TROISIÈME TABLEAU
(Lj Cotisée de Rome. — Clair de lune.)
Konrad arrive avec Vénus. Il ne sait s'il est éveillé ou s'il dort. Vénus lui dit qu'elle l'aime et qu'il lui a rendu la vie. Depuis tant de siècles, elle n'avait pas été aimée! La passion de Konrad lui rend toute sa puissance! Il verra combien sont indulgents et bons les dieux de l'ancien paganisme qu'elle veut lui faire connaître. — Elle étend la main. — Le Coliséc s'illumine et les dieux de l'Olympe paraissent et viennent saluer la mère des Amours. — Danse, bacchanale.
Vénus supplie Konrad de renoncer au christianisme et lui promet de le rendre immortel. — Hébé lui présente sa coupe d'ambroisie, quand, tout à coup, on entend tinter une clochette ; le prêtre vient dire la messe à la chapelle du Colisée! — Les dieux terrifiés s'enfuient et Konrad, à moitié fou, se trouve abandonné au milieu de l'immense arène. — La procession le recueille et le saint prêtre lui dit qu'il a manqué tomber dans une embûche du démon, et l'emmène avec lui pour l'exorciser.
QUATRIÈME TABLEAC.
(Un palais magnifique. Colonnes, galeries, tableaux.)
Vénus ne veut pas abandonner sa proie. — Craignant d'effrayer Konrad, elle a pris le costume d'une superbe courtisane romaine. Elle a su attirer Konrad dans ses filets. Konrad est amoureux de dona Imperia. — Mais à mesure que Vénus sent le jeune peintre revenir aux idées voluptueuses, elle se défait d'une pièce de son costume et finit par apparaître sous son véritable aspect. — Konrad, enivré, tombe dans ses bras. — Les tableaux du Titien et de Paul Véronèse, représentant des nymphes, des scènes mythologiques, descendent de leurs cadres. — Ballet. — Pendant les danses, Konrad lève par hasard les yeux sur un des tableaux restés vides. — II y voit sa fiancée, pâle, malade, versant des pleurs. — L'émotion le gagne. Le prêtre du Colisée arrive; il reconnaît Vénus, et avant qu'elle ait eu le temps d'entourer Konrad du
ceste magique, il l'enferme dans son rosaire. — Vénus ne peut surmonter 'cet obstacle et tend les mains à Konrad d'un air suppliant. En ce moment, entre Adeline, que l'ermite a fait venir d'Allemagne, pour l'aider dans la cure de Konrad. — A l'approche de sa fiancée, l'amour chassé rentre dans l'âme de l'artiste. — Vénus, qui n'est plus aimée, pâlit; le marbre la reprend, elle devient immobile et l'ermite arrache de son doigt pétrifié l'anneau que Konrad lui avait donné dans un moment de folie et d'amour.
La toile tombe.
Tu. Gautier.
On a beaucoup exagéré la crainte que Théophile Gautier avait de la mort. Cela implique une accusation de faiblesse que j'ai hâte de relever, car nul ne fut plus brave. Ce qu'il redoutait dans la mort ce n'était ni la douleur ni l'incertitude, c'était la laideur. Être laid dans la mort, telle fut sa préoccupation suprême, et lorsqu'il suivait attentivement dans son miroir les ravages de la maladie qui l'emportait, il était aisé de voir d'où lui venait sa tristesse. Il ne faut pas oublier que Théophile Gautier a été l'un des hommes les plus merveilleusement beaux d'une époque où la beauté passait pour le don suprême et qu'il avait gardé de cet avantage toute la coquetterie romantique de sa jeuresse.
Quelquefois, pour l'arracher à ses mornes rêveries, ses enfants s'amusaient à mettre en doute devant lui ce qu'on avait conté de cette beauté éélèbre. Il envoyait alors chercher un dessin de phassériau qui le représente à vingt-cinq ans, vêtu à la turque, la tète un peu rejetée, dans l'attitude
victorieuse de la jeunesse, et il le faisait passer de mains en mains en disant : « Voilà celui que j'ai été. » Tout le monde de s'écrier que ce n'était pas possible, que le peintre l'avait flatté, qu'un homme n' était pas aussi beau que cela ! . . . Alors il se mettait en colère ; il prenait ses sœurs à témoin ; il attestait la terre et les cieux! Pauvre père! Puisses filles allaient l'embrasser, et il souriait en les regardant. C'était le moment des bonnes causeries. Il reprenait doucement le portrait, et entamait des récits sans fin que nous écoutions, sans jamais l'interrompre, pleins dejoieet de respect, car nul n'a jamais causé et ne causera jamais comme Théophile Gautier.
