NOUVELLES ARTISTIQUES ET LITTÉRAIRES
« Le service funèbre de notre regretté Théophile Gautier aura lieu vendredi 25 octobre, à midi très précis, à L'église de Neuilly. On se réunira à midi moins un quart à la tnaison mortuaire, 82, rue de Longcham,ps.
A l'issue de la cérémonie religieuse, le corps sera transporté au cimetière Montrnartre, dans un caveau de famille. »
Et voici, à présent, le compte rendu de la cérémonie religieuse et de l'enterrement, dans le Journal des Débats du samedi 26 :
(1) Journal des Concourt. E. Fasquelle, éditeur.
« Malgré l'incertitude du temps et l'éloignement, une nombreuse affluence s'était rendue ce matin à Neuilly pour accompagner à sa dernière demeure le corps de M. Théophile Gautier.
« L'étroite rue de Longchamps était presque impraticable et la petite église dévastée a été bien vite comble. Au milieu du recueillement général se faisaient entendre des regrets sur cette fin prématurée d'un des poètes les plus remarquables de cette pléiade romantique qui n'aura bientôt plus de représentants.
« A midi moins un quart, le cortège a quitté la maison mortuaire, clergé en tête. Le char funèbre était suivi par le fils et les deux gendres du défunt, M. Théophile Gautier et MM. Emile Bergerat et Catulle Mendès.
« Sur le drap qui recouvrait le cercueil, des palmes vertes accompagnaient un bouquet de fleurs naturelles et la décoration de la Légion d'honneur du défunt.
« A l'église, dont le chœur était tendu de noir, un catafalque entouré de cierges et flanqué aux quatre coins de lampadaires d'argent a reçu le corps pendant la messe chantée par la maîtrise de la paroisse.
« M. Faure avait voulu prêter le concours de son admirable talent à cette solennité. Il a chanté trois morceaux, entre autres un Pie Jesu qui a porté à son comble l'émotion de l'auditoire.
« Un détachement de chasseurs à pied a rendu les honneurs funèbres au défunt, et a accompagné le corps, en formant la haie, depuis la maison jusqu'au cimetière.
« Nous ne pouvons donner qu'une liste très incomplète des noms des personnes qui formaient le cortège de M. Gautier. Les arts, les lettres avaient envoyé leurs plus dignes représentants.
« Citons au hasard : MM. Camille Doucet, Jules Sandeau, Emile Augier, Arsène et Henri Houssaye, P. de Chennevière, Ch. Garnier, Taine, Villetard, Deschanel, Reyer, Ratisbonne, Michel Masson, François Hugo, Ch. Edmond, Paul de Saint-Victor, Th. de Banville, Champfleury,Monselet. Assolant, Hector Pessard, F. Sarcey, Ed. About,
Le tombeau de Théophile Gautier, au cimetière Montmartre,
L. Ulbach, Alb. de la Fizelière, Etex, Adam Salomon, Gustave Doré, P. Dalioz, de Goncourt, Nadar, Pasdeloup, Paul Féval, Alfred Stevens, Puvis de Chavannes, Gigoux, Vuillemot, Olivier Métra, Bracquemond, Paulin Ménier, Régnier, Febvre, Saint-Germain, Perrin, Carvalho, Ed. Thierry, Alph. Royer, de Leuven, Michel-Lévy, G. Charpentier, M™"^ Arnould-Plessy,Fargueil, Madeleine Brohan, Delphine Marquet, Feydeau, etc..
« Après le service divin, le cortège s'est dirigé par l'avenue de la Grande-Armée, l'avenue de Friedland et le boulevard Haussmann vers le cimetière Montmartre où deux discours ont été prononcés, l'un par M. Alexandre Dumas, au nom de la Société des auteurs dramatiques, l'autre par M. Augustin Challamel, au nom de la Société des gens de lettres. »
C'était fini. La porte funèbre venait de se refermer sur l'amant ébloui de la lumière, et la foule de ses admirateurs désolés s'en retourna à travers les allées détrempées par la pluie d'octobre. ,
Camille Doucet, qui devait présider une séance de l'Institut, arriva tout ému à l'Académie, et en prenant place au fauteuil, il salua ainsi le grand mort :
« Comment oublierai-je qu'à cette heure même, sur le seuil d'une tombe dont je ne me suis éloigné qu'à regret, pour venir ici remplir un autre devoir, les lettres désolées pleurent un vrai poète, cher à tous, un brillant écrivain dont l'esprit était si français et dont le cœur était plus français encore? De nombreux suiïrages lui avaient prouvé que sa place était marquée parmi nous, et nous déplorons d'autant plus le coup rapide auquel Théophile Gautier succombe... »
Nous devons avouer qu'en lisant, après trente-neuf ans, ces bref comptes rendus nous n'avons pu retenir un mouvement de mauvaise humeur.
L'article des Débats nous a semblé pareil à ceux qui célèbrent les vertus moyennes de tous les morts un peu notoires : philanthropes ou grands industriels, et ce n'est pas avec ces banales couronnes d'immortelles qui servent
à tous les enterrements, avec ces crêpes usés que les journalistes tiennent toujours prêts dans les tiroirs des bureaux de rédaction, qu'on eût dû parer le cercueil du maître impeccable.
