APRÈS LE FEUILLETON
Mes colonnes sont alignées Au portique du feuilleton; Elles supportent, résignées, Du journal le pesant fronton.
Jusqu'à lundi je suis mon maître.
Au diable chefs-d'œuvre mort-nés !
Pour huit jours je puis me permettre De vous fermer la porte au nez.
Les ficelles des mélodrames N'ont plus le droit de se glisser Parmi les fils soyeux des trames Que mon caprice aime à tisser.
Voix de l'ànie et de la nature, J'écouterai vos purs sanglots, Sans que les couplets de facture M'étourdissent de leurs grelots.
(1) Emaux cl Camées. Eugène Fasquelle, éditeur.
Meubles de la chambre de Théophile Gautier. (Communiqué par les Annales politiques et littéraires.
Et portant dans mon verre à côtes La santé du temps disparu, Avec mes vieux rêves pour hôtes Je boirai le vin de mon cru :
Le vin de ma propre pensée, Vierge de toute autre liqueur, Et que, par la vie écrasée.
Répand la grappe de mon cœur!
Ah ! sans ce feuilleton, sans cette vie qui écrasa « la grappe de ce cœur », quelles merveilles n'aurions-nous pas à ajouter au trésor pourtant fastueux de l'œuvre du maître !
Il existe, hors du monde, une sorte de royaume vague où l'imprimerie est inconnue, où les idées de pièces, de poèmes, de romans, flottent, insaisissables, dans une atmosphère de songe.
Il existe pour les livres auxquels on rêva sans les écrire, un pays des limbes, pareil à cette nébuleuse contrée que l'Église catholique assigne pour demeure aux âmes des enfants décédés sans baptême, et Théophile Gautier, plus qu'aucun autre écrivain, a contribué à peupler cette
vague et vaporeuse région de volumes morts sans être nés.
Il songeait à une pièce énorme, bouffonne, âpre, truculente et tragique : la Belle Ferronnière; aux limbes! Il voulait donner une suite à ses Grotesques, écrire y Histoire d'un Moutard, le Yieuœ de la Montagne, les Confessions de deux gentilshommes périgourdins, aux limbes! Il souhaitait de refaire à sa façon une Phèdre, et surtout il rêvait d'écrire un livre unique, un livre que seul il eût pu écrire, une Venise au xviii" siècle, capable, comme il le disait à M. Emile Bergerat, de faire tressaillir dans leur tombe Casanova de Seingalt et son cardinal de Bernis, et tout cela est demeuré dans les limbes!...
Si l'on doit faire une large part aux limbes, dans l'œuvre de Théophile Gautier, il ne faut pas oublier l'enfer.
On appelle ainsi, à la Bibliothèque Nationale, le coin secret où l'on garde, loin du public bien pensant, loin du cant, ces œuvres qui ne peuvent avoir accès, comme le disait Gavarni, que dans la bibliothèque des hommes deux fois majeurs.
Nous voulons parler de son admirable poème : Le Musée secret.
Jamais Gautier n'atteignit à une richesse de ton et de touche pareille à celle qulbrille dans cette poésie qui n'est pointimpriméedanssesœuvres complètes, on se demande pourquoi.
Le gendre du maître, M. Emile Bergerat, a bien voulu nous autoriser de la reproduire ici, et nous la copions dans son beau livre que tous les admirateurs de Gautier devraient posséder : Théophile Gautier {Entretiens, Souvenirs et Correspondance (1).
Paul de Saint-Victor à qui le maître impeccable avait prêté ses gaufriers, selon son expression pittoresque, emporta ces vers de Neuilly et les lut dans un éblouissement.
La lettre que cite M. Emile Bergerat en fait foi :
(1) Un volume, 3 fr. 50. Fasquelle, éditeur.
l'œuvre 99
« ... J'ai devancé votre conseil, et j'ai été avant-hier chez M. Gautier chercher ses vers qu'il a eu la bonté de me copier lui-même. L'Étude de mains m'a. raxi, mais le Musée secret m'a ébloui. C'est pour moi le Régent de son écrin. Comme science de contour et illusion de couleur, ces vers sont peut-être sans précédents dans la langue.
« Il a raison de les appeler une transposition d'art. La strophe n'est pas écrite, elle est pétrie dans la pâte et dans l'huile du Titien et du Corrège. A sa place je les publierais hardiment. Un tel pinceau transfigure tout ce qu'il touche. Il diviniserait la croupe delà Vénus Callipyge... Le Musée secret est le dernier mot de la beauté plastique... Sur des vers pareils à ceux-ci, un duc italien du xvi« siècle lui aurait donné cent mille ducats et un sérail pour atelier, et le roi d'Espagne lui aurait envoyé la Toison d'or... »
Mais voici la merveille :
Des déesses et des mortelles Quand ils font voir les charmes nus, Les sculpteurs grecs plument les ailes De la colombe de Vénus.
Sous leur ciseau s'envole et tombe Ce doux manteau qui la revêt, Et sur son nid froid la colombe Tremble sans plume et sans duvet.
O grands païens, je vous pardonne; Les Grecs, enlevant au contour Le fin coton que Dieu lui donne, Otaient son mystère à l'amour.
Mais nos peintres tondant leurs toiles Comme des marbres de Paros, Fauchent sur les beaux corps sans voiles Le gazon où s'assied Eros.
Pourtant jamais beauté chrétienne
N'a fait à son trésor caché
Une visite athénienne,
La lampe en main, comme Psyché.
Au soleil tirant sans vergogne Le drap de la blonde qui dort, Comme Philippe de Bourgogne Vous trouveriez la toison d'or;
Et la brune est toujours certaine D'amener au bout de son doigt, Pour le diable de La Fontaine, Ce 111 tors que rien ne rend droit.
Aussi j'aime tes courtisanes, Amant du vrai, grand Titien, Roi des tons chauds et diaphanes Soleil du ciel vénitien.
Sous une courtine pourprée Elles étalent bravement, Dans sa pâleur mate et dorée, Un corps vivace où rien ne ment.
Une touffe d'ombre soyeuse Velouté, sur leur flanc poli, Cette envergure harmonieuse Que trace l'aine avec son pli.
Toi seul fais sous leurs mains d'ivoire, Naïf détail que nous aimons, Germer la mousse blonde ou noire Dont Cypris tapisse ses monts;
Et la tribune de Florence
Au cant choqué montre Vénus,
Baignant avec indiflerence
Dans un manchon ses doigts menus.
Tandis qu'ouvrant ses cuisses rondes Sur un autel d'or, Danaé Laisse du ciel, en larmes blondes, Pleuvoir Jupiter monnayé.
Maître, ma gondole à Venise Berçait un corps digne de toi, Avec un flanc superbe où frise De quoi faire un ordre de roi !
l'oeuvre
Théophile Gautier en famille.
(Cliché de Je sais tout.)
Pour rendre sa beauté complète, Laisse-moi faire, grand vieillard, Changeant mon luth pour ta palette, Une transposition d'art;
Et poète trempant ma phrase Dans l'or de tes glacis ambrés, Comme un peintre montrer sans gaze Des trésors par l'amour ombrés.
Que mon vers dans la rouge alcôve, Sur la blancheur de ce beau corps, Ose plaquer la tache fauve.
Qui luit du ton bruni des ors,
Et qui rappelle, ainsi posée, L'Amour sur sa mère endormi, Tachant de sa tète frisée Le sein blanc qu'il cache à demi.
Sans que la Muse s'en courrouce, Avec sa fleur offrons aux yeux.
Comme une pêche sur la mousse.
Plaisir, ton fruit mystérieux ;
Pomme authentique d'Hespéride, Or crespelé, riche toison Qu'aurait voulu cueillir Alcide Et qui ferait voguer Jason.
O douce barbe féminine,
Que l'Art toujours voulut raser.
Sur ta soie annelée et fine,
Reçois mes vers comme un baiser!
Car il faut des oublis antiques Et des pudeurs d'un temps châtré Venger par des stances plastiques, Grande Vénus, ton mont sacré.
Paul de Saint- Victor avait raison. Au poète qui écrivit de tels vers, un roi artiste eût dû envoyer un de ces ordres souverains faits de rubans et de pierreries : la Jarretière ou la Toison d'or.
La Vie.
E' CRiRE la vie de certains écrivains est une tâche facile lorsque ces écrivains ont eu une vie aventureuse, passionnée ou riche en incidents de toute sorte. Le lecteur est alors assuré de trouver une histoire plus captivante parfois qu'un roman ou qu'un drame bien construit. Rien de tout cela ne peut sauver cette biographie de Théophile Gautier.
Toute sa vie peut se résumer ainsi : il n'a pas fait ce qu'il rêvait, et il fut l'esclave de la copie.
Cette existence monotone de grand travailleur a tout de même sa beauté, ses drames et ses fantaisies, et l'histoire littéraire peut trouver son profit dans des spectacles différents.
Chateaubriand a pu « explorer les mers de l'Ancien et du Nouveau-Monde, et après avoir revêtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le cafetan de soie du mameluck, après avoir subi la pauvreté, la faim, la soif, l'exil )>, s'asseoir, ministre et ambassadeur brodé d'or, bariolé d'insignes et de rubans, à la table des rois, aux fêtes des princes et des princesses... avoir t assisté à des sièges, à des congrès, à des conclaves, à la réédifîcation et à la démolition des trônes », et avoir exercé sur son siècle « une triple influence, religieuse, politique et littéraire ».
Pair de France, ambassadeur, il est entré dans les capitales au bruit du canon, il a pu voir son vieux roi exilé pleurer dans ses bras.
Lamartine, beau comme un dieu, riche et aimé, a gouverné la France, il a connu les ivresses de la foi démo-
cratique et du pouvoir, et renouvelé l'antique miracle orphique, sur le perron houleux de l'Hôtel de Ville, devant des flots de foule apostrophée.
Alfred de Musset a pleuré, le long de \ affreux Lido, l'amour perdu de George Sand, et donné pour cadre à son roman passionné la Ville unique, la fiévreuse Cité Rouge des gondoles et des romances, le lieu d'élection où pèlerinèrent les artistes et les grands amants, Gœthe et lord Byron, la Venise des romantiques.
Victor Hugo, sur son rocher au milieu de l'Océan, fut poursuivi par des colères d'empereur. Certes, ceux-là ont d'immenses, de glorieuses attitudes, mais aux yeux justes et sévères de la Muse, ils ne sont pas plus beaux que Théophile Gautier accroupi sur son divan, le secret de l'énigme plastique dans les prunelles, et polissant, sans hésitations, une strophe plus dure que le marbre ou une phrase plus brillante que les pierreries dont s'enorgueillit la gorge d'ambre d'une sultane favorite.
C'est donc l'histoire d'une vie calme et tout unie que nous avons à faire, l'histoire d'une vie d'artiste et de lettré; nous devons donc nous enfermer avec le maître dans son cabinet de travail, le regarder et essayer de surprendre les secrets de son art.
Nous le suivrons au théâtre, aux dîners Magny, chez la princesse Mathilde; nous nous assoirons à sa table, dans la salle à manger de sa petite maison de Xeuilly, et le lecteur surprendra de si étonnantes conversations, il entendra de si prestigieuses paroles, en voyant défiler tant de pittoresques et illustres figures, qu'il ne regrettera peut-être pas que Gautier n'ayant connu ni les grands orages, ni les immenses attitudes de Chateaubriand, de Musset, de Lamartine ou de Victor Hugo, soit demeuré derrière ses vitres closes, avec ses babouches jaunes et son bonnet rouge de doge et do pacha.
Paul Dalloz et Turgan, les deux directeurs du Moniteur, avaient décidé Théophile Gautier, qui hésitait à quitter
Paris et son appartement de la rue Grange-Batelière, à venir habiter Nenilly.
« — Mes chers amis, disait-il à ses directeurs, entre deux bouffées de cigare, ce séjour enchanteur peut l'être, en effet; pour des particuliers cossus, tels que vous, qui ont chevaux à l'écurie, voiture en la remise et cocher à portée de la voix. Sauter du perron do la villa dans un tilbury, toucher du bout du fouet la croupe soyeuse d'un pur sang, et, vingt minutes après, jeter élégamment les rênes au valet, pour gravir l'escalier de pierre du Moniteur, cela est faisable.
