CHAPITRE II
La tompète.
Tandis que Théophile et son père étaient occupés de la sorte dans la forêt, il s'éleva, sans qu'ils s'en aperçussent , de gros nuages orageux du côté de la terre. Théo-
phile venait de rentrer dans la nacelle avec sa corbeille pleine de noix; déjà il l'avait vidée et regardait d'un air joyeux le tas qui s'agrandissait sans cesse , lorsque tout à coup il souffla un vent impétueux qui tit ployer les arbres du rivage et souleva les flots. Un violent coup de vent arracha la nacelle et l'emporta au milieu de la mer. Théophile, épouvanté, poussa les hauts cris. Le père , effrayé , accourut sur le rivage j il vit dans le lointain son enfant qui se lamentait. La mer agitée s'élançait en mugissant; la nacelle était tantôt portée sur la cime d'une vague , tantôt plongée dans l'abîme , de sorte que le père ne la voyait plus *, puis elle reparaissait , mais toujours à des distances de plus en plus grandes. Le père voyait son pau\Te enfant tendre ses mains, tantôt vers le ciel, tantôt vers le rivage : mais ses cris d'angoisse ne pouvaient venir jusqu'à lui , à cause des sifflements de l'orage à travers les arbres et du bruit des flots. Le ciel entier se couvrit en peu d'instants de sornbres nuages, et
une nuit obscure se répandit sur la mer. La foudre en zig-zag, qui s'élançait du haut des nues vers les vagues avec un horrü)le fracas, éclairait de temps en temps les nuages et les flots. Ce n'était qu'à la lueur des éclairs que le père éperdu voyait, par intervalles, la nacelle, ballotée par les vagues et les bras étendus de l'infortuné Théophile, que les manches de sa chemise, d'une grande blancheur, faisaient distinguer dans le lointain. Mais bientôt survint une violente averse qui, semblable à un rideau tombant avec fracas, lui déroba Taspect de la mer. Le père ne vit plus rien de son pauvre Théophile , plus rien de la nacelle , et retomba désespéré au pied d'un saule, sous lequel il passa la soirée et la nuit dans une profonde affliction.
Cependant la mère et les autres enfants, restés à la maison, étaient dans les transes les plus vives. L'orage s'étant déchaîné d'une manière si subite, et l'île verdoyante ayant été cachée par l'averse et les ténè-
bres qu'amenait Forage , la mère , avec une pâleur mortelle, dit à ses enfants tremblants : O mes enfants ! priez ^ Dieu veuille que cette terrible tempête n'ait pas surpris votre père et votre frère en pleine mer. Si cela était vrai , ce serait afîreux I Oh! que Dieu ait pitié d'eux. Elle s'agenouilla au milieu de ses enfants, et se mit à prier. Lorsque l'orage commença à se dissiper, que File verdoyante fut aperçue de nouveau, la mère et les enfants se mirent à la fenêtre , ayant les yeux toujours fixés de ce côté-là pour voir sïl n'arrivait pas une nacelle -, ils n'en virent aucune. La mère passa la nuit dans la désolation et ne put fermer l'œil.
Quand enfin le jour fut venu , beau et serein , comme il ne l'avait encore guères été-, quand le soleil eut parcouru une grande partie de sa carrière , la mère , ne voyant pas encore revenir la nacelle , fut de plus en plus inquiète. Il était déjà midi qu'elle attendait encore inutilement. Son angoisse était au comble. Elle courut tout
éploiée chez le pêcheur Thomas et lui exposa sa détresse; il en fut effrayé , et lui dit en secouant la tête: aCe retour si retardé est une chose grave. Je veux me rendre dans l'île verdoyante , et aller voir pourquoi ils tardent si longtemps. » Aussitôt il entra dans une nacelle et se mit à ramer du côté de l'ile.
Pendant ce temps la mère et les enfants étaient dans une cruelle attente 5 enfin ils virent dans le lointain la nacelle qui s'avançait. ((Dieu soit loué ! s'écria la mère , Thomas ne revient pas seul; tout est bien. )> Accompagné de ses enfants , elle courut , pleine de joie, vers le rivage. Mais lorsque la nacelle s'approcha de terre, elle s'écria tout effrayée: ((Où est Théophile? »Le père, pâle comme la mort , la regarda d'un air douloureux et garda le silence. Son profond chagrin le rendit muet.
