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Théophile Gautier et l'Espagne

la mémoire de ma grand'mère ANNE STELLET-REICHER connut Gautier, qui connut Lamartine et charmants.

INTRODUCTION

« Il était en Espagne un antique usage qu'il est juste d’invoquer en tête d’un ouvrage espagnol... cet usage voulait que pas un volume ne vint au monde sans être précédé d’un immense cortège de madrigaux, de stances, de sonnets, d’acrostiches, d'hymnes élogieux (1). »

Je ne me conformerai à cet usage que pour écrire une courte introduction.

Lorsqu'il fut question pour moi de préparer une thèse, ma pensée se tourna naturellement vers l'Espagne. Élevée en grande partie dans les Pyrénées Basques, j'ai été habituée, comme tous les enfants de là-bas, à considérer l'Espagne ainsi qu’une seconde patrie : la « patrie du Dimanche », disionsnous, car c'était en Espagne que, les jours du repos et des fêtes, on allait se promener. Que de fois, prenant les chevaux de la chère « maman Jaime », nous partions au matin pour aller entendre la messe à Valcarlos et y rencontrer nos amis espagnols! que de fois j’ai fait découvrir aux Français en voyage toutes les routes des Provinces où s'était égayée ma jeunesse!

C’est la terre d’Espagne, le miracle espagnol, qui m’a ouvert les yeux à la beauté du monde, et j'avais toujours souhaité apporter une contribution, aussi humble soit-elle, à la gloire de ce cher pays.

Je cherchai donc un sujet sur l'Espagne. Champ bien vaste. Il ne me fallait pas perdre de vue que je devais écrire une thèse de litléralure française. Il était nécessaire de trouver une étude qui alliât ces deux désirs.

| (1) Germond de Lavigne, Lettre à Charles Nodier pour la traduction de Don Pablo de Segovia (Paris, Charles Warée, 1845).

Je pensai alors à Théophile Gautier pour deux raisons.

Ma grand’mère, en quittant l’Alsace, a vécu une partie de sa vie à Paris. Elle y a vu les derniers représentants du romantisme déjà presque oublié. Elle a connu Lamartine, pour lequel, tout âgé qu'il füt, elle eut, comme toutes les jeunes filles de son temps, « une passion ». Elle a côtoyé ces merveilleux esprits qui portaient encore, sous l’Empire, le brillant panache des années fabuleuses. Elle a connu Gautier, a habité la même maison. Que de fois elle m’a parlé de lui! Je le connaissais, comme on connaît ces personnages de jadis dont on nous raconte les histoires.

Mon père, Gabriel Routurier, critique littéraire, a été en relations avec tous les grands noms de la production contemporaine. Son âge ne lui a pas permis, bien entendu, de connaître Gautier, mais il avait pour lui une admiration sans limite. J’ai appris à lire dans le Capitaine Fracasse. C'était, illustrée par Gustave Doré, une merveilleuse édition qui ne m'a pas quittée durant mon enfance. Elle me suivait partout dans la boîte à jouets.

Les premiers vers que j’ai appris étaient des vers de Gautier, et je les retenais mieux que sa fille qui nous dit : « Je ne m'expliquais pas la nécessité de cet exercice et j'y étais rebelle (1). » he

L'admiration de mon père était si grande que, calquant ses efforts sur tout ce que raconte Judith Gautier dans Le collier des jours, il nous élevait comme le bon Théo éleva ses enfants.

Il tenait spécialement au précepte de l’école de Salerne :

Post prandium stabis, Seu passus mille meabis.

Mais, comme notre jardin était petit, nous tournions en rond. Un jour, un délicat poète de nos amis, Camille Pelletreau, nous surprit dans cet exercice. Il tourna aussi autour des roses. Les Mânes de Gautier devaient être satisfaites.

J'ai donc vécu sous le signe de Théophile Gautier. Je lui devais de travailler pour lui, en servant, avec mes moyens faibles, mais sincères, sa gloire qui fut très grande. Gide a

(x) Judith Gautier, Le collier des jours, t.I, p. 64.

INTRODUCTION 3

mis à la mode de l’attaquer, mais Baudelaire a fait briller sur lui l’éclatante auréole.

Je parlai aussitôt de mes projets à mon maître cher et vénéré, Fortunat Strowski, qui, avec sa bonté coutumière, m'encouragea, et me mit en relations avec M. Henri C. E. David, professeur à Chicago, et M. René Jasinski, dont les études savantes sur Gautier font loi.

Chez eux aussi, je trouvai l'accueil le plus favorable et l’aide la meilleure, lorsque j’eus choisi définitivement mon sujet : Théophile Gautier et l'Espagne.

Je n’avais donc plus qu’à me mettre à l'ouvrage.

