‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 38 sur 79 · LES CORRIDAS · texte numérisé non relu

LES CORRIDAS

Ne nous étonnons pas que Gautier ait aimé les courses de taureaux ; son âme ardente s’enthousiasmait à cette fête du courage. Le point de vue artistique et espagnol ne lui plaisait pas moins.

Lorsque, 45 ans plus tard, son fils ira de Paris à Saint-Sébastien pour assister à des corridas, c’est encore Théophile Gautier qui sera présent au voyage : c’est en pensant au père que nous lirons les lignes du fils.

La maison de Neuilly était décorée comme celle d’un aficionado espagnol :

« Ceux qui nous font l'honneur d'une visite auront sans doute remarqué au mur de l’antichambre de notre humble logis un bucrane aux immenses cornes colorées d'une teinte rougeâtre et placé au-dessus d’une lithographie enluminée représentant le cirque de Madrid. Une cocarde de satin, présent de Cuchares, enjolivée de roses et de paillons d’argent d’où pendent de longs rubans verts, une divisa violette arrachée en notre honneur aux courses de Bilbao, un éventail rapporté de Malaga et orné du portrait de Montés, complètent cette espèce de trophée tauromachique auquel vient de s'ajouter une photographie de torero saluant d’une main avec sa montera et tenant de l’autre la muleta et l'épée (1). »

Cette photo était le portrait de Manoel Dominguez. On imagine Gautier passant près de ce mur, regardant longuement ces souvenirs d’un pays lointain vers lequel sa pensée sans cesse s’envole.

Sa fille Judith nous décrit aussi cette panoplie en précisant certains détails. C’est au-dessus de la porte de la salle à manger qu’est accroché

«le massacre d’un taureau c Pan tué dans une course par une épée fameuse (2) ».

À la corrida dans laquelle ce taureau avait été tué assistaient Gautier et sa femme; ce n’est donc pas une de celles de 1840. Les banderilles avaient été offertes encore sanglantes à Mme Gau-

(1) Quand on voyage, p- 84.

(2) Le second rang du collier, p. 295.

tier, qui ne partageait pas l'enthousiasme de son mari : « l’horrible spectacle lui valut une maladie nerveuse dont elle se remit à grand’peine », nous dit sa fille.

Les discussions devaient être nombreuses à ce sujet dans la famille; si Théo avait si bien convaincu son fils que celui-ci accourra comme lui de très loin pour assister à des corridas, il n'avait rallié ni sa femme ni ses filles : Celles-ci ne comprenaient pas que leur père puisse « raffoler » des courses de taureaux, lui qui aimait tant les bêtes. Gautier leur répondait en leur expliquant la beauté du spectacle et la fascination qu’exerce le courage.

D'ailleurs, les combats de bêtes lui paraissaient une très noble fête. Dans un chapitre de Caprices el Zigzags intitulé : «la Barrière du combat », il décrit des luttes entre taureaux, ours et chiens, il s'explique très nettement sur ce sujet :

« Le spectacle du Combat est un plaisir plus sain et moins énervant que celui du théâtre qui agit surl'imagination et qui trouble les . têtes faibles par des maximes immorales et des raisonnements dangereux. »

Si on lui parle de barbarie, avec bonne foi il écoute, mais il prétend que ce reproche est peu ou point fondé. D'ailleurs, écrit-il :

« Nous préférerions un peu de rudesse et de franche grossièreté à l’exaltation romanesque et à la mollesse fiévreuse entretenues par la littérature frelatée des petits théâtres. »

Ces paroles ont quelque valeur sous la plume d’un littérateur de profession.

Ses filles blämaient pourtant cet amour né carnage qu'il exagérait peut-être un peu quand il notait que, un taureau ayant eu les cornes préalablement emmaillotées, le spectateur fut privé « des arabesques de boyaux et de pluie de sang ».

Comme il est très consciencieux, il se pose avec Don Andres, dans Mililona, la question de savoir s’il doit entretenir son amour pour les corridas. Don Andres

« avait lu comme les autres Espagnols les stupides tirades philanthropiques que les poltrons et les âmes sans énergie ont débitées contre les courses de taureaux » ;

QD

et comme il ne veut être ni stupide ni poltron, il continue penser

« que c'est un des plus nobles divertissements qu’il soit donné à l’homme de contempler (1) »,

surtout pour un

«aficionado aussi passionné que nous le sommes ».

Plus tard, dans un article intitulé « Tauromachie », il écrira :

« Nous partageons là-dessus les idées espagnoles, nous trouvons que ce spectacle est noble, héroïque, et digne d’un peuple vaillant; il démontre la supériorité du courage sur la force brutale et de l'esprit sur la matière (2). »

À ceux qui plaignent avec emphase « le pauvre taureau », il répond que dans cette lutte le combattant le plus faible, c’est l'homme; il est presque toujours vainqueur, mais il suffit qu’il ne le soit pas chaque fois pour que la lutte, étant dangereuse, soit héroïque.

Le torero qui, par son sang-froid, sa juste appréciation du danger, sort victorieux de ce drame est, dit-il,

« un héros dans la force du terme, et quoi qu’en puissent dire les poltrons, jouer sa vie sur un coup de dés est une belle chose (3) ».