Une de ses autres coquetteries était sa force, véritablement étonnante. Ce qu'il nous en racontait aurait fait rêver un hercule. Dans la verdeur de l'âge, il avait, à Maupertuis, arrêté net un attelage de chevaux emportés en les saisissant de face par les naseaux. Il avait, à bras tendus, promené deux hommes autour d'un salon; que sais-je encore! Il fallait l'entendre sur ce sujet favori! Comme il était heureux de nos admirations! comme il s'attardait complaisamment dans le récit de ses exploits musculaires ! La disparition subite de cette vigueur fut l'une de ses plus vives tristesses : il ne s'en consola jamais tout à fait. Comme un grand enfant qu'il était, il s'en exagérait même le découragement, et je me souviens encore de son étonnement comique,
à un déjeuner chez Edmond de Goncourt, quand nous lui prouvâmes qu'il pouvait encore faire prendre une allumette, tout seul et sans le secours de personne.
Je parle ici des singularités de tempérament de ce fier génie sans oublier que la plupart sont déjà un peu connues du public. Mais c'est qu'il est important aussi de borner la légende et de mettre un frein à l'imagination des faiseurs d'anas. Théophile Gautier a trop souffert de la réputation d'original, la plus dangereuse de toutes dans ce pays de vulgarité triomphante, pour que je ne tente pas de réduire les jolis conteurs au respect dont ils s'écartent. — On a beaucoup dit, par exemple, que le poëte avait horreur de la musique. — Ce qui le choquait, dans la musique, c'était la place qu'elle tend insensiblement à prendre dans la société moderne, et son rôle de démocratisation. Chez lui le causeur seul en demeurait froissé, et il se déclarait naïvement de force à être, dans un salon, aussi intéressant qu'un pianiste. Mais les œuvres musicales trouvaient en lui un juge éclairé et sûr, et les hommes du métier sont encore unanimes à déclarer que dans ce genre de critique, comme dans les autres, Théophile Gautier était le maître incomparable.
Il avait un faible pour Weber. De si loin qu'une phrase lui en parvenait à l'oreille, il la reconnais-
sait, fût-elle prise des ouvrages les moins connus du musicien. Il disait souvent qu'il écoutait en Weber la voix même de la nature. Il le comparait à l'Hugo de la dernière manière, l'Hugo des Travailleurs. « l'Hugo inconscient dans le cerveau duquel l'Océan même est entré ». D'ailleurs, de tous les gymnasiarques, les virtuoses étaient ceux dont il prisait le moins les exercices. « Vois-tu, me dit-il un jour, on devient si fort en musique que le temps approche où ce sont les pianos qui joueront des pianistes. »
Depuis que sa santé ne lui permettait plus de hanter les bureaux de rédaction, Théophile Gautier écrivait la nuit, dans son lit, au crayon, sous une petite lampe mobile que nous lui avions disposée. Tout ce qui a paru de Y Histoire du romantisme au Bien public a été fait de cette manière, jusqu'au jour où les médecins lui ont ordonné le repos. Alors il ne se coucha plus. Il passait la nuit dans un fauteuil, ne dormant pas, hélas ! et pris quelquefois d'hallucinations extraordinaires. Avec le talent de réalisateur qu'il possédait, il nous en raconta une, un matin, à faire dresser les cheveux; les plus monstrueuses tentations de saint Antoine n'offrent auprès que des objets paradisiaques. C'est à ce moment que, sur une lettre de M. Hetzel, qu'il qualifiait lui-même de providentielle, il se mit au Tégime du lait. L'amélioration sensible qui s'en-
suivit nous remplit d'espérance. Les battements du cœur étaient moins précipités, les jambes dégonflaient, les yeux étaient plus animés, la gaieté reparaissait et aussi l'appétit. Puis vint la fête du père de famille. On se concerta pour lui faire la surprise d'un de ces feux d'artifice qu'il adorait. Ce fut la dernière joie qu'il ait eue sur la terre. Le lendemain, l'atroce maladie reprit possession de sa victime.
