‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 42 sur 79 · LES DESCRIPTIONS DE LA NATURE · texte numérisé non relu

LES DESCRIPTIONS DE LA NATURE

Dans le Carnet décrivant en deux mots l’île des Faisans, il commet l'erreur qu'ont commise les autres voyageurs qui croient que la marée la ronge.

Passé [run, le voilà dans la campagne basque espagnole. L’a-t-il vue exactement telle qu’elle est? Oui, et les lignes de description qu’il en donne à plusieurs reprises sont fort justes. Les villages sont placés à leur situation exacte le long de la route.

Un des détails de ce paysage qui le a Ut c’est la multiplicité des petits torrents qu'on traverse, souvent à sec, et la fréquence des ponts qui les enjambent :

« Des torrents, capricieux comme ;des femmes, vont et viennent, forment des cascateiles, se divisent, se rejoignent, à travers les rochers et les caillouxide la manière;la plus divertissante, et servent de prétextes à une multitude de ponts les plus pittoresques du monde; ces ponts multipliés à l'infini ont un caractère singulier, les arches sont échancrées presque jusqu’au garde-fou. »

Il retrouve ces mêmes torrents 25 ans plus tard et les décrit avec. plus, de pitiaresque encore, lorsqu'il traverse « des vallées où coulaient presque taris, sur le lit de pierres blanches

dont ils n'occupaient que la moiïlié, des lorrents et des ruisseaux sans Fe formidables en hiver ».

Cf. p. 318

Cf. p. 3r9

S'il lève les yeux, il aperçoit les souples et nobles ondulations « des croupes de montagnes dont les interstices laissent apercevoir

des chaînes plus élevées, s’arrondissant de chaque côté de la route, leurs flancs gaufrés de différentes cultures, boisés de chênes-verts. »

Çà et là le regard se repose avec curiosité sur

« des maisons aux toits de tuiles, aux étroites fenêtres bâties avec les cailloux des torrents ».

La riche verdure du pays l’enchante :

« des bouquets d'arbres et des plaques de chênes-verts relèvent heureusement les grandes lignes et les teintes sévères des montagnes. »

Les fleurs abondent, si bien que les petits mendiants, courant à lrun derrière la voiture, lancent sur les genoux des voyageurs

«un petit bouquet de fleurs sauvages, un collier de fraises de monlagnes ».

Cette peinture de force et de gräce, de lignes austères, d’arbres et d’eau est le vrai visage du Pays Basque.

Reportons-nous, pour nous assurer de la véracité de Gautier, aux photographies ci-contre et aux relations des autres voyageurs.

Les paysages de montagnes, en Pays Basque, sont d’une grandeur sévère, mais non écrasante; le rythme des lignes est harmonieux, et garde jusque dans sa sauvagerie une parfaite élégance; les perspectives sont souples et multipliées par le grand nombre de petites chaînes dessinant des cirques et des vallons dans lesquels se sont construites des villes ; ainsi Tolosa, ainsi Vitoria, que traversa Gautier.

Les cultures, nombreuses et soignées, enchantent tous nos voyageurs, parce qu’elles animent ce pays et le colorent de verts et de jaunes clairs tranchant sur le sombre des forêts.

Toute cette grâce ne devient jamais mièvre, car les gorges profondes succèdent aux riantes vallées, les hauts rochers et les falaises escarpées dominent les villages : ainsi Astigarragä, Andoain, où Gautier s’arrêta quelques heures ou quelques instants.

Les ponts en pierre sèche dont parle notre voyageur, et dont nous reproduisons ici un spécimen, sont aussi nombreux que les sentiers, et chaque village basque y fait passer ses mules et ses bœufs : c’est par dizaine qu’on les rencontre sur la route de Gautier.

Un des plus curieux est celui d’Izcateguieta, que la diligence de Gautier côtoya quelques kilomètres après Tolosa, celui de Villabona, celui d'Irura, ponts à quatre arches dont le dôme est si élevé qu'il faut monter et descendre pour passer le pont.

Les maisons, qu'il a laissées si blanches dans le pays basque français, prennent, en s’avançant dans la province d’Alava,

« une couleur étrange. elles ne sont ni noires, ni blanches, ni jaunes, elles sont couleur de dinde rôtie ».

Cette définition, qu’il traite lui-même de triviale, est parfaitement exacte. Vers Oyarzun, vers Vergara, les vieilles maisons couleur de pierres sèches, et noircies par le vent quelquefois brumeux de la montagne, sont rousses et noires. Cependant, les fermes du haut pays, au milieu des herbages, sont plus claires, et il les a moins bien vues que Manier, que Willkomm, qui notent et aiment le sourire qu’elles ajoutent au paysage.

Ce tableau de rochers et d’eau, Alexandre de Laborde l’avait décrit tel que le verra Gautier.