Aussi chaque fois qu’il peut s'échapper du labeur harassant de Paris, il court vers une plaza lointaine, vivre quelques heures de soleil, de bruit joyeux, de mâle courage. Rien ne lui fait peur pour réaliser ce rêve. Pas plus les longs et fatigants voyages que les heures passées « aux morsures du soleil par une chaleur de 38° », comme à Malaga.

Il assista à de nombreuses corridas.

La première dont il soit fait mention eut lieu à Madrid. Gautier vient d'arriver dans la capitale, et son premier soin, à l’en croire, est de se procurer des billets pour la prochaine course. Son impatience était grande. Il décrit cette fête longuement, avec force détails, dans un des chapitres les plus importants du Voyage de 1840.

(x) Militona, p. 11.

(2) La Peau de Tigre, p. 36x:

(3) La Peau de Tigre, p. 362.

La seconde course dont il parle eut lieu à Malaga. Mais, dans l'intervalle, il dut assister à d’autres à Madrid, car à Grenade la plaza était fermée :

« Nous avons déjà assisté à plusieurs courses de taureaux »,

dit-il page 297, mais il n’en parle que pour mémoire dans cette petite phrase. La course de Malaga fêtait l'inauguration du cirque nouveau, elle fut grandiose, c’est là qu’il vit pour la première fois Montes, dont il parlera à diverses reprises.

Quelque temps après, il assiste à une corrida burlesque à Puerto-Santa-Maria. Ces courses, où les taureaux ne sont pas tous mis à mort, s’agrémentent de jeux divers, dans lesquels l’esprit tendu se délasse. C’est une curiosité de la tauromachie, et Gautier voulut la connaître.

Entre temps il avait entendu parler des courses de « novi- Ilos » d’Alcala de los Panaderos; mais il ne dit pas qu'il y assista, et rien ne nous autorise à le penser.

Les novillos sont de jeunes taureaux que l’on fait combattre dans les courses d’hiver, souvent pour faire une sélection parmi les bêtes. Ils sont généralement « embolados », c’est-àdire que leurs cornes sont entourées de paille et d’étoffes. Ces courses de novillos sont pourtant dangereuses, car, pour corser l'intérêt du spectacle, on y présente deux ou trois taureaux plus âgés. Or les toreros qui travaillent sont des débutants ou des apprentis inexpérimentés, et les accidents, même graves, sont fréquents.

Le charmant Fontaney nous raconte une course de novillos à laquelle il assista à Madrid, en 1832, et où il entendit ces Joyeux vers :

« Un marido en los toros bien se divierte, todo el mundo se alegre al ver su gente cantar español. »

Enfin la dernière course à laquelle assista Gautier en 1840 fut celle de Jerez, tragique celle-là, puisqu'il y eut mort d'homme.

En 1846 il retourne en Espagne pour assister aux fêtes des mariages royaux de la Reine et de l’Infante. En réalité ce qui l’attire ce sont les fameuses courses royales. L'occasion d’en voir est rare; il faut un avènement, un mariage ou une victoire pour qu’elles aient lieu. Pour un aficionado quelle fête! Gautier n’a garde d'y manquer. Ces corridas durent plusieurs jours; elles ont lieu sur la Plaza mayor transformée en arènes. Il assistera à toute la fête, tous les jours et du matin au soir.

Trois ans après il ira voir une corrida à Bilbao. Celle-ci n’est pas décrite, nous savons pourtant qu'il y assista, puisqu'il a dans sa panoplie

« une divisa violetle arrachée en notre honneur par Cayetano Sanz aux courses de Bilbao ».

D'ailleurs, dans son Voyage en Italie qui date de 1850, on trouve cette puise : « L'année dernière aux courses de Bilbao ».

Un peu plus tard il accourt à Bayonne pour une corrida qu'il décrit dans le os « Une course de taureaux à Saint- Esprit ».

Enfin en 1864 il va en Espagne pour l'inauguration du chemin de fer du Nord; il s’arrête à Vitoria pour assister à une corrida qui fut très belle, de grandes fêtes étant organisées en Espagne sur le parcours du convoi.

Ces nombreuses corridas l’avaient rendu savant dans l'art de la tauromachie; mais il ne s’en tint pas là ; il se renseigna partout où il put, fit la connaissance de picadors et d’espadas célèbres, étudia les lois du jeu dans le traité que rédigea Montés et dont Gautier parle dans sa « Tauromachie ». On peut vraiment prendre Gautier pour guide lorsqu'il s’agit de corrida; sa science est complète, exacte :

« La pièce est invariablement divisée en trois actes qui Don IeR s’'intituler : la lance, la banderille, et l’épée. » C’est à peu près les mêmes termes qu’il répétera 24 ans plus tard.

Il connaît les mots qui ont rapport à la tauromachie et les explique tous; je ne puis en faire un dictionnaire: citons quelques expressions seulement :

« L’eslocade a mete y saca est un coup d’épée raccourci qui consiste

rYA

à ramener le fer immédiatement après l'avoir enfoncé à demi entre les épaules du taureau. »

Le mot « alronar », qui signifie tuer le taureau d’un coup d'épée dans le cervelet à un endroit large comme une pièce de « 30 » sous, estocade irrégulière, mais brillante pour laquelle il dit avoir une grande admiration.

Le cachetero, du verbe cachelear, est l’homme qui achève le taureau d’un coup de poignard, lorsqu'il n’est pas mort sur le coup, pour abréger son agonie.

