DÉDICACE
Le lecteur aurait le droit d'être surpris — et même scandalisé, qu'un ouvrage sur Théophile Gautier ne fût pas dédié à Victor Hugo. Si 'l'art est le seul dieu auquel mon maître ail sacrifié pendant les soixante ans qu'il a vécu, il voyait en Victor Hugo l'incarnation vivante de ce dieu. L'existence de ce grand homme était pour lui quelque chose comme une présence réelle de la poésie. C'est à lui que Théophile Gautier, comme le personnage biblique, avait dit : Tu es mon père, ma mère, ma patrie et ma famille.
Ne pas rendre à Victor Hugo ce qui fut Théophile Gautier, ce serait outrager les mânes fidèles de mon maître. J'obéis à la voix qui me parle du tombeau et je place ce livre sous l'invocation du dieu de lettres.
A mon grand regret et pour mon malheur, je n'ai connu Théophile Gautier que fort tard, atteint déjà du mal qui allait l'emporter, à demi abattu par les souffrances endurées pendant le f siège de Paris, par la perte de sa fortune politique et pis encore, par des angoisses patriotiques dont le lecteur suivra les traces dans sa Correspondance. La première fois que je fus admis en sa présence, c'était en août 1871, je fus frappé de l'altération de cette face, célèbre par sa placidité sereine, et pour moi si auguste dans l'intime panthéon de mes cultes artistiques. C'est à peine si je reconnus mon maître. Il me fit parcourir les diverses pièces de sa petite maison, trouée par les obus, et d'un ton que je n'oublierai jamais : « Je vous présente ma ruine ! » me dit-il en
souriant avec une ainère mélancolie. Il n'était pas malaisé de sentir que l'homme en lui était touché aux sources mêmes de la vie. Depuis ce jour qui me reste béni, je puis dire que je m l'ai pas quitté d'un jour jusqu'à sa mort. Notre vie devint commune et nous nous aimâmes profondément.
Le Théophile Gautier que je présente dans cet ouvrage est donc celui de cette courte période, très-intime et très -résignée, plus intéressante qu'aucune autre peut-être, en cela que, se sentant mourir, le Maître impeccable parut vouloir formuler sa doctrine. Je m'attends à ce que le public éprouve quelque hésitation à reconnaître en lui l'entité populaire du poète romantique de la légende. Ses vieux amis, ceux-là du moins qui ne l'ont vu, depuis la guerre, qu'à de longs intervalles, et même qui ne l'ont plus vu du tout, m'accuseront peut-être de l'avoir défiguré au bénéfice d'une préoccupation hâtive de postérité. Il y a loin, en effet, du Théo de 1830 à celui de 1872, et tel qui cherchera dans ce livre l' Albertus ou le Fortunio de sa jeunesse restera sans doute désappointé de n'y trouver que le père de famille essayant de former un jeune homme aux leçons de son expérience et à la lumière de son génie. Il m'appartient moins qu'à personne de décider si dans cette suprême modification de son grand esprit, mon
maître doit paraître moins original et moins pittoresque que dans les états précédents. Mais, de ses diverses incarnations littéraires, n'ayant assisté qu'à celle-là, de celle-là seule je me sens le devoir de parler. Devant une telle figure, il y a besogne pour tout le monde, et je ne me charge que de la mienne.
D'ailleurs, à l'heure où j'écris, il reste encore assez de fidèles compagnons de ses premières années pour que X Histoire du Romantisme qui, achevée, devait former une sorte d'autobiographie du poëte, soit complétée par les souvenirs des survivants. Chacun peut et devrait apporter à la publicité les matériaux dont il dispose d'une vie de Théophile Gautier, qui, un jour ou l'autre, sera demandée par la critique. Le regrettable Ernest Feydeau avait le premier compris l'utilité littéraire de ces témoignages de l'amitié; il avait senti le devoir que lui imposait l'honneur d'avoir vécu dans l'intimité d'un tel esprit, et si la très-sincère admiration qu'il professait pour son maître en l'art d'écrire ne lui a pas inspiré un livre plus indispensable, c'est peut-être que le disciple s'est laissé entraîner au plaisir de substituer trop longtemps son intéressante personnalité à celle du modèle. Il nous apprend plutôt ce que Gautier pensait de lui que ce qu'il pensait de Gautier. L'erreur a son côté touchant, surtout si l'on se rappelle que p* livre
fut le dernier que signa la main moribonde de l'auteur de Fanny, et nul ne se sentira le courage d'en relever l'illusion naïve et l'apologique confusion. Ernest Feycleau n'était pas le premier venu, et outre les curieuses études psychologiques qu'on lui doit, il serait injuste d'oublier que ce fut lui qui suggéra à son ami l'idée du Roman de la Momie, et qui lui en facilita l'exécution par ses recherches savantes d'égyptologue.
je viens de dire qu'un temps viendrait où la critique aura besoin d'une étude complète sur la Vie et l'OEuvre de Théophile Gautier. Cette étude nécessaire à l'histoire littéraire du xixe siècle, qui l'écrira? Quelque Sainte-Beuve de l'avenir sans doute. Mais aujourd'hui elle n'est pas possible, et voici pourquoi. Théophile Gautier n'est pas encore assez mort pour qu'on juge de la grande place qu'il mesurait sur notre ciel littéraire. Grâce à une série de publications posthumes, entreprise par son éditeur, son nom garde quelque chose de militant qui sied bien à ce rude travailleur, prématurément tombé. A défaut de sa personne, son génie combat encore parmi nous et par une dernière coquetterie de gloire, il éloigne ainsi la postérité, en retarde l'arrêt et la laisse, pour ainsi dire, la palme à la main. Il résulte de cette situation rare et particulière que son nom profite à la fois de la consécration que donne seule la mort et de
l'actualité productive, débattue, inédite, que le public recherche dans les œuvres des vivants. Toutes ces pages volantes, jetées par L'écrivain aux quatre vents du journalisme, emportées dans les tourbillons de ce Maelstrom qu'on appelle l'actualité, il a suffi de les recueillir, de les classer et de les numéroter pour qu'elles composassent des livres tout nouveaux, d'un intérêt exceptionnel et d'une forme parfaite. Il n'y a peut-être pas d'autre écrivain clans notre langue avec lequel une pareille entreprise eût pu être tentée sans péril, et ici l'artiste trouve sa récompense de cet admirable souci de la perfection qui ne l'abandonna jamais, dans l'expression de sa pensée, même au plus fort de l'improvisation fugitive. Théophile Gautier a trouvé le secret de n'écrire que des livres en écrivant des articles de journal. Bel exemple et féconde leçon qui nous apprend à tous à concilier les exigences modernes d'une production surmenée avec le respect inaltérable de notre art, à gagner en même temps notre vie et notre réputation ; c'est la solution du problème posé à l'homme de lettres par la société. Rien de ce que le maître a signé ne méritant d'être perdu, tout se retrouve, et ainsi est réalisé et prouvé le sage aphorisme qui nous prescrit de laisser bâtir au Temps le monument qu'il doit épargner.
Ce monument, le Temps l'édifie, sous nos yeux,
lentement; il est déjà énorme ; mais aussi haut qu'il se dresse sur sa base de granit et de marbre, il n'atteint pas encore au tiers de son élévation. Peu de personnes soupçonnent l'étendue de l'œuvre de Théophile Gautier. Il en a été établi un catalogue qui fournit à lui seul la matière d'un gros volume. La partie critique de cette œuvre, réunie en livres, dépasserait certainement en nombre la collection des Lundis de Sainte-Beuve ; et je ne parle que de la critique littéraire, dramatique ou bibliographique. Quant à la critique artistique proprement dite, salons, musées, expositions en France et en Europe, j'estime qu'elle irait au double. La somme des romans, poésies, contes, nouvelles, voyages, pièces de théâtre et œuvres d'imagination équivaut à peu près à l'œuvre de Balzac. Si l'on voulait éditer complètement tout Théophile Gautier, on ne s'en tirerait pas à moins de trois cents volumes (il a donné lui-même ce chiffre effrayant), mais l'on aurait dressé l'Encyclopédie du xixe siècle. Voilà pourquoi, ajoutait-il tristement, je passe pour un paresseux! Aussi, quand je me présente à l'Académie, on me demande : « Qu'est-ce que vous avez fait1. »
1. A propos de l'Académie, le lecteur verra suffisamment, dans la correspondance du poëte, ce qu'il pensait de cette Suzanne aux quarante vieillards dont, par respect pour d'augustes amitié g plutôt que par illusion personnelle, il s'obstina trop longtemps à solliciter les faveurs cacochymes. Voici d'ailleurs comme il m'en parla, un jour, en promenade, avec la mansuétude ironique
Non-seulement le succès grandissant qui accueille chaque publication échelonnée de cette œuvre posthume a rafraîchi l'admiration de ses fidèles, mais il semble avoir créé au poëte un public neuf et enthousiaste qui se recrute dans la génération nouvelle des lecteurs. On a trop dit que Théophile Gautier, par la nature même de son génie infaillible et serein, resterait l'écrivain des seuls artistes et des seuls lettrés ; à mesure que le goût se propage et que la lecture développe l'instruction, on voit se rétrécir la distance qui séparait encore le public
qui caractérisa ses derniers entretiens. « Si tu dois être de l'Académie, ne te préoccupe de rien, tu en seras ! ne prends pas la peine d'écrire un livre, c'est absolument inutile. Tu peux cependant t'amuser à lancer des pamphlets contre elle; cela n'empêchera pas ton sort, s'il est écrit. Mais si tu n'es pas prédestiné, si tu ne dois pas en être, trois cents volumes et dix chefsd'œuvre reconnus pour tels par l'univers agenouillé, et même par elle, entends-tu bien, ne te feront point passer la porte. On naît académicien comme on naît archevêque, cuisinier ou sergent de ville, et celui qui doit l'être ne meurt pas avant de l'avoir été. La mort attend ! Vois ce qui m'est arrivé. La dernière fois que je me suis présenté, j'étais assuré do toutes les voix ; j'avais Guizot et Sainte-Beuve, les politiques et les littéraires, les jeunes et les vieux. On m'avait fait une promesse formelle, et, ce qui valait mieux encore, mon élection servait à payer une dette que l'Académie avait contractée envers moi. Le jour venu, tous votèrent comme un seul homme; les trente-neuf bulletins portaient mon nom, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, et, pour moi, j'en suis encore convaincu à l'heure qu'il est. Cependant mon concurrent fut élu à l'unanimité ! »
J'éclatai de rire. «Tu ris, reprit le maître, tu as tort. Ils étaient de bonne foi. Peut-être avaient-ils tous réellement voté pour moi. Seulement la mauvaise fée qui le jour de ma naissance m'avait
ignorant du poêle hautain. Que de gens ne pourrais-je pas compter qui, d'abord effrayés par l'opulence de sa langue, prévenus par leur éducation même contre la recherche inusitée du terme précis, systématiquement rebelles à l'emploi de toutes les ressources dont dispose le vocabulaire français, n'ouvraient un livre de Théophile Gautier que pour y trouver des preuves de la décadence dénoncée dans les collèges, des outrances romantiques et des intempérances de technique, et qui, le livre une fois commencé, ne pouvaient plus s'arracher au
prédit : Tu n'en seras pas, d'un coup de sa baguette avait changé les bulletins dans l'urne, évidemment. Aussi quand je rencontre l'un des Quarante, tu me vois toujours pénétré de reconnaissance et de respect. Je me dis : En voilà encore un qui a fait le possible, et je le salue profondément; quelquefois même je lui demande de ses nouvelles, car je ne crains plus d'être accusé de trop m'intéresser à sa santé, comme Léon Gozlan.
