CES FLEURS MALADIVES
On a reproché parfois à Gautier sa bienveillance et sa critique platonicienne, on a insinué qu'il était facile de dire du bien de tout le monde, et il convient de laver le maître de cette accusation.
Lui-même écrivit un jour : « Il est si doux de louer ! » mais on n'aurait aucune peine à trouver dans ses feuilletons et dans ses articles des exemples de justice sévère et des exécutions en bonne forme : témoins des articles sur Paul Delaroche, et son livre à propos des Jeunes- France.
Sans doute, il fut quelquefois obligé, au Moniteur, de mettre un peu d'ambroisie et d'eau dans son encre, par ordre supérieur, et à ce sujet il racontait lui-même une petite histoire qui ne manquait ni de sel, ni surtout de mélancolie.
A quelqu'un qui lui reprochait, chez la princesse Mathilde, de ne pas écrire sur le noiMné Ponsard tout le mal qu'il en disait à l'instant, Gautier répondit tranquillement :
« Une fois, M. Walewski(l) m'a dit de n'avoir plus aucune indulgence pour personne, vous entendez, pour personne; il me déclarait qu'à dater de ce jour il me lais-
(1) Le ministre de l'Instruction publique.
Théophile Gautier et ses enfants dans le Tricorne enchante.
(En haut : à gauche et à droite, Estelle Gautier; au milieu. Gautier fils.
En bas : à gauche et i droite, Théophile Gautier; au miUeu, Judith Gautier.)
(Communiqué par les Annales politiques et littéraires.)
sait complètement libre d'exprimer ma pensée tout entière sur les pièces représentées. — Mais, lui ai-je soufflé dans l'oreille, moasieur le ministre, il y a cette semaine, aux Français, une pièce deX...
« — Ah! vraiment, a repris vivement l'Excellence, eh bien, vous ne commencerez que la semaine prochaine...
« Cette semaine, je l'attends toujours!... »
En 1852, après le coup d'État, alors qu'il était encore à La Pi^esse, Théophile Gautier reçut une brochure qui portait sur sa couverture bleue :
« Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité, meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise, terres cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze, tableaux, dessins, livres, voyage en Egypte, armes anciennes, rideaux, tentures, tapis et tapisseries, porcelaines, batteries de cuisine, etc., dont la vente aux enchères publiques aura lieu pour cause du départ de M. Victor Hugo, rue de la Tour d'Auvergne, n" 37, par le ministère de M« Ridel, commissaire-priseur, rue Saint-Honoré, 335, assisté de M. Manheim, marchand de curiosités, rue de la Paix, 8, chez lesquels se distribue le présent catalogue. »
Gautier n'écouta que son émotion et il publia un long article intitulé : Vente du mobilier de Victor Hugo.
« ... Ce qu'il y a de plus morne et de plus pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend par expérience combien il est douloureusement vrai le vers du vieux Gibelin :
Il est dur de monter par l'escalier d'autrui...
« ... Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette triste vente qu'ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à leur maître ou à la France s'il ne doit pas revenir. En tous cas qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des reliques (1). »
On sait encore, à propos d'un article sur Victor Hugo,
(1) La Presse, 7 juin 1852.
que le ministre ne voulait pas laisser passer tel que Gautier l'avait écrit, que le maître se présenta devant l'Excellence, son article auquel il n'avait pas supprimé une virgule d'une main, et sa démission de l'autre...
Non, il savait défendre ses admirations et il avait des haines, mais il avait par-dessus tout un immense respect pour toutes les tentatives, pour tous les essais, pour toutes les formes de l'art, et il disait à M. Emile Bergerat, qui l'a noté dans son livre (1) :
« — Le jour viendra où l'on enseignera couramment dans les collèges des choses qui passent aujourd'hui pour des types de mauvais goût; les plus grands ennemis de la science et les plus grands retardataires de l'Art, ce sont les professeurs. Regarde avec respect une peinture réputée insensée ; écoute jusqu'au bout lamusique sifflée ; lis jusqu'à la dernière ligne le livre ridicule dont on fait des gorges chaudes, et souviens-toi! Tu seras tout étonné, au bout de quelques années, de voir ce livre, cette musique ou ce tableau être admis au rang de modèles et servir à écraser les productions nouvelles. Tout le secret de ce qu'on a appelé mon génie de critique est là, et je te donne ce conseil pour l'avenir ; lis tout, écoute tout et retiens tout... »
Lui-même avait tout lu et tout retenu. Il savait tout, et nul spécialiste n'aurait pu le prendre au dépourvu.
Il se plaisait à raconter qu'une fois, dans une maison où il dînait, les cuisiniers affolés avaient envahi le salon, prétendant qu'une carpe, jetée vivante dans un courtbouillon, avait fait entendre des cris déchirants.
Quelques savants, invités avec Gautier, trouvèrent cela extraordinaire et éclatèrent de rire, mais lui leur prouva, séance tenante, que les poissons ont des organes vocaux.
« Il détaillait, disséquait, anatomisait les moindres fibres de leur organe vocal. Il les faisait vibrer, chanter, crier, hurler, murmurer, selon les passions qui les animent, colère, joie, désespoir, douleur ou plaisir...
(1) E. Bergerat, Théophile Gautier. E. Fasquelle, éditeur.
« Le lendemain de l'aventure, l'un de ces savants, qui était retourné à Paris, lui écrivit :
« Mon cher ami, j'ai passé la nuit à vérifier vos assertion; elles sont toutes d'une exactitude admirable. C'est vous qui êtes le savant (1)... »
Ernest Feydeau le trouva, un jour, en train d'examiner une goutte d'eau au microscope et le maître lui dit :
« — L'étude de la nature est la plus agréable distraction, après celle de l'art, que j'ai rencontrée dans ma vie... Moi qui suis myope, j'étais prédestiné à l'étude des infiniment petits. Je t'assure que cette étude ne présente pas moins d'intérêt que celle des sphères célestes(2)... »
Panthéiste serein, artiste calme épris de plastique et de pureté antique, il faisait songer au Gœthe olympien qui, après une vieillesse robuste, était mort en faisant ouvrir sa fenêtre à plus de lumière.