Dans les courses royales il parle. des « caballeros en plaza », toreros de bonne volonté qui travaillent avant ceux du métier, chevaliers « rejoneadores » (qui plantent la lance). Il étudie tous les mouvements de l’espada, les diverses façons de tuer, il analyse tous les coups :

« Il nous serait difficile de donner à nos lecteurs une idée de ces

différents coups, les termes techniques de la tauromachie n'ayant pas d’équivalent dans notre langue (1). »

Un exemple encore de sa science :

« On connaît que l'épée a coupé la herradura lorsqu'elle est entrée obliquement, un peu basse et dans la poitrine (2). »

Quant aux mots qu’il emploie ayant rapport aux corridas, ils sont légion ; las barreras, lo tendido, las gradas cubierlas, las monleras, las pruebas, las varas, las divisas, etc.; nous fatiguerions le lecteur avec une liste trop longue et des explications fastidieuses. 3

On pourrait presque dire de lui ce qu’il disait de Goya :

« Aficionado exalté, il passait sa vie parmi les Loreros et ne manquait pas une course. » |

Vivons avec Gautier tout ce drame, et suivons le taureau dans sa course vers l’arène.

Les TAUREAUXx

Au pied des montagnes, dans les vallons d’une sauvage sierra, un large enclos : c’est le pâturage où s'élèvent les taureaux de course : une « ganaderia ».

(1) (2) La Peau de Tigre, la Tauromachie.

Les nobles bêtes qui n’ont jamais connu la servitude vivent librement sous le rude soleil. Des hommes les gardent, farouches comme elles. Quelle impression de grandeur et de force! Le champ est si vaste qu'il faut le parcourir à cheval. L’œil exercé des gardiens sait vite reconnaître la bête qui sera digne de figurer sur le théâtre d’une corrida. La sélection est très rigoureuse.

Gautier parle de diverses ganaderias; mais il ne paraît pas en avoir visité; s’il l’eût fait, il n’eüt pas résisté au plaisir d’en donner une description ; nous regrettons cette lacune.

Dumas en visita une aux environs de Séville sous la conduite du comte de Aguila; il assista justement au choix que l’on faisait entre les bêtes afin d’éprouver les plus vaillantes et les plus ombrageuses (1).

Gautier cependant est très au courant des travaux des ganaderias ; elles appartiennent, dit-il, aux plus grands noms d’Espagne; les éleveurs de taureaux se font une gloire des bêtes qui sortent de leur pâturage, comme chez nous les propriétaires d’écuries de course sont fiers de leurs chevaux. Un troupeau tout entier « fournit à peine trois ou quatre sujets dignes de paraître dans l’arène ». Aussi obtiént-on pour l’agriculture des bêtes magnifiques, une fois faite la sélection des taureaux de course. Il n’est pas rare de voir dans les champs des bœufs qui paraissent « détachés des bas-reliefs grecs (2) ».

Ces vacadas ou ganaderias se reconnaissent les jours de course aux couleurs de la divisa, « flots de rubans que le taureau porte sur l’épaule ».

Gautier connaît le nom des plus fameuses ganaderias d’Espagne. Ce taureau est de Gaviria, celui-là d’'Utrera, « patrie des bons taureaux ». Celui-ci, de Lesaca, arracha la porte de la barrière en sortant du torril; un noir, de Mazpule, a la vue basse; un autre, de Lizaso, donnera le coup de corne du côté droit parce qu’il remue l'oreille droite.

Gautier a appris aussi à juger les taureaux d’après leur mine et en termes de métier; il y a, dit-il, des taureaux fiers qui courent librement dans l’arène, comme s'ils étaient encore

(x) Dumas de Paris à Cadix, t. IX, p. 257. (2) Gautier, Loin de Paris, p. 191.

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dans leurs ganaderias : ceux-là donnent des coups de cornes aux portes, bondissent farouchement, jettent en l’air les chevaux morts.

Il y a les taureaux courageux et vaillants :

« Le taureau s'arrêta, poussa un sourd beuglement, secoua la bave

de son mufle, gratta la terre de son sabot, pencha deux ou trois fois la tête et recula de quelques pas (1). »

Certains taureaux, « de muchas piernas » (de beaucoup de jambes), font des bonds prodigieux et franchissent quelquefois la deuxième enceinte. Gautier rappelle à ce sujet la planche des Caprichos de Goya, qui représente la mort de l’alcade de Torezon, éventré ainsi à sa place par le taureau.

Quinet, qui a vu ces bêtes farouches, a, pour les décrire, des mots admirables : « À la fin, l'âme de colère de la foule entre dans le cœur du bucentaure et l’enivre; la honte mêlée à la douleur porte sa frénésie à son comble (2). »

À côté de ces bêtes terribles, il y a celles sur lesquelles on s’est trompé; certains taureaux sont doux et ne répondent pas au caractère sauvage de leur race; ceux-là aimeraient mieux dormir tranquilles à l'ombre de quelque arbre dans leur ganaderia lointaine. Leur mine, dit Gautier, est honnête et débonnaire.

Certains sont veules; en voici un bigarré de couleur, poltron de nature, qui reçoit la mort comme un lâche.

Ces bêtes, que l’on prend dans leurs ganaderias éloignées «de toute habitation humaine, dit Théo, afin de leur conserver leur sauvagerie », traversaient autrefois l'Espagne à peu près librement. De nos jours des wagons de chemins de fer, cadenassés comme des prisons, les transportent d’un endroit à un autre.

