Léjiitine Grisi
du monde. Les costumes sont gâtés, les chars dédorés, !os gazes fripées, les velours de coton déteints : le but est rempli. J'admire la constance des Su Malgré l'averse, ils ont rempli le programme jusqu'au bout. 11 y a eu fête vénitienne entre deux eaux, et feu d'artifice qu'on rallumait à chaque instant avec des allumettes chimiques, comme un mauvais cigare qui ne veut pas aller. Ce n'est pas de sa faute à ce pauvre feu d'artifice qui recevait l'ondée sans parapluie depuis une vingtaine d'heures. Mais en voilà assez, le reste au feuilleton... Pensez au vieux Sachem qui tout en vous écrivant regarde parla fenêtre les bleus impossibles du lac. Herst1 lui-même y perdrait sa cendre d'Egypte, son bleu minéral, son cobalt, son outremer, son indigo... Adieu, chère Smala, je vais tâcher de radouber ma vieille carcasse et de vous revenir plein de grâce et de sérénité.
P. S. Il y a aujourd'hui trente-cinq ans juste que j'ai débuté dans la littérature : fatal anniversaire!
A SA FILLE ESTELLE
29 juillet 1865.
... Comme le déluge auquel j'ai été exposé n'était pas un déluge sec, à l'instar du théâtre du Châtelet,
1. M. A. Herst, un de nos meilleurs aquarellistes, et le professeur de peinture des filles de Théophile Gautier.
j'ai attrapé une fluxion qui m'a fait souffrir beaucoup et m'a rendu abominable. Je commence à peine à reprendre ma vraie tête d'Holopherne suspendue à la main de Judith par une touffe de crins. Souffrir, ce n'est rien, mais être laid, horreur! J'espère que ta coquetterie féminine comprendra ce sentiment. J'ai déploré comme il convient la mort de Babylas1 « qui avait des ailes et n'a pas volé » ; épitaphe digne de l'Anthologie et qui semble être de Méléagre, le charmant petit poète grec. Enfin son tombeau n'a pas été l'estomac vorace d'Enjolras ou d'Éponine, chatte bien élevée, mais très sur sa gueule. Judith avait juré de ne jamais quitter Babylas; mais cela n'a servi à rien; il n'a pas été mangé, mais il est mort : « Ce n'est pas la balle qui tue, c'est la destinée », disent mélancoliquement les Arabes fatalistes. Assez jabeté sur le trépas de ce pierrot modèle.
A M. MAXIME DUC AMP.
1 i décembre 1866.
Mon très cher Max, Je profite de ce que Charpentier me presse de t' écrire à propos de Fracasse (il veut une réclame, cet homme!) pour te dire quelle profonde émotion m'ont
i. Voir Ménagerie intime, chez A. Lemerre.
LKTTRES. 305
causée les Forces perdues... C'est un chef-d'œuvre. Peut-être ne le sais-tu pas. Un chef-d'œuvre dans toute la force du mot, vécu, souffert, aimé, pleur-'', fait avec de la vraie chair, du vrai sang, de vraies larmes, et par-dessus tout cela une sobriété, une mesure, une absence de déclamation, une philosophie pratique et résignée de la plus grande hauteur. Les Forces perdues seront ton livre, ta note, ton sanglot dans ce grand hurlement du xixc siècle. Il y avait longtemps que je n'avais rien admiré et cela m'a fait du bien de lire ton beau livre.
Toujours à toi, quoique je ne te voie jamais.
A SA FILLE ESTELLE
Ma chère Estelle, Tu m'as fait un peu attendre ta lettre, mais elle • est si gentille et si affectueuse que je lui pardonne de grand cœur d'être légèrement en retard. Tiens ta risette prête, je serai mardi matin à Paris, et cette fois ce ne sera pas comme à l'autre retour de Saint- Jean; je rentre à la maison, bien charmé d'y revenir, quoique je sois très bien et très heureux où je suis. Juste au moment de mon départ, le temps se met à être insolemment superbe. Il fait chaud , il fait bleu, le raisin gonfle et mûrit, les marronniers, qui commençaient à perdre leurs feuilles, font mine de
refleurir, et tout le temps de mon séjour, ce n'a été que bise, pluie, orages, variétés de températures exécrables. C'est à peine si dans une journée on trouvait dix minutes pour kilométrer dans le jardin. Enfin jouissons de cette éclaircie de soleil sans grogner, et prenons le temps comme il vient puisqu'il est beau. Il aurait pu neiger et pleuvoir à verse. C'est heureux que la chaleur soit venue, car une source s'est déclarée dans le calorifère de Saint-Jean, qui est baigné par trois pieds d'eau venue on ne sait d'où et qu'on ne peut pas étancher. Je pense tous les matins à la baignoire et je me réjouis d'y plonger mon cadavre la semaine prochaine. Si Bœuf- en- Chambre pouvait venir déjeuner mardi à Neuilly avec Toto, cela me ferait plaisir de voir au débotté ces deux Auvergnats, quoiqu'ils ne m'aient pas rapporté de Saint-Flour le chaudron en cuivre jaune qu'ils m'avaient promis. Le menuisier finira, le tapissier reviendra et nous sortirons à la longue du capharnaum, comme dit Lili. Nous ferons cuire des viandes avec le tournebroche comme au temps de Charles X. Remercie Zo-langue-de-Coq du mot qu'elle a mis pour moi dans ta lettre. Mille choses fraternelles à Lili. Toute la maison de Saint-Jean t'embrasse et Fofo, qui t'adore particulièrement, me prie de la rappeler à ton bon souvenir.
Mille caresses. L'ameur de tes jours,
A SA FILLE ESTELLE
1" septembre 1867.
Je te remercie bien tendrement de la façon charmante et discrète avec laquelle tu as fait allusion à ce jour néfaste qui est celui de ma naissance et dont le retour augmente d'un chiffre un âge déjà suffisamment respectable1. Hélas! il faut donc à la longue devenir un roquentin et renoncer sous peine d'être ridicule à dire des choses agréables aux belles jeunes femmes qui sont par la ville, comme dit le père Hugo.
C'est donc à dire Que je ne suis qu'un vieux dont les jeunes vont rire! On se rira de moi, soldat de Zamora, Et quand je passerai, tête blanche, on rira! Ce n'est pas vous du moins qui rirez!
Sais-tu que je n'ai à présent que quatre ans de moins que cette ganache de Ruy Gomez de Silva , qui nous fait l'effet d'un ancêtre. Jamais je ne le croirai! Pour mes vacances je travaille comme un nègre à ce fameux Rapport sur la Poésie dont j'envoie aujourd'hui même un gros paquet à T....!