Tous ses amis le sentaient profondément, et Ernest Feydeau lui disant qu'il avait droit à être appelé : Gœthe français, Gautier eut un sourire triste, et répondit :
« Hélas il m'a toujours manqué au moins une chose pour ressembler complètement à Gœthe.
— Quoi donc?
— Leduc de Weimar. »
(1) E. Bergeral, Théophile Gaulier. E. Fasquelle, éditeur.
(2) E. Feydeau, Théophile Gantier. Pion, éditeur.
Les dernières années.
ON bat maman, j'accours 1 »
Telle est la réponse que fit Théophile Gautier à ceux qui lui demandaient ce qui l'obligeait à quitter Genève où il vivait tranquille, chez des amis, pour venir s'enfermer dans Paris assiégé par les corps d'armée prussiens.
Ceux qui connaissaient mal Gautier pouvaient peutêtre s'étonner de ce noble geste. On lui avait entendu répéter tant de fois que sa vraie patrie était le pays des minarets et du soleil, et que son titre de citoyen lui importait si peu qu'il l'eût donné volontiers afin de voir Julia Grisi sortir du bain.
Dans la préface des Jeunes-France il avait avoué, avec une désinvolture pittoresque, que les tumultueuses querelles intérieures ne le touchaient pas.
« Quant à mes opinions politiques, elle sont de la plus grande simplicité.
« Après de profondes réflexions sur le renversement des trônes, les changements de dynasties, je suis arrivé à ceci — 0.
« Qu'est-ce qu'une révolution? Des gens qui se tirent des coups de fusil dans une rue : cela casse beaucoup de carreaux; il n'y a guère que les vitriers qui y trouvent du profit. Le vent emporte la fumée; ceux qui restent dessus mettent les autres dessous; l'herbe vient là plus belle le printemps qui suit : un héros fait pousser d'excellents petits pois.
« On change, aux bâtons des mairies, les loques qu'on
nomme drapeau... Et l'on n'en continue pas moins d'avoir la peste, de payer ses dettes, d'aller voir des opérascomiques, sous celui-là comme sous l'autre... »
Il avait plus tard donné à cette boutade la forme sacrée du vers, dans un sonnet liminaire :
Comme Gœthe sur son divan A Weimar s'isolait des choses Et d'HaOz effeuillait les roses,
Sans prendre garde à l'ouragan Qui fouettait mes vitres fermées, Moi, j'ai fait Emaux et Camées.
Lorsqu'il accompagna le maréchal Bugeaud en Algérie, il avait pour toute arme un crayon; son rôle ne fut pas plus belliqueux que celui de Nicolas Boileau suivant Louis XIV à Namur en qualité d'historiographe royal, et ce qui le passionnait alors, c'était de voir les jeux du soleil africain sur les uniformes de nos soldats, et quels reflets la lumière orientale savait tirer des baïonnettes françaises; mais en 1870, selon sa douloureuse et pieuse expression, « on battait maman », et il accourait.
Auguste Vacquerie lui dédia ce sonnet :
Toi qu'on disait l'artiste ardent, mais l'homme tiède, Le rimeur égoïste et sourd à tous nos cris, Le jour où l'Allemagne assiégea ce Paris Haï des nations parce qu'il les précède,
Quand, sachant que Paris difficilement cède Et que, criblé, haché, broyé sous les débris, Les obus n'obtiendraient de lui que son mépris, L'Allemagne appela la famine à son aide.
Quand plusieurs étaient pris du goût de voyager, Toi qui, dans ce moment, étais à l'étranger, Chez des amis, avec une fille chérie.
Dans un libre pays, au bord d'un lac divin. Pouvant vivre tranquille et manger à ta faim. Tu choisis de venir mourir pour la Patrie.
Nous savons qu'à son retour, Théophile Gautier souffrit sincèrement et cruellement. Tout ce qu'il aimait était dispersé, n'existait plus.
L'empereur s'en était allé, après Sedan, éternellement triste et la cigarette aux lèvres, se livrer à son cousin le roi de Prusse; le salon de Saint-Gratien était fermé; dans les imprimeries on ne composait plus que des appels aux armes; on avait proclamé la République; et, sur les trois marches de tnarbre rose, a Versailles, sonnaient les lourds talons éperonnés du grand cuirassier blanc à mufle de dogue : Otto von Bismarck.
Le cercle de fer se resserrait chaque jour autour de Paris, et le maître ne devait pas songer à habiter la tranquille demeure de la rue de Longchamps, à Neuilly.
Il vint s'installer rue de Beaune, au cinquième étage d'une assez pauvre maison, avec ses sœurs.
Edmond de Goncourt, auquel il est difficile de ne pas se rapporter, a laissé une description de ce campement :
« ... Je traverse une petite pièce, où je trouve assises, sur le rebord de la fenêtre, ses deux sœurs, dans de misérables robes, avec leurs couettes de cheveux blancs, sous une fanchon faite d'un madras.
« La mansarde où se tient Théo, et qu'il remplit tout entière de la fumée de son cigare, tant elle est petite et basse, contient un lit de fer, un vieux fauteuil en bois de chêne, une chaise de paille, sur laquelle passent et s'étirent des chats maigres, des chats de famine, des ombres de chats. Deux ou trois esquisses se voient accrochées de travers aux murs, et une trentaine de volumes sont culbutés sur des planches en bois blanc, posées à la hâte.