Mais le voisin Thomas dit à la mère : « Que Dieu vous console dans votre malheur! Théophile a'péri dans les flots ; résignez-vous à la volonté de Dieu. Ce que Dieu
fait est toujours bien fait. Théophile était, quoiqu'il eût aussi ses défauts, un enfant pieux et doué d'un bon naturel ; maintenant , je l'espère , il est mieux dans le ciel que nous ne le sommes sur la terre.»
La mère était inconsolable^ son affliction était extrême. Les enfants pleuraient et gémissaient ; ils avaient oublié les défauts de Théophile pour ne plus songer qu'à ses louables quahtés. Le père , profondément affligé lui-même , ne pouvait pas adoucir leur douleur. Enfin parents et enfants se calmèrent et cherchèrent à se consoler de leur perte en se disant: « Telle était la volonté de Dieu ! Dieu l'a pris auprès de lui ^ il faut nous y résigner. Dans le ciel nous reverrons notre cher, notre lx)n Théophile. »
CHAPltRE m.
Ii'ile rocailleuse.
Théophile, que ses parents et ses frères et sœurs pleuraient comme mort, vivait encore, quoiqu'une fois abandonné sur la mer, il avait eu, pour ainsi dire, une vé-
ritable agonie , croyant à chaque instant voir la nacelle , au-dessus de laquelle les flots venaient se heurter, s'abîmer dans la mer. Dans son effroi , il tendait sans cesse ses mains vers le ciel et demandait à Dieu grâce et miséricorde. Enfin la tempête jeta Id nacelle contre une île rocailleuse. Théophile s'élança hors de la barque, dès qu'il sentit qu'elle avait touché le fond ^ il parvint bientôt à terre , et , tout mouillé de Teau de la pluie et de celle de la mer, il grimpa sur un rocher voisin. Lorsqu'il fût un {icu revenu de son trouble et de son effroi, il jeta les yeux sur la mer orageuse, et se voyant en sûreté , il tomba à genoux et remercia Dieu , les mains élevées vers le ciel. «O vous, Seigneur! s'écria-t-i],qui commandez à la mer et au vent, vous dont j'ai imploré Tappui dans mon angoisse mortelle, vous avez entendu ma prière j grâces infinies vous soient rendues !
Il porta ensuite ses regards sur sa nacelle. Les flots impétueux l'avaient jetée entre deux rochers élevés, qui formaient
Thé-phle. 2
tout justement une cavité. )) Dieu bienfaisant ! dit Théophile , le plus habile batelier n'aurait pas su mieux profiter de l'ouverture pratiquée entre ces rochers. Qui a guidé , avec tant d'habilité , la nacelle dans cet endroit, sans avoir besoin de rames? Qui a donné , pour ainsi dire , de l'intelligence aux vents et aux flots , qui m'ont dirigé de ce côté-ci? Si la nacelle avait abordé plus à droite ou plus à gauche , contre ces récifs , elle aurait été brisée et j'aurais péri. Yotre bonté infinie , votre providence qui dirige tout, Dieu miséricordieux! m'a conduit par ce chemin pour me sauver. Je vous en remercierai pendant toute ma vie. »
L'orage se dissipait; le soleil, à son coucher , perçait de ses rayons les nuages dorés qui l'entouraient. Du haut de son rocher, Théophile jeta les yeux sur l'immensité de la mer. L'île verdoyante , avec ses arbres grands et touffus , ne lui apparut pas plus grande qu'une poignée de mousse verte , qu'aurait facilement recou-
verte son chapeau de paille. Quant à la terre ferme , encore plus éloignée , il la voyait à l'extrémité de l'horizon , là où le ciel et la mer semblaient se toucher. Les montagnes les plus hautes ressemblaient à un nuage bien foncé , très rabaissé et coloré çà et là de pourpre par le soleil couchant. Quant à la cabane de son père , à la colline où elle s'élevait, aux arbres qui l'entouraient, Théophile ne pouvait les apercevoir. » Bon Dieu , dit-il en pleurant , à quelle énorme distance je suis de mes parents , de mes frères et sœurs I Ces rochers , sur lesquels je me trouve , ne peuvent pas être aperçus de la terre ferme. Moi, du moins , je ne les ai jamais vus , je n'en ai jamais entendu parler. On me disait seulement que , de ce côté-ci , il n'y avait pas de terre à cinquante lieues de distance. Sans doute , mes parents me croient noyé -, jamais ils ne s'aviseront de venir me chercher ici. Il faudra donc bien que je me hasarde sur cette fvù\e nacelle pom' retouiTier auprès d'eux. »
