A M. MAXIME DU CAMP
Lundi, 13 décembre 1851.
Mon cher Maxime, Que puis-je vous écrire, sinon que je suis bassement jaloux de votre bonheur et que j'envie le son de votre domestique? Je claque d'ennui et je me donne des coups de pieds au cul toute la journée pour ma lâcheté. Je devrais voler la Banque de France, assassiner quelque bourgeois, suriner un capitaliste et vous aller rejoindre, car on paye si peu les syllabes que ce serait le seul moyen. Louis a l'air de sa propre ombre sur les murs tant il s'embête, et sans les quatre mois d'Italie nous serions crevés comme des chiens, de rage, ou comme des
Anglais de spleen. On vit ici entre la double vase du ciel et de la terre, aussi crottés l'un que l'autre, avec des bourgeois étroniformes et plus laids encore en dedans qu'en dehors. — Il faudra décidément que je me fasse valet de chambre ou courrier d'un nabab ou d'un boyard, car le séjour d'un endroit quelconque m'est impossible et je ne peux plus vivre que sur les grands chemins. Je me sens mourir d'une nostalgie d'Asie Mineure et si je ne faisais quelques vers, je m'abandonnerais aux asticots, quoique je trouve la mort plus hideuse encore que la vie. Quand je songe que nous aurions pu nous trouver à Naples ; quelle belle quadrinité cela aurait faite!
Mille compliments pour Flaubert. E vous salue
et le salue. Vous baiserez son pied à votre retour. Adieu ou au diable à votre choix.
Communiquées par M. Roger de Cormenin.
A LOUIS DE CORMENIN
Mon cher Louis,
Je te remercie de ta bonne et charmante lettre
quoiqu'elle contienne de mauvaises nouvelles; mais
je n'ai pas plus tôt relevé ma maison d'un côté qu'elle
s'écroule de l'autre. Enfin tout cela finira, il faut
l'espérer. Tu as dû recevoir deux feuilletons d'impressions de voyage, en voici deux autres. Le bateau du 5 en emportera six autres. Porte-les à Saint- Victor pour qu'il arrange la chose avec Dutacq, puisque le borgne Buloz intercepte la Presse. Il faut seulement qu'il garde ma copie sans la faire paraître jusqu'à ce que je sois revenu et qu'il m'envoie l'argent de façon à ce qu'il m'arrive à Constantinople le 31 août. — J'ai de quoi .vivre abondamment jusque-là, mais il ne faut pas me laisser pourrir dans les pays étrangers. Il faut quinze jours pleins pour qu'une lettre arrive de Constantinople à Paris et réciproquement. Mon affaire est ainsi divisée sous le titre général de Promenades d'èlè. — De Paris à Constantinople, Malte, Syra, Smyrne, la Troade, les Dardanelles, 5 feuilletons; Constantinople, 10 feuilletons; le Bosphore comprenant les villages et les îles des environs, 5 feuilletons ; en tout vingt, que j'enverrai cinq par cinq à chaque départ, c'est-àdire tous les dix jours. M'étant payé d'avance, l'on n'aura rien à voir là-dessus. La signora ne m'a écrit qu'une seule fois. C'est peu pour quelqu'un que j'aime tant et qui n'a pas de copie à faire. Mes parents ne m'ont pas écrit, ni Maxime non plus; toi seul m'es fidèle dans la nature entière. Quel triste voyage! D'abord la signora n'est pas venue et elle reste à Paris, où j'aurais pu la voir. Ensuite j'ai commencé à être malade en arrivant; puis c'est le tour d'E..., qui est au lit depuis une douzaine de jours et se lève aujourd'hui pour la première
fois. Pour achever, Ton veut me couper les vivres. C'est dégoûtant, tu as bien dit le mot. Tu serais bien gentil de m'envoyer deux ou trois de mes volumes de vers par le prochain courrier. Il faut que l'on m'envoie l'argent par le bateau qui part de Marseille le 21 août : il m'arrivera le 5 septembre, et je partirai immédiatement pour la France. Tu vois que c'est grave. Mon troisième envoi de copie arrivera à Paris le 18 ou le 19. Le quatrième envoi partant le 15 de Constantinople (arrivera) le 31 août à Paris. Je joins à ceci un reçu de 1,500 francs. Arrangez tout cela avec Saint-Victor, que j'aime de tout mon cœur ainsi que toi. Tes feuilletons pétillent d'esprit. Pourquoi le nom d'Houssaye n'est-il plus sur la Revue comme fondateur propriétaire?
Tout à toi : Théophile.
Les compliments d'E... et les miens à tous nos amis.
A LOUIS DE CORMENIN
Ce 22... Venise 1852.