Toutefois il faut se rendre à la gare la plus proche. Alors, comme autrefois, les taureaux sont encadrés de bœufs habitués à ce travail; ils les suivent assez facilement. C’est un beau ‘spectacle que celui de ces bêtes sauvages sous ce terrible ciel, conduites par des hommes presque aussi farouches. Ces « vaqueros », Gautier les a vus et nous a décrit leur costume.

(x) Militona, p. 96.

(2) Quinet, p. 86.

Ils amènent les taureaux la veille de la course dans un espace spécial appelé « el arroyo ». À Madrid, Gautier y visita les taureaux avec les aficionados qui observent les bêtes, les jugent et prévoient à l’avance ce que sera la course du lendemain. Enfin, à la nuit, on les amène dans leurs loges, à la Plaza. Le drame est imminent : quel en est le cadre?

Les ARÈNES

Dans le récit de la première course de taureaux à laquelle il assiste (1), Gautier explique ce qu'est une arène; il y revient dans la Tauromachie.

Les arènes, dit-il, rappellent par leur disposition les cirques antiques; autour règne une barrière en planches qui s’appelle «las tablas ». Près de terre, à 60 centimètres environ, existe un rebord en bois où les hommes posent le pied pour passer de l’autre côté. Entre les tables et le premier gradin de l’amphithéâtre, il y a la place d’un couloir où l’on peut circuler :

« Les entrées dans ce bienheureux couloir sont aussi recherchées

en Espagne que:celles des coulisses de l'Opéra peuvent l'être à Paris (2). »

La première barrière est en bois et percée de quatre portes : l’une sert à l’entrée du taureau, et fait face à l'ouverture du loril. Le loril est l'endroit où sont enfermées les bêtes avant qu’elles entrent dans l'arène; au début de la course l’alguazil donne la clef du {oril au garçon de service au milieu des huées de la foule. C’est, dit Gautier, la comédie de l’effroi. Le moment où les lourdes portes du ({oril s'ouvrent est un moment d'émotion haletante : on attend la sortie de la monstrueuse bête. Notre voyageur signale un fait qui se passa à la la course royale de 1846. Quand le {oril s’ouvrit, il sortit d’abord un nuage de colombes. À Cadix le {oril est formé

« d'espèces de cages en grosses poutres fermées d’une porte qui se lève comme une vanne de moulins ou une bonde d’étangs (3) ».

Une autre porte sert à l’enlèvement des bêtes mortes, et

(x) (2) Voyage, p. 90.

(3) Voyage, p. 396.

conduit au matadero, endroit où l’on dépose et écorche les cadavres.

La troisième livre passage vers les écuries et le chenil; et la quatrième, qui fait face à celle-là, donne sur le

« foyer des toreros, c’est là qu’ils s’habillent et se retirent s'ils sont blessés ou contusionnés (1) ».

C’est là aussi qu'ils causent et qu’ils fument, allumant leurs cigarettes à la « copa de fuego », coupe à manche de bois contenant des charbons.

C’est là aussi qu'est la chapelle des toreros. Le danger qu'ils

vont courir est grand: il peut être mortel.

= Les Espagnols sont pieux ; et la Madone, sur son autel, reçoit les prières de ceux qui, peut-être, vont mourir pour donner une leçon de courage. Chacun en entrant ne manque pas de faire devant elle une « inclinaison de tête plus ou moins accentuée ». C’est encore, hélas! dans cette chapelle que l’on rapporte ceux qui sont blessés; un docteur et un prêtre sont toujours prêts à donner les soins du corps et de l’âme. Custine a été ému par la vue de cette chapelle; on s’y souvient que, dans le jeu sanglant qui se joue, l’homme risque sa vie.

Lorsqu'on bâtit, en 1846, les éphémères arènes de la Plaza Mayor, on n’eut garde de n’oublier ni la chapelle ni l’infirmerie.

Ensuite sont les gradins en amphithéâtre; les places les plus recherchées sont celles du premier rang. Pourtant on y est en danger : le taureau

« franchit quelquefois la première enceinte ».

Gautier donne ensuite la liste des places, les asientos de barrera, les tendidos, les labloncillos; les loges s'appellent lerlulias, ou palcos. |

Voilà donc ce qu'est une Plaza de loros; toutes se ressemblent, à part quelques détails que Gautier a notés. Par exemple, dit-il,

« la forme rectangulaire est moins favorable que la forme ronde aux luttes tauromachiques, une place trop vaste ne convient pas ».

(1) Tauromachie, p. 371.

IL explique que, dans ce cas, l'attention du taureau s’éparpille, le jeu est moins serré; les spectateurs peuvent moins bien suivre les détails du combat.

Quelles arènes d’ailleurs a-t-il vues? Et dans quelles villes? Les premières sont celles de Madrid en 1840; elles sont situées à main gauche, dit-il, en dehors de la Porte d’Alcala :

« C’est un cirque énorme qui n’a rien de remarquable à l’extérieur et dont les murailles sont blanchies à la chaux.

