CHAPITRE XI
lia visite.
Théophile avait passé la nuit dans la tristesse et dana l'insomnie. Quand le jour vint à poindre, quand l'aimable aurore éclaira insensiblement le ciel , la sérénité
se répandit aussi dans le cœur de Tliéophile. « Dieu bienfaisant, dit-il, c'est vous qui faites sortir la riante aurore des ténèbres de la nuit ^ de même vous ferez sortir quelque plaisir de la douleur qui m'oppresse. Hélas I lorsque j'eus mangé ma dernière noix , j'étais désespéré , je craignais de mourir de faim et je versais des larmes amères ^ mais vous ne m'avez pas délaissé , vous m'avez aidé à soutenir mon existence,^ en me fournissant des poissons en abondance. 3Iaintenant cpie je ne pourrai plus pécher, maintenant que j'ignore de nouveau de quelle manière je vivrai , vous prendrez encore soin de moi. Tous n'abandonnez pas ceux qui ont mis leur confiance en vous. »
Quand le soleil se fut levé tout radieux, Théophile se rendit dans le vallon , pour y examiner les ravages causés par l'incendie. La pelouse était couverte de cendres et il sortait encore de la fumée des tisons qui étaient sous la cendre. Tous les rochers d'alentour avaient été noircis par la
fumée et la résine , tous les ouvrages en bois consumés; quant aux deux sapins qui s'élevaient à l'entrée de la grotte , il n'en restait presque plus rien. La croix seule , qui s'élevait sur la cime d'un rocher, avait été épargnée par le feu et était restée intacte. « C'est bien, dit Théophile, c'est pour moi un agréable emblème.
Quand tout sera devenu cendre et poussière , quand l'univers entier aura été réduit en poudre par l'action du feu, il nous restera notre salut que nous devons à celui qui est mort pour nous sur la croix.» Théophile s'agenouilla devant la croix et prononça la prière suivante : « O mon Dieu ! pardonnez-moi mes craintes et ma pusillanimité, pardonnez-moi de ce que je ne me suis pas rappelé sur le champ Texemple de votre tils chéri. Dans sa douleur extrême il s'est entièrement résigné à votre volonté. Sans doute je suis bien affligé ; je frémis de penser que je ne puis plus vivre; mais je dirai comme lui ; mon père que votre volonté se fasse et
non pas la mienne ; si c'est possible , éloignez de moi ce calice 5 si vous ne voulez pas l'éloigner, accordez-moi du moins quelque consolation j car ce serait trop que de demander un ange consolateur. »
Pendant que Théophile priait de la sorte , les trois marins entrèrent dans le vallon et Taperçurent , dans son costume d'ermite , à genoux devant la croix et les bras tendus vers le ciel. Pour lui , sa ferveur était si grande , qu'il ne les vit pas. Le brave Pierre l'aperçut le premier et dit tout bas aux autres : «Voyez cet ermite qui prie ^ il pourra peut-être nous donner quelques renseignements^ allons le questionner. — Hé , pieux ermite , s'écria-t-il , ne pourriez-vous pas nous dire s'il y a dans cette île un enfant nommé Théophile ? » Théophile fut effrayé d'entendre si inopinément une voix humaine qui prononçait son nom. Il se retourna , reconnut son père, courut à lui et lui sauta au cou , en s' écriant : (( O mon père ! )> Longtemps le père et le fils ne purent parler, tant ils
étaient saisis de joie-, ils répandaient les larmes les plus douces. « 0 mon cher père '. dit enfin Théophile , lorsque je t'ai vu , il m'a semblé apercevoir un ange que Dieu m'envoyait au fort de ma détresse. )) Tous deux rendirent grâces à Dieu d'un commun élan, et le remercièrent d'avoir amené un moment si doux pour eux.
« Eh bien ! eh bien ! dit enfin Thomas , accorde du moins un regai»! aux deux compagnons de ton père, cher Théophile.
