X:a joie après la tristesse
Le lendemain , dès l'aurore , Pierre vint à la grotte et leur cria : « Levez-vous au plus vite et venez î le vent est aussi favorable que nous pourrions le désirer. Era-
barquons-nous sur le cliamp et partons. » Tous les deux sortirent aussitôt de la grotte 5 mais Théophile leur dit : a Encore quelques instants de délai ! Avant de quitter cette île , je veux remercier Dieu , nonseulement des bienfaits dont il m'a comblé durant ces trois dernières années, mais aussi des souffrances qu'il m'a fait endurer ! » Il s'agenouilla devant son autel domestique, le rocher surmonté de la croix , et rendit grâce à Dieu , avec une grande émotion et les yeux baignés de larmes ! Cela plut tellement au père et au bon Pierre, qu'ils s'agenouillèrent aussi et prièrent avec beaucoup de ferveur.
Après avoir achevé leur prière , ils se rendirent sur le rivage de la mer. Dans l'intervalle, Thomas avait coupé un petit sapin verdoyant , et il était occupé à l'orner de rubans bleus , blancs , rouges et jaunes qu'il avait apportés dans une cassette.
Théophile , étonné , lui demanda ce qu'il voulait faire de cet arbre si joliment orné de rubans. « Lors de notre départ , ré-
— 1-29 — pondit Thomas , j'ai promis à ta mère inquiète, d'arborer ce signe de bonheur, si nous étions assez heureux pour te trouver^ oh ! qu'elle sera contente , lorsqu'elle apercevra de loin cette joyeuse annonce; » et il attacha le petit arbre au haut du mât. Pierre ayant servi le déjeuner, ils prirent vite leur repas, puis ils s'embarquèrent et mirent à la voile. La traversée l'ut heureuse. Quand ils approchèrent de la terre ferme , quand Théophile aperçut la maison de son père , son cœur en bondit de joie.
La joie n'était pas moins vive du côté de la terre. Toute la famille de Théophile , qui l'attendait sur le rivage , lui tendait les bras de loin et lui adressait les vœux les plus ardents. De toutes parts les habitants du village, jeunes et vieux , accouraient en criant : « On le ramène, c'est bien vrai ! » Lorsque Théophile débarqua, tous les assistants poussèrent des cris de joie. Mais le bonheur de la mère fut inexprimable : elle pouvait serrer dans ses bras
ce cher Théophile , que pendant trois ans elle avait cru mort.
Marthe et André témoignèrent aussi une grande allégresse. Les autres petits frères et sœurs ne reconnaissaient plus leur frère Théophile, et d'abord son étrange costume les intimida : mais quand les parents les eurent encouragés , ils le saluèrent amicalement , se familiarisèrent avec lui et se mirent à gambader autour de lui. De toutes parts , hommes et femmes , jeunes garçons et jeunes filles, vinrent lui serrer la main , lui dire : (( Soyez le bien venu , » et le féliciter de son heureux retour. Théophile pleurait de joie, k Mon Dieu , dit-il , je ne peux pas me figurer de joie plus grande , excepté toutefois celle que nous éprouverons lorsque les bienheureux nous recevront dans le ciel avec autant de bienveillance et d'amitié. )>
La mère de Théophile désirait beaucoup apprendre ce qui lui était arrivé , et voulait le mener à la maison : mais les paysans n'y consentirent pas. « Nous vou-
Ions aussi entendre les choses merveilleuses qui lui sont arrivées, » s'écrièrentils , et ils le conduisirent sous le tilleul qui s'élevait au milieu du village *, afin que tout le monde pût le voir et l'entendre , ils le prièrent de s'asseoir sur un banc , puis de raconter son histoire. Tous se pressaient autour de lui 5 tous avaient les yeux sur lui. Ce jeune ermite si doux , si poli envers tout le monde , si beau et d'une tigiu^e si riante , leur plaisait infiniment. Ils se disaient tout bas à l'oreille , quelques-uns même le disaient tout haut : « Les ermites que nous avons vus jusqu'ici étaient vieux , avaient une figure ridée, une tête chauve et une longue barbe; mais celui-ci , avec son visage fleuii et ses joues brillantes, a un teint de rose et de lis -, ses cheveux bouclés retombent mollement sur ses épaules , et sa robe longue et brune, quoique grossière, lui sied à merveille. »