Madrid vient de construire une nouvelle Plaza monumentale qui peut contenir 20.000 spectateurs; les corridas restent heureusement la grande joie de l'Espagne:

La seconde arène dont Gautier fasse mention est celle de Malaga; il était à Grenade lorsqu'il apprit que le cirque neuf de Malaga était terminé « à la grande joie des aficionados »et que, pour l'inaugurer, le grand Montés. lui-même devait tuer. Gette nouvelle l'exalte, il RE son. a dre et n n'hésite pas

fête. | La Plaza de Malaga coûta 5 millions réaux à l’entrepre-

neur (1 million 250.000 francs de 1840). Elle est d’une :

« grandeur vraiment antique et peut contenir 12 à 15.000 spectateurs

2e son vaste entonnoir r dont l'arène forme le fond et dont l’acrotère ‘élève à la hauteur d une Mines étages (1) ».

ce détail curieux

A Séville, il n’a pas la chance de pouvoir assister à une corrida, la plaza étant fermée; que les courses e Sé ille & le us brillantes d’Espagne; mais il regarde é bas, en effet, tout un côté de l'édifice car par l'ouverture on a une « mervei

Dumas, qui ne le course à Séville à cause

Q 2 sa ) Le A de la pluie, trou: age à « bon goût » en enlevant nl 4 F {

(1) Voyage, p. 315.

(2) Ibid., p. 388.

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cette partie du monument. C’est en effet un des plus beaux paysages et des plus curieux qu'il soit donné de contempler (x).

À Cadix non plus, Gautier ne vit pas de corridas, mais il alla regarder la Plaza :

« Elle est petite et réputée la plus dangereuse d’Espagne. »

Le taureau est plus libre, nous a-t-il fait remarquer, dans une arène petite : l’homme lui échappe plus difficilement. De plus, la Plaza de Cadix n’a pas de « {ablas continues »; autre danger, car les gens poursuivis par la bête en furie n’ont pour s’abriter que quelques paravents de bois. Il faisait trop chaud à Cadix pour que les corridas eussent lieu.

Cependant à quelque distance de cette ville, Gautier put voir deux courses. Une à Puerto Santa-Maria, mais il ne dit rien des arènes. Et une autre à Jerez, dont le cirque lui paraît très beau :

« Le cirque de Jerez est très beau, très vaste, et ne manque pas

d'un certain caractère architectural; il est bâti en briques, relevé d’un côté de pierre mélangée qui produit un bon effet (2). »

C’est tout ce qu’il vit en 1840. À Valence il ne fait qu’apercevoir les arènes, et encore il ne les cite que dans son article sur la Tauromachie.

Des arènes de Bilbao, où il alla en 18/49, il ne dit rien.

Voici ce qu'il écrit sur celles de Bayonne :

«La Plaza de taureaux de Saint-Esprit n’a rien de monumental : c'est une construction en poutres et en planches qu'on a revêtue d’étoffes pour en cacher la nudité, tels sont les cirques des petites villes d'Espagne. »

Quant à celles de San Sebastian, dont son fils nous dira plus tard qu’elles sont en « bois, proprement construites, badigeonnées de rouge », il ne les nomme même pas. Mais il n'oublie pas de signaler que San Sebastian a bien le cachet espagnol :

« avec sa place à arcades où se font les courses de taureaux et dont

(1) Voir au Musée San Telmo à San Sébastian le tableau du peintre Becquer.

(2) Voyage, p. 408.

les maisons ont des fenêtres numérotées comme des loges de théâtre (1). »

Enfin la dernière Plaza dont il parle est celle de Vitoria :

« son aspect n’a rien de monumental ».

Si j'ai donné toutes ces citations, c’est pour signaler l’étonnement de Gautier devant ces arènes dont aucune n’est vraiment très belle.

Il est vrai que depuis cent ans on en construit de superbes en Espagne. Maïs au siècle dernier, peu de cirques avaient une valeur architecturale. Gautier trouve singulier que l’Espagne, qui a bâti tant de beaux monuments et qui aime à la passion les courses de taureaux,

« n'ait jamais songé à élever avec des matériaux solides un amphithéâtre digne de ce nom ».

Avant de quitter la question des arènes, il nous faut dire un mot de celles que l’on construisit sur la Plaza Mayor pour les courses royales de 1846. La Plaza Mayor est le cœur historique de Madrid. C’est une grande place carrée, entourée d’arcades comme toutes les places espagnoles ; on la transformait en-arène chaque fois qu'une course royale devait avoir lieu.

Gautier, arrivé à Madrid avant le jour des corridas, suit avec intérêt les travaux d'aménagement de la place, aujourd’hui occupée par un square. Elle était nue autrefois, puisqu'elle servait pour les courses et qu’elle avait été, pendant des siècles, le lieu sinistre où se dressait le bûcher des autodafés. Mais quand Gautier y vit les bœufs labourer la terre où leurs frères sauvages allaient périr, la fête qui se préparait devait être joyeuse, malgré la pluie qui vint assombrir la dernière course.

Les rues qui débouchaient de la Plaza Mayor, rares, d’ailleurs, étaient cachées par des toiles peintes représentant des maisons afin :

« de compléter la symétrie architecturale (2) ».

Puis on élevait des gradins tout autour de la place, en obs-

(1) On voit encore les numéros sur les maisons de cette place. : (2) Loin de Paris, p. 174.

curcissant ainsi les galeries dans lesquelles marchands et passants vivaient depuis plusieurs jours

« dans l'ombre comme des troglodytes ».

