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INTRODUCTION. XXV

richesses et l'esprit de domination lui ont maintes et maintes fois fait négliger les intérêts du Ciel pour ceux de la terre, et ont soulevé dans l'âme des Papes les passions les plus criminelles. Son orgueil, ses empiétements, tant au temporel qu'au spirituel, l'ont enfin perdue ; elle succombe, après avoir causé la ruine de plusieurs des gouvernements qui l'ont soutenue. Loin de rabattre une seule de ses prétentions et de se purifier, elle a créé et perpétué d'énormes abus de tout genre, mis la foi au service de son ambition personnelle, sacrifié les plus chers intérêts de la religion, et,

par une âme à l'intérêt soumise, Fait de dévotion métier et marcîiandise.^

^ Nous n'avons pas besoin de revenir sur l'histoire trop connue de l'infâme trafic des indulgences. Un illustre Archevêque irlandais, en flétrissant, il y a deux siècles, les turpitudes auxquelles l'amour de l'argent a porté tant de papes, s'écrie, à la suite d'une énumération : " A ces faits " nous pouvons ajouter leurs dispenses de toutes sortes, leurs commuta- " tions, leurs absolutions, leurs contributions, leurs réserves, leurs dîmes, " leurs premiers fruits, leurs appels, leurs palliums et mille autres artifices " inventés pour obtenir de l'argent, tels que provisions, collations, exemp- " tions, canonisations, dévolutions, révocations, unions, commendes, tolé- " rances, pèlerinages, jubilés. Nulla hic arcana revelo, dit le Mantouan [Spagnoli],

Venalia nobis Templa, sacerdotes, altaria, sacra, coronae, Ignis, thura, preces ; cœlum est vénale, Deusque.

" Temples, prêtres, autels, mitres, saints Ordres, prières, messes, le Ciel et " Dieu lui-même se vendent à Kome. li ne faut pas s'en étonner ; ceux *' qui achètent doivent vendre." — Bramhail, Jmt Vindication of the Church qf England. Œuvres complètes, t. i. p. 180. Oxford, 1842.

Deux siècles après, Lamennais, à la suite de son fameux voyage à Rome, a tracé le tableau suivant de la Cour papale. Nul doute que ce qu'il vit alors n'ait eu sur son esprit une influence des plus fâcheuses, et n'ait contribvié puissamment à le jeter dans la fausse voie où il s'est égaré. " Le Catholicisme était ma vie, dit-il, parce qu'il était celle de l'humanité ; "je voulais le défendre, je voulais le soulever de l'abîme où il va s'eufonçant " chaque jour : rien n'était plus facile. Les évêques ont trouvé que cela

XXVI INTEODUCTION.

Elle a enchaîné la raison, froissé les consciences, détruit la liberté individuelle, énervé les plus nobles courages, amorti les plus généreux enthousiasmes, étouffé les plus sublimes aspirations du cœur humain,^ inspiré, fomenté et entretenu l'intrigue

" ne leur convenait pas. Restait Rome : J'y suis allé, et j'ai vu là le plus " infâme cloaque qui ait jamais souillé des regards humains. L'égoût " gigantesque des Tai-quins serait trop étroit pour donner passage h, tant " d'immondices. Là, nul autre Dieu que l'intérêt ; on y vendrait les " peuples, on y vendrait le genre humain, on y vendrait les trois Personnes " de la Sainte Trinité, l'une après l'autre ou toutes ensemble, pour un " coin de terre ou pour quelques piastres. J'ai vu cela et je me suis dit : " Ce mal est au-dessus de la puissance de l'homme, et j'ai détourné les " yeux avec effroi." — Cité par M. Augustin Hélie, dans son récent ouvrage, La Rome des Papes, pp. 117, 118. Paris : Dentu, 1860.

