Théophile Gautier
T'an mil huit cent onze et le trente août, à six heures du -LI soir, par-devant nous, premier adjoint de la mairie de Tarbes, faisant les fonctions d'officier public de l'étatcivil, par délégation de M. le Maire, est com,paru le sieur Jean-Pierre Gautier (1), employé à la direction des contributioîis directes, habitant la ville de Tarbes, âgé de trente-trois ans, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né aujourd'hui vers les deux heures du matin, de lui déclarant et de dame Adélaïde- Antoinette Cocard, son épouse, et auquel il a déclaré donner les prénorns de Pierre- Jules-Théophile. Ladite déclaration et présentation faites en présence des sieurs Jean-Baptiste Lasserre, tapissier, âgé de vingt-huit ans, et Jean-Marie Setnpastous, premier commis à la direction de l'Enregis-
(1) La famille Gautier est originaire d'Avignon. Or, il existe, près de cette vieille cité des papes, une montagne nommée l'Avançon qui a le singulier inconvénient de dévaler et qui s'émiette dans los plaines circonvoisines. Cette montagne appartenait de temps immémorial aux Gautier, qui en avaient pris d'ailleurs le nom de Gautier d'Avançon auquel le poète pouvait encore prétendre, l^e financier, son grand-oncle, en fut le premier titulaire. Ou a conservé le parchemin qui lui conférait cette noblesse, comme aussi le blason qui en consacra l'héraldisme. L'écu est surmonté d'un casque de chevalier; il porte d'azur au chevron d'or accompagné de trois soucis de même, posés deux et un, avec la devise en banderole : « D'or j'ai toucis.'... » (E. Bergerat, Théophile Gautier. Fasquelle, éditeur.)
tremefit, âgé de trente-trois ans, habitants de Tardes, lesquels, après que lecture leur a été faite du présent acte de naissayice, l'ont signé avec nous et le comparant.
Signé : P. Gautier, Sempastous, Lasserre, Jûaléas, officier public.
Tel est, sur le registre de la mairie de Tarbes, l'acte de naissance de Théophile Gautier (1).
Ses parents ne demeurèrent pas longtemps à Tarbes, et en 1814, à une fenêtre du Parc-Royal, dans le Marais, on pouvait apercevoir la belle et majestueuse M™*" Pierre Gautier et le petit Théophile qui regrettait déjà, sous le ciel marécageux de Paris, l'azur du pays basque, aussi pur et aussi bleu que celui de Taormine, d'Agrigente et de Syracuse.
Nous savons, par ce qu'en disait plus tard le poète, combien fut violente cette nostalgie, et ce fut là, sans doute, sa première douleur.
Faisons-lui une place au début de ce livre.
Nous connaissons fort peu les enfants, ils sont comme un immense peuple opprimé, et l'on ne prend au sérieux ni leurs occupations que les grandes personnes jugent puériles, ni leur pensée à peine éveillée; et pourtant nous valons par ce que, malgré la vie, nous avons conservé de l'enfance, et nous devrions pleurer sur ces trésors de sensibilité vierge dont nous étions riches et que nous fûmes obligés de gaspiller jour par jour.
Qui nous rendra les splendides, les neuves visions du temps où nous avions devant le monde les yeux étonnés et émerveillés du premier être?
Jamais Pizarre, Magellan ou Christophe Colomb n'eurent de pareilles émotions!
On découvrait et on créait...
Là-bas, cette colline qu'on voyait pour la première fois
(1) Eugène de Mirecourt veut que Théophile Gautier soit né le 31 août 1808, mais Mirecourt est un critique malveillant auquel il est a difficile d'ajouter foi. ,
était sans nul doute le Mont Blanc, l'Himalaya OU le plus haut massif des Cordillères; cette ravine qui fumait devait être au centre de l'Afrique; rOcéan commençait à cet étang qui miroitait, et ce bouquet d'arbres tranquilles au milieu de la plaine, abritait certainement des sauvages tatoués, des serpents géants, des éléphants et des girafes!
A quatre ans, Théophile Gautier était pareil à un pauvre petit oiseau des pays chauds exilésous un ciel pluvieux.
A six ans, il avait lu Robinson Crusoé, Estelle et Némorin. Mais le plus grand enthousiasme de sa vie fut pour Paul et Virginie qu'il lut à la même époque.
« Paul et Virginie, dit-il lui-même, me jetèrent dans un enivrement sans pareil, que ne me causèrent, lorsque je fus devenu grand, ni Shakespeare, ni Gœthe, ni lord Byron, ni Walter Scott, ni Chateaubriand, ni Lamartine,
Maison natale de Théophile Gautier, à Tarbes. (Cliché des Annales politiques et littéraires.)
ni même Victor Hugo, que toute la jeunesse adorait à cette époque... »
L'enfance pensive des grands hommes est une chose attendrissante. Le monde tout entier : formes, couleurs, mystères, se recueille sûrement autour du petit enfant que Dieu a marqué; de confuses et vagues presciences le troublent. Il n'est point pareil aux autres.
— Qui sait si, ramassant à terre sans effort
Le ciseau colossal de Michel-Ange mort,
Il ne doit pas, livrant au granit des batailles,
Faire au marbre étonné de superbes entailles ?
Ou, comme Bonaparte ou bien François Premier,
Prendre, joueur d'échecs, l'Europe pour damier?
Qui sait s'il n'ira point, voguant à toute voile,
Ajoutant à son œil que l'ombre humaine voile,
L'œil du long télescope au regard effrayant.
Ou l'œil de la pensée, encor plus clairvoyant.
Saisir dans l'azur vaste ou dans la mer profonde,
Un astre comme Herschell, comme un Colomb un monde ?
Qui sait? Laissez grandir ce petit sérieux.
Il ne voit même pas nos regards curieux.
Peut-être que déjà ce pauvre enfant fragile
Rêve, comme rêvait l'enfant que fut Virgile,
Au combat que poursuit le poète éclatant.
Et qu'il veut, aussi lui, tenter, vaincre, et sortant
Par un chemin nouveau de la sphère où nous sommes,
Voltiger, nom ailé, sur les bouches des hommes (1).
Nous pouvons imaginer Théophile Gautier avec ses yeux rêveurs dans son visage mat, bien sagement assis dans un coin du salon vieillot, et songeant à la chaste héroïne de Bernardin de Saint-Pierre, aux tempêtes sous les tropiques, aux arbres géants pleins d'oiseaux étranges, et à la Passe de l'Agonie où mourut la tendre et pathétique Virginie.
A huit ans, il fut mis à Louis-le-Grand en qualité d'interne, mais on dut le retirer du lycée où il serait certainement mort d'ennui.
(1) V. Hugo, Les Voix iniérieuret .
« Je fus saisi, raconte-t-il, d'un désespoir sans égal que rien ne put vaincre. La brutalité et la turbulence de mes petits compagnons de bagne me faisaient horreur. Je mourais de froid, d'ennui et d'isolement entre ses grands murs tristes, où, sous prétexte de me briser à la vie de collège, un immonde chien de cours s'était fait mon bourreau. Je conçus pour lui une haine qui n'est pas éteinte encore... Toutes les provisions que ma mère m'apportait restaient empilées dans mes poches et y moisissaient. Quant à la nourriture du réfectoire, mon estomac ne pouvait la supporter. J'étais làdedans comme une hirondelle prise qui ne veut plus manger et meurt. On était, du reste, très content de mon travail et je promettais un brillant élève, si je vivais... »
Il continua ses études à Charlemagne où il était externe.
C'est là qu'il connut Gérard Labrunie qui ne s'appelait pas encore Gérard de Nerval.
< Théophile Gautier, écrit Maxime Du Camp, n'était plus un enfant chétif, au teint olivâtre que l'internement avait failli tuer; c'était un jeune homme solide, bien en chair, dont le goût pour les exercices du corps avait singulièrement développé la vigueur. 11 excellait à la natation, à la canne, et même à la savate; il en tirait quelque gloriole et ne refusait l'assaut à personne. Un jour, dans je ne sais quel jardin public, il donna sur la « tête de turc » un coup de poing qui marqua cinq cent vingt livres au dynamomètre.
« Bien souvent je l'ai entendu s'en vanter et dire : « C'est l'action de ma vie dont je suis le plus glorieux. » Jusque dans un âge où généralement on ne s'essaye plus au rôle d'hercule, il ne lui déplaisait pas de démontrer que sa force musculaire, toujours considérable, n'avait point été appauvrie par les années. Si son caractère calme et surtout bienveillant ne l'avait rendu pacifique, il eût été redoutable; mais nul homme ne fut moins querelleur : toute dispute violente lui semblait un outrage à la dignité
humaine, car, philosophiquement, il considérait la placidité comme une vertu. »
En sortant du collège, Théophile Gautier se rendait à l'atelier du peintre Rioult et il y étudiait déjà d'après le modèle vivant.
Charmant et libre système d'éducation. Ce jeune rhétoricien qui venait de voir s'enfuir derrière un vers de Virgile, murmurant et touffu comme un hallier, la blanche épaule d'Amarillys, ou qui venait de traduire quelque âpre passage de Juvénal, posait ses bouquins sur le rebord d'un chevalet et essayait de faire palpiter sur la toile la gorge neigeuse et tiède d'une grisette qui tâchait de garder la pose au milieu des rapins pittoresques et appliqués.
Gérard de Nerval eut sans nul doute une influence décisive sur la vocation littéraire de Théophile Gautier.
11 avait publié, à dix-sept ans, un volume de mauvais vers : les Elégies nationales, et il venait de donner une traduction du Faust, de (iœthe (1)/
Il était déjà le rêveur impénitent d'un rêve poétique qui devait être poussé jusqu'à la folie; il connaissait et il aimait l'Allemagne, non point l'Allemagne telle qu'elle est devenue sous le dur caporalat de la Prusse, mais la vieille Germanie des chênes séculaires et des rocs éclaboussés d'écume sur lesquels, au clair de la lune, chante la Lorelei. l'Allemagne des doux buveurs de bière et des filles aux yeux plus bleus que les bleuets, le pays des poètes sentimentaux et des philosophes nébuleux.
La célébrité qu'il avait connue à dix-huit ans lui était venue de là-bas. Un jour, le concierge avait appelé l'élève Gérard Labrunic qui rêvait sous les arcades du préau, et il lui avait remis une enveloppe. Le collégien avait ouvert ce pli dans un éblouissement...
Gœthe lui-même daignait lui écrire! La « main de marbre du grand Olympien de Weimar, du Jupiter Man-
(1) Nous donnons la version de Théophile Gautier. Selon d'autres, Gérard aurait publié ces œuvres après sa sortie du lycée.
suétusde la Poésie allemande », avait tracé ces lignes qui remerciaient le jeune homme défaillant de sa traduction de Faust, et [l'immense vieillard disait : < Je ne me suis jamais aussi bien compris qu'en vous lisant! »
Gérard de Nerral.
Quelle minute sublime pour un enfant épris d'art et de poésie !
La lettre circula. On la touchait avec le respect que l'on mettrait à tenir un édit d'empereur illustre ou un bref pontifical, et lorsque Gérard regagna l'humble pupitre sur lequel il faisait ses devoirs d'écolier, toute l'étude put croire que le vieux Gœthe, pareil au docteur Faust, lui avait envoyé, pour le remercier de sa traduction, une jeune gloire blonde qui portait, dans ses cheveux pâles, des vergissmein-nicht enlacés aux noirs lauriers de Weimar...
Le bon temps pour de jeunes cerveaux épris de poésie et de rêve !
L'orage romantique dont les premiers souffles avaient donné le coup de vent à la dure crinière de Chateaubriand allait gronder de toutes parts. Les vieux classiques attardés, Luce de Lancival, Baour-Lormian, Viennet, Lemercier, Casimir Delavigne, étaient de piètres adversaires, et, en peinture, les derniers élèves de David ne comptaient plus et ne pouvaient pas tenir longtemps devant les jeunes rapins enthousiastes qui chantaient à tue-tête les vers de Victor Hugo :
Çà qu'on selle,
Ecuyer,
Mon fidèle
Destrier.
Mon cœur ploie
Sous la joie
Quand je broie
L'étrier...
Théophile Gautier, qui devait être un des grands chefs de la révolution qui se préparait, en a noté les signes précurseurs et les frémissements :
«... Les générations actuelles doivent se figurer difficilement l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la fois. L'air grisait, on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vînt de retrouver le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie.
« On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de pâleur en était arrivée la littérature. La peinture ne valait guère mieux. Les derniers élèves de David étalaient leur coloris fade sur les vieux poncifs gréco-romains. Les classiques trouvaient cela parfaitement beau; mais devant ces chefs-d'œuvre, leur admiration ne pouvait s'empêcher de mettre la main devant la bouche pour
masquer un bâillement, ce qui ne les rendait pas plus indulgents pour les artistes de la jeune école qu'ils appelaient des sauvages tatoués et qu'ils accusaient de peindre avec un « balai ivre ». On ne laissait pas tomber leurs insultes à terre; on leur renvoyait 'inomies pour sauvages, et de part et d'autre on se méprisait parfaitement...
« On lisait beaucoup alors dans les ateliers. Les rapins aimaient les lettres, et leur éducation spéciale les mettant en rapport familier avec la nature, les rendait plus propres à sentir les images et les couleurs de la poésie nouvelle. Habitués à leur libre langage entremêlé de termes techniques, le mot propre n'avait rien pour eux de choquant. Nous parlons des jeunes rapins, car il y avait aussi les élèves bien sages, fidèles au dictionnaire de Chompré et au tendon d'Achille, estimés du professeur et cités par lui pour exemple. Mais ils ne jouissaient d'aucune popularité, et l'on regardait avec pitié leur sobre palette où ne brillait ni vert Véronèse, ni jaune indien, ni laque de Smyrne, ni aucune des couleurs séditieuses proscrites par l'Institut (1)... »
L'époque était merveilleuse!
C'était le temps où l'armée romantique s'organisait dans le tumulte et les excès du départ. La rime pittoresque sonnait pour la première fois depuis Ronsard à la fin des vers. A l'ombre des tours de Notre-Dame, la Muse, lasse des poncifs glacés, ouvrait un palais féerique, et, parmi le bric-à-brac moyen âge, étalait avec ostentation des yatagans d'émir mahométan et des turqueries qui n'étaient toujours ni authentiques ni de bon goût.
On découvrait tout : l'Espagne torride avec ses guitaristes, ses duègnes et ses campéadors; l'Orient avec ses minarets, ses bayadères, ses sultans, ses soirs de cuivre rouge et son immense poésie ; le Moyen âge français, les ruelles boueuses, les échevinset les truands, les artisans et les moines; et le jeune Victor Hugo pouvait expliquer
(1) Th. Gautier, Histoire du Romantisme, 1 vol., E. Fasquelle, éditeur.
à ses fidèles, lorsqu'ils allaient voir monter les premières étoiles entre les tours et les dentelles de la vieille cathédrale, au milieu de la Seine, pourquoi la lune qui s'écornait au dos monstrueux d'une gargouille ne ressemblait pas aux lunes qui s'écornaient aux rocs du Parnasse ou du Pinde, et pourquoi cet astre, à cette heure, était gothique.
La postérité, sans doute, ne trouvera pas tout sublime...
N'importe! Tout était nouveau. Un immense désir de lumière emportait la France qui débordait de jeunesse et de génie; Lamartine avait fait entendre sa pure voix; Victor Hugo avait publié les Orientales; Delacroix retrouvait les secrets ensoleillés de la peinture ; la Grèce venait d'être délivrée; nos soldats partaient pour la conquête d'Alger et le peuple frémissant préparait les journées de Juillet.
Comme les croyants de l'Islam, les artistes éblouis se tournaient du côté de l'Orient qu'ils découvraient.
Les étagères des librairies étaient lourdes de volumes neufs, et à travers les glaces de la vitrine qui lui renvoyaient son image, son élégante silhouette, avec sa redingote de dandy moulant au plus juste sa taille fine, et le haut chapeau évasé de l'époque d'où s'échappait une lourde mèche blonde, Alfred de Musset pouvait lire, devant la boutique d'Urbain Canel : Contes cVEspagyie et d'Italie...
Cependant Théophile Gautier qui, en 1830. écrivait quelques vers, tout en allant étudier d'après le modèle vivant à l'atelier de Rioult, hésitait encore à quitter la peinture pour la poésie, mais il était déjà romantique et romantique à tous crins.
Il fréquentait déjeunes artistes — à peu près oubliés à présent — et qui faisaient alors du bruit comme s'ils se fussent préparés à conquérir le monde.
Les réunions de ce petit cénacle étaient pittoresques.
Elles avaient lieu dans la chambre du plus fortuné d'entre eux. Un morceau de cuir de Cordoue, gaufré
d'or, indiquait
sur un coin du mur ce qu'aurait dû être la tapisserie d'un appartement romantique. Entre deux pots ébréchés, riait, lugubre, une tête de mort; et parmi les yatagans, les babjouches turques, les dagues de Tolède et les guitares, ou apercevait, du seuil, les Orientales de Victor Hugo.
La réunion se composait habituellement de Gérard de Nerval, de Jehan du Seigneur ( 1 i ,
(1) « Jehan du Seif^fneur — laissons à son nom de Jean cet h moyen âge qui le rendait si heureux et lui faisait croire qu'il portait le tablier d'Er\ein de Steinbach travaillant aux sculptures du Munster de
Strasbourg — était uu jeune homme d'une vingtaine d années environ, à peine majeur coup à sur, l'air doux, modeste et timide
Portrait de A. de ChAtillon.
(Cliché de Je sais tout.)
d'Augustus Mac-Keat, de Jules Vabre, de Philothée O'Neddy (chacun arrangeait un peu son nom pour lui donner plus de tournure), de Napoléon Tom, de J. Bouchardy, de Louis Boulanger, de Célestin Nanteuil, et enfin de Pétrus Borel lui-même...
« Il y a dans tout groupe une individualité pivotale autour de laquelle les autres s'implantent et gravitent comme un système de planètes autour de leur astre.
« Pétrus Borel était cet astre... Il était un peu plus âgé que nous, de taille moyenne, d'un galbe plein d'élégance, et fait pour porter le manteau couleur de muraille par les rues de Séville...
« S'il mettait son chapeau, il semblait se couvrir devant le roi comme un grand d'Espagne...
« Une barbe fine, soyeuse, touffue, parfumée au benjoin, soignée comme une barbe de sultan, encadrait de son ombre noire ce pâle et beau visage. Une barbe! Cela semble bien simple aujourd'hui, mais alors il n'y en avait que deux en France : la barbe d'Eugène Devéria et la barbe de Pétrus Borel !
