CHAPITRE PREMIER
li'ile verdoyante.
Le petit Théophile devint ermite dès sa douzième année. Il demeurait loin de ses i^arents, dans une grotte environnée d'une horrible solitude. Il était revêtu d'une
robe brune et grossière , qu'il rattachait à sa ceinture par une corde blanche et faite de chanvre : au lieu de souliers , il avait des semelles de bois , qu'il liait à ses pieds tout nus au moyeu de fortes courroies. Il ne se nourrissait que de poissons , de racines et d'herbes , jamais de pain 5 seulement au temps de Pâques il mangeait quelques œufs. Pour apaiser sa soif, il n'avait d'autre boisson que l'eau fraîche d'une source. Son lit était une couche de mousse. Tout cela semble être bien merveilleux , bien singulier. Celui qui en entendra parler, traitera le pauvre Théophile d'insensé.
On blâmera ses parents, on les accusera d'avoir été déraisonnables , en lui permettant , dans un âge si tendre , un genre de vie si bizarre. Mais ce reproche n'est nullement mérité j et on sera forcé de finir par le rétracter, comme étant hasardé ; ce qui arrive presque toujours quand on juge lin événement que l'on ne connaît qu'à moitié. Théophile agissait fort raisonnablement , et ses parents ne pouvaient pas
le blâmer. C'est justement par le genre de vie qu'il avait adopté qu'il devint un homme très vertueux , n'ayant presque pa^ son égal par sa piété envers Dieu et sa bienveillance envers les hommes. On n'apprendra pas sans un vif intérêt la manière dont tout cela se passa.
Les parents de Théophile étaient des personnes très pieuses et très vertueuses. Ils avaient sept enfants ^ Théophile était Taîné. Le père et la mère faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour bien nourrir et habiller leur nombreuse famille. Le père, nommé Philippe , soignait son petit champ, sa prairie et son verger attenant à sa maison avec une telle activité , que le ménage était toujours abondamment fourni en pain , lait et fruits de toute espèce. Il élevait aussi des abeilles avec beaucoup d'habileté et de succès. Il était vannier fort adroit et laborieux , et ses fils l'aidaient dans ses travaux , en dépouillant de leur écorce les branches de saule ou en s'occupant à d'autres petits ouvrages de ce
genre. De plus , il aidait le riche pêcheur du village, Thomas, dans ses pêches, et il recevait toujours une honnête portion de la capture. La mère soignait le ménage de son mieux -, elle faisait des rets et ses filles filaient le chamTC dont elle avait besoin. De la sorte les enfants avaient toujours de quoi vivre. Mais la principale occupation des parents était d'élever leurs enfants dans la piété et la vertu. Vne bonne éducation , disaient-ils souvent , est le meilleur héritage que nous puissions un jour leur laisser.
Théophile , enfant de grande espérance, était le favori de ses parents. Il avait un esprit éveillé , était vif et adroit dans tout ce qu'il entreprenait, appliqué à ses travaux , poli et complaisant à l'égard de tout le monde. Sa taille était élancée , son visage brillant et fleuri. Ses yeux purs et vifs , ses sourcils arqués , sa chevelure bouclée et châtain-clair , donnaient à sa physionomie une très grande finesse. Son petit habit de batelier, gris comme la peau
d'un brochet , que sou pan*ain Tliouias , le pêcheur, lui avait fait faire, et sa petite jaquette avec un long pantalon , lui allaient très bien.
Mais quelque accompli que fut Théophile , il avait néanmoins ses défauts. Il était opiniâtre , voulait toujours avoir raison, s'échauffait quand on le contrariait , et souvent ses parents étaient obligés de le traiter sévèrement pour le faire rentrer dans l'ordre. Il voulait dominer ses frère-s et sœurs, leur témoignait de la fierté et de la colère quand ils lui désobéissaient , se querellait avec eux et tenait, à leur égard , des propos rudes et menaçants.
