‹ Théophraste RenaudotChapitre 2 sur 3 · HENRY DE BOURBON · texte numérisé non relu

HENRY DE BOURBON

En agissant ainsi, la Faculté avait l’espoir de conserver purs et intacts les dogmes hippocratiques dont elle se croyait la seule dépositaire. La défense de principes contraires la mettait

dans une sainte fureur; et un jour (17 juin 1578), le doyen ayant appris que les docteurs régents voyaient des malades avec De la Rivière, « contempteur de la doctrine et de l’art hippocratiques, sectateur et fauteur d’un certain Paracelse, » s’écriait : Certes, nous considérons tout cela comme abominable, audacieux, impudent, digne du fouet. Pour moi, j’ai été profondément blessé, au nom de cette illustre Compagnie, au nom de l’antique majesté d’Hippocrate. C’est pourquoi, au nom même du divin maître, j’adjure tous les docteurs d’avoir un œil attentif sur ce mal menaçant, de conserver religieusement l’ancienne doctrine hippocratique, de ne pas déserter la vieille École, sous peine d’être réputés transfuges, et perfides à l’Ordre tout entier. Amen !

Tel était l’état des choses, lorsqu’en 1612 vint se fixer à Paris un médecin de l’École de Montpellier, qui devait faire énormément parler de lui, et allier un génie inventif singulier à une haine profonde pour ses confrères de la cité parisienne.

Ce personnage se nommait Théophraste Renaudot.

Le jour de la justice s’est levé depuis longtemps pour Renaudot, l’ingénieux, le courageux inventeur de la Gazette , le fondateur du Bureau d’adresses , du Monl-de-Piétê et des Gonsullations charitables. La postérité, par une éclatante et colossale démonstration, a consacré ce qu’il y avait de fécond et d’utile dans les conceptions de ce médecin, et elle a assez vengé ce dernier des outrages qu’il a subis pendant sa vie, des difficultés sans nombre qu’il a dû vaincre pas à pas, et de l’opposition haineuse qu’il a trouvée dans le sein du premier Corps médical du royaume. Rien n’a rebuté cet homme extraordinaire : procès, calomnies, plaisanteries, tracasseries de toutes sortes, condamnations.... Le Gazetlier , comme on l’appelait, le trafiqueur, l’usurier, le charlatan, courtier d’annonces et d’amours, a tout supporté avec un courage inébranlable, soutenu, pendant vingt-cinq ans, par l’idée qu’il faisait une vaillante chose, et, en dépit de ses ennemis, l’œuvre a grandi... grandi au point de faire de la Presse périodique la maîtresse du monde.

Nous ne raconterons pas par le menu la vie de Théophrate Renaudot, qui était né à Loudun,

\ 7 -fc .

de parents protestants, en 1586, et qui reçut le bonnet doctoral à Montpellier, en 1606 ; notre but principal est de le montrer aux prises avec la Faculté de médecine de Paris, et d’esquisser à grands traits l’historique de ses inventions.

Renaudot était médecin d’une Université provinciale, c’est-à-dire qu’il professait des doctrines contraires à celles de l’École de Paris. Chef du parti de l’antimoine, ami des apothicaires, favori du pouvoir, un seul de ces titres eût suffi pour le rendre à jamais odieux aux docteurs de la rue de la Bûcherie. Ce fut bien pis lorsque notre médecin, se laissant entraîner à une alliance considérée comme inouïe, se fit journaliste, prêteur sur gages, trafiquant, tenant boutique ouverte, enregistrant des valets, des terres, des maisons, des gardes-malades, et organisant, sur une vaste échelle, des consultations charitables, sous le couvert desquelles on le soupçonnait fortement de s’entendre avec les apothicaires et les vendeurs de 'drogues.

