‹ Théophile GautierChapitre 39 sur 64 · PEINTRE · texte numérisé non relu

PEINTRE

« En ce temps-là, je n'avais aucune idée de me o faire littérateur, mon goût me portait plutôt vers u la peinture, et avant d'avoir fini ma philosophie <( j'étais entré chez Rioult, qui avait son atelier « rue Saint-Antoine, près du temple protestant, à « proximité de Charlemagne, ce qui me permettait <t d'aller à la classe après la scène. Rioult était un « homme d'une laideur bizarre et spirituelle, « qu'une paralysie forçait, comme Jouvenet, à « peindre de la main gauche, et qui n'en était pas « moins adroit. A ma première étude, il me trouva « plein de chic, accusation au moins prématurée.

« La scène si bien racontée dans Y Affaire Clé- « monceau se joua aussi pour moi sur la table de a pose, et le premier modèle de femme ne me « parut pas beau et me désappointa singulière- « ment, tant l'art ajoute à la nature la plus parti faite. C'était cependant une très-jolie fille, dont « j'appréciai plus tard, par comparaison, les lignes « élégantes et pures; mais, d'après cette impres- « sion, j'ai toujours préféré la statue à la femme

« et le marbre à la chair. Mes études de peinture « me firent apercevoir d'un défaut que j'ignorais, « c'est que j'avais la vue basse. Quand j'étais au ce premier rang, cela allait bien, mais quand le tirage des places reléguait mon chevalet au fond « de la salle, je n'ébauchais plus que des masses « confuses. » (Autobiographie de Théophile Gautier, Portraits contemporains, Paris. Charpentier, 1S7/4.)

Ces quelques lignes, écrites par le poëte luimême en 18(37 pour Y Illustration, et réimprimées depuis dans les Sommités contemporaines et le Panthéon des illustrations, etc., constituent tout ce que nous avons de documents personnels sur Théophile Gautier, peintre.

Ce n'est pas qu'il se refusât, dans les causeries intimes, à parler de cette vocation avortée et de la période de sa vie qu'elle embrasse. Il aimait au contraire à nous en entretenir, et même il se flattait de nous faire partager les illusions et les regrets qu'elle lui avait laissés au cœur. Quand il tenait ce paradoxe, il le poussait jusqu'à la plus amère éloquence : il accusait les hommes et les dieux de l'avoir dévoyé lâchement! Il jurait qu'il n'était point né pour « l'écriture », — c'était son mot pour désigner l'art dé l'écrivain, — et que le Livre lui avait volé tous ses sujets de tableaux!

Puis, sur la trouvaille d'un trait comique ou d'une invective pittoresque, sa fureur tarissait tout à coup, et il se prenait à rire.

Grâce à quelques-unes de ces amusantes explosions, j'ai pu recueillir nombre de renseignements sur la production picturale de mon maître. Plusieurs fois même il m'a été donné de le voir peindre. J'avais un moyen infaillible pour obtenir ce dernier résultat. Je laissais traîner une palette toute chargée dans la chambre que j'occupais à côté de la sienne, et, après avoir eu soin de barbouiller préalablement une toile que je posais bien en vue sur le chevalet, j'allais l'appeler, sous couleur de connaître de lui la juste valeur d'un terme technique ou d'un tour de phrase précieux. Il arrivait, s'asseyait lentement distrait à la toile ébauchée, et commençait par me déclarer que j'étais né coloriste.

— Je te dis que tu as les plus belles dispositions !

— Oh! je ne m'en fais pas accroire, répondaisje pour l'amener par des objections à cette palette tentatrice : tout le monde est né coloriste ! Mais pour

i savoir, il faut avoir appris. Vous, vous avez appris! Vous pouvez mettre un nez en place, tout est

I là. Moi, je n'y arrive pas. Mon génie se manifeste trop tard. Ainsi voyez cette tête, elle est d'une construction déplorable !...

244 THÉOPHILE GADTIER.

— Mais non, je t'assure.

— Oh ! déplorable !

— Il s'en faut de fort peu de chose qu'elle se tienne très-proprement ! Ainsi tu n'avais qu'à jeter ici une ombre portée !

— Mais je ne sais pas jeter les ombres portées! m'écriais-je avec désespoir.

— Tu ne sais pas jeter les ombres portées? Mais c'est puéril ! Tiens, tu prends du bout de la brosse, comme ceci, un peu de bitume ou de momie, ce que tu as, tu mélanges de vert Yéronèse, et tu frottes. Vois-tu comme cela fait ressortir tes lumières ?