^ Notre assertion se prouve d'elle-même ; cependant s'il était nécessaire de l'appuyer de preuves, nous renverrions le lecteur au passage suivant à\x à la plume habile de M. l'Abbé Michon : " Plus tard se trouve dans le " clergé un homme de génie. Il écrit un livre sur l'indifférence religieuse " qui produit une immense sensation. Par la puissance de cette parole " qui devient une royauté sur le monde, il attire à lui les plus belles intel- " ligences. Il prend pour devise : Dieu et la liberté ! C'était à un *•' moment solennel. Les Bourbons de la branche aînée partaient pour " l'exil ; une révolution, préparée depuis quinze ans par une série de fautes '' et d'habiletés, venait d'éclater avec une bruyante explosion. Tous les " esprits étaient dans l'attente. Des hommes de la libre pensée se réunis- " saient pour établir une nouvelle religion. Lamennais se proposa de " transformer l'ancienne. Ultramontain ardent, il donnait pour base à " ses théories la domination papale. L'impression produite par cet homme, '^ qui remuait le vieux catholicisme pour lui rendre la vie, fut considérable " au sein des classes lettrées. La jeunesse, préparée par des études " sérieuses, allait lui amener des phalanges ardentes, de nobles penseurs ; •' le génie, l'éloquence, préparaient une ère nouvelle au catholicisme. " Mais le rénovateur était coupable d'avoir parlé de liberté. Ce mot " terrible épouvanta Rome et l'Europe. Les désaveux commencèrent : le " mouvement imprimé au sein du monde intelligent s'arrêta. La jeunesse " secoua, la tête devant la parole qui venait lui dire de renoncer à ses rêves *' de liberté. Les persécutions suivirent le grand écrivain : les haines ** soulevées ne connurent bientôt plus de bornes ; et le beau génie, comme " le lion qui se retire dans son bois, alla demander à la libre pensée un peu '^ de paix pour ses vieux jours, et ces chaudes sympathies qui sont le

INTRODUCTIOK XXVll

et îa discorde dans les pays, suscité au sein des nations des conâits désolants et interminables entre le pouvoir politique et elle-même, encouragé la rébellion, déposé les princes, excité les rois contre leurs sujets et les sujets contre leurs rois, et elle a fini par soulever une réprobation générale. Elle a tâché d'asservir le monde; ses tentatives dans cette voie funeste ont révolté les consciences, et maintenant elle a à se défendre contre ses propres enfants.^ Si, d'un côté, les

" besoin de toutes les grandes âmes, laissant à leurs rancunes les hommes " de parti qui lui avaient jeté tant d'outrages.

'■'Et l'Eglise de France, depuis cette époque, n'a plus recruté chaque " année ces nobles phalanges de jeunes chrétiens, prêts h, commencer une " société nouvelle. Maintenant ce sont les doctrines abjectes de la " cupidité et des jouissances qui les entraînent. Le moment providentiel " est passé. Qui peut compter les milliers de belles intelligences que ce " temps d'arrêt fatal a éloignées pour jamais du catholicisme?

*' Soixante millions d'Orientaux séparés de Rome depuis le onzième " siècle, soixante millions de réformés rompant avec Rome au seizième ; ■*' des millions d'hommes rejetés dans le scepticisme de la libre pensée et " abandonnant la foi chrétienne, depuis la crise sociale de 1789, voilh, ce " qu'ont produit l'inintelligence et l'obstination ; voilà les pertes succes- " sives de l'Eglise, dont gémissent ceux qui l'aiment. Heureux encore si " la leçon, qui coûte h, l'Eglise tant de regrets, n'était pas perdue, et si, " au jour de l'apostolat rénovateur, ne recommençaient pas les mômes •' fautes, les mêmes violences de persécutions, le même ov\bli des intérêts " sérieux de la foi !

" Ces considérations me font trembler pour l'avenir. Elles abattent " mon courage ; et je sens mes lèvres prêtes h, murmurer le mot du " prophète : A, a, a, Domine, ne&cio loqui." — De la Rénovation de l'Eglise, pp. 98-101, par l'Abbé J.-H. Michon. Paris : Dentu, 1860.