Il est intéressant de connaître les premières années de la vie de Renaudot. Écoutons-le ; c’est lui qui parle :

« Je n’avais que dix-neuf ans lorsque je pris mes degrés en médecine. Mais, sçachant que l’âge est nécessaire pour authoriser un médecin, j’employay quelques années, dans les voyages que je fis dedans et dehors ce royaume, pour y recueillir ce que je trouverais de meilleur en la pratique de cet art, que je vins exercer dans Loudun, ma ville natale, où je rendis ma jeunesse recommandable par mon assiduité, en employant le relâche que me donnaient les malades à de fréquentes anatomies, à la connaissance des simples, et à la préparation des

remèdes plus curieux, comme le tesmoignent les livres que j’en donnay lors au public .

J’exerçai avec un tel applaudissement de mes concitoyens, qu’il n’y eut rien que l’affection qu’ils me portaient qui m’empescha de les quitter et venir demeurer à Paris dès l’an 1612 ; auquel mes soins particuliers au secours et traitement des pauvres, par où j’ai commencé et désire finir de mesme, furent cause de l’honneur que je reçus du Roy d’estre mandé exprès de cette province éloignée, pour seconder la piété de Sa Majesté en ce bon œuvre. Yray est qu’ayant esté dès mon enfance porté à la recherche des inventions utiles au public, et m’estant rencontré du mesme sentiment duquel a depuis esté le R. Père Condran, Général des Prestres de l’Oratoire, qu’il y avait quelque méthode plus briefve que la commune pour l’instruction des«enfans, j’en donnai les règles à un mien frère, qui la pratiqua en compagnie de quelques autres, avec un tel efîect, que le profit qu’il en rapporta en fort peu de temps surpasse toute créance. »

U est à croire que les beaux projets que Renaudot devait mettre à exécution à Paris, germèrent dans son esprit à l’époque où il était encore à Loudun, et que ces projets, notre médecin parvint à les communiquer à Louis XIII, puisque, comme il le dit lui-même, et comme le prouve, du reste, une pièce qu’il produit (1), ce prince, ou plutôt le cardinal de Richelieu, qui alors gouvernait réellement, non-seulement le fit venir exprès à Paris, mais encore lui fit don de six cents livres pour les frais de son voyage, et lui accorda le privilège exclusif « de

(I) Response de Théophraste Renaudot. In-û°, p. h.

faire tenir Bureaux et Registres d’adresses de toutes les commodités réciproques de tous les sujets du Roy. » (Lettres patentes du 1 h octobre 1612.) Mais voyons à l’œuvre notre médecin exotique (exoticus), comme se plaisait à l’appeler la Faculté.

C’est en l’année 1630 qu’il établit, rue de la Calandre, en pleine Cité, et dans une maison portant pour enseigne éloquente : Au Grand-Coq, son Bureau d’adresses ou de rencontre. Nul doute qu’il n’ait puisé cette idée dans Montaigne, et qu’il n’ait lu et médité le chapitre XXXIV du Ier livre des Essais , dans lequel on trouve exprimée, dans un style inimitable, une pensée qui devait avoir des résultats si prodigieux :

« Feu mon père, dit Montaigne, homme qui pour n’estre aydé que de l’expérience et du « naturel d’un jugement bien net, m’a dit autrefois qu’il avoit désiré mettre en train, qu’il y « eust ès villes, certain lieu désigné, auquel ceux qui auroient besoin de quelque chose, se « pussent rendre et faire enregistrer leurs affaires à un officier estably pour cet effet : comme « je cherche à vendre des perles; je cherche des perles à achepter; tel veut compagnie pour « aller à Paris; tel s’enquiert d’un serviteur de telle qualité, tel d’un maître; tel demande un « ouvrier, qui cecy, qui cela, chacun selon son besoin. Et semble que ce moyen de nous « entr’advertir, apporteroit une légère commodité au commerce publique. Car à tous coups « il y a des conditions qui s’entrecherchent, et pour ne s’entendre laissent les hommes en « extrême nécessité. »

