EXTRAIT
D« I’Union Médicale (3e série), année 1878.
On se ferait une idée absolument fausse de l’ancienne Faculté de médecine de Paris, si l’on croyait pouvoir l’assimiler à l’École moderne. Quoique la dernière soit la fille légitime de la première, la mère ne ressemble guère à sa progéniture. En effet, née dans le xm° siècle, de l’association spontanée de quelques maîtres jaloux de se grouper en faisceau, de s’éclairer réciproquement de leurs lumières, et de former des élèves qui pussent un jour les remplacer, l’ancienne Faculté de médecine de Paris n’a pas cessé, durant sa longue existence, de former une Compagnie, une Association, une véritable petite république ayant sa constitution, ses lois; faisant ses affaires elle-même; n’acceptant avec les pouvoirs de l’État que des liens indirects; exerçant une autorité absolue sur tout ce qui avait rapport à la santé publique ; censurant les livres qui lui paraissaient renfermer des doctrines contraires aux siennes; tenant sous son joug les chirurgiens, les pharmaciens, les sages-femmes; lançant des décrets; affichant ces derniers dans les carrefours de la capitale; surveillant les enfants sortis de son sein, les soutenant dans les attaques dont ils pouvaient être l’objet, les repoussant, au contraire, sans faiblesse et sans pitié, lorsqu’ils avaient abandonné les lois de la discipline et de l’honneur.
Une fois coiffé du bonnet tant envié, et obtenu avec tant de peines et de sacrifices, le jeune docteur devenait l’enfant adoptif de la mère commune; il était admis au foyer, et constituait un nouveau bourgeon destiné à ajouter une branche à l’arbre; il avait sa part dans la distribution des honneurs et des émoluments; il avait aussi sa part dans le poids des préoccupations, des soucis, des difficultés sans nombre, des combats qui, plus d’une fois, sont venus assombrir l’existence de nos vaillants pères.
Lorsqu’on disait « les médecins de Paris », on entendait tous les docteurs qui composaient la Faculté.
Aujourd’hui, tout docteur en médecine, pourvu qu’il ait été gradué dans une Faculté de France, a le droit d’exercer l’art de guérir, aussi bien dans Paris que dans toute autre ville de la République.
Tel n’était pas le fait sous l’ancienne Faculté de médecine de Paris.
Forts des bulles papales et des diplômes royaux qu’ils avaient obtenus, nos pères se reconnaissaient seuls aptes à enseigner et à pratiquer à Paris et dans les faubourgs.
La bulle de Clément Vf (année 1347) défend positivement, sous peine d’excommunication et d’anathème, à tous particuliers de pratiquer la médecine dans la ville de Paris, s’ils ne sont docteurs, ou du moins approuvés par la Faculté de médecine de cette ville; en 1423, par mandement de l’évêque de Paris, cette bulle était solennellement publiée aux prônes des messes paroissiales tous les dimanches, depuis la Saint-Rémy jusqu’à la fin de l’année. Les édits du roi Jean (1352 et 1353) ; les lettres de Charles VI, du 3 août 1390 ; celles de Henry, se disant roi d’Angleterre et de France (1423) ; les ordonnances de Charles VIÎ (nov. 1437) ; celles de Charles IX (3 mai 1561), de Louis XIV (3 mai 1694), n’ont fait que confirmer ces prérogatives des médecins de Paris.
Et comme conséquence naturelle, les docteurs de la rue de la Bûcherie juraient, dès leur grade du baccalauréat, de ne jamais se trouver en consultations avec des médecins issus des Collèges provinciaux. La Faculté ne se départissait de cette sévérité que dans des occasions exceptionnelles et fortement motivées.
Pourtant, il y avait à Paris une classe de médecins dont plusieurs n’étaient pas de nos Écoles, et qui devaient singulièrement appeler l’attention de la Faculté : nous voulons parler des médecins attachés à la cour, personnages importants, et dont l’inimitié pouvait avoir de grandes conséquences pour les médecins de la rue de la Bûcherie. Devait-on étendre jusqu’à eux la prohibition? Cette grave question fut pour la première fois débattue dans une assemblée du 5 novembre 1504. Le résultat de cette délibération mérite d’être conservé :
« D’après d’anciens décrets, aucun membre de la Faculté de médecine de Paris ne peut pratiquer, avec quelque médecin que ce soit, sans l’approbation des maîtres régents. Mais, si cette coutume était suivie dans toute sa rigueur à l’égard des médecins royaux, ces derniers auraient peut-être sujet de s’en plaindre auprès de Sa Majesté. La Faculté est donc d’avis, pour obéir a C exigence du temps et aux vicissitudes des choses, de modérer un peu ses anciens décrets. En conséquence, elle décide : 1° Les Docteurs régents pourront pratiquer à Paris avec tous les médecins royaux, avec ceux des Princes et des Grands de la Couronne, pendant tout le temps que le Roi et la Reine résideront dans la capitale ou aux environs. 2° Cependant, dans le temps même où le Roi et la Reine résideront à Paris, aucun Docteur régent ne devra pratiquer avec les autres médecins non royaux, quand bien même ces médecins seraient appelés, par aventure, par les médecins de la Cour. 3° S’il arrivait qu’un Docteur régent eût commencé à donner des soins à quelque malade en compagnie d’un ou de plusieurs médecins royaux, il pourra continuer la cure, quoique le Roi et la Reine aient quitté la ville. 4° Après le départ du Roi et de la Reine, la Faculté entend tenir la main à l’exécution de ses anciens décrets, c’est-à-dire qu’alors aucun Docteur régent ne pourra pratiquer, avec quelque médecin étranger à l’École, sous peine de parjure et d’exclusion. »
Les docteurs régents n’ont pas cessé, soit par des décrets, soit par des mémoires imprimés, de soutenir ce droit qu’ils avaient réellement, de pratiquer la médecine à Paris à l’exclusion des médecins provinciaux ou étrangers; s’ils ont laissé s’amoindrir ce privilège en faveur des médecins ayant leur place parmi les commensaux de la Couronne, ils y ont été, en quelque sorte, contraints et forcés. Et encore n’ont-ils jamais voulu permettre que ces méde-
cins du palais eussent leurs noms inscrits sur le catalogue des médecins de Paris, qui était tous les ans distribué aux pharmaciens. Le duc d’Orléans lui-même se heurta contre cette sévérité et celte obéissance aux statuts, le 5 avril 1644, et tout ce qu’il put obtenir, ce fut que les noms des médecins qui lui appartenaient fussent inscrits sur le registre du Doyen, mais dans un endroit à part et en dehors de la liste des docteurs régents.
Henri de Bourbon, prince de Condé, fut encore moins heureux ; car la Faculté ne répondit que par un refus à une lettre qu’il écrivit à Michel de La Vigne, alors doyen :
Je prie Mr de La Vigne de faire résoudre a l’Ecole de médecine, suivant leur devoir, de laisser libre exercice à mes médecins par quartier, et de consulter avec eux, ainsi qu'ils font avec ceux de MT le Duc d'Orléans, puisque f ’ay , par la grâce du Rog, les mesmes privilèges . Fait à Paris, ce 25 avril 1644.