Mais pour un simple galapiat de lettres,
— l'étymologie de galapiat semble bien être : Gaulois à pied,
— c'est une autre afïaire. Il faudra se soumettre au bon plaisir de l'omnibus, attendre au bord du trottoir, les pattes dans la crotte, son passage, et subir les
cinquante-cinq minutes réglementaires de trimbalage, et encore s'il ne passe pas complet, auquel cas je piétinerai sous la pluie et le vent à n'en plus finir !...
« — Je viendrai vous chercher chaque jour, cher maitre, disait Dalloz, et je vous ramènerai...
« Mon père finit par céder : il donna congé de l'appartement, après avoir visité la petite maison qui était à louer au n» 32 rue de Longohamps, et que Turgan avait
Estelle et Judith Gautier.
(Photographie Nadar,)
découverte. Elle était bien lointaine, bien petite, bien médiocre ; mais le jardin était très séduisant, et mon père signa le bail qui l'exilait de Paris (1). »
Ce fut par un après-midi d'avril ensoleillé, comme le raconte M""» Judith Gautier dans son admirable livre de souvenirs, qu'eut lieu le déménagement.
Le petit jardin de Neuilly s'emplit de fauteuils et de buffets, et contre le tronc des maigres arbres, des paysages peints rêvaient en plein air, dans leurs cadres dorés.
Le maître était, selon sa propre expression. « moulu et farci de poussière, et les tibias lui sortaient par les yeux ».
On mit d'abord un peu d'ordre dans la salle à manger, et Marianne, la cuisinière, apporta la julienne fumante.
Au dessert, le soleil empourpra brusquement les croisées sans rideaux et Gautier sortit sur la terrasse, avec ses filles, pour admirer le ciel que féerisait la somptueuse alchimie crépusculaire.
Le poète avait mis son monocle, le vent du soir caressait les boucles de ses longs cheveux, et il disait :
« — C'est superbe! le tableau se compose on ne peut mieux, et il est fort heureux que le soleil se couche de ce côté-là. Nous autres, Parisiens, nous finissons par oublier l'astre du jour et ne plus nous soucier des beaux effets qui accompagnent chaque soir son départ : nous Ignorons les soleils couchants et la splendeur des crépuscules. »
« Une brise fit s'incliner, à plusieurs reprises, les hauts peupliers, dans un lent mouvement silencieux.
« — Ils ont vraiment l'air de nous saluer, pour nous souhaiter la bienvenue! dit mon père. Eh bien! je me sens débarbouillé de toute la poussière par ce bain de lueurs, particulièrement superbes, et je crois que le mouvement de ces grands plumeaux balaye les toiles d'araignées, tissées dans mon esprit par la mélancolie des regrets (2)... »
(1) Judith Gautier, Le Second rang du Collier. Juven, éditeur.
(2) Judith Gautier, Ibidem.
Le voici donc installé vers 1858 dans la lointaine, petite et médiocre maison de la rue de Longchamps, que décorait, sertie dans le mur. la Victoire du Parthéno)i.
La famille se composait du maître, de sa femme, de ses deux filles, Judith et Estelle, et plus tard, de ses sœurs, Lili et Zoé.
Nous savons, grâce au livre pieux de M. Emile Bergerat (l), de quelle manière la maison était disposée :
« Au rez-de-chaussée elle se composait d'un vestibule d'entrée assez large, ouvrant sur la rue de plain-pied, chauffé par un grand poêle de tôle et décoré de plats en cuivre repoussé et d'une série d'eaux-fortes sur Othello, par Théodore Chassériau. A gauche, le salon s'étendait sur toute la profondeur de la maison; du côté du jardin, il ■ recevait le jour par une glace sans tain placée sur la cheminée. Cette cheminée était assez richement ornée : on y admirait une superbe pendule Louis XIV, deux grands vases de Sèvres, cadeaux de Napoléon III. des bronzes de Barye, de Clésinger, de Frémiet... Ce salon servait de galerie, et c'était là que le maître avait accroché ' les meilleures pièces de sa collection(2)...
< De l'autre côté du vestibule, c'est-à-dire sur la droite, s'ouvrait, propre et luisante, la cuisine...
c La seconde porte de droite donnait l'accès de la salle à manger... Elle ouvrait de plain-pied sur une terrasse assez large où l'on dominait le jardin...
« Du rez-de-chaussée au premier étage, on montait par un escalier tournant, tapissé de dessins et d'aquarelles,
(1) Emile Bergerat, Théophile Gautier. E. Fasquelle, éditeur.
(2) Parmi les meilleures pièces de cette collection dont Gautier était si fier, les visiteurs pouvaient admirer : Les Trois Tragiques, d'Ingres ; la Lady Macbeth et le Combat du Giaour, de Delacroix ; la Diane, de Baudry, les Pifferari, d'Hébert; la Clairière, de Théodore Rousseau; la Panthère noire, de Gérome; la Pasqua-Maria, de Bonnat; la Vue d'Orient, de Diaz ; la Léda. de Ziegler; Christ et Madeleine, de P. de Chavannes; le Moine, de Robert-Fleury ; les Muletiers espagnols, de Laleux, etc. Les bronzes étaient signés : Rosa Bonheur, Clésinger, Baryc, Frémiet, Préault, etc.
et l'on arrivait à un palier sur lequel s'ouvraient deux portes à droite et une à gauche. La première des deux chambres de droite était celle de sa fille, M^'^ Estelle Gautier, aujourd'hui M"!" Emile Bergerat... Contiguë à celle-ci. la chambre des sœurs du poète avait vue sur la rue...
« La chambre de Théophile Gautier communiquait avec celle de ses sœurs par une sorte de couloir transformé en salle de bain...
« Construite entièrement en bois de chêne par un menuisier de Neuilly, elle occupait, à l'étage supérieur, le même emplacement que le salon... Un grand rideau de reps brun, formant tenture, la divisait en deux parties, de telle sorte que lorsqu'il était tiré dans toute sa largeur, le visiteur pouvait croire qu'il entrait dans un cabinet de travail. Le rectangle, au milieu duquel s'ouvrait la cheminée surmontée d'une glace sans tain, développait sur ses trois côtés intérieurs un corps de bibliothèque divisé par des colonnes torses...
« Entre la cheminée et la porte d'entrée, sur la gauche, s'allongeait, obstruant l'accès de la bibliothèque, un lit de repos... Les fauteuils étaient en chêne, très élevés du dossier, et tendus de reps rougeâtre. A droite de la porte d'entrée, s'adossait au mur le pupitre-table de l'écrivain, meuble sans apparence et dont se fût à peine contenté un clerc de notaire dans son étude...
« En face de l'entrée, il y avait encore une fenêtre, donnant sur la cour, et dont le jour était gênant : on parait à son obliquité en la tenant à demi masquée sous les rideaux. Devant elle une table en chêne animait et meublait de ses encombrements de journaux, de lettres et de papiers journaliers, un coin un peu délaissé de l'habitacle.
« L'autre moitié de la pièce, formant chambre à coucher, était occupée par le lit, un lit énorme à colonnes torses... On y remarquait encore une sorte de petit coffre bas, sans destination, que le maître s'était fait faire pour son usage et sur lequel il aimait s'asseoir à l'orientale...
M'"' Sabaiier, par Meissonier.
(Communiqué par M. L. Bénédite.
« Les objets qui ornaient la cheminée de la chambre étaient ceux-ci : une pendule en marbre noir et les candélabres de cuivre; une petite boîte d'or et de malachite; un narghilé; un bloc d'améthyste brut; une plaque de verre traversée par un rayon électrique; de petits bronzes et des écrans japonais... »
Voilà une précieuse description des lieux où devait vivre jusqu'à la fin de sa vie Théophile Gautier. Nous ne citons pas tout, la peinture de M. Emile Bergerat est infiniment plus minutieuse et détaillée, mais nous connaissons l'essentiel, les pièces de la maison et ce que Gautier avait < sécrété autour de lui ».
Il prétendait en effet que, dans une demeure, le mobilier, les bibelots, l'arrangement, sont toujours à l'image de leur propriétaire.
Le maître impeccable se trompait ce jour-là, tout au moins en ce qui le concernait, car il n'était pas fait pour cette « somptuosité pauvre et de raccroc faisant comme un intérieur de vieille actrice retirée, qui n'aurait touché que des tableaux à la faillite d'un directeur italien (1) ».
Il eût su habiter un palais de féerie et il confia, une fois, à un visiteur qui l'avait surpris, plongé dans une profonde rêverie, qu'il songeait à ce que pourrait coûter la maison qu'il souhaitait. Au moment où la porte s'était ouverte, il en était à 25 milliards! Il est bon de dire que le poète faisait alors le rêve impossible de Fortunio ; il accrochait sans doute des tableaux de Léonard de Vinci et du Titien aux murs de marbre de quelque fantastique Alhambra, et il séchait l'encre rouge de ses manuscrits avec la poudre que de belles filles obtenaient en écrasant sous un marteau de rubis les perles incomparables de leurs colliers.
La réalité était plus simple.
Théophile Gautier, qui s'était couché à une heure du matin, était debout à sept heures, devant le chevalet de torture, comme il disait, avec son encre et son papier.
(1) Journal dea Concourt, tome II. Fasquelle, éditeur.
La nuit le surprenait devant son établi ou en pleine causerie.
« ... Timidement, on parlait d'aller se coucher. Alors son indignation éclatait ; il nous traitait de marmottes, d'aïs, de loirs...
t — Puisque personne ne veut m'écouter, s'écriait-il, je louerai un Auvergnat, que je payerai quarante sous l'heure. Il m'écoutera, lui, en donnant de temps en temps quelques signes d'approbation.
< Nous lui faisions observer que les Auvergnats euxmêmes dormaient, et qu'il obtiendrait surtout des ronflements comme marques d'approbation.
< — Je le paierai plus cher la nuit, et j'aurai tant d'esprit qu'il sera aussi éveillé qu'une potée de souris (1)... »
La maison dormait. Il traînait son fauteuil et s'asseyait à sa table.
Chose extraordinaire, ce grand écrivain avait, lorsqu'il se mettait au travail, horreur de son métier.
Il l'a confié lui-même aux Goncourt qui l'ont noté dans leur Journal.
« — Ça m'a toujours ennuyé d'écrire, et puis c'est si inutile!... Là, j'écris posément comme un écrivain public... Je ne vais pas vite, mais je vais toujours, parce que, voyez-vous, je ne cherche pas le mieux. Un article, une page, c'est une chose de premier coup, c'est comme un enfant : ou il est, ou il n'est pas. Je ne pense jamais à ce que je vais écrire. Je prends ma plume et j'écris. Je suis homme de lettres, je dois savoir mon métier. Me voilà devant le papier : c'est comme un clown sur le tremplin... Et puis, j'ai une syntaxe très en ordre dans la tête. Je jette mes phrases en l'air... comme des chats, je suis sûr qu'elles retomberont sur leurs pattes. C'est bien simple, il n'y a qu'à avoir une bonne syntaxe. Je m'engage à montrer à écrire à n'importe qui. Je pourrais ouvrir un cours de feuilleton en vingt-cinq leçons!... Tenez, voilà de ma copie : pas de rature... »
(1) Judith Gautier, Le Second rang du Collier.
Il accomplissait bravement, sans hésitation et sûrement, sa tâche, tourmenté par la faim qui le chassait du lit et qui le faisait rêver pendant son travail à des quartiers de viandes rouges, à des plats pantagruéliques; puis, trouvant que la maisonnée ne s'éveillait pas assez vite à son gré, il se mettait à chanter.
Toutes les scies d'ateliers y passaient, et la voix tonitruante du maître chassait les rêves de jeune fille que faisait encore M''^ Judith Gautier.