A partir de ce jour, l'angoisse s'installa dans cette chère petite maison de Neuilly naguère si joyeuse et si pleine de ce doux génie. Les jours se succédaient, mornes, longuement vécus, suivis de nuits plus mornes encore. Il allait d'une chambre à l'autre, rallumant son cigare aux bougies que l'on lui ménageait dans tous les coins, et n'ayant déjà plus la force d'en tirer des bouffées. Il se raccrochait à toutes ses affections : il avait besoin qu'on fût autour de lui, qu'on lui tînt compagnie, qu'on lui parlât. Ceux de ses vieux amis qui venaient le voir étaient trois fois les bienvenus : il se mettait en frais pour eux, mais déjà il ne causait plus, car il s'était aperçu que les mots lui manquaient, et jamais homme n'eut davantage la pudeur de son génie. En vain essayâmes-nous de le dissuader de cette sombre idée qui le rongeait; il fit semblant de nous croire, car il était souverainement bon, mais il ne causa plus. Il prenait son miroir, s'y contemplait longuement, le reposait, et finis-
sait par s'endormir dans un fauteuil, la tête penchée sur la poitrine, les bras pendants, et si quelque chat lui sautait sur les genoux, il le laissait se pelotonner et s'endormir, mais il ne le caressait plus.
L'ennui indomptable et le sommeil invincible s'emparèrent alors du malade. Il n'essaya plus de lire, lui, qui pendant soixante années n'avait pas cessé de lire nuit et jour tout ce qui lui tombait d'imprimé sous la main et jusqu'aux cornets à tabac. Depuis bien longtemps il n'écrivait plus. Il avait dicté, à un ami et à l'un de ses gendres, son ballet du Preneur de Bats, lorsque le docteur Martineau, devant cet ennui profond, lui conseilla de se remettre à travailler. Il était trop tard; tout ce qu'il put faire fut d'essayer son écriture. Il traça sur un bout de papier ces dernières lignes : « Je veux me remettre à écrire lisiblement, à peu près dans la grosseur du neuf d'imprimerie » , et ce fut tout. Jamais plus on ne reverra de cette admirable copie qui faisait la joie des compositeurs.
Quelques jours après ce dernier effort, Théophile Gautier eut une première crise d'étouffement ; c'était le 19 au matin. Le médecin accourut, et celui qui le reconduisit reçut de lui l'ordre formel d'avertir le reste de la famille ; la maladie de cœur organique s'était compliquée d'une albuminurie; l'eau du sang décomposé se logeait dans les tissus
cellulaires et envahissait le poumon. Le dimanche 20, le père descendit une dernière fois dîner avec les siens. Était-ce inconscience de son état, ou bien sublime comédie d'un mourant qui ne veut pas effrayer ceux qu'il aime, il ne nous entretint que d'espérances. Chacune de ses phrases, ponctuée d'un sourire, commençait par : « Quand je serai guéri! » — Le lundi 21, on ne le nourrissait déjà plus que de bouillon et de jus de viande; encore était-on forcé pour les lui faire prendre de le réveiller d'un sommeil de plomb ; mais l'albuminurie s'était augmentée d'une fluxion de poitrine. Lemardi 22, la fluxion de poitrine s'aggravait d'une maladie de reins. C'en était trop, il fallait courber la tête. La nuit se passa dans le désespoir.
Le lendemain matin, mercredi, 23, à huit heures trente-deux minutes du matin, Théophile Gautier rendait à Dieu la meilleure et la plus belle âme de poëte qui fut jamais.