— Quelle est cette histoire, lui demandai-je?
— Tu ne connais pas l'histoire de Gozlan avec son académicien? Eh bien, voilà. A l'âge critique, malgré l'instinct qui lui criait, comme à moi, qu'il n'était pas prédestiné, Gozlan se laissa convaincre de hasarder quelques visites. Mais en fine mouche qu'il était, il voulut savoir d'abord comment sa candidature serait prise, et il se présenta tout de suite chez le plus grincheux, le plus rébarbatif, le plus momifié, le plus atroclassique des Quarante d'alors. Ce vieillard l'accueillit sans gloire. « Ah! vous êtes M. Gozlan? J'en suis cl armé, mais je ne connais pas vos ouvrages. Amon âge on relit Racine », et autres aménités. Sans se laisser démonter, Gozlan formule sa demande. « Vous voulez un fauteuil, quel fauteuil? fait l'autre en humant une prise de tabac. 11 n'y a pas de fauteuil libre à l'Académie, que je sache.
— Monsieur, fit Gozlan en se levant, et avec une voix terrible, celui que je vous demandais, c'était le vôtre!»
plaisir de son éloquence savante, pleine de relief, de couleur et de pureté ! Que de conversions par la simple évidence, devenues des fanatismes exclusifs ! Il n'est pas rare d'entendre déclarer à des dilettantes raffinés, à des délicats précieux que de tous tes écrivains du siècle, Théophile Gautierest le seul qui ait su le français complètement et qui l'ait écrit sans défaillance. Mais, en outre de ce mérite, son œuvre a des côtés beaucoup plus populaires qu'on ne l'imagine et des qualités d'intérêt auxquelles on commence à rendre justice. Théophile Gautier, comme tous les grands artistes, avait pardessus tout le respect de son imagination, qui était extrêmement féconde et démesurément fantaisiste; aussi toutes ses créations sont-elles achevées parce qu'elles sont concentrées, et portent-elles le cachet d'un immuable idéal de beauté triomphante. Files semblent toujours écraser quelque serpent du pied, et ce serpent sera, si l'on veut , la sacro-sainte vulgarité', monstre aux anneaux renaissants dont il avait horreur. Il aurait pu sans doute, aussi bien que n'importe quel auteur à la mode, satisfaire aux goûts dépravés de son temps et banaliser sa pure gloire par quelque sacrifice à la popularité immédiate et palpabfe. D'aussi grands que lui, de plus grands, si l'on veut, n'ont pas toujours échappé à la tentation de monnayer l'or de leur génie. Le sacrifice n'était pas de ceux qu'on pouvait demander à
10 THÉOPHILE GACHER.
Théophile Gautier; lorsqu'un de ses ouvrages (par exemple le Capitaine Fracasse) atteignit tout de suite au succès fructueux et universel, ce fut sans aucune concession de l'écrivain aux goûts pervertis du public. Tel il l'avait conçu lorsque l'annonce en parut sur les couvertures des livres d'Eugène Renduel, tel il l'exécuta trente ans après à la demande de l'éditeur Charpentier; la forme même en était restée immuable dans son cerveau, n'ayant rien perdu à une aussi longue gestation; sa perfection avait bravé, et elle brave encore, jusqu'au démodement, cette grande hotte des romans modernes. — Il m'a été donné souvent, durant notre vie en commun, d'assister à la manifestation de ce phénomène intellectuel qui, chez Théophile Gautier, montrait l'artiste tellement en possession de tous ses moyens d'exécution, que la pensée, sous sa plume, revêtait instantanément sa forme absolue, sans la moindre entrave du temps, du bruit ou des distractions extérieures. Je l'ai vu plus d'une fois, à la suite d'une visite d'étranger ou d'ami, reprendre, sans s'être relu, une phrase interrompue, souvent à la moitié d'un mot, et la poursuivre dans tous ses développements avec la même tranquillité que celle qu'il mettait à rallumer son cigare. Je ne connais pas de lui un manuscrit raturé '.
1. Détail curieux, je n'en connais pas non plus de ponctué. Il tenait la ponctuation et l'accentuation pour besogne de prote, et
SOUVENIRS. ii
Par le temps de passions politiques qui court, nombre de gens me trouveront peut-être malavisé d'avoir mis au jour certaines lettres de la correspondance du poëte. Ils demanderont s'il était bien utile de rappeler au public que Théophile Gautier, dont la belle figure littéraire est sympathique à tous les partis, fut dévoué à la famille impériale. Je me bornerai à demander à ces personnes -ce qu'elles auraient pensé de moi si j'avais supprimé ces lettres qui sont parmi les plus intéressantes, et s'il n'y aurait pas naïveté de ma part à croire que ses contemporains ont déjà oublié quelle place il occupait dans les régions officielles.
D'ailleurs il est de notoriété publique que Théoson œil de peintre n'était affecté que de la couleur des mots sur le papier. Une de ses métaphores familières pour dire qu'il allait travailler était : « Je vais mettre du noir sur du blanc. » m'amusai quelquefois à le taquiner sur la manière déplorable dont il corrigeait les éprouves de ses articles ou de ses livres ; à la vérité, il n'y entendait pas grand'chose, et il trouvait que certains mots avaient plus de caractère sans l'orthographe qu'avec elle ; c'était dommage de ies changer, et, si on l'écoutait, on les lasserait tels quels pour le plaisir des yeux. En somme, concluait-il, les plus beaux livres sont ceux où il y a le plus de papier blanc.
i2 THÉOPHILE GAUTIER.
phile Gautier n'a jamais été un homme politique, et qu'il n'avait que de l'indifférence pour tout ce qui n'était pas l'art ou la poésie. Il ne croyait pas à l'utilité des révolutions, et il se contentait parfaitement de tout régime qui, pendant le cours fatalement restreint de sa durée, favorisait l'éclosion pacifique des choses de l'esprit. On avouera bien que cette façon de voir ne pouvait pas lui inspirer un goût bien vif pour la Commune, par exemple, et qu'elle ne fit rien pour rendre un homme comme lui républicain. Ce serait une erreur de croire cependant que son grand esprit, si vaste et si juste, n'eût pas été frappé par les cataclysmes dans lesquels avait sombré l'empire. Si sa philosophie n'en avait guère été atteinte, si sa fidélité n'en était pas ébranlée, son cœur du moins en avait ressenti une forte secousse. Il ne faut pas oublier que Théophile Gautier avait charge d'âmes, et que du travail de sa plume il nourrissait une très-nombreuse famille. Au h septembre il se crut donc perdu, lui et les siens. Aussi ne fut-il pas peu étonné de voir les républicains lui continuer la déférence due à son rare génie et lui assurer sa situation au Journal officiel. Il s'aperçut alors que ces gens-là n'étaient pas si farouches qu'il se les représentait. Il le disait ingénument à l'un d'eux, M. Hetzel, son vieil ami, de qui j'en tiens le récit et qui pourrait l'affirmer si besoin était :
« Je veux te dire aussi que tes amis, qui ne me doivent rien, qui auraient pu, bien à tort, mais enfin qui auraient pu, comme d'autres n'y auraient pas manqué, ne voir en moi qu'un adversaire, ont été parfaits pour moi. Grâce à eux, j'ai pu être malade avec tranquillité. Prétextes et raisons, le ministère républicain a tout trouvé bon pour m' aider à rapporter la maladie. »
Ces paroles, tous ceux qui ont causé avec le poëte dans les derniers temps de sa vie les lui ont entendu répéter, et je puis ajouter que lorsque nous étions dans l'intimité, il se plaisait à constater que, pendant dix-huit ans, l'empire n'en avait pas tant fait pour lui.