Mais c’est un inconvénient de peu d'importance, dit Gautier, lorsqu'il s'agit de courses royales. Les gradins ne montaient que jusqu’à une certaine hauteur, car les balcons et les fenêtres étaient loués pour les corridas. Certains l’étaient à perpétuité: quelques corporations jouissaient du privilège d’une ou de plusieurs fenêtres. De grands seigneurs, en récompense de services rendus autrefois par leur famille, avaient droit à un balcon; ainsi le duc d’Ossuna. Gautier put avoir une place à une fenêtre du second étage, dans ces arènes curieuses où il assista à de magnifiques corridas. De larges bandes d’étoffe, dit-il, marquaient chaque étage,

« relevant ainsi la sévérité de cet ensemble architectural ».

La Plaza Mayor avait été plusieurs fois transformée en arènes.

Juan Martinez (1) nous raconte qu’en 1833, pour la « Jura » de la petite « Princesse des Asturies », on construisit une maison qui ferma la rue de los Boteros, et l’on en rebâtit une qui s'était écroulée en 1819. Ceci était bien, mais à l’épouvante des bons catholiques, qui s’écriaient : « j Valgame Dios ! », on déplaça une « Virgen del Carmen » dans el Callejon del Infierno (passage voûté), et on badigeonna la liste des indulgences écrites sur le mur.

Voilà donc les taureaux dans l’arène; Gautier nous a décrit le cadre; il faut maintenant s’occuper des acteurs.

\ Les ACTEURS

Il y a les bêtes : nous avons vu les taureaux; il y a les chevaux, tristes victimes, et les chiens qui excitent les taureaux trop mous; il y a les mules qui enlèvent les cadavres de leurs

frères. | Mais il y a les hommes.

(1) Revue des Deux Mondes, 1833, 2° série.

Ne parlons qu’en passant des alguazils et des gens de service; cependant l’alguazil a un rôle important, c’est lui qui porte la clef du toril à l'homme qui doit l'ouvrir. Mais les vrais acteurs sont : les picadors, les chulos et les banderillos, les matadors, qui arrivent à la Plaza comme des héros au milieu

des acclamations des foules (1).

Gautier est très au courant du travail de chacun; durant ses divers voyages en Espagne, il a connu plusieurs de ces toreros célèbres.

Le tableau de Castellano Manuel : Toreros et amaleurs avant une course de taureaux, l’intéresse particulièrement. On retrouve sur cette toile : Montés, El Chiclanero, Francisco Arjona, Guillen, le picador Juan Alvarez Chola, le banderillo Angel Lopez Regatero. Gautier en parle comme de gens de connaissance.

Il a pénétré à fond les mœurs de ces hommes; nous avons vu qu’il est entré avec eux dans la chapelle; il écoute leurs conversations avant la course, leurs réflexions sur les taureaux ; les picadors s’exercent contre le mur pour se faire la main et étudier leurs chevaux. Les chulos arrangent avec coquetterie sur leur avant-bras les plis de leurs capes.

Gautier regarde passer sur leur figure les nobles émotions de la lutte; il admire leur courage, leur adresse :

« Le rôle de chaque acteur est très nettement arrêté dans celle tragédie (2). » |

Le premier acteur qui entre en scène est le picador.

Il reçoit le premier choc du taureau; il lui faut être excellent écuyer, d'autant que le cheval qu’il monte est plus « qu’à moitié mort ». Il doit pouvoir résister par sa propre force à l'attaque du taureau; il est souvent renversé; son arme est la lance, avec laquelle il ne lui est permis de frapper qu’à l’épaule gauche du taureau. La bête est parfois si féroce, qu’elle peut mettre à mal plusieurs picadores, auquel cas il faut appeler le « sobre-saliente » qui attend derrière la barrera.

Gautier a connu plusieurs picadors célèbres à son époque : Antonio Rodriguez par exemple, qu'il vit à Madrid en 1840;

(1) Quand on voyage, p. 86.

(2) Tauromachie, p. 371.

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ainsi que Gallardo, Nuñoz, Romero, Lerma, Antonio Sanchez et José Trigo, de Séville, Francisco Briones, de Puerto-Real, qu'il vit à Malaga. Mais le plus célèbre était Sévilla. Acclamé dans l'Espagne entière, la foule l’adulait; il était terrible à voir : gros, fort, puissant, une figure brutale, une voix éclatante; le peuple de Madrid le suivait avec des cris de joie quand il passait dans les rues. S'il entrait dans un café, ses admirateurs entraient avec lui; il n’était pas rare qu'il offrit à boire à tout le monde. Jorge Borrow, qui fit sa connaissance à Madrid, fut effrayé de son aspect redoutable et bestial; il raconte qu’un jour on le lui présenta dans un café. Sévilla le prit aussitôt sous sa protection et l’appela son ami : « Moi, Sévilla, je paie pour tous! »

Le portrait qu’en fait Gautier est beaucoup plus sympathique :

« Figurez-vous un homme de trente ans environ, de grande mine et

de grande tournure, robuste comme un Hercule, basané comme un mulâtre, avec des yeux superbes, et une physionomie comme un des Césars du Titien; l'expression de sérénité joviale et dédaigneuse qui règne dans ses traits et son maintien est vraiment quelque chose d’héroïque (1). »

C’est que Gautier l’a vu dans l’arène, grandi par la beauté du geste et auréolé par le courage. C’était un écuyer admirable qu'aucun choc ne parvenait à désarçonner; il a laissé dans les annales de la tauromachie un souvenir glorieux, et longtemps après sa mort on parlait encore de ses prouesses.