« Quand le temps menaçait, il redisait, à n'en plus finir, cette incantation de berger qu'il avait entendu chanter autrefois par une vieille fileuse, à INIaupertuis, où il allait passer ses vacances :
Pleut, pleut, mouille, mouille...
C'est le temps de la grenouille.
La grenouille a fait son nid.
Dans l'étable à nos brebis ; Nos brebis en sont malades, Nos moutons en sont guéris...
« D'autres fois, c'était ce pseudo-cantique, qui le ravissait :
Tout le monde pue
Comme une charogne;
N'y-a, n'y-a, n'y-a que mon Jésus
Qui ait l'odeur bogne !...
« Il prononçait « bogne », au lieu de « bonne», à cause de la rime.
« Quand il en avait assez de chanter, il déclamait. « Ceci entre autres :
J'aime les bottes à l'écuyère Et les pantalons de tricot..., Et les romans de Walter Scott, Il faut en avoir deux paires !...
« Enfin l'on descendait à table. Le macaroni quotidien tordait dans le plat ses anneaux dorés de beurre et grumelés de parmesan; le juteux faux-filet saignait sur le
persil, tout frais cueilli au jardin. Le lion affame se calmait (1)... »
Quelques visiteurs arrivaient : Alexandre Dumas fils qui habitait à Neuilly lui aussi, de l'autre côté de l'avenue
(Portrait dessiné et «^ravé par Garrey.)
de Longchamps, Charles Baudelaire, des amis, des admirateurs et des artistes qui venaient solliciter le maître ou le remercier de quelques lignes de feuilleton.
On recevait parfois les visites les plus étranges : princesses russes couvertes de gemmes comme des idoles
(1) Judith Gautier, Le Second rang du -Collier.
byzantines, impresarl italiens ou peintres hongrois bottés jusqu'au ventre.
Un jour même, on amena un Chinois qui avait suivi en France un évêque de Macao et qui se trouvait seul à Paris, battant le pavé de ses semelles trouées et cachant sa natte bien tressée sous un paletot en mauvais état.
II s'appellait Ting-Tun-Lin»- et pouvait avoir une trentaine d'années.
On l'avait dépouillé, pour la présentation, de son affreux complet européen, et il avait revêtu une robe bleue et une tunique de soie noire.
Gautier, qui était la bonté même et qui aimait l'exotisme, le reçut sans rire, comme un roi légitime peut recevoir un ambassadeur extraordinaire apportant ses lettres de créance.
La scène ne devait pas manquer de pittoresque, et ce magot jaune, simiesque et ridé, devait avoir une étrange figure devant le sultan de l'épithète qui avait écrit ce chef-d'œuvre: Le Pavillon sur l'eau, une nouvelle dont l'action se passe dans l'Empire du Milieu, et ces vers charmants :
Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
Ni vous non plus, Juliette, ni vous,
Ophélia, ni Béatrix, ni même I
Laure la blonde avec ses grands yeux doux.
Celle que j'aime à présent est en Chine, Elle demeure avec ses vieux parents, Dans une tour de porcelaine fine, Au Fleuve Jaune où sont les cormorans...
Le magot qui ne voulait pas retourner en Chine s'exténuait en révérences et en courbettes comme tout bon Céleste qui a étudié le Livre des Cérémonies et des Démonstrations extérieures, et Gautier l'examinait à travers son monocle, tout en lustrant la fourrure de son chat favori.
Mil» Judith Gautier, qui devait faire ses débuts dans la
littérature avec le Livre de Jade et le Dragon Impérial 11), assistait à l'entrevue.
Elle était belle de cette beauté qu'avait rêvée son père,
t elle ressemblait à une jeune Grecque des îles avec luelque chose d'étrange et d'oriental.
; Théophile Gautier l'interpella ;
I « — As-tu envie d'apprendre le chinois, me dit-il, et d'étudier un pays presque encore inconnu, et qui semble îrodigieux? Ce ouistiti mélancolique a l'air très intelligent. Il doit être lettré puisque l'évêque Callery l'avait phoisi pour travailler à son dictionnaire. j « Veux-tu essayer de dévider cet homme jaune et de voir be qu'il cache au fond de sa cervelle obscure? »
« Si je le voulais?
j « Je ne répondis que par une série de cabrioles, que le Jhinois regarda de ses yeux obliques, en plissant tout entier son front, mais, par politesse, sans manifester aucune surprise.
< Et c'est ainsi que Ting-Tun-Ling devint le Chinois l'e Théophile Gautier. »
I II faut ajouter que le magot Ting-Tun-Ling, professeur f.e grammaire chinoise, devint bigame, qu'il excella dans a suite à escamoter les couverts en argent chez Gautier, it que de tout temps il eut un goût très vif pour le verbouth qui lui semblait l'élixir merveilleux et l'ambroisie e l'Occident.
Le Chinois Ting-Tun-Ling représenta dès lors la Chine la table de Théophile Gautier qui avait l'hospitaté si large et l'invitation si facile, qu'une fois, comme ingt convives parlant quarante langues se trouvaient îunis autour du risotto que fabriquait elle-même ■"«' Gautier, le bon Théo s'écria : « Avec ma table, on Durrait faire le tour du monde sans interprète ! » Le jeudi était jour de réception, et les amis de la mai-
'(1) Le Livre de Jade (1867), Le Dragon Impérial (1869).
son demeuraient à dîner. C'étaient Gustave Doré, Ernest Hébert, Dumas fils, Puvis de Chavannes, Olivier de Gourjault, Flaubert, lorsqu'il était de passage, le fils de , Gautier que l'on appelait Toto, M'"'" Sabatier (1); etc.
Nous connaissons la petite salle à manger où avaient lieu ces dîners; le risotto à la milanaise y triomphait; et pareille à une fée cuisinière, M"« Judith ■montait, de ses belles mains de princesse, une mayonnaise dure et jaune comme de l'ambre qui aidait à faire disparaître, jusqu'à l'arête, la truite saumonée dont le maître était friand.
Gautier s'entendait d'ailleurs admirablement à la cuisine, et les dîneurs de Neuilly se régalaient de temps en temps d'un plat exotique qu'il avait préparé lui-même.
« Il devait à ce talent d'avoir conquis la protection particulière du cuisinier de l'empereur de Russie, ('e maîtrequeux, d'ailleurs, professait pour le poète une admiration particulière dont l'origine est plaisante.
« Ayant un jour servi sur la table impériale un mets très apprécié du tzar et dans la composition duquel il entrait des amandes pilées, il en avait reçu des compliments unanimes. Seul Théophile Gautier s'était montré froid pour l'artiste. Il voulut connaître la raison de cette réserve.
(1) M"" Sabatier, que Théophile Gautier avait surnommée la Présidente, probablement à cause de la charmante autorité avec laquelle elle savait présider la table où elle réunissait l'élite de son temps, eut une grande influence sur plusieurs écrivains qui la connurent.
C'est à M™* Sabatier que Gautier songeait lorsqu'il écrivit dans les Émaux et Camées ce poème :
J'aime ton nom d'Âpollonie,
Echo grec du sacré vallon.
Qui, dans aa robuste harmonie,
Te baptise sœur d'Apollon... i
aj.]yjme Sabatier se nommait Apollonie.
On trouvera dans le volume sur Charles Baudelaire de MM. J. Ber. taut et A. Séché, paru dans cette même collection, des pages documentées sur la Présidente, puisque c'est à elle que Baudelaire, las de la Vénus Noire, allait comme ver« un refuge :
Que diras-tu ce 6oir, pauvre âme solitaire. Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri, A la très belle, à la très bonne, à la très chère. Dont le regard divin t'a soudain refleuri?
« — Mon ami, lui dit gravement le maître, je m'attendais à des amandes, et je n'ai trouvé que des macarons pilés. Vous trompez la confiance du tzar! »
« Le chef rougit et avoua sa supercherie innocente, mais, à partir de ce jour, il ne travailla plus que pour Th. Gautier, qui lui apprit le risotto (1). V "^ ~~'^^
Il avait voulu écrire un ouvrage sur le goût et ce livre est demeuré dans les limbes auxquels nous faisions allusion dans un précédent passage; mais, pour augmenter nos regrets, nous en connaissons, grâce à la piété de son gendre qui a recueilli quelques-unes de ses conversations, plusieurs passages parlés :
« — T'expliques-tu l'habitude, disait-il, de manger du pain avec chaque mets et de mélanger une bouchée de cette colle fade et insipide à chaque portion nouvelle d'aliments que nous ingurgitons? Si le pain est un mets, pourquoi ne pas le manger seul?
« Les enfants sont dans le vrai quand ils lèchent les
Pastel, par Théophile Gautier.
(Communique par les Annales politiques et littéraires.)
(1) E. Bergerat. Souvenirs,
confitures et laissent la tartine, car ils sont dans la nature. Le pain est une invention occidentale, bête et dangereuse. Il a été imaginé pax les bourgeois avares et leur a valu des révolutions. Les philantropeset les humanitaires se croient très forts quand ils ont crié au gouvernement : « Il faut du pain au pauvre peuple! v Si on les prenait au mot, ils seraient bien attrapés. Le peuple n'aime pas le pain; il aime la viande saignante, en vrai carnassier que Dieu l'a fait. Le jour où on supprimerait le pain, la révolution n'aurait plus de prétexte, et les chansonniers populaires seraient forcés de se taire. D'ailleurs le pain a un autre inconvénient que celui de cette poésie qu'il donne à l'émeute : sa fadeur gâte les saveurs des fruits et des fines gourmandises dont la terre nous entretient ; il a perverti le goût et nous a apporté l'usage impie des piments et de la moutarde, lamentables corruptions.
« Supprimez le pain, lamoutarde s'évanouit, et l'homme reste seul devant la nature; sa langue, nette et épurée, s'épanouit et se dilate comme une fleur vermeille, au contact saporifique des nourritures vivifiantes:il jouit de leur diversité, de la tendreté de leurs chairs et de leurs parfums; le moelleux, le fondant, le croquant, le glacé se révèlent à lui dans leurs mystères gastronomiques, et il rentre enfin, après quatre mille ans d'épices corrosives, dans la pleine possession de celui-là même de ses sens pour lequel Dieu s'est le plus torturé sa cervelle de créateur... »
A ces soirées du jeudi, tandis que le petit jardin — un jardin de curé — dormait sous la lune ou la neige, on ne s'ennuyait pas. Gustave Doré se livrait aux facéties les plus abracadabrantes, et parfois Théophile Gautier luimême, interrompant une prestigieuse conversation ou une poétique rêverie, sollicité par ses invités, se levait et exécutait son fameux «pas du créancier ».
« On devait, dit sa fille, s'accroupir sur les talons, et, dans cette posture, allonger une jambe, puis l'autre, avec rapidité. C'était une sorte de gigue, très difficile et même dangereuse, si bien qu'après l'avoir sollicité, on priait le
danseur de cesser sa danse, tellement on craignait de le voir tomber (1). »
Lorsque Gustave Flaubert venait dîner à Neuilly, pour donner un digne pendant au pas du créancier, il faisait, à son tour, l'idiot des salons, et ce devait être un beau spectacle que de voir le sultan de l'épithète avec sa barbe de scheick, son embonpoint et sa longue chevelure, faisant vis-à-vis à l'ermite de Croisset, moustachu comme un brenn de la vieille Gaule ou un viking, dans ces deux danses qu'ils avalent inventées.
Puis les derniers invités partis, Théophile Gautier, rallumant à une bougie le cigare qui s'éteignait toujours et qu'il fumait sans conviction, s'accroupissait à la turque sur son divan, et caressant de la main la soyeuse fourrure de sa chatte Eponine, pour la grande joie de ceux qui l'entouraient encore, il se mettait à parler.
Les romantiques ont été de grands orateurs ou de prodigieux conversationistes. Chateaubriand, à la Chambre des Pairs, était capable d'improviser les plus éloquents, les plus hauts discours; Lamartine, entouré de baïonnettes menaçantes, savait calmer le lion populaire échappé des faubourgs révoltés ; Victor Hugo, toujours sibyllin, parlait comme devait parler l'âpre prophète de Pathmos ; Balzac, qui était la proie éveillée de mille rêves, avait une conversation chimérique ; et à côté de ces grands papes de la littérature, nous savons que d'autres écrivains plus humbles, et qui n'étaient qu'évêques ou que chanoines, pour continuer notre comparaison, surent ciseler les mots à facettes et tailler l'esprit comme un diamant.