Oui, sans doute, Théophile Gautier avec sa placidité orientale devait se rallier — ou plutôt se laisser rallier — au gouvernement qui promettait la paix à son pays. La paix n'a-t-elle pas été l'unique recherche de sa vie? Mais son bonapartisme — si bonapartisme il y a — peut du moins revendiquer l'excuse et le bénéfice d'un platonisme sans exemple. Qu'on en juge.
Théophile Gautier, sous l'empire, a désiré è*re inspecteur des Beaux-Arts. Il ne l'a pas été.
Théophile Gautier, sous l'empire, a rêvé d'être conservateur d'une bibliothèque. Il ne l'a pas été.
Théophile Gautier, sous l'empire, esjfêrait entrer à l'Académie française. Il n'y est pas entré.
li THÉOPHILE GAUTIER.
Théophile Gautier, sous l'empire, souhaitait d'être nommé sénateur, comme Sainte-Beuve et Mérimée. Il n'a pas été nommé sénateur.
Yoilà une fidélité qui n'a pas coûté bien cher à l'empire! Mieux encore! Jamais une recommandation, verbale ou écrite, de Théophile Gautier n'a abouti à un résultat heureux, à ce point qu'il avait été obligé d'avouer son impuissance à ceux qui venaient le prier d'un service , et qu'il avait renoncé à écrire en faveur de quelqu'un « pour ne pas lui porter malheur ! »
Il me semble qu'après ce qui précède j'aurais eu mauvaise grâce à supprimer de sa correspondance les lettres où il confesse sa foi bonapartiste !
Et maintenant, s'il faut dire ici la vérité telle qu'elle est, l'impossibilité où Théophile Gautier a été toute sa vie d'obtenir de l'empire ce qu'il désirait et ce que l'empire pouvait et devait non-seulement lui accorder, mais lui offrir, cette impossibilité, dis-je, a une raison. Et cette raison, c'est qu'il n'était pas bonapartiste! J'en suis fâché pour le parti, mais il y a là une nuance fort distincte et qu'il importe d'observer.
Théophile Gautier, comme beaucoup d'autres esprits éminents de l'époque et appartenant à des
opinions diverses, était surtout comment dire?
mathildien. Le salon de la princesse Mathilde avait alors le privilège de réunir l'élite des célébrités
artistiques de Paris, élite que les Tuileries ne surent jamais attirer ni grouper. La princesse, fort encline aux idées libérales, aimant les beaux esprits et les brillants causeurs, artiste elle-même et douée d'un goût particulier pour les choses de l'art, s'était construite dans le temple impérial une petite chapelle indépendante. Elle y recevait, sans leur demander autrement patte blanche, tous ceux que leurs talents d'abord et ensuite leur bonne éducation plaçaient hors de pair dans les sciences, les lettres et les arts. Légitimistes, bonapartistes pratiquants, républicains et même orléanistes, il y en avait de toutes nuances et de toutes convictions, si l'on peut dire. Mais tous, dès le seuil franchi, devenaient d'eux-mêmes mathildiens, tant l'hôtesse savait l'art de les conquérir. Quel rôle charmant la princesse Mathilde n'a-t-elle pas joué là, dans l'histoire du second empire ! Quelle aimable petite cour de poètes et de savants, de peintres et de musiciens, façonnée sur le modèle des cours italiennes de la Renaissance ! Une convention passée en règle de conduite et fidèlement observée était de ne jamais parler de politique. Mais la valeur d'un tableau, d'un poëme, d'un opéra, d'une comédie, d'une statue ou d'un livre d'histoire, voire quelquefois d'une toilette de femme élégante et bien portée, cela suffisait à alimenter les réunions de causeries vives, de discussions spiri-
tuelles et de récits pittoresques. Celui qui clans trente ans écrira l'histoire de ce salon éclectique, outre qu'il résumera tout l'art militant en France de 1852 à 1870, aura encore l'avantage de dégager de l'empire tout ce qu'il contient de sympathique et d'utile, c'est-à-dire la figure de la femme intelligente, libérale et aimée de tous que l'on a appelée « la bonne princesse ».
Parmi ceux qu'elle désirait le plus d'attacher à elle, Théophile Gautier était l'un des premiers. Mais ce qui prouve bien qu'elle n'y mettait point l'arrière-pensée de conquérir ce talent à l'empire (lequel d'ailleurs était fort incapable d'en apprécier la conquête), c'est qu'elle ne s'arrêta point aux obstacles qui eussent fait reculer toute autre princesse du sang impérial. Théophile Gautier, en effet, avait été lié avec les princes de la famille d'Orléans ; il avait, comme il l'a raconté lui-même, fait une expédition en Afrique avec le duc d'Aumale. Mais il était surtout et avant tout resté fidèle au poëte des Châtiments. Cette fidélité inébranlable, passionnée et idolâtre qui couronne toute sa vie d'un nimbe d'or, était la seule chose qu'il n'eût point fallu demander à Théophile Gautier de sacrifier. Mais le jour où il lui fut démontré qu'il pouvait librement rendre hommage au génie de son maître, même à la table d'une Bonaparte, ce jour-là il fut conquis et il devint mathildien.
Théophile Gautier a donc été dévoué courtisan de la princesse et l'hôte assidu de Saint-Gratien; mais c'est très-probablement à cette assiduité qu'il a dû ses mécomptes littéraires et ses déboires. Il ne m'appartient pas de soulever ici les voiles qui couvrent encore certaines intrigues de palais, quoique ces intrigues aient mené mon pays à des désastres sans précédents ; mais tout le monde sait aujourd'hui que dans la famille impériale les membres masculins et féminins n'étaient guère d'accord sur la manière de diriger le vol de l'aigle, et que qui voulait plaire à un cousin risquait fort de déplaire à l'autre. Il en était de même pour les cousines. Et c'est pourquoi je dis que Théophile Gautier a pu être mathildien sans être pour cela bonapartiste, et comment il faut expliquer que malgré tous les efforts de son auguste amie il n'a jamais pu obtenir le fauteuil académique ou la chaise d'ivoire de sénateur.
De par tous les droits d'une supériorité incontestée de poëte et de causeur, Théophile Gautier tenait le haut bout de la table chez la princesse Mathilde. Il était le charme de ses réunions et l'attrait de ses fêtes. Jamais il ne fut plus étincelant de verve que dans cette maison où il se sentait heureux, entouré d'admirateurs sympathiques et d'amis.
Sous le sourire de l'hôtesse il redevenait peu à peu le Théo de l'ère romantique, le prodigieux
18 THÉOPIIILE GAUTIER.
tailleur de paradoxes à facettes, le ciseleur de mots et le coloriste sans égal de la préface de Mn" de Maupin. Le jeune France reparaissait alors et le lion secouait sa crinière. Comme on lui savait le pouvoir de tout dire sans blesser aucune conviction morale ou religieuse, on le laissait la bride sur le col. Sa lèvre alors illuminée d'un gai sourire semait les perles et les rubis. Plus il y avait de femmes dans l'assistance et plus ces femmes étaient jeunes, élégantes et belles, plus il étincelait et jetait de fusées et de gerbes. Car c'était cela qu'il aimait en résumé dans la société des puissants. Le luxe est l'élément naturel des poètes, et quand celui-là avait porté pendant tout un mois le faix des devoirs domestiques et tourné la meule du feuilleton, il n'était pas fâché de reprendre le rêve de Fortunio, ne fût-ce qu'une heure. Je lui ai souvent entendu dire, avec un soupir qui contenait bien des amertumes, que tous les grands poètes de ce siècle avaient été riches et fortunés. Ses relations officielles lui donnaient l'illusion de cette opulence qui seule lui a manqué peut-être pour fournir toute la mesure de son génie. N'est-ce pas l'honneur des rois et des princes et leur raison d'être que de savoir racheter ainsi les inconséquences de la fortune1?
1. Dans la préface charmante d'un livre malheureusement non mis dans le commerce, M. Claudius Popelin, l'émailleur-poëte,
Certes il ne faudrait pas inférer de ce qui précède que mon intention soit d'acquérir au parti libéral la figure littéraire d'un homme que l'idée républicaine a toujours effrayé. Sa correspondance fait foi de ces terreurs. Théophile Gautier avait pris au mot le programme socialiste du progrès par la révolution. Il croyait très-sincèrement aux a rouges », et son éducation royaliste ajoutait encore à cette croyance des souvenirs de famille assez peu rassurants. Il disait qu'il appartenait à la génération de ceux qui ont eu des parents guillotinés. Je raconte ailleurs dans quel milieu il avait grandi et quelle influence les récits paternels ont pu avoir sur son esprit d'enfant. Toujours estil que le principe d'autorité, quel qu'il fût et d'où qu'elle vînt, lui semblait la sauvegarde des sociétés modernes. Il admettait que le bâton devînt sceptre et aussi que le sceptre se fit bâton. D'ailleurs il avait horreur de raisonner sur ce sujet, et quand on l'y acculait, il se levait de table et s'en allait.
