‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 41 sur 79 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Véracité des paysages

Avant-propos : les campagnes — les villes — un paysage de campagne en Espagne — le Pays Basque.

Un paysage de montagne : Pancorbo.

Une cathédrale : Burgos.

Une ville : Valence.

Le premier devoir d’un voyageur est d’être exact. Si nous demandons à ses descriptions de nous émouvoir et de nous plaire, avant tout leur demandons-nous d’être vraies. La base de vérité est la meilleure sur laquelle puisse se construire une œuvre, quelle qu’elle soit; psychologique, elle nécessite pour point de départ des sentiments vrais; romanesque, elle n’a quelque valeur que si les événements racontés sont vraisem-

blables; descriptive, elle doit reposer sur l'exactitude des paysages.

Bergerat a pu dire avec raison que les voyages qu'a signés Gautier passent pour une merveille d’exactitude. Et Maxime de Camp ajoute que ses yeux de myope « fouillèrent partout, ne négligèrent aucun détail et gravèrent pour jamais dans sa mémoire les images qu’il avait recueillies ».

On a d’ailleurs dit de Théo qu'il a fait des descriptions de myope; cela est juste, s’il est vrai — ce qui est possible — que les myopes voient mieux la multiplicité des détails et la valeur relative de ces détails. Ce n’est plus vrai si les myopes jugent moins nettement l’ensemble. Gautier saisit aussi bien, parfois, les lignes générales que la minutie des petites; et s’il procède à certains moments par touches sucessives, ainsi dans la description des arènes de Madrid, d’autres pages sont brossées à grands coups de pinceau, par exemple la description de l’Andalousie à son arrivée à Grenade. Gautier est exact surtout parce qu'il ne se laisse pas emporter par son enthousiasme, si cet enthousiasme doit l'’amener sur les chemins du mensonge; il est de bonne foi, sincère avec lui-même, c’est une bien rare qualité chez un voyageur.

Certaines de ses descriptions furent rédigées en Espagne même, avec le modèle sous les yeux; dans ce cas rien ne lui échappe, l'impression d'ensemble est vivifiée, mise en relief, par cette minutie des détails dont nous venons de parler; pour ces descriptions-là nulle aide, nulle influence étrangère.

Pour la partie du livre rédigée à Paris, la question se pose : a-t-il usé seulement de ses souvenirs? Il a pris, nous l'avons vu, des notes en cours de route; il a fait des dessins et même quelques daguerréotypes, tous éléments qui l'ont puissamment aidé à écrire ses descriptions; est-ce tout? ne s'est-il pas servi de dessins, d'illustrations, d'ouvrages antérieurs? Il est probable que si, et nous le faisons tous. La mémoire de Gautier, mémoire intellectuelle, mémoire visuelle, était remarquable; mais il n'y a pas d'exemple qu’une mémoire, aussi parfaite soit-elle, ne fasse quelquefois défaut; il est normal que Gautier, anxieux d’exactitude, se soit entouré de toutes les garanties possibles avant de terminer une page descriptive. 4

Est-ce à dire que ces reproductions étrangères lui aient

servi à décrire des choses qu'il n'avait pas vues? C’est peu croyable, non que la magie de son art et de son verbe ne puisse nous donner le change, mais les descriptions de ses voyages contiennent toutes une réflexion, une réaction personnelle, qui dénotent que le paysage ou le monument décrits ont été vus en réalité. Ce qui est possible c’est que ces reproductions lui aient permis de compléter ses notes personnelles par l’adjonction d’un détail, d’une particularité; c’est surtout qu’elles aient pu raviver un souvenir fugace ou qui allait être oublié.

Ce qui fait encore croire à la sincérité de Gautier, c’est que les paysages ou les monuments décrits sont toujours sur la route qu’il a réellement suivie, ainsi que le prouvent ses notes du Carnet, et, pour les chemins sur lesquels le Carnet est silencieux, le tracé de la route des diligences dont il m'a été facile de me rendre compte d’après des documents de l’époque (1).

D'ailleurs les descriptions sur la sincérité desquelles on pourrait élever un doute sont rares; ce ne peut être, bien entendu, que celles dont la représentation illustrée existe dans des recueils antérieurs à la rédaction du voyage.

Voici les recueils dont Gautier a pu se servir :

Les quatre grands albums de Laborde; je ne vois pas qu'il ait pu, à les examiner, ajouter grand’chose à ses notes personnelles; sauf peut-être des détails sur les ornements arabes, plusieurs planches des albums de Laborde, reproduisant avec minutie des fragments d'œuvres moresques; encore n'est-ce pas sûr, car nous avons vu, en étudiant la question de l’histoire, que Gautier a examiné de près les monuments qu'il décrit.

__ Il a eu certainement en mains l'album de Taylor, dont les

illustrations remarquables étaient gravées depuis plusieurs années ; et ceux de Villa-Amil qui avaient commencé à paraître à Paris au début de 1841.