Par une faveur inespérée, il est mort en dormant, sans aucune souffrance visible. Son dernier soupir a été aussi doux que le premier d'un enfant. On n'eut pas la peine de lui fermer les yeux. La seule personne en dehors de la famille qui assista à cette mort admirable fut un vieillard de soixante-seize ans, M. Charles Robelin, son plus vieil ami. 11 tenait dans ses mains les mains refroidies du poëte,
et, par une sorte d'instinct machinal, allait de temps en temps se réchauffer à la cheminée et revenait prendre les doigts du mort, comme s'il eût voulu suppléer à la chaleur qui les abandonnait.
L'enterrement de Théophile Gautier a été l'un des plus beaux qu'ait jamais eu un simple artiste. Tout le Paris intellectuel y assistait, et lorsque la voiture mortuaire atteignait à la place de l'Étoile, les derniers suivants du cortège passaient à peine la route de la Révolte. Dans l'intérieur de Paris ce cortège se grossit et s'allongea presque du double. On vit là combien il était aimé. A la place Clichy, la foule des curieux obstruait la voie jusqu'à la porte du cimetière Montmartre. L'un de nous entendit là une voix populaire qui disait : « C'est un richard ! » Hélas ! un richard, lui, mon pauvre maître ! Le corbillard était entouré d'un peloton de soldats, car Théophile Gautier était officier de la Légion d'honneur. Il parlait souvent de ce peloton, auquel il avait droit, et il attachait une grande importance à sa présence à ses obsèques. Une personne amie avait envoyé, pour mettre sur le cercueil, un énorme bouquet de violettes, sous lequel il disparaissait presque entièrement. Une autre avait envoyé des palmes.
Au dernier moment, le clergé, qui jusque-là avait fidèlement accompagné le convoi, s'esquiva et disparut en emportant le bénitier, de telle sorti,
qu'après le discours de M. Alexandre Dumas fils, lorsque l'on se disposait à l'aspersion finale, on ne trouva plus d'eau bénite ni de goupillon. M. Auguste Marc, interprète de l'indignation générale, arracha une branche d'un arbre voisin et la jeta dans la fosse. Tous les assistants l'imitèrent, et un lit de feuillage fut ainsi fait feuille à feuille au poëte endormi.
L'année suivante, au bout de l'an de Théophile Gautier, M. Théodore de Banville prononça devant tous les amis du poëte, réunis une dernière fois devant le monument édifié par M. Godebski et que l'on inaugura ce jour-là, le discours suivant, que. je lui demande la permission de reproduire en manière de conclusion.
25 juin 1875.
« Messieurs,
« Que nulle pensée funèbre ne courbe nos fronts vers la terre ; celui que nous avons pleuré est entré maintenant dans la vie immortelle, et son génie, qui demeure parmi nous, est pour jamais en possession de la pure gloire. L'admirable monument qui vient d'être découvert à nos yeux et qui est dû à l'amitié et au talent si élevé du grand artiste Godebski, exprime clairement la destinée de Théophile Gautier. Dans la mort comme dans la vie, la Muse, l'inspiratrice des chants qui ne peuvent cesser, protège son visage fier et calme, sa noble
chevelure, sa lèvre d'où coule le miel des beaux vers. La Muse, pieusement, garde la dépouille mortelle de celui qui l'a fidèlement et uniquement adorée. Car Théophile Gautier fut essentiellement le poëte; il en eut le génie et il en eut l'âme, poëte non-seulement dans ses odes gracieuses et superbes, d'un si large vol, mais aussi dans toutes ses œuvres et dans ses moindres œuvres littéraires ; car à tout ce qu'il a touché, roman, récits de voyage, études d'art, critique de théâtre, il a donné la magie, l'éclatante couleur, la séduction charmeresse, la réalité nette et définitive de la poésie. Mais il fut aussi le poëte par la bonté, par la douceur, par la pitié universelle; par cette haute et claire vision des choses qui le rendait si indulgent à tout et à tous; pur, loyal, exempt de haine, sévère pour lui-même, il tenait compte aux autres du plus faible mérite, et s'il eut plus que personne la divine pudeur des sentiments intimes, nulle âme plus que la sienne ne fut pleine d'affection et de tendresse.