Comme il était de temps en temps admis à la table de son parrain , il ne se contentait plus de la nourriture simple et frugale que lui donnait son père , et murmurait souvent durant les repas; à peine si, dans son mécontentement , il daignait remercier Dieu et ses parents de ce qu'il venait de manger. Ses parents le grondaient presque tous les jours 5 il se repentait sin-
cèremenL de ses fautes, il pleurait et promettait de se corriger ; mais bientôt il retombait dans ses premiers écarts. Souvent .ses père et mère en étaient désolés ; ils craignaient que les belles espérances qu'il luisait concevoir, ne vinssent à s'évanouir. Son parrain , le vieux pêcheur , lui disait maintefois: « Théophile! Théophile! prends garde î il faudra que le boa Dieu t'instruise à une école toute spéciale et prenne de toi un soin particulier, si tu veux devenir quelque chose ! ))
Du haut de la coUine où était bâtie la maison du père de Théophile , les regards se perdaient au loin sur l'étendue de la mer. Une petite île, que l'on pouvait apercevoir des fenêtres de la chambre principale, offrait un aspect d'une rare beauté. Elle était toute couverte d'arbres touffus et de buissons verdoyants de différentes nuances : aussi Tappelait-on l'île verdoyante. Cette île était inhabitée \ de temps en temps le père de Théophile s'y rendait , afin d'y couper des branches de saule, pour en
faire des paniers^ et il y en avait là en abondance. Théophile, qui avait déjà assez de forces pour pouvoir aider son père en ramant , et qui lui rendait aussi de bons services en coupant des branches de saule , avait ordinairement la permission de l'accompagner , ce qui lui faisait toutes les fois un grand plaisir. Un soir son père lui dit : « Si le ciel et la mer restent aussi cahnes , aussi paisibles que ce soir, nous nous rendrons ensemble demain matin dans File. » Théophile fit une gambade pour témoigner sa joie , et l'idée du voyage qu'il devait faire le lendemain l'empêcha presque de dormir.
Dès que le jour vint à poindre , dès que le ciel fut rougi par les feux de l'aurore , alors que la brillante étoile du matin pâlissait et jetait une lumière plus faible, Théophile était déjà sur pied. Il aidait for diligemment sa mère, qui transportait dans la nacelle tout ce dont son père avait besoin^ car les préparatifs de ce petit voyage maritime n'étaiônt pas peu de chose. Une
fois déjà il était arrivé une variation subite dans la température , et le père de Théo* phile avait été obligé de passer dans l'île , avec son fils, trois journées entières en' proie à une grande disette de vivres. La mère leur donna donc une quantité suffisante de pain , de lait et de beurre , et y ajouta une marmite et un pot de terre , afin qu'au besoin ils pussent au moins faire cuire une bonne soupe. Elle apporta aussi le grand manteau de laine de son mari, pour que Théophile et son père pussent se couvrir , dans le cas où ils seraient forcés de passer la nuit dans Tile.
Quand tout fut prêt pour le départ, Théophile courut chercher le chapeau de paille neuf, que son parrain Thomas avait acheté au dernier jour de marché. IMartha, Taimable sœur de Théophile , lui apporta un joli ruban vert, dont elle lui fit cadeau et qu'elle attacha en toute hâte à son chapeau avec quel(|ues épingles. Alors le père lui dit : (( Théophile, prends encore quelques paniers, nous en aurons besoin. —
Poui' qui donc ? répondit Thcüpliile.— Ta le verras , reprit le père en souriant. j\'astu pas assez de confiance en moi pour croire que mes desseins soient raisonnables? Tu agis justement à mon égard, comme bien des personnes à l'égard du bon Dieu -, elles voudraient savoir d'avance pourquoi Dieu dispose et permet telle ou telle chose. Fais ce que je te dis , et tu finiras par voir que tout ira bien. » Théophile courut chercher les paniers.
Le père partit donc avec Théophile. La mère et les autres enfants les accompagnèrent jusqu'au bord de la mer, auprès de leur petite nacelle: longtemps ils leur crièrent : bon voyage , heureux retour ! Théophile ramait avec tant d'ardeur qu'il fut bientôt échauffé et contraint d'ôter sa jaquette. Ils atteignirent heureusement l'île , et la côtoyèrent jusqu'à un endroit où se trouvaient les plus beaux saules et où il était facile d'aborder. Ce fut là qu'ils descendirent à terre ; le père attacha sa nacelle à un saule voisin , au moyen d'une
corde. Tous deux mirent aussitôt la main à Toeuvre. Le père , avec sa cognée , abattit des branches de saules et en forma des bottes avec de tendres rejetons. Puis ils portèrent les bottes dans la barque ; le père se chargea des grandes, Théophile des petites. Le père se réjouissait d'avoir en Théophile un aide si zélé. Bien , disaitil , il faut que les enfants aident leurs pa^ rents de toutes leurs forces. De même que le père se charge volontiers du fardeau le plus pesant \ de même le fils doit porter gaiement la charge la moins lourde.