Une brochure très-curieuse, une espèce de programme qu’il lança dans Paris (1), va nous montrer comment Renaudot entendait organiser son Bureau d’adresses et de rencontre. L’extrait suivant sera la meilleure réponse qu’on puisse faire aux calomnies dont a été abreuvé le médecin de Loudun. Ce programme est dédié à Amador de La Porte, gouverneur d’Angers, auquel Renaudot adresse les paroles suivantes, qui semblent être comme la prophétie de tout ce qui arriva au célèbre initiateur : « .... Ayant fait voir à Sa Majesté que l’une des plus grandes incommodités de ses sujets, et qui en réduisoit plusieurs à nécessité, estoit la faute d’adresses des lieux et choses nécessaires à l’entretien de leur vie... ; cette proposition a tellement esté approuvée de ceux auxquels il a pieu d’en commettre l’examen, qu’en suite de son Brevet du 1ZF jour d’octobre 1612, qui me donne pouvoir, exclusivement cà tous autres, d’es-

tablir les Bureaux de ces adresses . Je sais bien que cette introduction ne sera pas seule

entre toutes les autres exempte de difficultés. U s’en trouvera qui blâmeront mon courage de s’estre porté à une si haute entreprise, sans que la despence qu’il me fout continuer pour la perfection de cet œuvre m’en ayt détourné. A ceux-là je respond que me recognoissant né au bien public, auquel j’ay sacrifié le plus beau de mon aage, il seroit désormais trop tard d’espargner, comme on dit, le fonds du tonneau après avoir esté prodigue du reste. Et qui sçait si dans toute l’étendue de ce grand Estât, voire mesme dans le seul enclos de cette populeuse ville de Paris, où la dévotion est ingénieuse à produire toute sorte de bonnes œuvres, il ne se trouvera point une seule personne qui, goustant les utilités qui naistront à milliers de l’establissement de ces Bureaux, inventés au bien et soulagement des peuples, veuille éterniser sa mémoire en les dotant de quelque revenu suffisant pour lui faire continuer avec plus d’or-

(1) Inventaire du Bureau de rencontre, où chacun peut donner et recevoir avis de toutes tes nécessités et commodités de la vie et société humaine. Paris, 1630 ; in-ZF de 32 pages.

nement et cle grandeur le soutien de ces grandes charges?... Et comme les jugements sont divers, d’autres abaisseront si fort cet emploi au dessous d’une charge, qu’ils tascheront à me rendre par là méprisable. Pauvres gens qui ne considèrent que ce n’est point tant le sujet comme la façon de le traiter, et les personnes qui s’en meslent, d’où les occupations s’appellent basses et relevées... ! Le grand Cardinal ayant donné souvent ses suffrages à ce mien projet, il n’a rien désormais en soy que de grand et magnifique. Je me persuade aussi qu’un nombre de petits avortons d’esprit, à peine capables d'une seule chose, jugeant les autres par eux mesmes, blâmeront la diversité de mes emplois, voyant que mes veilles et l’habitude que j’ay prise dès mon enfance, à l’assiduité du travail, me donnent assez de temps pour exercer la médecine avec honneur... assez encore pour obliger le public en cet establissement de mes Bureaux de rencontre... Mais suis-je à blâmer si j’imite quelquefois le compas, dont l’autre pied décrivant une figure, n’empêche pas la maîtresse branche de se tenir à son point?... Joignez à cela que ce mien dessein une fois establi comme il est, n’a plus que faire de mon industrie, et me laisse content d’en avoir été le premier mobile... »

La préface n’est pas moins remarquable : Renaudot y explique le mécanisme de son Bureau d’adresses, les avantages immenses qu’en retirera la société parisienne, et surtout les pauvres, les nécessiteux, que l’abandon jette souvent dans la misère la plus profonde, le vice et le crime. Les affaires humaines ne devraient pas être soumises, comme elles le sont, aux caprices du hasard, il faut un centre où elles puissent sciemment s’engager; il faut que celui qui a à affermer une terre trouve de suite un fermier; que les nombreux ouvriers qui affluent de la province à Paris, — « centre et pays commun de tout le monde, » — ne soient pas amenés à dépenser leurs modiques ressources dans la recherche, si souvent vaine, des emplois; il faut, enfin, un Bureau où chacun puisse trouver la condition qui lui convient, annoncer ses inventions, ses découvertes, négocier des affaires, et ne pas perdre son temps à « vendre, engager ou user ses hardes. »