^ Il y a vingt-cinq ans, Lamennais parlait, ainsi qu'on va le voir, de l'opinion qu'on se faisait alors de la Papauté en diverses contrées de l'Europe. Les choses durant ce quart de siècle sont loin de s'être améliorées; elles ont de tout point donné raison au grand écrivain : " Qu'est devenue en France, " en Allemagne, en Pologne même, surtout depuis quatre ans, la puissance " qu'autrefois elle [la Papauté] exerç-oit sur les esprits ? Y a-t-elle modifié " l'opinion en quoi que ce soit, ému la conscience publique ? Hors quelques " rares fidèles, hommes d'un autre temps, presque étrangers au milieu de la

XXVm INTRODUCTION.

pseudo-catholiques ne se lassent jamais d'approuver ses actes, si dénués qu'ils soient de toute raison et de toute justice, si opposés qu'ils puissent être à la sainte Ecriture ; si nous les avons vus l'applaudir alors même qu elle proclamait un dogme nouveau, qui irait j usqu'à changer l'objet de notre culte et le nom de notre foi ; d'un autre coté, des esprits solides n'ont jamais cessé de déplorer de semblables abus et de protester même contre eux. Il existe, de nos jours, au sein même de l'Eglise romaine, un parti nombreux qui voit avec une profonde douleur ses corruptions et ses excès. Quelques-uns parmi eux se bornent à en gémir dans le secret de leur cœur ; d'autres, plus résolus, protestent publiquement, et demandent avec énergie une réforme. Nous entendons se répéter de nos jours les plaintes éloquentes que faisaient entendre jadis les saint Bernard, les Gerson, les

** foule, qui s'informe seulement de ce qu'elle dit ? Oubliez les coteries et ** leurs misères, regardez les masses ; où sont celles que la Papauté dirige ** et remue ? Si dans les coutnSes dont nous parlons, les souverains n'avoient *' d'autre appui que ses dogmatiques enseignements, dormiroient-ils tran- *' quilles sur leurs trônes étayés de bulles et d'encycliques ? Or tout a sa ** raison ; quelle est celle de cette décadence profonde, universelle, de ** l'autorité pontificale ?

" Rome le sait, cette autorité n'a depuis longtemps nulle part moins de ** racines qu'en Italie. Ce n'est pas que le peuple ne la respecte par *' habitude en tout ce qui ne contraire trop ni ses idées, ni ses penchants, *^ ni ses intérêts : mais, au-dessus du j->€uple, elle ne trouve guère que ■" d'âpres censeurs et des ennemis passionnés. Non-seulement on ne croit ** pas en elle, mais on la repousse avec une vive animosité, on la hait d'une ** haine implacable, comme la cause principale des maux de la patrie. ** L'Autriche même est moins abhorrée. Cela est triste à dire ; cependant, " en l'état des choses, on ne doit taire aucune vérité- A quoi servii-oit ce ** silence menteur? Que l'Italie donc fût, pendant un jour, livrée à elle- ** même, que l'ordre existant n'y eût d'autre soutien que les admonestations " du chef de l'Eglise, ses défenses et ses commandements, le lendemain la " révolution s'étendroit de Turin à l'exti-émité des Calabres." — Affaires de Rome. Œuvres complètes, t. viii. pp. 284, 285. Paris, 1844.

INTEODUCTIOK XXIX

Nicolas de Clamanges, les Zabarella, les Grossetête, les Urias, les Savonarole, les Sarpi, les Giannone, les Hontheim, les Kicci et beaucoup d'autres membres dévoués de l'Eglise romaiue. Tandis que nous voyons une étroite école ultramontaine déclarer que le pouvoir temporel est la colonne fondamentale de l'Eglise, et employer pour défendre ce pouvoir une énergie qu'on ne devrait mettre qu'au service de la pure foi évangélique, d'autres adhérents de la Papauté mieux inspirés, tels, par exemple, que Mgr. Liverani, le fameux père Passaglia, et le célèbre professeur ultramontain de Munich, M. DoelUnger,^ soutiennent que ce pouvoir temporel, au lieu d'être, pour l'Eglise, un moyen d'action et de vie, lui fait obstacle. On n'a pas oublié encore le retentissement des paroles du pieux et savant Hirscher, Doyen de l'Eglise métropolitaine de Fribourg, demandant si éloquemment une réforme.^ Cette