Quand le silence fut bien établi , Théophile commença son récit : d'abord l'idée
qu'un enfant comme lui parlait devant un si grand nombre de personnes le rendit timide ^ mais son cœur était plein et sa bouche ne pouvait s'arrêter. Il s'exprima avec tant de sensibilité et d'énergie , qu"on Técouta avec le plus grand plaisir. Il raconta comment il avait couru risque de se noyer , de mourir de soif, de faim et de froid j il parla de sa maladie , du dommage que lui avait causé l'incendie , et du nouveau danger qu'il avait couru de mourir de faim , et comment , enfin , Dieu , en qui il avait mis sa confiance , l'avait arraché à tous les dangers. Il assura , les yeux baignés de larmes et les bras levés vers le ciel , qu'il regardait son séjour dans cette île déserte comme le plus grand bienfait de Dieu ; c'était là qu'il avait joui du bonheur inestimable d'apprendre à mieux connaître Dieu -, ces rochers qui s'élevaient du sein des flots avaient été pour lui une école où il avait appris la chose la plus importante , la manière de se corriger et de devenir un homme vertueux. « En vé-
rite , dit-il , avec une émotion visible , je remercie aussi sincèrement Dieu de m'avoir conduit dans cette ile , que de m'avoir ramené ici.
Il leur assura que c'était principalement dans sa solitude qu'il avait apprécié le bonheur de vivre au milieu des autres hommes ; il témoigna sa joie de se retrouver auprès de ses amis , de ses voisins et de ses connaissances 5 il les salua tous de la manière la plus cordiale , et termina son discours en adressant à Dieu de fers'entes actions de grâce. Tous les auditeurs témoignèrent , pendant son récit , par des gestes , des larmes et quelquefois de vives exclamations , la part qu'ils prenaient à ce qui lui était arrivé , rendirent grâce à Dieu en même temps que lui , et se séparèrent en publiant les louanges du Seigneur.
Alors Théophile regagna la maison paternelle entouré de toute sa famille. Après une si longue absence , il ne put voir le seuil de cette maison sans verser des
TMophile.
larmes de joie. Quand ils furent tous entrés , ils trouvèrent , à leur grand étonnement , la table mise. Le riche Thomas ' venait de faire préparer un festin , pour débarrasser ce jour là la tendre mère de tout souci et de toute dépense. Théophile s'assit entre ses joyeux parents \ Thomas était placé à leur droite et Pierre à leur gauche , puis venaient Marthe , André et les autres enfants. On servit bien des mets que Théophile n'avait plus vus depuis trois ans \ en les goiàtant , il remercia sincèrement la bonté divine. Ce qui lui fit le plus de plaisir , à lui qui depuis trois ans ne voyait plus que des fruits de sapin , ce fut l'aspect de corbeilles pleines de pommes rouges , de poires jaunes , de prunes bleues et de noix brunes, mais surtout de raisins blancs et rouges, a Tous ces fruits délicieux , dit-il , ne se trouvent que dans le voisinage des hommes. Sans l'industrie humaine les environs de notre village seraient aussi stériles que l'île où je demeurais. Quelque part que je regarde ,
je trouve de nouveaux motifs de me réjouir et de remercier Dieu qui m'a ramené au milieu de mes semblables. »
Quand on se fut levé de table , Théophile alla chercher un paquet qui contenait ses vieilles hardes, et qu'il avait déposé dans un coin de la chambre, (c Tenez, dit-il , mes chers parents, mes chers frères et sœurs, voici ce que j'ai rap[X)rté de l'île.» Les parents, à qui ce présent ne pouvait plaire , ne concevaient pas Tidée de leur fils ; ses frères sourirent ; Thomas secoua la tête, et Pierre lui dit : «Théophile, que signifie ce que tu fais ? tu aurais bien pu laisser ces vieilles guenilles dans ton île. » Théophile sourit à son tour , ouvrit le paquet et en retira ses corbeilles de jonc. Comme il les avait conservées dans sa grotte , elles avaient échappé au ravage de l'incendie , et , avant de quitter l'île, il les avait en secret enveloppées dans ses vieux habits. Il porta ses corbeilles sur la table et en ôta les couvercles. Tous les assistants admirèrent alors la quantité considérable