Il m'est permis de croire toutefois, d'après des indices certains, que le lecteur pourra relever dans nos entretiens et même dans quelques-unes de ses lettres, que l'établissement pacifique d'une
a tracé un fidèle tableau des soirées de Saint-Gratien et aussi un portrait ressemblant de Théophile Gautier chez ]a princesse.
République athénienne, dans laquelle les poètes et les artistes auraient été considérés et honorés, aurait rallié sa philosophie et charmé sa vieillesse. Il se serait laissé volontiers décerner par elle le repos du prytanée, surtout s'il s'y était rencontré en compagnie de Victor îlugo et de quelques autres, glorieux selon son cœur. Le grand respect que lui avaient toujours témoigné les écrivains de la presse avancée le touchait fort sensiblement : les buveurs de sang commençaient à lui paraître les plus aimables gens du monde, et aussi les plus lettrés. Il y en avait parmi eux qui savaient ses œuvres par cœur. Ses livres nouveaux trouvaient en eux leurs premiers zélateurs. Un jour, M. Jules Simon lui fit savoir que la République tenait à honneur de continuer au grand écrivain la pension que M. Walewski lui avait jadis obtenue de l'Instruction publique. Le sachant malade, et pris de la nostalgie du soleil, cette même République lui offrit une mission d'art en Italie. De plus, le retour de Victor Hugo en France avait pour Théophile Gautier déplacé la lumière ; le disciple reprenait doucement l'habitude du chemin de la maison du maître. Qui sait si sous l'influence toujours subie du poète de Y Année terrible le poète des Tableaux de Siège ne se serait pas désenchaîné ! Hélas! c'est deux fois pour nous qu'il est mort trop tôt. Quelle fidélité devait-il donc, l'honnête et
trop scrupuleux maître, à ce parti d'ingrats et d'égoïstes, incapable de répondre au dévouemenl silencieux d'un tel esprit? Par quel excès de fierté naïve, par quelle fiction d'héroïsme se croyait-il lié à l'aventure du 2 décembre, et quelle reconnaissance devait-il encore à des princes auxquels l'art, qu'il aimait, est resté absolument étranger? Sans doute il avait pour cela quelque raison intime et profonde à laquelle je crois, sans la connaître, comme je crois à son grand cœur, à son clair bon sens et à sa probité, elle aussi, « impeccable ».
Trois femmes, diversement belles, intelligentes et célèbres, ont, de leurs amicales sollicitudes, in Hué sur la vie de Théophile Gautier. Delphine de Girardin a été la première de ces bonnes inspiratrices; elle fut la Muse de son génie jeune et libre. Tout ce qu'il a écrit dans cette période fortunée, qui commence à son entrée au journal la Presse pour finir h son entrée au Moniteur, est marqué au sceau de la verve et aUssi de l'indépendance. Il écrivait alors ce qu'il voulait et comme il le voulait, et ses fantaisies les plus audacieuses étaient les bien venues. C'était le temps où il se passionnait encore dans les querelles artistiques ou littéraires; où il se donnait la peine d'être sévère pour les médiocres et enthousiaste pour les génies. Le masque d'indifférence, masque olympien, qu'on lui a connu plus tard, ne fut par lui adopté que
le jour où il passa d'un journal libre dans un journal officiel. Ce jour-là sa jeunesse était finie; le romantique rendait les armes.
Toujours, et jusqu'à la fin, mon maître a regretté de s'être laissé rogner les ongles avant l'âge où le lion vieillit. Comme il se sentait de force à se faire seul une situation au moins égale à celle que lui valait son titre d'écrivain officiel, il déplorait amèrement de lui en devoir le bénéfice. Critique libre dans un journal indépendant, Théophile Gautier n'aurait certainement pas été le juge implacablement bénévole qu'il a été pendant vingt ans. Ceux qui l'ont connu un peu intimement savent qu'il n'avait rien en lui d'un docteur Pangloss. Sa sérénité n'était qu'apparente, et je reste convaincu que son rêve fut toujours de travailler pour la bonne cause dans un journal militant, d'y rompre des lances et d'y fausser des cuirasses philistines.
J'ai dit plus haut comment le poëte retrouva une amie sincère et capable de le comprendre en la personne de Mme la princesse Mathilde. Si le salon de Mme de Girardin réunissait des hommes tels que Balzac, Victor Hugo, Lamartine, de Musset, Méry, Gozlan, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, et d'autres encore, celui de la princesse ne le lui cédait ni sur la quantité ni sur la qualité de ses habitués, et Théophile Gautier, demeuré seul avec Sainte-Beuve de la grande génération de 1830, s'y
voyait entouré de disciples , sinon de maîtres, dignes de lui. L'assiduité de mon maître chez la princesse Mathilde lui a été bonne de beaucoup de façons, mais surtout en ceci, que tout concourait à lui rappeler qu'il était avant tout poëte et grand poëte. Lorsque tout, autour de lui, semblait se concerter pour lui remettre sans cesse devant les yeux cette corvée du journalisme devant laquelle il succombait, il n'avait qu'à se réfugier dans ce salon charmant pour se voir enfin considérer, non plus comme feuilletoniste, mais comme poëte. Il allait là se retremper et reprendre des forces pour son rude métier de Sisyphe officiel. Quand, par exemple, il s'était abandonné à l'un de ces soliloques paradoxaux, aux théories prodigieuses et pétillant de traits et de trouvailles qui donnaient à ses causeries l'attrait d'une féerie, jamais on ne lui aurait dit, en façon de compliment, qu'il venait de parler un article admirable. Le tact féminin de l'hôtesse lui ménageait un remerciement plus délicat : « Ah! quel beau sonnet vous feriez avec cela! » Ou encore : « Nous venons d'entendre un superbe poëme! » Cette nuance lui était sensible, elle suffisait à le rendre heureux.
11 ne m'appartient pas de désigner la troisième personne célèbre dont Théophile Gautier a subi l'influence dans sa vie et dans ses écrits ; car non-seulement cette personne vit encore, mais des liens
étroits l'unissent à la famille du poëte. Mon maître avait pour son caractère pratique et sa douce philosophie une estime particulière. Il lui confiait de préférence à tout autre les secrets de son cœur : c'est à elle qu'il a écrit le plus de lettres, lui qui avait horreur de correspondre et dont les lettres sont si rares. Dans les dernières années cette amitié s'était montée au ton d'un abandon passionné, et comme la bienveillante Egérie habitait à l'étranger, le malade sembla vouloir mettre à profit des jours comptés, et il multiplia ses épîtres qui sonnaient comme des appels au secours. Le dernier qu'il lui jeta par delà les frontières lui arriva trop tard, et quand la dame aux yeux de violette parvint à la petite maison de Neuilly, on cousait dans le linceul son patito, son poëte et son ami fidèle. Sa dernière parole avait été son nom, comme aussi le dernier mot qu'il ait écrit.
Hélas! il ne se doutait guère qu'elle interdirait un jour la publication de ces lettres admirables, écrites la plupart pour la postérité, et dont elle n'a jamais été que l'inconscient prétexte, car ces lettres portaient haut, et passaient, par conséquent, pardessus la tête de la destinataire.
« Si ce grand désir de voir Berg-op-Zoora vous étonne, c'est que j'ai eu un certain grand-père qui était monté le premier à l'assaut de Berg-op-Zoom, et qui avait reçu une épée d'honneur en argent pour ce beau fait d'armes. Comme c'est l'histoire la plus triomphante de ma famille, je n'aurais pas été fâché d'entrevoir, même de très-loin, un endroit où un de mes ancêtres avait été si courageux. » [Caprices et Zigzags, voyage en Hollande, page 73-74.)
Dans les écrits innombrables de mon maître, je n'ai trouvé que ce renseignement sur l'histoire de sa famille. Son autobiographie ne le reproduit point et elle ne révèle rien au public des origines du poëte. Les historiographes et les physiologues me sauront gré sans doute de consigner ici pour la première fois ce que je sais sur ce sujet intéres-
sant. On a beaucoup dit que, par une de ses ancêtres, Théophile Gautier avait du sang oriental dans les veines. Cela est exact en effet, seulement il n'est guère possible aujourd'hui de préciser à quel degré d'ascendance il faut placer cette aïeule. Même dans la famille la légende est demeurée confuse, et ceux qui avaient reçu les derniers échos de la tradition ne peuvent plus être consultés.
Théophile Gautier est le premier qui ait donné un douloureux démenti à ce privilège de sa race, la longévité. Son père (qui profitait de la destruction de son acte de naissance pendant la Révolution pour se rajeunir), avouait plus de quatre-vingts ans ; son grand-père était mort centenaire. De telle sorte qu'en deux bonds la filiation atteignait à Louis XV. Un grand-oncle contemporain de ce roi occupait, dans l'administration des finances de l'htat, une fonction équivalente à celle de receveur général aujourd'hui. Il faut croire qu'il avait rendu d'importants services au pays; je crois me souvenir que ce fut dans une disette, puisque Louis XV l'anoblit.