Et sans quitter la palette, il reprenait :

— C'est comme ton oreille. Elle n'est pas en place, ton oreille. Regarde !

Puis, de correction en correction, il finissait par repeindre toute la figure. Et qu'il était heureux dans ces moments-là! Quelquefois je reprenais mon travail sans qu'il s'aperçût de ma présence, et la tombée du jour le surprenait immobile, silencieux, tout à sa passion, et avant qu'il eût songé même à rallumer son cigare, son fameux cigare toujours éteint !

Dès son installation dans la petite maison de la rue de Longchamps, à Neuilly (en 1857-58), Théophile Gautier rêvait d'avoir un atelier à côté de son cabinet de travail et de mener de front les

deux arts pour lesquels il se croyait doué également. Cet atelier, il ne tarda point cà le faire construire, et cela à ses frais, quoique la maison ne lui appartint point, ainsi qu'on l'a cru. Il était vaste, élevé, bien aménagé, et jouissait sur le jardin d'un joli jour, fin, discret et tamisé par le feuillage. De l'autre côté, au midi, une baie avait été pratiquée dans la toiture, pour les nécessités d'éclairages plus violents. Sous cette ouverture, au fond, et vis-à-vis du vitrage, une bibliothèque circulaire, spécialement affectée aux collections de Hessins, gravures, documents d'art, costumes, couleurs et pinceaux, et propre à recevoir tout l'attirail d'un peintre trvs-achuhmdc, développait ses portes à coulisses engrenées les unes dans les autres; à hauteur du genou le meuble formait coffre et divan bas, à la mode des cafés turcs. Des tableaux et des esquisses couvraient les murs tendus du plus riche papier saumon. Certes le temple était préparé pour recevoir la déesse. Il faut croire qu'elle n'y vint guère, car en deux ans je n'ai pas vu quatre fois le maître dans son atelier, dont on avait fait successivement une chambre de débarras, puis une lingerie, puis un réceptacle de vieux livres, et que je dus enfin disputer à une armée de chats farouches et sauvages lorsque j'y transportai à mon tour mes lares domestiques.

Quoi qu'il en soit, j'estime que le temps surtout

a fait défaut à l'élève de Rioult pour cultiver un art dont le goût, quoique parasite en lui, n'en était pas moins vivace. Pendant quarante ans et davantage d'une production littéraire surmenée, encyclopédique, qui ne lui laissa ni trêve ni loisirs, est-il bien étonnant que le peintre ait succombé sous l'écrivain ? A-t-on bien le droit d'inférer de là qu'il n'aurait jamais eu de talent dans un art dont il traitait, avec une compétence si élevée, un tact vaticinateur et une rare érudition pratique? J'aurais là-dessus beaucoup de choses à dire, qui ne plairaient pas toutes à mes confrères, grands classificateurs intellectuels, et dont la philosophie s'accommode mal de l'indivisibilité du vrai génie. D'ailleurs, il faut en convenir, mon maître n'a pas été le grand peintre incompris qu'il feignait d'être aux heures des paradoxes : il le savait mieux que quiconque et, si on l'avait interrogé, il aurait répondu qu'il fallait mettre son pinceau à côté du violon d'Ingres, des casseroles d'Alexandre Dumas, de la politique de Lamartine, et même du crayon de Victor Hugo, dans le petit musée des originalités intimes du xixe siècle.

Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait Un tableau qui, je crois, sera d'un grand effet : G est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes A son repaire affreux porte sept jeunes femmes.

Renaud de Montauban, illustre paladin.

Le suit l'épée au poing...

(Premières poésies, page 100.)

Ce tableau de Rioult, qui inspirait en 1 829 des vers si enthousiastes au futur critique d'Ingres et de Delacroix, est aujourd'hui au Musée d'Amiens. Dans cette même poésie adressée à Eugène de Nully, — son camarade de collège avec Gérard, — Théophile Gautier dit encore- de Rioult :

Je préfère pourtant ses petites baigneuses, Vrai chef-d'œuvre de grâce et de naïveté, Où la jeunesse brille avec son velouté.