Les vagues tumultueuses se calmèrent insensiblement ^ la mer devint paisible et ressembla de nouveau à un miroir verdàtre. L'eau s'était retirée et avait laissé la nacelle à sec. Théophile descendit du rocher , entra dans la barque.... ô terreur I le fond de la barque était brisé. Beaucoup de noix étaient roulées au dehors et gisaient étendues sur le sol. Les flancs de la barque étaient tellement disloqués , qu'à peine les planches tenaient encore ensemble , tant était grande la violence avec laquelle la tempête avait jeté la barque contre Tile. (( Ah ! Dieu , s'écria l'enfant désolé, on ne peut plus se servir de la barque I Les deux rames aussi sont perdues. Me voilà prisonnier, enfermé dans cette île sauvage. Je vais y rester toute ma vie *, je ne verrai plus dans ce monde ni mon père , ni ma mère, ni mes frères , ni mes sœurs. » Il se tordit les mains , debout dans la nacelle 5 son visage devint pâle de frayeur, et des larmes abondantes mouillèrent ses joues décolorées.
Dans le même instant, apparut sur les sombres nuages qui couvraient une partie du ciel un bel arc-en-ciel , qui , en se reflétant dans la mer , formait un cercle immense et magnifique de sept riches couleurs. Théophile fut ravi de ce spectacle et s'écria : « O Dieu ! puisque vous êtes si gracieux dans vos œu\Tes, comment les hommes peuvent-ils encore être tristes et timides ? Ce bel arc-en-eiel sera pour moi un aimable signe de votre protection et de votre grâce, comme autrefois pour Noé. De même que vous envoyez les rayons du soleil après la pluie, de même que vous faites apparaître le brillant arc-en-ciel après les éclairs et les tonnerres, de même, après la douleur, vous envoyez de nouveaux plaisirs , et après Fadversité des jours plus riafits. Quelles que soient les peines et les inquiétudes qui me sm'viendront , ma tristesse ne s'en changera pas moins en transports de joie. Vous na'avez arraché àla mort,
pourquoi m'abandonneriez-vous mainte-
naiil ? Je placerai ma confiance en vous et je reprendrai courage. »
Avant tout, il songea à mettre en sûreté sa petite provision de vi\Tes. Il rangea les noix éparses dans la corbeille, les porta sur sa tête dans un lieu plat , entre les deux rochers , et les y jeta. Il en remplit ainsi plusieurs corbeilles. Les pots de lait avaient été renversés et brisés par la tempête. Il n'était resté qu'un pot de terre , la marmite et l'écuelle. Il porta tout cela à l'endroit dont nous avons déjà parlé. Puis il y transporta le peu d'ustensiles qu'il trouva dans la nacelle , la grande et la petite cognée , le manteau , sa jaquette et quelques autres objets. Il se réjouissait beaucoup d"avoir remis dans la nacelle tout ce dont lui et son père avaient eu besoin. Il détacha aussi les unes des autres les planches qui formaient la nacelle et les porta à une plus grande distance de la mer. Qui sait, si je n'en aurai pas besoin, pensait-il ; ce serait , dommage que la mer les enlevât, lors d'un nouveau reflux. Il
travailla jusque bien avant dans la nuit, à l'aide de la pleine lune, qui éclaii'ait la mer et les rochers.
Les occupations du jour , les terreurs et les angoisses dont il avait été assailli , l'avaient extrêmement fatigué. Il était inquiet d'être obligé de passer ainsi la nuit à la belle étoile ; il se demanda avec crainte ce qu'il deviendrait sur cette île. Mais il se dit à lui-même : Dieu a pris soin de moi jusqu'ici , il continuera de veiller sur moi. Son fils chéri n'a-t-il pas dit : Ne vous inquiétez pas du lendemain. Théophile fit, comme à l'ordinaire , sa prière du soir , et se coucha auprès de ses modiques trésors. Il était tombé peu de pluie dans l'île j d'ailleurs ce sol de rochers était déjà sec. Il se couvrit avec le manteau de son père et s'endormit tranquillement , après s'être de nouveau recommandé à la protection divine.