de perles blanches comme l'argent et de coraux , que renfermaient les corbeilles. «Oh I oh ! s'écria Thomas, tu as apporté des trésors considérables, mon cher Théopliileîces perles valent plusieurs miliers de francs. Les branches de corail sont aussi très précieuses -, car il y en a qui sont d'une beauté et d'une grandeur remarquables. Eh bien ! mes chers amis , vous voilà tirés d'embarras. Tous pouvez payer les dettes que vous avez contractées en achetant vos petits biens , et de plus vous doterez convenablement vos enfants.» (( JN'on pas I s"ecria le père de Théophile ^ vous deux , braves compagnons , Thomas et Pierre , vous avez partagé en frères les dangers de ce voyage , il est juste que vous en partagiez les profits. Sans votre secours, sans votre amitié , je n'aurais pas retrouvé mon cher Théophile , je n'aurais acquis ni ces perles ni ces coraux. Je vais en faire ti'ois parties, et vous choisirez, en commençant {)ar Thomas 5 l'autre tiers sera pour moi , pour ma femme et mes enfants. »
Deux des paysans qui avaient refus(i de faire voile pour File rocailleuse avec le père de Théophile , étaient entrés , sans être invités , dans la chambre , vers la fin du repas 5 ils espéraient recevoir quelque bon morceau, a Vraiment , s'écrie Fun d'eux, qui avait demandé cent francs pour faire le voyage , nous aurions gagné plus de cent francs. Je pourrais m'arracher les cheveux , en songeant que je n'y suis pas allé. )) — (t Oh ! oh I dit l'autre, qui n'aurait pas risqué sa vie pour mille francs , il y avait plus de mille francs à gagner dans cette affaire , et cela valait bien la peine de risquer sa vie. » — a Partez, partez, leur dit Thomas 5 toute votre personne ne vaut pas grand'chose, âmes cupides et pusillanimes^ vous ne remueriez ni votre main ni votre pied sans être payés pour le faire , quand même il s'agirait de sauver la vie d'un homme. Allez , vous méritez de sortir les mains vides.
(( Quant à moi , continue Thomas , je n accepte pas ces perles. Théophile à six
frères et sœurs, et ses parents sont pauNTes. Je regarderais comme un péché derece\'oir une seule perle d'eux^ je suis suffisamment riche. Mais Pierre recela la portion qui lui est destinée ; il est actuellement dans le besoin , et le courage avec lequel il a bravé un danger imminent mérite une bonne récompense. » Pierre reçut, avec une vive émotion le riche salaire qui lui était offert. Les parents de Théophile, dans leur reconnaissance , voulurent de nouveau forcer Thomas de prendre la portion de perles et de coraux qui lui revenait ; mais il leur répondit : «Cessez de me presser là dessus ! je fais peu de cas de ces richesses. Mais Théophile a rapporté de File des choses bien plus précieuses : la connaissance de Dieu, la confiance en Dieu,ramour de Dieu et des hommes. Voilà les véritables perles dont parle aussi FEvangile; ce sont celles là qu^il faut désirer! Je l'avoue franchement : l'histoire de Théophile m^a raffermi dans beaucoup de choses et surtout dans ma confiance en Dieu , et c'est pour
moi un gain considérable , en comparaison duquel tous les coraux de l'Océan ne sont rien à mon avis. Oui , mes chers amis , la grâce et la miséricorde divines sont plus difficiles à mesurer et à approfondir que la mer d'où ces perles sont sorties : que notre confiance en lui soit donc inébranlable , comme ces rochers de corail sur le rivage , qui ne sont jamais ébranlés dans leurs fondements. »
Théophile rentra donc dans la société humaine. Tout ce que la méditation lui avait appris danS l'île, il se mit à l'exécuter. Il s'habillait comme les autres jeunes gens du village , tressait des paniers avec son père, et péchait avec Thomas, son parrain. Il devint un modèle de vertus et fut la joie, r appui et l'ornement de sa famille. Thomas , qui n'avait pas d'enfants, lui légua tout son bien , ainsi que son état de pêcheur. Théophile devint un homme accompli , plein d'amour pour Dieu et pour les hommes -, il fut le père de famille le plus probe , et le plus ardent protecteur
'■— 140 — des pauvres du village. Durant sa vie » il jouit de l'estime générale, et après «a mort ^ on bénit longtemps sa mémoire.
FIW.