« Il fallait pour les porter un courage, un sang-froid et un mépris de la foule vraiment héroïques! Entendez bien, non pas des favoris en côtelettes ou en nageoires, ni une mouche, ni une royale, mais une barbe pleine, entière, à tous crins; quelle horreur!...
« Grâce à sa barbe, à sa voix puissante et douce, à son
d'une vierge; il était de petite taille, mais robuste comme le sont généralement les sculpteurs habitués à lutter contre la matière. Il avait les cheveux châtain foncé qu'il portait séparés par deux raies sur les tempes et relevés en pointe au-dessus du front comme la flamme qui couronne les génies, ou le toupet caractéristique de Louis-Philippe. Cette coifiFure qui semblerait étrange aujourd'hui, dessinait un beau front blanc satiné de lumière, sous lequel brillaient deux prunelles d'un noir velouté, nageant dans le fluide bleu de l'enfance et d'une incomparable douceur. De légères moustaches, une fine royale donnaient de l'accent au masque, mais ce qui désolait du Seigneur, c'était l'extrême fraîcheur de son teint véritablement « pétri de lis et de roses », suivant la vieille formule classique... » (Th. Gautier, Histoire du Romantisme.)
costume, Pétrus Borel nous en imposait extrêmement... Nous le trouvions très fort, et nous pensions qu'il serait le grand homme spécial de la bande (1)... »
Hélas! Pétrus Borel, dont la gloire devait éclipser celle de Victor Hugo, publia les Rhapsodies, un volume devers bizarres et ridicules, et finit dans une sous-préfecture, comme ces étudiants à longs cheveux éplorés qu'on croit voués à la bohème, et qui, leurs examens passés, se font tondre et vont vivre la plus bourgeoise et la plus plate des existences, dans une petite ville, dans une maison de notaire dont le bon soleil provincial frappe, à la même heure du jour, les panonceaux.
Jules Vabre que l'on appelait « le compagnon miraculeux », rêva pendant toute sa vie d'une traduction définitive de Shakespeare qu'il n'écrivit jamais.
« ... Que faisait ce Jules Vabre, depuis si longtemps disparu?... Etait-ce un poète, un peintre, un statuaire, un musicien? Nous ne connaissons de lui ni pièce de vers, ni tableau, ni statue, ni sonate, — il était architecte, — il y en avait beaucoup dans l'armée à!Hernani aussi ennuyés des cinq ordres que nous pouvions l'être des trois unités.
« Il s'était fait une âme anglaise, un cerveau anglais, un extérieur anglais; il ne pensait qu'en anglais; il ne lisait plus les journaux de France, ni aucun livre dans sa langue maternelle. Les lettres d'outre-Manche restaient décachetées sur sa table. H ne voulait être troublé par rien dans ses préparatifs au voyage sur les terres inconnues de Shakespeare.
« C'est dans cet état d'esprit que nous le trouvâmes plusieurs années après, en 1843 ou 1844, dans une taverne de High-Holborn... Lui-même avait changé d'aspect. Sous l'acier anglais de Sheffield sa moustache blonde était tombée et il avait le menton aussi glabre qu'aucun des bourgeois méticuleux dont il se moquait jadis. La métamorphose était complète; nous avions devant les yeux un pur sujet britannique.
\) Th. Gautier, Histoire du Romantisme.
« En nous voyant, ses prunelles grises brillèrent, et il nous donna un shakehand si vigoureux qui si notre bras n'eût pas été solidement attaché à notre épaule, il lui fût resté à la main, et il se mit à nous parler avec un accent anglais si fort, que nous comprenions à peine ce qu'il disait. Il avait presque oublié sa langue maternelle (1). »
Joseph Bouchardy, complètement oublié, fut le Piranèse fou du drame.
« ... C'était une étrange figure que celle de Joseph Bouchardy. Il ne semblait pas né dans nos pâles climats, mais au bord de l'Indus ou du Gange, tant il était basané et fauve de ton. Quel soleil inconnu avait bruni son teint?... C'est ce que nous ne saurions dire. Il ne lui manquait que d'être vêtu d'une mousseline blanche, coiffé d'un turban de cachemire enroulé et de porter un anneau de diamants à la narine pour avoir l'air tout à fait du maharajahde Lahore. Il paraissait déguisé avec son habit bleu à boutons dorés, son gilet et son pantalon quadrillés de gris et de noir comme ces princes dépossédés de l'Inde anglaise qu'on voit errer sur le pavé de Londres d'un air mélancolique. Il avait les cheveux d'un noir bleu qui, en se mêlant vers les tempes au ton d'or de la peau, produisait des teintes verdâtres... On eût dit bien plutôt un disciple de Calidaça ou du roi Soudraka, le poète aux oreilles d'éléphant, qu'un élève enthousiaste de Victor Hugo.
« Il faisait des plans pour des drames imaginaires, traçait des épures de scènes, ajustait des charpentes, faisait des plantations de péripéties, s'enfermait dans des situations dont il jetait la clef par la fenêtre, se donnant pour tâche de sortir de là, ménageait des effets pendant trois actes afin de les faire éclater au moment précis, découpait des portes masquées dans les murs pour l'apparition du personnage attendu, et dans les planchers des trappes anglaises pour sa disparition (2)... »
(1) Th. Gautier, Histoire du Romantisme.
(2) ïh. Gautier, Ibid.
De Jehan du Seigneur on ne connaît que quelques médaillons, aujourd'hui introuvables. Célestin Nanteuil, qui devait faire oublier Rembrandt, grava quelques charmantes vignettes; le peintre Louis Boulanger, auteur de Mazeppa, de la Ronde du Sabbat et de la Saint-BartJhélemy, s'éteignit dans l'ombre, à Dijon, où il dirigeait l'école de dessin; Napol le Pyrénéen devint M. le pasteur protestant Napoléon Peyrat, et Gérard de Nerval eut la triste fin que l'on sait, et se pendit, une nuit d'hiver, aux bandeaux d'un soupirail, rue de la Vieille-Lanterne, fou, possédant à peine les deux sous qu'on exigeait dans l'asiie du nuit où il voulait s'abriter du vent glacé et de la neige. Celui-là du moins a laissé une œuvre qui compte et il n'est pas juste d'en faire l'égal de Pétrus Borel, de Napoléon Tom ou de Bouchardy.
La belle province du Valois revit avec son ciel léger, ses doux paysages, sa population aimable et ses coutumes agrestes et poétiques dans Sylvie.
Nous avons vu Gérard de Nerval recevant l'investiture sacrée de la main même du vieux Gœthe, et plus tard, il ne se contenta pas de distribuer aux écrivains et aux artistes de sa génération, à la veille de Hernani, des billets de théâtre que le jeune Victor Hugo avait authentiqués.
Il avait voyagé. Il avait rapporté d'Allemagne un journal de route et un drame : Léo Burckart ; il en avait rapporté aussi une chose terrible, puisque c'est à son retour qu'il ressentit les premières atteintes de la folie.
Maxuite Du Camp.
Il était revenu de l'Orient avec deux volumes si beaux que Théophile Gautier avait coutume de dire : « Ce n'est pas la peine d'aller en Egypte ni à Constantinople puisque Gérard en a parlé... »
Puis une vie bizarre qui échappe à ses biographes avait commencé.
Sans logement connu, travaillant sur une table de cabaret, aux Halles où il passait ses nuits, disparaissant brusquement et frappant à l'aube chez des amis qui l'adoraient et ne l'attendaient plus, Gérard de Nerval eut une existence effroyable jusqu'en 1855.
Le 20 janvier, Gautier était allé à la Revue de Paris causer avec Maxime Du Camp de son Capitaine Fracasse, lorsque Gérard entra. Le froid était terrible, cette année.
« II portait un habit noir si chétif que j'eus le frisson en le voyant, raconte Maxime Du Camp (1). Je lui dis : « Vous êtes bien peu vêtu pour affronter un froid pareil. » Il me répondit : « Mais non, j'ai deux chemises ; rien n'est plus chaud. »
« Gautier, que sa qualité de vieil ami de collège et de lettres autorisait à avoir plus de franc-parlerque moi, lui dit : « Il tombe des pleurésies et il souffle des angines; il y a ici des gens qui ont plusieurs paletots et qui seraient enchantés de t'en prêter un jusqu'à ton dernier jour. »
< Gérard répliqua : « Non, le froid est tonique ; les Lapons ne sont jamais malades... »
« Nous sortîmes tous les trois ; le temps était dur, la roue des voitures geignait, écrasant la neige. Gautier dit : « Gérard, viens dîner avec moi, je te ferai manger un risotto. »
« Gérard refusa; je lui dis : « Il fait bien froid ; j'ai une chambre pour vous à la maison. »
« Il tira de sa poche une pièce de vingt francs qu'on venait de lui donner, que je vois encore, — c'était un Louis XVIII habillé, de 1814, — et me répondit : « Merci,
(1) M. Du Camp, Souvenirs littéraires. Hachette et C", édit., 2 vol.
je n'ai besoin de rien, j'ai ma semaine. » Et redoutant notre insistance, il nous quitta.
« Je ne le revis que dans la salle intérieure de la Morgue, couché nu sous un couvercle de zinc... »
C'était la fin. Les ténèbres envahissaient cet esprit charmant, et une nuit que le vent balayait la neige, à peine vêtu, Gérard de Nerval alla frapper à la porte d'un asile où il avait souvent couché.
Cette maison sinistre et lépreuse a été démolie avec sa rue, la rue de la Vieille-Lanterne, à côté du Châtelet.
Il était trois heures du matin ; le malheureux frappa longtemps, personne ne lui répondit... Alors, il accrocha un lacet à un barreau de soupirail, et il se pendit.
Lorsqu'on le découvrit, ses pieds immobiles qui avaient pesé si peu sur la terre effleuraient la neige; car si quelqn'un fut insaisissable, déconcertant et léger, ce fut Gérard de Nerval.
« Quelquefois on l'apercevait au coin d'une rue, le chapeau à la main, dans une sorte d'extase, absent évidemment du lieu où il se trouvait, ses yeux étoiles de lueurs bleues, ses légers cheveux blonds déjà un peu éclaircis, faisant comme une fumée d'or sur son crâne de porcelaine...
« Quand nous le rencontrions ainsi absorbé, nous n'avions garde de l'aborder brusquement, de peur de le faire tomber du haut de son rêve comme un somnambule qu'on réveillerait en sursaut, se promenant les yeux fermés et profondément endormi sur le bord d'un toit. Nous nous placions dans son regard visuel et lui laissions le temps de revenir du fond de son rêve, attendant que son regard nous rencontrât de lui-même, et il rentrait bien vite, en apparence du moins, dans la vie réelle, par quelque mot amical ou spirituel... (1) »
Vagabond éternel, il eut un moment le désir de se fixer en Orient.
Comprenait-il que là seulement était sa vraie patrie,
(1) Th. Gautier, Histoire du Romantisme. E. Fasquelle, éditeur.
celle du soleil et des nomades, des chimères et des sphinx ?
Il passa, les yeux aux étoiles, et ce qu'il imagina et crut voir fut pour lui la réalité.
Un rayon de lune à travers les cèdres religieux du Liban ; pendant une halte nocturne dans une bourgade syrienne, le souvenir d'une chanson d'Ile-de-France que chantait Sylvie à Senlis; la rapide vision d'une fée qui se changeait soudain en libellule; des croyances occultes; un vertige sacré, voilà les biens merveilleux, voilà les seuls trésors dont il fut riche.
Il y a une magie dans son œuvre que rafraîchit un vent venu de loin, d'un pays inconnu et mystérieux, et si la Poésie est l'éternelle illusion, le souvenir ou la nostalgie d'un monde immatériel que l'on regrette ou vers lequel on aspire, nul peut-être ne fut plus purement poète que Gérard de Nerval.^
Malgré la folie et l'aventure, ses livres sont là : Le Vuyage en Orient, les Poésies, Léo Burchart, Aurélia, iSylvie, et cela seul importe.
Sa part a été bonne, puisqu'il a vécu avec ses visions, ses fantaisies et ses chimères, et c'est de lui qu'on pourrait dire avec le vieux Shakespeare « qu'il était fait de la même étoffe que ses Songes ».
Pourtant, Gérard de Nerval, malgré son talent, ne sera jamais aimé et compris, sans doute, que par des curieux de littérature; seul, parmi tous ses amis de la vingtième année, Théophile Gautier a gravé son nom, pour l'éternité, sur le mur de marbre.
N'importe, ces jeunes hommes de 1830 qui n'ont pas su réaliser avaient la foi et ils étaient beaux de jeunesse, d'idéalisme et d'enthousiasme.
Ils ne furent pas sans doute inutiles. Ils créèrent l'atmosphère autour des inspirés véritables et des grands travailleurs, et c'est pour cela qu'on doit les saluer au passage ainsi que des conscrits morts de fatigue, avant la bataille.
Obscurs volontaires de la révolution romantique, c'est i
tout juste si quelques curieux de littérature les connaissent encore, mais ils étaient beaux, et nous ne devons pas les tourner en ridicule, car leurs pourpoints de velours, leurs longues chevelures mérovingiennes, ces capes qui les faisaient ressembler à Lindor ou à Almaviva, ces barbes frisées d'émir abencérage, au temps de la garde nationale et des épiciers souverains, toute cette défroque un peu théâtrale leur allait à merveille et elle scandalisait les philistins admirateurs de Baour-Lormian et deJean-Pons-Guil-
laume Viennet. ^^- ^''"'*'"' « ^« P'-<=^iére J'Hernani.
Portrait-charge de Benjamin.
♦ ♦ (Cliché des Annales politiques et littéraires.)
En 1830, la famille Gautier habitait place Royale, et Pierre Gautier ne trouvait pas mauvais les enthousiames romantiques de son fils. Le soir, au salon, on lisait la préface de
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Cromioell qui était l'Évangile ou le Koran de la nouvelle école, et on admirait Victor Hugo qui naissait alors à la gloire et qui allait faire représenter Hernani.
Un jour, les poches de son paletot bourrées de livres, de son pas sautillant et léger, un pas de somnambule, Gérard de Nerval entra chez Gautier, venant l'enrôler pour le combat qui allait se livrer au Théâtre-Français.
« Il était chargé de recruter des jeunes gens pour cette soirée qui menaçait d'être si orageuse et soulevait à l'avance tant d'animosités. N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au passé?
« Il avait dans ses poches, plus encombrées de livres, de bouquins, de brochures, de carnets à prendre des notes, car il écrivait en marchant, que celles du Colline de la Vie de Bohême, une liasse de petits carrés de papier rouge timbrés d'une griffe mystérieuse inscrivant au coin du billet le mot espagnol : hierro, voulant dire fer. Cette devise, d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère d'Hernani,qui eût pu figurer sur son blason, signifiait aussi qu'il fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée.
« Nous ne croyons pas avoir éprouvé de joie plus vive en notre vie que lorsque Gérard, détachant du paquet six carrés de papier rouge, nous les tendit d'un air solennel, en nous recommandant de n'amener que des hommes sûrs (1)... »
Théophile Gautier n'avait pas encore eu le grand honneur d'être présenté à Victor Hugo, mais il était fier d'aller se battre pour lui (2).
Pareil aux gentilshommes de l'ancienne France qui,
(1) Th. Gautier, Histoire du Romantisme.
(2) Théophile Gautier connaissait-il déjà Victor Hugo? Non, si nous l'en croyons, mais voici un écho de journal publié à propos de son centenaire qui prouverait bien que les deux poètes s'étaient rencontrés avant ce jour.
« A l'occasion du centenaire de Gautier, dont c'était hier la date,
avant de charger ou de monter à l'assaut, se plaisaient, par une coquetterie dernière, à se parer de leurs plus beaux habits, de leurs rubans et de leurs dentelles, le jeune Gautier voulut un costume digne de la bataille littéraire qui allait se livrer, et il fit venir son tailleur, afin de lui commander un gilet rouge!
Laissons-le raconter lui-même cette mémorable entrevue :
« On a dit que nous savions beaucoup de mots, mais nous n'en connaissons pas, il faut l'avouer, qui puisse exprimer suffisamment l'air ahuri de notre tailleur (1) lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet.
Il demeura stupide,
aurait-il pu s'exclamer comme l'Hippoljte de Pradon en entendant l'aveu de Phèdre... Il nous crut fou, mais le
M. Léon Séché apporte des précisions à quelques petits points d'histoire romantique.
Quel était, à la première à'Hernani, l'état des relations de Gautier et de Hugo.' Gautier a prétendu, plus tard, n'être entré au Théâtre- Français ce soir-là qu'à titre de comparse et grâce au carton timbré du mot de passe espagnol Hierro, qu'il tenait de Gérard de Nerval. Or Gautier connaissait Hugo depuis le 27 juin 1829, ainsi que le prouvent les Mémoires manuscrits de Ulric Guttinger, que possède M. Léon Séché. C'est Gérard de Nerval qui fit les présentations. Cela était déjà connu. Seule, la date de l'événement demeurait incertaine. Elle ne l'est plus.
Mais quand s'étaient liés eux-mêmes Hugo et Gérard ? Un manuscrit jusqu'à ce jour ignoré, tout entier de la main de Gérard, est tombé récemment sous les yeux de M. Léon Séché. C'est un mélodrame en 3 actes et en 9 tableaux, tiré de Han d'Islande et portant le millésime 1829. M. Séché a raison de supposer que l'amitié de Hugo et de Gérard de Nerval eut pour origine, en 1828 ou en 1829, le désir manifesté par l'un d'adapter le roman de l'autre à la scène.
M. Léon Séché possède un troisième document qui résout par l'affirmative la question de savoir si Dumas collabora au drame de Gérard : Léo Burckart. C'est un billet ainsi conçu :
« Nous nous engageons, Gérard et moi, malgré la réception d'Anténor Joly, à ne pas exiger la représentation de la pièce intitulée : Léo Burckart.
« GÉRARD, Al. Dumas. »
(1) Le tailleur qui fit le gilet rouge s'appelait M. Gaulois.
respect l'empêchant de découvrir sa pensée, il se contenta d'objecter d'une voix timide :
« — Mais. Monsieur, ce n'est pas la mode.
« — Eh bien! ce sera la mode — quand nous l'aurons porté une fois — répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme.
« — Je ne connais pas cette coupe ; ceci rentre dans le costume de théâtre plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce.
« — Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné, coupé et faufilé nous-mêmes; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le dos comme le gilet des Saint-Simoniens — sans aucun symbolisme.
« — N'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi, mais j'en ferai à votre fantaisie ; et dans quelle étoffe doit ^s'exécuter ce précieux accoutrement?
« Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou vermillon de la Chine, que nous déployâines triomphalement sous les yeux du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction qui l'alarma pour notre raison.
« La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l'étoffe que nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants. Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre ton, car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention politique... »
La pourpre de ce gilet éclatait le soir (1) de la représentation sur un pantalon gris tendre qu'ornaient deux larges bandes de velours noir; un feutre à grands bords, pareil à celui que devait porter Paul Rubens et d'où ruisselait une toison de roi franc, complétait le costume de Théophile Gautier.
(1) Le 25 février 1830.
Il épouvanta les honnêtes bourgeoises des loges!
Le récit de la bataille d'Bernani est trop connu pour que nous le donnions ici.
Gautier et ses amis, que Philotée O'Neddy appelait : les brigands de la pensce, attendirent pendant près de sept heures, dans l'obscurité de la salle, et ils avaient emporté dans leurs poches des petits pains et des cervelas.
Le temps paraissait long aux jeunes rapins. Pour se distraire ils imitaient les cris des animaux; débitaient des songes tragiques ou récitaient les vers aimés du maître, les Djinns ou la Chayison des Pirates :
Nous emmenions en esclavage Cent chrétiens, pêcheurs de corail ; Nous recrutions pour le sérail Daus tous les moutiers du rivage.
En mer, les hardis écumeurs!
Nous allions de Fez à Catane...
Dans la galère capitane Nous étions quatre-vingts rameurs...
L'heure du spectacle sonna, on alluma la couronne de gaz du lustre, et les ennemis, les classiques et les romantiques s'aperçurent.
« L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle, il était temps que la toile se levât : on en serait peut-être venu aux mains avant la pièce. Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du xvi<= siècle, éclairée par une petite lampe, dona Josepha Duarte, vieille en noir, avec le corps de sa jupe cousu de jais à la mode d'Isabelle la Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un galant, attendu par sa maîtresse :
Serait-ce déjà lui ? — C'est bien à l'escalier Dérobé (1).
(1) Sept ans après la première représentation à Hernani, de vieux classiques se trouvaient mal à la seule pensée de cet enjambement,
« La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l'autre vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un spadassin de profession, un Saltabadil,un Scoronconcolo allant donner une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel (1). »
La victoire d'Heryiani au Théâtre-Français avait demandé une grande bravoure aux défenseurs de Victor Hugo. La bataille avait été une bataille d'escarmouches et d'embuscades. Les classiques révoltés, les partisans de Casimir Delavigne et de Scribe faisaient le siège de chaque
et Maxime Du Camp gardait le souvenir d'une orageuse classe de français où le nom de Victor Hugo avait été prononcé : « Un jour, les leçons de la classe prirent fin plus tôt que de coutume et une causerie s'établit entre nous et notre professeur de troisième, petit homme à figure longue, à cheveux jaunes et de caractère très doux qui s'appelait Taranne. On avait parlé de différents poètes, lorsqu'un de nos camarades dit : « Et Victor Hugo ? » — Ce petit homme si plein de mansuétude devint écarlate, et, frappant sur sa chaire, il s'écria: « Ne prononcez pas le nom de votre M. Hugo, c'est un malfaiteur! » 11 y eut un murmure. Le professeur reprit avec emportement : « Oui, un malfaiteur, je ne m'en dédie pas. C'est une honte pour notre nation de supporter des folies pareilles: que dis-je, des folies ? des crimes. L'homme qui a commis ce vers mérite les galères. C'est une insulte à la probité littéraire de la France! Et ceci, — ceci que j'oubliais, — écoutez :
Oq frappe à l'escalier Dérobé I
Dérobé ! Dérobé ! rejeté à l'autre vers ! Ces messieurs appellent cela des enjambements : ce sont des écartèlements qu'ils devraient dire ! » Un écolier cita le fameux vers des Géorgiques :
Vox quoque per lucos vulgo exaudita sileiites In gens !
M. Taranne se voila le visage de désespoir et d'horreur: « Ninsultez pas Virgile! Le rejet que vous rappelez est un trait de génie; celui de votre M. Hugo est — il chercha le mot et finit par dire à voix basse — est une mauvaise action. » Puis il ajouta : • Laissons cette conversation, ça fait trop de mal. « (Maxime Du Camp, Souvenirs liltéraires. Hachette et C'% éditeurs.)
(1) Th. Gautier, Op. cit.
vers, s'emparaient des hémistiches hardis qu'il fallait reprendre, et on se battit pendant trois soirs autour de ceci:
Est-il minuit? — Minuit bientôt...
Les jeunes brigands de la pensée firent reculer les vieilles perruques, et Théophile Gautier, pensant qu'il s'était assez vaillamment comporté pour être présenté au général en chef, pria Gérard de Nerval de le conduire chez Hugo.
Ce dernier habitait alors rue Jean-Goujon; le propriétaire de la maison qu'il occupait auparavant, au fond d'un jardin (1), ayant été obligé de lui donner congé, à cause des visiteurs trop nombreux qui venaient le voir, après Eernani.
Gautier, le flamboyant Théo qui eût été capable de manger de l'académicien, de faire subir, sans sourciller, la question extraordinaire à un honnête membre de l'Institut et d'épuiser sur un bon bourgeois classique tous les raffinements de l'inquisition espagnole ou de la torture chinoise, Gautier monta l'escalier de Hugo, pâle d'émotion et la gorge sèche.
Arrivé à la dernière marche, sur le palier, il dut s'asseoir.
A ce moment, une porte s'ouvrit et Victor Hugo apparut! n était habillé pour la promenade et il avait du linge ! Horreur ! le Dieu, le maître de ces bandes échevelées, le poète pour qui se seraient fait tuer tous ces rapins aux pourpoints de velours, les jeunes gens drapés dans des capes castillanes, Victor Hugo portait une redingote, un pantalon gris et un col de chemise rabattu. Sa face pâle était aussi soigneusement rasée que celle d'un bourgeois qui va marier sa fille unique; il n'était pas livide et il se portait bien !
Gautier était tellement ému que cela ne le surprit guère, n s'attendait pourtant à voir Victor Hugo revêtu
(1) Rue Notre-Dame-des-Champa.
du camail écarlate de Dante Alighieri ou du pourpoint de satin à crevés oranges de Pierre de Ronsard.
« ... Comme Esther devant Assuérus, raconte-t-il luimême, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne put, comme lesatrape vers la belle juive, étendre vers nous, pour nous rassurer, son long sceptre d'or, pour la raison qu'il n'avait pas de sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il sourit, mais ne parut pas surpris, ayant l'habitude de rencontrer journellement, sur son passage, de petits poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants. Il nous releva de la manière la plus courtoise, car il fut toujours d'une exquise politesse, et. renonçant à sa promenade, il rentra avec nous dans son cabinet.
« Henri Heine raconte que, s'étant proposé de voir le grand Gœthe, il avait longtemps préparé dans sa tête les superbes discours qu'il lui tiendrait, mais, qu'arrivé devant lui, il n'avait rien trouvé à lui dire sinon « que les pruniers qui sont sur la route d'Iéna à Weimar portent des prunes excellentes contre la soif » ; ce qui avait fait sourire doucement le Jupiter-Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement et froidement tourné.
« Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme, quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la première fois... (1) »
Grâce à Gérard de Nerval et à Pétrus Borel, Gautier se remit peu à peu, et put prendre part à la conversation.
Il y fut sans doute brillant, — nous verrons plus loin qu'il fut le plus merveilleux, le plus prodigieux des causeurs, — Victor Hugo dut être aimable, car il était, lorsqu'il le voulait, d'une séduction infinie, et le miracle s'accomplit.
La Muse de la peinture n'avait plus qu'à prendre le deuil, Théophile Gautier était désormais poète...
(1) Th. Gautier, Histoire du Romantisme.
(^»uatre ou cinq mois après cette entrevue, parut, chez I (liteur Charles Mary (1) un petit livre dont la famille de iuteur avait fait tous les frais, et on put lire sur sa cou-
Victor Hugo en 18'2'J.
Portrait de Devéria.
verture rose : Poésies de Théophile Gautier, lorsqu'un commis de librairie eut ôté les volets de la boutique, ce matin de juillet 1830.
(1) Passage des Panoramas.
Malheureusement pour le poète et pour son livre à couverture rose, le ministère Polignac publia le même jour, dans le Moniteur, ces ordonnances qui causèrent la révolution de Juillet.
Le vent qui faisait claquer les drapeaux rouges était peu favorable à la poésie. L'émeute, cette grande fille populaire au chignon de travers et à la gorge houleuse dans un corsage sanglant dont les trous laissent voir une peau splendide de lionne, parcourut la capitale en battant du tambour.
Le peuple en armes la suivit ; les pavés des barricades se dressèrent; des feux de salve balayèrent les rues; Charles X monta dans la vieille berline qui emporte les rois vers l'exil ; le prudent libraire Ch. Mary fît remettre les volets à sa devanture, et les Poésies de Théophile Gautier demeurèrent dans l'ombre de la boutique, tandis que les citoyens se faisaient tuer sur le trottoir au nom de cette liberté qui en a vu bien d'autres et que Charles X et Polignac avaient essayé de violer.
Le Doyenné. — Les Jeunes-France.
ALBERTUS, publié en 1832, n'eut pas le sort obscur des premières Poésies et attira l'attention sur Théophile Gautier qui préparait une série de petits romans goguenards : les Jeunes-France.
Eugène Renduel, le bon libraire cher à tous les romantiques et dont les éditions, à présent fort rares, se vendent leur pesant d'or, mit en vente le volume en 1833.
L'ouvrage scandalisales bourgeois ^ au menton glabre », et cependant les Jeunes-France sont, à n'en pas douter, une satire de ces jeunes hommes truculents qui affectaient un si profond dédain de leur époque, et qui croyaient pouvoir porter en plein xix« siècle des pourpoints lacés et des souliers à la poulaine.
Au lendemain des journées de juillet 1830, les purs romantiques de l'intransigeant parti moyen âge, ceux qui étaient « mâchicoulis et rien que mâchicoulis », avaient presque renié Victor Hugo qui célébrait les morts des Trois Glorieuses et qui déjà, dès mai 1830, avait écrit 'ces vers prophétiques :
Ecoutez, écoutez à l'horizon immense Ce bruit qui, parfois tombe, et soudain recommence, Ce murmure confus, ce sourd frémissement Qui roule et qui s'accroît de moment en moment. C'est le peuple qui vient, c'est la haute marée Qui monte incessamment par son astre attirée. Chaque siècle, à son tour, qu'il soit d'or ou de fer. Dévoré comme un cap sur qui monte la mer.
Avec ses lois, ses mœurs, les monuments qu'il fonde,
Yains obstacles qui lont à peine écumer londe,
Avec tout ce qu'on vit et qu'on ne verra plus,
Disparait sous ce flot qui n'a pas de reflux !
Le sol toujours s'en va, le (lot toujours s'élève.
Malheur à qui le soir s'attarde sur la grève.
Et ne demande pas au pêcheur qui s'enfuit
D'où vient qu'à l'horizon on entend ce grand bruit !
Rois, hàtez-vous ! Rentrez dans le siècle où nous sommes.
Quittez l'ancien rivage ! — A cette mer des hommes
Faites place, ou voyez si vous voulez périr
Sur le siècle passé que son flot doit couvrir !...
Emile et Antony Deschamps, Jules de Rességuier, Gaspar de Pons, Ulrjc Guttinguer, d'autres encore, royalistes et chrétiens qui voyaient monter avec angoisse la grande marée populaire, avaient pris ce nom de Jetaies- France qui devait les distinguer de leurs anciens compagnons. Mais Théophile Gautier n'a voulu rire, dans sa série de romans goguenards, qu'aux dépens des faux artistes sans talent qui, à l'ombre de cette étiquette, menaient une vie libre et fantaisiste, et qui étaient Jeunes-France à vingt ans comme on fut plus tard lion, gonmieux ou petit crevé (1).
(1) Léon Gozlan publia dans le Fiijaro une série d'articles fantaisistes sur les Jeunes -France :
«... Le Jeune-France est assez bien reçu dans les salons. Ordinairement il a un habit noir, boutonné de l'épigastre aux carotides maxillaires ; collet flasque, cravate flasque, figure flasque ; le tout, pâle, sale et opaque. 11 a le pantalon brisé sur la botte, et la botte ordinairement crevée ou couverte de poussière. Il vient de loin, de bien loin, de la verte colline ou du chemin poudreux. Avec cela, le Jeune-France doit avoir l'air courbé par l'orage ; il est voûté comme une ogive de l'Orient venue : son cou et son dos forment une vive arête. Appuyé sur le manteau d'une cheminée, il ressemble à une salamandre, à une cariatide, à un magot; c'est le feu, c'est la pierre, c'est un Chinois.
'.( Le Jeune-France est gai, mais d'une gaité putride. Dans la journée, il a vu les tiatacombes, le Pcrc-Lachaise et la Chambre des Pairs ; il devise sur Montfaucon et le cabinet d'analomie ; aux jeunes dames il montre un os, et leur dit ; « Vous en avez autant sous vos gazes et vos mousselines. Ainsi vous marchez toujours en
Il était facile de devenir un Jeune-France parfait avec un peu d'application, et Gautier en a laissé la recette.
Il prend un bon jeune homme quelconque; bien entendu, son père est épicier ou drapier et sergent dans la garde nationale. Rien ne le distingue de la masse des bons jeune« hommes de son temps. Il n'est ni beau, ni laid, il n'est ni élégant, ni débraillé, le col de sa chemise est pareil à celui que porte son garde national de père; ses souliers sont bien cirés ; il a une montre que sa mère lui offrit lorsqu'il eut fait sa première communion, et il a été au collège un élève tranquille et appliqué.
Il respecte les bustes et \es perruques; il pense que Boileau est un poète
Charge de la Croix de Berni.
(Clii'hé des Annales politiques et littéraires.)
compagnie d'un squelette, vous avez la mort sous vos jupes: voyons la mort! » '
(( Le Jeune-France aime donc la musique, et boit du punch, et se grise : c'est le genre.
« Oh ! combien la réalité de cette vie'est profonde, et sombre, et salée ! comme la mer! Bois, jeune homme, bois toujours, bois! jusqu'à la lie, jusqu'aux citrons, jusqu'à la muscade. On porte le Jeune- France chez lui.
« Et si dans la nuit il s'éveille, il écrit aux rayons de la lune, il peint à la lueur des étoiles ; et il peint comme ça lui vient, lui : comme le chaos, chaos sublime, croûte phénoménale; type pri-
parce qu'on le lui a enseigné; il n'a jamais mis en doute l'invulnérabilité d'Achille, et il croit, dur comme fer, aux Jésuites et au Constitutionnel. Il est chaste comme Hippolyte, pudique comme Joseph, et il n'a jamais eu affaire, ni aux usuriers, ni aux huissiers. C'est une perle d'un éclat un peu terne, mais c'est une perle.
Il s'appelle Daniel Jovard, et il écrit des vers qu'il souhaite aussi plats, aussi ratisses et aussi incolores que ceux des maîtres qu'il admire : Boileau, Viennet et Baour :
Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire! Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre; O muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon, Daignez guider mes pas dans le sacré vallon î^ Soutenez mon essor, faites couler ma veine, Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hippocrène, Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts, Occuper les échos à redire mes vers (1).
Un soir, il va au Théâtre-Français pour « se for^ner le goût et s'épurer la diction », et il rencontre un ami de collège, Jeune-France, dandy et fashionable accompli qui daigne l'initier :
« En quelques phrases il lui dévoila tous les arcanes, et le fit passer derrière la toile dès la première séance; il lui apprit à avoir un air moyen âge; il lui révéla le sens intime de l'argot en usage cette semaine-là; il lui dit ce
mitif, égyptien, pyramidal, mastodonte; c'est grand, c'est laque, c'est ocre, c'est bistre, c'est une grande route de couleurs natives, minérales, désordonnées. El si Dieu l'a fait écrivain, il commence toutes ses phrases par c'est, par le pronom démonstratif et le verbe substantif être, ce qui constitue le grand écrivain...
« Deux sous pour voir un géant patagon, un nain du Spitzberg; quatre sous pour examiner l'Albinos, le serpent Boa ; rien pour voir les Jeunes -France. On peut les trouver le matin à Tortoni, le jour dans la rue, le soir aux premières représentations romantiques. On peut en approcher sans crainte : le Jeune-France ne mord pas. Examinez, messieurs, mesdames! »
(1) Th. Gauthier, Daniel Jovard ou la conversion d'un classique.
que c'était que ficelle, chic, galbe, art, artiste et artistique; il lui apprit ce que voulait dire cartonné, égayé, damné; il lui ouvrit un vaste répertoire de formules admiratives et réprobatives : phosphorescent, transcendantal, pyramidal, stupéfiant, foudroyant, annihilant, et mille autres qu'il serait fastidieux de rapporter ici ; il lui fît voir l'échelle ascendante de l'esprit humain ; comment à vingt ans l'on était Jeune-France, beau jeune mélancolique jusqu'à vingt-cinq ans, et Ghilde-Harold de vingtcinq à vingt-huit, pourvu que l'on eût été à Saint-Denis ou à Saint-Cloud ; comment ensuite l'on ne comptait plus, et que l'on arrivait par la filière d'épithètes qui suivent : ci-devant, faux-toupet, aile de pigeon, perruque, étrusque, mâchoire, ganache, au dernier degré de la décrépitude, à l'épithète la plus infamante : académicien et membre de l'Institut.., Tout cela dans une seule leçon !...
« Il lui indiqua plusieurs recettes et ficelles pour différents styles. Il lui apprit à faire du rêveur, de l'intime, de l'artiste, du dantesque, du fatal... Le rêveur avec une nacelle, unrlac, un saule, une harpe, une femme attaquée de consomption et quelques versets de la Bible; l'intime, avec une savate, un pot de chambre, un mur, un carreau cassé, avec son befsteack brûlé ou toute autre déception morale aussi douloureuse; l'artiste, en ouvrant au hasard le premier catalogue venu, en y prenant des noms de peintres en i ou en o, et par-dessus tout, en appelant Titien, Tiziano, et Véronèse, Paolo Cagliari; le dantesque, au moyen de l'emploi fréquent de donc, de si, de or;... le fatal, en fourrant à toutes les lignes, ah! oh! anathème ! malédiction! enfer! ainsi de suite, jusqu'à extinction de chaleur naturelle (1)... »
Daniel Jovard est un bon élève. Il agrandit son front en rasant ses cheveux, et il laisse croître sa barbe. Il fume, coupe les cols de ses chemises, brûle les classiques dans la cheminée de sa chambre, et fait des vers qu'il signe d'un nom barbare tout bourré de k et de lo.