« Théo est là, en bonnet rouge, à cornes vénitiennes, dans un veston de velours, autrefois fait pour la petite tenue de Saint-Gratien, mais aujourd'hui si taché, si graisseux, qu'il semble la veste d'un cuisinier napolitain.
« Et le maître opulent de l'écriture et du dire vous apparaît, comme un doge dans la débine, comme un
pauvre et mélancolique Marine Faliero, joué au théâtre Saint-Marcel... (1) »
Pauvre vieux maître! il lui fallait à son âge recommencer sa vie, redevenir un tnanœuvre, comme il disait, et choisir à présent des épithètes tricolores pour VOfficiel qui avait remplacé le Moniteur, et auquel on lui avait conservé sa place.
Théophile Gautier d'ailleurs n'en revenait pas.
Sous l'Empire dont il avait été un des familiers, Gautier avait souhaité être inspecteur des Beaux-Arts ou bibliothécaire, puis académicien et sénateur, et personne n'avait rien fait pour lui.
Inspecteur des Beaux-Arts ou bibliothécaire, il eût pourtant rendu de grands services; académicien, il eût honoré la docte comp^agnie, et au Sénat, il eût été à sa place, aussi bien que Sainte-Beuve et mieux que Mérimée.
La petite-fille de cette République qui n'avait besoin ni de savants ni de poètes et qui envoya à la guillotine Lavoisier et André Chénier, se montra plus tolérante pour le vieux romantique qui s'en étonnait auprès d'un républicain :
« ... Je veux te dire que tes amis, qui ne me doivent rien, qui auraient pu, comme d'autres a'y auraient pas manqué, ne voir en moi qu'un adversaire, ont été parfaits pour moi. Grâce à eux j'ai pu être malade avec tranquillité. Prétextes et raisons, le ministère républicain a tout trouvé bon pour m' aider à supporter la maladie... »
Car Théophile Gautier était malade, et plus qu'il ne le croyait, comme nous le verrons, hélas ! tout à l'heure.
Il est bien inutile de donner ici un tableau de Paris pendant cet effroyable hiver, et il fallait à Théophile Gautier un grand courage patriotique pour venir s'enfermer dans la capitale affamée, sous ce ciel lugubre qu'étoilaient les trajectoires des obus.
"Il devait d'ailleurs souffrir beaucoup, lui que la faim
(Ij Journal des Concourt, tome lY. E. Faequelle, éditeur.
chassait de son lit, à Neuilly, et voici une lettre à sa fille Estelle qui nous renseignera un peu :
« Les journées de sièee sont plus longues que les autres
Théophile Gautier, par Nadar.
et peuvent compter pour des mois. On ne saurait imaginer une existence plus morne et plus triste...
« Du danger, il n'y en a pas dans le vrai sens du mot. La ville n'est pas attaquée sérieusement, mais investie, de façon à nous faire mourir de faim dans un temps donné.
« Dans ce cachot de plusieurs lieues de tour, je n'ai pas, comme Ugolin, la ressource de manger mes enfants puisqu'ils sont en Suisse ou en Angleterre. Il n'y a plus de beurre depuis longtemps; l'huile commence à manquer, et je t'avoue que le macaroni à l'eau et au sel est un mince régal. La ration de viande est descendue à quarante grammes par jour pour chaque personne et l'on n'obtient sa portion qu'après des queues de trois heures.
« J'ai mangé du cheval, de l'âne, du mulet, mais il n'y en aura bientôt plus. Il se forme des boucheries où l'on vend du chien, du chat et même des rats et des pierrots; un chien un peu fort vaut 20 francs ; une moitié de chat vaut 6 francs; les rats et les pierrots 50 centimes.
« Pardonne-moi tous ces détails, mais la grande affaire est de se nourrir. Quand on se rencontre, la première question que l'on s'adresse, c'est.: « Avez-vous de la viande? » Cela a remplacé le banal : « Comment vous portez-vous? »
« 14 noTembre 1870 (1). »
Qu'ils étaient loin, les plats abondants de macaroni doré de parmesan, les filets de bœuf saignant sur lesquels ruisselait le beurre frais, les truites saumonées pour lesquelles la fille du maître ynontait de ses belles mains une mayonnaise d'ambre, dans la spacieuse cuisine de la maison déserte de Neuilly !
Gautier était au régime du siège. Plus rien n'entrait dans Paris, et les étalages de Chevet et des grands traiteurs ressemblaient à des boutiques de ferblanteries. On n'y voyait plus que quelques boîtes de conserves qui coûtaient aussi cher que si elles eussent été bourrées de perles et de rubis.
Dans ses Tableaux de siège, Gautier se plaisait alors, devant ces étalages vides, à crayonner, de souvenir, de somptueuses natures mortes : « ... Les chevreuils pendaient à l'extérieur, effleurant de leurs [mufles noirs les
(1) Emile Bergerat, Théophile Gautier. E. Fasquelle, éditeur.
hures de sanglier bourrées de pistaches... Sur les tables de marbre blanc, les larges poissons de mer couchés à plat faisaient jouer leurs reflets d'argent et leurs iris nacrés; les homards jaspés de jaune et de brun agitaient l'attirail formidable de leurs pinces. Plus loin, les fines poulardes du Mans, les dindes d'une grosseur exceptionnelle, bombaient leurs estomacs distendus et marbrés de bleu par les truffes transparaissant sous leur peau délicate... Nous négligeons les pâtés de foie gras, les terrines de Nérac, les pâtés de merles de Corse, mais comment ne pas donner un souvenir à ces raisins de Thommery, blonds comme l'ambre, à ces pêches de Montreuil, qui n'étaient pas de ces pêches à quinze sols méprisées par Alexandre Dumas fils, mais bien des pêches vierges ayant toute leur fleur et tout leur velouté; à ces grenades dont l'écorce en s'entr'ouvrant laissait voir un écrin de rubis; à ces poires si parfaites qu'elles semblaient sculptées en albâtre de Florence pour être servies sur les tables de pierres dures des anciens grands-ducs de Toscane... (1) »
Après tous ces fastes gastronomiques et toutes ces succulences qu'auraient voulu peindre Sneyders ou de Fyt, Brakenburgh, Craesbeke ou Brauwer, Théophile Gautier montrait à l'envers du croquis une unique motte de beurre, respectueusement contemplée par un cercle de badauds.
