge, ajoutait encore à l'illusion.
Edmond de Goncourt.
Saint-Gratien, septembre 4478.