(1) Th. Gautier, Ibid.
Lyre et Délire, Apollon et Vallon ne riment plus ensemble; et ce n'est plus de l'eau d'argent de l'Hippocrène que sa chaste Muse est altérée. Voici les vers qu'il hurle après sa conversion :
Par l'Enfer! Je me sens un immense désir De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.
Son tailleur aidant DanielJovard est en passe de devenir célèbre. Il jure par les tripes de Luther, il dit naze-decabre, pasque dieu, Saint-Goguelu, la maulubec me trousse, par le sambreguoi! thubœuf et vertu-bœuf! Il n'admet que les livres imprimés en caractères gothiques; il cite Parthénopeux de Blois et le Saint-Graal; il boit de l'hydromel à vingt-cinq sous la bouteille, et lui qui déclamait le récit de Théramène après avoir chanté Fleuve du Tage ou Femme sensible, il ne sait plus que cette complainte des Suisses à la bataille deMarignan, que fredonnait Elias Wildmanstadius, l'homme moyen âge :
Tout est verlore,
La tintelore,
Tout est frelore, bei Gott !
C'est de ces héros que Théophile Gautier se fit l'historiographe goguenard.
Léon Gozlan publia aussi dans le Figaro le portrait de la dame Jeune-France :
« La dame Jeune-France Siles dents azurées, les cheveux bloads ou cendrés, l'œil transparent, la moustache. On mesure son âge proportionnel de quatorze à trente ; toutefois, il y a des Jeune-France précoces qui ont fait leur fantastique à douze ans ; il y en a de caduques qui parlent des baisers d'Ariel à quarante-cinq, et qui mâchent de la pâte balsamique. On se fait appeler Adda ou Sapho, et l'on met du fard. »
La toilette delà dame Jeune- France doit être négligée.
« Chapeau de paille, tremblant comme la feuille [du
palmier, noué par un ruban fané. Pâle et rose à la fois, sa collerette pleure sur son cachemire, son cachemire pleure sur sa robe, sa robe sur ses jambes ; elle pleure sur le tout...
« Son brascherchetoujoursunelyre, son pied une feuille sèche, son œil un oiseau dans l'espace ou un homme. L'homme, c'est l'ange tombé; c'est le Satan de Milton et de Klopstock... Sieds-toi près d'elle, Jeune-France mâle, prends ses mains dans ta main, ses deux pieds dans tes pieds; mords-ladetes regards, mais garde-toi d'un défaut impardonnable; aie de la barbe, c'est bien; beaucoup de barbe, cela ne nuit pas; sois sale, c'est le génie; sois obscur, ton front porte un orage; mais que je te dise; il y eut une Jeune-France qui aimait beaucoup un Jeune- France; un jour elle lui dit : « Vous avez de la barbe et un cœur haut, seigneur, je ne vous aime plus : vous prenez du ventre. » Qui n'a vu au salon les demoiselles Jeune- France, vitrifiées d'admiration devant les nébuleux chefsd'œuvre de l'école?
« Comme c'est chaos, disaient-elles: comme c'est vent, poussière, damnation ! Il y a là de l'avenir et du sans bornes. Soutenez-moi, le sublimetue. — Votre flacon!...»
« C'est fantastique, bon ange, dit un France à une France; c'est macabre, mon Ituriel. Aimes-tu pas la danse macabre? »
« Le moment solennel arrive; le piano se déploie. Alors les mères Jeune-France se dilatent, se dissolvent, à voir leurs filles dire les goules, les gnomes, les salamandres, les sylphes, et autres choses de cette nature.
< Enfin la soirée est terminée; le lustre s'éteint; on va partir... Et tout ceci est une comédie : en sortant la dame Jeune-France mange du bœuf rôti ; le Jeune-France va fumer à sa croisée. »
Passant à l'appartement du Jeune-France, Léon Gozlan y trouve : « Le sac d'un grenadier delà garde royale, tué dans les Trois Journées. Ne touchez pas à ceci, c'est un poignard empoisonné. N'approchez pas : il y a une trappe à loup, sur le modèle de celle du château d'Amboise.
Eloignez-vous, ceci est une catapulte. Prenez garde, voici du pohonhupas qui donne la mort à quatre pas; vous en êtes à trois... Voici la lettre qui a annoncé la première le choléra-morbus en France. En voici une arrivée, ce matin, par la poste de Tripoli; six cent pestiférés l'ont touchée... »
Théophile Gautier, dans son livre, met sur la seule table d'un Jeune-France « une babouche turque, une pantoufle de marquise, un yatagan, un missel, un Arétin, du papel espanol para cigaritos, des billets d'amour, une dague de Tolède, un verre à boire du vin de Champagne, une épée à coquille, des priapées de Clodion, une petite idole égyptienne, un paon empaillé, une résille de muletier, une palette, une guitare, etc.. »
Théophile Gautier habitait toujours avec les siens, place Royale, et depuis quelque temps il avait pour voisin Victor Hugo lui-même qui était logé là comme un grand seigneur du temps de Marion de Lorme.
On était à l'âge d'or du bibelot, des soies fastueuses et des vieux meubles, et moyennant quelques louis on pouvait se procurer un dais de trône ayant appartenu à M™e de Maintenon, ou des tapisseries de haute lice qui sont aujourd'hui accessibles aux seuls milliardaires américains. La demeure de Victor Hugo, chef de l'école romantique, était donc pareille à la maison d'un baron de Walter Scott ou à celle d'un duc du xvie siècle.
Vieux damas de soie à ramages, chandeliers d'or, miroirs de Venise, cuirs cordouans, armes damasquinées, lits royaux, hauts sièges à baldaquins, ornaient les salles où l'auteur des Orientales recevait la foule des poètes, ses vassaux.
Théodore de Banville qui allait visiter le Maître, en tremblant, avait gardé un éblouissement de ses réceptions dans cet appartement splendide :
< Quel enchantement, ces soirées de la place Royale!
Dans le salon du fond, autour d'un énorme parterre de fleurs, étaient assises les femmes jeunes, belles, souriantes, magnifiquement parées, heureuses d'être chez le grand poète, et là M™«^ Victor Hugo faisait les honneurs avec sa grâce souveraine.
« Puis venait le grand salon où se pressait toute une foule d'hommes et de femmes, parmi laquelle on n'eût pas trouvé un seul être banal et quelconque et dont le décor splendide était bien le cadre qu'il fallait à de pareilles fêtes... (1). »
Théophile Gautier, qui n'avait que l'escalier à monter pour être chez Hugo, était de toutes les soirées, et lorsqu'il y avait trop de monde dans les salons, il s'en allait fumer un cigare dans la cour, ou plus exactement sur la place pleine d'arbres et de fleurs, la vieille place historique où les seigneurs venaient se couper cérémonieusement la gorge.
Là, Gautier et ses amis, avec leurs manteaux castillans et leurs longs cheveux qui ressemblaient à de belles perruques bouclées, avaient l'air d'être des rêveurs du temps de Louis XIII, et lorsqu'une bourgeoise du quartier, en châle et en crinoline, passait sous les arceaux frottés de lune, on pouvait croire que Marion de Lorme vivait encore et qu'une jolie dame allait la voir en revenant d'un souper ou d'un bal.
Le bon Théo, comme on l'appelait, était vis-à-vis de Victor Hugo sur un pied de familiarité éblouie, et Arsène Houssaye, que Gautier conduisit lui-même chez le Maître, raconte ceci, dans ses Confessions :
<c ... L'homme me parut si grand que je ne vis autour de lui que des infiniment petits, Théo lui-même qui s'humiliait dans la poussière du soleil.
« Ma présentation fut quasi comique, car Théo qui s'étudiait à une phraséologie personnelle ne disait rien comme un autre : « 0 grand Victor Hugo, je vous présente un poète de nos amis qui est du pays de Jean Racine,
(1) Th. de Banville, Mes Souvenirs. E. Fasquelle, éditeur.
mais il ne faut pas lui en vouloir. — Ah! dit Victor Hugo, si Jean Racine n'avait pas fait de tragédies, quel grand homme pour la France, car lui aussi se drapait du manteau des dieux! »
« Je trouvai que le grand poète était logé comme un prince; mais je fis remarquer à Théo qu'on soupait bien peu chez lui. A peine si on servait une tasse de thé aux privilégiés... »
Il ne faudrait peut-être pas prendre à la lettre les boutades de Huuo; c'était l'époque où il traitait Racine de polisson tandis que l'irrévérencieux et turbulent Théo appelait pieu l'auteur de Bérénice et d'AtJtalie.
C'était aussi l'époque où Théophile Gautier conçut l'idée de Mademoiselle de Maupin.
Sa mère le choyait, et son père ne se souvenait de la toute-puissance du paler familias que pour l'obliger au travail: il l'enfermait quelquefois, à clef, dans sa chambre, et Théo était ainsi forcé d'écrire quelquespages de la Maupin, comme on disait dans la famille.
« Le poète qui vivait en lion et en fashionable aimait beaucoup mieux rimer des sonnets galants aux belles amoureuses, et promener sur les boulevards des gilets transcendants et des pantalons mirifiques, que d'aller s'enfermer devant une lampe à noircir des feuilles de papier. Aussi quand il rentrait à la maison, son père le mettait-il sous clef et lui imposait sa tâche... Quelquefois Théophile se résignait, souvent il descendait par la fenêtre. D'autres fois c'était sa mère qui venait lui ouvrir en cachette, toujours craintive et ayant peur que son fils ne se fatiguât, à tant travailler... (1). »
Il ne faudrait pas s'imaginer à cause de cette séquestration que Théophile Gautier connût au milieu des siens la tyrannie qui a contrarié et étouffé plus d'un artiste. Tous étaient en admiration devant ce grand fils chevelu comme un lion et beau comme un aède grec qui commençait à être célèbre, et lorsque Pierre Gautier, son père,
(1) E. Bergeiat, Théophile Gautier.
fut obligé d'accepter pour vivre la direction de l'octroi et que toute la famille se fut installée à la barrière des Bonshommes, personne ne trouva mauvais que Théo allât planter sa tente rue du Doyenné.
Il loua là un pied-à-terre de deux cent cinquante francs par an, qu'il meubla sommairement. On n'y voyait guère que quelques tables, des divans et des coussins, tout ce qu'il fallait pour rêver, car Gautier, qui vécut toujours comme un sultan exilé de Stamboul ou d'Ispahan, avait l'habitude de s'asseoir à la turque et d'écrire allongé sur un tapis, ses babouches jaunes à la dérive.
De temps en temps, il allait passer deux ou trois jours à Passy, dans sa famille.
Vis-à-vis de cet appartement qu'il avait loué, habitait Camille Rogier dont le salon, qui devait par la suite devenir légendaire, était le rendez-vous de la bohème littéraire.
Camille Rogier était riche à côté de ses amis. Il illustrait les Contes d'Hoffmann et il se plaisait à porter, chez lui, des costumes somptueux de velours nacarat. Comme il était le plus âgé de la bande, il possédait, seul, une magnifique barbe rousse. Arsène Houssaye, qui avait rencontré Gautier pour la première fois au Salon de 1833, a laissé une peinture de cette originale maison du Doyenné.
« Je venais dans la journée passer une heure au milieu de tout ce monde flamboyant, émerveillé de voir dépenser tant d'esprit, argent comptant. Un soir, Camille Rogier nous avait offert le thé dans un adorable jeu japonais ; nous babillâmes tant et si bien que l'aurore allait émerger à l'Orient quand nous pensâmes à nous en aller, Ourliac, Beauvoir et moi, qui n'étions pas de la maison : « J'ai bien une chambre d'ami, dit Rogier, mais je n'en ai pas trois. » J'étais le plus paresseux, j'allai me jeter sur le lit de l'hospitalité. Je m'éveillai si tard dans la journée que Rogier me dit en souriant : « Ce n'est pas la peine de vous en aller, puisque nous dînons ensemble. » Le soir venu, ce fut la même causerie. Quand Théo créait un paradoxe, il ne s'arrêtait pas à mi-chemin ; quand Ourliac
improvisait une de ses comédies, il fallait attendre le dénouement; quand Beauvoir éclatait dans ses lazzis, on ne songeait pas à mettre un point.
« Le lendemain du second jour, j'envoyai prendre mon lit de camp rue Vivienne pour vivre en si bonne compagnie. C'était d'ailleurs sur la prière renouvelée de Théo et de Gérard comme de Rogier...
« On n'a jamais vécu d'une amitié plus franche et plus gaie; tous les jours, vraie fête pour le cœur et pour l'esprit. C'était en chantant comme de gais compagnons qu'on se mettait à l'œuvre, Théo à Mademoiselle de Maupin, Gérard à la Reine de Saba, Ourliac à Suzanne, moi à la Pécheresse.
a Dans le grand salon, il y avait de la place pour tout le monde. L'un écrivait au coin du feu, l'autre rimait dans un hamac; Théo, tout en caressant les chats, calligraphiait d'admirables chapitres, couché sur le ventre...
« Ce n'était pas tout : Gavarni, qui publiait alors je ne sais quel journal démodes avec la protection de M""» d'Abrantès, venait crayonner avec Rogier, quandil n'était pas occupé à faire le beau, lui qui n'était pas beau. Il contrastait singulièrement avec Théo, car si Gavarni ressemblait à une gravure de modes, Théo ressemblait à un Basque venu tout chevelu des forêts et des montagnes, non pas toujours avec le gilet rouge légendaire, mais avec une vareuse écarlate... (1). »
La Fortune, cette belle femme nue qui se tient sur une roue, et qui, pareille à Jupiter, se plaît à se métamorphoser en or monnayé et à pleuvoir sous cette forme dans la poche de ses amants, n'avait cependant pas choisi à cette époque le gousset du gilet rouge qu'arborait Théo. Le père Gautier qui, très légitimiste, avait joué à la hausse sur les Ordonnances, en 1830, avait vu ses titres de rente emportés par le vent républicain des glorieuses de Juillet et il était à présent « chef des gabelous », comme le disait irrespectueusement son fils.
(1) Arsène Houssaye, Le» Confessions.
Tout ce que pouvait faire l'excellente M™» Gautier, c'était d'apporter de temps en temps au Doyenné un panier dans lequel deux côtelettes crues reposaient sur une bouteille de bouillon.
Albertus ne s'était pas vendu ; les Jeunes-France euxmêmes, qui avaient fait beaucoup de bruit dans le monde qui lit mais n'achète pas les livres, avaient peu rapporté à leur auteur qui était obligé d'écrire pour vingt-cinq francs l'une ces belles études : les Victimes de Boileau, réunies plus tard sous ce titre : Les Grotesques.
Ces études s'appelaient aussi : Exhumations littéraires, si nous en croyons le traité que Théophile Gautier signa avec Charles Malo qui dirigeait alors la France littéraire.
Ces étranges figures falotes et presqucs effacées, ces petits poètes maudits du xvii« siècle dont les professeurs de rhétorique ne s'occupent jamais parce que le législateur du Parnasse, Boilcau-Despréaux, les a tués au coin d'un vers, devaient séduire l'amoureux de pittoresque qu'était Gautier.
A côté des grands auteurs classiques, dans ce siècle architectural que fut le xviie siècle, Gautier voulut rendre à ces Grotesques dont il écrivait l'histoire picaresque et douloureuse, la place qu'ils méritaient.
Certains devaient avoir toute son admiration : Saint- Amant n'avait-il point compris le premier la poésie de la mer à une époque qui faisait si peu de cas de la nature que Fénelon ayant à décrire un site agreste ne trouvait à dire que ceci : « Un paysage fait à souhait pour le plaisir, des yeux»? Scarron n'avait-il point parlé que de luimême dans un siècle où il était de bon ton de s'effacer, d'être impersonnel si l'on voulait passer pour un honnête homme ?
Certainement, Gautier qui, comme nous le verrons plus loin, jugeait sans bienveillance, et avec une prodigieuse verdeur de langage, les grands écrivains consacrés du temps de Louis XIV, était plein de sympathie pour ces Grotesques méconnus, et il prenait plaisir à chercher des
perles dans leur fatras, comme il le disait lui-même au début de son François Villon :
« Ce n'est guère que dans le fumier que se trouvent les perles, témoin Ennius. Pour moi, je préférerais les perles du vieux Romain à tout l'or de Virgile... Je trouve un
Vif.
Portrait de Célestin Nanteuil.
singulier plaisir à déterrer un beau vers dans un poèt méconnu; il me semble que sa pauvre ombre doit être consolée et se réjouir de voir sa pensée enfin comprise; c'est une réhabilitation que je fais, c'est une justice que je rends; et si quelquefois mes éloges peuvent paraître exagérés à certains de mes lecteurs, qu'ils se souviennent
que je les loue pour tous ceux qui les ont injuriés outre mesure, et que les mépris immérités provoquent et justifient les panégyriques excessifs... »
Lui qui savait tout et qui en arrivait peu à peu à cette sûreté de jugement déconcertante, il se rendait compte déjà que ces Grotesques, ces réfractaires du temps de Racine et de Boileau, étaient peut-être les vrais ancêtres du romantisme, les premiers introducteurs de la poésie lyrique et pittoresque dans les lettres françaises du xvii« siècle.
Comme les romantiques, ils s'étaient aperçus que la haute conception architecturale des classiques n'était pas tout, et qu'à côté de cette noble ordonnance, sévère et froide, on pouvait faire une place importante à la peinture et à la musique et les faire entrer à leur tour dans la littérature.
La colonnade du Louvre est évidemment fort imposante et belle, mais elle n'est qu'un aspect de l'architecture, et Théophile de Viau, Saint- Amant et Scarron existent comme Racine et la Fontaine.
Gautier publiait aussi des critiques d'art dans le Voleur, un petit journal que venait de fonder Emile de Girardin et qui ne payait pas.
La vie était pourtant aimable et on ne s'ennuyait guère, dans cette maison du Doyenné, décorée par ses locataires.