u Ne le pleurons pas, messieurs; rien ne peut désormais nous prendre ce vivant, plus vivant que nous tous, car Théophile Gautier a été le plus robuste artisan de la langue moderne ; il l'a reforgée et façonnée de ses puissantes mains ; les images et les mots qui viennent aujourd'hui naturellement à notre esprit portent la marque de ce créateur, et
nous ne saurions ni penser ni parler, sans qu'il apparaisse dans sa force et soit présent au milieu de nous. Mais où n'est-il pas présent? Paris, où, en bon citoyen, il était volontairement revenu, lors de l'invasion, pour partager son martyre, Paris dont pendant trente années il avait raconté au jour le jour les travaux, les efforts, les fêtes, et dont il peignait la superbe misère dans ses épiques et admirables Tableaux du Siège] l'Italie, l'Espagne, la Hollande, l'Angleterre, la Russie, Constantinople, l'Egypte, où le voyageur ne saurait faire un pas sans rencontrer la pensée et le souvenir de Théophile Gautier; tous ces pays si bien vus, décrits, peints au vif par lui, qu'en y venant pour la première fois son lecteur ne peut que les revoir à nouveau, lui appartiennent par le plus indescriptible droit de conquête et il a laissé dans tous les chemins du monde l'empreinte de son vif esprit et sa trace ineffaçable.
« Théophile Gautier est un génie et il a tous les caractères du génie; la précocité d'abord, car il a publié à vingt et un ans le merveilleux poëme d'Albertus, et peu d'années après, ses premières nouvelles et Mademoiselle de Maupin, qui, s'il fut mort jeune, eussent suffi à sa renommée : la fécondité ensuite, car son infatigable production ne s'est pas arrêté; son dernier roman, le Capitaine Fraeasse, est un pur chef-d'œuvre, et son talent,
grandi et fortifié sans cesse, a suivi sans défaillance toutes les phases de sa vie ; et enfin, qualité suprême, la plus haute, la plus rare de toutes, sur laquelle j'appelle instamment votre attention, la faculté d'admirer. Oui, le génie seul peut et sait admirer le génie ; cette faculté, le poëte des Émaux et Camées la posséda jusqu'à la plus méritoire, jusqu'à la plus rare, jusqu'à la plus touchante abnégation. Toute sa vie, il loua, honora religieusement, comme ses maîtres, de grands poètes qui, si j'en excepte un seul, n'étaient que ses égaux; aussi qu'arrive-t-il aujourd'hui, messieurs? Dans la réputation de presque tout grand homme, il y a deux parts : celle que ses œuvres lui ont légitimement gagnée, et celle qui lui a été acquise empiriquement, par un charlatanisme qui vient de lui-même ou des siens ; celle-ci, à peine la mort a-t-elle fermé nos yeux, qu'elle se dissout, tombe en poussière, et il ne reste au grand homme que sa part réelle, qui souvent est bien peu de chose. Or, pour Théophile Gautier, la question se trouve retournée ; comme non-seulement il ne s'appliqua pas à enfler, à exagérer outre mesure la renommée à laquelle il eut droit, mais comme aussi il se fit petit à côté de ses rivaux, par humilité sincère, et ne réclama pas sa part légitime, il se trouve que la postérité, déjà ouverte pour lui, vient tout de suite le remettre à sa vraie place, et que nous avons vu
sa renommée et sa gloire décuplées, depuis le jour où se sont fermés ses beaux yeux dans lesquels on voyait s'agiter déjà la vision de l'infini.
« Oui, Lamartine, Alfred de Musset, Henri Heine furent toujours traités par lui comme des maîtres, et cependant il n'est pas un d'entre eux dont le poëte d'Albertus, d' Émaux et Camées et de la Comédie de la mort ne pût légitimement se croire l'égal. Quant à Victor Hugo, c'est là le plus beau caractère de la vie de notre poëte, et il convient d'insister sur ce point, toute sa vie Théophile Gautier fut et resta l'élève soumis, le disciple filial, l'adorateur fervent de ce grand homme, sans laisser entamer par rien sa croyance dans celui qui était pour lui, comme pour nous, le Pindare et l'Eschyle moderne et le dieu visible de la poésie. On se rappelle que, lors de la grande exposition, l'empereur demanda à Théophile Gautier un rapport sur les progrès de la poésie (étrange assemblage de mots, car la poésie ne progresse pas plus que la lumière du soleil!), et que dans ce travail, qui est un chefd'œuvre de clarté et de justice, écrit avec une splendeur incomparable, Théophile Gautier, écrivant pour l'empereur, loua comme il mérite d'être loué le poëte des Châtiments et de la Légende des Siècles. Et ce fut pour lui non pas un acte de courage, mais une action toute naturelle, car il n'imaginait pas quelque circonstance que ce fût com-
battît jamais sa dévotion au plus grand penseur, au plus grand artiste de la France et du monde.