La famille Gautier est originaire d'Avignon. Oi il existe, près de cette vieille cité des papes, une montagne nommée l'Avançon qui a le singulier inconvénient de dévaler, et qui s'émiette dans les plaines circon voisines. Cette montagne appartenait de temps immémorial aux Gautier, qui en avaient
pris d'ailleurs le nom de Gautier d'Àvançon auquel le poëte pouvait encore prétendre. Le financier en fut le premier titulaire. On a conservé le parchemin qui lui conférait cette noblesse, comme aussi le blason qui en consacra l'héraldisme. L'écu est surmonté d'un casque de chevalier; il porte d'azur au chevron d'or accompagné de trois soucis de même, posés deux et un, avec la devise en banderole : d'or fui soucis!
« Prophétique devise ! disait quelquefois mon maître en souriant, et qui pèse sur ma destinée ! Quant h la fameuse montagne, ajoutait-il, qui sait ce qu'elle est devenue ! Je n'ai jamais songé à la réclamer au gouvernement, de peur que le vent ne souffle à travers, comme dans celle de Gastibelza. » — Si jamais le poëte ne se réclama de cette noblesse, c'est que, comme Mirabeau sommé de signer Riquetti, il avait peur de dérouter le monde. Mais sans en tirer vanité plus que de raison, il ne lui déplaisait point de le constater quelquefois, soit à table par exemple, dans l'intimité. Sa famille d'ailleurs, passionnément royaliste, l'avait toujours entretenu dans des sentiments conformes à son origine, et le nom de Charles X n'était jamais prononcé qu'avec respect par tous les siens. Àh! si L'Académie avait su tout cela, Théophile Gautier n'eût pas attendu à sa porte ! Que de regrets je vais donner à nos quarante !
Le grand-père de Théophile apparaît, parmi ses ascendants, comme une figure particulièrement originale. C'était un homme d'une force colossale et d'une stature proportionnée à sa force. Il vivait en plein air, le fusil en bandoulière, toujours marchant et chassant, sorte de burgrave errant et farouche, auquel la ville faisait horreur. Buttait-il contre un caillou, il entrait dans des colères terribles, et il déchargeait sur lui, à bout portant, les deux coups de sa carabine. Quand son fils Pierre Gautier gravissait, pour aller le voir, les pentes croulantes de son Avançon, il était accueilli par la mousqueterie paternelle entremêlée d'éclats de rire formidables, par lesquels se révélait sa joie tonnante. Cet Hercule vécut plus de cent ans.
Quant à Pierre Gautier, quoiqu'il fût trempé lui aussi de manière à atteindre le siècle à son tour, ce fut surtout dans le domaine intellectuel qu'il dépensa sa force. Il s'était acquis une instruction solide et des connaissances variées en toutes choses. C'était un homme très-remarquable, et, par son amour des lettres, le digne père de Théophile. « Si j'ai quelque instruction et quelque talent, c'est à lui que je les dois », a écrit le poëte. Il vécut d'ailleurs assez vieux pour jouir de la célébrité précoce de son fils et même pour connaître ses petitsenfants.
La note dominante de la vie et du caractère de
Pierre Gautier, c'est son royalisme intraitable, aveugle et militant. Lorsque Charles X promulgua ses fameuses ordonnances, le père de Théophile mit tout son avoir à la hausse, et comme son fils le blâmait de son imprudence et lui prédisait la ruine, le bonhomme irrité lui mit paternellement le pied au derrière, et cela pour toute réponse. Est-ce que le roi pouvait se tromper! Dieu sait cependant s'il considérait son garçon comme un être supérieur et prédestiné ! Mais sa foi monarchique n'admettait pas de raisonnement. C'était d'ailleurs une foi sincère et qui avait agi. Tout jeune encore, en thermidor, à Avignon, Pierre Gautier avait sauvé une grande quantité de nobles et de prêtres enfermés à la Glacière, en les faisant passer (le fait est historique) par les latrines de la prison. Il y avait passé lui-même, le dernier, quand tout son monde avait été en sûreté. Plus tard, quand les Bourbons remontèrent sur le trône, Charles X voulut récompenser son dévouement à la cause royale et il lui fit demander par l'abbé de Montesquiou ce que le roi pouvait faire pour lui. Pierre Gautier, qui s'était ruiné au service de son opinion, répondit au ministre : que le roi eût à se mêler des affaires de la France, et que si lui, Pierre Gautier, était royaliste, c'était pour la satisfaction de sa conscience et parce que cela lui faisait plaisir. Le trait, je crois, dépeint l'homme. Parmi les sus-
pects sauvés ainsi par Pierre Gautier, se trouvait le chevalier de Port de Guy, dont Victor Hugo a parlé dans les Misérables. Il resta fort attaché à ia famille de son sauveur, et à sa mort il légua en souvenir à la sœur de Pierre toute sa vaisselle plate, qui était fort belle, si j'en juge par les pièces que Théophile Gautier en avait conservées.
Quoiqu'il ne fût que simple fonctionnaire au cadastre, Pierre Gautier devait à ses convictions bien connues d'être traité en pair et en égal par les plus nobles familles du comtat Venaissin. C'est ainsi que, reçu dans la famille de Poudens, il s'y éprit d'une fort belle jeune fille, qui était l'une des sœurs de la comtesse ; il l'a demanda en mariage et il l'obtint sans difficultés. M'ne la comtesse de Poudens était l'aînée de six sœurs environ, toutes filles d'un tailleur nommé Cocard, attaché à la maison du comte d'Artois, devenu depuis Charles X. Comme ses parents n'étaient point riches, elle a\>ait fait venir toutes ses sœurs au château de Poudens et s'était chargée de leurs établissements. La comtesse était d'ailleurs une excellente créature qui n'avait, paraît-il, d'autre défaut que celui d'aimer à intéresser le jeu relie jouait une métairie, un troupeau de moutons, une vigne, un arpent de terre, une coupe de bois, comme on joue deux sous à l'écarté. Peut-être avait-elle trouvé là un moyen ingénieux et discret de doter ses sœurs
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sans les humilier. L'une d'entre elles épousa le général d'Ixmer, dont le nom figure sur l'Arc-dcl'Etoile. La générale était une femme vaillante, qui s'ciait fait faire un costume militaire pour pouvoir suivre son mari dans ses campagnes. Une autre s'allia à une famille Samuel Perrin, une autre à une famille Dubosc, et la dernière enfin devint la mère de Théophile Gautier.
Le mariage fut célébré dans l'automne de 1810, au château même de Poudens, par les soins de la comtesse. Le vieux chasseur du mont Avançon y assista et put y tirer, en signe de réjouissance, tous les coups de fusil imaginables. Puis les jeunes époux allèrent passer leur nuit de noces et leur lune de miel au château d'Artagnan, qui appartenait à l'abbé de Montesquiou. Voilà un détail qu'Alexandre Dumas a oublié d'enregistrer dans ses mémoires, car il ne manque pas d'un certain romantisme. Théophile, en effet, est le premier enfant qui soit né du mariage de Pierre Gautier, et rien ne défend d'admettre que le poète du Capitaine Fracasse et du Château de la Misère a été conçu sous le toit héréditaire du héros des Trois Mousquetaires.
Par ce temps de physiologie passionnée où l'on se plaît à rechercher l'influence maternelle dans l'histoire des hommes illustres, je ne puis me dispenser de dire ici quelques mots de la mère de
Théophile Gautier. D'après une tradition familiale, que je ne dois qu'effleurer, ce n'était pas sans droits que Mme Pierre Gautier, qui d'ailleurs était d'une beauté imposante et d'un port plein de majesté, rappelait par ses traits généraux ce qu'on a appelé le type bourbonnien. Le portrait au pastelque le poëte a laissé de sa mère justifie pleinement, et il explique l'amour qu'avait conçu pour elle un ardent royaliste, auquel l'amitié de l'abbé de Montesquiou ne fit jamais défaut. Il fut le parrain de l'une des sœurs de Théophile et, à sa mort, il légua au jeune écrivain la majeure partie de sa bibliothèque.
Est-ce à la beauté majestueuse de sa mère et à son type hautain et froid qu'il faut attribuer la terreur respectueuse que Théophile Gautier a toujours eue pour elle? Toujours est-il qu'il ne se familiarisa jamais avec elle et qu'il la traita jusqu'à la fin plutôt comme une reine que comme une mère tendre, qu'elle fut d'ailleurs plus que personne. M're Gautier était en extase devant son fils. Elle ne savait rien de plus beau que lui ; c'était une idolâtrie. Théophile racontait qu'ayant un jour reçu de son père une légère chiquenaude, il était allé trouver sa mère et qu'il l'avait sommée de se séparer d'un homme qui l'avait battu, lui, son fils! Et quand Pierre Gautier était rentré, il avait surpris la pauvre femme occupée à faire ses paquets ; il eut
une peine extrême à la calmer, et peut-être même fit-il des excuses.
Cet enfant gâté, non-seulement de sa famille, mais aussi de la nature, qui le combla de ses dons les plus rares, était né à Tarbes le 30 août 1811 \ pendant un séjour que ses parents y firent pour leurs affaires. La maison où eut lieu cet événement si important pour l'histoire des lettres est encore debout : on la voit dans la rue qui mène au Marcadieu. Les habitants de Tarbes la montrent aux étrangers comme une des maisons historiques de la ville. Mais ils leur montrent aussi le pupitre que l'enfant occupait au collège, et en cela ils poussent peut-être un peu loin leur orgueil de clocher.