Enfin, suit l’ Inventaire , c’est-à-dire le véritable Prospectus du Bureau de rencontre. Il ne renferme pas moins de 63 articles ou paragraphes, divisés en trois livres. Nous en extrayons la quintescence :

— Le Bureau d’adresses, ou Table de rencontre, représente les enseignes ou adresses placardées dans les carrefours, ou ces tables qu’on met au commencement ou à la fin des livres pour qu’on puisse y trouver vite ce que l’on cherche.

— Le Bureau donne les adresses pour acheter et vendre les études des procureurs et notaires, les bibliothèques, etc.

— Il a la liste des maîtres qui cherchent des apprentis, celle des apprentis qui cherchent des patrons.

— Chaque position sociale des intéressés a son chapitre ou rôle particulier. Il y a des listes spéciales pour les aumôniers, les écuyers, les gentilshommes servants, les secrétaires, les maîtres d’hôtel, les gouverneurs, les précepteurs d’enfants, les valets de chambre, clercs ou copistes, cuisiniers, fruitiers, confituriers, sommeliers, blanchisseurs, carrossiers, postillons, palefreniers, laquais, etc.

— On trouve au Bureau l’adresse des Académies, Collèges, petites Écoles, leçons, répétitions, conférences, dissections, dispensaires, pensions, etc., etc. Les noms et demeures de toutes les personnes auxquelles on a souvent affaire : Princes, officiers de la couronne, Cours souveraines, théologiens, médecins, avocats fameux, etc. L’indication des baux à loyer, des maisons à louer, des appartements meublés, des ventes de meubles, carrosses, chevaux, navires, bateaux, moulins, etc. ; les ventes ou achats de tableaux, médailles, manuscrits, livres, plantes, graines, fleurs, alambics, etc.

— Indication des endroits où l’on traite toutes sortes de maladies : eaux de Spa, de Pougues, Forges, etc.; bains, étuves, etc.

— Ce Bureau vient aussi en aide à ceux qui veulent faire savoir quelque chose à leurs parents ou amis éloignés, leurs vœux, leur mariage, une naissance, line mort, l’arrivée d’un tel à Paris, son changement de demeure, etc.

Puis, l’initiateur hardi et inspiré d’un tel mécanisme d’informations, après avoir fait remarquer que, pour éviter les suites de la corruption du siècle, non moins que le soupçon et la médisance, les femmes seront absolument exclues du Bureau d’adresses, termine ainsi :

« J’estime que le Bureau méritera quelque censure ; je sais que les nouvelles introductions « ne se mettent guère d’abord à leur perfection. Aussi, tous sont priés de contribuer, comme « ils le pourront, à l’amélioration de cette œuvre; l’auteur veut imiter cet excellent peintre « qui corrigeait son tableau sur l’avis des personnes qui s’y entendaient. »

Le Bureau cBadresses était si bien sous le patronage du roi que, lorsqu’on l’établit, tous les Parisiens purent lire cette affiche placardée dans les carrefours :

« De par le Roy,

« On fait assavoir à toutes personnes qui voudront vendre, acheter, loüer, permuter, prester, emprunter, apprendre ou enseigner. Aux Maistres qui veulent prendre des serviteurs et à ceux qui cherchent condition pour servir en quelque qualité que ce soit. A ceux qui auront les lieux, commoditez et industrie propres pour estre employez à quelques unes des choses mentionnées en ce présent livre, ou qui auront d’autres avis à donner ou recevoir pour toutes sortes d’affaires, négoces et commoditez quelsquonques. Qu’ils y seront reçeus indifféremment, sans qu’on y préfère ou favorize aucun autre, que celuy qui fera la condition du public meilleure. Et qu’ils se pourront addresser au Bureau, estably à cet effet par Sa Majesté pour la commodité publique, qui est ouvert depuis huict heures du matin jusques à midy, et depuis deux jusques à six de relevée, ausquelles heures chacun sera reçeu à y venir, ou envoyer donner et rencontrer l’addresse qu’il désirera.