Ne connais-tu plus ton parrain ? » Théophile salua son parrain de la manière la plus affectueuse. Pierre dit ensuite : « Que Dieu te bénisse , cher Théophile ! voyons, permets que l'on te considère. Vraiment , tu as bonne mine et tu as considérablement grandi. Mais comment as-tu trouvé ce costume d'ermite, et comment as-tu pu vivre sur cette île, qui est un véritable repaire de dragons? » Théophile, sans répondre à cette question , dit à son père : « Que fait ma bonne mère ? que font mes frères et sœurs? comment êtes-vous venus
»- 119 — ici d'une manière si imprévue et si inespérée ? )) — « Tous se portent bien , dit Thomas, et auront un plaisir inexprimable à te revoir. Mais plus de questions nous n'en finirions jamais. Toi d'abord , Théophile , raconte-nous ton histoire dans tous ses détails. Nous te dirons ensuite ce qui s'est passé dans le sein de la famille depuis ton départ. Là-bas , près de la croix , le rocher est orné d'une mousse verdâtre et il ne s'y trouve pas de cendres j allons nous y asseoir. »
Dès qu'ils y furent placés, Théophilo raconta tout ce qui lui était arrivé depuis le moment où il avait vu son père pour la dernière fois jusqu'à celui où il venait de le retrouver-, il dit tout ce qu'il avait vu , tout ce qu'il avait fait et pensé, surtout les prières qu'il avait adressées à Dieu dans ses moments de détresse , et la manière dont Dieu l'avait toujours sauvé. Il répandit plus d'une larme, pendant ce long récit ^ son père aussi essuya souvent ses yeux. (( Je loue Dieu , dit-il , cher Théo-
phile, de t'avoir retrouvé ; je suis charmé de voir que sur cette île tu es devenu infiniment plus sage et plus pieux que tu ne l'étais auparavant. )>
Thomas, qui avait tout écouté avec la plus grande attention, et qui avait souvent fait, avec sa tête , un geste approbatif, dit alors : « Oui vraiment, cher Théophile, tu es devenu bien plus sage et bien plus pieux dans cette île. Te rappclles-tu que je te disais un jour : Dieu te mettra dans une école toute spéciale pour te corriger ? Eh bien ! voilà cette prédiction accomplie 5 oui,récole du malheur est la meilleure de toutes. C'est là que tu as appris à bien connaître Dieu, à implorer son assistance, à l'aimer et à le remercier de ses bienfaits. Je me réjouis aussi, de ce que, ressentant plus vivement qu'autrefois l'amour que Dieu mérite de notre part, tu as reçu dans cette île déserte des marques de sa bonté et de sa munificence, quoiqu'il ne croisse ici que des sapins, de la mousse et des fleiurs dont on
n'aimerait guère à former un bouquet.
Mais combien dans nos jardins et nos campagnes nous trouverions plus de motifs d'admirer la sagesse et la bonté de Lieu, tantôt à propos d'un pommier chargé de fruits et de flem's, tantôt sur une prairie verte et émaillée, tantôt sur un champ couvert d'une moisson dorée. Ce qui me plaît encore, c'est que tu saches mieux apprécier les services mutuels que les hommes se rendent. Si tu n'avais pas eu avec toi quelques produits de l'industrie humaine, une aiguille ou une épingle, tu aurais péri dans ton île. D'un autre côté, tu aurais aussi été bien malheureux , si, avant de venir ici, tu n'avais pas appris à connaître Dieu. Sans cette connaissance, tu te serais abandonné au désespoir. Ce que j'aime surtout dans ton histoire, c'est le vermisseau dans le bec de ce petit oiseau et la fumée qui s'est élevée de ton île. Quoi de plus chétif qu'un vermisseau! quoi de plus vague que la fumée I Cepentîant ce vermisseau t'a donné l'idée d at-
traper des poissons et fa empêché de mourir de faim. Et cette fumée, elle a été pour nous comme une preuve venue du ciel, qu'il y avait ici une île et que dans cette île se trouvait un être humain, et que cet être humain pouvait bien être notre cher Théophile ^ cette fumée a mis fin à toutes tes infortunes. Le doigt de Dieu ne semble-t-il pas se montrer en cette circonstance ? n'est-ce pas par d'aussi petits moyens que Dieu sait accomplir de grandes choses? Bénissons sa divine providence. )> Tous se turent et adorèrent, au fond de leur cœur, ce Dieu qui, dans les affaires humaines , révèle avec tant de magnificente sa sagesse infinie.