Victor Hugo, revenu d'exil, peignait, lui aussi, à la même époque, des tableaux de siège :
... Nous sommes sans soleil, sans appui, sans effroi... J'ai payé quinze francs quatre œufs frais, non pour moi, Mais pour mon petit George et ma petite Jeanne. Nous mangeons du cheval, du rat, de l'ours, de l'àne. Paris est si bien pris, cerné, muré, noué, Gardé, que notre ventre est l'arche de Noé ; Dans nos flancs toute bête, honnête ou mal famée, Pénètre, et chien et chat, le mammon, la pygmée,
(1) Th. Gautier, Tableaux de'^tiège. E. Fasquell«, éditeur.
Tout entre, et la souris rencontre l'éléphant.
Plus d'arbres; on les coupe, on les scie, on les fend;
Paris sur ses chenets met les Champs-Elysées.
On a l'onglée aux doigts et le givre aux croisées.
Plus de feu pour sécher le linge des lavoirs,
Et l'on ne change plus de chemise. Les soirs
Un grand murmure sombre abonde au coin des rues :
C'est la foule; tantôt ce sont des voix bourrues,
Tantôt des chants, parfois de belliqueux appels.
La Seine lentement traîne des archipels
De glaçons hésitants, lourds, où la canonnière
Court, laissant derrière elle une écumante ornière.
On vit de rien, on vit de tout, on est content.
Sur nos tables sans nappe, où la faim nous attend,
Une pomme de terre arrachée à sa crypte
Est reine, et les oignons sont dieux comme en Egypte.
Nous manquons de charbon, mais notre pain est noir.
Plus de gaz; Paris dort sous un large éteignoir.
A six heures du soir, ténèbres. Des tempêtes
De bombes font un bruit monstrueux sur nos tètes (1).
Victor Hugo était riche, mais on peut ailirmer sans doute que Théophile Gautier ne se paya jamais des œufs à cinq francs pièce.
Un jour, durant la Commune, il voulut revoir sa maison abandonnée et il alla à Neuilly. L'artillerie prussienne l'avait à peu près respectée. Dans sa niche extérieure, la Victoire du Parthénon regardait toujours la rue de Longchamps; dans la chambre du maître, le vent de novembre feuilletait un volume d'Alfred de Musset, et sur la toilette de marbre blanc, dans la chambre d'Estelle, un flacon d'essence s'évaporait doucement, raconte Gautier lui-même.
C'est après cette visite qu'il écrivit : La Maison abandonnée, dans ses Tableaux de siège, et cette lettre que sa fdie lut à Genève :
«... Dans notre maison de Neuilly, il y a eu un commencement d'incendie causé par un obus. Lili l'a coura-
(1) V. Hugo, L'Année Terrible.
geusement éteint avec l'eau du réservoir. Sans cela tout brûlait. L'obus avait éclaté dans le lit de mes sœurs.
« La cuisine et la salle à manger ont été traversées par des boulets. Il n'y a rien dans ta chambre ni dans la mienne. .Vu plafond de l'atelier seulement quelques balles...
« On a jeté bas la colonne, rasé et pillé la maison de Thiers; on attaque le monument expiatoire; on va mettre le marteau à la Sainte- Chapelle (monument du fanatisme) et violer le tombeau de l'Empereur, dont on doit enfouir à Clamart, dans le
cimetière des suppliciés, les restes augustes à côté de la charogne de Troppmann. Pour couronner la petite fête, on fusillera l'archevêque et les otages. C'est charmant et d'une haute civilisation. Ce ne sont pas là malheureusement des inventions de réactionnaire pour discréditer la République; cela se passe à la pure clarté du soleil,
Théophile Gautier, par Valloton.
au milieu de Paris, devant un peuple dont l'âme semble s'être évaporée, abruti qu'il est par cette Terreur bête.
« Le bagne et la ménagerie et Charenton sont logés là, et les sauvages, un anneau dans le nez, tatoués de rouge, dansent la danse du scalp sur les débris fumants de la société. Quel avilissement! Autrefois vingt-cinq sergents de ville eussent suffi pour fourrer au violon ces drôles, ou plutôt ces gorilles avinés, maintenant il faut une armée... Je vais chercher un coin de terre paisible où l'on puisse gagner sa nourriture et celle des siens parmi des êtres raisonnables... (1) »
Les interminables journées du siège et de la Commune abreuvaient Gautier d'horreur, et lui qui était fait pour les hauts labeurs et les nobles spectacles, il devait assister à tous les actes de cette sinistre tragédie.
Les théâtres étaient fermés, et Gautier ne s'en plaignait pas, mais la vie tout entière était arrêtée, et ce n'est pas seulement de la faim et du froid que l'on souffrait.
Les aimables dîners Magny n'existaient plus depuis longtemps. Parfois, Gautier, Renan, Paul de Saint- Victor, Berthelot, se réunissaient chez Brébant, mais ces grands dîners de lettrés, d'artistes et de savants étaient à présent troublés par des hommes politiques, et c'était fini des hautes spéculations et des éblouissantes causeries.
L'angoisse qui étreignait la Patrie envahie et vaincue pesait sur ces réunions.