Gérard de Nerval, dans sa Bohètne galante, a laissé un tableau de ces jours heureux :
« ... Le vieux salon du Doyenné, restauré par les soins de tant de peintres, nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises. Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut d'une échelle, où il peignait sur un des quatre dessus de glace un Neptune — qui lui ressemblait! Puis, les deux battants d'une porte s'ouvraient avec fracas : c'était Théophile. Il cassait, en s'asseyant, un vieux fauteuil Louis XIH. On s'empressait de lui offrir un escabeau gothique, et il lisait, à son tour, ses premiers vers, — pen-
dant que Gydalise I''^, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans le hamac de^Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon.
« Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège.
« Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne municipale.
'c Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées, — on jouait de vieilles comédies, où Mi'« Plessy, étant encore débutante, ne dédaigna pas d'accepter un rôle — c'était celui do Béatrice dans Jodelet. — Et que notre pauvre Edouard Ourliac était comique dans les rôles d'Arlequin!
« Nous étions jeunes, toujours gais, quelquefois riches... Mais je viens défaire vibrer la corde sombre : notre palais est rasé. J'en ai foulé les débris l'automne passé... »
Lorsque les démolisseurs arrivèrent au Doyenné, après le départ de la bande, Gérard de Nerval nous confie, dans le même volume, qu'il s'est trouvé assez riche, lui qui l'était si peu, pour racheter et sauver quelques panneaux du salon : « J'ai les deux dessus de porte de Nanteuil;le 'Watteau de Nattier, signé ; les deux panneaux longs de Corot, représentant deux Paysages de province; le Moine rouge, de Chàtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue, qui dort ; les Bacchantes de Ghassériau, qui tiennent des tigres en laisse comme des chiens ; les deux trumeaux de Rogier, où la Gydalise, en costume régence, — en robe de taffetas feuille morte, — triste présage, — sourit de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face du portrait en pied de Théophile, vêtu àl'espagnole. L'affreux propriétaire qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces pein-
tures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois. — Je bénis le sentiment d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile... Je n'ai pas retrouvé le Siège de Lérida, de Loventz, où l'armée française monta à l'assaut, précédée par des violons; ni les deux petits Paysages de Rousseau, qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai de Loventz une waréchale poudrée en uniforme Louis XV. — Quant à mon lit Renaissance, à ma console Médicis, à mes buffets, à mon Ribeira, à mes tapisseries des quatre éléme7its, il y a longtemps que tout cela s'était dispersé. — Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac. — Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris. >>
Tous les habitants de cet ermitage se levaient tôt et travaillaient jusqu'à l'heure du déjeuner qu'ils préparaient eux-mêmes. Gautier, qui souffrait des dents, réussissait le macaroni comme un Napolitain.
Le soir, toute la bande s'envolait.
« Une fois par semaine, nous allions à \q. Chaumière... nous entrions comme l'ouragan, criant haut : « Ohé! les Horizontales, les Bradamantes, les Nini, les Allumeuses, les Pas-le-sou, les Trois-six, les Belles-vaches, secouez vos vertus et vos puces! »
« Théophile Gautier ne se hasardait qu'à ce qu'on appelait alors la Galope. Il prenait violemment la première fille venue, même au bras d'un étudiant. On disait en voyant ses longs cheveux soulevés par lèvent : « C'est celui-là qui devait représenter le saule de Sainte- Hélène... (1) »
On peut imaginer facilement à quel pittoresque et à quelle truculence devaient atteindre les gamineries de cette bohème romantique.
Camille Rogier et ses amis avaient deux voisines: la femme du commissaire de police et la vénérable Gazette de France. La première était jolie et on le lui disait ; la
(1) A. Houssaye, Les Confessions,
LES .lEI'NES-FRANC.E 63
deuxième fut souvent dupe de la fantaisie de Gautier, de Roger de Beauvoir ou d'Ourliac. Ils lui envoyaient des nouvelles de la ci-devant famille royale que le directeur du journal royaliste, M. de Genoude, publiait avec une déconcertante gravité.
Et ce n était pas tout. Quelqu'un ayant répandu le bruit qu'ils étaient des écrivains publics, le salon de la rue du Doyenné ne désemplissait pas. Cuisinières, femmes de chambre, amantes abandonnées venaient à toute heure du jour prier Gautier ou Aj-sène Houssaye d'écrire au bourreau qu'elles adoraient. L'épitre était parfois en vers que les admirateurs de ces jeunes gens, devenus des maîtres, ne connaîtront sans doute jamais.
Le coiffeur ou le bonnetier qui les reçurent en allumèrent leur pipe en pensant que la maîtresse qu'ils fuyaient était devenue folle et qu'elle faisait des chansons.
« Je vois encore la figure éplorée d'une pauvre fille qui tentait de reconquérir un perruquier volage, lequel coiffait alors Mme Vermèche, célèbre marchande de poissons. Cette fille mit ses cent sous sur la table en disant qu'elle en voulait pour son argent. Je conseillai à Théo, que nous présentions comme le patron, de faire la chose en vers; mais il m'ordonna solennellement de faire moimême ce chef-d'œuvre, pour tarir les larmes de cette Ariane :
O coiffeur dout je suis coiffé !
Tu m'abandonnes làchemeut, Mes pleurs ai rosent ton trophée ; Tu ris de mou embêtement.
Perruquier, n'y a plus mèche, Tu peux mettre ta montre au clou; Reprends ta madame Vermèche :
La morue avec le marlou'
Dans ton aquarium infâme, Nage, nage comme un poisson.
Moi, je pleure, moi, pauvre femme Qui ne chante plus ta chanson.
Où m'égare la jalousie !
Reviens encore, mon cher amant, Et mes bras, dans ma frénésie, Te briseront bien doucement (1).
Les gais compagnons donnaient des fêtes.
« C'est dans ce salon que le cénacle donna cette fête splendide dont tout Paris s'entretint, et qui n'eut jamais d'autre prétexte que de protester contre le bourgeoisisme. Adolphe Leleux, Célestin Nanteuil, Corot, Chassériau, Camille Rogier, Loventz, Marilhat et Théophile Gautier lui-même avaient accepté la mission de décorer les panneaux de peintures « immortelles ». Tous les gens d'esprit, tous les poètes et aussi beaucoup des plus jolies actrices de Paris assistaient à cette fête costumée qui remplit la place du Carrousel de ses lumières et de ses bruits joyeux.
« L'impasse du Doyenné n'existe plus, et les décorations du fameux salon ont disparu avec elle (2). »
Nous avons dit que leur plus proche voisin était le commissaire de police et qu'ils faisaient touè les yeux doux à sa jeune femme. Ils invitèrent le ménage à leUrs soirées, et, grâce à la présence du magistrat, ils purent mener grand tapage, impunément.
« ... Comme il était impossible de dormir dans ces vieilles maisons, à cause des suites chorégraphiques de nos soupers, — munis du silence complaisant des autorités voisines, — nous invitions tous les locataires distingués de l'impasse, et nous avions une collection d'attachés d'ambassades, en habits bleus à boutons d'or, de jeunes conseillers d'Etat, de référendaires en herbe, dont la nichée d'hommes déjà sérieux, mais encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des Tuileries et des ministères voisins. Ils n'étaient reçus qu'à condition d'amener des femmes du monde,
(1) A. Houssaye, Les Confessions.
(2) Emile Bergerat, Théophile Gautier. Fasquelle, éditeur.
rotégées, si elles y tenaient, par des dominos et des
!i)UpS.
<t Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un sommeil troublé — par les accords d'un orchestre de guinguette choisi à dessein, et par les bonds éperdus d'un galop monstre, qui, de la salle aux escaliers et des escaliers à l'impasse, allait aboutir nécessairement à une petite place entourée d'arbres, — où un cabaret s'était abrité sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné. Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole italienne qui s'était écroulée, au xvii« siècle, sur les onze malheureux chanoines — accident duquel le cardinal Mazarin fut un instant soupçonné... (1) »
Aucune préoccupation politique ne troublait ces jeunes tètes.
Tous les artistes du Doyenné étaient de l'avis de Gautier, et ils eussent volontiers donné leurs droits de citoyens et de contribuables pour voir Giulia Grisi, sortir du bain (2).
Ils aimaient le rouge parce que cette couleur est somptueuse et que les dogaresses et les courtisanes du Titien avaient des robes de pourpre, et s'ils avaient eu un valet de chambre pour les éveiller en leur apportant le chocolat et les brioches, ils auraient été capables de
(1) Gérard de Nerval, La Bohème galante.
(2) L'expression est de Théophile Gautier lui-même. Il admirait la célèbre diva, et le soir où il la vit pour la première fois, au théâtre, il écrivit ces vers :
... J'aperçus une femme. 11 me sembla d'abord,
La loge lui formant un cadre de son bord.
Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione...
Vous n'avez pas menti, non, maùtres : voilà bien
Le marbre grec doré par l'ambre italien,
L'œil de flamme, !e teint passionnément pâle,
Blond comme le soleil sous son voile de hâle.
Dans sa mate blancheur, les noirs sourcils marqués.
Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués.
Les ailes de cheveux s'abattant sur ses tempes
Et tous les nobles traits de ces saintes estampes...
56 THÉOPHILE (lAUTlER
lui demander si le temps était beau et si Louis-Philippe était .toujours roi des Français.
Ils méprisaient les journaux et, dit Arsène Houssaye, < quiconque parlait politique était tympanisé par les injures les plus colorées; on menacjait de rouer le malavisé — sous le char de l'Etat « naviguant sur un volcan >>.
L'amour frappait parfois à la porte du Doyenné :
Replaçons le sofa sous les tableaux flamaus; Dispersons à nos pieds gazettes et romans; Ornons le vieux bahut rie vieilles porcelaines, Et faisons refleurir roses et marjolaines; Qu'un rideau de lampas ombrage encore ces lits Où nos jeunes amours se sont ensevelis.
Voici Iheure où venaient reprendre leur palette
Nos peintres, pinceaux d or, mais touche violette,
Delacroix, Boulanger, Marilhat, Roqueplan,
Devéria, Nanteuil. Le salon or et blanc
Fut bientôt illustré des œuvres romantiques.
Nous avions des beautés de vingt ans plus antiques... (1) u
Gérard de Nerval s'éprenait tour à tour de la reine de Saba et de Jenny Colon, platoniquement d'ailleurs, et Théophile Gautier devenait éperdument amoureux de Cydalise!
Or, Cydalise appartenait à Camille Rogier qui l'avait rencontrée dans un bal,.et Gautier songeait sérieusement à tuer l'heureu!!!: possesseur de cette beauté romantique.
« Nous avons beaucoup ri avec Gérard de Nerval et Edouard Ourliac de cette tragi-comédie, raconte Arsène Houssaye qui fut témoin de cet amour. Théo, d'habitude placide ou railleur, était entré à bride abattue dans la passion... Il avait jeté de côté sa plume, il avait abandonné sa palette, ne voulant plus ni écrire, ni peindre; je me trompe, car il écrivait encore des vers pour la Cydalise et il esquissait des physionomies de sa blanche maîtresse.
(i) A. Houssaye.
58 THÉOPHILE GrAUTlER
« Elle se coucha un jour pour ne plus se relever. Théo fut moins assidu, Rogier fut admirable... »
Dans une truculente lettre datée du mois de mars 1836, si truculente, que le gendre du maître, M. Emile Bergerat, s'excuse de n'en pas donner le texte intégral, « car, dit-il, la liberté de rédaction en est de celles que les pruderies françaises ne supportent point (1)», Gautier fait allusion à Cydalise et à sa maladie.
Cette lettre est adressée à Eugène de Nully. La voici :
« Mon cher Eugène, « Que fais-tu là-bas dans ta boutique africaine? Les lettres que tu adresses à tes aïeux sont pleines de détails de cuisine fort intéressants, mais cela manque un peu de liberté et d'intimité. Y a-t-il des... ? Chie-t-on le long des murs ou tout en haut des minarets, comme cela se pratique à Venise où lejeune Loubens nage dans des flots de m... et de poésie ? Ecris-moi une petite pancarte particulière où tu m'éclaircirastous les points importants que les pudiques voyageurs laissent habituellement dans l'ombre. Parmi tous ces nobles insectes dont tu parles, punaises, puces, poux, cousins, tiques, moustiques, le (sc)orpion est-il indigène ou transplanté? Tu devrais bien, puisque tu es en Afrique, tâcher de c... quelque négresse; cela te ferait plaisir et à elle aussi. Je t'irai voir incessamment et, pour ce, j'entasse liard sur liard. Je travaille à la Chronique de Paris, qui est maintenant dirigée par Balzac, qui est un bon gros porc très plein d'esprit et très agréable à vivre. Je fais le salon dans le Cabinet de Lecture, et je dirige conjointement avec cet honnête Lassailly un petit journal inédit intitulé VAriel. Tu vois que je suis dans l'ouvrage jusques au cou. Je gagne le plus d'argent que je peux afin de voler à ton perchoir mauresque et de faire connaissance avec ton odalisque A'hama, dont le nom me paraît tout à fait appétissant. Tâche de ne pas te faire
(1) £. Bergerat, Théophile Gautier. Fasquelle, éditeur.
couper le col par les Kabyles ou les Bédouins, ou du moins ne le fais qu'après ma visite. Il vient de paraître un sale poème de Quinet sur Napoléon; c'est une merdiana sur la plus grande échelle, et la Confession d'un enfant du siècle par de Musset, qui n'est pas aussi drôle que l'on aurait pu le croire d'abord.
« Ma pauvre Xinette-Ninon Cydalise est très malade, très malade, et j'en suis très affligé, car j"ai eu beaucoup de plaisir avec elle, et je crains fort de ne plus en avoir, au contraire.
« Envoie-moi quelques pots de couleurs locales, je ferai des nouvelles algériennes et turques pour la Chronique, et ce sera bouffon, des choses domestiques et familières, tu m'obligerais beaucoup. Si tu veux, en revanche, je t'enverrai des descriptions de la rue Saint-Honoré et de la place Maubert. As-tu la foire, ô grand homme ?
« Tout à toi, à bientôt.
Ninette-Ninon Cydalise acheva de mourir. Elle s'en alla comme ces jolies filles venues on ne sait d'où et qui ne sont que fraîcheurs passagères et éclats de rire.
« La mort, dit Arsène Houssaye, imprima sur cette jeune figure, je ne sais quoi de chaste et de doux qui me toucha jusqu'aux larmes ; mais les vraies larmes ce furent celles des deux amoureux.
« Ils ne se parlaient pas depuis longtemps; ce jour-là ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. C'est que Cydalise n'était plus ni à l'un ni à l'autre...
« Le tombeau de Cydalise fut couvert de lilas blancs, un luxe rarissime en ce temps-là, mais il n'y avait personne pour suivre Je cercueil, hormis Gérard, Ourliac, Beauvoir et moi. Ni Rogier, ni Théo. « On dirait que je suis le mari », disait Rogier. « On dirait que je suis l'amant », disait Théo... »
Gautier connut d'autres aventures. Il fut pendant quelque temps épris de cette Victorine dont parle Gérard de Nerval et il en eut même un fils qui porta son
nom. Mais le grand amour de sa vie fut Gai'lotta Grisi, la divine danseuse. Immense amour sans espoir qu'il ne devait jamais oublier, bien que la muse de la danse lui eût donné elle-même pour femme sa propre sœur, Ernesta Grisi.
Enfin, Mademoiselle de Maupin parut (1836), et le bruit que fit cette belle fille déguisée en cavalier fut énorme. Les Bossuets du café de Paris, les Bourdaloues du balcon de l'Opéra, les Calons à tant la ligne, crièrent au scandale. Gautier était célèbre, mais Ernest Feydeau se souvenait d'avoir vu un pâtissier de la rue Bréda lui montrer le poing, tandis qu'un polygraphe obscur réclamait pour lui la cour d'assises !
Eugène de Mirecourt, — le Mirecourt, comme disait Banville, — dans une de ses plates études sans intelligence et sans style que l'on trouve encore dans quelques boites, sur les quais, exécuta Gautier lorsqu'il en eut l'occasion.
— « Nous ouvrons ici, dit-il (1), la préface de Madenioimoiselle de Maupin et nous y trouvons ce curieux passage :
« Vous ne vous faites critique qu'après qu'il est bien constaté à vos propres yeux que vous ne pouvez être poète. Avant de vous réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon de billard ou un valet de jeu de paume, vous avez longtemps courtisé la Muse; vous avez essayé de la dévirginer; mais vous n'avez pas eu assez de vigueur pour cela. L'haleine vous a manqué et vous êtes retombé pâle, efflanqué au pied de la Sainte Montagne... »
« Nous conseillons à M. Gautier de biffer ces lignes maladroites dans les éditions nouvelles de ce livre.
« Quand on est devenu critique, exclusivement critique, on ne stimule pas ainsi la malveillance des commentaires.
« Or, puisque nous avons parlé de Mademoiselle de
(1) E. de Mirecourt, Les Contemporains.
Maupin, faisons au plus vite, et pour nous débarrasser de ce pénible devoir, le procès de cette œuvre sans nom, dont pourtant nous sommes obligés de reconnaître tout d'abord les prodiges de style.
<r L'auteur y donne à boire le poison dans une coupe de diamant.
« Il se pose en athlète sur la route du vice et déploie l'étendard de la débauche la plus ignoble de toutes, celle qui n'a pas même d'excuse dans la nature.
« En se faisant l'apôtre de funestes doctrines, M. Gautier traite les moralistes de crétins et de goitreux.
<( Puis, les ayant honorés de ces gentillesses, il affirme nettement qu'il n'y a pas assez de péchés capitaux, que l'adultère lui paraît la chose la plus innocente du monde, que la correction de la forme est la vertu, et qu'il renoncerait volontiers à ses droits de Français pour voir Giulia Grisi entrer au bain.
<t L'impiété se met de la partie.
« Bientôt, il déclare que le Christ n'est pas venu pour lui, et qu'il est aussi païen qu'Alcibiade.
« Plus loin il insulte la Vierge et se fait l'écho des ignobles plaisanteries de M. de Voltaire.
« Certes, nous n'avons garde d'aller jusqu'au fond de l'œuvre et d'analyser ces pages déplorables.
