‹ Théophile GautierChapitre 48 sur 64 · Mlle Louise Bertin · texte numérisé non relu

Mlle Louise Bertin

Je suis tout fier, cher Albertus, fier de votre amitié, fier de votre talent. Quelle magnifique image vous avez faite à propos de moi! Je suis orgueilleux de l'avoir inspirée et je ne le serais pas moins de V avoir trouvée. Cest que vous êtes un grand po'ète en même temps qu'un excellent ami.

A bientôt, n'est-ce pas f Je vous serre les deux mains1.

Victor H.

15 janvier.

A EUGENE DE NULLY

Mon cher Eugène, que fais-tu là-bas dans ta boutique africaine? Les lettres que tu adresses à tes

1. Ces deux lettres de Victor Hugo m'ont été communiquées avec les billets suivants de Théophile Gautier, par M. Prosper de Nully. Elles témoigneront glorieusement de la tendre amitié que le plus grand des poètes avait pour son disciple, et qu'il lui a toujours gardée. Leur place, je crois, était ici.

aïeux sont pleines de détails de cuisine fort intéressants, mais cela manque un peu de liberté et d'intimité* Y a-t-il des ? Chie-t-on le long des murs ou

tout en haut des minarets, comme cela se pratique à Venise où le jeune Loubens nage dans des flots de m... et de poésie? Écris-moi une petite pai. carte particulière où tu m'éclairciras sur tous ces points importants que les pudiques voyageurs laissent habituellement dans lombre. Parmi tous ces nobles insectes dont tu parles, punaises, puces, poux, cousins, tiques, moustiques, le [sc]orpion est-il indigène ou transplanté? Tu devrais bien puisque tu es en Afrique tâcher de c... quelque négresse; cela te ferait plaisir et à elle aussi. Je t'irai voir incessamment et pour ce, j'entasse liard sur liard. Je travaille à la Chronique de Paris, qui est maintenant dirigée par Balzac, qui est un bon gros porc très-plein d'esprit et très-agréable à vivre. Je fais le salon dans le Cabinet de lecture, et je dirige conjointement avec cet honnête Lassailly un petit journal inédit intitulé VAriel. Tu vois que je suis dans l'ouvrage jusques au cou. Je gagne le plus d'argent que je peux afin de voler à ton perchoir mauresque et de faire connaissance avec ton odalisque A'hama, dont le nom me paraît tout à fait appétissant. Tâche de ne pas te faire couper le col par les Kabyles ou les Bédouins, ou du moins ne le fais qu'après ma visite. 11 vient de paraître un sale poëme de Quinet sur Napoléon ; c'est une merdiana sur la plus grande échelle, et la Confession d'nn enfant du siècle par de Musset, qui n'est

pas aussi drôle que l'on aurait pu le croire d'abord. Ma pauvre Ninette-Ninon Cidalise est très-malade, très-malade et j'en suis très-affligé, car j'ai eu beaucoup de plaisir avec elle, et je crains fort de ne plus en avoir, au contraire. Envoie-moi quelques pots de couleur locale, je ferai des nouvelles algériennes et turques pour la Chronique, et ce sera bouffon, des choses domesiiques et familières, tu m'obligerais beaucoup. Si tu veux, en revanche, je t'enverrai des descriptions de la rue Saint-Honoré et de la place Maubert. As-tu la foire, ô grand homme1? Tout à toi, à bientôt.

1. Cette curieuse lettre est de mars 1836; elle a été. envoyée à Eugène de .Nully, en Afrique, et c'est M. Prosper de Nully qui la possède. A la vérité, je n'ai pu la donner intégralement et telle qu'elle est écrite, car la liberté de rédaction en est de celles que les pruderies françaises ne supportent point. Au point de vue biographique, elle offre un grand intérêt, et elle fera monter en vente publique les exemplaires, s'il en reste, de ce petit journal Ariel, auquel Théophile Gautier nous apprend qu'il a collaboré. On remarquera aussi ce cri charmant et qui le peint tout entier : « Envoie-moi quelques pots de couleur locale ! » Quant au ton qui règne dans cette lettre, et que j'ai été contraint d'adoucir, je l'avoue, il ne faut pas oublier que mon maître avait vingt-quatre an» quand il l'écrivit, qu'il l'adressait à un ami intime, comme lui romantique à tous crins et habitué au parler salé des ateliers de l'époque. Du reste, elle n'était point destinée à la publicité, il est inutile de le faire remarquer. Théophile Gautier a écrit deux ou trois lettres libres dans sa vie, plutôt pour exercer la verve rabelaisienne qui était en lui et s'amuser à l'emploi de mots tombés en désuétude, que pour les raisons vulgaires que l'on supposerait. Il maniait la langue des vieux conteurs gaulois avec une éloquence prodigieuse. L'une