Quand ils eurent porté les branches de ^ule dans la barque, le père lui dit; <( Maintenant reposons-nous et prenons notre dîner. Après le travail le repos est doux , et la nourriture plaît bien mieux quand on a gagné de Tap petit en travaillant. » Théophile prenait plaisir à servir son père. Il lui apporta un pot de lait , sous un peuplier touffu, au bord de la mer, émietta du pain dans le pot de terre rt y versa le lait. Apre« quo tous deux
eurent prié , comme c'était leur coutume à la maison , avant de se mettre à table , ils s'assirent sur un gazon verdoyant , et saisirent leurs cuiiiers de ferblanc. Ce lait doux et frais les délecta. Quand l'écuelle fut vide, ils mangèrent des tartines de beurre , qui leur plurent pareillement.
Pendant le repas, le père raconta que son grand-père avait autrefois habité cette ile, puis était allé demeurer sur la terre-ferme. C'était un homme vertueux et craignant Dieu, ajouta-t-il. La maison qu'il a bâtie de l'autre côté , tout près du village , est encore occupée par nous ses petits-jBls et ses arrière-petits-fils. Eh bien , dit Théophile , feu mon bisaïeul a très bien fait de se rapprocher des hommes. Sans doute cette île est très johe j mais je ne voudrais pas , pour tout au monde , vivre ici éloigné des autres hommes.
Lorsque tous deux furent rassasiés et eurent remercié Dieu des présents qu'il leur avait donnés, le père lui dit : « Je Tcux maintenant te faire un plaisir tout
particulier : va chercher les paniers qui sont dans la nacelle et viens avec moi. » Le père conduisit Théophile dans le plus épais taillis. Ils arrivèrent à une place vaste et verdoyante , sur laquelle s'élevait un majestueux noyer. L'arbre étendait au loin ses beaux rameaux chargés de noix mûres. A cet aspect imprévu , Théophile fut rempli d'une joie inexprimable. En effet, comme les noix avaient manqué depuis plusieurs années, il n'avait jamais été question de cet arbre , et Théophile ne le connaissait pas. « Vois-tu , lui dit son père , c'est ton bisaïeul qui a planté ce noyer; il ne reste plus guère d'arbres qu'il ait plantés. Là-bas , près de ce rocher, était, il y a bien longtemps, la maison de ce brave homme. » Théophile loua son bisaïeul qui avait planté ce bel arbre , et commença sur le champ à ramasser quelques noix tombées de l'arbre et éparses sur l'herbe. Il en ôta l'écorce verte avec ses dents, et s'efforça de briser la coquille brune pour en retirer le fruit; mais ce ne fut pas saus
peine. Il dit à son père : « Poui*quoi donc Dieu a-t-il renfermé cette noix, si bonne à manger, dans deux enveloppes, l'unii amère comme le fiel et l'autre dure comme la pierre ? — Mon cher Théophile , dit alors le père, Dieu avait, en faisant cela, les intentions les plus sages. Il voulait préserver avec soin, dans la coquille si dure , le fruit qui devait faire naître un si bel arbre , et le brou amer empêche les souris et d'autres animaux rongeurs d'en dévorer le noyau. Voici encore un autre motif : Dieu voulait nous apprendre , par cette image , comment nous devons regarder les amertumes et les peines que nous pouvons avoir à^ endurer dans ce monde. De même que nous ne dédaignons ni ne rejetons ces noix , malgré leurs enveloppes dures et amères , de même que nous les regardons comme un bienfait de Dieu à cause de leur fruit agréable et utile, de même nous devons nous conduire à l'égard de nos souffrances et de nos désagréments. La partie extérieure, qui est la première que nous goûtons , est , à la
vérité , dure et amère 5 mais nous devons croire fermement que l'intérieur, le fruit agréable, finira par être connu, et nous sera utile et avantageux, w
Le père monta ensuite sur l'arbre et se mit à secouer toutes les branches, les unes après les autres. Théophile , tout joyeux , remplit sa corbeille avec les noix qui pleuvaient sur lui. Il ne faisait pas attention à celles qui le frappaient à la tête. D'abord il ne fit qu'en rire. Cependant la pluie de noix, comme il le disait , finit par devenir trop forte, et il jugea convenable de s'éloigner un peu, mais sans cesser entièrement d'en ramasser. Toutes les fois que sa corbeille était remplie , il courait la vider dans la barque, puis revenait à l'arbre avec la corbeille vide, trouvant toujours une multitude de noix sur l'herbe. « Que ma mère sera contente , s'écria- 1 -il en regardant son père , quand nous apporterons tant de noix ! Quelle joie parmi mes frères et sœurs quand je pourrai leur distribuer des présents si nombreux! je m'en ré-
jouis cVavance. Tl n'y a pas de plus grande jouissance que celle de faire plaisir aux autres. »