Théodore de Banville qui fut lui-même un causeur él^louissant raconte cette anecdote sur àMéry :
<i — C'était à un dîner chez M'"« Delphine de Girardin. Comme la conversation était tombée sur l'histoire natu-
(1) Judith Gautier, Le Collier des Jours.
relie, Balzac, qui aimait à étonner les gens, s'amusa à nommer (d'un nom qu'il forgeait) un prétendu animal, qu'il supposait devoir être connu de tout le monde, et qui n'avait jamais existé que dans son imagination.
« A sa grande joie, il vit un profond étonnement se peindre sur tous les visages. Mais au contraire, Méry, qui prit son air bonhomme, parut peut-être surpris de la surprise des autres convives. « Comment, fit-il, avec un air de parfaite bonne foi, vous ne connaissez pas le...? » (suivait le nom de l'animal inventé par Balzac!) Puis aussitôt, avec force citations de Pline, de Buffon, de Cuvier, il raconta les mœurs, l'histoire, la physiologie du petit animal, et nombre d'aventures de voyageurs auxquelles il avait été mêlé ; il dit sa naissance, ses luttes, sa mort, et trouva le moyen d'intéresser tout le monde à ses amours, dont le récit arracha des larmes.
« Quelquefois, la curiosité étant excitée au plus haut degré, on l'interrompait pour lui demander un éclaircissement, pour lui adresser une question, et Méry répondait immédiatement, sans hésiter, sans chercher une seconde, ne manquant jamais à citer sur le point dont il s'agissait les opinions des divers naturalistes, dont il récitait, ou pour mieux dire improvisait des pages entières. Quand on se leva de table, Méry, qui pensait déjà à autre chose, se sentit tout à coup tiré par le bras.
« — Ah ça! lui dit Balzac stupéfait, il existe donc?
« — Pourquoi pas? fit Méry en souriant, Rastignac et de Marsay existent bien (1) ! »
François Coppée, que nous eûmes l'honneur de connaître intimement et qui avait vu de près Théophile Gautier, pendant les dernières années de sa vie, nous avait parlé, un soir, très longuement de lui.
Malheureusement on oublie de noter des conversations semblables. Nous nous souvenons seulement du décor et d'une phrase.
C'était l'été. Nous attendions Coppée à la terrasse de ce
(1) Th. de Banville, Mes Souvenirs. E. Fasquelle, éditeur.
petit café des Vosges qui fait presque le coin de la rue de Sèvres et du boulevard Montparnasse.
Il arrivait du côté des Invalides où est à présent sa statue, en veston gris ou bleu, son canotier de paille ou son chapeau melon crânement incliné sur l'oreille, avec aux doigts son éternelle cigarette, qu'à peine allumée il se hâtait de jeter.
J'ai su pourquoi il n'en tirait que trois ou quatre bouffées rapides, je l'ai oublié depuis et je le regrette.
L'explication que j'en pourrais donner serait purement fantaisiste; peut-être se souvenant du vers de Baudelaire, le plus admirable vers de la langue : « Un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve », le vieux poète voulait-il prouver que la réalisation d'un désir est toujours fade, et que son envie de fumer se changeait soudain en dégoût, dès qu'il essayait de la satisfaire; je ne sais plus...
Je le voyais au coin de cette rue...
Il se prétendait accablé, nous allions nous asseoir à la terrasse du café et à peine installés, devant un amer qu'on lui apportait sans qu'il l'eût commandé, il attaquait une histoire, commentait l'événement du jour avec une verve charmante, et devenait plus jeune que les jeunes gens qui l'entouraient. Je l'écoutais en regardant ses yeux qui m'étonnaient toujours.
Tlieophile Gautier.
(Phot. Nadar. Cliché de Je sais tout.)
Dans le visage exactement rasé et si étrangement patiné qu'ils éclairaient, ils étaient vert-bleu ou bleu-vert, du vert pâle et du bleu clair que l'on obtiendrait, si l'on pouvait fondre ensemble des opales et des émeraudes, un bleu indéfinissable, un vert unique, traversés d'un frisson de ciel et d'eau.
Je n'en vis jamais de pareils, mais je suis sûr qu'au fond de la Hollande, quelques vieillards qui ont passé leur vie à contempler l'infini bleu du ciel, et le double infini bleu et vert des canaux et des prairies, doivent en avoir de semblables.
Ce jour-là, Coppée nous avait parlé des conversations de Banville, d'Alexandre Dumas et de Renan, puis quelqu'un ayant dit : « Et Théophile Gautier, mon cher maître? » le vieux poète leva ses yeux pâles, jeta sa cigarette et parut tendre l'oreille à une voix lointaine.
« — Gautier, lit-il, oui, Gautier... Celui-là, simplement, avec le calme d'une force élémentaire, parlait comme sont écrites ses plus belles pages... »
Mais il est plusieurs endroits où nous pouvons conduire le lecteur et suivre Théophile Gautier : les dîners Magny et le salon de la princesse Mathilde entre autres.
Nous aurons ainsi l'occasion de l'entendre parler, d'écouter ses conversations aussi nourries, aussi belles et souvent plus hardies et plus pittoresques que ses plus fortes pages. C'est Gautier lui-même qui nous expliquera ses idées sur toutes choses et sur l'art, et cela vaudra mieux que tous nos commentaires.
Gavarni et Sainte-Beuve avaient fondé un dîner qui devait avoir lieu deux fois par mois, au restaurant Magny (1).
Gautier y alla pour la première fois le soir du 11 mars 1863, et nous savons qu'il y défendit Balzac contre Sainte- Beuve.
Mais, afin de mieux entendre Théophile Gautier, il
(1) Le premier dîner Magny eut lieu le samedi 22 novembre 1862. y assistaient seulement ce soir-là : Gavarni, Sainte-Beuve, de Chennevières, le docteur Veynes et les frères Concourt.
serait peut-être bon, par un procédé qui manque un peu d'honnêteté, s'il est commode, d'imaginer un immense repas d'écrivains et d'artistes, un dîner Magny situé hors du temps et de la durée, et pendant lequel le maître dirait tout ce que nous voulons lui faire dire.
La table est dressée. Un à un les convives arrivent. Tous sont illustres. Voici les Goncourt qui furent les historiographes indiscrets et scrupuleux de ces réunions; Ernest Renan avec son masque lourd de vieux chanoine gourmand; Sainte-Beuve abritant sa calvitie sous une calotte de Scapin, glabre lui aussi comme un évêque; Paul de Saint- Victor, portant haut sa tête crispée; Taine, grave et simple, l'air, dit M. Maurice Barrés, avec < sa barbe grisonnante, ses cheveux collés, serrés sur sa tête, sans une ondulation, d'un personnage du vieux temps, d'un alchimiste hollandais»; Flaubert, lorsqu'il venait à Paris, le docteur Veynes, Berthelot, etc., etc.
On s'asseyait au hasard des sympathies, et les garçons commençaient à servir.
Le potage avalé, un des convives ouvrait le feu.
Renan, par exemple, disait qu'il travaillait à épurer son prochain livre, à essayer d'écrire seulement «la vraie langue du xvii« siècle, la langue définitivement fixée et qui peut suffire à rendre tous les sentiments ».
Alors, la voix (1) toujours enrouée de Théophile Gautier s'élevait, et on faisait silence.
(1) (( La voix de Théophile Gautier était une voix de gorge, chaude à la fois et veloutée. Sans acuité ni fêlure, sans voiles comme sans éclats, elle sortait limpide, colorée des aurores de la pensée, doucement sonore; comme elle charriait l'or, elle le sonnait. Mais propre surtout à exprimer les tendresses, sa qualité suprême était le charme; à ces moments-là comme formée de la fleur de toutes les sonorités caressantes, elle s'infiltrait, voluptueuse, dans l'oreille, et l'âme, envahie par une atmosphère pénétrante, était déjà vaincue que ] 'esprit ignorait encore sa défaite. Voix de poète s'il en fût, et de conquérant d'âmes, jamais femme n'en eut de plus suave, et jamais prophète de plus irrésistible; c'était la voix que l'on se plaît à rêver à Jésus catéchisant les femmes de la Judée. Aussi se prêtait-elle mal aux expressions du rire ou delà colère; la foudre ne suivait pas
« — Vous avez tort et vous n'y arriverez pas, ripostaitil ; je vous montrerai dans vos livres quatre cents mots qui ne sontpasdu xvn« siècle... Vous avez desidées nouvelles, n'est-ce pas ? eh bien, à des idées nouvelles il faut des mots nouveaux!... Et Saint-Simon, croyez-vous qu'il écrivait la langue de son siècle? Et M™» de Sévigné, donc?... »
Et la grande parole de Gautier enterrant les objections de tous, il continuait :
« — Oui, peut-être avaient-ils assez des mots qu'ils possédaient, en ce temps-là, je vous l'accorde. Ils ne savaient rien, un peu de latin et pas de grec. Pas un mot d'art. N'appelaient-ils pas Raphaël le Mignard de son temps! Pas un mot d'histoire! pas un mot d'archéologie! Je vous défie de faire le feuilleton que je ferai mardi sur Baudry avec les motsduxviF siècle (1). »
Et si l'on ne se rendait pas, après une charge épouvantable contre Louis XIV qu'il haïssait, il s'en prenait aux auteurs du grand siècle et il accusait le classicisme des pires méfaits :
« — Mon opinion sur Molière, vous voulez l'avoir, sur Molière et le Misanthrope?
« Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle très franchement ; c'est écrit comme un cochon!...
« Non, Molière, je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses
les éclairs que les yeux avaient lancés ; le timbre résonnait plus fort, mais cela ne servait qu'à redoubler sa puissance d'attraction; l'aimant n'en était que fomenté. Cette voix, irritée, loin d'inspirer la peur, communiquait la colère. Quant au rire, il n'influait sur elle que pour la parer des fraîcheurs argentines de l'enfance ; cet olympien riait en baby...
« Tout devenait grand en passant par ces lèvres toujours entr'ouvertes; tout se revêtait de style, de goût, de couleur et d'expression, et tout s'animait de cette belle chaleur, intime et profonde, dont la voix elle-même s'alimentait aux sources vitales d'un corps robuste et d'une âme magnifique. C'est pour la dépeindre en un mot qu'a été inventé l'épithète de Chrysostome, c'est pour l'exercer qu'on a créé le mot Amour... » (Emile Bergerat, Théophile Gautier. E. Fasquelle, éditeur.)
(1) Journal des Goncouri, tome II. E. Fasquelle, éditeur.
Gautier-Pacha.
Caricature de Nadar.
pièces un bon gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l'ai étudié, je me suis rempli de sa pièce typique, Le Cocu imaginaire, et pour essayer si j'avais l'instrument bien en bouche, j'ai fait une petite pièce. Le Tricorne enchanté. L'intrigue, nous n'en parlons pas, n'est-ce pas? ça n'a pas d'importance, mais les vers, c'est beaucoup plus fort que Molière. Pour moi, Molière, c'est Prudhomme écrivant des pièces !...
« Le Misanthrope, reprend sans s'émouvoir Gautier,
une véritable ordure... Je dois vous dire que je suis très mal organisé d'une certaine façon. L'homme m'est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa fille retrouvée contre les boutons de son gilet, ça m'est absolument indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une nature subjective .. Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les chefs-d'œuvre consacrés. Mais le Misanthrope... (1) »
Il était bien rare que quelqu'un ne jetât dans la conversation le nom de Victor Hugo, du proscrit qui attendait sur la plage de Guernesey, pareil à l'Empereur sur le roc de l'île d'Elbe, et alors la voix de Théophile Gautier qui s'était tue, s'élevait de nouveau, se mêlant à celle de Sainte-Beuve qui défendait l'auteur des Châtiments toujours malmené par Taine :
« Sainte-Beuve, très animé. — Taine, ne parlez pas d'Hugo... Vous ne le connaissez pas... Nous ne sommes que deux ici, qui le connaissons, Gautier et moi... Mais l'œuvre d'Hugo, c'est magnifique !
