‹ Théophile GautierChapitre 56 sur 64 · A M. CAMILLE ROGIER · texte numérisé non relu

A M. CAMILLE ROGIER

Mon cher Camille, Je suis très touché de ton bon souvenir et de ton aimable lettre. Ton influence m'a bien servi et j'ai trouvé chez M. d'Artiguenave, qui a mis la cabine de poste à ma disposition, une obligeance inépuisable et un dévouement de toutes les minutes. Que le rcs-

pect humain est une sotte chose! Si j'avais écouté la voix intérieure qui me parlait,, je serais remonté avec toi sur le quai; je t'aurais payé un bon et fin dîner à la Réserve, pendant lequel nous aurions longuement parlé de l'impasse du Doyenné, de Gérard, de Houssaye et de cette bonne vie de sauvages que nous menions en plein Carrousel, à la barbe ou plutôt aux favoris de Louis-Philippe; tu m'aurais montré tes belles collections; j'aurais passé deux ou trois jours à Marseille dans ton aimable et sympathique compagnie, puis je serais retourné tranquillement à Paris, et je n'aurais pas le bras cassé; enfin, il faut accepter les choses quand on n'y peut rien, mais cette fois j'avais été averti, \e savais qu'un mal heur me menaçait et j'ai bêtement persisté. Maintenant j'ai recours à toi pour un petit service qui esi tout à fait dans tes attributions. J'ai acheté pour la fête de Carlotta Grisi, qui tombe le k novembre, un gros scarabée égyptien, monté en broche et qu'il s'a girait de lui faire parvenir le plus promptement possible. Je te l'adresse à toi par l'intermédiaire que tu m'indiques. De Marseille, tu enverrais la chose à Genève, à l'adresse suivante :

Madame Carlotta Grisi, villa Grisi-sur-Saint-Jean, Genève, (Suisse).

que tu collerais sur la petite boîte.

Je m'en remets là-dessus à ta grande expérience administrative et postale.

LETTP.ES. 315

Je te baise à la mode orientale sur ta vieille barbe et je frotte mon nez contre le tien.

A SA FILLE ESTELLE

Février 1870.

A propos de mon article sur Lucrèce Dorcjia, que tu as peut-être lu, j'ai reçu d'Hugo une charmante lettre avec une photographie qui le représente, la main appuyée sur un fauteuil. Au bas sont écrits ces mots : « Je vous offre un fauteuil. » Derrière la photographie il y a : « A Théophile Gautier. »

Victor Hugo.

2 février 1833.

2 février 1870 (date de la première représentation et de la reprise de Lucrèce).

Je te transcris la lettre :

Haulovillc-IIousc, 9 février 1870.

Mon Théophile, comment vous dire mon émotion? Je vous lis et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme autrefois. Votre main n'a pas quitté ma main. Quelle grande page vous venez d'écrire sur Lucricc Dorgia! Je vous aime bien : vous êtes toujours le grand poëtc et le grand ami. V. H.

Voici mon portrait : il vutc pour vous.

A SA FILLE ESTELLE

... Il n'y a plus de chevaux à Paris, on les a tous mangés, ou peu s'en faut. Nous voilà enfin — à quel prix, grands dieux! — débarrassés des Prussiens. Ils ont fait une entrée peu brillante, suivie d'une prompte sortie. Quand ils sont arrivés sur la place de la Concorde, ils se sont trouvés face à face avec les huit statues des villes de France, spectres de pierre masqués de noir, qui les attendaient dans une solitude profonde; ils n'ont pas osé lever les voiles de crêpe. Rien n'était plus lugubre et plus effrayant. La ville est encore exaspérée et frémissante, mais le calme va se faire... Nous avons eu la douleur de perdre ce pauvre Victor Giraud, le peintre du Marchand d'esclaves et du Charmeur. J'ai fait sa nécrologie, comme j'ai fait celle de tant d'autres, hélas! Celui-là, ce n'est pas une balle qui l'a tué, mais une nuit d'avant-poste par un froid de 15 degrés. Il n'avait pas encore trente ans, était beau comme le Lucius Vérus, adoré de ses parents et le mieux doué des jeunes artistes après Regnault.

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