A LA MÊME
Neuilly, ce 16 juin 1871.
Chère Alphonsine, Je suis très affligé de te savoir malade. Pour que tu avoues ta souffrance, il faut qu'elle soit bien réelle et bien forte, car il n'est pas dans ta petite nature héroïque et délicate de te plaindre et je regrette, tout en te sachant gré de ton dévouement, que ce soit dans ta visite inutile à cette bonne et brave Lili que jjp aies attrapé ton rhume et reçu « un froid » comme disent
les Russes. Soigne-toi bien, homœopathiquement ou al'opathiqucinent, selon ta croyance médicale, mais soigne- toi. A la première apparence de mieux, ne compte pas sur tes forces et ne te mets pas imprudemment en route. Nous avons passé tous par des épreuves physiques et morales à démolir des hercules de profession, et comment veux-tu qu'une mauviette comme toi y résiste? Moi-même, je suis brisé, courbaturé sans rien faire. Une si terrible année ne vous passe pas sur le corps sans vous ployer les côtes. JNous nous sommes réinstallés à Neuilly au milieu des gravats, des murs à jour, des cloisons effondrées, des planchers qui gondolent, des fenêtres sans vitres, des portes ne fermant plus, voilà l'état des lieux. Mais la perte est pour le propriétaire.
Les meubles étaient à la cave, les tableaux à Paris, où ils ont eu la chance de n'être pas bridés. L'architecte vient de visiter la baraque et prétend qu'en une huitaine de jours les dégâts seront reparés.
Alors on fera revenir les tableaux, et la maisonnette reprendra sa physionomie accoutumée. Mais cela semble bien étrange d'habiter cette ruine et de voir le jour à travers son plafond. Je marche comme dans un rêve, ayant à peine la conscience de moi-même et forcé d'admettre ce que je vois sans y croire. Tu sais mes opinions sur la République qui, selon moi, ne peut aboutir qu'au pillage et qu'au massacre, à l'incendie, au nivellement des supériorités, que ce soient des hommes ou des monuments, car elle a pour point de dépari l'envie, la perversité et toutes les basses
convoitises. Mais elle m'a donné trop épouvantablement raison ; j'espère que l'idée de recommencer ces lugubres et sanglantes saturnales ne viendra de longtemps à personne. Tirons au moins ce profit de nos malheurs. Sans doute, il sera bien difficile de rentrer dans la vie ordinaire et pratique après cette longue interruption de tous les rapports humains ; mais, on y rentrera, l'argent reparaîtra timidement d'abord, puis de jour en jour plus hardi ; songe que, pendant dix mois, le monde n'a pas eu de communication avec Paris et qu'il en a le plus urgent besoin. C'est de Paris que lui viennent les livres, les pièces de théâtre, les articles de goût, les élégances, les modes, tou[. ces brinborions où l'art touche à l'industrie. Pense avec effroi aux chapeaux ridicules, aux robes surannées, aux vestons affreux que les femmes portent en province et à l'étranger ! Un pareil état de choses est-il tolérable ? Non répondra la coquetterie universelle. Il n'y a qu'à Paris qu'on sache tourner une guirlande et chiffonner une gaze. L'avenir n'est pas désespéré, mais le présent est bien triste. Si l'on avait mille louis dans son tiroir, cela ne serait rien. Mais à peine,enyplongeantsonbrasjusqu'aucoude,y trouvet-on une misérable pièce de cent sols, qui se réfugie tout au fond, sachant qu'elle est la dernière ? Pourquoi parles-tu de la bagatelle que je t'ai donnée à Versailles, bien chagriné, bien humilié de ne pouvoir t'offrir davantage ? Tu me rendras cela quand tu seras très rkhe, et que lu ne sauras absolument que faire de ^on argent, mais seulement alors. Moi, j'ai gratté, quelques
sous le long des murs, et je pars demain pour Bruxelles voir Toto, ma bru, ma princesse, et baptiser mon petit-fils. J'irai de là à Genève chercher Estelle absente depuis près d'un an, et qui aura de la peine à reconnaître dans le squelette actuel un père autrefois gras et majestueux d'aspect. Qu'Alexandre retrouve ses poignets de chemises, il va falloir des opéras, des concerts, des messes, des morceaux de piano, des leçons, pour reposer du sifflet des obus et du 'ronflement des bombes. Mes sœurs iront te voir — dès qu'elles auront des souliers, ce qui ne tardera pas. — Ne bouge pas, ne te fatigue pas et embrasse pour moi ton mari, si cela te plaît. Pardonne-moi de ne pas être allé à Chatou en faveur de celte longue ('pitre, et accepte sur le papier ce baiser amical que j'aurais mieux aimé mettre sur ta joue pâlotte et maigrichonne, mais toujours jolie. Ton vieil ami,
K SA FILLE ESTELLE
...Dans noire maison de Neuilly, il y a eu un commencement d'incendie causé par un obus. Lili l'a courageusement éteint avec l'eau du réservoir. Sans cela tout brûlait. L'obus avait éclaté dans le lit de mes sœurs. La cuisine et la salle à manger ont été
traversées par des boulets. Il n'y a rien dans ta chambre ni dans la mienne. Au plafond de l'atelier seulement quelques balles... On a jeté bas la colonne, rasé et pillé la maison de Thiers ; on attaque le monument expiatoire ; on va mettre le marteau à la Sainte-Chapelle (monument du fanatisme) et violer le tombeau de l'Empereur, dont on doit enfouir à .- Clamart, dans le cimetière des suppliciés, les restes augustes à côté de la charogne de Troppmann. Pour couronner la petite fête, on fusillera l'archevêque et les otages. C'est charmant et d'une haute civilisation. Ce ne sont pas là malheureusement des inventions de réactionnaires pour discréditer la République; cela se passe à la pure clarté du soleil, au milieu de Paris, devant un peuple dont Pâme semble s'être évaporée, abruti qu'il est par cette Terreur bête. Le bagne et la ménagerie et Charenton sont logés là, et les sauvages, un anneau dans le nez, tatoués de rouge, dansent la danse du scalp sur les débris fumants de la société. Quel avilissement ! Autrefois vingt-cinq sergents de ville eussent suffi pour fourrer au violon ces drôles, ou plutôt ces gorilles avinés, maintenant il faut une armée... Je vais chercher un coin de terre paisible où l'on puisse gagner sa nourriture et celle des siens parmi des êtres raisonnables.