« Taine. — C'est, je crois, maintenant, que vous appelez poésie : peindre un clocher, un ciel, faire voir des choses enfin. Pour moice n'est pas de la poésie, c'est de la peinture.
« Gautier. — Taine, vous me semblez donner dans l'idiotisme bourgeois. Demander à la poésie du sentimentalisme!... Ce n'est pas ça. Des mots rayonnants, des mots de lumière... avec un rythme et une musique, voilà ce que c'est, la poésie... Ça ne prouve rien... Ainsi le commencement de Ratbert... il n'y a pas de poésie au monde comme cela. C'est le plateau de l'Himalaya. Toute l'Italie blasonnée est là... et rien que des mots.
« Neftzer. — Voyons, si c'est beau, c'est qu'il y a une idée.
Gautier. — Ah! toi, ne me parle pas... Tu t'es raccom-
(1) Journal des Concourt. E. Fasquelle, éditeur.
mode avec le bon Dieu pour faire un journal. Tu t'es remis avec le vieux... »
Et tandis que Sainte-Beuve, amusé, se faisait des pendants d'oreilles avec des cerises, Neftzer répliquait à Gautier :
« — Toi, tu as commis une infamie ce matin. Tu as vanté, dans le feuilleton du Moniteur, le talent de Maubantet de Racine.
« Gautier. — C'est vrai, Maubant est plein de talent... Mais voilà, mon ministre a l'idée idiote de croire aux chefsd'œuvre... J'ai bien été forcé de rendre compte à'Androinaque... Au reste. Racine, qui faisait des vers comme un porc, je n'en ai pas dit un mot élogieux de cet être ! Puis on a lâché une nommée Agar dans ce genre de divertissement... Vous l'avez vue, mon oncle.
« Ici, Gautier n'appelle plus Sainte-Beuve que mo^ioncZe omX oncle Beuve{\)... «
Puis, en sortant, sa pelisse bien boutonnée, car il était frileux comme un Oriental, le maître prenait les frères Goncourt par le bras et la conversation se prolongeait dans la rue.
« — Chez moi, disait-il, ça été l'emmer... de mon temps qui m'a fait chercher une espèce de dépaysement...
« C'est cela, et c'est cela que Sainte-Beuve ne saisit pas. Il ne se rend pas compte que nous sommesdes malades... Ce qui nous distingue, c'est l'exotisme. Il y a deux sens de l'exotique : le premier vous donne le goût de l'exotique dans l'espace, le goût de l'Amérique, le goût des femmes jaunes, vertes, etc. Le goût plus rafTmé, une corruption plus suprême : c'est le goût de l'exotique à travers le temps; par exemple : Flaubert serait ambitieux de 'forniquer à Carthage; vous voudriez la Parabère; moi, rien ne m'exciterait comme une momie!... »
Et le long du trottoir, Gautier expliquait aux deux frères sa nostalgie inconsolable de captif et d'exilé, parlant de ses voyages qui étaient dans sa vie comme des
(1) Journal des Goncourt.
points de repère lumineux, de son désir d'Orient, du bon Turc auquel il rêvait et qui lui aurait offert en échange de quelques rimes riches un plat de pilau, un tapis et une pipe.
L'orientalisme de Gautier n'était pas une pose romantique.
Certes, l'école avait abusé des onmarets, des hayadères et des sultanes, mais sans y croire au fond. Victor Hugo lui-même s'était arrêté aux Orientales, et, malgré notre grande admiration pour l'immense poète, nous ne croyons pas blasphémer en disant que ce livre daté de Paris n'a pas le parfum doux et sauvage de l'Orient véritable.
Les seins d'ébène, les poignards aux manches de perles, les juives dorées, les tartanes, les prames et les felouques, les icoglans et les pachas, les yatagans et les longues carabines albanaises, Xourrnahal la Rousse et les It/s pâles de Dantanhour ne nous surprennent plus, et cette Sarah la baigneuse qui :
Se balance Dans un hamac suspendu Au-dessus d'une fontaine
Toute pleine D'eau puisée à ITllyssus,
et qui murmure :
Oh! si j'étais capitane,
Ou sultane, Je prendrais des bains ambrés, Dans un bain de marbre jaune,
Près d'un trône, Entre deux griffons dorés!
J'aurais le hamac de soie
Qui se ploie Sous le corps prêt à pâmer; J'aurais la molle ottomane
Dont émane Un parfum qui fait aimer...
Il faudrait risquer sa tête
Inquiète Et tout braver, pour me voir.
Le sabre nu de l'heiduque,
Et l'ennuque Aux dents blanches, au front noir!
Cette aimable fille nous semble aujourd'hui la sœur à peine déguisée de ces grisettes qui vont se balancer, par les bleus après-midi des dimanches de printemps, sur les escarpolettes, dans les jardins des cabarets de banlieue.
Pour la général io;i de 18.'i0, il importait d'opposer aux Romains sans vigueur des derniers élèves de
David, de Népomucène Lemercier et des néo-classiques, des images neuves et hardies.
Les voiles antiques et délavés de Lucrèce pâlirent à côté des damas et de.s satins nuptiaux de dona Sol; on appela le grand soleil qui dore les toits des minarets et les lions, et les muses anémiques, brusquement transportées en Orient, tremblèrent de voir
Etinceler dans l'ombre Le sabre des spahis...
Théophile Gautier en Russie.
(Cliclié de Je sais tout.)
(l) V. Hugo, Les Orientales.
Mais detoutcela,il faudrait peut-être, pour être juste, ne retenir qu'un procédé d'école et une tactique de combat.
Théophile Gautier, seul de tous les illustres rameurs de la galère capitane du romantisme, eut la nostalgie profonde et le sens véritable de l'Orient.
Comme un Oriental, Gautier était frileux et fataliste. On le vit débarquer à Marseille, un jour de grand soleil, vêtu d'une lourde pelisse qui ne l'incommodait point.
Il croyait à la fatalité, au sens occulte des songes, aux envoûtements et à toutes les superstitions que les esprits forts appellent populaires : le cri de la chouette et le hurlement des chiens qui présagent la mort; le vendredi, maléfique; le nombre 13, fatal; les bêtes que l'on rencontre à sa gauche, etc. Il avait une peur mystérieuse du musicien Offenbach ; il ne permettait même pas à ses familiers de prononcer son nom et il se faisait remplacer au théâtre lorsqu'il devait rendre compte d'une œuvre du maestro. Il croyait aux sorcières qui jettent le fascino, au mauvais œil, à toutes les religions, et nous renvoyons le lecteur curieux au conte du maître : La Jettatura et à son roman Spirite.
Nous avons vu que, tout petit enfant, brusquement dépaysé, il regrettait à mourir l'azur du ciel natal; il était superstitieux et fataliste et il est banal de répéter que, lorsqu'on le voyait, on croyait avoir devant soi un grand vizir, un bon sultan lettré au masque lourd et placide, exilé à Neuilly dans une maisonnette de curé.
Une bien curieuse maison que cette maisonnette de Neuilly !
Chabraque et Monstre vert étaient à présent de grandes jeunes filles, et lorsqu'au commencement du mois, Théophile Gautier revenait avec l'argent de sa copie en poche, il mettait de côté quelques napoléons pour les noces futures de Judith et d'Estelle.
Les deux filles du maître étaient belles, d'une beauté antique que relevait une pointe d'étrangeté. Pour avoir
une idée du visage de Judith, il faudrait imaginer une de ces têtes qui rêvent sur des médailles syracusaines, un pur profil de déesse grecque retouché par un artiste oriental.
Si son père ressemblait à un padischah exilé dans les brumes du Nord, Judith Gautier ressemblait, elle, à une princesse nostalgique, unpeu sauvage, et regardant notre civilisation de ses étranges yeux fauves.
On songeait devant elle à quelque blanche Hypathie qui, ne s'en étant point tenue à l'enseignement divin de sa patrie, aurait été écouter les sentencieuses leçons des sages lettrés du cocasse et poétique Empire du Milieu.
Gautier ne paraissait pas avoir des idées bien arrêtées, touchant l'éducation des jeunes filles. Estelle et Judith étaient élevées un peu au hasard, et Judith qui savait sculpter ï Angélique de M. Ingres dans un navet pris à la cuisine, épelait patiemment une grammaire chinoise et elle était, comme elle l'a dit elle-même, «singulièrement renseignée sur les choses du ciel ».
« Mon père me fit cadeau d'un télescope, ce qui faillit me rendre folle de joie. C'était un bon instrument, qui permettait de voir les taches du soleil, les anneaux de Saturne, les satellites des planètes et les montagnes de la lune. Il était enfermé dans une boîte qui ressemblait assez à un cercueil d'enfant.
« La nuit, à l'heure du lever des planètes, quand tout dormait dans la maison, je sortais de mon lit et, avec mille précautions pour ne rien faire craquer, je descendais l'escalier.
« Dans le salon, je cherchais à tâtons le télescope... C'était toujours la porte-fenêtre de la salle à manger qui, en grinçant, me trahissait : les volets, qu'il fallait pousser avec force avaient, en s'ouvrant, une sorte de miaulement très particulier, que je ne pouvais éviter.
« Aussi à peine avais-je monté le télescope sur son pied de cuivre, au bord de la terrasse, le seul endroit d'où l'on vit bien le ciel, que ma mère apparaissait en chemise de nuit, une bougie à la main, dans le cadre de la porte^
« — Qu'est-ce que tu fais là?...
« — Je note la position des satellites de Jupiter... « — C'est une jolie heure pour réveiller les gens et courir la prétentaine!
< — Est-ce ma faute si les étoiles ne brillent pas en plein midi?
« — Tout cela est bel et bon, mais tu vas aller les voir dans ton lit.
« Et il fallait remettre le télescope dans sa boîte noire, sans avoir vu Jupiter (1). »
Judith Gautier faisait encore à son père une critique judicieuse du Scarabée d'or d'Edgard Poe. et le premier article qu'elle écrivit, signé Judith Walter, parut dans le Moniteur universel.
Baudelaire, qui avait traduit le volume dont elle parlait, lui écrivit : < ... Un homme peu timide par nature peut être mal à l'aise devant une belle jeune fille, même quand il l'a connue toute petite, — surtout quand il reçoit d'elle un service, — et il peut craindre, soit d'être trop respectueux et trop froid, soit de la remercier avec trop de chaleur.
« Ma première impression a été l'étonnement. Ensuite, quand il ne m'a plus été permis de douter, j'ai éprouvé un sentiment difficile à exprimer, composé moitié de plaisir d'avoir été si bien compris, moitié de joie de voir qu'un de mes plus vieux et de mes plus chers amis avait une fille vraiment digne de lui.
« Dans votre analyse si correcte d'Eurêka (2), vous avez fait ce qu'à votre âge je n'aurais peut-être pas su faire, et ce qu'une foule d'hommes très mûrs, et se disant lettrés, sont incapables de faire...
< Ne vous scandalisez pas de ces compliments, si bizarrement mêlés de malhonnêtetés : je suis arrivé où l'on ne sait plus se corriger même pour la meilleure et la plus charmante personne.
^l) Judith Gautier, Le Second rang du Collier. F. Juveii, éditeur. (2) Eurêka, d'Edgar Poe.
« Croyez, mademoiselle, que je garderai toujours le souvenir du plaisir que vous m'avez donné.
« Charles Baudelaire. »
De temps en temps, en se cachant de la mère, Estelle et Judith faisaient une escapade. Elles allèrent une fois jusqu'à Courbevoie, conduites par leur père, boire du ratafia sur le comptoir d'un marchand de vins, attendant tous trois que des rouliers qui consommaient fussent partis.
« Mon père risque timidement :
« — Trois ratafias, s'il vous plaît...
