‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 2 sur 79 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La place que tient l'Espagne dans l'œuvre de Gautier

L'amour de Gautier pour l'Espagne

On a voulu expliquer l’amour de Gautier sur l'Espagne par ses antécédents méridionaux :

« Je ressemblais à quelque petit Espagnol de Cuba, frileux et nostalgique, envoyé en France pour faire son éducation (1). »

L'amour du pays gascon, frère et voisin de la terre espagnole, le mènera insensiblement à l'amour de l'Espagne (2).

Sa mère était de Chalosse; il est né à Tarbes, au pied de ces Pyrénées plus qu’à moitié espagnoles; mieux encore que le hasard de sa naissance, des affinités plus directes ont pu l’orienter vers ce Midi (3).

Son père, qui avait longtemps vécu en Gascogne, était resté à Paris le Gascon exilé : « il paraissait, brandissant sa terrible canne, marchant dans l’herbe à grandes enjambées et m'invec-

(1) Autobiographie. Cf. plaquette de 1873, p. 5.

(2) Ne tombons pas dans l’exagération de Léo Larguier qui appelle le ciel de Tarbes le ciel basque — horrible erreur — et qui le trouve aussi pur et aussi bleu que celui de Taormine, d’Agrigente et de Syracuse; le ciel de la Bigorre est souvent chargé de nuages et de vapeurs. Et n’allons pas aussi loin qu’Anatole France, qui fera dire à la mère de Jacques Tournebroche en parlant d’une amie : « Malheureusement elle quitta toute jeune la Gascogne pour venir en France. » (Léo Larguier, Th. Gautier, p. 8; À. France, La Rôtisserie de la reine Pédauque, p. 98.)

(3) Cf. les études de Jasinski sur Gautier.

tivant dans la langue pittoresque de la Gascogne d’où il était » (1). ;

Théophile aura toujours du regret pour ce pays de Gascogne, pour ce ciel et ce soleil; le son rauque et chantant du parler d’oc restera une musique à ses oreilles.

Maxime du Camp cite de lui cette phrase :

«Quoique j'aie passé toute ma vie à Paris, j'ai gardé un fond méridional »,

et ajoute : « Rien n’est plus vrai... né au pied des Pyrénées, en frontière d’Espagne, il eut toujours quelque chose d’exotique.…. il n’est pas jusqu’à son teint mat, d’une nuance rosée, qui n’eût une apparence étrangère et ne convint à quelque Abencérage égaré dans notre civilisation ». Sous notre ciel brumeux, dit-il, il avait la nostalgie d’un pays tiède et lumineux.

Ernest Feydeau le trouvait « presque tout Espagnol »,; il aimait le Midi, son ciel, ses paysages « où il y a si peu de vert ».

Gautier nous parle ainsi de lui-même dans la notice qu'il fit pour accompagner son portrait dessiné par Mouilleron, notice qui se trouve dans les Sommilés contemporaines :

« On ne parvenait à m’endormir qu’en me disant qu'il fallait se reposer pour se lever de grand matin et retourner là-bas »,

et raconte comment tout ce qui lui rappelait son premier pays l’attendrissait profondément.

Dans sa thèse, parue en 1893, sur l’influence du gascon sur la langue française, Lanusse appellera Gautier : un Gascon.

Laurent Tailhade écrit : « Il n’oubliera jamais le lieu de son berceau; la vision des montagnes découpant sur l’azur profond leurs crêtes de saphir, la plaine où bondissent les poulains grisés d'espace et de lumière; il comprit que la montagne avait fait sourdre en lui de vivantes fontaines, mis dans ses yeux et dans son oreille le sens du rythme et de la couleur (2). » Sa naissance, le souvenir de ses premières années, seraient donc pour beaucoup dans son amour pour l'Espagne; il se peut, et nous n’aurions garde de le nier. ae

Cependant, je crois qu'il ne faut pas exagérer l'influence

(1) Judith Gautier, Le collier des jours, p. 48. (2) Laurent Taïlhade, Burdigala, octobre 19138.

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