A EUGÈNE DE NULLT,

Mon cher, Je ne serai pas aujourd'hui chez moi. Une affaire imprévue m'en empêche, mais voici de quoi il s'agit : Je suis à présent directeur de la Presse pour la partie littéraire, comme Desnoyers au Siècle. Je me suis engagé à fournir le journal de feuilletons; j'espère que tu seras un de mes collaborateurs les plus assidus. Tu dois être fort comme un Turc sur la question d'Orient et tu nous conteras de belles histoires comme Scheherazade, moyennant quoi nous t'abreuverons de capitaux abondants. Trouve-toi lundi de quatre heures à cinq heures chez toi, nous causerons,

Tout à toi.

de ces lettres dont je parle le fait l'égal de Rabelais : de ce morceau d'exécution, les artistes de notre métier qui le connaissent ne parlent qu'avec enthousiasme ; c'est le récit d'un voyage en Italie; il comprend plus de vingt pages et formerait une plaquette... s'il était imprimable. Il ne l'est pas, malheureusement; car il démontrerait quel orfèvre des mots c'était que Théophile Gautier, et quel conteur!

Ilf

A EUGENE DE NULLY

Veux-tu donc que je donne l'argent à mes ennemis} Fais de la copie, les capitaux sont réunis.

Sont réunis les capitaux.

Les capitaux (bis) sont réunis (ter).

Je suis venu hier, être impalpable, introuvable et plus que chimérique.

A EUGENE DE NULLY

Mon cher Africain, Serais-tu en Alger que l'on ne te voit jamais? Tu sais pourtant qu'une visite de toi est une bonne fortune pour moi, et mieux qu'une bonne fortune : viens donc demain dîner à la maison, nous boirons un peu et nous parlerons beaucoup. Demain c'est vendredi soir.

Tout à toi de cœur.

Ce jeudi 23 janvier 1838.

A EUGENE DE NULLY

Sans date.

Je suis venu à cinq heures et quelques r imites, envolé. Viens demain matin chez moi, tu pTaureras avec moi. Je n*imagine pas de meilleur moyen de coïncider avec toi.

A EUGENE DE NULLY

Mon cher Eugène, Toi qui as toutes sortes de relations noires et cuivrées ne pourrais-tu pas trouver moyen de faire passer Francesco-Adolfo Fezalla Abdallah , mon ex-nègre, dans l'Algérie? Les divers jargons qu'il parle pourraient lui servir. Il ferait un guide-interprète très-suffisant. Tu me rendrais service, car il ne veut pas s'en aller de la maison et il y revient toujours, il me plairait beaucoup qu'il fût dans une autre partie du inonde : si tu connais quelque officier qui ait besoin d'un domestique, recommande-lelui; il n'a guère d'autres défauts que d'être ivrogne, paresseux et sale, ce qui est peu de chose.

Enfin contribue à ma délivrance, et je te serai

reconnaissant en ce monde et dans l'autre.

Tout à toi.

A EUGENE DE NULLY

Mon cher Eugène, Me voilà revenu des pays les plus extravagants. Je voudrais bien te voir, mais tu es introuvable; comment faire? Si tu voulais venir dîner demain jeudi à cinq heures et demie rue de Navarin. n° 27, tu me réjouirais fort. Comment va Prosper?

Ton vieux ami.

Ce 4 novembre 1840.

A EUGÈNE DE NULLY

13 mai 1842.

Mon très-cher,

As-tu sauté en l'air, es-tu grillé, cuit, resté dans

les cendres? S'il y a encore un petit morceau de toi

sur la terre, écris-moi où il se trouve.

Tout à toi.

LLTTRES. 287

A EUGÈNE DE NULLY

Mon cher Eugène,

Desespérant de te trouver, je t'assigne un rendezvous pour lundi à cinq heures du soir, chez toi. J'ai été six fois à ton perchoir, mais tu étais déjà déjuché ; ce matin, je me suis mis en route devant l'aube; il y avait déjà une heure que tu étais parti, ô le plus fugitif de tous les gens qui savent l'arabe! tu n'étais pas au café Desmares. Dis-moi les rues où tu passes et j'irai t'y attendre debout, sur une patte, comme un héron désillusionné. Au moins, quand tu étais en Afrique, Prosper venait me dire si tu étais mort ou en vie; on a bien raison de dire que le vrai désert est Paris. J'ai plusieurs choses et beaucoup d'autres à te dire.