Gautier possédait, et il a gardé jusqu'à sa mort deux tableaux de baigneuses par Rioult; ils mesuraient 0,n,32 de hauteur sur 0m,25 de large, et ils formaient pendants. A sa vente, ils ont été payés cent francs chacun et adjugés à M. Hulot. Je crois que c'étaient des réductions de toiles célébrées dans le poëme, exposées au salon de 1827, et jugées ainsi par A. Jal : « M. Rioult a fait des choses agréables; la naïveté de forme et de couleur de ses deux petites baigneuses a plu généralement. L'auteur ne s'est pas encore élevé audessus de sa Vclléda... M. Rioult travaille avec conscience ; s'il ne va pas à Corinthe, ce n'est pas sa faute: le proverbe est plus fort que lui. » {Salon de 1828, par Jal, p. 479.)

Je possède une copie à la mine de plomb de l'une de ces deux compositions : elle est exécutée par Théophile Gautier. Rioult, dans ses tableautins, préludait, sans le savoir, à la dernière manière de Diaz, mais du Diaz de commerce, de celui des petites nymphes mirant dans une source leur nudité chaude et incorrecte.

C'est à cette époque que remonte le petit portrait à l'huile de Théophile Gautier par lui-même, appartenant à M. Poulet-Malassis, et que M. Maurice Tourneux a reproduit en tête de son excellente bibliographie du poëte. Il s'y est représenté avec le gilet rouge de Hernani, c'est-à-dire à dix-neuf ans. Il ne portait pas encore les cheveux longs et tombant sur les épaules, à la manière d'un roi franc. Il n'adopta guère cette coiffure que vers 1833, ainsi que le démontre un autre portrait autographe, gravé à l'eau-forte vers cette date et reproduit dans les Portraits contemporains (Charpentier, 1874). On sait que la raison qui détermina Théophile Gautier à laisser ainsi sa crinière se développer à l'aise, fut la jalousie qu'il avait de la barbe magnifique de Pétrus Borel : « Nous admirons, nous autres imberbes ne possédant qu'une légère moustache aux commissures des lèvres, cette maîtresse toison . Nous avouons même que nous, qui n'avons jamais rien envié, nous en avons été jaloux bassement et que nous avons essayé d'en contre-

balancer l'effet par une prolixité mérovingienne de cheveux. » (Histoire du Romantisme, page 51.)

Dans le portrait reproduit par M. Tourncux, ainsi que dans un autre dessiné à lamine de plomb, signé et daté de novembre 1831, et qui est aussi chez M. Poulet-Malassis, Théophile Gautier est coiffé à la mode des élégants de l'époque, c'est-à-dire en lion ; presque tous les cheveux sont rejetés en masse d'un seul côté de la tête, comme dans le médaillon de Jehan Duseigneur, fait également en 1831. On retrouve ce dandysme capillaire dans beaucoup de portraits de poètes et d'artistes contemporains, et notamment dans celui d'Alfred de Musset, par David (d'Angers).

D'ailleurs, pour en finir avec les nombreux portraits, autographes ou non, du maître, je donne ici ce renseignement aux curieux. Le meilleur Gautier jeune, le plus ressemblant et le plus intéressant qui ait été peint, est celui qui appartient aujourd'hui à sa fille aînée, Mme Judith Gautier, et qui fut exécuté d'après nature, en 1839, par lepoëte Auguste de Châtillon. Quant au Gautier de la maturité, dont la tête olympienne et populaire eût tenté un Phidias, et qui semblait faite pour la statuaire, il n'a été réussi par aucun de ses contemporains. MM. Clésinger, Carrier-Belleuse, Aimé Millet et d'autres encore s'y sont vainement essayés. On en peut dire autant des peintres. Pas un de nos mai-

très n'a su profiter de ce superbe modèle, et nous n'aurons pas de Théophile Gautier un portrait historique. Celui que M. Bonnegrace exposa en 1861 a de sérieuses qualités ; mais c'est le Gautier familial et bourgeois. Il ne rend qu'un des côtés > intimes du modèle. Deux aquafortistes seulement me paraissent avoir compris la rare beauté plastique de la figure du poëte, MM. Bracquemond et Jacquemart. Le premier a publié dans V Artiste une eau-forte d'après une photographie de Nadar, qui est un chef-d'œuvre d'après un chef-d'œuvre. Un autr portrait de Théophile Gautier, entre vingtquatre et vingt-six ans, lestement enlevé à la mine de plomb par Théodore Chassériau, et légué par le poëte à Mme Carlotta Grisi, mérite d'être encore signalé. Gautier avait pour lui une préférence marquée. C'était celui-là qu'il montrait quand il voulait nous prouver qu'il avait été fort beau dans sa jeunesse. Il a été gravé pour V Artiste par M. A. Bodin, et l'Art l'a fait reproduire pour ses lecteurs. Quant au médaillon exécuté par M. Jules Jacquemart pour l'édition définitive d'Émaux et Camées, on a pu dire qu'il était, lui aussi, définitif.