^( L'homme nous regarde avec des yeux ronds; il ne trouve pas tout de suite à quelle catégorie sociale nous appartenons : mon père
dans son complet du matin, en velours Montagnac grisardoise, coiffé d'un bonnet à pattes, pareil à celui du Dante; nous deux, nu-tète, avec notre teint mat d'Italiennes... Il doit conclure que nous sommes des modèles ou des acteurs...
« Mon père, très enhardi (il n'y a plus personne dans le cabaret), s'écrie :
« — Encore une tournée !
« Il paie, et nous faisons une sortie majestueuse.
rt Très amusés de notre escapade, nous rentrons, en
Pastel, par Théophile Gautier.
sourdine, par le jardin, et la maman ne se doute de rien (1)... »
La vie de famille tournait d'ailleurs tout entière autour du père, dans la petite maison de Neuilly.
Les soirs où l'on allait à quelque première représentation, une calèche de louage s'arrêtait devant la porte, et Gautier montait dans cette voiture qui l'amenait à Paris avec sa femme et ses filles, le plus souvent.
Il n'aimait guère le théâtre. Il lui arrivait de s'endormir au fond de sa loge, pendant que le traître du mélodrame se faisait surprendre sur la scène par quelque noble personnage outragé, et lorsque Toto, son fils, essayait de l'éveiller, Gautier proférait à son adresse une bordée de ces formidables injures qui viennent naturellement aux lèvres des héros de Rabelais ou des marchandes de moulue qui se disputaient sur le Petit Pont avec des bacheliers, à ce que raconte Bonaventure des Perriers.
Lorsque Estelle et Judith l'accompagnaient, il allait se promener au foyer ou fumer sur le perron; lorsqu'on s'en retournait à Neuilly, elles lui racontaient, « dans le bruit des roues et le cliquetis des vitres, l'intrigue et les péripéties du drame, ou de la comédie que nous venions de voir.
« Il nous fallait garder le souvenir des différentes pièces jouées pendant la semaine, au moins jusqu'au dimanche suivant, afin que le père, au moment d'écrire son article, pût contrôler l'intégrité des comptes rendus.
« Le dimanche se levait pour nous dans une atmosphère grise et mélancolique. Pas de chansons matinales, pas de déclamations fantaisistes et tonitruantes. Le père s'habillait, pour sortir, aussitôt levé, et le déjeuner était servi encore plus tôt que d'ordinaire.
« C'était le jour noir, le jour du feuilleton. Théophile Gautier allait l'écrire au journal même, et il n'y avait pas une ligne faite d'avance. On connaît sa fameuse réponse à ceux qui le pressaient de travailler un peu, dans la semaine, à son article :
(1) Judith Gautier, Le Second rang du Collier. F. Juven, éditeur.
« — On ne demande pas à un condamné de se faire guillotiner avant l'heure!
« Les « mille pas » le long de la terrasse étaient supprimés. Nous conduisions le père jusqu'à l'omnibus, et il s'en allait analyser, dans son style parfait, les péripéties du Serpent à pltanes, de la Grève des Portiers, de Vermouth et Adélaïde et autres chefs-d'œuvre oubliés (1)... »
Judith partit la première, au bras du poète Catulle Mendès.
Nous n'avons connu Mendès que pendant les dernières années de sa vie, au Journal dont il était le directeur littéraire.
Pour arriver jusqu'à lui, on devait traverser la salle des fêtes du grand quotidien et presque toujours un orage de musique, les cantatrices et les pianistes préparant à cette heure leurs concerts.
Un clair escalier de meunier dans un moulin d'opérette, une porte toujours ouverte, une pièce qui avait été une loge d'actrice, et si étroite qu'une femme en crinoline l'eût remplie, on était dans le cabinet du poète.
Avec ses fins cheveux encore blonds envolés sur le col de son veston en boucles légères (François Coppée disait : Catulle est un chauve qui a des cheveux); avec sa cravate blanche négligemment nouée, sa barbe fourchue et sa belle tête lourde, il nous impressionnait beaucoup, et il représentait pour notre jeunesse respectueuse tout ce qui demeurait du Romantisme.
A l'époque dont nous parlions plus haut, il n'avait pas encore fait campagne et il n'était qu'un conscrit de lettres devant le raestre de camp ou le grand maréchal qu'était Théophile Gautier, mais il était beau comme un jeune dieu et Théodore de Banville qui le vit alors a gravé ses traits dans un de ses Camées parisiens (2).
« Avec son jeune visage apollonien et son menton ombragé d'un léger duvet frissonnant que n'a jamais
(1) Judith Gautier, L» Second rang du Collier. F, Juven, éditeur.
(2) E. Fasquelle, éditeur.
touché le rasoir, rien n'empêcherait ce jeune poète d'avoir été le prince charmant d'un des contes de jVjme d'Aulnoy, ou mieux encore, d'avoir été dans la Sicile sacrée, à l'ombre des grêles cyprès et du lierre noir, Damète ou le bouvier Daphnis, jouant de la syrinx et chantant une chanson bucolique alternée, si ses yeux perçants et calmes, et sa lèvre féminine, résolue, d'une grâce un peu dédaigneuse, n'indiquaient tous les appétits modernes d'un héros de Balzac. Son front droit, bien construit, que les sourcils coupent d'une ligne horizontale, est couronné d'une chevelure blonde démesurée, frisée naturellement et longue comme une perruque à la Louis XIV... »
A côté de ce portrait il est bon de placer celui de M'ie Judith Gautier, gravé lui aussi par la même main habile :
« Voyez comme les nobles lignes de ce visage primitif, auquel nos yeux rêvent les bandelettes sacrées, ressemblent à celles des plus purs bas-reliefs d'Egine ! La ligne du nez continue celle du front, comme aux âges heureux où les divinités marchaient sur la terre, car il a été donné au poète que ses filles fussent véritablement créées et modelées à l'image de sa pensée. Les cheveux noirs sont légèrement frisottants et crépelés, ce qui leur donne l'air ébouriffé; le teint d'un brun mat, les dents blanches petites et espacées, les lèvres pourprées d'un rouge de corail, les yeux petits et un peu enfoncés, mais très vifs, et qui prennent l'air malin quand le rire les éclaire, les narines ouvertes, les sourcils fins et droits, l'oreille exquise, le coL un peu fort et très bien attaché, sont d'une sphinge tranquille et divine, ou d'une guerrière de Thyatire, dont la beauté simple, accomplie et idéalement parfaite, ne peut fournir aucun thème d'illustration aux dessinateurs de la Comédie Humaine... (1) »
Théophile Gautier fut très affecté de ce départ qui
(1) Ibid.
bouleversait sa vie intime. Ce sont les mères qui souffrent habituellement lorsque les jeunes épousées quittent le nid au bras d'un ravisseur, mais dans la petite maison de Neuilly c'était vers le père qu'allaient tous les élans et toutes les affections.
Ce mariage fut même le sujet d'un drame familial que nous ne devons pas taire puisque le gendre du maître en a parlé.
En 1866, lorsque Judith épousa Catulle Mendès, ]\|me Théophile Gautier suivit les jeunes époux, et les sœurs du poète, Lili et Zoé, vinrent habiter à Neuilly et s'installer au foyer déserté...
I\Iais nous avons promis de montrer Gautier chez la princesse Mathilde.
Hôte assidu de Saint-Gratien(l|, Théophile Gautier fut le grand homme et le favori du salon de la princesse.
Chez l'Altesse impériale, Gautier s'épanouissait comme pour la remercier de le faire vivre pendant quelques heures dans le décor de gloire et de luxe qui lui convenait.
L'air qu'on respirait en France pendant ces dernières années de l'Empire était admirable.
Nos soldats vainqueurs étalaient de beaux uniformes, et on n'avait pas encore renvoyé dans leurs foyers les héros de Magenta et de Solférino.
Chaque soir, les hautes fenêtres des Tuileries ou de Compiègne étaient incendiées par la magique clarté des lustres qui givraient les incomparables épaules de l'impératrice Eugénie; le marquis de Gallifet, costumé en coq, faisait valser M™« de Metternich dans des oripeaux de bohémienne ; et le duc de Morny, arbitre souverain des élégances, présidait la Chambre comme il eût présidé une séance du Jockey-Club; le baron Haussmann avait transformé Paris ; Gramont-Caderousse étalait des gilets incroyables ; Napoléon III, toujours morne, avec ses grosses moustaches cirées et ses yeux toujours mouillés
(1) La propriété de la princesse Mathilde.
de larmes, fumait sa cigarette, tandis qu'on soupait joyeusement à la maison Dorée, au café Anglais ou chez Tortoni, et que la Schneider détaillait les couplets d'Offenbach...
Les équipages de la Païva et de Cora Pearl croisaient au Bois de Boulogne les calèches des souverains de passage, et l'Empereur et Morny s''étonnaient de voir Anna Deslion conduire ses pur sang de lord anglais qui enlevaient un cabriolet où, parmi des camélias, cette Barruci, qui fut si belle et si bête, ne rêvait à rien.
Les bals costumés battaient leur plein sous le lustre de l'Opéra; on dansait le cancan à Mabille, à la Grande- Chaumière et à la Closerie des Genêts.
Théophile Gautier, Madeleine Brohan, Emile Augier, j\Pi« Favart, des artistes célèbres, de belles comédiennes spirituelles prenaient part aux fêtes antiques que le prince Napoléon donnait dans sa maison pompéienne de l'avenue Montaigne; et le jeune Léon Gambetta, tout en mangeant au Procope les trois cents francs de pension qui le faisaient richepourl'époque, commençait à se faire la voix et à essayer sur des amis enthousiastes et des grisettes du quartier Latin, ce tonnerre qui devait épouvanter l'Empire...
La princesse Mathilde, la « cousine d'Auguste », recevait à Saint-Gratien l'élite du temps.
De grands laquais de maison royale introduisaient Gautier ou Gavarni, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas ou Nieuwerkerke, le surintendant des Beaux-Arts, dans le salon du premier, et tout de suite, sans pose et sans faire attendre, l'Altesse impériale arrivait, « une femme a l'amabilité comme son sourire, le plus doux sourire du monde, — le sourire gras des jolies bouches italiennes — et une femme ayant ce charme.: le naturel, et vous mettant à l'aise avec une langue familière, la vivacité de tout ce qui passe par la tête, une adorable bonne enfance (1). »
(1) Journal des Concourt, tome II. E. Fasquelle, éditeur.
l'iO THEOPHILE (tAUTIER
Nous croyons bon de mettre en regard de cette esquisse des Goncourt, ce portrait d'après Arsène Houssaye qui fut un des familiers de la princesse :
« Grand air de princesse, tête héraldique et olympienne portant bien sa couronne. L'esprit, le style et la bonté se reflètent sur cette figure digne du marbre... On n'est une vraie princesse que si on est belle, belle par l'éloquence des lignes ou par les magies de la grâce, puisque la grâce, elle aussi, est une beauté. La princesse Mathilde est belle de toutes les beautés.
« Elle a la beauté souveraine et la beauté des souveraines, la force et la douceur, la ligne et l'expression, le style et le charme, la bonté pour tout le monde et la raillerie pour les sots. C'est le masque napoléonien, depuis le front qui pense jusqu'au menton despotique; de beaux yeux, fiers et doux; le nez italien avec des narines mouvantes, plutôt que le nez grec dans l'immobilité du marbre ; une bouche charmante, la bonté dans la lèvre supérieure; dans la lèvre inférieure, la domination. L'art qui est son dieu a donné un dernier trait de lumière à ce visage où dominent l'intelligence altière, l'intelligence despotique, l'intelligence prime-sautière. Et quelle démarche hautaine qui rappelle toujours ce mot d'une bourgeoise de qualité : « On voit bien qu'elle est née làdedans il). »
La princesse Mathilde recevait admirablement, et les amis de Saint-Gratien demeuraient au château tout le temps qu'ils voulaient.
Nulle contrainte chez cette Altesse impériale. Les goûts de chacun étaient prévenus et respectés, et la maison avec ses grands vieux arbres était vraiment une oasis charmante où les lettrés et les artistes de l'époque venaient se réfugier auprès d'une aimable femme, illustre et bonne.
