RONDEAU
Un pied de nez servi roit davantage A ce fripier, docteur de bas étage,
Pour fleurer tout, du matin jusqu’au soir ;
Et toutefois on diroit à le voir.
Que c’est un Dieu de la chinoise plage,.
Mais qu’ay-je dit? C’est plutost un fromage ,
Où sans respect la mite a fait ravage ;
Pour le sentir il ne faut pas avoir Un pied de nez.
Le fin camus, touché de ce langage,
Met aussitost un remède en usage.
Où d’Esculape il ressent le pouvoir :
Car s’y frottant, il s’est vu recevoir En plein Sénat, tout le long du visage,
Un pied de nez.
Rappelons que Renaudot était camus, et que son visage était fortement marqué de la petite vérole.
Et jusqu’aux fils du malheureux gazettier, lesquels furent victimes des fureurs insensées de la Faculté! Renaudot, instruit par sa propre expérience, voulut leur éviter les difficultés qu’il avait rencontrées lui-même, en leur faisant prendre leurs grades dans l’École de Paris. Isaac et Eusèbe Renaudot furent bien inscrits sur les registres comme candidats ; mais lorsqu’ils adressèrent leur supplique pour obtenir le grade du baccalauréat, on exigea d’eux qu’ils déclarassent devant notaires qu’ils resteraient désormais étrangers au Bureau d’adresses, et qu’ils se consacreraient exclusivement à l’exercice de la médecine.
« Par devant les notaires gardenottes du Roy, notre sire, au Ghastelet de Paris, furent présens Mes Isaac et Eusèbe Renaudot, frères, maistres ès arts en l’Université de Paris, esludians en médecine, demeurans rue de la Calandre, au Grand Coq, paroisse Saint-Germain le Vieil. Lesquels ont promis à Messieurs de la Faculté de médecine de cette ville de Paris, qui l’ont ainsi requis d’eux : Qu’au cas qu’ils ayent l’honneur d’est re reçeus en la qualité de bacheliers de ladite Faculté, et autres degrés d’icelle, comme ils l’espèrent et les en supplient, ils n’exerceront point aucunes des fonctions du bureau d’adresses, ains s’adonneront entièrement à l’exercice de la médecine. A quoy ils se sont obligés sous l’hypothèque de tous et chascuns leurs biens. Ce fut fait et passé après midy, en l’estude de Parque, l’un des notaires soussignés, le xxie jour de Mars mil trente huict. Et ont signé la présente, Renaudot, Eusèbe Renaudot, de Troyes, Parque. »
Cette espèce d’ostracisme les poursuivit encore au moment où, après avoir fait de sérieuses études, ils allaient entrer en licence. Richelieu dut intervenir lui-même; il manda au Palais-
Cardinal (avril 1641) Guillaume Du Val, alors doyen, et voulut savoir de sa bouche même, les causes du renvoi des deux jeunes gens : « Je crois, s’écria le premier ministre, que vous avez agi ainsi en haine du père. Il n’est pas juste pourtant que les fils soient victimes des fautes de leurs parents. Vous devez donc les admettre dans votre École. D’ailleurs, mon médecin Citois, ici présent, sera chargé de réunir neuf docteurs, au moins, de la Faculté, et de s’entendre avec Renaudot père, pour tâcher d’arriver à une conciliation. » Nous n’aurons garde d’oublier la réponse que fit le doyen à ces justes observations; elles dépeignent admirablement bien l’esprit qui régnait alors rue de la Bûcherie, et la haine implacable qu’on y nourrissait contre le gazettier :
« La Faculté a interdit à Isaac et à Eusèbe Renaudot l’entrée des Écoles, et les a exclus de « l’acte de vespérie et du doctorat, non pas pour leurs fautes, mais à cause de leur père, qui « est un calomniateur. Nous avons voulu le punir dans ses enfants. Cependant, nous obéirons « aux ordres de Votre Éminence, et nous convoquerons le Conseil que vous demandez. »
Il est certain que ce projet de conciliation avorta, puisqu’il fallut un arrêt du Parlement qui tranchât la question. Cet arrêt (6 septembre 1642) ordonne que, dans la quinzaine, le bonnet de docteur sera donné aux demandeurs en la manière accoutumée ; qu’en cas de résistance de la Faculté, ledit arrêt servira de diplôme aux deux jeunes gens. Et, chose incroyable, cet arrêt ne fut point exécuté. Richelieu mourut deux mois après; les fils de Renaudot perdirent en lui le plus ferme soutien qu’ils eussent pu espérer. Débarrassée du cardinal, la Faculté continua à poursuivre avec acharnement sa misérable lutte ; par son décret du 30 décembre 1642, elle déclara que Renaudot n’aurait la joie de voir ses deux fils coiffés du bonnet doctoral que lorsqu’il aurait donné à la Compagnie et à l’üniversité une juste réparation de ses fautes et de ses calomnies.