Mais peut-être y aurait-il là pour l'administration des beaux-arts l'occasion d'une commande sympathique à tous ceux que touchent les intérêts de l'art et de la gloire nationale.

L'abbé de Montesquiou , l'ancien ministre de

THÉOPHILE GAUTIER PEINTRE. S'il

Charles X, a été longtemps le protecteur de la famille Gautier, et il était l'ami de M. Gautier le père. C'est ainsi qu'il fut le parrain de l'une des sœurs de Théophile, et qu'une bonne partie de sa bibliothèque échut au poète. Pendant que celui-ci étudiait chez Rioult, M. Gautier le père emmenait assez souvent les siens passer les vacances à Maupertuis, auprès de Coulommiers, où les Montesquiou avaient un château. Une partie du domaine avait été donnée à la commune pour la construction d'une église et d'un presbytère. C'est pendant ces vacances que Théophile, alors dans toute l'ardeur de sa vocation de peintre, proposa au curé de cette église de réparer tous les tableaux qu'elle renfermait. L'offre fut acceptée, mais bientôt suivie d'une autre plus audacieuse encore, qui était de cacher la nudité du fond du chœur par un tableau religieux, entièrement composé et exécuté par Théophile Gautier, élève de Rioult.

Le lecteur lira au catalogue la description de cet ouvrage curieux, qui fut fait, accepté et mis en place. C'est en songeant à cette toile perdue dans un coin d'église de village, que les sœurs du poëte, complices tenaces de ses jeunes illusions, disaient avec de gros soupirs :

— Ah ! si Théo avait persévéré !

Jusqu'au dernier jour, Gautier a trouvé parmi les siens une foi invincible en sa vocation de peintre.

On attribuait très-sincèrement son abandon de la peinture à l'odeur malsaine des couleurs !

Malgré tout ce que j'entendais dire autour de moi de cette vocation pour la peinture, j'ai toujours soupçonné mon maître d'avoir abandonné cet art à bon escient et pour des raisons plus décisives que celle de cette myopie à laquelle il attribuait tout le mal. Lorsque je l'accusais gaiement à ce sujet d'avoir voulu commencer sa vie par un paradoxe, le regard sévère qu'il me lançait m'a paru plus d'une fois démenti par un imperceptible sourire. Cependant il n'aimait pas qu'on lui contestât le talent regretté. « Je ne prétends pas que j'aurais été un Rembrandt ni un Véronèse ! Mais j'aurais fait très-proprement, voilà tout, et pour le moins aussi bien que ton X... ou ton Z..., qui sont aujourd'hui de l'Institut, et cela grâce à mes feuilletons peutêtre ! D'ailleurs sache ceci pour ta gouverne : un de mes pastels a été, en vente publique, payé plus de trois cents francs, malgré ma signature 1 Je dis trois cents, tu entends ! »

En cela il ne disait que la vérité. Le pastel existe encore : il appartient à M. Haro, l'expert; il est signé des initiales T. H..., et il a été adjugé en effet au prix dénoncé, à l'hôtel Drouot. J'ignore si c'est malgré ou à cause de la signature, mais je ne me rappelle pas sans émotion avec quelle fierté naïve Gautier prononçait ce « trois cents francs ! » et

quelle importance il attachait à ce jugement porté sur sa peinture par la spéculation, l'infaillible, l'incorruptible spéculation ! Il semblait qu'il s'en trouvât vengé du dédain public, de sa myopie, de la littérature et de tous ses contempteurs! Ce pastel, vendu trois cents francs, lui était trois cents fois plus cher que tous ses livres, même les plus célèbres! Il ne se rassasiait pas d'en parler, quand il en parlait.

La première fois qu'il me mena chez H. Haro, il ne put se tenir de me dire, à peine arrivés : « Monte là-haut voir mon pastel de trois cents francs ! » Et à peine y étais-je, qu'il vint me joindre : « Eh bien, qu'en dis-tu? » Et comme j'offrais à M. Haro de l'acheter pour le double prix : « Ce garçon-là, fit mon maître en se tournant vers l'expert, est doué d'un goût remarquable pour les choses de l'art : quand je l'aurai formé, il fera un bon critique ! » Et il se prit à rire, de ce doux rire d'enfant qu'il avait aux bons jours, quand la maladie lui accordait une trêve de souffrances.

