LETTRE A HIPPOLYTE MOULIN, STATUAIRE
Monsieur,
Je suis charmé de la fidèle réduction de la magni fique tête de la République en « Paros céleste » que le dégel a si vite fait fondre. J'ai porté ce souvenir du bastion 85 au bureau du journal et notre directeur, M. Lavertujon, en a été si charmé que vous feriez bien de lui en envoyer un exemplaire; il demeure rue Halévy, 8, il voit tous les jours le gouvernement, il a une grande influence et pourrait contribuer à la réalisation d'une idée que j'ai émise, c'est-à-dire de vous commander en marbre et de dimension colossale ce buste, qui est vraiment fort beau et honore « l'art pendant le siège ».
Mille remercîments.
Théophile Gautier, Rue de Beaune, n° 12.
A SA FILLE ESTELLE
15 décembre.
Chère mignonne, n'oublie pas ton pauvre père, enfermé dans la tour dTgolin avec deux millions d'affamés. Ce n'est pas l'argent qui me manque, mais on ne mange pas des pièces de cinq francs, et je t'avoue que le macaroni sans beurre et sans fromage perd beaucoup de son charme.
A SA FILLE ESTELLE
11e lettre, 113e jour de siège, 9 janvier 1871.
Ma chère Estelle, J'ai attendu, sans grand espoir qu'elle arrivât, la réponse à la carte-poste que je vous avais envoyée et qui peut-être ne vous est pas parvenue. Mais comme un plus long silence pourrait vous inquiéter, je vous écris à tout hasard. Ma santé, qui avait été excellente, a été altérée vers la Noël, o~\ les froids ont commencé par le plus abominable rhume qu'on puisse souhaiter à un ennemi. J'étais pris du nez,
de la gorge, de la poitrine, mais j'ai été très-bien S' ligné et cela va mieux; mais je garde encore la chambre, où je m'amuse médiocrement, comme tu peux bien le penser. Mes sœurs ont eu la grippe et c'étaient dans notre galetas d'interminables chœurs de tousseries, auxquels Rodolfo joignait sa voix. La situation est toujours la même et ce n'est pas une exagération que de l'appeler mélancolique. Les vivres deviennent de plus en plus rares et nous ne vivons que de chocolat, de riz et de crêpes, car la ration de cheval livrée par le gouvernement est absolument insignifiante. Le pain et le vin ne manqueront pas de longtemps et, avec cela, on peut vivre à la rigueur. L'important est de gagner du temps. Pour nos étrennes, messieurs les Prussiens ont commencé le bombardement, qui ne produit pas l'effet qu'ils en attendaient sans doute. Chacun va à ses affaires comme s'il n'y avait rien. Quelques obus sont arrivés jusqu'au Luxembourg. C'est la limite extrême. Si M. de Bismark pensait effrayer les Parisiens par cette pyrotechnie, il s'est bien trompé. Loin de causer de la terreur, le bombardement excite de la curiosité et l'on est obligé de poser des sentinelles aux endroits où les bombes arrivent pour chasser le public. Les gavroches ramassent les morceaux d'obus et les vendent aux bourgeois depuis 1 franc jusqu'à 5 francs. Cependant il serait bien temps que tout cela finît et que les armées de province tombassent sur les derrières des Prussiens, comme on dit en style stratégique. Espérons qu'elles
vont arriver bientôt et que le général Chanzy, dont on dit merveille, nous débloquera. Je pense que tu te portes bien.