S'il eût pu ajuster son monocle et lire, lui-même l'article nécrologique du Journal des Débats, Gautier se fût fort diverti. « La nombreuse affluence qui s'était rendue à Neuilly », « les regrets qui se faisaient entendre sur celte fin prématurée », le « clergé en tête », et les vieilles épithètes mariées depuis des siècles à de vieux substantifs, tous ces lieux communs, ces images désuètes auraient pu être signés : Humais, dans le Fanal de Rouen.
Et puisque le nom de l'immortel pharmacien de Gustave F^laubert vient naturellement sous notre plume après la lecture de cet article, il faut expliquer pourquoi Flaubert n'assistait pas aux obsèques de son ami.
Le télégramme qui lui était destiné avait été mis dans une lettre qu'il n'avait reçue que trente-six heures après l'enterrement.
Voici un passage d'une lettre adressée à E. Feydeau :
« Je ne plains pas notre ami défunt. Au contraire, je l'envie profondément! Que ne suis-je à pourrir à sa place!...
« Le 4 septembre a inauguré un état de choses qui ne nous regarde plus. Nous som?nes de trop. On nous hait et on nous méprise. Voilà le vrai. Donc, bonsoir!
« Pauvre cher Théo! ("est de cela qu'il est mort (du dégoût de l'infection moderne). C'était un grand lettré et un grand poète.
« ... Depuis jeudi je ne pense qu'à lui, et je me sens à la fois écrasé et enragé.
« Adieu. Bon courage. Je t'embrasse.
« G. Flaubert. »
Victor Hugo non plus n'était pas à l'enterrement. Comme les empereurs qui délèguent leurs fils et leurs ambassadeurs aux obsèques des autres rois, lui, il était
représenté par François Hugo, par Vacquerie. par Leconte de Lisle, par Théodore de Banville, par tous les poètes qui escortèrent le cercueil; mais il eût été beau de voir marcher cet empereur des lettres françaises, tête nue, derrière le corbillard qui emmenait au travers Paris le grand écrivain qui l'avait adoré à l'égal d'un dieu.
Il faut songer cependant que le temps était mauvais, qu'il y a loin de Neuilly au cimetière Montmartre pour un vieillard ému, et c'est peut-être à l'heure où l'on enterrait Gautier que Victor Hugo rendait les suprêmes honneurs à son ami, en écrivant :
Ami, poète, esprit, tu fuis notre nuit noire.
Tu sors de nos rumeurs pour entrer dans la gloire,
Et désormais ton nom rayonne aux purs sommets.
Moi qui t'ai connu jeune et beau, moi qui t'aimais,
Moi qui, plus d'une fois, dans nos altiers coups d'aile,
Eperdu, m'appuyais sur ton àme fidèle...
Je te salue au seuil sévère du tombeau!
Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau...
Ami, je sens du sort la sombre plénitude;
J'ai commencé la mort par de la solitude;
Je vois mon profond soir vaguement s'étoiler.
Voici l'heure où je vais aussi, moi, m'en aller.
Mon fil trop long frissonne et touche presque au glaive;
Le vent qui t'emporta doucement me soulève.
Et je vais suivre ceux qui m'aimaient, moi banni.
Leur œil fixe m'attire au fond de l'infini;
J'y cours, ne fermez pas la porte funéraire.
Passons, car c'est la loi; nul ne peut s'y soustraire ;
Tout penche et ce grand siècle, avec tous ses rayons,
Entre en cette ombre immense où, pâles, nous fuyons.
Ohl quel farouche bruit font, dans le crépuscule,
Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule!...
Maintenant les années ont passé. Presque un demisiècle s'est écoulé depuis ce jour pluvieux d'octobre où l'on ferma sur Théophile Gautier la porte de pierre, et l'on célèbre le centième anniversaire de sa naissance.
Nous sommes pour lui la postérité, nous avons àprésent le recul qu'il faut pour voir exactement ce que le temps fait d'une œuvre humaine.
C'est là la grande épreuve que seuls supportent les forts. Poésies, romans, critiques, tout est à sa place définitive, et l'on peut refaire, après soixante ans, le voyage en Espagne, avec son livre pour guide.
Les générations sont souvent infidèles à l'œuvre des maîtres qui ont trop tenu compte de leur temps. Théophile Gautier, comme nous le disions plus haut, ne peut pas vieillir puisqu'il a possédé le grand secret et qu'il a tout vu sous l'angle de l'éternité.
Le vieux romantique est devenu le plus français, le plus lucide des classiques, et jamais pareil cantique d'admi» ration n'avait été chantéàla louange de l'Idéal et du Beau.
Son œuvre est un paradis oùles Muses harmonieusement drapées sourient gravement sur des lits d'ivoire et d'or; il y a des jardins persans, deslauriers apolloniens, des roses et des déesses, des jets d'eau sous des aubes de lune, des profils de temples, des statues de dieux et des rossignols, des feux d'artifice et des étoiles, des comédiennes fardées et des sultanes, il y a toutes les pierres précieuses des rimes sonores, et devant la porte de cristal de cet éden se tiennent Fortunio et la femme mystérieuse de la Symphonie en blanc viajeur.