LA FOULE
Gautier a vu se diriger vers le cirque cette foule joyeuse qui court vers le plus grand plaisir qu'elle rêve.
« Le lundi, jour de toro, dia de toro, est un jour férié, toute la ville est en rumeur (1). »
Il retrouve cette même animation à Vitoria vingt-quatre ans
plus tard :
« Une course de taureaux est une solennité qui met en rumeur une ville méridionale. Tout, ce jour-là, a un air de fête, une animation insolite, agile les rues ordinairement si paisibles... ceux qui n’ont pu trouver place regardent passer les privilégiés, c'est déjà un spectacle (2). »
Le jour d’une course pour les Espagnols est vraiment une fêle nationale. Le travail est suspendu, les chagrins sont un moment oubliés. Les places sont chères, mais chacun trouve de quoi acheter un billet quand il devrait se priver de manger. Madame d’Aulnoy le leur reprochait en 1693 : « Ils aiment (les courses) jusques à garder l'argent qu’ils ont pour nourrir leur pauvre famille afin de louer une place bien chère aux places de taureaux. »
Mesonero dans son article Dia de Toros parle de « la influencia de estas palabras magicas para la poblacion madrilena (3) ».
(x) Voyage, p. 88.
(2) Quand on voyage, p. 86.
(3) « L'influence de ces paroles magiques sur la population madrilène »
(Mesonero, Escenas Meiritenses, p. 7).
LS MOEURS JUy
Cet article avait paru dans El Semanario Pinloresco en mai 1836, très peu de temps par conséquent avant la venue de Gautier. Rien n’était changé. Rien n’est changé encore. Mesonero nous dit le tumulte bruyant du quartier de Lavapies à l’annonce d’une « funciôn », les discussions, les cris, les opinions diverses sur les taureaux et sur les toreros, le mouvement de la foule dans la rue.
Que cette joie devait séduire notre Gautier si plein de vie lui-même! Il suit avec le peuple la rue d’Alcala qui mène à la Plaza et sur laquelle débouche, par les rues adjacentes, une foule de plus en plus considérable.
Elle est pleine de piétons, de cavaliers, de voitures,
« qui se croisaient, se heurtaient, s’enchevêtraient au milieu d’un nuage de poussière de cris joyeux et de vociférations (1) ».
Les arènes sont un peu éloignées, et la coutume élégante est de s’y rendre en calésine.
C’est ainsi que Don Andrés voit passer Militona, un lundi, dia de toros, où il a pu s'échapper à temps de chez sa revêche fiancée; la voiture est antique et bizarre; la duègne (« l’aimable compagnonne », dit Gautier empruntant à Hugo l’expression) est laide; mais l’adorable jeune fille est rendue plus jolie encore par la joie.
Car les femmes sont aussi avides que les hommes d'assister aux courses de taureaux. Les plus pauvres supportent bien des privations pour s'offrir une place, et si elles n’y arrivent pas, les moralistes grondent parce qu’on les aide (2). Elles supportent héroïquement l’attente, la chaleur, même les rayons du soleil qui n'arrivent pas à abîmer leur teint doré.
Lorsque, à Vitoria, Gautier s'arrête pour assister à une corrida — la dernière —, il ne sait pas où sont les arènes. Mais point n’est besoin de le demander :
« Dans une ville inconnue, inutile de demander le chemin de la Plaza, la foule marchant toute dans le même sens vous l'indique assez (3). »
Voilà enfin le peuple entré dans la Plaza, assis sur les gra-
(1) Militona, p. 12.
(2) À. de Laborde, t. LI, p. 144.
(3) Quand on voyage, p. 255.
dins; la foule, impatiente, s'amuse pour tromper l’attente. On rit, on plaisante, on se moque les uns des autres. Ceux qui sont à l'ombre offrent d'envoyer des marchands d’eau à ceux qui sont au soleil. Ceux-ci ripostent par toutes sortes de
« bouffonneries et d'Andaluzades de l’originalité la plus piquante(r)».