A la vérité, ce fameux pastel, — qui provient, je crois, de la vente de M'u Alice Ozy, — n'est pas un si mauvais morceau. Cela n'est point du premier ordre, mais cela n'est point non plus du dernier, et je ne vois guère, parmi les spécialistes, beaucoup de gens capables d'écraser plus vigoureusement cette poussière d'ailes de papillon dont est fait le

25i THÉOPHILE GAUTIER.

pastel. Il représente l'une des créations du poëte, et il est dénommé par lui-même Baxjçlç Sajua, c'està-dire Bacchide de Samos, l'héroïne de ce joli conte la Chaîne d'or ou V Amant partagé, que Gautier écrivit pour Balzac et qui parut dans la Chronique de Paris.

« Elle est grande, svelte, bien faite ; elle a les yeux et les cheveux noirs, la bouche épanouie, le sourire étincelant, le regard humide et lustré, le son de la voix charmant, les bras ronds et forts, terminés par des mains d'une délicatesse parfaite. La peau est d'un brun plein de feu et de vigueur, dorée de reflets blonds comme le cou de Cérès après la moisson : sa gorge fière et pure soulève deux beaux plis à sa tunique de byssus. » (Nouvelles, Charpentier, page 31 k.)

C'est ce portrait littéraire d'une hétaïre grecque, — portrait que je crois d'ailleurs exécuté d'après nature et sur un modèle que quarante ans séparent de la ressemblance, — qu'il s'agissait de transposer dans un autre art également familier. Dans le pastel, Bacchide est présentée de face sur un fond bleu, les cheveux noués par des bandelettes d'or qui lui retombent sur les épaules, d'où pend une tunique rose, laquelle recouvre la moitié de la poitrine. Je ne veux pas dire que le peintre y vaille le poëte et qu'il ait trouvé des touches aussi admirables que ce : dorée de refjets blonds comme le cou de

Cérh, après la moisson; mais les tons soin lins et solides, le modelé parfaitement correct, et la physionomie, d'une expression charmante, répond fort bien à l'idéal que l'on se fait de la belle courtisane, sans compter qu'elle offre cet avantage de nous résumer le type favori de femme du peintre écrivain.

Il est remarquable que, dès que Théophile Gautier s'emparait d'un crayon ou d'un pinceau, sa main traçait une tête de femme d'un genre de beauté invariable, fùt-elle d'ailleurs brune ou blonde. Ceux qui ont lu dans le Diable à Paris, édité par Hetzel, le chapitre consacré à l'Hôtel des Haricots auront sans doute remarqué, parmi les illustrations qui reproduisent les fantaisies décoratives tracées par des artistes sur le mur delà mémorable prison, une petite frimousse de manola, signée Théophile Gautier, et dont Alfred de Musset, son coreligionnaire en garde nationale, a écrit :

Celui qui fit, je le présume,

Ce médaillon, Avait un gentil brin de plume

A son crayon.

Or, cette « Andalouse assez gaillarde, au cou mignon », comme la décrit encore Musset, peut être prise pour le prototype de toutes les têtes fémi-

nines dessinées ou peintes par Théopile Gautier. Sur trois peintures que, pour ma part, je possède du maître, deux reproduisent les traits de cet idéal intime. J'en puis dire autant de tous les croquis de lui que j'ai vus chez des amis ou chez des membres de la famille. A de longs intervalles, sans y songer ou sans s'en apercevoir, il retrouvait cette têted'Andalouse; sa main se l'était comme assimilée, et quelque diverses que fussent les visions féminines de ce grand adorateur de la femme, apte d'ailleurs à toutes les beautés, ses doigts soumis ou rouilles ne formulaient plus que celle-là. C'était sa Fornarine et sa Monna Lisa.

Un jour cependant, — c'était sans doute le lendemain d'une indigestion de copie , — le maître résolut d'en revenir à ce qu'il appelait son vrai métier. C'était en 1867. Il avait conçu l'idée d'une figure allégorique, grandeur naturelle, la Mélancolie. Il s'agissait d'arriver pour le Salon de l'année.

— Nous verrons bien si je suis reçu par le jury! s'écriait-il.