Berthelot faisait des plans de bataille que le général Trochu eût dû accepter, offrant à l'incapable gouvernement de la Défense nationale des secrets d'alchimistes ; Saint-Victor, toujours théâtral et sensible seulement au charme et à la puissance des mots dont il se gargarisait, s'écriait : « L'Apocalypse... les chevaux pâles! » Renan, énorme, dans sa large redingote qui ressemblait volontiers à une lévite, soulevait l'indignation brusque des dîneurs en affirmant, sans trouble, de sa voix persuasive de magicien et d'enchanteur, que les Allemands nous
(1) Emile Bergerat, Théophile Gautier. E. Fasquelle, éditeur.
étaient supérieurs parce que chez eux le protestantisme développe la vertu sianm.ative et qu'au-dessus de la Patrie et des désastres, il y avait la Raison.
Puis, quand le brouhaha et le tumulte déchaînés par les paroles de Renan s'apaisaient, au milieu du rabâchage à nouveau sur les causes de notre ruine, Neftzer s'écriait :
« — Ce qui a perdu la France, c'est la routine et la rhétorique! »
« — Oui, c'est le classicisme! » — soupirait Théophile Gautier, — interrompant l'analyse, qu'il faisait dans un coin, des quatrains de Khéyam, au bon Chennevières (1).
Les dîneurs laissant dans leurs assiettes les mets étranges, les horribles carnes à l'étuvée et les conserves douteuses, se tournaient alors du côté du grand Théo qui avait repris à voix plus basse sa conversation interrompue, et ceux qui étaient ses vieux amis et qui l'aimaient, regardaient avec douleur sa face bouffie et pâle et le geste qu'il faisait à présent, en parlant, de porter la main à son cœur.
Dans ce lugubre Paris du siège, cependant, Victor Hugo était de retour, et Théophile Gautier, sachant là, près de lui, l'altissime poète, avait la même joie émue que pouvait avoir un maréchal demeuré fidèle à l'Empereur revenant de l'île d'Elbe.
. Hugo, qui avait quitté sa maison de Hauteville-House à Guernesey, était rentré en France le 5 septembre 1870.
Une foule immense avait acclamé le maître à la gare du Nord, Paris tout entier voulait voir l'exilé, et c'est au pas que la calèche dans laquelle il avait pris place dut faire le trajet de la gare à l'avenue Frochot où Paul Meurice lui offrait l'hospitalité.
Gautier avait toujours gardé son culte pour l'auteur de la. Légende des siècles et des Châtiynents, et son admiration
(1) Journal des Concourt, tome IV. E. Fasquelle, éditeur.
s'était accrue chaque année, à chaque volume nouveau qui arrivait de l'île où était le Père. Seul, il pouvait se permettre de le défendre dans le salon de la princesse Mathilde, et il n'avait jamais permis qu'on touchât au dieu.
On peut juger de l'émotion de Théophile Gautier en le revoyant à Paris.
Ce Hugo qui avait fui en décembre 1851, cachant son visage glabre et ses longs cheveux grisonnants, ressemblait à présent à Raspail, à tous les bourgeois de sa génération, avec sa barbe de neige sur son large col rabattu et ses durs cheveux coupés ras.
Les hommes politiques, les hommes à feutre viou, comme il disait, s'étaient emparés de lui, et dans le salon du pavillon de Rohan où il campait, Flaubert, Concourt, Banville, Leconte de Lisle, Alphonse Daudet, Saint- Victor, et les derniers venus, les conscrits de la poésie : Catulle Mendcs, François Coppée, Jules Claretie, etc., étaient perdus parmi Louis Blanc, Schœlcher, Jules Simon, Allain- Targé, Peyrat, Spuller, Naquet, (larnier-Pagès, Bardoux, Ferrouillat et Barodet.
Pourtant, le dieu était toujours le dieu, et s'il interrompait le poème qu'il récitait à ses fidèles lorsqu'on annonçait un homme politique, Gautier pouvait dîner à ses côtés et parler avec lui de leurs vieilles luttes lyriques et de la poésie, leur grand amour.
« Hugo, disait alors Gautier à son gendre, est toujours le premier gentilhomme de France; il a les manières du grand siècle. C'était curieux de le voir parmi ses sansculottes...
« — Avez-vous causé avec lui? hasarda l'un de nous.
« — Oui, assez longtemps. Comme X et Z étaient là, bien entendu, avec toute la rédaction, an Rappel, la conversation devenait politique. Hugo m'a pris à part, dans une embrasure de fenêtre, et nous avons parlé poésie. Cela m'a fait du bien. Causer de poésie avec Hugo, c'est causer de divinité avec le bon Dieu. Et puis, il y avait longtemps que pareille joie ne m'était échue! Comme
J'hëupliile Gautier.
Eau-forte de Brafiuemond, d'après la photographie de Xadar.
(Coiumuniqué par les Annales politiques et littéraires.)
nous étions les deux Sachems, on a fini par nous entourer et nous avons dit de très belles choses, moi surtout, conclut-il avec un de ces bons rires d'enfant que nous aimions tant à lui voir aux lèvres... (1) »
Théophile Gautier, en effet, ne retrouvait plus que de loin en loin ses bons rires d'enfant, et la face alourdie et blême, les yeux vagues, il se taisait à présent, et ces longs silences troublaient ses familiers.
A un dîner en compagnie de Tourguéneff, de Goncourt et de Gustave Flaubert, prostré sur un divan, il murmurait :
« Rien ne m'intéresse plus... il me semble que je ne suis plus un contemporain... je suis tout disposé de parler de moi, à la troisième personne, avec les aoristes des prctérlts trépassés... j'ai comme le sentiment d'être déjà mort (2). »
L'ordre revint cependant, les barbares levèrent le siège, laissant dans les banlieues chai'mantes aux noms fleuris, cette odeur de suif et de bottes que Flaubert appelait l'odeur du Prussien, et Théophile Gautier put enfin s'asseoir devant une table servie, dans la salle à manger de Neuilly, aux murs troués par les obus.