^ Au moment de mettre sous presse nous apprenons et le voyage à Munich d'un personnage influent du parti ultramontain et la rétractation de M. Doellinger. Nous ne pouvons nous empêcher de nous souvenir à ce propos de l'instructive anecdote suivante racontée par M. Bordas-Demoulin, et que l'on trouve dans VHistoire de sa vie et de ses ouvrages, faite par M. F. Huet. "En 1764, Hontheim, Evêque suffragant de Trêves, compa- " triote de Hirscher [et de Doellinger], publia un traité du gouvernement " de l'Eglise, sous le nom de Justinus Febronius, dans lequel il pulvérisait " les prétentions papales. On exigea une rétractation, et il la donna, sans " doute pour conserver sa tranquillité. Comme son traducteur français " lui en parlait, il répondit : Eh ! pouvais-je rétracter l'Ecriture et les " Pères ? Cela signifiait : On a voulu me faire dire que je me suis trompé, " mais c'est aux lecteurs que j'accable de preuves à en juger." En serait-il de même de M. Doellinger ? On pourrait certes le penser, surtout en se rappelant que les opinions, abandonnées d'une façon aussi étrange que subite par le savant mais docile professeur, furent exposées, non pas dans une seule leçon, mais dans un cours complet et suivi, de plusieurs mois, fait par lui à Munich !

^ Voyez son ouvrage Die Kirchlichen Ziiataende (Tubingue, 1849), dont une traduction française par M. Adolphe Stappaerts a paru sous le titre de l'Etat actuel de VEylise. Paris : Borrani et Droz, 1851.

XXX INTRODTJCTIOÎî,

réforme a trouvé en Italie, daas la personne de Oioberti, xm champion convaincu et persévérant.^ En Espagne mêm^ des voix généreuses, — citons en première ligne le savant prêtre Morg-aez, de l'Ordre des Prêcheurs, et Professeur de théologie à l'Université d'Alcala de Hénarès, — se sont fait entendre pour appuyer cette demande de réforme. L'écho de ces cris en faveur d'une réforme a retenti jusque dans l'Amérique méridionale ; le docte et dévoué Yigil a attaqué avec énergie les corruptions romaines et s'est efforcé d'en purifier l'Eglise. ^ La France n'est pas restée en arrière dans ce mouvement vers la réforme. L'Eglise Gallicane a retrouvé de nos jours des défenseurs aussi éclairés qu'ardents. Ces hommes continuent les traditions glorieuses de leur Eglise nationale, en repoussant, à l'exemple de leurs rois les plus religieux et les plus patriotes, les prétentions exorbitantes du Pontife romain, et en revendiquant les droits de cette antique et belle Eglise, Tout récemment encore, nous avons vu plusieurs savants prêtres français, — tels, par exemple, que les Abbés Laborde et Prompsault, de si regrettable mémoire, — déplorer la décadence de la religion dans leur pays et l'ignorance où l'on est des connaissances religieuses,^ s'élever contre les cor-

1 Voyez également Touvrage du pîeux Abbé Rosmini, Délie cinque Pîaghe délia santa Chiesa (Ltigano, 1848), dans lequel il se plaint des maux que l'immixtion et les servitudes du temporel ont causés à l'Eglise, et où il exprime l'aspiration d'une âme élevée et religieuse à la liberté de l'Eglise.

2 Voyez son Compendio de la Defenta de la Âutoridnd de lûs Gvbernos contra las Pretensiortes de la Ouria Eomana (Imprenta de! Correo de Lima, por Juan Salazar).

3 Voici ce qu'écrivait h cet égard, en 1855, Mgr. Clausel de Montais, ce digne Evêque de Chartres, dont nous avons déjà cité le témoignage : " Un *' voile lugubre est répandu sur l'Eglise de France, qui nous a faits tous *' enfants de Di«u. Le peuple, bien moins attentif que nos pères aux in- ** térêts de la Religion, sait à peine ce qui se passe, ou plutôt il n'en sait *'rien. Le Clergé est divisé; ses membres, consacrés par Dieu pour

INTEODUCTION. XXXI

ruptions dans la doctrine et les abus dans la pratique qui existent dans leur Eglise, et considérer la suprématie papale, avec toutes ses conséquences révoltantes, non comme le centre de l'unité, mais