Et comme on lui faisait malignement observer qu'il ferait très-probablement partie de ce jury-là, ainsi qu'à l'ordinaire : « Je vais envoyer ma démission, et je signerai mon tableau d'un faux nom. Ètes-vous satisfaits? Que l'on aille me chercher une toile et des couleurs ! »

L'entreprise fut d'abord menée vigoureusement,

s'il faut en juger d'après l'esquisse qui nous en reste et pour laquelle il fit poser la plus jeune de ses filles. Mais la copie, la copie maudite, reprit bientôt ses droits, hélas ! quotidiens , et le maître se découragea de son rêve. D'ailleurs Théophile Gautier n'était pas homme à passer successivement du cabinet à l'atelier, et de l'atelier au cabinet; son esprit , lent aux décisions , se désenchantait assez vite et ne résistait guère à l'obstacle. Cette étude de la Mélancolie est demeurée en ma possession , et certes! je ne l'échangerais point contre un Rembrandt; mais il faut bien dire qu'elle justifie peu les regrets de son auteur pour son premier métier. Il n'avait pas sur sa palette de peintre la millième partie des tons qu'il a sur sa palette d'écrivain. Le plus étrange , c'est que ce coloriste littéraire sans égal, ce patricien extraordinaire du verbe, qui a tiré des mots leur pourpre et leur quintessence de lumière, nous apparaît tout autre dans sa peinture. Il s'y révèle dessinateur correct et froid, élève exemplaire, tout imbu des bons principes et de la tradition, j'allais dire « fort en thème ». Le Gautier peintre, celui des dernières années surtout, est notoirement académique. N'est-ce pas bizarre? J'avoue n'avoir pu encore m'expliquer comment la même main a pu tenir à la fois la plume en Véronèse et le pinceau en Chênedollé. 0 mon bien-aimé maître! si vous m'entendez, pardonnez-moi; mais

votre Mélancolie, que vous me montriez jadis avec tant de fierté, ne vaut pas une page de Mademoiselle de Maupin ou dix vers de la Comédie de la Mort.

Le pastel semble avoir porté meilleure chance au poëte. Outre Bay.ylç 2ataia, il a laissé dans ce genre plusieurs ouvrages véritablement intéressants. Le portrait de sa mère, entre autres, tout vivant d'une ressemblance intime et profonde, et modelé généreusement. Puis celui de Mme Carlotta Grisi, trèsblond au contraire et vaporeux. La célèbre danseuse est blanche et d'une carnation fragonardienne : posée de trois quarts, elle se formule comme une apparition flottante, par lignes indécises, estompées de tons doux et légers, souriante et demi-idéalisée dans sa création de Giselle. Il est regrettable que M. Boulanger n'ait pas connu ce morceau : il s'en serait inspiré fructueusement pour son médaillon du Foyer de la Danse, à l'Opéra.

Un autre portrait de la même personne , mais à l'huile, celui-là, est à Genève. Théophile Gautier le fit, le soir, à la lumière d'une lampe. Le modèle est de profil, les yeux baissés et travaillant à quelque broderie ; le haut du visage baigne dans l'ombre, et la joue est éclairée, au niveau d'un abat-jour. L'effet est fort bien rendu , sincèrement et sans procédé. C'est, à mon sens, la meilleure peinture du maître. Au sujet de ce port 'ait, on racontait dans la famille

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que M. Ingres, en le voyant, s'était écrié avec cette brutalité bonhomme qui prêtait tant de prix à ses

éloges : « Qui est-ce qui a fait cela? Je ne connais pas cette peinture-là! »

Inutile d'ajouter que Gautier citait volontiers le mot et lui attribuait le sens le plus favorable.

Au résumé, quelles qu'aient été ses illusions sur son talent de peintre, le maître a aimé passionnément la peinture. Il en jouissait plus profondément que de tous les autres arts et il la comprenait si bien qu'il en est resté le juge le plus admiré de ce temps. Il savait, pour les avoir éprouvées, ce que la pratique du métier contient de joies, et quel plaisir il y a dans sa manipulation. Tous ses chagrins étaient oubliés quand il pouvait frotter de la couleur sur une toile, bien à l'aise, manches retroussées et col ouvert. Pour moins que cela même il devenait heureux : je l'ai vu prendre un tel plaisir à peindre en rouge des portes de son appartement, y dépenser une telle ardeur, et parler avec tant d'envie du bonheur des décorateurs, que la distraction lui en devint dangereuse et que l'on fut forcé de la lui interdire. Hélas ! toute émotion trop vive pouvait déjà lui être mortelle. Mais de quel accent inoubliable il nous dit ce jour-là, et avec sourire :

— Allons ! me revoilà condamné à mettre du noir sur du blanc!

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