Comme il souffrait depuis quelque temps d'angoisses cardiaques, il alla voir Ricord qui l'ausculta et qui lui ordonna du bromure de potassium dans du sirop d'asperge, la valvule mitrale du cœur étant atteinte.
Cette première consultation eut lieu au mois de mars
« Il avait, rapporte Ernest Feydeau, le visage boursouflé, le teint terreux, les yeux vitreux, et les jambes commençaient à se gonfler.
« — Qu'est-ce que tu as donc? lui demandai-je.
(1) Emile Bergerat, Théophile Gautier. E. Fasquelle, éditeur.
(2) Journal des Goncourt, E. Fasquelle, éditeur.
« — J'ai une hypertrophie du cœur. »
M II me dit cela tout tranquillement, comme s'il s'était agi de la chose la plus anodine.
« Je mis la main sur le côté gauche de sa poitrine.
« Les battements du cœur étaient intermittents. Ils soulevaient les côtes avec force.
« Je repris :
« — Que dit ton médecin?
< — Il dit que ce ne sera rien.
« — Respires-tu facilement?
« — A peu près aussi bien qu'un homme qui se noie. »
« Je ne trouvais rien à lui dire...
« Il me dit qu'il avait passé tout le temps du siège de Paris, endurant de grandes privations, d'où provenait sans doute le germe de sa maladie (1). »
Son vieil ami Hetzel lui ayant conseillé de boire du lait, le poète, malgré sa répulsion pour ce fade breuvage d'églogue, s'en trouva soulagé, et on le revit, mâchonnant son cigare qui s'éteignait toujours et qu'il rallumait aux bougies.
Il pouvait retourner chez la princesse Mathilde, et il suffisait encore d'un nom jeté dans la conversation pour le tirer de ses longues somnolences, de ce nirvana douloureux où il s'engloutissait.
Le mercredi 15 mai, il assista au mariage de sa fille.
Judith avait épousé Catulle Mondes; Estelle épousait Emile Bergerat.
Ce fut même à l'occasion de ce mariage que Théophile Gautier se réconcilia avec sa femme et avec Mondes, et pour la première fois depuis longtemps, la famille fut au complet, dans la maisonnette de Neuilly, autour du maître.
Les témoins d'Estelle Gautier étaient Eugène Girard, le peintre, et Claudius Popelin, l'émailleur; ceux d'Emile Bergerat, l'éditeur Charpentier et Henry Delas.
L'église Saint-Pierre-de-Neuilly, dont on n'avait pas
(1) E. Feydeau, Souvenirs Intimes : Théophile Gautier. Pion, édit.
encore réparé les brèches et les trous faits par les obus prussiens, était pleine d'artistes et d'hommes de lettres.
La mariée était jolie, le marié était un jeune poète d'un grand talent et d'une fantaisie charmante, et c'eût été un beau jour pour les amis de Théophile Gautier s'ils n'avaient eu la douleur de le voir arriver à l'église en chaussons de laine, à cause de ses pieds déjà gonflés par la maladie.
Edmond de Concourt, qui assistait à la bénédiction nuptiale, et chez qui l'observateur ne perdait jamais ses droits, crayonna ce croquis rapide :
« Au Doviinus vobiscum, Théo s'est levé et a répondu au curé par un beau salut, avec le geste bénisseur d'un grand prêtre de Jupiter... Un peu de tristesse montait toutefois sur la gaîté artificielle et de commande, à voir la fatigue maladive de Théo. Du reste, pour les gens superstitieux, les mauvais présages n'ont pas manqué. On s'est cogné à l'église contre le convoi d'un amiral espagnol, dont la tenture portait un grand G, et la mariée cassait son verre (1). »
Puis Gautier connut la douleur qu'il avait éprouvée lorsque Judith s'en alla au bras de Catulle Mendès, et les yeux pleins de larmes contenues, il vit partir sa seconde fille dans une vieille calèche de louage.
Une chose, pourtant, le consolait : M. et M™^ Emile Bergerat devaient venir habiter, après leur voyage de noce, la maison de Neuilly où il vivait avec ses sœurs Lili et Zoé que l'on appelait aussi « Langue de Cô ».
Les jours passaient à présent, longs et vides, car le grand écrivain ne travaillait plus. Il ne pouvait même plus s'allonger sur son lit pour dormir, et il demeurait pendant toute la nuit dans un fauteuil.
Son gendre prétend que s'il avait écouté les conseils du docteurWorms,quelui avait envoyé la famille Rothschild, il eût pu, non point se guérir complètement, mais vivre encore plusieurs années. Il avalait sans joie la tasse que
(1) Journal des Goncouri. E. Fasquelle, éditeur.
lui tendait sa sœur, et M. Emile Bergerat l'entendait murmurer :
« — Cela fera deux litres depuis ce matin... Moi aussi je bois du lait, mais Je voudrais bien voir Villemessant à ce régime! Son royalisme n'y tiendrait pas ili... »
Il n'écrivait plus, — il avait dicté à son gendre le livret de son ballet le P relieur de Rats i2), — et il ne lisait même plus.
Les médecins ne s'aperçoivent peut-être pas que lorsqu'ils demandent à un malade de cesser brusquement tout ce qui était sa vie, sa lutte, ses joies ou ses soucis quotidiens, l'homme, ainsi dépouillé, est conduit à une sorte d'abdication maladies.
Théophile Gautier n'écrivant pas et ne lisant pas n'avait plus rien à faire ici.
Il se résisrna.
Judith Gautier.