« Ledict Bureau d’addresses se tient près le Palais, rue de la Calandre et au Marché-Neuf, à l’enseigne du Coq. »

De l’établissement du Bureau d'adresses à la publication régulière et périodique d’une feuille dans laquelle les nouvelles les plus importantes seraient répandues dans le public, il n’y avait qu’un pas; Renaudot le franchit bientôt par l’invention de sa Gazette.

C’est là son plus beau titre de gloire.

Le premier numéro du premier de nos journaux parut, sous ce titre de Gazette, le 30 mai

Richelieu prit un intérêt tout particulier à cette publication, qu’il regardait comme un puissant moyen de gouvernement; il y envoyait même des articles entiers, et y faisait insérer ce qu’il avait intérêt à faire connaître à l’Europe. Il est difficile de croire, comme on l’a dit, que Louis XIII « quittât sournoisement le Louvre pour se rendre à bas bruit dans la rue de la Calandre, dans cette boutique gazettière qu’annonçait si bien l’oiseau criard, le grand coq de son enseigne. » Cependant, Renaudot écrit ceci :

« Chacun sçait que le Roy defunct ne lisoit pas seulement mes Gazettes, et n’y souffrait pas « le moindre defaut, mais qu’il m’envoyait presque ordinairement des mémoires pour y em- « ployer (1). »

Il assure le même fait dans les préfaces dont il fait précéder sa Gazette , et où il indique l’esprit de la feuille et comment il appréciait la portée et les avantages de son invention :

« Sire, dit-il au roi en lui présentant le recueil de la première année, c’est bien une remarque digne de l’histoire, que, dessous soixante-trois rois, la France, si curieuse de nouveautés, ne se soit point avisée de publier la gazette ou recueil, pour chaque semaine, des nouvelles tant domestiques qu’étrangères... Mais la mémoire des hommes est trop labile pour lui fier toutes les merveilles dont Votre Majesté va remplir le Septentrion et tout le Continent. Il la faut désormais soulager par des écrits qui volent, comme en un instant, du Nord au Midi, voire par tous les coins de la terre. C’est ce que je fais maintenant, Sire, d’autant plus hardiment que la bouche de Votre Majesté ne dédaigne pas la lecture de ces feuilles... »

Mais Renaudot comprit tout de suite que, pour le faire réussir, il devait abriter son Bureau d’adresses sous l’aile du génie de la Charité :

« Le fondement et première institution du Bureau d’adresses, écrit-il, a été le soulagement des pauvres, tant malades que valides, et mendians. »

Les consultations charitables ont été, en effet, l’axe autour duquel ont pivoté le Bureau de rencontre, les prêts sur gages, et le reste. C’est en leur nom que, dès le 3 février 1618, Renaudot avait été nommé par le roi commissaire général des pauvres du royaume. C’est encore en leur nom que des lettres patentes (2 septembre 1640) accordent « à tous ceux qui auraient quelque invention ou moyen servant au bien et soulagement des pauvres, mesmement quelque remède tiré des végétaux, animaux et minéraux, » de les pouvoir préparer sur les fourneaux mêmes du Gazettier. La boutique de la rue de la Calandre devint un centre où affluèrent les médecins provinciaux pour faire parler d’eux, les apothicaires pour vendre leurs drogues, et les chirurgiens pour exécuter les opérations manuelles. Le succès de ces consultations fut, paraît-il, prodigieux, et le Gazettier déclare, non sans orgueil, « qu’il accourt tant de malades à son logis, que toutes les avenues en sont occupées, et que plus de vingt mille personnes ont reçu soulagement. » La boutique de la rue de la Calandre devint même trop petite, et Renaudot avait caressé, dès l’année 1640, le projet de faire bâtir sur un point du rempart qu’on aurait

(1) Requête présentée à la Roy ne; in-4“, p. 5.

abattu, et qui se trouvait entre la porte Saint-Antoine et les religieuses du Calvaire, un vaste hôtel orné d’un jardin médicinal. Louis XIII lui aurait même fait don de cette portion du rempart, laquelle ne coûtait pas moins de 200,000 écus (1).