La vie des moulins dans la Anne si joyeuse qu’elle égaie le plus sombre paysage, n’a pas échappé à Gautier :

« Les torrents dont j'ai parlé tout à l'heure ont tout au plus quatre à cinq pouces d’eau, mais ils suffisent pour faire beaucoup de bruit el donner de la vie aux solitudes qu'ils parcourent. De loin en loin ils

font tourner quelque moulin ou quelque usine, au moyen de quelque écluse bâtie à souhait par les paysagistes. »

Montagnes, torrents, vieux ponts de pierre, voilà aussi pour Hugo les éléments du paysage basque :

« La route s'enfonce dans des montagnes superbes par la forme, charmantes par la verdure. Les collines ont des casaques de velours vert usées çà et là, un torrent côtoie le grand chemin. A chaque

instant des ponts d'une arche couverts de lierre, branlant sous quelque chariot à bœufs qui le traverse. »

Gautier, au moment de quitter le Pays Basque, insistera sur les arbres, car, dit-il, rien n’est plus rare en Espagne. Custine

à son retour de Madrid, saluera aussi leur fraîcheur retrouvée et s’extasiera sur ces forêts dont Willkomm, pendant son voyage de 1850, décrira les essences nombreuses : chênes, châtaigniers, érables, saules, arbres fruitiers.

«On passe, dit Gautier, à travers des vallées dont les pentes boisées gardent, malgré la chaleur de l'été, une fraîcheur admirable. »

L’exactitude de la description que nous relevons ici, essayons d’en trouver un autre exemple dans la peinture d’un lieu délimité :

LE DÉFILÉ DE PANcorBo È

Cette étroite gorge, d’un kilomètre et demi de longueur, se trouve dans la sierra de Oca; au fond coule l’Oroncillo; les montagnes forment de gigantesques murailles à pic, si rapprochées les unes des autres, que le passage entre elles semble impossible.

La traversée de cette gorge était célèbre : le pittoresque du paysage s’augmentait de la terreur des dangers qu’on y pouvait courir : chutes et brigands.

Nombre de livres en font mention; Gautier ne manque pas d’être séduit par ce paysage « singulier et grandiose ».

« Les rochers ne laissent plus que la place du chemin tout juste, et l’on arrive à un endroit où deux grandes masses granitiques penchées l'une vers l’autre simulent l'arche d’un pont gigantesque que l’on aurait coupé par le milieu pour fermer le passage à une armée de Titans, une seconde arche plus petite praliquée dans l'épaisseur de la roche ajoute encore à l'illusion. »

Précise, nette, courte, la description est complète. Comparons-la avec celles de quelques autres voyageurs. . Laborde (r) trouve cette gorge affreuse, et dit que les hautes montagnes aux cimes recourbées, dont les rochers énormes paraissent près de se détacher, font de ce passage un des lieux les plus sauvages que l’on puisse voir. Quinet le dit tragique : « Les hauts rochers dentelés dressent leurs tours en vedette sur le coupe-gorges, à leurs pieds

. (x) Alexandre de Laborde, t. II, p. 13.

quelques maisons de bandits sont en embuscade dans le torrent, drapées dans leurs haïllons de pierre (1). »

Bourgoing, moins ému, décrit le village enterré dans les rochers et la route isolée qu’ils ombragent de leur cime menaçante (2).

L’horreur enthousiasmée reparaît avec Villa-Amil; il trouve ce défilé sublime : « Les masses puissantes suspendues comme par enchantement au-dessus de la tête du voyageur le frappent de surprise, d’admiration et de terreur... de profondes crevasses s'ouvrent sur l’abîme (3). »

Le savant Willkomm y voit une vallée rocheuse profonde et étroite entre des hauteurs élevées et déchiquetées, des masses de granit à formes de tours; c’est, dit-il, d’un aspect sauvage et romantique (4).

L’ « horreur » de Pancorbo dicte ces lignes à un voyageur contemporain, Pierre Suau : « De noirs nuages roulent en tourbillons sur les cimes de la sierra. de Pancorbo, les crêtes arides de la montagne semblent être déchiquetées par des combats de géants (5): »

Que conclure de la comparaison entre ces citations et celle de Gautier?

Celle du soi-disant romantique Gautier paraît presque sèche. Or, sa netteté donne la physionomie véritable du paysage; et, s’il n’y ajoute ni l’effroi, ni l'horreur, ni l’épouvante que l’on rencontre dans les relations des autres voyageurs, c’est que peut-être, tout simplement, Gautier est plus sincère, et qu'il veut rester plus près de la vérité; nous trouverons ici, plus qu'ailleurs, la preuve de la véracité de ses descriptions : il ne se laisse emporter par aucun enthousiasme de commande et n’éprouve aucun effroi à l’endroit où il est de bon ton d’en éprouver, si cet effroi n'existe pas.

Pancorbo est un site d’une singularité, d’une curiosité presque excessives. Qu'on nous pardonne ce qui peut paraître une

(1) Quinet, Mes vacances en Espagne, p. 11.

(2) Jean-François de Bourgoing, t. II, p. 22.

(3) Villa-Amil, planche 49 : « Le défilé de Pancorbo », texte de Don Patricio de la Escosura.