Les planches qui reproduisent les courses de taureaux auraient pu servir à Gautier si nous ne savions qu'il avait

(1) Cf. par exemple les itinéraires données par Laborde, par Borrow.

examiné avec une joyeuse attention celles de Goya et surtout qu’il avait étudié la vie des toréadors dans l’arène même.

Quant aux planches de paysages et de monuments, voici celles que Gautier a pu consulter pour aider ses souvenirs :

La reproduction de l'escalier intérieur de la cathédrale de Burgos dans l’album de Villa-Amil. Le détail est si précis chez Gautier que la description ne saurait avoir été écrite de mémoire; or, il n’y a pas trace de note dans le carnet s’y rapportant, et le fameux daguerréotype n’a pu jouer dans l'ombre de l’église. Même réflexion pour la planche de Taylor reproduisant le Saint-Raphaël de Cordoue.

Les nombreuses planches sur Cordoue, d’ailleurs, pourraient être mises en cause, mais le carnet contient largement assez de notes pour que la véracité de Gautier soit hors de question; la planche reproduisant le Zancarron, dans l’album de Taylor, n’a pas plus de sûreté que le dessin de Théo.

Je croirais plus volontiers que les planches relatives, chez Taylor comme chez Villa-Amil, aux danses et aux costumes ont pu permettre à Gautier une exactitude de détails dont ses notes manquaient quelquefois.

Ainsi chez Taylor, la planche des contrebandiers d’Algésiras, celle des paysans valenciens, celle des Juifs de Gibrallar où il est question du manteau rouge dont parle Gautier.

Chez Villa-Amil, la planche des danseurs andalous et celle reproduisant une venta en Castille.

Si la description se trouve la même chez Gautier ou chez Taylor par exemple, et que Taylor accompagne la sienne d'une image, il ne faut pas en conclure que Gautier a emprunté sa description à Taylor et parle d’une chose qu'il n’a pas vue.

Ainsi à la planche 71, Taylor décrit la manière de battre le blé en Espagne : des chevaux fougueux, explique-t-il, tournent rapidement sur un étroit espace recouvert de grains en javelles.

Gautier écrit avec une plume tellement plus artiste :

« L'on portait les gerbes sur de grandes aires battues, espèce de manège où des chevaux et des mules égrènent les épis sous le trépignement de leurs sabots; les bêtes sont attelées à une manière de

traîneau sur lequel se tient debout dans une pose d’une grâce hardie et fière l’homme chargé de diriger l’opération. »

Ce que Taylor avait vu, Gautier l’a vu aussi, non sur la planche de Taylor, mais en réalité sous le soleil d’Espagne : le tableau n’a pas varié comme le prouve la photographie ciincluse.

Même réflexion pour les planches reproduisant les patios. Gautier avait des souvenirs personnels assez vifs pour que ses yeux gardassent l’image du décor de ses rêves. Ces quelques restrictions faites, nous pouvons sans crainte laisser à Gautier tout le mérite de la véracité de ses descriptions, qu'elles aient pour objet la nature ou les villes.

Si nous dessinions une de ses pages suivant ses indications, et si nous confrontions ce dessin avec le modèle, nous constaterions souvent que tout y est et que rien n’est en trop.

Voici en quelques mots le cloître de San Juan de los Reyes à Tolède :

« Nous entrâmes dans un cloître dévasté d’une élégance admirable; des colonnes sveltes et découpées soutenaient avec leurs chapiteaux

fleuris des arcades ornées de nervures et de broderies d’une délicatesse extrême. »

Le dessinateur qui travaillerait d’après ces lignes ne reproduirait-il pas exactement l'illustration donnée sur la page de photographies?

Par ailleurs faisons une autre expérience. J’ai essayé de photographier certains des paysages ayant servi aux descriptions de Gautier. Tâche ardue; il fallait non seulement remettre mes pas dans ses pas, mais retrouver l’endroit exact de son arrêt, et cela pour les lieux où je savais que le temps où les hommes n’avaient rien changé depuis son passage.

Lorsque j'ai pu réussir, j’ai eu la satisfaction de constater que ses phrases étaient la description de ma photographie; le dessin des lignes était le même, maïs aussi l'impression artistique.

Voici, par unie le cloître de la-cathédrale de Barcelone :

« On entre dans un beau cloître plein de rêveries et de silence dont

les arcades demi-ruinées prennent les tons grisâtres des vieilles architectures du Nord. »

La photographie ci-incluse correspond à cette brève mais émouvante description.

Pour contrôler ses dires, j'ai suivi à plusieurs reprises, et pendant de longs jours, la route de Gautier en Espagne.

À l’aide de mes notes, des textes des savants et des voyageurs, nous allons étudier la véracité des descriptions de Gautier.

Il sera intéressant de confronter certaines de ses pages avec celles d’autres voyageurs décrivant les mêmes modèles. Pour cela, en étudiant d’abord ses peintures de la nature, nous choisirons deux paysages types : un de campagne : la campagne basque; un de montagne : le défilé de Pancorbo.

Puis les œuvres des hommes : une ville : Valence; une cathédrale : Burgos.

Page 1