« De quelque côté que j'envisage la vie de Théophile Gautier, j'y vois toujours une unité parfaite et que rien ne brise ; cette unité, je la vois surtout et je me plais à la voir dans la fidèle religion de Gautier pour Victor Hugo. Ce rude travailleur, ce père excellent, ce parfait honnête homme, qui n'eut jamais un sou de dettes et qui vécut comme le plus simple et le plus régulier des bourgeois, a toujours porté la peine d'avoir commis dans sa première jeunesse quelques excentricités romantiques, et on n'a jamais voulu oublier le gilet rouge de la première représentation d'Hemam'} que d'ailleurs Gautier ne reniait pas à sa dernière heure. Mais il est bon de dire que ce fameux gilet rouge, il le portait pour la gloire de son maître et non pour la sienne, et que s'il y eut quelque folie dans son fait lorsqu'il avait dix-huit ans, ce fut la folie de l'enthousiasme et l'extase de l'admiration.
« Pour son compte, Gautier fut très-peu romantique, très-peu féru du moyen âge, car il y eut toujours en lui l'amour de la vie, de la beauté pure et sereine, des lignes idéales, comme l'entendit l'antiquité hellénique, l'adoration des golfes d'azur et des lauriers-roses, et en même temps la gaieté, la saine ironie, le clair et net esprit français des vieux conteurs et de Voltaire. Déjà dans les Jeune-
France, œuvre de sa première jeunesse, ces tendances s'affirment d'une manière décisive, et ce n'est pas là le seul point par où Théophile Gautier tient étroitement à la grande tradition française. Il se rattache à Rabelais par sa puissante envergure, par son respect pour l'esprit et pour la chair et surtout par sa science universelle, car aucune notion ne lui fut étrangère, ni la technique d'aucun art; et si quelqu'un récréa, renforça, revivifia notre poésie et notre prose, toutes les deux malades, énervées et anémiques, ce fut surtout Théophile Gautier qui, sachant qu'on peint avec de la couleur et non avec du sentiment et de la bonne volonté, eut le courage d'étudier les religions, les philosophies, d'apprendre tous les dictionnaires, tous les patois, les mots spéciaux de tous les métiers, et de reprendre en sous-œuvre, sans orgueil et aussi sans infériorité, la tâche gigantesque du père de Pantagruel, de l'Homère français.
« Je n'ai pas à louer les poésies, les romans de Théophile Gautier, qui sont dans toutes les mémoires; ni ses comédies, des chefs-d'œuvre de gaieté robuste qui ne perdent rien de leur éclat à coté des plus illustres farces de notre théâtre. Dans une nouvelle exquise, Fortunio, le poëte suppose qu'un fils de l'Orient s'est fait en plein Paris un paradis de pourpre, d'or, de pierreries, de lumière, où il échappe à la civilisation, et où il est servi
par des esclaves plus belles que le jour. Ce Fortunio, c'est Théophile Gautier lui-même ; ces belles esclaves qui le servent en l'adorant, ce sont l'Imagination et la Poésie, et pour l'éternité il habitera le palais qu'il s'est construit, resplendissant de saphirs et d'escarboucles, d'où partent des charités royales, et où n'arrivent ni les murmures de la haine et de l'envie ni les bruits de la rue ; car le poëte enfermé là ne veut pas connaître autre chose que les extases de l'amour et la contemplation des vérités éternelles. Pour nous, laissons-le méditer dans cette silencieuse retraite du penseur et du sage, mais respectueusement, offrons-lui ce qui fut l'objet unique de tous ses vœux, la récompense mouillée de pleurs, la couronne sombre et impérissable, le cruel, le douloureux, l'idéal, le divin laurier. »