Un instant après Théophile dit : « C'est donc la fumée de cet incendie qui vous a fait venir ici ? Bon Dieu, je regardais cet incendie comme un affreux revers ! j'avais beau réfléchir sur le bien qui pouvait en résulter , je n'en trouvais pas ^ maintenant je lui dois tout mon bonheur. C'est bien ici la confirmation du proverbe : Le
bonheur naît du malheur. Oui, vraiment , Dieu sait tout arranger pour le mieux. » — « Voilà pourquoi , dit Thomas , nous devons croire, toutes les fois que nous nous trouvons dans un danger, que tôt ou tard il en résultera quelque bien. TSous devons donc toujours nous résigner à la volonté divine. »
Théopliile demanda ensuite si c'était de la terre ferme que l'on avait aperçu la fumée ? (( Non, ce serait impossible, » dit le père ; puis il raconta comment il avait passé dans Tile et emmené avec lui André et Marthe, pour recueillir des noix, et comment ils avaient gravi la montagne qui s'élevait dans Tîle verdoyante.
Théophile ajouta : « Te souviens-tu de la belle comparaison que tu m'as faite sous l'ombrage du grand noyer ? Tu me disais : les souffrances ressemblent à une noix qui , sous ses écorces , amères et dures , renferme un fruit agréable. Tu avais parfaitement raison. Mon exil a été bien dur et bien amer-, mais à présent j'ai trouvé
le fruit agréable. Mon séjour dans ce lieu m'a été très salutaire ^ mes souffrances sont suivies de plaisirs. )> Pierre se mit à rire : a J'ai, dit-il, rencontré souvent dans ma vie de ces noix dures et amères. Toutes les fois qu'il faudra en croquer une, je me souviendrai de cette comparaison. »
Théophile montra à ses trois hôtes sa grotte, sa source et son vivier, puis il leur promit de les régaler de poissons. (cEn voilà de bien beau, dit Pierre 5 nous ne les refusons pas. Mais aujourd'hui tu seras notre convive -, nous avons bonne quantité de provisions. Je vais suiwe ce chemin plus commode que celui par lequel je suis venu, et je vous apprêterai un bon dîner. » Il courut vers le bateau , dont le mât s'élevait derrière un rocher lointain. Les autres le suivirent doucement en conversant. Quand ils furent arrivés, Pierre leur dit : (( Le dîner est servi ; ce tapis de mousse nous tiendra lieu tout à la fois de table et de chaises. » Il avait apporté du pain, du lait, du beurre, de la viande
froide, des poissons frils et une foule d'autres mets. Lorsque Théophile vit le pain , il fut transporté de joie et se mit à pleurer et à le baiser, en disant : « Don précieux de la Divinité, pendant trois années je t'ai regretté, tu es la nourriture la plus saine pour les hommes 5 combien je remercie Dieu de te revoir I jamais nous ne devrions manger un morceau de pain sans en rendre grâce à Dieu. »
Ils s'assirent les uns à côté des autres et tirent un repas très joyeux. Leur conversation ne tarissait pas , quoique la nuit fût arrivée , et que la lune , éclairant les plats, les vases et les convives, en projetât Tombre sur la mousse. Enfin Thomas leur dit : (( En voilà assez pour aujourd'hui ! Demain le vent changera de direction, comme j'en ai presque la certitude ; alors nous ferons voile pour retourner chez nous. Nos familles chéries sont assurément mquictes et nous attendent avec une vive impatience. Allons donc nous coucher, afin de pouvoir nous lever de bonne heure. »
Thomas et Pierre rentrèrent dans la barque et firent de la voile une espèce de tente , sous laquelle ils s'endormirent.
Théophile et son père allèrent passer la nuit dans la grotte. Théophile était enchanté de voir en réalité dans sa grotte son père , qu'il y avait tant de fois vu en songe. Ils s'entretinrent longtemps ensemble et ne s'endormirent qu'après minuit ; avant de goûter les douceurs du sommeil , ils remercièrent encore une fois Dieu de leur avoir accordé un jour si fortuné.