" assurer le triomphe de l'Eglise, commencent h manifester des opinions " diverses qui peuvent influer sur la consistance et la perpétuité des " principes que la France professe depuis quinze cents ans. Une fermenta- " tion sourde et presque muette se fait sentir dans les deux camps. On " peut prévoir de grands maux, si les uns s'obstinent à répudier leurs " ancêtres, et si les autres, dans leur accablement, restent sans voix et sans " force. La très-grande pluralité des prêtres instruits et sensés gardent un " silence sombre et douloureux. Ils sont glacés de crainte sur le ministère " de toute leur vie qu'on décrie, et qu'on leur représente comme ayant " reposé sur des principes dangereux ou suspects. Une partie de la " jeunesse cléricale, conduite dans des routes périlleuses et nouvelles, '' montre, dans son inexpérience, une joie puérile et pleine d'illusion. Le " découragement monte sur le siège des premiers pasteurs eux-mêmes ; " leurs entrailles sont comme brisées par un chagrin inexprimable, et l'un " des plus éclairés d'entre eux vient d'écrire ces mots : Dieu me donne ce " qu'il faut pour sentir très-vivement la gravité de notre situation ; il me " refuse la vue et Vinvention des remèdes convenables. Je gémis du présent, '^j'appréhende V avenir ; c^est tout ce que je puis faire.*' — Coup-d'œU siir la constitution de la Religion Catholique et sur Véiat présent de cette Religion dans notre France, p. 4. Chartres: Garnier, 1855.

Dans l'introduction d'un travail que vient de faire paraître M. l'Abbé Guettée, le savant auteur de V Histoire de V Eglise de France, et rédacteur en chef de V Union Chrétienne et de V Observateur Catholique, nous remarquons les paroles suivantes: "Si l'on jette un coup d'œil franc et impartial sur la •' société catholique, on ne peut s'empêcher d'avouer que le niveau intel- '^lectuel ne peut guère y tomber plus bas. On comprend que nous ne *' voulons pas parler de l'intelligence en général, mais de l'intelligence de " la vérité religieuse. Tant d'écrivains, pour des motifs plus ou moins " honorables, se sont appliqués à fausser les croyances catholiques, à ré- " pandre leurs systèmes, à remplacer la pure et simple vérité chrétienne " par leurs théories de circonstance, que l'on rencontre à peine, parmi ceux ** qui s'honorent du titre de catholique, quelques personnes qui aient une " notion exacte des principes de leur foi. L'immense majorité n'a qu'une " foi de convention, où le divin et l'humain, les dogmes et les opinions, " forment un mélange confus, un chaos sur lequel planent les plus épaisses *' ténèbres. Si encore les néo-catholiques avaient la conscience de leur " ignorance ! mais non ; ils se croient forts, solides dans la connaissance des " vérités de la religion, et sont tous disposés à vous lancer des anathèmes

XXXU INTRODUCTION.

comme un des principaux obstacles à l'union des diverses branches de l'Eglise Catholique.

" si vous hésitez tant soit peu à partager leurs théories. Cette intolérance, " jointe à l'ignorance et à l'entêtement, est le caractère distinctif du néo- " catholique; formé à l'école ultramontaine, il ne souffre aucune objection. " Si vous élevez quelque difficulté touchant ses systèmes, il vous regarde " comme un hérétique ; si vous osez faire observer que l'on n'enseignait " pas autrefois comme aujourd'hui ; que l'on doit dans l'Eglise s'en tenir " à ce qui fut toujours cru depuis les Apôtres, il vous signale comme un "novateur dangereux; si vous demandez la raison, la preuve de ces " nouveaux dogmes que nous voyons éclore chaque jour sous l'action de la " cour de Rome, on fait de vous un libre penseur, assez osé pour ne pas s'en " rapporter à la parole du pape." — La Papauté moderne condamnée par le Pape saint Grégoire le Grand, pp. 5, 6. Paris, 1861.