Pour l’étranger, quel spectacle que celui de ces gradins couverts de milliers de personnes? Gautier est en joie — tout lui plaît : les couleurs vives des habits, les éventails qui battent de l’aile comme des oiseaux, les fleurs éclatantes dans les cheveux des femmes :
« Je vous assure, dit-il, que c’est déjà un admirable spectacle que 12.000 spectateurs dans un théâtre si vaste que Dieu seul peut en peindre le plafond avec le bleu splendide qu'il puise à l’urne de l'éternité (2). »
Enfin, un piquet de cavalerie fait évacuer l’arène, et « un immense soupir de satisfaction » s’exhale des poitrines. Cette foule, tout à l’heure si bruyante, se tait un instant : celui où, la porte du torril étant ouverte, on attend le taureau. Puis le drame commence. |
Il se joue dans l’arène entre le monstre et les toreros. Mais il se joue sur les gradins, dans tous les cœurs. On peut en suivre les péripéties sur toutes les figures. La foule n’a plus qu’une seule âme; rien n’existe plus pour elle que le déroulement ancestral des rites. Rien ne peut interrompre une corrida, ni la pluie, ni un accident quelconque, pas même la mort d’un torero. Si le taureau donne un coup de corne à l’homme, on emporte l’homme, puis on tue le taureau, mais suivant la loi. La foule en ce moment ne connaît plus la pitié; elle devient étrangement cruelle, fascinée dans un envoütement qui endort certains sentiments. C’est le même phénomène qui pousse un homme à commettre un crime, s’il le croit beau, qui arme le bras d’un soldat dont le cœur était hier plein d'humanité. C’est une espèce de monstrueux héroïsme qui met soudain à nu toute une partie de l'âme
(1) Voyage, p. 315.
(2) Ibid., p. 92.
LES MOEURS Jr
humaine recouverte d’un voile par la civilisation. Le voile se déchire d’un coup, et le vrai cœur apparaît.
Gautier a été témoin d’un bel acte d’insensihilité de la foule. À Jerez, un nègre qui faisait le service de l’arène fut attaqué et tué par un taureau.
« Cet événement ne troubla en rien la course; nada, es un moro : ce n’est rien, c'est un noir (1). »
D'ailleurs cette région de Jerez et de Cadix passe pour être celle des cœurs les plus sauvages. Pedro de Madrazo nous dit’ que ce peuple se souvient de ses origines phéniciennes.
Ea foule n’a point pitié non plus des alguazils qui restent sans défense dans l’arène. Ainsi aux courses royales de 1846, six alguazils durent demeurer tout le temps de la course la tête tournée vers La loge de la reine, sans autre défense que la garde que menaient pour eux les chulos. Ceux-ci, pour s’amuser, laissaient souvent approcher le taureau. La foule riait de l’angoisse des alguazils. Un d’eux fut poursuivi par la bête et son cheval touché mal à propos. Un éclat de rire hua le pauvre homme. Il est vrai de dire que le danger était plus apparent que réel, les chulos ne l’auraient pas laissé atteindre par la bête.
IL est certain qu’il faut une dicipline séculaire pour que l’âme de la foule résiste à de pareils chocs. Il faut, dit Gautier, quelque habitude de la place pour n'être plus « sensible qu’au côté héroïque de la lutte (2) ». Maïs, grâce à Dieu, l’accident est rare; ce que la foule vit avec joie et exaltation, c’est la lutte magnifique et victorieuse. Elle ne ménage ses acclamations, pas plus que ses colères, ni à la bête ni aux hommes.
Si le taureau est brave, il est accueilli par mille cris heureux ; on vante ses yeux, sa tête, on lui lui adresse des paroles d'amour comme à un enfant chéri. S’il est courageux et féroce, de tous les gradins, s'échappe l’exclamation : « Bravo, loro, bien! » Ce « bien », nous dit Gautier, signifie tant de choses dans une bouche espagnole!
