A. MADAME LAFITTE
Ma chère Alphonsine, Je t'écris à tout hasard, ignorant si ma lettre te parviendra à travers ce bouleversement général de toutes choses. Vous devez être maintenant à Chaton, je l'espère du moins. La dernière fois que je suis allé rue Navarin, ta fillette m'a dit que tu étais partie pour arranger la maison. Les événements se précipitent d'une telle façon que les positions changent d'un jour à l'autre. Je croyais aller voir mon fils à Bruxelles, et de là prendre Estelle à Genève. Me voici à Versailles, nouvelle capitale de la France, à la suite de mon journal expulsé violemment du quai Voltaire. Je suis là avec Zoé, avenue de
Saint-Cloud, n° 3. Lili garde Neuilly; — nous ne pouvons plus correspondre. Tu vois que la situation est assez tendue. 11 est difficile de trouver une famille plus dispersée. Le siège de Paris va recommencer, mais cette fois ce ne seront pas les Prussiens qui le feront. Comment tout cela finira-t-il ? Le maître de chapelle ne doit plus pouvoir remplir sa pieuse besogne puisqu'on scie les croix sur les églises, et que d'ailleurs la ville est bloquée. En des circonstances pareilles, on a bien tort de ne pas avoir 25,000 francs placés sur la banque d'Angleterre.
Ce tort, mes pauvres amis, vous le partagez avec moi, et votre sort m'inquiète autant que le mien. Après avoir manqué de mourir de faim, fau te de vivres, nous allons continuer l'exercice, faute d'argent.
La bataille s'est, dit-on, engagée cette nuit. Le canon a tonné dans la direction de Paris. Si les rouges triomphent, la France est perdue et sera dans un mois une principauté prussienne, joli résultat !
Quel malheur de vivre en des temps pareils! Surtout pour des artistes amoureux du beau, qui ne demandaient qu'à développer leur talent, dans un milieu sympathique, et à cultiver leurs vieilles affections d'autrefois. Une pareille existence est vraiment intolérable, et ferait paraître la mort charmante. Écris nous donc un mot pour nous rassurer et nous dire si ta planche a surnagé dans ce grand naufrage. Je vous embrasse tous tendrement, et j'irais vous voir, si je savais par où passer.
Ton plus ancien ami,
LETTHES. 327
(a la même).
15 mai 1S71, avenue de Saint-Cloud, 3, Versailles.
Ma chère Alphonsine, Que deviens-tu? es-tu malade, es-tu bombardée, es-tu morte? Dans l'aimable temps où nous vivons, il faut s'attendre à tout, et quand on se quitte, on ne sait jamais si l'on se reverra. Il y a bien longtemps que nous n'avons eu de tes nouvelles, et bien des jours se sont écoulés depuis votre bonne visite. Que fait Alexandre ? Avez-vous de l'argent, crevez-vous tout à fait de faim ? et ôtes-vous réduit à faire de vos dents des clous pour vos souliers? Tout est possible. Cette pauvre Lili est toujours dans la cave; la maison a reçu cinq ou six obus dont l'un a mis le feu au lit des sœurs, mais on l'a éteint avec l'eau du réservoir. Quand la bataille sera finie, nous ne trouverons peut-être plus qu'un amas de décombres à la place de notre nid. On pourrait modifier le proverbe turc de la sorte : « Quand la maison est finie, les obus entrent. » Votre bazar de Chatou a bien des chances d'être chambardé par les amis ou les ennemis, également nuisibles ; et ta grande fille, et la m; rmaille et le gendre? comment tout celava-t-il ? Pardonne à cette lettre qui n'est qu'un point d'interrogation à jet continu, mais je voudrais savoir ce
328 THÉOPHILE GACTIEK.
qui vous louche. Je vous l'envoie sans grand espoir qu'elle vous arrive. Mais si je ne l'écrivais et si jt; ne la mettais à la poste, elle aurait encore moins de chance de vous parvenir.
Nous rentrerons à -Paris lundi, mardi, ou mercredi, ou vendredi, à une date un peu vague, comme l'invitation à dîner de DesJémone à Cassius. Mais qu'importe, si nous entrons; nous sommes accoutumés à attendre devant ou derrière les murs. Je respire un peu mieux et suis plus ingambe. Zoé ne va pas trop mal et je t'embrasse ainsi que tout ton monde par rang de taille.
0 toi que j'ai vu torcher en des âges tendres, sois bénie.
Théophile Gautieh.