(Cliché de Je sais tout.)
plus dangereuse que toutes les
(1) E. Bergerat, Théophile Gautier. E. Fasquelle, éditeur.
(2'> Gautier avait déjàécrit le livretde Gisèle pour la Grisi. maisle Preneur de Rats de Hameln ne sera sans doute jamais représenté. L'action se passe au svi° siècle, dans une ville d'Allemagne, que les rats ont envahie. Wanda. la fille du bourgmestre de Hameln, aime Hermann qui l'a délivrée d'un rat, mais le père à qui le jeune homme demande la main de Wanda n'estime point que c'est là une action d'éclat suffisante. La petite ville est dévastée par les rongeurs, et c'est alors que paraît un singulier personnage, un méphisto-
Il paraissait ne pas se douter de sa fin prochaine. Il souriait à ses filles et il disait volontiers : « Quand je serai guéri... »
Il est bien possible qu'il ne se soit jamais rendu compte de son état, la maladie crée une telle atmosphère trouble autour des yeux les plus clairvoyants; peut-être bien aussi désirait-il rassurer les siens, leur donner encore un peu d'espoir.
Le maître, cependant, parlait volontiers de la mort et il ne semblait guère là redouter.
Il était las, seulement, et il s'abandonnait.
< — A quoi bon vivre, disait-il à son ami Ernest Feydeau, à quoi bon travailler, devenir un homme supérieur, amasser des trésors de science et d'expérience? Unjour, sans avoir été prévenu, on est arrêté en pleine course, en recevant un grand coup de faux à travers le ventre, et tout votre talent, laborieusement acquis, ne vous sert plus qu'à engraisser les racines d'une touffe d'herbe. Ma parole d'honneur, c'est dégoûtant.
« Je lui demandai s'il croyait à l'immortalité de l'âme, à une seconde vie.
phélesque compagnon, le Preneur de Rats qui, en jouant d'un yiolon enchanté, assemble les rats qui vont en le suivant se noyer dans la rivière.
Pour cet exploit, le sorcier demande la main de Wanda, et la somme promise par les échevins. Le bourgmestre refuse.
Le Preneur de Rat* joue encore de son violon diabolique et toutes les jeunes filles se jettent dans les puits, Wanda les suit et disparaît la dernière.
Elles ne se noient pas. Les nymphes du Pays vert les reçoivent dans leurs bras. Hermann, le fiancé de Wanda, va la rejoindre et ils se battent. Puis le bourgmestre arrive à son tour, et tout le monde supplie le magicien qui se laisse fléchir, assiste à la noce d'Hermann et de Wanda et bénit le couple. Nous ne pouvons donner ici qu'une esquisse rapide de ce ballet, niais Théophile Gautier avait caressé ce sujet féerique avec amour, avec son grand amour de vieux romantique pour les villes gothiques, les jeunes filles blondes sous les tilleuls germaniques, les kobolds et les enchanteurs, et lé livret ainsi dicté à son gendre a des richesses de feu d'artifice et des ressources d'artiste-sorcier.
« Il me répondit qu'il n'en avait jamais douté.
« — Alors, lui dis-je, il y a pour toi une consolation, une espérance.
« — Malheureusement, reprit-il, dans ma pensée, la seconde vie est pire que celle-ci (1). »
Dans l'esprit du voyageur que rêvait d'être Gautier, naissait le désir de la grande migration inconnue, et son âme captive étirait déjà ses ailes froissées contre les murs de sa prison.
Pareil à son vieux maître, le Hugo sibyllin des dernières années, le poète avait franchi les étapes de l'âge pictural et de l'âge architectural, et lui qui avait compris comme personne l'énigme plastique, il se tournait à présent vers le côté mystérieux des choses.
« Je veux, disait-il lui-même, vieillir superbement. Comme Goethe à Weimar, je veux donner à ce pays l'exemple d'une de ces vieillesses de poète, sereines et fécondes, qui reflètent déjà la vie supérieure et semblent anticiper sur l'immortalité (2)... »
Il méprisait les vieillards couronnés de roses, et il songeait à s'entourer déjeunes hommes fervents auxquels il aurait livré ses secrets.
Il songeait, lorsque son cœur malade lui laissait quelque répit et que la vie avait, pour un moment, des teintes moins lugubres, à ouvrir un atelier de style, une académie, et les écrivains français doivent regretter qu'il n'y ait pas eu une académie Gautier comme il y eut un atelier Delacroix ou un atelier Ingres.
■ On n'y eût sans doute pas acquis en quelques leçons W les dons divins du génie et de l'inspiration, mais les
■ élèves du maître y auraient appris à devenir de scrupuleux artistes, et rien ne les eût empêchés ensuite de couler les pensées les plus libres, les plus affranchies de l'école, dans les merveilleux gaufriers d'or de Théophile
i Gautier.
(1) E. Feydeau, Théophile Gautier. Pion, éditeur.
(2) £. Bergerat, Théophile Gautier. E. Fasquelle, éditeur.