Gautier a eu l’occasion, assistant à des courses royales, de voir travailler les « caballeros en plaza »; ce sont dés jeunes gens de bonne famille, quelquefois nobles, qui ne sont pas toreros de profession, et qui descendent däns l’arène à l’occasion de grandes fêtes, picadores volontaires en somme; ils combattent naturellement à cheval et ont pour arme le « rejon-

cillo », qui est une lance dont la pointe est très fragile et le fer très aigu (2). |

C’est un jeu admirable de courage et de grâce qui avait déjà enthousiasmé Fontaney quelques années auparavant. Les cham-

(1) Mérimée se dit aussi l'ami de Sévilla — cf. Revue des Deux Mondes 1 octobre 1845.

(2) Loin de Paris, p. 184.

pions ne manquent jamais, car les plus vaillants sont nommés écuyers de la reine, et obtiennent une forte pension. Leurs chevaux, choisis dans les écuries royales, sont magnifiques.

C’est un spectacle « d’apparat et de figuration splendide », dit Gautier. L’arme de ces picadores est si légère que ce n’est même pas une arme de défense. Leur salut réside dans leur courage et dans leur adresse.

Un des plus brillants exploits tauromachiques auxquels assista Gautier fut accompli par un de ces picadores héroïques ; le célèbre Romero : un taureau farouche passa ses cornes sous le ventre du cheval qu’il renversa sur le cavalier :

« Tout le monde crut le brave Romero écrasé, mais en quelques secondes le cheval qu’on croyait éventré se releva avec son cavalier

en selle; Romero, bien loin d’être écrasé, n'avait même pas perdu ses étriers (1). »

L’enthousiasme de la foule fut universel, prodigieux; mais ce n’était rien encore, dit Gautier : au moment où le taureau allait recommencer l'attaque, il se raïidit et tomba mort. Romero lui avait enfoncé le rejoncillo jusqu’au cœur, ce qui est un coup miraculeux.

Les picadores se reposant, voici venir l'heure des chulos et des banderillos.

Le chulo n’a pour arme qu’un manteau qui lui sert à distraire le taureau et à l’attirer loin du picador en danger. A cet homme-là, il faut de bons poumons et de la sveltesse, car il doit courir vite.

Quant au banderillo qui pose dans le cuir du taureau ces flèches de bois ferrées d’un crochet, son jeu est, en même temps qu’un jeu d’adresse, un jeu dangereux : les redoutables et mortelles cornes du taureau sont très près de lui. Gautier nous parle d’un petit banderillo Majaron qui

« piquait les dards avec beaucoup de bonheur et d’audace ».

Enfin le drame arrive à son point culminant, et voici venir le matador où espada, du mot « épée », arme avec laquelle il lui faut tuer le taureau, s’il ne veut être tué lui-même, et

(x) Loin de Paris, p. 193.

LES MOŒURS 30!

cela, selon des règles très précises hors desquelles il est déshonoré; il lui faut, le moment venu, être maître

« de la juridiction, comme on dit en argot tauromachique ».

Gautier nous parle d’espadas célèbres dont nous retrouvons le nom dans les journaux et mémoires de l’époque, et dans les récits de tous les voyageurs.

Voici Juan Paslor, Guillen, José Parra qu'il vit en 1846; voici Pedro Sanchez, Lavi l'aîné, Luca Blanco, Antonio del Rio, José Redondo, dit El Chiclanero.

Plus tard voici Dominguez à Bayonne, El Gordilo et Mendivil à Vitoria en 1864. |

Disons un mot des plus connus.

Le maître de tous, gloire des arènes espagnoles, le grand Montés de Chiclana (x).

La science tauromachique de Montés était parfaite. Dès qu’un taureau paraissait dans l’arène, il savait comment en user avec lui; ses coups étaient d’une singulière audace; les places d’Espagne se disputaient sa venue; lorsqu'on inaugura le cirque de Malaga, nous avons vu qu’on s’adressa à lui; il y tua d’ailleurs un taureau d’une manière trop prompte au gré de la foule, qui le hua; Monlés, dit-on, ne pardonna jamais à Malaga.

Gautier le revit six ans plus tard à Madrid, aux courses royales où il fut admirable comme toujours :

« Pas d'effort. pas de violence, rien qui indique la crainte ou qui fasse sentir le péril... il n’y a pas une goutte de sang répandu ».

Le taureau est si bien frappé que la mort arrive avant l’agonie.

Et Gautier, qui sait le nom de tous les toreros fameux depuis 1810, époque à laquelle commença la renaissance de la tauromachie : José Candido,” Coslillares (dont le vrai nom, que Gautier ne paraît pas connaître, était Joaquin Rodriguez), Delgado, Juan Conde, doute que jamais

« espada ait eu plus de sang-froid, d'adresse, et de grâce virile », que d

« le jamais assez'vanté Montés, comme disent les Espagnols ».

(x) Chiclana, illustrée par Montés, est une ville à deux lieues de Porto- Real, célèbre par ses ermitages et ses productions de fruits, fleurs, légumes et. vins.