Voici de son côté comme s'exprimait il y a dix ans le regrettable Bordas- Demoulin, cet austère ami de la vérité, comme le nomme son biographe, et qu'on ne saurait certes accuser d'hostilité contre le siège de Rome, puisqu'il soutenait la primauté du Pape comme étant de droit divin. Après avoir qualifié d'erreur l'opinion qui appelle " le seul Pape vicaire de Jésus-Christ, " qualité propre à l'Eglise, et qui dégrade celle-ci, puisqu'à la place de son " institution immanente, impérissable, elle met un homme variable, éphé- " mère," il continue ainsi : " Que dire de l'idolâtrie de tant de pratiques, " telles, par exemple, que celle des Sacrés Cœurs? Que dire du polythéisme du "faux culte des saints qu'on égale à Dieu, surtout la Vierge? Que dire de " cette forêt de superstitions jaillissant du monachisme ou de l'abus des conseils " évangéliques f Quel paganisme encore ! Mais je ne m'occupe point ici " du culte. Cependant au milieu de ces erreurs dont l'énumération ne " finirait pas, s'étale l'erreur suprême de la domination, qui les a enfantées, " qui les alimente et les abrite. . . Toutes les autres fautes peuvent s'écouler " en repentir, au lieu que la domination se repaît, s'enivre d'elle-même, " Contemplez-la à cette heure. En donnant le spectacle d'écarts qui l'humi " lient jusqu'au centre de la terre, elle crie : Moi, je suis l'Eglise; moi, je " suis l'organe infaillible du Très-Haut; je n'ai à recevoir ni leçon ni conseil " de personne ; je n'admets point de concours intelligent, libre ; j'emploie des " machines, j'agis sur des machines; nul rêa de droit que moi; je suis le droit " universel ; que le genre humain se taise, m'écoute parler, et obéisse. Vit-on " les pharisiens de l'Evangile se convertir?" — Lettre à l' Archevêque de Paris sur son mandement du 24 Août 1850. Essais sur la Réforme Catholique, p. 115. Paris : Chamerot, 1856.

Voyez aussi divers écrits de l'Abbé J.-ïï. Michon, entre autres celui intitulé : De la rénovation de V Eglise. Paris : Dentu, 1860.

INTEODUCTION. XXXUl

Les Eglises du Continent qui subissent avec répugnance la domination de la Cour de Rome ont, pour y échapper, un moyen direct : c'est de suivre l'exemple de l'Eglise Anglicane, et de revenir, comme elle, aux saintes Ecritures et au témoignage catholique. Nous pourrions les engager à le faire par des considérations de l'ordre le plus élevé ; mais il nous faudrait reproduire ce qu'on lira dans l'ouvrage même que nous présentons au public. Aussi, sans entrer dans le vif de la question, il nous suffira de jeter un coup d'œil impartial sur l'état politique, moral et religieux des nations qui continuent à gémir et à s'étioler sous le joug du despotisme romain, et sur celles qui, en se fondant sur les principes catholiques, se sont débarrassées des superstitions et des erreurs de toute nature qui défiguraient la religion, pour être convaincus qu'en remontant aux sources pures de l'Eglise primitive, l'Eglise d'Angleterre a trouvé dans ces eaux salutaires une vigueur et une énergie qui font complètement défaut aux nations qui continuent à s'égarer dans la fausse route où la Papauté les a entraînées. Les progrès saisissants qu'a faits l'Angleterre depuis la restauration de son Eglise nationale sont d'ailleurs reconnus par un témoin que les Ultramontains ne sauraient récuser. Le docteur Newman, dans son sermon sur ce qu'il lui plaît d'appeler r Etablissement de la hiérarchie catholique en Angleterre, et prêché à Birmingham dans l'Eglise de Saint- Chad, le 27 Octobre 1850, s'exprime ainsi : "Dès cette époque" [la Réformation] les Anglais " commencèrent à s'élever à un " degré plus haut que l'empire romain, et atteignirent en trois " siècles à une souveraineté plus étendue." ^

1 Sermon preached at St. Chad's, Birmingham, on occasion of the establishment of the Catholic Hierarchy in this country, and published by désire of the Bishop, pp. 11, 12.

XXXIV INTKODUCTION.