(4) Mauritz Willkomm, Deux années en Espagne, p. 4r1.

(5) Pierre Suau, L'Espagne terre d’épopée, p.31.

hérésie, il n’est pas effroyable. Quand on arrive en auto, c’està-dire par la route de la diligence, on est un peu déçu, car tout voyageur pyrénéen a rencontré des paysages aussi terribles; ce qui en fait la grandeur c’est la verticalité du rocher : le haut de la falaise est si dentelé que les pointes paraissent s’entremèêler ; le fantastique n’est pas excessif; il est plus grand lorsqu'on traverse la gorge en chemin de fer, mais Gautier l’a vue, naturellement, de la route.

Le plus extraordinaire de ce site est sans doute le village; après le défilé, en venant de France, les rochers ne s’abaissent pas, mais s’écarlent un peu; la falaise est coupée au couteau, aride, sèche, désolée; le village s’y accroche; on se croit au bout du monde; il se détache, rouge sombre, sur l’ocre du roc que noircit par endroits un troupeau de chèvres épars sur les aspérités.

Deux églises, l’une à gauche, l’autre à droite du défilé,

éveillent tout un passé d’histoire qu’animent encore les ruines de deux châteaux : Santa Maria, le moresque, Santa Engracia, l'espagnol.

Les rues du village sont extrêmement vieilles, bordées de fumier; les mules, arrêtées dans les rues, attendent les habitants à l’air sauvage qui sortent par des ouvertures basses de maisons anciennes, dont les portes et les fenêtres sont curieusement ornées de sculptures sur bois; le rez-de-chaussée, en : retrait, couvert d’un balcon, est séparé de la rue par des colonnes, comme si les gens avaient peur du paysage aride et dur qui les entoure. Gautier s’est arrêté dans ce village; il a visité une de ces maisons dans laquelle l'écurie tenait la plus large place; mais il n’y a pas rencontré les bandits qu’y voyait en imagination Edgar Quinet. Ici encore, la description est très juste; peut-être est-elle un peu lointaine, indifférente; si Gautier a bien fait de ne parler ni d'horreur, ni d’épouvante, il n’a pas senti ou n’a pas dit ce qu’un tel paysage pouvait envelopper d'humanité souffrante et sans aide; les hommes qu'il y a côtoyés ne lui ont rien révélé, ou bien s’en est-il, ici aussi, volontairement tenu à son rôle de daguerréotype littéraire ?

Il continue sa route, surpris çà et là par l’étrangeté ou la nouveauté du paysage.

A plusieurs reprises il notera en Castille l’âpreté ardente de la nature; les villages « couleur de pain grillé », les murailles rôties, roussies, fauves, les grandes plaines arides, les collines

« d'un jaune d’ocre que l'éloignement pouvait à peine azurer ».

Ce bleu à peine perceptible au-dessus d’un pays d’or, n’est-ce pas toute la Castille?

Les villages qu'il cite : Ameyugo, Cubo, Briviesca, Castil de Peones, Quintanapalla, ont tous cet aspect de ruines terreuses et brülées; de loin on les distingue à peine de la terre jaune dans laquelle ils sont construits : Paysage d’Asie-Mineure dit Gautier, c’est parfaitement exact; tous les voyageurs ont le même étonnement la première fois qu'ils traversent la Castille :

« Dueñas, sur sa colline, dit Gaulier, a l’air d’un cimetière turc;

les caves creusées dans le roc vif reçoivent l'air par de petites tourelles évasées en turbans qui ont un faux air de minarets très singuliers. »

Ces villages creusés dans le roc, et parfois dans le roc souterrain, sont nombreux en Espagne; Dueñas est un des plus curieux. Gautier en donne une figure assez exacte; il reste presque en-deçà de la vérité. Il parle d’orientalisme; a-t-il vu que, lorsqu'on vient de Burgos, le rocher qui domine Dueñas a la forme d’un sphinx?

La couleur des maisons est semblable à celle du rocher, dit-il. En effet, la pierre des coteaux et la pierre des maisons ont si bien les mêmes tons, qu’il faut être à côté des villages pour s’apercevoir qu'ils sont là; les demeures, pour la plupart, sont construites avec des blocs de cette terre jaune rose; ces blocs sont mal assemblés les uns aux autres, si bien que, entre deux blocs, on perçoit des petits trous d'ombre, seuls points sombres dans toute cette tonalité trop claire; ce détail-là n’a pas frappé l’œil de peintre de notre voyageur; ce paysage irréel, de cendre et de poussière teintée de rose pâle, de gris rose, l’a ému plus dans ses grandes lignes que dans ses particularités; cependant, il note les chardons, seules fleurs de ces étendues désolées.

Quelques heures avant, à Torrequemada, c’est le détail cocasse qui l’étonne : l’absence de vitres; il avait trop faim pour s’attacher au paysage étrange que crée la rivière en bas de la ville, avec ses larges bordures de roseaux et d'herbes odorantes; les maisons roses et jaunes, aux toits plats, descendent jus-

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