Mais c'était là un rêve pareil aux autres. Gautier demeurait à peu près seul, ceux de sa génération étaient partis et il aurait pu relire l'oraison funèbre dont il avait salué la mort de Léon Gozlan :
« ... L'heure est triste; le jour descend et la nuit va venir. Du soleil, on n'aperçoit plus qu'un mince fragment de disque échancré par la silhouette noire des affûts brisés. Notre armée est non pas vaincue, mais décimée, et les soldats qui sont encore debout se regardent avec inquiétude, voyant leur petit nombre. Le poids du harnais de guerre leur pèse, quoiqu'ils n'en disent rien et qu'ils se redressent avec la fierté de ceux qui, jadis, ont pris part aux batailles des géants. Chacun a l'air de dire à l'autre : « Si c'est toi qui es destiné à faire l'oraison funèbre de la troupe, ne m'oublie pas (1). »
II gardait cependant la sérénité qu'il avait eue pendant toute sa vie, et Théodore de Banville, qui le vit quelques heures avant sa mort, en a laissé cet admirable portrait :
« J'ai vu Théophile Gautier la veille de sa mort, et il m'a paru exactement semblable à un dieu. Assis dans une large chaise, il était depuis la ceinture enveloppé dans une couverture dont les plis s'étaient arrangés naturellement comme la plus noble draperie antique; il était calme, rayonnant, délivré entin de tous les soucis, et sa barbe, sa chevelure superbe, la certitude qui brillait dans son regard, me donnaient tout à fait l'idée du Zeus olympien. Devant une seule de ses filles présente, ses autres enfants ayant dû aller prendre un peu de repos, il me parla comme s'il eût été déjà dans le séjour de la vérité et de la lumière, que, vivant, il avait entrevu de si près, car sa pensée intense perçait et déchirait tous les voiles. De la mort, il n'en fut pas question; c'était une chose sous-entendue, et à laquelle ne s'appliquent pas les mots humains.
« Il me dit seulement : « Je vous attendais », et il me parla de notre art avec son éloquence tranquille et se-
(1) Th. Gautier, Portraits contemporains. E. Fasquelle, éditeur.
reine, à laquelle tous les mots de la langue obéissaient, toujours prêts à apporter leur note éclatante et juste dans sa conversation pareille à une symphonie où tous les instruments chantent dans un harmonieux accord...
« Cette conversation fut sans doute la leçon suprême donnée par le maître à l'écolier; mais elle fut encore quelque chose de bien plus grand :
c'était la parole du voyageur qui, après une longue et pénible marche dans les replis d'un souterrain obscur, voit enfin la clarté et l'annonce à son humble compagnon de route (1)... »
La maladie de cœur dont souffrait Théophile Gautier se compliqua d'une albuminurie, puis d'une fluxion de poitrine et enfin d'une maladie de reins,
Estelle Gautier.
Pastel, par Théophile Gautier.
(Communiqué par les Annales politiques et littéraires.)
(V) Th. de Banville, Mes Souvenirs. E. Fasquelle, éditeur.
Au lendemain de la mort de Théophile Gautier. Banville écrivit un lonç poème. Il faudrait chercher dans l'œuvre du poète d'Emaux et Camées pour trouver une pareille richesse ordonnée, et chacune de ses strophes pieuses est comme une urne parfaite ou une belle fleur, voilée par des gazes funèbres.
La Beauté! C'est le seul poème Que tu chantas sous le ciel bleu, Grand porteur de lyre, et toi-même.
Tu fus sage et beau comme un dieu.
comme si tous les maux s'étaient concertés pour fondre sur cet ennemi de la laideur et de la souffrance.
Sauf la famille désespérée, personne ne s'attendait à une fin aussi brutale et les amis du maître apprirent l'alïreuse vérité en parcourant tranquillement les journaux du soir : « Une triste nouvelle nous parvient à l'instant de Neuilly-sur-Seine. Théophile Gautier a succombé ce matin aux suites de la maladie de cœur dont il souffrait depuis longtemps... »
Il était mort paisiblement, en dormant, le mercredi 23 octobre 1872, à huit heures trente-deux minutes du matin.
Tout le Paris des lettres et des arts accourut à Neuilly. Edmond de Concourt, qui revenait de Munich, arriva le premier.
Sans que rien jamais la courrouce, Un regard calme et contempteur Brillait dans ta prunelle douce; On eût dit qn'un divin sculpteur.
Dans son jardin planté de vignes, Epris du beau comme du bien.
Avait pétri les nobles lignes De ton visage olympien.
Ta barbe légère et farouche, Tombait, soyeuse, en s'effllant.
Pour encadrer ta belle bouche Aussi rouge qu'un fruit sanglant...
Sur ton large visage austère Quelle douceur, mais quel mépris Pour tous ces hochets de la terre Auxquels on attache du prix !...
Toi qui sus donner à la prose' Le prisme durable et charmant Que traverse un éclair de rose Et le poli du diamant !
Toi qui répands de ta main pleine Toute une riche floraison !
Dernier fils du chantre d'Hélène !
Ame, sagesse, esprit, raison,
Amant du beau, du vrai, du juste, Entre parmi les dieux de l'art, Et viens prendre ta place auguste Entre Rabelais et Ronsard!
(Th. de Banville, Les Exilés. E. Fasquelle, éditeur.)
«... Bergerat, dit-il, m'a fait entrer dans la chambre du mort. Sa tête, d'une pâleur orangée, s'enfonçait dans le noir de ses longs cheveux. Il avait, sur la poitrine, un chapelet, dont les grains blancs, autour d'une rose en train de se faner, ressemblaient à l'égrènement d'une branchette de symphorine. Et le poète avait ainsi la sérénité farouche d'un barbare ensommeillé dans le néant. Rien, là, ne me parlait d'un mort moderne. Des ressouvenirs des figures de pierre de la cathédrale de Chartres, mêlés à des réminiscences des récits des temps mérovingiens, me revenaient, je ne sais pourquoi.
« La chambre même, avec le chevet de chêne du lit, la tache rouge du velours d'un livre de messe, une brindille de buis dans une poterie sauvage, me donnait tout à coup la pensée d'être introduit dans un cubiculum de l'ancienne Gaule, dans un primitif, grandiose, redoutable intérieur roman (1)... »
Nous avons été parcourir à la Bibliothèque Nationale les journaux de l'époque, quelques exemplaires de la Presse où Gautier avait fait pendant dix-huit années le feuilleton.
Voici ce que contenait le numéro du vendredi 25 ocbre 1872.