Mais si le taureau est lâche, que d’injures! on l’en accable,
(1) Voyage, p. 409.
(2) Quand on voyage, p.259.
comme s'il comprenait : « À la boucherie! » La foule « ne souffre de lâcheté ni dans l’homme ni dans la bête (1) ».
Mais que dire des liens qui se nouent pendant le drame entre la foule et les toreros? Ceux-ci savent que tous leurs gestes sont suivis et jugés avec passion et science. Le combat. tant va devenir un héros adulé par des milliers de spectateurs. Mais s’il se trompe, il sera bafoué, couvert de menaces et d’injures. On le traitera de chien, de voleur, d’assassin.
Ce peuple, que n’effraie ni la mort ni le sang, ne veut pas que la course devienne une boucherie. Rien ne lui plaît tant qu'un coup d'épée justement donné et qui tue le monstre nettement et proprement. Il réclame de ses toreros l’adresse, le courage, le respect des lois. ;
Montés, l’idole de la foule, fut pourtant hué à Malaga, parce qu'il avait employé un coup non permis.
Si un picador ou un chulo hésite à remplir son rôle, ce n’est rien moins que la prison ou que la mort que réclament pour lui les spectateurs indignés.
Mais si l’homme est à la hauteur de sa tôche, quel doit être l’enivrement de son âme à entendre les cris d'enthousiasme et d’amour qui l’environnent!
« Au triomphe de la force morale sur la force brute, le peuple saisi d'enthousiasme éclata en transports frénétiques (2). »
Les applaudissements, les cris, les trépignements, atteignent un paroxysme qu’il faut avoir entendu pour l’imaginer. C’est une seule voix, dit Gautier, « qui jaillit de trente mille poitrine ».
La foule ne se contient plus. Les cris ne suffisent pas. On y joint ce que Gautier appelle « l'orchestre du vacarme » : portevoix en fer-blanc, sonnettes d'âne colonel, grappes de grelots, cornets à bouquins, tambourins, crécelles. On jette dans l’arène tout ce qu’on a : chapeaux, éventails, mouchoirs, lorgnettes, bouquets, boîtes à pastilles, ou même, comme Dumas, un porte-cigare de mille francs.
Cette rage, ce délire, ce vertige, s'arrête quelquefois. C’es
(1) Voyage, p. 105.
2) Militona, p. 34.
LES MOŒURS 219
le moment de silence angoissant qui précède la mort du taureau. À cet instant, dit Fonteney,
« quiconque observerait...… ces innombrables regards tournés à la fois vers le même point, admirerait avec combien de nuances diverses, selon les traits divers et les diverses passions sur chaque physionomie, vint se peindre cette poignante anxiété, cette cruelle émotion
qui semble faire palpiter dix mille cœurs d’un seul battement comme dans une même poitrine (1) ».
Gautier a été saisi par l’émolion de la foule à cette minute. Rien ne peut rendre :
« sa curiosité pleine d'angoisse et son attention frénétique (2) ».
Ce drame, dit-il, vaut tous les drames de Shakespeare. Les deux adversaires sont face à face, et tout l’avantage matériel est au taureau :
« mais l’homme a son épée, son cœur, et douze mille regards fixés sur Jui ».
Soudain
« un éclair d'argent passe avec la rapidité de la pensée au milieu des deux croissants ».
L'homme est vainqueur. Dès que l’épée a disparu dans le corps du taureau, le nœud qui serrait tant de gorges se dénoue :
« rien de plus étrange. dit Quinet, que l’apaisement qui se fait aussitôt sentir dans les flots de la foule (3) ».
Le drame est terminé; Gautier nous l’a fait suivre avec enthousiasme jusqu’à son dénouement.
(1) Fontaney, Revue des Deux Mondes.
(2) Voyage, p.101.
(3) Quinet, p. 35.