‹ Théophile Gautier et l'EspagneChapitre 61 sur 79 · LES RETABLES · texte numérisé non relu

LES RETABLES

Plus perspicace que la plupart des voyageurs partant vers

(1) Cette ordonnance avait suivi l'incendie de la prison royale de Madrid, occasionné par le rétable de bois de sa chapelle.

l'Espagne, Gautier, à Irun, va visiter Nuestra Senora del Juncal et il y admire

« l'éclat sombre du retable tout d’or, au fond de l’église obscure ».

Ce retable, assez peu connu, est fort beau; moins peut-être par sa magnificence — il y en a de beaucoup plus riches — que par la majesté de son allure générale : les colonnes droites reposent l'œil qui se plaît ensuite à suivre le goût merveilleux des ciselures. C’est l’œuvre de Barnabé Cordero et de Juan Baseardo (1). La même impression majestueuse produite par des « colonnes d’ordre salomonique » lui a été donnée par le retable de l’église de Saint-Jean de Dieu à Grenade (2).

Ceux de Saint-Sébastien, de style plateresque (orfévré), l’étonnent par « leur richesse (3) »: ils n’ont de remarquable que leur étrangeté aux yeux du voyageur; on sent que Gautier hésite devant tant d’apparat; il constate, simplement; de même, devant l'immense retable de l’Escurial, il se bornera à écrire que son

« architecture sévère est en harmonie avec celle de l’église (4) ».

Il aime mieux la noble austérité, patinée par le temps, des bas-reliefs de la cathédrale d’Avila; le bois peint et verni ressemblait, dit-il, par le luisant « à des majoliques blanches (5) ». Il est regrettable qu’à Avila il n’ait pas eu le temps d'aller voir les si belles sculptures sur bois de l’église San Tomas.

A Burgos, à Tolède, à Séville, il admire sans réserve la richesse des sculptures ; nous aimerions qu'il ait visité Pampelune, et Saragosse surtout, où l’art de la sculpture sur bois atteint son apogée avec le retable de la Séo.

À Burgos, rappelons-nous son amusante restriction à propos de l’autel de Sainte-Thècle.

(1x) Quand on voyage, p.109; n'oublions pas qu’il avait admiré les retables de Saint-Jean de Luz et d'Urrugne, déjà espagnols.

(2) Voyage, p. 278. Il avait d'abord écrit : ce retable est réellement fort beau; il raya cette formule sur le ms. pour écrire : produit un effct riche et majestueux.

(3) Quand on voyage, p. 244.

(4) Quand on voyage, p. 296.

(5) Ibid., p. 315.

Mais devant le grand autel, « si bien travaillé et doré qu'il

éblouit la vue des regardants », disait au XVII: siècle Baltazar de Monconys (1), il trouve la « menuiserie grave, solennelle, architecturale (2) », et digne de servir d'encadrement aux « graves et austères visages de chanoines ». Celui des retables de Burgos qui retient le plus longtemps son attention est celui qui représente l'arbre généalogique du Christ. Retable immense de plus de 10 mètres de haut; Gautier admire la patience qui a découpé « toutes ces feuilles, fouillé les plis, coudé les branches, détaché du fond tous les-personnages » ; il en nomme avec joie l’auteur : Rodrigo del Haya. De tous les retables de bois sculptés qu'il verra en Espagne, c'est celui qui paraît l’avoir le plus impressionné au point de vue de la recherche du travail, avec celui du maître-autel de Cordoue « immense menuiserie en acajou massif (3) ». Ce prodigieux travail, représentant des scènes de l’Ancien Au lui arrache un cri d'enthousiasme et de reconnaissance à l’adresse de son auteur, Don Pedro Duque Cornejo. Ce dernier retable, pour les tons du bois et le degré d’art de la statuaire, est des plus intéressants.

Celui de Séville est un monde, ceux de Séville devrionsnous dire; Gautier s’en effraie un peu, et n’essaie pas de les décrire, saluant seulement ceux de leurs auteurs connus Montañes et Roldan; de même, il ne fait que citer les retables « finement sculptés » de Valence.

Mais celui sur lequel il s’attarde avec complaisance, c’est celui de Tolède, à deux reprises, à son voyage de 1840, et à celui de 1864.

« I1-s’élève jusqu'aux voûtes comme la façade d’un temple gigantesque enchassé dans le premier (4) »; il pourrait passer à lui seul pour une église, avait-il dit vingt-quatre ans plus tôt; les colonnettes, les rinceaux, les arabesques, forment « toute une concentration de richesses » produite par la « furie

(x) Baltazar de Monconys, t. VI, p. 7.

(2) Voyage, p. 54.

(3) Ibid., p. 360.

(4) Quand on voyage, p. 308.

ornementale » de la foi la plus ardente. Tout cet univers sculpté

«a le miroitement de l'or, de la jaspe, des matières précieuses ».

Les statues dont il parle représentent les personnages de la vie du Sauveur sculptés sur bois d’aulne, enluminés d’or et rehaussés de couleur; elles datent du XVI siècle. Le dessin, pour l’époque, en est très bon; mais ce qui en fait la splendeur c’est l'exécution admirable et le fini du travail; les dessins sont de Pedro Gumiel et de maître Henri, qui travaillaient vers 1500; les sculptures sont de Petit-Jean et de maître Gopin et les peintures de Jean de Bourgogne, de François d'Anvers, de Fernand del Rincon et de Andres Segure (1).

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