« M. Gautier a fait plus qu'un mauvais livre, il a commis une mauvaise action... Tous les romans de Paul de Kock, si bon vous semble ; Mademoiselle de Maupin, jamais !. . . »
Après avoir lu ces stupéfiantes lignes, on éprouve le besoin de relire les phrases les plus hardies de Gautier, celle-ci, par exemple, qui se trouve dans la préface incriminée :
« ... Au lieu de faire un prix Monthyon pour la récompense de la vertu, j'aimerais mieux donner, comme Sardanapale, le grand philosophe que l'on a si mal compris, une forte prime à celui qui inventerait un nouveau plaisir ; car la jouissance me paraît le but de la vie, et la seule chose utile au monde. Dieu l'a voulu ainsi, lui qui
a fait les femmes, les parfums, la lumière, les belles fleurs, les bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats angoras; lui qui n'a pas dit à ses anges: « Ayez de la vertu », mais: « Ayez de l'amour », et qui nous a donné une bouche plus sensible que le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux levés en haut pour voir la lumière, un odorat subtil pour respirer l'âme des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des étalons, des mains délicates pour les passer sur la tète longue des levrettes, sur le dos velouté des chats, et sur l'épaule polie des créatures peu vertueuses, et qui, enfin, n'a accordé qu'à nous seuls ce triple et glorieux privilège de boire sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire l'amour en toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus que l'usage de lire des journaux et de fabriquer des chartes... »
Il faut citer encore cet harmonieux et mélancolique passage de Mademoiselle de Maupin, afin que l'élixir ambroisien que savait distiller le maître alchimiste qu'était Gautier fasse oublier le fade venin du Mirecourt:
« Toi, femme que j'aimerai, viens, que je ferme sur toi mes bras ouverts depuis si longtemps. Portes d'or du palais qu'elle habite, roulez sur vos gonds ; humble loquet de sa cabane, lève-toi; rameaux des bois, ronces des chemins, décroisez-vous; enchantements de la tourelle, charme des magiciens, soyez rompus; ouvrez-vous, rangs de la foule, et la laissez passer.
« Si tu viens trop tard, ô mon idéal, je n'aurai plus la force de t'aimer : — mon âme est comme un colombier tout plein de colombes. A toute heure du jour, il s'en envole quelque désir. Les colombes reviennent au colombier, mais les désirs ne reviennent point au cœur. L'azur du ciel blanchit sous leurs innombrables essaims ; ils s'en vont àtravers l'espace, de monde en monde, de ciel enciel, chercher quelque amour pour s'y poser et y passer la nuit : presse le pas, ô mon rêve ! ou tu ne trouveras plus dans le nid vide que les coquilles des oiseaux envolés... »
Avec Mademoiselle de Maupin, c'est-à-dire en 1836, finit,
comme Gautier l'a dit lui-même, « sa vie heureuse, indépendante et prime-sautière ».
La même année, Emile de Girardin lui offrit le feuilleton de La Presse.
Théophile Gautier ne débutait pas dans le journalisme. Il avait déjà publié de nombreux articles, des essais, des critiques, des études sur tout sujet, dans des feuilles aux titres oubliés et qui furent sans doute de peu de durée (1).
Emile de Girardin, cependant, l'investissait presque officiellement, et son premier feuilleton parut le 2 août 1836. Le typographe avait même écrit Gautier avec un h, et l'article était consacré aux peintures murales exécutées par Eugène Delacroix à la Chambre des députés.
La bohème romantique était finie. Un à un les vieux compagnons de l'impasse du Doyenné étaient partis; les Gydalises étaient mortes, et la pourpre héroïque du gilet fameux était ternie.
Théophile Gautier allait connaître la monotonie des besognes de la plume, afin de gagner sa vie, et lui qui était né pour voyager et pour écrire des vers impeccables, il allait être obligé d'abandonner les Muses au Bois sacré et d'atteler Pégase à la charrue.
Le grand cheval ailé s'est cabré quelquefois, il a cassé son harnais, et un beau livre a marqué chacune de ses révoltes; mais la sérénité, la paix heureuse et la certitude du lendemain, favorables à une inspiration suivie, Gautier ne devait plus les connaître.
Lorsqu'il entra à La Presse, il avait vingt-cinq ans, et
(1) Le vicomte Spoelberch de Lovenjoul, en deux volumes de 500 pages, parus chez Charpentier en 1887, a dressé la liste des oeuvres de Gautier avec une patience, une piété et une science de bénédictin. Voici la liste des journaux auxquels Gautier avait collaboré : le Gastronome, le Mercure de France du xix" siècle, le Cabinet de Lecture, V Almanach des Muses, les Annales romantiques, le Voleur, le Diamant, le Sélam, l'Amulette, le Journal des gens du Monde, l'Eglantine, l'Abeille, l'Ariel, la Chronique de Paris, le Rameau d'or..., etc..
64 THÉOPHILE TtAUTIER
s'il n'avait pas poussé les grands cris lyriques du jeune Lamartine ou du jeune Alfred de Musset, il avait écrit Albertus, Madetnoiselle de Maupm, deux beaux titres de noblesse littéraire. Ni moyen âge, mmdchicoulis, comme on le prétendait à l'époque, mais Grec pur de l'Attique, Gautier était seulement épris de beauté plastique, d'harmonie et de mesure, et bien plus tard, lorsque le jeune homme qui allait gagner sa vie dans la feuille d'Emile de Girardin, eut quitté ce monde où il n'avait guère connu que les hautes joies de l'Art, Théodore de Banville qui l'aimait et qui l'admirait pouvait écrire avec justice :
O toi, Gautier! eage parmi les sages
Aux regards éblouis, Toi dont l'esprit vécut dans tous les âges
Et dans tous les pays,
Tu fus surtout un Grec, et tu contemples
De tes yeux immortels Les purs profils harmonieux des temples
Dans les bleus archipels.
Tu les aimas, les doux porteurs de glaive,
Plus forts que la douleur, Et dans le rêve où bouillonnait la sève
De ta pensée en pleurs,
Tu fus rhapsode, et pour charmer les heures
Chez les rois étrangers, Tu leur chantas dans les hautes demeures
Achille aux pieds légers.
Tu modelas auprès de Polyclète,
Car tu n'ignorais rien, Et tu sculptais des figures d'athlète
Avec ce Dorien,..
Grâce à lui, la statuaire et la peinture entraient dans les lettres françaises ; pour la première fois les mots prenaient la rigoureuse solidité des marbres, et ils éclataient comme des couleurs sur la plus riche des palettes.
Malheureusement les occupations que la vie allait lui imposer n'avaient que de lointains rapports avec l'esthétique pure.
Apre, ardue, impitoyable, la tâche monotone commençait, et on ne s'élèvera jamais assez contre cette misère sacrilège qui oblige ceux qui sont nés pour les beaux rêves et les vastes coups d'ailes dans l'azur des hautes cimes, à tourner la meule et à moudre le grain grossier.
L'Œuvre.
ON pourrait épuiser toutes les comparaisons : le prisonnier dans sa cellule, songeant à la liberté dans le bois plein de mousses, le papillon fait pour briller, obligé à un métier de fourmi, la princesse lavant des bardes en robe de brocart, sans donner une idée de ce que fut la tâche de ce ciseleur de vases d'or qui dut, pour un morceau de pain, faire des comptes rendus de mélodrames (1).
On peut imaginer Raphaël peignant des enseignes de cabaret et Bernard Palissy fabriquant chez un potier de rustiques écuelles campagnardes.
Jamais peut-être les exigences de la vie n'ont contrarié de plus merveilleux dons.
Théophile Gautier en prit bravement son parti. Il ne se
(1) Maxime Du Camp, qui vit Gautier écrivant son feuilleton, en a laissé ce croquis :
« De sa ferme et ronde écriture, il écrivait le nombre de pages nécessaires à son feuilleton, et lorsque cette besogne était terminée, il s'accroupissait comme un Turc sur un divan, appliquait un coussin contre sa poitrine et s'en allait dans je ne sais quel monde enchanté, où il passait quelques bonnes heures. Pour échapper aux lancinements de la vie qui alors lui étaient aigus, il faisait des vers, des vers de huit syllabes dont le rythme l'avait séduit. C'est à cette époque (1849) qu'il a composé presque toutes les pièces d'Emaux et Camées. Un jour, je lui portai la Délivrance de Sakountala, traduite par Chézy, qu'il ne connaissait pas encore. Il en fut ravi; il examinait avec une joie d'enfant les caractères sanscrits placés en regard du texte; il méditait un voyage dans l'Indoustan, et voulait traduire le Mahabarata en vers français. De tout cela il résulta plus tard le ballet de Sakountala, dont Ernest Reyer a fait la musique... » (Maxime Du Camp, ■SouceraiVs littéraires. Hachette et G", éditeurs.
l'oeuvre 67
considéra plus que comme un homme que la société mal faite oblige à épouser une femme (la critique) sans charmes et sans fantaisie, mais possédant une petite dot (1), tandis qu'une maîtresse adorée (la Poésie), belle à l'égal des plus belles filles du Titien ou du Tintoret, pleure de ne le revoir que rarement.
Il essaya du moins de défendre le Beau qu'il avait toujours aimé et, dès le Salon de 1837, il partit à fond de train contre l'art bourgeois et Paul Delaroche.
En quittant la rue du Doyenné, Gautier alla habiter près de l'église Saint-Germain-des-Prés, puis rue de Navarin, et il épousa Ernesta Grisi qui lui donna deux filles, Judith et Estelle.
Il nous a paru curieux de rechercher dans le Collier des Jours (2) de M™« Judith Gautier le souvenir d'une entrevue avec son père, alors qu'elle était une petite fille indomptable que le grand-père avait baptisé : chabraque.
« ... Enfin, mon père paraissait, accueilli par un murmure de bienvenue. Il m'enlevait du sol pour m'embrasser, me considérait quelques instants, puis me reposait doucement à terre et ne s'occupait plus guère de moi.
« Je le connaissais fort peu et une fois rendue à moimême je l'examinais avec beaucoup de curiosité, afin de découvrir ce qu'il avait de particulier qui le rendait si admirable.
« Je trouvais qu'il était bien habillé, qu'il avait la figure plus blanche et les cheveux plus luisants que tous les autres ; qu'il riait en penchant sa tète d'un côté, et que son monocle tombait toujours... »
Le précieux portrait, vu par des yeux enfantins qui devaient, dans la suite, voir de si admirable façon !
(1) On sait exactement ce que rapporta à Gautier sa collaboration à la Presse. De 1836 à 185Î, il reçut une moyenne de 6 500 francs par an !
(2) Le Collier des Jours. 1 volume. Librairie F. Juven.
Ce n'est point là, d'ailleurs, la première entrevue de la petite Judith avec son père.
Judith était encore en nourrice lorsqu'on la conduisit rue de Rougemont où habitait Gautier. L'appartement était au cinquième, l'escalier était glissant et sombre et l'enfant allait voir sa famille sans enthousiasme.
« La plus ancienne entrevue avec mon père dont je me souvienne, fut plutôt froide; la voix du sang ne parla pas du tout en moi.
« C'était dans la salle à manger. J'étais sur un bras de ma nourrice, et mon père qu'on avait sans doute appelé pour me voir, debout devant moi, s'essayait à me faire des agaceries, pour me décider à sourire. Mais, le regardant de haut, je demeurai grave et hostile.
« Alors, il me dit :
« Veux-tu que je te colle au plafond avec un pain à cacheter? »
(( Il ignorait, certainement, quel personnage j'étais, pour me faire une pareille proposition, et ma surprise fut aussi grande que ma colère.
« Le plafond, très proche de la place où l'on me tenait, me faisait juger le projet très réalisable, et un peu d'inquiétude s'ajoutait à mon indignation; mais je ressentais surtout l'offense.
« Je dus avoir l'air bien comiquement outragée, car mon père éclata de rire et voulut m'embrasser; je me rejetais vivement en arrière en me cachant contre l'épaule de ma nourrice.
« Mon père ne se doutait guère que j'emportais de cette scène un souvenir ineffaçable et une assez longue rancune... (1) »
Vers 1840, Théophile Gautier habitait cette fameuse maison Botherel, qui n'existe plus depuis longtemps et qui était située rue de Navarin.
(1) Judith Gautier, Le Collier des Jours.
L OEUVRE
Théophile Gautier en costume grec, vers iS'iO. Dessin de Chasséreau. (Communiqué \)nr les Annales politiques et littéraires.)
Les rues des Martyrs, Saint-Lazare et de Clichy n'étaient pas à cette époque ce qu'elles sont devenues de nos jours.
L'immense, le formidable charroi qui les a tranformées en un enfer n'existait pas; elles étaient les rues en pente d'une grande ville paisible et pittoresque.
Pittoresque surtout! A partir de dix heures, le matin, de la rue Pigalle à la place Saint-Georges et de la rue de
Navarin à la rue Bréda, ce n'étaient que lorettes en peignoirs flottants et rapins aux vareuses flamboyantes.
Modèles et lorettes, de jeunes femmes jolies et peu farouches allaient acheter les deux sous de radis, de crevettes et de pommes sures qui, avec un petit pain, composaient leur déjeuner.
Sur le seuil des portes, les concierges en bonnets grecs et en pantoufles de tapisserie, brodées de roses ou de pensées, un plumeau sous le bras, prenaient gravement une prise en regardant la rue, glabres comme des acteurs et sérieux comme des portiers de vaudeville.
C'était l'époque où il y avait toujours un piano dans leur loge, et l'on entendait leur fille qui repassait son morceau de concours, car il était de tradition que toutes les filles de concierges fussent au Conservatoire ou à l'Opéra, et c'était chez eux que la tragédie, la comédie et le corps de ballet recrutaient les héroïnes fatales, les coquettes, les amoureuses, les ingénues el les rats.
Leurs épouses, comme ils les appelaient, étaient parfois expertes à dire la bonne aventure, à lire l'avenir dans les arabesques du marc de café, et à déchiffrer les énigmes du destin, du pauvre petit destin brillant et triste des grisettes, avec un jeu de cartes graisseuses, sur la table où fumait, comme une offrande païenne, un bol de café au lait.
Le col de son paletot relevé pour cacher son plastron froissé et son frac de soirée, un Arthur — c'est ainsi qu'on appelait les jeunes gens élégants qui fréquentaient les lorettes — s'échappait d'un corridor, honteux d'étaler en plein jour son chapeau aux poils rebroussés et ses escarpins de théâtre.
Le plus souvent, leurs valets de chambre leur apportaient un costume de rechange plus approprié à cette heure diurne, et Nestor Roqueplan, qui fut l'historien de cette petite histoire, a laissé, dans Parisi7ie(l), un croquis de ces quartiers à dix heures du matin :
(1) Parisine. 1 vol. Michel Lév.y, éditeur.
l'oeuvre 71
« ... Le quartier des lorettes offre le matin un singulier aspect. Au carrefour de la rue des Martyrs et de la rue Fléchier, devant la fontaine Saint-Georges, des groupes d'hommes ayant sous le bras des paquets volumineux, se promènent, causent, rient, se parlent bas comme des gens qui se donnent la volupté de conter des scandales.
WOl «è/*^ CaèemhJ^ifcuUr(^Ki.jt ^fiUi^jS^
Autographe de Théophile Gautier.
(Communiqué par les Annales politiques et littéraires.)
« Ce sont des valets de chambre qui portent des habits, du linge, des bottes à leurs jeunes maîtres, aux Arthur qui, s'étant attardés la veille dans les lorettes, ne peuvent décemment pas revenir, à dix heures du matin, dans les quartiers honnêtes, en bas de soie, en souliers, en toilette du soir.
« A midi,' presque tous les Arthur sont rentrés chez eux... »
Parmi les lorettes. les Arthur furtifs et les rapins, il n'était pas rare de voir circuler d'autres passants plus inijîortants.
Gavarni habitait alors un entresol de la rue Fontaine- Saint-Georges, et c'était chez lui que se rendaient le gros Balzac en redingote bleue déboutonnée sur un ample gilet à la financière, Henry Monnier, Nestor Roqueplan, Alphonse Karr, Méry, Laurent Jan, et, nu-tête, sous un parasol, en babouches jaunes, et sa toison mérovingienne sur ses larges épaules, Théophile Gautier.
Le docteur Aussandon, célèbre à cause de sa force herculéenne, y venait aussi avec un personnage étrange et falot qui se nommait Lassailly.
Lassaillj' compte certainement bien peu, parmi les écrivains et les artistes de sa génération, mais il convient de ne pas l'oublier et de lui donner un souvenir léger comme un sourire.
Balzac, le grand Balzac toujours tourmenté par les idées les plus biscornues, avait choisi Lassailly pour être son collaborateur!
Il l'avait installé à Ville-d'Avray, dans sa maison des Jardies, et Lassailly s'était engagé à fournir des plans de drames, des scénarios et des idées de pièces lorsque le maître le demanderait.
Chauffé, nourri, logé, blanchi, il n'avait plus qu'à s'occuper de spéculation pure et d'art dramatique.
Léon Gozlan qui connut cette étonnante association et qui s'en amusa beaucoup, a raconté les tribulations du malheureux Lassailly.
Ayant trouvé bonne table et le reste aux Jardies, il se contentait d'engraisser, et il rêvait sans doute aux applaudissements qui salueraient ses drames futurs, mais une nuit tout ce bonheur paisible fut bouleversé.
Balzac qui ne travaillait que la nuit se mit à éveiller brusquement son collaborateur endormi. Plus de repos. Vers les trois heures du matin, Lassailly était sur d'être tiré de son sommeil.
« ... Funèbre minute! Le timide collaborateur s'habil-
L OEUVRE
lait à la hâte, à demi, le bonnet de coton enroulé sur l'oreille; le nez affreusement consterné, il parcourait, à pas silencieux, les pièces désertes qui le séparaient du cabinet solitaire de Balzac : douloureux trajet!
(Cliché de .le sais tout.)
« Arrivé aux pieds du maître, du maître pâli par l'insomnie, jauni par les plaques de lumière qui lui cuivraient le front et les joues, le maître lui disait : < Voyons, Lassailly, qu'avez-vous trouvé ? » « Et Lassailly relevant son bonnet de coton, écarquillant ses yeux encore enveloppés du nuage des rêves, balbutiait :
< Oui... il faudrait trouver... il serait utile de trouver..^ d'imaginer quelque chose...
« — Eh bien, avez-vous imaginé ce quelque chose? Hâtons-nous, la Porte-Saint-Martin attend ! hâtons-nous! Harel m'a encore écrit hier! J'ai vu Frederick Lemaître...
« — Ah! vous avez vu Frederick Lemaître?
« — Oui, il est tout à nous : il a faim, il a soif d'un drame à faire courir tout Paris. Quel sera^^e drame qui fera courir tout Paris? Voilà!
— Voilà! répétait Lassailly, le front plissé par la plus comique contention d'esprit.
« — Avez-vous ce drame, Lassailly?
« — Pas tout à fait; mais...
« — Vous l'avez donc en partie?
« — Oui et non.