Isaac et Eusèbe ne furent doctorifiés que le 6 février 1647, après avoir, toutefois, — obligation infâme, — désavoué devant notaires tout ce qui avait été fait par leur père, « tant en libelles que procédures quelconques. »
Malgré leur savoir, leurs preuves, leurs aptitudes, ils avaient mis neuf années à conquérir un grade qu’on obtenait habituellement en vingt-cinq ou vingt-six mois!...
Théophraste Renaudot mourut à Paris, aux galeries du Louvre, qu’il occupait comme historiographe de France, le samedi 25 octobre 1653, et fut enterré, le lendemain, dans l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, là où devait le rejoindre, dix-neuf ans après, Guy Patin, son plus implacable ennemi, il était entré dans sa 70e année. Trente prêtres officièrent, et une assistance nombreuse témoigna de son respect pour la mémoire de l’illustre créateur de tant de choses utiles.
Le gazettier avait été marié trois fois :
1° A Jeanne Baudot;
2° A Marthe de Mouslier;
3° Le 20 octobre 1651, à Louise de Maçon (1).
(1) « Paroisse Saint-Louis-en-Plsle. — Le vingtiesme octobre mil six cens cinquante un, après la publication de deux bans et permission du dernier, avec dispanoe, par Monsieur
Cette dernière union, engagée par un vieillard presque septuagénaire, aurait lieu de nous étonner, si l’on n’y devinait des chagrins de famille qui Font poussé à cette extrémité. Nous avons, en effet, les preuves en main que son fils aîné, Isaac, médecin de la Faculté de Paris, s’engagea dans les liens de l’hymen, contre les volontés de son père, avec Marguerite Brosseau, veuve de Claude Mistault. Il alla, dans cette union clandestine, jusqu’à cacher au curé de l’église de Saint-Sulpice sa qualité de docteur en médecine, jusque même à user d’un mensonge abominable en faisant croire à la mort de son père. Le mariage fut, cependant, légalement et ouvertement consacré en l’église de Saint-Louis-en-l’Ile, le 28 mai 1 6M, grâce à l’autorisation paternelle.
Loret, dans sa Muse historique (déc. 1651, p. 179), plaisante la dernière union du vieux gazettier :
Je ne devois pas oublier,
Mais, de l’autre mois, publier,
(Car c’est assez plaisante chose)
Que le sieur Gazettier en proze,
Autrement, Monsieur Renaudot,
En donnant un fort ample dot,
Pour dissiper mélancolie,
A pris une femme jolie,
Qui n’est encor qu’en son printemps,
Quoiqu’il ait plus de septante ans !
Pour avoir si jeune compagne,
11 faut qu’il ait mis en campagne
Multitude de ces Louis
Par qui les yeux sont éblouis :
Car cette épouze estant pourveüe D'attraits à donner dans la vue Des plus beaux et des mieux peignez,
Ne l’a pas pris pour son beau nez.
Quant à Eusèbe Renaudot, le second fils, celui-là fit un brillant chemin; il jouit d’une magnifique clientèle, devint premier médecin du dauphin, et mourut à Saint-Germain-en-Laye le 19 novembre 1679, après avoir eu de sa femme, Marie d’Aiqs, quatorze enfants, dont l’aîné, Eusèbe Renaudot, devint un savant théologien, entra à l’Académie française, et a laissé de nombreux ouvrages estimés.