« On peut se figurer maintenant, écrit notre éloquent confrère, M. Maurice Raynaud, ce qu’était, au milieu du vieux Paris, cette maison du Grand-Coq de la rue de la Calandre, toujours pleine d’allants et de venants : malades attendant une consultation, étudiants, apothicaires, crieurs publics, gens de toute sorte venant porter ou demander des renseignements; pauvres honteux, fripiers ou marchands ambulants; dans les cours et dans les salles, un pêle-mêle d’objets bizarres et disparates, des fioles, des fourneaux et des alambics; tout

l’attirail d’une grande imprimerie, des monceaux d’objets de literie ou de ménage, étiquetés et

classés par un peuple d’employés. Et, au milieu de tout cela, un seul homme veillait à tout, répondait à tout, distribuant à chacun sa besogne, enseignant, distillant, vendant ou achetant, lisant les nouvelles politiques, rédigeant tour à tour une consultation, un article de journal ou un bordereau, et trouvant encore le temps de visiter des malades au dehors, de remplir ses devoirs de courtisan et d’homme du monde. »

La Faculté de médecine de Paris, est-il besoin de le dire, déchaîna toutes ses colères contre Renaudot, et la lutte qu’elle entreprit contre lui fut digne de l’athlète auquel elle s’adressait. Tout dans cet homme devait singulièrement horripiler les docteurs de la rue de la Bûcherie. Songez donc... Renaudot ne pouvait, — et à grand’peine, disait-on, — exhiber qu’un diplôme de docteur de Montpellier; il se posait comme le grand apôtre de l’antimoine, de la secte chimique; il hantait les apothicaires qu’il appelait ses amis; les chirurgiens ne quittaient pas son laboratoire ; au lieu de la médecine si simple pratiquée alors par l’École de Paris, scs ordonnances à lui, et à ceux qui l’aidaient dans ses consultations charitables, étaient remplies de juleps, d’apozèmes, d’opiats, de potions cordiales, de tout le formidable répertoire des Arabes. Enfin, Renaudot était ouvertement protégé par Richelieu, qui ne voyait dans l’Université qu’une puissance redoutable dans l’État, et qui n’eût pas été Lâché, sinon d’abattre la Faculté de médecine de Paris, du moins de la ruiner sourdement en élevant en face d’elle une Compagnie rivale qui, entourée du prestige de la faveur royale, 'eût tôt ou tard fini par détrôner une vieille institution, déjà en retard par bien des côtés sur les besoins nouveaux du siècle.

La Faculté ouvrit le feu contre le gazettier en lui faisant signifier (22 octobre 16A0) un arrêt de 1598, qui défendait à tout médecin qui ne serait pas approuvé par l’Ecole de Paris, d’exercer dans cette ville, et en décrétant (17 mai 1641), qu’il était temps d’agir « contre le calomniateur. » Elle agit, en effet, avec une ardeur, une passion dignes du colosse qu’elle voulait abattre. Quoique son doyen d’alors, Guillaume Du Val, mît à la défendre tout son caractère haineux, tracassier, joint à de grands talents, la Compagnie ne se crut pas encore assez en sûreté sous le commandement de son chef, et elle voulut que neuf membres choisis dans son sein vinssent à la rescousse. Ai- je besoin de dire que Guy Patin fut l’un de ces con-

(1) Ce fait est consigné dans les Registres-Commentaires de notre Faculté de médecine, t. XIII, fol. 172, R°.

seillers, capitaine armé de pied en cap, menant à la bataille ses collègues Simon Letellier, René Chartier, Gabriel Harduin de Saint-Jacques, Jean Merlet, Claude Gervais, Jean de Bourges, Jacques Cornuty, Hugues Chasles, connus pour leur courage et leur vaillance!