La foi s'attiédit tous les jours, taut en Europe qu'en Amérique, chez beaucoup de nations qui ont été trop longtemps soumises au joug de la Papauté ; l'indifférence religieuse y gagne constamment du terrain, les sources de la population et de la prospérité semblent se tarir. C'est le pénible spectacle que nous offre surtout la péninsule italienne, qui porte en son sein le siège même de la Papauté. Là elle règne depuis des siècles, et règne sans contrôle. Le résultat ne frappe que trop les regards. Tandis que la vive lumière de l'Evangile brille librement aux yeux de tant d'autres peuples et répand sur eux ses effluves bienfaisantes, en Italie une atmosphère sombre et lourde pèse sur les âmes. A peine un rayon de lumière pénètre ce pays ; la superstition y maintient un empire toujours entier sur les esprits, soigneusement entretenus dans l'ignorance et dans l'inactivité, et qui n'ont d'autre alternative qu'une crédulité sans bornes ou un manque absolu de foi religieuse. En Angleterre, d'un autre côté, le sentiment religieux fait des progrès incessants ; un zèle véritablement chrétien anime les esprits ; la population augmente, malgré les émigrations qui vont répandre sa foi, ses mœurs, ses institutions dans l'un et l'autre hémisphère ; et si une certaine classe de la société n'est pas complètement à l'abri de la misère, on ne saurait nier que, pris en masse, le peuple anglais ne soit la nation la plus favorisée qu'il y ait sur la terre. Pendant ces dernières années surtout, le progrès de l'Eglise Anglicane, non-seulement dans la mère-patrie, mais dans tout l'espace du grand empire britannique répandu dans les cinq parties du monde, et sur lequel, comme on l'a maintes fois dit avec vérité, le soleil ne se couche jamais, a été extraordinaire. Ce progrès ^ se manifeste avec éclat dans

' C'est ce que plusieurs Ultramontains et M. de Montalembert lui-même

INTEODUCTION. XXXV

l'établissement d'une foule d'œuvres charitables, dans l'érection ou la restauration d'églises, dans l'immense mouvement imprimé à l'éducation publique, dans le zèle et le désir d'unité qui animent son Clergé, dans le développement prodigieux qu'ont pris les missions, et dans la fondation en un quart de siècle d'entre trente et quarante évêchés dans les colonies, lesquels porteront la vie et la civilisation chrétienne au sein de multitudes païennes.

Oserait-on dire que cet état de choses soit l'effet du hasard ? Quant à nous, nous y voyons, avec un religieux sentiment de reconnaissance, l'intervention directe de Celui qui règle les destinées humaines, et la preuve irrécusable de la vérité des principes sur lesquels reposent notre Eglise et notre Société. Le Sage l'a déclaré : La justice élève une nation ; mais le péché est la honte des peuples}

M. de Montalembert a résumé lui-même les aspirations politiques et religieuses de sa vie, dans cette formule remarquable que Cavour avait adoptée : L'Eglise libre dans VEtat libre. Ce n'est pas nous qui nous montrerons jamais opposés à un pareil programme. Nous demanderons seulement aux Ultramontains dans quelle condition ils espèrent pouvoir le réaliser. Assurément la Papauté n'a jamais toléré la liberté dans un état ; ce ne sera jamais, par conséquent, sous le régime papal qu'une pareille union deviendra possible. Où donc se réalisera la formule de M. de Montalembert ? Où % dans toute Eglise conforme à l'Eglise d'Angleterre, laquelle l'applique si heureusement depuis trois siècles.

ont été obligés de reconnaître. Voyez à ce propos le témoignage de ce dernier dans le chapitre, consacré à \ Anglicanisme, du livre, De V Avenir politique de V Angleterre.

^ Prov. xiv. 34.

XXXVl .INTRODUCTION.

Au point du temps où nous sommes, la Chrétienté tout entière, travaillée par un pressant besoin de s'unir et de grouper harmonieusement les divers membres de l'Eglise, cherche l'unité véritable. Où sont les conditions de cette unité 1 Si la suprématie papale en était le vrai moyen, il y a longtemps qu'elle serait réalisée. La Papauté n'ayant pu y parvenir, c'est à la Chrétienté tout entière à s'y acheminer par un effort spontané ; mais comment combiner ces efforts s'il n'y a point d'Eglises Nationales ? " Si jamais, dit de Maistre, les Chrétiens se rapprochent, comme " tout les y invite, il semble que la motion doit partir de l'Eglise " d'Angleterre." ^