Mon cher Louis, Sois calme. Ta lettre chargée m'a suivi fort exactement à travers mes méandres, et rejoint enfin
heureusement à Venise. Les 500 d'extraction si difficile me vont faire voler à tire-d'aile vers la France, patrie des beaux-arts et des belles manières. Je te remercie ex imo corde de toutes les peines que tu prends pour moi. Je t'en sais un gré extrême, sachant ta pudeur et ta délicatesse enfantine dans les affaires de douille, toujours si ennuyeuses et si répugnantes. Ce que tu fais pour moi, tu ne le ferais certes pas pour toi. Mais je ne pense pas comme Roqueplan que l'ingratitude est l'indépendance du cœur. Tu me parles d'une lettre de Maxime ; je n'ai reçu qu'un mot au commencement de mon voyage, puis rien. Peu't-être que la chose est arrivée à Athènes après mon passage. J'y ai trouvé un Pays, oh! qu'il est doux d'être loué ainsi! et une lettre de Londres de la signora à qui je vais écrire d'ici. Toutes ces choses m'ont beaucoup ennuyé et gâté un peu mon voyage. Athènes m'a transporté. A côté du Parthénon, tout semble barbare et grossier. On se sent Muscogulge, Uscoque et Mohican en face de ces marbres si purs et si radieusement sereins. La peinture moderne n'est qu'un tatouage de cannibale et la statuaire un pétrissage de magots difformes. Revenant d'Athènes, Venise m'a paru triviale et grotesquement décadente. Voilà mon impression crue. Adieu, cher Louis. Baise Maxime pour moi. Je serai à Paris dans la huitaine, sur le bienheureux boulevard de Gand, œil et nombril du monde. Je te serrerai la patte et tu me feras quatre-vingt mille questions à la minute. Regarde ma première lettre
comme non avenue: l'arrivée du plâtre la rend superflue.
Tout à toi,
Mille choses à Saint-Victor dont je reçois la lettre. Aie la bonté de commander à Lemasquilier une redingote noire, un pantalon gris et un gilet montant boutonné droit. Je suis tellement en haillons qu'il me faudrait rester huit jours tout nu dans ma chambre pour attendre mes hardes.
A LOUIS DE CORMENIN
(Lettre et introduction.)
Mon cher Louis, Reçois bénignement M. Bourdet, collaborateur à cheval de la Presse et mon ami, qui veut confabule quelques minutes avec toi. Écoute-le entre la char cuterie et le cigare.
Tout à toi.
Mon cher Louis, J'avais déjà lu ton article à la Revue et j'avais dit à Maxime que je le trouvais très-bien ; tu peux le
signer en toute conscience et tranquillité. Peut-être aurait-il fallu une polémique plus directe, mais Cnampfleury ayant écrit dans la Revue et d'assez bonnes choses, cela devenait de mauvais goût. Ainsi tout est pour le mieux.
A toi de cœur.
Mon cher Louis, Voici ton épreuve. Substitue un autre singe au bedeau. Il est malsain en ce moment de toucher à la soutane, et renvoie-moi le tout. La chose passera dans le numéro prochain, celui-ci étant déjà plein de copies forcées, fins d'articles et autres.
A toi de cœur.
A II. GIACOMELLI.
Monsieur, Vous n'avez pas besoin de permission pour prendre au Moniteur ce morceau sur Raffet dont je n'ai nulle mémoire, mais qui doit avoir plus de mérite que je ne lui en supposais, puisqu'il est resté dans votre souvenir. Je suis très flatté de savoir que ce petit fragment de bas-relief fera partie du monument que vous élevez à ce grand artiste, dont, malgré le
succès qu'il obtint, on n'a pas, selon moi, suffisamment apprécié la haute valeur.
Agréez, monsieur, l'expression de ma considération la plus distinguée,
Neuilly, Ier janvier 1871.
Mon cher Louis, Je te remercie de l'article sur Salammbô que tu m'as envoyé. Il me prouve que de près et de loin, nous voyant tous les jours ou ne nous voyant jamais, nous sommes toujours en communion de cervelle comme autrefois, et aussi de cœur, je n'en doute pas. Toute la smala t'embrasse avec un souvenir bien affectueux.
Tuus ad finem usque.
(Envoi du volume de Contes.)
Mon bon Louis, Je reconnais bien ta vieille amitié pour moi à ta bonne lettre. Quoique nos corps ne se voient pas souvent, nos esprits ne s'oublient pas. Ton conseil est devancé et je t'envoie le livre qui réalise ton idée. Tu retrouveras là tout ce que tu voulais voir réuni.
Bien à toi cominus et eminus.
A LOUIS DE CORMENIN
Mon cher Louis, Le Girardin ne sachant que s'imaginer pour être désagréable à ses rédacteurs a inventé de vouloir le feuilleton de lundi samedi. Viens donc un peu que nous machinions la chose. Je suis affreusement enrhumé du cerbeau du froid gagné sur la terrasse au feu d'artif, et je ne vague pas sur mes arpions par les frimards pour me fomenter un peu la complexion et recuire mes morves.
A toi,