1. Voici l'acte de naissance de Théophile Gautier : « L'an mil huit cent onze et le trente août, à six heures du soir, par-devant nous, premier adjointe la mairie de Tarbes, faisant les fonctions d'officier public de l'état civil par délégation de M. le Maire, est comparu le sieur Jean-Pierre Gautier, employé a la direction des contributions directes, habitant de la ville de Tarhes, âgé de trente-trois ans, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né aujourd'hui vers les deux heures du matin, de lui déclarant et de dame Adélaïde-Antoinette Cocard, son épouse, et auquel il a déclaré donner les prénoms de Pierre- Jules-Théophile. Ladite déclaration et présentation faites en présence des sieurs Jean-Baptiste Lasserre, tapissier, âgé de vingthuit ans, et Jean-Marie Sempastous, premier commis à la direction de l'enregistrement, âgé de trente-trois ans, habitants de Tarbes, lesquels, après que lecture leur a été faite du présent acte de naissance, l'ont signé avec nous et le comparant.
« Signé : P. Gactier, Sempastocs, Lasserre, Daléas, officier public.
Théophile Gautier, en effet, a quitté Tarbes à l'âge de trois ans, et il n'y a remis les pieds qu'en 1860. Je tiens de lui cette anecdote du pupitre, qu'il contait avec une bonhomie si malicieuse. « Pendant que j'étais à Tarbes, disait-il, j'appris de mes compatriotes que mon pupitre d'écolier était religieusement conservé au collège de la ville et qu'il faisait l'admiration des touristes. Très-flatté d'être ainsi honoré de mon vivant, je résolus de connaître le curieux pupitre que l'on m'attribuait, et par la même occasion le collège qui se vantait de m'avoir possédé. Je me présentai donc incognito au principal, et, me donnant pour un admirateur enthousiaste de mes propres écrits, je le priai de me mener au cher pupitre, témoin de mes précocités enfantines.
« Le recteur tint à honneur de me conduire luimême. Le pupitre qu'il me fit voir, et même toucher, était certes un pupitre quelconque, mais à son aspect j'éprouvai une émotion irrésistible. C'était assurément la première fois que lui et moi nous étions en face l'un de l'autre, mais enfin, s'il n'était pas mon pupitre, il aurait pu l'être. Il aurait réveillé en moi une foule de souvenirs ! Je m'assis sur le banc qui le complétait, et qui, si le sort l'avait voulu, eût été, lui aussi, mon banc, et m'étant placé dans la position d'un écolier studieux, je tâchai de m'imaginer que j'y retrouvais mon as-
siette. Le recteur, me voyant si empoigné, ne put retenir un sourire mouillé d'attendrissement; il me montra sur le pupitre des éraflures et des sillages de canif faits par Théophile Gautier en classe et qui lui avaient valu sans doute bien des punitions. Je lui demandai la permission d'en emporter une écharde. 11 me l'accorda. Puis il me reconduisit en me racontant vingt anecdotes authentiques qui me parurent concluantes à moi-même et desquelles il résultait que j'avais été un élève prodigieux et la gloire de son collège. Un Philistin se serait donné le plaisir facile d'arracher bêtement à ce brave homme ses illusions. J'en eus d'autant moins l'envie que je les partageais. Je le quittai sans lui révéler qui j'étais, et je ne racontai à personne ma visite. Au fond, le recteur avait raison, ajoutait mon maître, en manière de moralité; le mensonge est bien plus amusant que la vérité, et il est quelquefois plus vraisemblable. J'ai eu là une vision pareille à celle de Musset, et j'ai connu le jeune homme vêtu de noir, qui me ressemblait comme un frère. »
Je dois ajouter ici, à la louange des Tarbois, qu'ils sont restés très-fiers de leur compatriote. A la mort du poète, c'est-à-dire en 1872 (je tiens ce renseignement d'un parent à moi, qui habitait la ville à cette époque), il lut question d'ériger une statue à l'auteur à' Émaux et Camées, et cela
sur une place fréquentée de Tarbes. La souscription fut, dès les premiers jours, couverte presque entièrement par les habitants. Mais le conseil municipal refusa l'emplacement nécessaire. Il ne jugea pas suffisante sans doute la gloire de l'un des plus grands écrivains de la langue française. Ah! s'il avait été question de M. Scribe ! ! ! Enfin, ils ont le pupitre.
Théophile avait donc trois ans quand ses parents vinrent s'établir à Paris, c'est-à-dire en 1814. Ils habitèrent d'abord rue du Parc-Royal, dans le Marais. Enfant du soleil et du grand air, le petit Basque ne put d'abord s'acclimater à notre ciel gris; il a raconté que, saisi d'une nostalgie violente, il voulut se jeter par la fenêtre avec ses joujoux. Un jour, ayant entendu des soldats parler le patois gascon dans la rue, il s'accrocha à leurs habits en pleurant et les supplia de l'emmener dans son pays. Dès qu'il sut lire, vers cinq ans, on lui mit entre les mains les livres qu'il désirait, et entre autres Robinson Crusoé, qui fit sur son esprit une vive impression. Deux dessins de lui, longtemps conservés dans la famille, et exécutés à l'âge de sept ans, prouvent qu'à cette époque il connaissait Estelle et Némorin, car ils représentent ces deux héros de l'idylle florianesque. Puis vint le tour de Paul et Virginie, qui a été toute sa vie le livre le plus admiré par Théophile Gautier. Pour ma part,
je ne l'ai jamais entendu parler qu'avec une émotion communicative de ce roman, qu'il considérait comme une des plus pures productions du génie. Théophile n'avait pas encore, paraît-il, l'horreur du théâtre qui le caractérisa par la suite, puisqu'il passait son temps à construire des guignols de carton, et à en peindre les décors. Son goût pour la peinture lui vint du plaisir qu'il prit à ces barbouillages. Du reste, il a toujours aimé à composer des toiles de fond et des portants de coulisses. Il excellait à confectionner pour ses enfants de petits théâtres à marionnettes, et il n'avait pas de plus grand bonheur que d'en brosser la décoration.
A huit ans, ses parents le mirent à Louis-le- Grand en qualité d'interne. Il fut sur le point d'en mourir. Voici d'ailleurs comment il parle de ce séjour dans ce lycée : « Je mourais de iroid, d'ennui et d'isolement entre ces grands murs tristes, où, sous prétexte de me briser à la vie de collège, un immonde chien de cour s'était fait mon bourreau. Je conçus pour lui une haine qui ne s'est pas éteinte encore. S'il m'apparaissait reconnaissable après ce long espace de temps, je lui sauterais à la gorge et je l'étranglerais!... » Il fallut le retirer de là, et c'est alors qu'il suivit ses classes à Charlemagne, cette fois, comme externe libre. Mais il était écrit que le collège ne lui laisserait que des
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souvenirs désagréables; les succès qu'il obtenait sur ses camarades suscitèrent contre lui tant de jalousies que, sur la demande de son père, on fut forcé de lui donner une garde de deux « grands » , [uile reconduisaient jusqu'à la maison paternelle. Sans cette précaution, il eût été assommé à la sortie des classes. Son père, homme fort instruit, comme je l'ai dit, lui servait de répétiteur. « C'est lui qui fut, en réalité, mon seul maître », déclarait plus tard le poëte. Le temps des récréations était invariablement consacré par l'écolier à dessiner et à peindre, et toute sa famille croyait à cette époque que Théophile serait peintre. J'ai raconté ailleurs (voir Théophile Gautier, peintre, chez J. Baur, 1877) comment, à quatorze ans, et pendant les vacances de 1825 qu'il passa à Maupertuis, chez l'abbé de Montesquiou, il se chargea de la réparation des tableaux de l'église et même de la décoration de la grande nef. 11 parvint de la sorte jusqu'en rhétorique, manifestant une prédilection littéraire fort significative pour ce qu'on appelle les auteurs de ,1a décadence. Il préférait ouvertement Claudien à Virgile, Martial à Horace, Pétrone, Apulée, et même Lactance et Tertullien à Cicéron et à Quintilien. Il parodiait volontiers leurs styles colorés, riches en mots et corrompus, dans ses compositions. Ainsi il pensait même en ce temps-là que la décadence n'est le plus souvent que le point culminant de
BIOGRAPHIE. il
la civilisation d'un peuple. Il portait déjà en lui ce charmant livre : les Grotesques, et il préludait à son romantisme et à son culte pour Victor Hugo.
Pendant qu'il faisait sa rhétorique, Théophile se prit d'une passion très-vive pour les exercices du corps, et notamment pour la natation. Dans l'entrelemps des classes, il fréquentait assidûment l'école Petit, près du pont d'Austerlitz. Il y conquit bientôt l'insigne glorieuse de « caleçon rouge », but suprême de ses ambitions de nageur. Sa mère, qui le croyait faible et délicat, ne pouvait s'accoutumer à l'idée des dangers qu'il courait à ce jeu, et plusieurs fois, pendant qu'il s'abandonnait aux délices de la pleine eau, il aperçut une femme pâle et agitée, qui, penchée sur le parapet du pont, suivait ses moindres mouvements avec anxiété. Il fut obligé de la supplier de ne pas le surveiller ainsi, sous peine de le voir se noyer sous ses yeux dans le saisissement où ces apparitions le plongeaient. Jusqu'à la fin de sa vie, mon maître est resté très-fier de ses mérites de nageur consommé. '~îl se vantait d'avoir été capable de renouveler, après lord Byron, l'exploit de Léandre traversant niellespont pour rejoindre sa maîtresse. D'ailleurs, il racontait qu'il était allé à la nage de Marseille au château d'If, et qu'il en était revenu de la même façon. C'est également pendant sa rhétorique qu'il
entra dans l'ateiier du peintre Rioult et qu'il commença à étudier d'après le modèle vivant. Confondant sans doute ses facultés descriptives avec le don pictural, il ne songeait qu'à manier les pinceaux, et le plaisir qu'il y prenait lui semblait, ainsi qu'aux siens, le signe d'une vocation. Mais je me suis expliqué ailleurs sur cette erreur si curieuse de sa vie romantique, et je ne pourrais que me répéter.