La liberté la plus complète était laissée aux invités. Après le déjeuner de midi, si aucune promenade aux en-
(1) \. Houssaye, Les Confession* .
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chez Mabille.
virons n'avait été projetée, on se réunissait dans l'atelier.
Dans cet immense hall, parmi les étoffes et les porcelaines de Chine, les tableaux, les divans, les bronzes, les plantes vertes et les fleurs, les hôtes de la princesse s'installaient comme ils l'entendaient.
Edmond de Goncourt nous a laissé l'emploi du temps de ces après-midi :
« Il est deux heures, la princesse se met à sa table et commence mon portrait. Peu à peu le silence se fait dans l'atelier...
i< De temps en temps, la tête de diable du vieux Giraud apparaît derrière l'épaule ou le gant de Suède de la princesse, et jette ; « Le nez d'un dessin plus fin... le collet n'a pas d'épaisseur. » Et aussitôt il disparaît et retourne aquareller, à sa place, des costumes de fantaisie pour la Raine de Sardou.
« La princesse travaille toujours. Le jour baisse...
« Enfin la séance est levée. La princesse se rejette de suite, sans prendre une minute de repos, à sa broderie, et tout en tirant l'aiguille, elle dit : « Apportez-moi ce morceau de satin blanc qui est là... je voudrais y broder quelque chose, avec les soies qui sont ici. » Et le morceau de satin blanc et les soies apportées, il faut que Popelin fasse instantanément une fouille dans les armoires, et retrouve ses cartons de dessins de fleurs, parmi lesquels la princesse choisit une tulipe. C'est vraiment chez cette femme une activité merveilleuse.
« La lampe a été apportée. La princesse travaille à sa tapisserie, en combinant dans sa tête sa broderie. M'i» Julie Zeller fronce les 75 mètres de garniture de sa robe, M'ie Abbatucci soutache un corsage de jais, M™« de Galbois tricote un bonnet pour le vieux Giraud. Les hommes se sont rassemblés autour de l'atelier de confection... (1) »
On ne parlait guère que d'art dans cet atelier où arrivaient à peine quelques échos des Tuileries. On y respirait un peu cet air des grandes maisons de la Renaissance italienne, et cette cour d'artistes, de lettrés et d'amis suifisait à la princesse Mathilde.
Elle avait été belle comme est obligée de l'être une nièce de César, et elle se contentait à cette époque d'être très bonne et très intelligente.
Tous les rubans rouges qui allaient empourprer les boutonnières des hommes de lettres et des artistes venaient de Saint-Gratien, et Sainte-Beuve qui se montra égoïste et ingrat comme il le fut toujours, devait son siège de sénateur à la princesse.
Nous avons dit que Théophile Gautier était le grand homme et le favori de Saint-Gratien.
C'est dans ce salon princier, parmi ces artistes et ces belles femmes dont les noms sonnaient comme des victoires impériales, que Théophile Gautier s'est
(1) Le Journal des Concourt. E. Fasquelle, éditeur.
sans doute livré à ses plus prestigieuses improvisations.
Toute la mauvaise harde des soucis reculait, et sous le charme de ce qu'il appelait Vamitié voluptueuse de la princesse, il tenait là les propos qu'il eût pu tenir à la cour de Marguerite de Navarre, ou bien à une de ces journées du Décameron, sous les pins de Fiesole aux troncs enguirlandés de roses blanches.
Il pouvait tout oser. Nul en écoutant cette musique ne songeait à se scandaliser, les choses les plus énormes glissaient dans ces accords savants, et grâce à ses sorcelleries et à ses enchantements il avait seul la liberté et le don de pouvoir et de savoir parler de Victor Hugo, et de faire l'éloge apothéotique de l'auteur des Châtiments dans la maison d'une princesse de la famille impériale!
La princesse Mathilde eût voulu voir son auteur préféré à l'Académie française, mais la noble compagnie fut toujours effrayée par la pourpre flamboyante de ce gilet de Nessus que Gautier ne mit qu'une fois et qu'il porta, en réalité, pendant toute sa vie.
Rigoureuse, l'Académie ne voulut jamais admettre, au milieu de ses gilets blancs et de ses fracs verts, ce gilet qui semblait avoir été taillé dans un drapeau révolutionnaire ou dans la voile sanglante d'Othello entrant au port de Famagouste.
Il est vrai de dire que Théophile Gautier savait mal se
Chez Mabille.
prêter aux petites combinaisons nécessaires à une élection académique et que ce vaillant écrivain était mauvais vianœuvrier.
Un jour que l'Altesse avait invité le sévère M. de Sacy qui pouvait être utile à Gautier en lui donnant sa voix et en faisant voter pour lui le lendemain, on trouva le candidat à l'immortalité assis à la turque devant le vieillard scandalisé et lui racontant « qu'une des femmes qu'il a le plus aimées dans sa vie était une femme panthère, tachetée comme son nom, qu'on montrait dans une baraque », et aux oh! et aux ah! des uns et des autres, il répond avec une voix suave :
— Mais je vous assure que c'est très joli une peau comme ça!
« Et le voilà s'acharnant après le janséniste, qui, par déférence pour la princesse et son protégé, écoute le coloré récit de ce roman animal.
« Gautier fils me jette dans un profond soupir : « Voilà encore mon père lancé! — Mais allez donc, lui dis-je, le tirer par la manche! — Ah! vous ne le connaissez pas, répondit-il, il est capable, comme au spectacle, quand je le réveille, de me répondre tout haut par un gros mot(l)... »
Evidemment M. de Sacy ne donna pas sa voix à Théophile Gautier, le lendemain (2), et quelque temps après, faisant visite au vieux janséniste qui se permettait de l'accueillir froidement, le pittoresque amoureux de la femme panthère lui cria, avant de refermer la porte : « N'ayez pas peur, je ne viens pas vous dire des cochonneries! »
Comme Molière, Balzac, Flaubert et Banville, Théophile Gautier ne fut pas de l'Académie française, mais si l'illustre compagnie lui dresse quelque jour un buste, le sculpteur chargé de l'inscription ne pourra pas ajouter, comme pour l'auteur de Tartufe : « Rien ne manqua à sa gloire », et nous sommes obligé d'emprunter encore au Journal des Goncourt cette confidence que le maître
(1) Journal des Goncourt, tome III. E. Fasquelle, éditeur.
(2) 29 avril 1869.
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La Princesse Mathilde.
impeccable fît à ses amis, dans le parc de la princesse :
« — Qui sait! c'est peut-être le pain sur la planche qui m'a manqué, pour être un des quatre grands noms du siècle... Pourquoi n'aurai-je pas atteint Hugo?
« Eh bien! Il y a des jours où cela me 7nélancoLifle... Mais la pâtée ! Voilà trente ans que je la donne autour de moi. Mon père, mes sœurs, mes enfants, j'ai fait vivre tout ça... Aufond il y a un grand mystère autour de moi. . Je suis aimé, sympathique. Je plais généralement. Je n'ai pas d'ennemis. J'ai un talent qui est reconnu... Eh bien! voulez-vous me dire comment il se fait que tout ce que les autres obtiennent, moi, c'est impossible!... On me dit que je ne demande pas... Ce n'est pas ça... Il y a quelque chose dont je ne me rends pas compte... Tenez, n'est-ce pas, je vous parle décela, d'une façon toute théorique... tenez, comme exemple : Sacy, qu'est-ce qu'il a fait pour être du Sénat?... Et Mérimée?... J'ai bien autant de droit que lui, n'est-ce pas? L'Académie, vous avez vu, c'est la même chose. Une place, est-ce qu'ils ont jamais songé à me donner une place?... Dans leurs musées, c'est la même chose. J'ai pourtant écrit sur l'art... Pourquoi?... Est-ce que vous savez pourquoi?... (1) »
Pourquoi, en effet? L'interrogation du poète risque de rester sans réponse, et d'ailleurs il ne conviendrait peutêtre pas de s'apitoyer outre mesure sur sa destinée.
Les écrivains qui ne se sont pas mêlés aux événements sociaux de leur temps n'ont guère connu les grands triomphes.
Est-ce pour le récompenser d'avoir écrit Les Contemplations, la Légende des siècles ou les Chansons des rues et des bois que Victor Hugo, rentrant à Paris dans le bruit d'une formidable acclamation, connut de son vivant ces apothéoses que l'on réserve aux morts immenses?
Non, dans ce blanc vieillard qui revenait de l'exil, on saluait le proscrit, l'ennemi de l'empereur, le vieil exilé qui, du roc éclaboussé d'écume où on l'avait obligé de
(1) Journal des Goncouri, tome III. E. Fasquelle, éditeur.
vivre, lançait, inlassable et courroucé, ses diatribes contre l'Empire.
Quelque chose d'impur qui vient de la démagogie et de la politique est toujours mêlé à ces triomphes, et il n'y eut peut-être que Pétrarque qui fut conduit au Capitole en habits d'empereur et ceint du noir laurier sacré, par un peuple épris de musique, de poésie pure et de beauté...
Que Théophile Gautier n'ait pas entièrement connu les privilèges qui auraient dû s'attacher naturellement à l'homme qui a écrit une des plus fortes œuvres littéraires de tous les temps, il ne faut pas s'en étonner outre mesure, et il n'en souffrit qu'en ces moments où les cœurs vaillants, comme le sien, ont besoin de réconfort.
Il savait exactement ce qu'il valait, et ce grand ouvrier connaissait la pureté et la solidité du marbre qu'il avait employé pour édifier son œuvre colossale.
L'administration de la Bibliothèque Nationale, à propos du centième anniversaire de la naissance du maître, à exposé, dans quelques vitrines, ses volumes rares, ses premières éditions et ses divers portraits.
A notre avis cette exposition était loin d'être complète, et elle ne donnait aucune idée de l'œuvre de Théophile Gautier.
A côté de ces volumes introuvables, précieusement gardés sous verre et que les bibliophiles payeraient au poids de l'or, il eût fallu réunir tout ce que Gautier a écrit, et puisqu'une édition complète en trois cents volumes n'existe pas, on eût dû rechercher tous les journaux, la Presse, le Moniteuy% l'Officiel, et les revues et les innombrables feuilles dans lesquelles ce grand producteur avait semé ses nobles pensées et ses phrases impeccables. Cela eût formé, autour de la salle, une muraille de papier à l'épreuve des balles, et le visiteur pieux qui, profitant du silence de cette pièce déserte, eût ouvert une de ces gazettes, en aurait tiré un merveilleux enseignement.
Dans cette masse d'articles écrits sans rature, dans
cette « copie » qu'il livrait au bruit des presses et au dernier moment, prétendant qu'il avait toujours le temps et qu'on ne demande pas aux condamnés à mort de se faire guillotiner avant l'heure, Gautier a touché à tout et il ne s'est jamais trompé.
Voilà le miracle unique.
Nous n'avons pas besoin de parler de la forme de ces articles hâtifs. Elle est aussi solide, sûre et définitive que dans les livres demeurés plus longtemps sur l'établi. Ce qui étonne c'est la science de Gautier, et sa prescience! Critique d'art, il a toujours été du côté des artistes véritables, il les a devinés et défendus contre l'ignorance et le mauvais goût de son époque. Critique littéraire et critique dramatique, on peut lire dans son Histoire du ro- 7na7iflsme (1), cette grande étude commandée parle ministère de l'Instruction publique : Les progrès de In poésie française depuis 1830, on ne troviverait pas une épithète à changer. Rien n'a vieilli dans cette œuvre bâtie pour l'éternité, car Gautier, comme nous l'avons dit, n'était ni de 1830, ni de 1860. Il n'était pas conte77iporain; il ne s'intéressait qu'à la perfection, au beau qui demeure, et c'est là le secret et la science que l'on doit posséder si on veut être de tous les temps et si on veut avoir la jeunesse qui défie les siècles. Des idées et des sentiments éternels, au fond, les idées et les sentiments de tout le monde, exprimés dans le langage de quelques-uns, il n'y pas d'autre formule de l'art classique.