Sa carrière valeureuse avait été assez mouvementée. À la course du 5 juin 183r il fut blessé à la poitrine sous le bras gauche; le taureau le reprit sur ses cornes, et le fit sauter en l'air cinq ou six fois; il en réchappa miraculeusement. Ce barbare taureau fut tué par le matador Miranda. Dans Caprices et Zigzags, Gautier fait de Montès un nouveau portrait remarquable, l'appelant le héros, le dieu de la tauromachie.

: Dumas le qualifie de « soleil de la tauromachie », mais lui reproche d’avoir peur de salir ses bas de soie, et de ne pas donner de courses les jours de pluie.

Willkomm, qui assista à des corridas vers 1850, parle de Montés comme d’une gloire espagnole. Montés écrivit un traité de la tauromachie, qui sert encore si j’en crois cette phrase d’un compte-rendu du Diario de Navarra :

« lo que paso con este bicho fué que no vala leoria ni con los textos de Montés en la mano (1) ».

Avant lui, un autre torero, José Delgado surnommé Pepe Illo, en avait déjà écrit un; Pepe Illo mourut d’un tragique coup de corne dans une course de la Plaza Mayor; cette mort a été immortalisée par Goya dans la dernière feuille de la T'auromachie.

Montés forma des élèves dont le plus célèbre était José Redondo dit El Chiclanero, son neveu, d’aucuns disent son fils. Celui-ci était beau comme un dieu, et quand il entrait dans l’arène, les acclamations éclataient de toutes parts rien qu’à sa vue. Il fut la première espada d'Espagne; tous l’aimaient; on vantait non seulement son adresse et son courage mais sa générosité ; c’est lui dont « la belle tête devint livide », nous dit Gautier, lors de l’accident arrivé à Romero dont j'ai parlé tout à l'heure. Willkomm, qui l’a vu à l’apogée de sa gloire, a été troublé par cette tranquille et courageuse audace (2). C'était, dit Gautier, «un jeune homme svelte et blond, au coup d’œil si sûr, à la main si prompte, qui mettait tant d'élégance dans l’héroïsme et portait

plus galamment que pas un ses costumes étincelants de broderies et de paillettes, à la grande admiration des duchesses et des manolas (3) ».

(x) El Diario de Navarra, 24 de Mayo 1934.

(2) Alexis de Valon assista en mai 1845 au triomphe d’El Chiclanero à Madrid. Revue des Deux Mondes, avril 1846.

(3) La Tauromachie.

LES MOURS 307

« Un autre matador célèbre fut Dominguez; pour le voir, Gautier quitte en hâte Paris et ses occupations multiples et accourt à Bayonne; il a beaucoup entendu parler de lui :

« Nous avions connu toutes les célébrités du cirque espagnol, mais nous n'avions jamais vu Dominguez. »

Aussi ne laisse-t-il pas passer cette occasion; il va à Bayonne; il regarde tout à son aise Dominguez :

« C'est un homme de 35 ans environ, de haute stature, d’apparence

vigoureuse, d'épais favoris noirs parlant des coins de la bouche encadrent sa figure empreinte d’un courage inébranlable (1). »

IL assiste avec émotion et rempli d’enthousiasme à cette corrida où Dominguez se révèle l’égal des plus grands toreros et de Montés lui-même, malgré un taureau féroce qui faillit lui fendre l’aîne. 3

À la dernière course dont il parle, à Vitoria en 1864, il vit deux nouveaux toreros :

« El Gordito, qui excelle, dit-il, dans l’art de manœuvrer le taureau avec la cape. »

Ce torero fit, quelques années après, l’admiration de Charles Davillier, qui dit que son adresse égale sa témérité (2).

Et enfin £! Mendivil, qui ne dut pas enthousiasmer beaucoup Gautier, car il ne remarque chez lui que la singularité d’avoir une capa verte, au lieu de rouge comme il est coutume; c’est cette génération de toreros qu’acclamera bientôt De Amicis (3).

Tels sont les acteurs du drame qui se joue dans l’arène; ce sont des héros chéris des Espagnols; leur gloire est immense; le peuple les aime passionnément, el depuis toujours.

Pedro de Madrazo nous raconte qu’en 1401 on donnait déjà 5o livres à deux matadors de Saragosse. À Pampelune on avait donné 62 livres à Gil Juan Alcait, matador.

Les archives de Tudela, Saragosse, Pampelune, Logroño et. bien d’autres, mentionnent les courses de taureaux comme faisant partie intégrante de la vie nationale.

Les rois achetaient des taureaux pour les fêtes lorsqu'ils n’é-

(1) Quand on voyage, p. 264.

(2) Ch. Davillier, Voyages en Espagne, p. 50. (3) De Amicis, p. 269.

or THÉOPHILE GAUTIER ET L'ESPAGNE

taient pas eux-mêmes, comme Philippe IV, matadors. Tous les événements heureux se traduisaient par une course. Lorsque au XVI: siècle, Pie V imagina de lancer une bulle contre ce jeu, elle resta lettre morte.

L'Espagnol abandonne tout : musique, danses, affaires, pour aller applaudir ses toreros; toutes les villes organisent des courses pour leur fête locale en l'honneur de « Dios el de la Santa Virgen », mais surtout en Andalousie. Dans tout Andalou il y a un torero. C’est son âme même qu'acclame, en ses vaillants champions, ce peuple qui couvre les gradins de l’arène.

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