A Charlemagne, Théophile Gautier se lia de solide amitié avec un jeune homme dont le nom appartient, lui aussi, à l'histoire des lettres. Je veux parler de Gérard de Nerval. Gérard, qui ne s'appelait pas de Nerval, mais bien Labrunie, « était déjà un assez grand personnage. La célébrité l'était venue chercher sur les bancs du collège. A dix-sept ans, il avait eu un volume de vers imprimé, et en lisant la traduction de Faust par ce jeune homme presque enfant encore, l'olympien de Weimar avait daigné dire qu'il ne s'était jamais si bien compris ». [Histoire du Romantisme, pages 6 et 7.) Gérard savait que Théophile faisait lui-même des vers, et il avait été le confident de ses essais. C'était à lui que le rhétoricien avait lu ce poëme de Y Enlèvement d'Hélène avec lequel la cuisinière de la maison flamba un jour son poulet, dans la bonne conscience d'une âme pure. Gérard connaissait îe zèle romantique de son camarade, et il le comptait
déjà comme l'un des prosélytes les plus fanatiques de l'école nouvelle. Au reste la famille Gautier, qui était venue s'installer à la place Royale, dans une maison contiguë à celle qu'allait bientôt occuper Victor Hugo lui-même, était conquise tout entière à la révolution littéraire, et Pierre Gautier en tenait pour la préface de Cromwell. Gérard commença donc par mener Théophile chez Victor Hugo. La présentation eut lieu rue Jean-Goujon où le poète des Orientales demeurait alors. L'histoire de cette présentation est fameuse; elle fut aussi décisive, car c'est à elle que nous devons ! Théophile Gautier. En présence de Victor Hugo, alors dans tout le rayonnement de sa gloire euro- / péenne, le jeune adepte (il n'avait encore que dixneuf ans) fut saisi d'une émotion si flatteuse et d'un tremblement tellement explicite, que le maître en fut touché et qu'il en conçut pour son disciple une affection qui ne s'est pas démentie. Il l'engagea h publier le recueil des poésies qu'il avait en porteleuille et dont Gérard lui avait dit le plus grand bien, et il l'invita à venir le voir. C'est de ce jour que Théophile renonça à la peinture.
A quelque temps de là, Gérard lui apporta de la part de Victor Hugo son service de six places pour la première d'Hernani; les coupons étaient timbrés, comme on sait, de la devise : « hierro ! » qui veut dire fer en espagnol. La première d'Hernani
(25 février 1830) est une date fameuse delà vie de Théophile Gautier; c'est ce jour-là qu'il revêtit, pour la première fois et la dernière fois, le terrible gilet rouge qui fit si grand scandale parmi les bons bourgeois, et dont il a dit mélancoliquement : « Je ne l'ai mis qu'un jour, et je l'ai porté toute ma vie!» Les personnes qui désirent connaître l'histoire du gilet rouge la trouveront racontée par mon maître lui-même dans son Histoire dit Romantisme, et elles sauront pourquoi il arbora ainsi sur la poitrine l'étendard de la poésie libre.
/^ Au sujet à'Heniani, je grouperai ici quelques faits caractéristiques qui feront comprendre quelle influence singulière ce drame a exercée sur Théo-
^j/phile Gautier et même sur sa vie. N'est-il pas curieux, en effet, que les dernières lignes qu'il ait écrites, d'une main déjà tremblante, aient eu pour sujet : Hernanil La mort arrêta l'article sur un
portrait deMme de Girardin entrant dans sa loge
Quelques jours avant que mon maître écrivît ce dernier hymne à la gloire de l'homme qui fut son dieu, nous passions ensemble en voiture dans la rue Saint- Antoine. Il lui prit la fantaisie de descendre place Royale, et de marcher sous les arcades. Arrivé devant la maison où il avait passé sa jeunesse, il s'arrêta et la contempla longuement sans dire un mot. Puis il se retourna vers la maison de Victor Hugo, qui est aujourd'hui une pension. Ses yeux avaient une
fixité profonde et il regardait en dedans ; je compris qu'il rêvait aux êtres et aux choses disparus. Quand nous remontâmes en voiture, il s'assit lourdement et, comme oppressé par une vision, il soupira : « Ah! le soir d'Hernani! »
Ma troisième anecdote est d'une espèce différente. Le 21 juin 1867, la Comédie française reprit Hernani. Théophile Gautier était l'attrait principal de cette reprise. On se le montrait dans sa loge, souriant, rajeuni, sans son gilet rouge, mais toujours avec sa longue chevelure de lion, donnant le signal et comme la tradition des applaudissements. Mais on se demandait comment le critique du Moniteur, en position d'écrivain officiel, ferait pour parler de l'auteur des Châtiments dans le journal du gouvernement impérial. Le lendemain Théophile Gautier apporta lui-même son article au Moniteur. On le pria d'en modérer les éloges et d'en adoucir le ton enthousiaste. Sans rien objecter, il prit une feuille de papier blanc et il y écrivit sa démission. Puis s'élant fait conduire au ministère de l'intérieur, il posa devant M. de Lavalette son article d'un côté et cette démission de l'autre. « Choisissez », dit-il. Le ministre fit insérer l'article sans en changer un mot.
Cinq mois après la première d'Hernani et le jour même où éclatait la révolution de 1830, paraissait chez Charles Mary, éditeur, passage des
Panoramas, un petit livre à couverture rose intitulé Poésies de Théophile Gautier. C'était la famille qui en avait fait les frais. Dans de pareilles circonstances, le recueil risquait fort de passer inaperçu. Le poëte avoue lui-même que toute l'édition lui resta sur les bras. Mais déjà Victor Hugo s'était installé place Royale, et des relations fécondes s'établissaient entre le maître et le disciple. Désireux de conquérir son brevet de bon romantique, Théophile rimait alors le merveilleux poëme d'Albertus. Ce poëme fut publié en 1832, et il fit son bruit dans le monde. En 1833, Eugène Renduel mettait en vente les Jeunes France, du même auteur, et ravi du succès de l'ouvrage accueilli par les vociférations des « bourgeois glabres, » il lui commandait un roman à sensation. C'est alors que Théophile conçut Mademoiselle de Maupin. Ce serait une erreur de croire que les effervescences romantiques de Théophile et les hardiesses de sa plume déplussent à sa famille. Pierre Gautier, je l'ai dit, était absolument rallié aux idées littéraires et artistiques de son fils. Quanta la mère, inutile de dire qu'elle vivait dans une extase muette devant ce beau grand garçon aux cheveux ondoyants, qui obtenait dans le monde tous les succès imaginables. Jamais enfant ne fut plus gâté, plus choyé, plus admiré des siens. L'autorité paternelle n'intervenait que pour rappeler au paresseux la page
commencée et le but à atteindre. Théophile Gautier écrivit Mademoiselle de Maupin place Royale, dans la chambre qu'il habitait chez ses parents. Cet ouvrage d'une verve admirable, qui semble écrit d'une haleine, et qui pour beaucoup de gens est -r son chef-d'œuvre, l'ennuyait extrêmement à composer. Le poète, qui vivait en lion et en fashionable, aimait beaucoup mieux rimer des sonnets galants aux belles amoureuses, et promener sur les boulevards ses gilets transcendants et ses pantalons mirifiques, que d'aller s'enfermer devant une lampe à noircir des feuilles de papier. D'ailleurs, en qualité de romantique bon teint, il détestait la prose [et la tenait pour philistine au premier chef. Aussi quand il rentrait à la maison, son père le mettaitil sous clef et lui imposait- il sa tâche. « Tu ne sortiras d'ici, lui criait-il à travers la porte, que lorsque tu auras lait dix pages de Maupin!» Quelquefois Théophile se résignait, souvent il descendait par la fenêtre. D'autres fois c'était sa mère qui venait lui ouvrir en cachette, toujours craintive et ayant peur que son fils ne se latiguât à tant travailler. Enfin Mademoiselle de Maupin fut livrée à Renduel ; elle fit son apparition en 1836. Le tapage fut énorme ; il acheva de perdre et de grandir la réputation, déjà si compromise par le gilet rouge, de son auteur. Tout ce qu'il y avait de prudhommes en France cria au scandale et à l'abomination, de
telle sorte que le livre se vendit à plusieurs éditions et fit fortune. Ceux qui n'ont jamais entendu causer Théophile Gautier, peuvent avoir une idée de ce qu'était sa conversation par la préface de Mademoiselle de Maupin. Quand je relis ce morceau d'un éclat et d'une richesse de langue si extraordinaires, avec ses paradoxes taillés comme des pierres précieuses, et jetant mille gerbes d'étincelles par leurs facettes, il me semble encore que j'entends mon maître, et j'ai jusqu'à l'illusion de sa voix.