Adieu très-cher! à lundi, si cela ne te dérange pas. Théophile Gautier.

A EUGÈNE DE NULLY

Mon ami, Ma fluxion s'étant augmentée au point de m'empêcher de sortir et même de parler librement à

cause du gonflement de mes lèvres, il en résulte que je m'ennuie beaucoup et que je ne sais que faire. Tu m'as dit que tu avais les poésies de Sainte- Beuve ; si tu pouvais me les prêter, tu me ferais le plus grand plaisir, cela m'aiderait à tuer le temps en attendant que je sois rétabli. Je compte sur ton obligeance.

Porte-toi mieux que moi. Adieu.

Gautier.

A MADAME G

(Sans date.) Nohant.

Je suis arrivé à Nohant en bon état et j'y ai reçu l'accueil le plus amical. Il y a Marchai et le petit Dumas. L'endroit est très-solitaire, quoique sur le bord de la route. La maison demi-château a bonne ligure avec ses lierres et ses vieilles murailles grises au milieu d'un vaste enclos moitié parc, moitié jardin, ie tout assez négligé et juste au point où je l'aime. J'ai passé ma journée à regarder jouer aux boules et à me promener dans les allées dans un calme profond dont j'avais besoin. car j'étais encore fatigué de la fête. Mme Sand est la tranquillité même ; elle roule sa cigarette, la fume

et parle peu, car elle travaille toutes les nuits jusqu'à trois ou quatre heures du matin, et jusqu'à midi, une heure, elle est comme une somnambule; puis elle commence à s'éveiller et rit des calembours de Dumas qu'elle ne comprend qu'après tout le monde : il est impossible d'être meilleure femme et meilleur garçon à la fois. J'ai vu le théâtre ; il est bien arrangé et fourni de quatre-vingts décors, mais il a coûté petit à petit une vingtaine de mille francs. Maurice Sand, Lambert, Manceau et d'autres amis de la maison y ont travaillé des hivers entiers, Dans ce moment-ci, la troupe est dispersée par l'ouverture de la chasse et je ne sais pas si l'on pourra jouer une pièce improvisée, mais l'on exécutera probablement quelque scène détachée.

A MADAME G

Moscou, 'J2...

... Nous avons fait un voyage très-curieux de Tver à Nijni-Novogorod sur le Volga en bateau à vapeur. Trois cents lieues de descente et autant de remonte. Cela m'a reposé. Mes sueurs ont disparu. Singulier repos cependant que ce voyage où nous sommes restés quinze jours sans nous déshabiller et nous coucher dans un lit. Il n'est pas besoin de te dire qu'il n'y avait pas de Chinois à Nijni, puisque

c'était pour en voir que j'y étais allé. Il paraît qu'il en est venu deux il y a trois ans. On en attendait un cette année, mais la guerre de Chine lui a fait peur et il n'a pas osé se risquer chez les barbares d'Europe, de peur sans doute qu'on ne lui coupât la queue. Je n'ai pas vu de Chinois, mais d'autres choses fort curieuses et superbes dont personne ne parle comme de juste. Entre autres des commodités souterraines, babyloniennes et gigantesques, où mille hommes peuvent se satisfaire à la fois. II y a des niches pour les mahoméians, les adorateurs du feu, les chrétiens de diverses sectes qui ne s'accroupissent pas de la même manière. A chaque niche musulmane est suspendue une cruche pleine d'eau pour les ablutions. La nuit, on ouvre une écluse et tout le souterrain est inondé; le matin on lève la vanne opposée et le résidu s'en va dans la rivière hors la ville. Assez sur ce propos : soyons calme et inodore ! Des marchands de thé, — non chinois mais russes, — ont été avec nous d'une amabilité extrême; ils nous ont donné, sans vouloir être payés, du thé exquis et une brique de thé baskir, chose très-rare et très-curieuse ; il n'en existait que deux à la foire; l'autre a été donnée au grand-duc Constantin. Ce thé nous a été d'un grand secours à travers les cuisines plus ou moins sauvages que nous avons été forcés d'avaler. La petite bande vit dans la plus parfaite union et va toujours ensemble comme les canes aux champs : le premier va devant, le second suit le premier et le troisième va le dernier. Toto,

comme le plus maigre, ouvre la marche, il est d'ailleurs chargé de porter la parole; Olivier vient ensuite et moi après à peu près comme ceci :

Telle est la forme habituelle de la constellation voyageuse quand elle est à pattes, ce qui arrive rarement, car la Russie est un pays de trimbalage perpétuel.

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