Or, qu'est-ce qui, en réalité, bien que le fondateur de l'Ultramontanisme moderne en eût une toute autre opinion, donne à l'Eglise d'Angleterre le caractère spécial qu'il a été obligé de lui reconnaître 1 Ceci, que, fondée sur les Ecritures, interprétées par la tradition catholique, elle a la première repoussé la suprématie du Pape, et que, reconstituée en Eglise nationale, elle semble être comme la pierre d'attente de la véritable unité Chrétienne, qui s'établira lorsque toutes les nations imiteront son exemple et viendront enfin réaliser l'Eglise Catholique pure et non-divisée.

Il n'est, — et nous le déplorons amèrement les premiers, — il n'est pas permis de s'attendre à ce que la Papauté renonce d'ellemême à ses usurpations, à ses injustes et audacieux empiétements, à ses doctrines anti-catholiques, et que l'Evêque de Rome rentre spontanément dans la sphère de son patriarcat ; il faut donc le mettre dans la nécessité de le faire. Sa prétendue suprématie est un obstacle tel à cette unité heureuse, qu'il n'est pas possible

^ Considérations sur la France, p. 27, éd. 1852.

INTEODUCTION. XXXVU

aux Chrétiens d'entretenir l'espérance de voir se constituer l'unité catholique et véritable, tant que la Papauté subsistera.

Nous formons des vœux pour que les différentes Eglises qui reconnaissent encore la suprématie papale, et, avec elle, les dogmes nouveaux qu'elle a imposés et les corruptions qui la défigurent, s'en débarrassent enfin, à l'instar de l'Eglise d'Angleterre, et qu'elles rentrent dans les véritables conditions d'unité, et, en même temps, de sécurité, de bonheur, de progrès et de vie. Nous formons des vœux pour que l'Eglise Romaine ellemême soit poussée à se réformer, et à recouvrer son ancienne splendeur. Mais, pour qu'une réforme soit saine et durable, il faut qu'elle s'accomplisse d'après les vrais principes catholiques. Il ne s'agit pas de refondre la religion, ni de la modeler d'après des caprices individuels, mais de la restaurer et de la rendre ce qu'elle était dans les siècles primitifs ; il ne s'agit pas d'abattre une Eglise quelconque, mais de la rétablir sur son antique base ; et, sous prétexte de la réformer, on doit bien se garder surtout de la laisser se dissoudre en communautés séparées, ou dégénérer en un Protestantisme indéterminé, purement négatif, dépourvu de toute objectivité. Il est temps de sortir des routes dangereuses oii la Papauté a, durant trop de siècles, égaré un grand nombre d'âmes; il est temps de revenir aux saintes Ecritures, telles qu'elles sont interprétées par la tradition ancienne, constante, unanime de l'Eglise ; il est temps de rentrer dans la vérité catholique, de retourner à la pratique primitive, en abolissant ce titre d'Evêque Universel que l'antiquité chrétienne n'a point connu, et, après avoir fait disparaître avec ce titre la cause des deux plus grands schismes qui aient désolé la chrétienté, de réunir les diverses Eglises de l'Orient et de l'Occident, et de

XXXVIU INTEODUCTION.

réaliser, par ce moyen l'unité de l'Eglise ; d'arriver enfin à cette heureuse période, dans laquelle, pour nous servir des paroles de l'illustre auteur du Theophilus, tous les membres de l'Eglise Catholique auront un même esprit et un même jugement, marcheront d'après la même règle, seront unis dans la même foi, dans les mêmes sacrements, dans la même discipline et dans le même gouvernement apostolique, communieront les uns avec les autres, au moyen de leurs Evêques légitimes, dans des conciles nationaux et œcuméniques, selon l'institution de Jésus-Christ et la pratique primitive universelle. Nous croyons fermement que ces principes de vérité et d'union catholiques sont exposés dans toute leur pureté dans les pages qui suivent ; c'est pourquoi nous ne saurions trop les recommander à l'attention, à la calme et profonde méditation du lecteur.

F. GODFRAY.

Jersey, Fête de saint Matthieu, 1861.

TABLE DES MAÏIEKES.

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