Quelque temps après la publication de la Maupin, Théophile quitta ses parents et alla s'installer impasse du Doyenné avec ses amis Gérard, Arsène Iîoussaye et Camille Rogier. Du reste Pierre Gautier venait d'être nommé receveur de l'octroi à Passy, et il fallait bien se séparer. Le logement de Théo (on ne le désignait plus que par ce diminutif familier qui avait remplacé le surnom d'Albertus)1 était voisin de l'appartement occupé par ses trois amis et qui contenait un salon du plus joli style Pompadour. C'est dans ce salon que le cénacle donna cette fête splendide dont tout Paris s'entretint, et qui n'eut jamais d'autre prétexte que celui de protester contre le bourgeoisisme. Adolphe Leleux, Céleslin Nanteuil, Corot, Chasseriau, Ca-
1. Voira la fia du volume deu\ lettres de Victor Hugo, qui datent de cette époque.
mille Rogier, Lorentz, Marilhat et Théophile Gautier lui-même avaient accepté la mission de décorer les panneaux de peintures « immortelles ». Tous les gens d'esprit, tous les poètes et aussi beaucoup des plus jolies actrices de Paris assistèrent à cette fête costumée qui remplit la place du Carrousel de ses lumières et de ses bruits joyeux. L'impasse du Doyenné n'existe plus, et les décorations du fameux salon ont disparu avec elle. On m'a assuré cependant que M. Champfleury en avait conservé des reproductions.
Honoré de Balzac professait une admiration particulière pour le talent d'écrivain de Théophile. Il lui envoya demander par Jules Sandeau de vouloir bien collaborer à \a.Chronique de Paris que le grand romancier venait de fonder pour l'exaltation de sa gloire propre. Théophile fut extrêmement flatté de cette recherche, et c'est à partir de cette époque qu'il entra en relations suivies avec Balzac. Il donna à la Chronique plusieurs nouvelles, la Morte amoureuse et la Chaîne d'or entre autres1. En même
1. Au sujet de ces rapports de Balzac et de Théophile Gautier, je connais un assez bon nombre d'anecdotes fort curieuses, et que j'ai recueillies de la bouche même de mon maître. En voici une qui me semble dépeindre à merveille le caractère de chacun d'eux et déterminer la cordialité de leur amitié réciproque, lorsque Curmer eut l'idée de sa publication : les Français peints par eux-mêmes , il s'adressa à Balzac pour avoir de la copie. Le grand romancier mit à sa colloboration cette condition que l'ouvrage contiendrait une étude sur lui, Balzac, et que cette
temps il faisait paraître dans le Figaro un roman sous forme de feuilletons qui, détachés, pouvaient se plier et se relier en livre. Ce roman, d'abord intitulé l'Eldorado (1837), fut publié l'année suivante (1838) sous le nom de Fortunio qui lui est demeuré et qui devint le troisième surnom de son auteur. Cette même année (1838) Théophile, qui ne renonçait pas à la poésie, donnait encore au public la Comédie de la Mort.
La Comédie de la Mort clôt par un chef-d'œuvre
étude serait faite par Théophile. Cette clause n'était-elle pas dans l'esprit du titre, les Français peints par eux-mêmes ? Curnier accepta. Aussitôt Balzac de courir rue de Navarin, où Gautier demeurait,, et de lui annoncer la commande. Elle tombait à la maison comme une alouette rôtie du ciel. Cette étude sur moi, lui dit Balzac, sera payée cinq cents francs. Théophile l'eut vite achevée et portée à l'éditeur, mais avec sa timidité ordinaire il n'osa point demander son salaire. Huit jours, puis quinze se passent, pas de nouvelles de Balzac. Enfin un matin il le voit arriver. « Je ne sais comment te remercier, lui dit son ami, ton étude est un chef-d'œuvre. Comme j'ai pensé que tu pouvais avoir besoin dargent, je t'apporte la somme convenue. » Et il lui aligna deux cent cinquante francs.
« Mais, risque Gautier, j'ai cru que tu m'avais dit cinq cents. J'aurai mal compris.
— Pas le moins du monde, je t'ai dit cinq cents. Mais réfléchis un peu. Si je n'avais pas existé, tu n'aurais pas pu dire de moi tout le bien que tu en as dit, c'est clair. Donc pas d'article de toi, donc pas d'argent. Je prends la moitié de la somme comme sujet traité et je te donne le reste comme auteur traitant. N'est-ce pas juste?
— Comme Salomon lui-même », fit Gautier, qui bien des années après, en me racontant cette histoire, trouvait que Balzac avait eu parfaitement raison.
la période romantique de Théophile Gautier, et on peut le dire aussi sa jeunesse. Quoiqu'il soit entré à \& Presse en 1836 et qu'il ait commencé dès lors à ramer la galère du journalisme, la Morte amoureuse, Fortunio et la Comédie appartiennent encore à sa première manière littéraire/ Ses vers et sa prose y atteignent à leurs expressions définitives de militantisme romantique et dérivent de la théorie de l'art pour l'ary « Là finit ma vie heureuse, indépendante et pnme-sautière ! » a-t-il écrit luimême. La maturité allait sonner pour lui l'âge des corvées quotidiennes du journal et des travaux imposés. La vie le saisit rudement, il faut en convenir, et elle lui imposa des charges dont jusqu'à la fin il ne fut pas dégagé une heure. De 1836 à 187*2, c'est-à-dire pendant trente-six ans, Théophile Gautier n'a pas cessé un jour d'écrire sur tout et à propos de tout, et dans tous les journaux anciens et nouveaux. Il s'est tué à la tâche, et Monselet a eu raison de l'appeler le martyr de la copie. La somme de ses articles équivaut à trois cents volumes, n'est-ce pas effrayant! ?son-seulement Théophile Gautier fut un des plus grands écrivains de la langue française, mais il en fut aussi l'un des plus laborieux. 11 a porté en Hercule le poids des responsabilités que ses affections lui avaient créées, sans faiblir, sans se plaindre, toujours prêt au devoir, toujours ponctuel et exemplaire. Lors-
que tous les intéressés seront disparus et quand on pourra dévoiler sans indiscrétion les secrets intimes de cette vie belle et honorable s'il en fut, on saura vraiment ce que fut mon maître, et l'admiration que l'on aura pour l'homme égalera au moins, je le prédis, celle qu'il mérite comme poëte.
Mais j'arrive aux limites de ma tâche et il me faut résumer en peu de mots le reste de cette biographie, qui n'offre plus d'ailleurs d'autres événements que le travail quotidien, la vie de famille et quelques voyages. Del836àl855, Théophile Gautier écrivit à la Presse d'Emile de Girardin les feuilletons de critique littéraire et ceux de critique d'art. Il alternait d'abord avec Gérard de Nerval. De là la signature de G. G. qui parodiait celle de Janin, J. J. Puis Gérard lui laissa toute la besogne. Dans l'entre-temps de ses feuilletons, mon maître publia les livres suivants : Une larme du diable (1839), Tra los montés (1843), les Grotesques, réunion d'études insérées dans la France littéraire de Charles Malo(1844). En 1841 l'Opéra donnait de lui le Ballet de Giselle; puis le théâtre des Variétés, le Voyage en Espagne, aussi en 1843, En 1845, je relève : un volume de nouvelles, les Poésies complètes, le Voyage en Espagne, Zigzags, le Ballet la Péri, et le Tricorne enchanté. La Juive de Constantine est de 1846. Regardez mais n'y
touchez pas, de 1847. Également de 1847, je note : Hilitona, les Roués innocents; de 1848 : Jean et Jeannette, les deux Étoiles; de 1850, le Sein m; de 1851, Pâquerette; de 1852, Trio de romans, la Peau de tigre, Émaux et Camées, Caprices et Zigzags, Italia; de 1S53, Constantinople; de 1855, le Théâtre de poche; de 1857, Avatar , la Jettatura ; de 1858, le Romande lamomie, Emaux et Camées, très-augmentés, Sacountala ; de 1863, Romans et Contes, le Capitaine Fracasse, Poésies nouvelles ; de 1865, Quand on voyage, Loin de Paris; de 1866, Spirite; de 1867, Voyage en Russie; de 1869, Ménagerie intime; de 1871, Tableaux de Siège ; de 1872, Théâtre complet.
Les ouvrages de Théophile Gautier qui ont été publiés après sa mort sont jusqu'à nouvel ordre : Histoire du Ro?nantisme (187 4); Portraits contemporains (1874); Portraits littéraires (1875); l'Orient (1877); Poésies complètes (1873); en tout près de soixante volumes. Encore ne compté-je là dedans que ce que l'on appelle proprement les livres. Mais si le lecteur désire avoir une idée approximative de ce que Théophile Gautier a écrit, il peut consulter sa bibliographie dressée par H. Maurice Tourneux, qui, quoique fort incomplète encore, ne comprend pas moins de cent trente-six numéros. Le bibliographe n'a pas tenu compte, bien entendu, des trente-six ans de jour-
nalisme. Je voudrais bien savoir quel est l'homme de ce siècle, à quelque métier qu'il appartienne, qui puisse se vanter d'avoir autant travaillé. C'est pour cette raison, sans doute, que le poëte n'a sa statue nulle part, et que, dans une ville dont il a été l'attrait et la gloire, on n'a pas trouvé un bout de rue, un carrefour ou une impasse pour les baptiser de son nom.