« — Je vous écoute.
« — J'aimerais mieux que vous me disiez d'abord, murmurait Lassailly, ce que, de votre côté, vous avez pu imaginer; nous fondrions nos deux idées, et je suis sûr...
« — Lassailly, vous dormez!
« — Mais non !...
« — Mais si!... Tenez, vos yeux appesantis se ferment.
« — Je vous assure...
« — Vous bâillez !
« — C'est de froid... c'est...
a — Allez vous remettre au lit, Lassailly, et dans une heure, nous verrons si la Muse vous aura visité (1)... »
Lassailly préféra fuir, et Léon Gozlan l'ayant rencontré un jour sur le boulevard, et lui ayant demandé des nouvelles des Jardies et de son illustre collaborateur, Lassailly répondit en levant les bras et les yeux au ciel :
« Oh! les Jardies! je les ai quittées pour toujours.
« — Mais vous y étiez fort bien, pourtant?
« — Admirablement bien! Quel séjour! quel paysage! quelle existence l Rôti tous les jours, légumes deux fois par jour, dessert à profusion et quel café !
(1) L. Gozlan, Balzac en pantoufles.
l'oeuvre 75
« — D'où vient alors que vous avez déserté les Jardies?
« — D'où vient? demandez-vous ! Mais qui donc aurait pu y rester? Se lever six fois, quelquefois huit fois par nuit! Huit fois! Et ce n'est pas tout! Inventer, le pistolet sur la gorge, le sujet d'un drame qui fasse courir tout Paris. Les forces humaines, continua Lassailly en pleurant, ne vont pas jusque-là; les miennes, déjà éprouvées par tant de vicissitudes et de passions, étaient à bout : de ma vie je ne remettrai les pieds aux Jardies... »
C'est en compagnie de ces artistes et de ces personnages un peu funambulesques, que l'auteur âCAlbertus allait visiter Gavarni dans son atelier.
'< Tout le monde le connaissait et le nommait tout haut en le voyant. C'était Théophile Gautier. Ses cheveux d'un châtain foncé qui faisaient admirablement valoir son teint mat et ses yeux noirs, comparables à ceux d'un i^Iérovingien, lui descendaient littéralement jusqu'à la ceinture. Il portait ordinairement une veste de velours noir, un pantalon à pieds et des babouches de cuir jaune. Ainsi vêtu, nu-tête, le cigare à la bouche, se tenant droit sous un large parapluie déployé lorsqu'il pleuvait, sans souci de ce que les badauds et les bourgeois scandalisés pouvaient dire et penser de lui, il s'en allait tranquillement par les rues, s'arrêtant aux étalages des marchands, et ne dédaignant pas de causer avec les commères qui se trouvaient sur les trottoirs. Il avait une tête remarquablement belle, l'air fort doux, majestueux, et Gavarni qui, bien que bon enfant, n'était pas toujours tendre pour le « pauvre monde », paraissait faire le plus grand cas de lui (1). »
Théophile Gautier cependant abdiquait peu à peu et rognait sa crinière.
Il avait écrit (1840-1845) les livrets de Giselle et de la Péri, et on le rencontrait parfois entre la Madeleine et l'Opéra, ces colonnes d'Hercule du monde élégant, « dans
(1; Ernest Feydeau, Souvenirs intime* : Théophile Gautier. Pion, éditeur.
un petit phaéton attelé de deux poneys qu'il conduisait avec autant d'aplomb qu'un siwrts/nan (1) ».
Généralement on n'imagine pas le sultan de l'épithéte en pareil équipage.
Gautier, pourtant, que la vie pbligea à des besognes *! sédentaires, était très fort et très fier de ses muscles.
Il faisait des métaphores qui &e-S4iivaient, mais il amenait ■i20 sur une tête de Turc, et sur une tête de Turc 5! neuve, et il disait avec orgueil : « Aussandon qui a-' étouffé un ours à la barrière du Combat pour défendre son chien, et qui, de là, est allé laver à la pompe ses entrailles qui sortaient... un gaillard, n'est-ce pas? n'a jamais pu arriver qu'à 480. »
Le docteur Aussandon ne devait pas posséderla manière pour amener 520 sur la tête de Turc, mais Gautier l'admirait tout de même beaucoup, et il écoutait avec ravissement le récit de ses exploits.
Aussandon et Gavarni ayant raconté devant lui une bataille qu'ils avaient eue avec des charretiers ou des maçons auxquels ils avaient luxé les poignets d'un seul coup de canne et qu'ils avaient ensuite lancé dans leur tombereau plein de boue, « Théophile Gautier avait écouté le récit de ces deux aventures avec une attention extraordinaire. Il pâlissait, se mordait les lèvres. Enlin, il se leva et se mit à marcher par la chambre, comme s'il | n'avait pu tenir en place : ]
« — Vous lui avez luxé les deux poignets d'un seul coup de canne, Gavarni? fit-il.
« — Oh ! mon Dieu, oui.
« — Vous. Aussandon, vous avez pu lancerle charretier ; dans sa charrette? i
« — La preuve, fit le docteur, c'est que depuis huit jours, Il y est encore.
« Le bon Gautier était tout songeur.
« — Comme vous êtes heureux? leur dit-il. Je donnerais tout ce que j'ai fait, tout ce que je pourrais faire
(1) E. Feydeau, Théopliile Gautier.
(Photographie N'adar.)
encore, uniquement pour être capable d'exécuter deux coups pareils. Rosser la crapule, reprit-il, ce doit être le suprême bonheur que nous cherchons tous... (1) »
C'était l'époque où Gautier, revenu d'Espagne, avait publié Tras los inontes, car il avait pu enfin réaliser un vieux rêve, et partir vers un de ces ciels sans brume dont il avait la nostalgie.
Eugène Piot, un de ses amis, l'avait pris avec lui. Il allait visiter l'Espagne, pensant y découvrir et y acheter des œuvres d'art, et il savait combien devait être précieuse, pour une telle expédition, la compagnie d'un homme comme Gautier. L'histoire ne dit pas si Eugène Piot rapporta de son voyage des épées espagnoles aux lames bleuâtres, des vases mauresques ou des toiles de Zurbaran et de Velasquez, mais nous savons que Théophile Gautier en rapporta un admirable livre auquel il serait impossible, après soixante ans, de retrancher un chapitre, car Gautier ne s'est jamais trompé, et bien longtemps après, un jour qu'il expliquait à son gendre, M. Emile Bergerat, sa manière de voyager, ayant peutêtre encore aux oreilles le mot malicieux de Delphine de Girardin lui demandant: < Théo, en Espagne, il n'y a donc pas d'Espagnols?)), le maître vieilli disait: « Quant à ma méthode, c'est celle de lord Byron... Je voyage pour réaliser un rêve tout bêtement, pour changer de peau, si tu veux. Je suis allé à Constantinople pour être musulman à mon aise; en Grèce pour le Parthénon et Phidias; en Russie pour la neige, le caviar et l'art byzantin; en Egypte, pour le Nil et Cléopâtre ; à Naples, pour le golfe et Pompéi; à Venise, pour Saint-Marc et le palais des Doges...
« Comprends-tu maintenant combien est vaine cette critique faite à mes Voyages'^ Ils me disent: « Dans votre Russie, il n'y a pas de Russes ! » Parbleu, pourquoi faire ? Est-ce que je les ai vus, les Russes? J'étais Russe moimême à Saint-Pétersbourg comme je suis Parisien sur
(1) E. Feydeau, Théophile Gautier.
l'œuvre 79
les boulevards ! Ces usages russes qui vous intéressent tant, je les pratiquais journellement et ils me semblaient tout naturels. Penses-tu à décrire la manière de mettre la cravate dans un pays où tout le monde la met comme toi? D'ailleurs l'homme est partout l'homme, et sous toutes les latitudes, il mange avec la bouche et prend avec les doigts; dans tous les pays le fort tue le faible avec le fer, et l'art d'aimer ne varie point d'un pôle à l'autre. Cela ne vaut pas la peine de tailler sa plume et pour moi je m'en soucie comme d'une guigne... (1) »
Le secret du maître n'était pas à la portée de tout le monde, mais il était simple : il voyait tout sub specie œternitatis, et, comme il le disait lui-même à son gendre, il ne demandait aux pays où il passait que les grands spectacles de leur ciel et de leurs paysages.
Chaque fois qu'il l'avait pu, il avait fui vers les contrées auxquelles il rêvait.
Il avait vu l'Espagne, l'Italie, Constantinople, la Russie, et Sainte-Beuve a raconté le retour triomphal de Gautier revenant d'Alger, et serrant entre ses bras, sur l'impériale de la diligence, une jeune lionne qu'il rapportait des pays barbaresques!
A propos de son voyage en Italie, Gustave Claudin, qui trouva des traces de son passage dans un couvent des • Carmes, près de Padoue, raconte ceci :
« Le supérieur l'avait prié d'écrire quelque chose sur un registre qu'on présentait aux visiteurs. Dans ce couvent on était fort sale. Gautier avait écrit ces lignes : « Je n'ai jamais compris pourquoi des hommes se réunissent pour puer ensemble en l'honneur d'un Dieu qui a créé quatrevingt-dix mille espèces de fleurs (2). «
Il voyageait sans calepin et sans crayon, c'est-à-dire qu'il ne prenait pas une note, mais sa mémoire enregistrait tout, et il se souvenait dix ans après de l'aspect de telle ruelle romaine sous le soleil de midi, d'une silhouette
(1) E. Bergerat, Théophile Gantier. E. Fasquelle, éditeur, (-) G- Claudin, Mes souvenirs. Calman-Lévj, éditeur.
(le muletier espagnol, et de la couleur que prenait, sous la lune, la neige qui ouatait les dômes du Kremlin.
Maxime Du Camp qui le vit pendant qu'il écrivait Italla nous est un témoin précieux :
« Nulle note, nul livre, nul document. La mémoire de Gautier était inconcevable ; il pouvaitla feuilleter avec une sécurité que rien n'a jamais démentie. 11 écrivait ses phrases sans ratures ni retouches ; lorsqu'il avait écrit dix lignes, le prote les coupait, les donnait à composer et recommençait jusqu'à ce que l'article ou le chapitre fût terminé. Lorsque l'on apportait les épreuves à Gautier, il indiquait les erreurs par un coup d'ongle et s'en allait, respirant à pleins poumons comme un ouvrier mineur qui, sa journée finie, sort des galeries souterraines. Depuis 1850, presque tous ses livres ont été faits ainsi. Il en avait pris une telle habitude, qu'il me disait : « Schiller, pour s'exciter l'imagination, respirait l'odeur des pommes gâtées; je crois que je ne puis plus écrire qu'en sentant la puanteur de l'encre d'imprimerie... »
Il travaillait ainsi, dans cet enfer qu'est un atelier d'imprimeur. Les ouvriers parlaient en levant la lettre, des gens entraient, les presses gémissaient, l'écœurante et divine odeur de l'encre emplissait la salle chaude et basse, et lui, suivait sa pensée, moulait ses lettres, bouclait ses e, et les phrases succédaient aux phrases avec autant d'harmonie, de maîtrise et de sérénité que si l'écrivain eût médité dans le calme de son cabinet de travail. Lorsque l'on songe à cela, on demeure étonné comme devant un miracle double.
Négligeant les émotions faciles, tout ce qui trouble, tout ce qui trompe, il allait droit son chemin, avec une absolue certitude de fanatique. 11 voyait tout de très haut, il voyait tout du haut de sa théorie de l'art pour l'art qui ne lui permettait pas de s'égarer.
L'art! Voilà le vrai, le seul Dieu qu'il servit sans une défaillance.
11 préférait le parc de Versailles à la forêt vierge, et la statue de marbre à la femme de chair. La nature le
■ L'Hôtel Pimiidaii, 11, quai d'Anjou.
laissait indifférent, mais un paysage peint l'émouvait.
Dans la curieuse préface des Jeunes-France qu'il ne faudrait pas prendre à la lettre, Gautier a parlé de la campagne en ces termes :
< Quoique né sur les frontières de l'Espagne, je suis un Parisien complet, badaud, flâneur, s'étonnant de tout, et ne se croyant plus en Europe dès qu'il a passé la barrière. Les arbres des Tuileries et des boulevards sont mes forêts, la Seine, mon océan. Du reste, je vous avouerai franchement que je me soucie assez peu de tout cela; je préfère le tableau à l'objet qu'il représente, et je serais capable de m'écrier, comme M™^ de Staël devant le lac de Genève : Oh ! le ruisseau de la rue Saint-Honoré !...
« Une fois, quelques-uns de mes amis sont venus me chercher, et m'ont amené, avec leurs maîtresses, je ne sais où, sur les limites du monde, comme j'imagine, car nous restâmes trois heures en voiture. On dîna sur l'herbe : ces dames et ces messieurs eurent l'air d'y prendre un grand plaisir; quant à moi, je me souhaitais ailleurs. Des faucheux avec leurs pattes grêles arpentaient sans façon les assiettes, les mouches tombaient dans nos verres, les chenilles nous grimpaient aux jambes. J'avais un superbe pantalon de coutil blanc, je me relevai avec une indécente plaque verte au derrière. Je touchai par mégarde je ne sais quelles herbes : c'étaient des orties, il me vint des cloches; je manquai me casser le cou en sautant un fossé; j'eus le lendemain une bonne et belle courbature, cela s'appelle une partie de plaisir! Je déteste la campagne : toujours des arbres, de la terre, du gazon ! Qu'est-ce que cela me fait? C'est très pittoresque, d'accord, mais c'est ennuyeux à crever... »
Et l'on ne peut rien conclure de cela, puisque Gautier, malgré cet amour de l'artifice, a réalisé admirablement.
Quoiqu'on prétende les expliquer, les mystères du subconscient et de l'inspiration demeurent impénétrables, l'œuvre achevée existe seule, et celle qu'édifia le grand plastique est une des plus durables et des plus solides qui soient.
l'oeuvre 83
Il se plaisait à répéter avec une joie enfantine cette phrase de Flaubert :
« De la forme naît Vidée », et il travaillait sachant qu'une chose parfaitement belle peut se suffire à ellemême et qu'il y a une vertu souveraine dans la perfection et dans la beauté.
Chez la plupart des écrivains l'idée nait, brusque et nue. Il faut la vêtir, la rendre présentable, en un mot.
Chez Théophile Gautier, l'idée naissait lentement avec sa forme définitive. Il ne suait pas à modeler la glaise confuse, il s'attaquait tout droit au marbre, et Phidias n'eût rien trouvé à redire devant le dieu, la femme, le vase ou la frise qui sortaient de ses mains.
Il ne tâtonnait jamais, tout s'accomplissait en lui; les fleurs des belles pensées jetaient dans son cerveau leur parfum subtil, puis le fruit s'arrondissait, se gonflait, mûrissait et tombait de lui-même.
Les angoisses de la phrase, les sueurs de sang à propos d'une épithète infidèle ou d'un adjectif qui se dérobe, les affres des maternités laborieuses qui faisaient crier le bon Flaubert lui furent épargnées. Il réalisait dans la joie, avec sérénité, et il demeure à nos yeux le type accompli de l'écrivain français, le seul peut-être qui, s'endormant sur une phrase inachevée, eût pu la reprendre au réveil, sans hésitations, au mot sur lequel le sommeil l'avait interrompu. Ses amis le savaient, et Gustave Flaubert, toujours tourmenté par le style et jamais satisfait, vint plus d'une fois lui demander conseil. C'est même à l'occasion d'une de ces visites qu'il dut de voir Théophile Gautier en singulière posture.
Le poète qui, en tant que garde national, devait à l'Etat quelques heures de faction, fuyait, régulièrement^ son tour de garde, et le matin où il arriva chez Maxime Du Camp qui hébergeait Flaubert, il venait demander asile, afin d'échapper à la prison.
Il était pâle, sans chapeau, avec les cheveux en désordre et la redingote fermée de travers.
« — Qu'as-tu donc? »
« Avant de répondre, il se regarda dans la glace et dit d'un ton désespéré : « Comme je suis hirsute ! » puis immédiatement un vers de liuy-Blas :
Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue!
« Nous ne comprenions pas. II se laissa tomber sur un canapé, et dit :
« — Voilà ce que c'est que d'avoir des institutions libres : on veut me mettre en prison... »
« A mon observation un peu naïve : « l^ourquoi ne montes-tu pas la garde, cela t'éviterait bien des ennuis? » il me répondit avec une conviction qui ne tolérait pas de réplique :
« — Je n'ai pas le droit d'altérer la beauté de mes formes en les enfermant dans un costume ridicule; je suis déjà assez humilié de porter une redingote à l'instar de celle des huissiers, sans me déshonorer en me revêtant d'une tunique qui a des épaulettes et en me coiffant d'un shako qui a un pompon... je ne servirai que dans une armée où l'on aura le respect de la forme humaine. J'aime mieux croupir dans les bastilles, comme Latude, que de manquer à mes principes. »
« Une fois cependant, vaincu par une première incarcération, il avait tenté de faire son service de garde national, et pour se rendre au lieu d'assemblée de sa compagnie, il avait adopté un costume de biset : pantalon gris, gilet jaune à fleurs bleues, frac vert à boutons dorés, cravate rose, col à la Colin; sur ses longs cheveux flottants un bonnet de police, et pour fusil un mousquet à rouet que lui avait prêté un peintre nommé Boissard. Le capitaine bondit d'indignation et les « camarades » éclatèrent de rire... (1) »
Maxime Du Camp ajoute qu'il fut obligé, lorsqu'au bout de quelques jours, Gautier rentré chez lui fut appréhendé par les agents, d'aller le réclamer à l'Hôtel des Haricots, la prison des garde nationaux.
(1) Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires. Hachette et G'', édit.
L OEUVRE
Gautier s'accommodait assez mal, comme on le voit, des exigences de la vie et de son temps. Pas d'artiste moins contemporain que lui.
Gustave Claudin, qui le connut beaucoup, dit dans ses Soui'enirs que le maître était impossible dans la vie pratique.
En voyageant avec lui il avait constaté qu'il ne savait ni fermer ni ouvrir une malle. Il était aussi incapable d'acheter un chapeau et de nouer sa cravate, et, chose curieuse à noter, Théophile Gautier qui parlait comme on ne parlera sans doute j amais plus lorsqu'il était dans un cercle d'amis, d'artistes ou de belles femmes,
s'expliquait difficilement lorsqu'il n'était pas avec ses pairs.
En 1848, Gautier habitait dans l'ile Saint-Louis, quai d'Anjou, cet hùtel Pimodan qui était, comme jadis l'impasse du Doyenné, un refuge d'écrivains et d'artistes.