Cette théorie souveraine permit à Théophile Gautier d'aller, sans s'égarer, du Rovian de la MoTnie, le plus véritablement antique de tous les romans antiques, aux plus extraordinaires anticipations.
Dernièrement, dans la revue Progrès, un jeune écrivain, M. H. Benoit, consacrait à Gautier un article intitulé : Théophile Gautier et Vaviation\
En 1911, à l'époque où le ciel est labouré en tous sens par la proue des aéroplanes et où les moteurs bourdon-
(1) Eugène Fasquelle, éditeur ,
Théophile Gautier acadcinicieu (?i Caricature de Gill.
nent dans l'azur où ne palpitaient que les cœurs des hirondelles et des aigles, il était curieux de retrouver ces phrases prophétiques :
« Baudelaire a décerné à Théophile Gautier le titre de « parfait magicien es lettres françaises ». Ce brevet d'ad-
miration est un des rares auxquels le temps n'a rien changé. Cent ans ont passé, depuis le jour où il naissait dans une des plus vieilles rues de l'archaïque cité de Tarbes, et nous allons toujours à lui comme au plus magnifique des maîtres romantiques. Son œuvre, comme taillée dans un bloc de marbre pur, n'a pas souffert des jours accumulés : les ans ont glissé dessus, lui donnant seulement une inaltérable patine... On va fêter son centenaire, soit : mais le grand Théo ne s'était-il pas survécu?
« A la Bibliothèque Nationale, quelques amateurs délicats n'ont rien trouvé de mieux pour l'honorer que d'exposer ses princeps, les plus belles éditions de ses poèmes et de ses romans, et quelques caricatures du temps qui le montrent tour à tour barbu comme un Silène, lourd et fumant le kief, comme un padischah d'Orient, ou brusquement rasé, dédaigneux et fatal, avec un masque de proconsul.
« A cette exposition, sans doute, on regrettera de ne point découvrir le fameux gilet rouge, broché d'or, qui fut l'étendard romantique de la première d'Hernani, ni ce houkah à cinq becs qu'il ramena de Constantinople, ni les calottes, plus carrelées qu'un échiquier dont il s'ornait le chef invariablement.
« Mais un Gautier nouveau y apparaîtra : Théo aviateur.
« Vers 1850, un certain M. Pétin, dont Karr se moque agréablement quelque part dans ses Guêpes, imagina un vaisseau aérien destiné à révolutionner le monde. L'enthousiasme éclata dans des brochures, des articles que publia la presse, et c'est tout juste s'il ne consacra pas à la nouvelle découverte quelque chant digne d'Homère.
« La machine merveilleuse portait un nom qui ne l'était guère : la « locomotive aérostatique Pétin », et voici avec quelle obscurité scientifique le poète prétend la décrire :
« M. Pétin place les uns derrière les autres quatre bal-
Ions maintenus et reliés par une charpente légère, soit en fer, soit en bois; espèce de cage destinée à supporter les ponts où seront rangés les voyageurs, les bagages et les roues des turbines, les hélices, les ailes et les coupoles parachute et paramonte... Un bouclier de forme conique adapté au flanc antérieur du premier ballon fait comme la proue du navire aérien et facilite la division de l'air.
« Cet appareil de grande dimension a 120 mètres de long sur 26 de large et 36 mètres de hauteur, quelque chose comme la nef de Notre-Dame ou un vaisseau de guerre avec sa mâture...
« Le mouvement se fait au moyen d'un centre de gravité et d'une rupture d'équilibre aux extrémités. Il a établi sur le deuxième pont de son navire, dans l'endroit que laissent libre les ballons, de vastes châssis posés horizontalement et garnis de toiles, à peu près comme les ailes d'un moulin à vent. Ces châssis se remploient à volonté. Les ailerons se ramènent sur les ailes aisément et rapidement de manière à offrir plus ou moins de résistance dans l'ascension et la descente selon les mouvements qu'on veut produire... Les ailes du plancher horizontal qui forme le deuxième pont du navire lorsqu'elles sont étendues présentent à l'air une résistance uniforme dans le sens ascensionnel ou descensionnel, mais en repliant les toiles des extrémités vers le centre, la résistance devient inégale; l'air passe librement et l'un des côtés se trouve plus chargé que l'autre : il y a une rupture d'équilibre, la balance représentée par le plancher horizontal et dont les deux coupoles déterminent le centre de gravité penche et glisse sur le plan incliné formé par l'air sous-jacent...
« Deux hélices mises en mouvement par deux turbines posées autour des globes parachutes et paramontes se vissent pour ainsi dire dans l'air et opèrent des tractions énergiques. »
Ce monstre aérien et l'éloge qu'en faisait Théophile Gautier décelaient évidemment chez l'inventeur et son
15^ THÉOPHILE UAUTIEh
panégyriste la plus extravagante imagination. Mais la réalité reprend son droit et le poète se montre un véritable précurseur quand il dit :
« L'air est le milieu le plus commode pour se mouvoir; là, le chemin est partout, en hauteur, profondeur et largeur. Nul besoin de ces routes péniblement frayées à travers les vallons, les montagnes, et qui coûtent des sommes prodigieuses. Comme sur mer l'on n'est pas obligé de rester à la surface, plongeant moitié dans un milieu, moitié dans un autre. Le chemin qui nous environne de toute part, on y errait, on n'y marchait pas. Avec le système de M. Pétin nous croyons pouvoir prédire qu'on y marchera. »
Théophile Gautier devait cependant être encore victime de l'ardeur de son imagination. Après avoir décrit l'aéronef de M. Pétin sans douter un instant que le problème de la navigation aérienne n'ait été définitivement résolu, il adopte de même les vues de l'inventeur sur l'utilisation la plus chimérique et la plus imprévue de sa découverte. Voici ce qu'il nous dit :
« Nous n'avons pas parlé d'un autre moyen de voyager... et cependant c'est quelque chose de si étrange et si merveilleux que nous ne saurions le passer sous silence.
« Tout le monde sait, depuis Galilée, que la terre tourne avec une vitesse de 400 lieues à l'heure, — ce qui est bien marcher pour une si grosse boule, — mais ce que l'on sait moins, c'est que son atmosphère, surtout dans les couches svipérieures, ne la suit pas avec la même rapidité. L'atmosphère ne fait guère que 200 lieues à l'heure. Or, en s'élevant à la hauteur nécessaire, en s'y ancrant, pour ainsi dire, et en luttant contre la dérive, comme M. Pétin en a le pouvoir, il ne s'agit plus que de laisser tourner le globe sous soi ou de le suivre dans son tourbillon en mettant à profit le retard d'atmosphère.
« En s'élevant au-dessus de Paris et en se fixant immobile dans les couches élevées de l'atmosphère on le verrait reparaître sous soi au bout de quarante-huit heu-
res. En une heure on serait à Marseille, en deux jours on ferait le tour du monde. Prodige qui résulte de l'observation intelligente de la nature... Quel plaisir de voyager sans secousse, sans fatigue, entouré de toutes les ressources du confortable, avec une célérité prodigieuse à ^travers l'espace, voyant le jour dans toute sa pureté, au-dessus des nuages et des vapeurs et de nager dans l'incorruptible éther et de passer en quelques instants d'un continent à l'autre, du pôle arctique au pôle antarctique. Avec le vaisseau volant on ira en Californie en quelques heures, on descendra dans le centre mystérieux de l'Afrique dont Ilornemann et Mungol'ark ont vainement essayé de surprendre les secrets. La Chine voit sa grande muraille inutile... l'humanité prend définitivement possession de son globe. » « Il est assez naturel qu'un poète laisse parfois l'imagination l'emporter sur le sens critique. Mais la largeur de vues de Théophile Gautier, la manière précise à la fois bien que 1} rique, dont il a prévu, plus d'un demi-siècle à
Alexandre Dumas fils.
Portrait-chargp par Xadar.
l'avance, la conséquence sociale de la navigation aérienne font voir chez lui une puissance de déduction remarquable et un véritable don prophétique. Il a devancé son temps, et montré au nôtre tout ce que contenait de précieux pour l'humanité cette aviation qui est encore, de nos jours, à ses premiers vols, mais dont les débuts laissent entrevoir tant d'espérances.
« Que deviendront, s'écri^-t-il, frontières, droits, murs d'octroi, passeports, et toutes ces vieilles formes de l'ancienne barbarie que nous appelons civilisation? Quelles guerres seront possibles, lorsque les peuples se visiteront tous les jours, comme des amis qui demeurent dans la même rue?...
« Comment se fait-il, lorsque tant d'argent est quotidiennement engouffré dans des entreprises inutiles, ruineuses ou même nuisibles, que le Gouvernement ou une société d'actionnaires, ou un riche particulier, ou même le public, par une souscription, ne fasse pas les fonds nécessaires pour cette grande expérience qui offre tous les gages de certitude et qui intéresse à un tel point le présent et l'avenir du monde? »
« Aux premiers temps du monde, quand les poètes allaient de bourgade en bourgade chantant les exploits des héros disparus et les beautés des âges futurs, les peuples se plaisaient à les saluer comme les vrais prophètes. On les proclamait volontiers fils de dieux parce qu'ils osaient lire dans le Destin. Gautier, poète du voyage aérien, précurseur de l'aviation, ne justifie-t-il pas cette croyance des anciens? »
Même divination pour la musique dont cependant il n'était pas enthousiaste.
Il avait écrit : « Je dois avouer que le grincement d'une scie ou celui de la quatrième corde du plus habile violoniste me font exactement le même effet. »
Ce n'était là qu'une boutade. Le premier en France, il avait deviné le génie de Wagner et il avait écrit dans le M^oniteur universel un feuilleton tout entier sur la musique de l'auteur de Lohengrin.
Voici un fragment de cet article paru en 1857, quatre ans avant le scandale de Tannhduser à l'Opéra :
« Richard Wagner est, pour ainsi dire, inconnu en France, quoique son nom ait été agité souvent dans des polémiques violentes; mais sa musique n'a pas franchi le Rhin; peut-être ne le franchira-t-elle pas de sitôt, car elle est trop allemande, même pour beaucoup d'Allemands.
« Nous avions une grande curiosité de connaître ce compositeur, génie sublime pour les uns, maniaque délirant pour les autres, — un dieu, — un âne, — pas de milieu. D'après les appréciations opposées entre elles que nous avions lues, nous nous étions imaginé un Wagner tout différent du Wagner véritable. Sans le croire complètement dénué de mélodie, de rythme et de carrure, comme on le disait, nous pensions avoir affaire à un hardi novateur en musique, secouant les vieilles règles, inventant des combinaisons bizarres; — un paroxyste, pour nous permettre ce mot, poussant tout à l'extrême, outrant la violence, déchaînant à propos de rien l'ouragan de l'orchestre et passant comme une trombe musicale sur le parterre abasourdi. Nous nous figurions un génie compliqué et furieux, chaotique et fulgurant, mêlé de souffles de ténèbres et de lueurs, et vraiment, sur ce qu'on en racontait, il était difficile de penser autre chose.
« L'auteur du Tannhduser, loin de renchérir sur Weber ou Meyerbeer, a remonté délibérément dans le passé vers les sources de la musique... C'est là une musique pleine de grandeur, de caractère et de conviction, la musique d'un maître, enfin... »
Bon prophète, c'est-à-dire critique clairvoyant et sûr, Gautier le fut aussi en sculpture et en peinture, et la postérité a toujours ratifié les jugements qu'il a portés au temps où les artistes et les écrivains qu'il défendait étaient méconnus ou couverts d'outrages.
Il faut relire à ce propos la merveilleuse préface qu'il écrivit aux Fleurs du mal, et nous ne pouvons résister à la joie de reproduire ici la noble dédicace que Charles
Baudelaire inscrivit à la première page de^ son livre décrié : j AU POKTE IMPECCABLE
AU PARFAIT MAGICIEN ES LETTRES FRANÇAISES A MON TRÈS-CHER ET TRÈS-VÉNÉRÉ