La Faculté chercha aussi des protecteurs en dehors d’elle : De Noyers, personnage important et qui siégeait parmi les conseillers de la couronne; Bouvard, premier médecin du roi, eurent tour à tour sa visite. Les docteurs de la rue de la Bûcherie n’hésitèrent même pas à dépenser la grosse somme de vingt livres pour louer au cabrioleur Jacques Sauvage, quatre carrosses qui les transportèrent à Saint-Germain-en-Laye, où résidait alors la cour.

Peines inutiles; Richelieu était là qui tenait le gazettier sous sa protection, et qui n’était pas d’humeur à servir les rancunes de l’Université.

Mais le cardinal mourut au moment où l’on s’y attendait le moins; il succomba le U décembre 1642, aux suites d’un phlegmon au bras droit, et probablement à l’infection purulente. Le doyen, dans son registre, prend toutes les peines du monde à cacher sa joie secrète d’un événement qui délivrait l’Ecole de son plus puissant ennemi : « Nous sommes arrivés, écrit-il, à un état de choses que la mort de l’éminentissime cardinal a rendu moins tendu, plus libre ( liberior et minus coactus ) ; nous pourrons continuer avec plus de chances de succès nos poursuites contre le calomniateur. » Ilélas! ce fut la Faculté qui mérita réellement d’être clouée au pilori du calomniateur ; car elle ne craignit pas de signaler Renaudot à l’animadversion publique, en l’accusant de s’être fait l’instrument du cardinal en insérant dans son journal des actes odieux et compromettants pour la reine-mère (1). Le gazettier eut beau répondre qu’en cela sa plume n’avait été que greffiere , et qu’il ne devait point porter la responsabilité de faits qu’il n’avait fait qu’enregistrer, de telles raisons n’étaient pas capables de désarmer des haines depuis longtemps accumulées, et pour la satisfaction desquelles tous les moyens étaient bons. Aussi, lorsque la Faculté, résolue à profiter de circonstances si favorables pour frapper un grand coup, cita le médecin de Loudun au Châtelet pour exercice illégal de la médecine, ce dernier fut-il condamné (9 décembre 1643). « Défenses lui furent faites, et à ses adhérents et adjoints, non médecins de la Faculté de Paris, d’exercer ci-après la médecine, ni faire aucune conférence, ni consultation, ni assemblée dans le bureau d’adresses, ou autres lieux de cette ville et faubourgs de Paris, à peine de cinq cents livres d’amende. » L’Université s’était jointe à la Faculté dans ce procès intenté à Renaudot.

Le gazettier en appela au Parlement, lequel, par un arrêt du 1er mars 1 644, le condamna sur tous les points, avec dépens, ordonna la cessation des consultations* charitables, la fermeture du Mont-de-Piété, la saisie des hardes qui y seraient trouvées, pour être restituées à leurs propriétaires. La gazette seule et le bureau d’adresses furent respectés, sous les conditions que Renaudot présenterait les lettres patentes y relatives.

(1) Voir : « Requête à la Rovne, par Théoph. Renaudot, en faveur des pauvres malades de son royaume », in-4°. — « Examen de la Requête présentée à la Royne par le gazettier » (par René Moreau, médecin de la Faculté de Paris), in-4°. — « Response à l’examen de la Requette présentée à la Royne », par Théoph. Renaudot; in-4°.

Pour avoir une idée des injures les plus violentes, qui tombèrent dru comme grêle sur le colosse abattu, il faut lire une pièce qui fut imprimée alors, et dont le faux titre est intitulé :

Sur le nez pourry de Theofraste Renaudot, alchymiste , charlatan, empirique, usurier comme un Juif, perfide comme un Turc, meschant comme un renégat, grand fourbe, grand usurier, grand gazettier de France.

Page 1