LES STALLES
C'est aussi à Tolède que Gautier admira les plus belles stalles; son enthousiasme est avec raison, sans bornes; il en décrit les trois rangs « sculptés, fouillés, découpés d’une manière prodigieuse ». Les bas-reliefs sont historiques, allégoriques, sacrés : cette « prodigieuse menuiserie », dit-il, est parmi ce que l’art gothique a produit de plus pur, de plus parfait; aucune restriction ne vient diminuer sa joie d'artiste; il sait que l’on doit cette œuvre à Philippe de Bourgogne et à Berruguete. En effet, d’après un contrat passé le 1° janvier 1530, les deux grands artistes devaient se partager les sculptures des stalles supérieures; le premier se réservant celles du côté évangile, et le second celles du côté épître. Mais Ph. de Bourgogne étant mort en 1543 (2), Berruguete finit les stalles et le trône archiépiscopal que remarqua Gautier (à part le médaillon du dossier qui est de Grégoire de Bourgogne).
Quant aux stalles inférieures, Gautier ne paraît pas savoir qu’elles sont de maître Rodriguez; ce sont les plus historiques, selon l’expression de Gautier, puisqu'elles représentent la conquête de Grenade. C’est un admirable et curieux travail du bois; on voit un château pris d’assaut, des chevaux blessés, un
(x) Cf. Cean-Bermudez, Ponz, Villa-Amil, Pedro de Madrazo. (2) Il fut enterré auprès de l’autel appelé la « descente de Croix ».
camp, des fortifications, des personnages de toutes sortes, des « raquettes de cactus » si chères à notre voyageur, un escargot et un papillon « hauts comme le sixième de la tour » leur voisine. Tout un monde un peu fou, d’une richesse de tons, de détails et de formes, qui amuse et enchante.
D’autres stalles avaient aussi émerveillé notre Théo : ce sont celles de Burgos. Il ne les trouve pas assez pieuses et y sent le génie de la Renaissance, peu en rapport avec la sainteté d’une cathédrale. Les sujets choisis lui paraissent bien profanes (1) : enfants, masques, danseurs, gladiateurs, paysans, vendangeurs, monstres... et autres.
Mais cette restriction faite, il admire cette « menuiserie qui n’a peut-être pas sa rivale au monde ».
Verve inépuisable, abondance inouïe, invention perpétuelle dans l'idée et dans la forme »,
dit-il; ces stalles sont un livre immense, où la fantaisie et la science du moyen âge et de la Renaissance se sont donné rendez-vous. Leur inépuisable richesse fatigue un peu; c’est peutêtre ce qui déroute d’abord l’admiration; mais quand l'esprit se délassant, au lieu d’embrasser l’ensemble, se rend compte du travail de l’artiste, il est émerveillé.