Je voulus d’abord consulter le Carnet de route manuscrit de Gautier. Grâce à l’obligeance de M. Bouteron, Bibliothécaire de l’Institut, auquel je tiens à dire ici toute ma reconnaissance, je pus étudier ce carnet et les autres manuscrits de Gautier, dont j’eus besoin, à l’Institut même. Calmes et inoubliables heures de travail, dans une atmosphère de spiritualité rare. Je ne peux m'empêcher de noter ici l’historique et merveilleuse discussion que j’entendis un jour, entre Ferdinand Brunot et Henri de Régnier, à propos de la grammaire de l’Académie.

À la Bibliothèque nationale, aux Bibliothèques de Bordeaux et de Bayonne, je trouvai aussi une aide intelligente et sûre.

Pour la question de l'Art, je rencontrai un accueil chaleureux près de notre ami le peintre de grand talent : Jean- Gabriel Goulinat, et près de M. Gabriel Rouchès, Conservateur au musée du Louvre, qui mirent à mon service non seulement leurs bibliothèques, mais leur temps.

Je relus ensuite toutes les œuvres de Gautier, afin d'aborder avec un jugement plus sûr l’étude approfondie des livres où il parle de l'Espagne; je compris mieux alors ce qu'il avait voulu faire.

Ayant dans ma bibliothèque à peu près toutes les éditions originales de Théophile Gautier, j’ai préféré, pour le « Voyage», travailler sur l'édition Laplace-Sanchez de 1875, beaucoup plus agréable à la lecture.

Les références des autres ouvrages de Gautier sont presque toutes prises dans les éditions originales qui seront indiquées en temps et lieu.

h THÉOPHILE GAUTIER ET L'ESPAGNE

Il fallait maintenant partir pour l'Espagne; je mis dans mes bagages le portrait gravé par Garrey et les livres de Gautier.

Que dirai-je de ces voyages?

Je dus au début faire effort, pour écarter les impressions personnelles et ne vivre que celles de Gautier.

Pénible d’abord, ce travail me devint facile. Mon guide avait si souvent raison! Je confrontais mes notes de la journée avec ses lignes. |

J'ai essayé de rapporter quelques illustrations qui éclairent sa pensée. Je dois ici remercier les photographes : Jean-François, Noël, Marie-Jeanne, Joë, et surtout Mme Henriette Willette, écrivain de talent, qui n’a craint aucune fatigue pour faire de magnifiques photographies qui enrichissent ce livre.

Quant à l’accueil que je reçus en Espagne, à l’amabilité, à l’obligeance de nos amis espagnols, que pourrai-je en dire, sinon qu'ils dépassent tout ce que l’on peut espérer?

À Santander, le docteur Emilio Caneja, non content de me faire ouvrir toutes grandes Les portes de la bibliothèque Menendez Pelayo, m'offrit de mettre à ma disposition sa bibliothèque personnelle.

À Burgos, Don Eloy de Quevedo s’appliqua à m'aider dans toutes mes recherches.

À Pamplona, Don José-Maria de Huarte me guida sûrement dans ses incomparables archives.

En Pays Basque, le romancier Pio Baroja, le peintre Zuloaga, me reçurent en amie, et ne laissèrent aucune de mes questions sans réponse.

À Madrid, Don Julio de Urquijo, le recteur Dumas, Directeur de la casa Velasquez, Don Juan Allende Sallazar, à la Biblioteca nacional, dans tous les musées, tous m'offrirent et me donnèrent l’aide la plus efficace.

À Grenade, l’admirable bonté de Don Rogelio Robles n’a pas craint de dérober à ses pape travaux un temps précieux pour servir les miens.

Pour la bibliographie, je la glanais un peu partout, m'attachant à ne citer que les livres dont je me suis réellement servie.

Ouvrages, revues, notes, tout me fut prêté avec la plus grande amabilité. D

INTRODUCTION J

Je dois remercier ici les professeurs de la Sorbonne avec lesquels j'ai travaillé : MM. Strowski, Baldensberger, Martinenche, Ascoli; les professeurs Camena d’Almeida, Guillaumie, de la Faculté de Bordeaux ; Gavel, de la Faculté de Toulouse; Sarrailh, de la Faculté de Poitiers; Lacombe, de l’Académie basque; Cuzacq, du Lycée de Bayonne.

Au fur et à mesure que je travaillais, se dessinait de plus en plus le plan de mon ouvrage. Je voulus d’abord placer Gautier dans l'ambiance espagnole de l’époque; comparer sa façon de comprendre les voyages avec celle de ses contemporains; contrôler la valeur de ses affirmations d’après les données de l’histoire, et la connaissance directe et personnelle de la terre espagnole; surtout réduire à néant l’opinion erronée et trop généralement répandue d’après laquelle Gautier n’aurait pas su voir les Espagnols; enfin apprécier la valeur de sa critique d’art à propos de l'Espagne. Si j’ai réussi, ce faisant, à provoquer un peu plus d'amour pour l'Espagne, un peu plus d’admiration pour Gautier, ce sera ma récompense.

Paris-Madrid- Grenade-Guéthary, 1931-1934.

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