Il occupait, dit-il lui-même, dans la merveilleuse préface qu'il écrivit pour les Fleurs du Mal, de Baudelaire,
Charge faite après la représentatioa
de Pierrot posthume.
(Communiqué par les A nnales politiques et littéraires.)
« près de Fernand Boissard (1), un appartement fantastique qui communiquait avec le sien par un escalier dérobé caché dans l'épaisseur du mur, et que devaient hanter les ombres des belles dames aimées jadis de Lauzun... »
L'hôtel Pimodan était une demeure célèbre, et les peintures qui en décoraient les salles ont été transportées au Louvre.
« Il y avait, dit Théodore de Banville, dans ses Souvenirs, des appartements princiers, notamment' celui où le peintre Boissard s'enorgueillissait avec raison d'un piano peint tout entier de la main de Watteau ! qu'il avait acheté douze cents francs et qui aujourd'hui ne pourrait être payé que par un Rothschild... (2) »
Boiseries aux vieux ors éteints, tapisseries aux nuances délicieusement fanées, marbres sérancolins, trumeaux de Le Sueur et de Poussin, ornaient le grand salon Louis XV où se réunissaient les mangeurs de haschich qui formaient le Chib des haschichins.
Les locataires de l'hôtel Pimodan avaient en effet d'autres plaisirs que les jeunes hommes joyeux, enthousiastes et sains du Doyenné.
Ils se souciaient assez peu des fraîches voisines qui souriaient à leur fenêtre entre des pots de géraniums; Baudelaire qui habitait l'hôtel cultivait ses fleurs maladives et somptueuses, dans une chambre proche; l'odeur de Vimmejise opiutn, de la divine drogue emplissait parfois l'escalier seigneurial, et les femmes que l'on voyait sur les canapés à scènes mythologiques avaient, elles aussi, des beautés compliquées et somptueuses de Satanés.
(1) « Le maître du logis était Fernand Boissard dont les courts cheveux blonds bouclés, le teint blanc et vermeil, l'œil gris pétillant de lumière et d'esprit, la bouche rouge et les dents de perle, semblaient témoigner d'une exubérance et d'une santé à la Rubens, et promettre une vie prolongée au delà des bornes humaines... » [Théophile Gautier.)
(2) Th. de Banville, Mes Souvenirs. Fasquelle, éditeur.
l'oeuvre 87
« ... A demi étendue et le coude appuyé à un coussin, avec une immobilité dont elle avait pris l'habitude dans la pratique de la pose, Maryx, vêtue d'une robe blanche, bizarrement constellée de pois rouges semblables à des gouttelettes de sang, écoutait vaguement les paradoxes de Baudelaire, sans laisser paraître la moindre surprise sur son masque du plus pur type oriental, et faisait passer les bagues de sa main gauche aux doigts de sa main droite, des mains aussi parfaites que son corps dont le moulage a conservé la beauté.
« Près de la fenêtre, la femme au serpent (1) (il ne sied pas de lui donner ici son véritable nom), ayant jeté sur un fauteuil son mantelet de dentelle noire, et la plus délicieuse petite capote verte qu'ait jamais chiffonnée Lucy Hocquet et M"""^ Baudrand, secouait ses beaux cheveux d'un brun fauve tout humides encore, car elle venait de l'école de natation, et de toute sa personne drapée de mousseline, s'exhalait, comme d'une naïade, le frais parfum du bain. De l'œil et du sourire, elle encourageait ce tournoi de paroles et y jetait, de temps en temps, son mat, tantôt railleur, tantôt approbatif, et la lutte recommençait déplus belle... (2) »
Ces belles filles, comme on voit, ressemblaient peu à la délicate et poitrinaire Cydalise que Gautier plus jeune avait aimée, impasse du Doyenné, et qu'il appelait dans une lettre citée plus loin, Ninette-Ninon Cydalise.
Cessux)erbes créatures, comme il dit lui-même, avec admiration,"devaient avoir moins de fraîcheur d'âme et de simplicité que la pauvre Ninette; elles savaient faire grésiller la drogue dans le fourneau des longues piges chinoises, et les confitures qu'elles confectionnaient étaient sans doute celles qu'on obtient en mélangeant le chanvre indien à quelque boulette de miel.
(1) La femme dont Gautier ne veut pas dire le nom était celle qui servit de modèle au sculpteur Clésinger pour sa Femme piquée par un serpent; quant à Maryx, c'est elle qui posa pour la Gloire distribuant des couronnes, de P. Delaroche, et pour la Mignon de Scheffer.
(2) Th. Gautier, Préface aux Fleurs du Mal.
A l'hôtel Pimodan, on ne s'enivrait pas de travail en récitant les Or/exlalea de Victor Hugo; Charles Baudelaire s'enfuyait trop souvent vers les paradis artificiels, et il préférait aux DJins ou à la Chanson des Aventuriers de la Mer, cette belle et trouble prière de Thomas de Quincey :
« O juste, subtil et puissant opium! toi qui au cœur du pauvre comme du riche, pour les blessures qui ne se cicatriseront jamais et pour les angoisses qui induisent l'esprit en rébellion, apportes un baume adoucissant... Tu bâtis sur le sein des ténèbres, avec les matériaux imaginaires du cerveau, avec un art plus profond que celui de Phidias et de Praxitèle, des cités et des temples qui dépassent en splendeur Babylone ou Hécatompylos, et, du chaos d'.un sommeil plein de songes, tu évoques à la lumière du soleil les visages des beautés depuis longtemps ensevelies et les physionomies familières et bénies, nettoyées des outrages de la tombe. Toi seul, tu donnes à l'homme ces trésors et tu possèdes les clefs du paradis, ô juste, subtil et puissant opium !... »
Théophile Gautier ne dut pas murmurer souvent cette mauvaise oraison, et ce n'est qu'en passant, et par pure curiosité, sans doute, qu'il goûta à l'opium et au haschich.
En 1856, Théophile Gautier, qui avait quitté la rue Rougemont où il habitait avec sa femme, travaillait à son Roman de la Momie (i) dans un plus confortable apparte-
(1) Le titre même de la collection où paraît ce volume indique assez qu'on ne trouvera pas ici une critique — d'ailleurs bien inutile — de l'œuvre de Théophile Gautier, et nous nous bornerons une fois pour toutes à donner dans cette note la date de publication de ses principaux ouvrages ; Albertus, 1832; Les Jeunes- France, 1833; Mademoiselle de Maupin, 1836; Une larme du diable, 1839; Tras los montes, 1843; les Grotesques, 1844; Poésies complètes, le Voyage en Espagne, Zigzags, la Péri et le Tricorne enchanté, 1845; Militona, les Roués innocents, 1847; Jean et Jeannette, les Deux Etoiles, 18k8\ le Selam, 1850; Pcujuerette, 1851 ; Trio de romans, la Peau de tigre.
ment de la rue Grange-Batelière, M'"'^ Judith Gautier nous apprend que cet appartement était situé au cinquième étage, et qu'il y avait une terrasse et un salon aux meubles de style Louis XV.
C'est dans cette maison que la jeune Ouragan, c'est-àdire la petite Judith qui avait vécu d'abord en nourrice, puis chez son grand-père à Montrouge, puis au couvent, fit connaissance avec Monstre Yert, c'est-à-dire avec sa sœur Estelle, et nous savons, grâce au Collier des Jours, que le soir même de son arrivée, à l'heure du dessert, entra un « personnage » très singulier, sans aucun bruit, et en saluant de la tête. Il me fit l'effet d'un prêtre sans soutane.
« C'était Charles Beaudelaire.
« — Ah! voilà Baldelarius! s'écria mon père, en tendant la main au nouveau venu... »
« Déjà il avait coupé sa moustache et c'est ce qui lui donnait pour moi l'air d'un prêtre.
« Je le regardais avec ces yeux écarquillés et fixes que j'avais devant toute chose nouvelle.
« — Je te présente mon autre fille, dit mon père.
« — Ah! c'est ce mystérieux « Ouragan » dont on parle quelquefois et qu'on ne voit jamais?... Tu l'as exécutée, à ce qu'il me semble, sur le modèle de ton rêve, car elle a l'air d'une petite fille grecque.
« — Ma foi, je n'y pensais guère en la faisant », dit mon père, en riant (1). »
Théophile Gautier travaillait au Roman de la Momie, dans le salon, plus vaste et mieux éclairé que son cabinet de travail.
On avait posé des planches sur deux tréteaux et il écrivait là, de cette petite écriture nette et sans ratures dont
Émaux et camées, Caprices et Zigzags, Jtalia, 1852; Constantinople, 1853; le Théâtre de poche, 1855; Avatar, la Jettatura, 1851 ; Le roman de la Momie, Sakountala, 1858; Romans et contes, le Capitaine Fracasse, Poésies nouvelles, 1863; Quand on voyage, Loin de Paris, 1865; Spirite, 1866; Voyage en Russie, 1867, Ménagerie intime, 1869; Tableaux de siège, 1871; Théâtre complet, 1872. (1) M"' Judith Gautier, Le Collier des Jours.
[l'œuvre ~ 91
il était si fier, tandis que Judith feuilletait bien sagement les énormes volumes pleins de dieux à têtes de taureaux ou d'éperviers, d'obélisques et d'iiiéroglyphes qu'Ernest Feydeau lui prêtait.
La petite Judith qui avait quitté sa nourrice Damon vivait à présent avec ses parents, et, moins farouche, elle se familiarisait peu à peu avec ce père qui l'étonnait toujours un peu mais qu'elle apprenait à adorer.
« ...Ma mère, raconte-t-elle, allait souvent aux répétitions du Théâtre-Italien, et la gentille Marianne, au baragouin si drôle, était chargée de nous garder, ma sœur et moi. Mais mon père qui terminait le Roman de la Momie, restait à la maison et je me tenais le plus que je pouvais près de lui.
« Très curieux l'un de l'autre, nous faisions doucement connaissance.
« Il portait alors les cheveux très longs et soignait beaucoup sa barbe, très légère, qu'il avait laissé pousser, je crois, depuis peu de temps.
« J'aimais beaucoup le son de sa voix, et sa façon de s'exprimer, qui me paraissait si extraordinaire. Je l'écoutais, en le regardant de tous mes yeux; les phrases tonnantes, ces mots excessifs, me faisaient croire, d'abord, qu'il était fâché; puis, voyant qu'il souriait, je riais aussi, tant c'était amusant.
« Il ne chercliait pas du tout à prendre l'attitude d'un père solennel, qui veut en imposer à ses enfants et les tenir à distance respectueuse. Sa plus grande crainte, au contraire, était de voir ces jeunes esprits se fermer devant lui, dans une méfiance peureuse; il voulait les pénétrer et les connaitre à fond, devenir, autant que possible, le camarade de ses enfants.
« Mais pour cela, fallait-il encore qu'ils ne fussent pas trop petits, et, je crois qu'il n'a commencé à s'intéresser vraiment à nous, que quand nous existions déjà un peu par le cerveau... (1) »
(1) Judith Gautier, Le Collier des Jours.
Judith collabora au Ro^nan de la Mo'inie, c'est-à-dire, qu'assise bien tranquillement à côté de son père, elle lui passait, à mesure qu'il en avait besoin, les gravures prêtées par Feydeau; mais elle était très fière d'avoir accompli ce devoir, et un jour où une de ses poupées mourut, elle l'entoura de bandelettes de papier barbouillées de traits qui étaient censés figurer des hiéroglyphes, et l'ayant ainsi transformée en une morte embaumée du temps de Sésostris, elle l'ensevelit pieusement dans un sarcophage qui était la boîte à ouvrage de sa mère.
Mmo Gautier, dont les dés et les pelotes de fils jonchaient le parquet, trouva que sa fille poussait un peu loin l'amour de l'Antiquité, mais le bon (lautier, ayant ouvert la boite et mis son monocle, pardonna en souriant.
Paul de Saint-Victor et Edmond About étaient les fa-| miliers de la maison, et lorsque Gustave Flaubert, entre deu.x chapitres ditliciles, passait quelques jours à Paris, il ne manquait jamais de venir voir Théophile Gautier.
Il arrivait, avec sa haute taille, ses yeux bleus et ses longues moustaches blondes de \\'iking, la voix cassée pour avoir gueulé dans sa solitude de Croisset les phrases prestigieuses de la Tentation de Saint- Antoine dont le manuscrit qu'il apportait gonflait Igi poche de son paletot.
Après le diner, Estelle et Judith allaient se coucher, et Flaubert ayant allumé une de ces petites pipes de terre rouge qu'il affectionnait, tirait son manuscrit et commençait la lecture.
Judith, qui était partie à contre-cœur, ne pouvait pas dormir, le bruit du giienloir de Flaubert arrivant jusqu'à sa chambre; et l'enfant qu'attirait déjà la magie des belles phrases, se levait avec mille précautions, et par une fente de la porte, elle pouvait voir l'ermite de Croisset en train de lire, adossé contre la cheminée et faisant de grands gestes, et elle demeurait là, en chemise et ravie, voyant, à mesure que Flaubert lisait, défiler la reine de Saba avec ses négresses qui élevaient des évantails de plumes d'autruche, ses bijoux, ses négrillons et son singe, ou bien encore tous les dieux antiques avec
L OEUVRE
les Immortelles couronnées de roses, et Zeus tonnant au petit Crépitas qui se lamentait derrière un buisson...
On recevait aussi d'autres visites.
Gautier était à présent une célébrité, ('hateaubriand
La Maison de Théophile Gautier à Neuilly. (Communiqué par les Annales politiques <:t littéraires.'
était mort en 1848; Victor Hugo, exilé depuis 1851, vivait sur son rocher au milieu de l'océan; Lamartine, vieux et pauvre, s'était retiré, après le coup d'État, de la vie publique, et était pareil à un roi dép'ossédé; Musset traînait une longue agonie; Gautier demeurait pour ainsi dire
seul de tous les grands chefs du romantisme, dans la force de l'âge et du talent.
Dix-neuf ans de critique à la Presse d'Emile de Girardin lui avaient acquis une immense autorité, et c'était à son tour — comme il le disait autrefois de Hugo — « de rencontrer journellement sur son passage de petits poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme des morts, et même des hommes faits, interdits ou balbutiants ».
Pour tous, il était le « bon Théo », et lui qui ne demanda jamais rien pour lui-même, forgeait chaque jour une réputation nouvelle, rendait un service et sauvait quelqu'un.
On le savait accueillant, et les visiteurs de toute sorte affluaient. Malheur, cependant, à l'arriviste sans talent qui venait en pensant que l'encre du maître était à vendre et que, moyennant un cadeau, on pouvait incliner vers l'éloge sa loyale plume de Tolède.
« Un jour, raconte sa fille, nous entendîmes des rugissements dans le salon, où mon père recevait un inconnu; puis le monsieur, reconduit à coups de pied, traversa comme une flèche l'antichambre et, poursuivi jusque sur le palier, dégringola l'escalier la tète la première.
« Mon père était blême et tremblant de fureur, il continuait à couvrir d'injures véhémentes « le misérable, qui avait osé lui offrir une somme énorme, pour louer je ne sais quoi d'idiot!... »
« Dans sa colère, d'un mouvement nerveux, il avait descellé la tablette de marbre de la cheminée, avec l'idée de la jeter à la tète de cet imbécile; la pendule et les bibelots précieux l'avaient échappé belle! Le monsieur aussi!... »
Comme le prouvent ces lignes, Théophile Gautier avait une haute conception de sa dignité de critique et du métier auquel la vie l'obligeait.
Le maître engraissait.
Gérard de Nerval se souvient d'avoir vu un Théophile Gautier maigre.
l'œuvre 95
« Le Théophile a toujours passé pour gras ; il n'a jamais cependant pris de ventre, et s'est conservé tel encore que nous le connaissions. Nos vêtements étriqués sont si absurdes, que l'Antinous, habillé d'un habit, semblerait énorme, comme la Vénus, habillée d'une robe moderne : l'un aurait l'air d'un fort de la halle endimanché, l'autre d'une marchande de poisson. L'armature solide du corps de notre ami (on peut le dire, puisqu'il voyage en Grèce aujourd'hui) lui fait souvent du tort près des dames abonnées aux journaux de modes; une connaissance plus parfaite lui a maintenu la faveur du sexe le plus faible et le plus intelligent; il jouissait d'une grande réputation dans notre cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise.
« En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile maigre... Vous ne l'avez pas connu. Je l'ai vu, un jour, étendu sur un lit, — long et vert, — la poitrine chargée de ventouses. Il s'en allait rejoindre, peu à peu, son pseudonyme, Théophile de Viau, dont vous avez décrit les amours panthéistes, — par le chemin ombragé de l'Allée de Sylvie. Ces deux poètes, séparés pardeux siècles, se seraient serrélamain, auxGhamps- Elysées de Virgile, beaucoup trop tôt (1). »
Il devenait alors tel qu'on le connaît, tel que les gravures et les photographies nous le montrent.
Ce n'était plus le jeune Théo fier de ses muscles pareils à ceux que les sculpteurs grecs donnaient aux héros athlétiques des bas-reliefs; les frères Concourt, qui le virent, le 5 février 1857, en donnent ce portrait peu flatté :
>< ... Au bureau de ï Artiste. Théophile Gautier, face lourde, les traits tombés dans l'empâtement des lignes, une lassitude de la face, un sommeil de la physionomie, avec comme les intermittences de compréhension d'un sourd, et des hallucinations de l'ouïe qui lui font écouter par derrière, quand on lui parle en face... »
(1) Gérard de Nerval, La Bohème galante.
Il ressemblait à un sultan oriental, à quelque bon calife, régnant sur un sérail de belles métaphores dont il était fier.
Accroupi à la turque sur son divan, il écrivait son feuilleton, sans une hésitation, sans une rature, allant tout droit son chemin, sûr de lui et des mots, et lorsque les pages, jetées à mesure, sur les coussins, étaient assez nombreuses, il rallumait son cigare, rêvait et faisait des vers.
Sans doute, le feuilleton qu'il devait écrire ne prenait pas tout son temps, mais il fallait sortir, aller au théâtre, perdre sa soirée, visiter les expositions et les ateliers, et se mettre à jour fixe à la tâche.
Il le faisait sans joie, regrettant seulement que cette besogne lui prît tant d'heures, et c'est sans doute dans l'allégresse d'en avoir fini, un soir où le feuilleton avait été particulièrement assommant, qu'il écrivit ce court. poème (1) :