La Gazette annonce en ces termes la mort de son fondateur :
« Le 25 du mois passé (octobre 1653) mourut, au quinzième mois de sa maladie, en sa 70e année, Théophraste Renaudot, conseiller médecin du Roy, historiographe de Sa Majesté, d’autant plus recommandable à la postérité, que comme elle apprendra de lui les noms des grands hommes qu’il a employés en cette Histoire journalière, on n’y doit pas taire le sien. D’ailleurs assez célèbre par son grand savoir et sa capacité, qu’il a fait paraître durant cinquante ans en l’exercice de la médecine, et par les autres belles productions de son esprit, si
l’Otficial de Paris, je soussigné, curé de la paroisse Saint-Louis-en-lTsle, après avoir eu d’eux leur mutuel consentement, ay conjoint au sacré lien du mariage, le sieur Théophraste Renaudot, historiographe de France, et damoiselle Louise de Mascon. En présence du sieur Hiérosme Bourgeois, sacristain en ladite église, et du sieur Hercules Bosy, habitué.
« Renaudot, Louise de Mascon, H. Bourgeois, Hercules Bosy. »
innocentes que les ayant toutes destinées à l’utilité publique, il s’est toujours contenté d’en recueillir la gloire. »
Ainsi, protégée par un ministre dont le génie avançait sur son siècle, combattue par une Compagnie savante enchaînée aux errements du passé, l’œuvre de Théophaste Renaudot porte ces noms :
Prêts sur gages; consultations charitables ; gazette; bureaux d’adresses et de rencontre.
Les prêts sur gages, institués définitivement à Paris, sous le nom de Monts-de-piété, par lettres patentes de Louis XVI, du 9 décembre 1777, ont pris l’extension et l’importance que l’on connaît.
Les consultations charitables furent adoptées par l’École même qui avait voulu en saper l’institution, les tourner en ridicule, et les traîner au Parlement. Sentant bien, en effet, qu’elle ne pouvait, en fait de charité, rester en arrière du gazettier, la Faculté portait ce décret : « Considérant qu’il est du devoir de la médecine de favoriser d’une manière toute spéciale les malades pauvres, les médecins de Paris arrêtent que, deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, à dix heures du matin, se réuniront dans les Écoles supérieures six médecins pris moitié par moitié, dans les deux ordres. Ils rempliront avec zèle l’œuvre de charité ; ils examineront les maladies des consultants, et leur prescriront des remèdes convenables et appropriés... Et pour que cette œuvre ne soit ni vaine ni stérile, non-seulement les docteurs donneront aux malades le traitement par écrit, mais, de plus, ils leur feront obtenir gratuitement,
aux frais de la Faculté, les médicaments prescrits.... S’il est des malades qui demeurent autre *
part qu’à Paris, et qui, tenus au lit par la maladie, ne pourront supporter le transport, un des docteurs se rendra auprès d’eux pour leur donner les secours de son art... »
C’était copier un peu tard l’ennemi commun.
Les Bureaux d’ adresses et de rencontre ... Cinquante ans après la mort de leur fondateur, un chirurgien interlope, un charlatan, mais un charlatan de génie, — il se nommait Nicolas de Blégny (1), — reprenait l’idée, mais il lui donnait une forme beaucoup plus pratique. Il fallait, sous le gazettier, que les personnes intéressées allassent chercher elles-mêmes, à la maison du Grand-Coq, les renseignements dont elles avaient besoin. De Blégny, lui, chargea la presse de ce soin, et mit au jour (1691) son Livre commode, véritable petit Bottin, donnant les adresses des commerçants de Paris, des médecins, des artistes, etc., guidant l’étranger dans tout ce qu’il y avait de curieux à voir dans la grande ville, indiquant les hôtels garnis, les théâtres, les musées, les collections particulières, les hôpitaux, les endroits où l’on dîne, ceux où l’on s’amuse, ceux où l’on peut s’instruire, etc., etc. De Blégny a encore droit à notre souvenir, car ce fut lui qui créa le journalisme médical en France.
Je ne parle pas de la Gazette, qu’un grand homme d’État a fait servir presque exclusivement à ses desseins, mais qui, peu à peu, est devenue le plus grand levier de l’idée démocratique.
(1) Voir : Essai sur les origines du journalisme médical. Union Médicale, 1867 n08 5 0 52, 53, 55, 72; et brochure.
Paris. — Typographie Félix Malt este et O, rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur, 22.
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PARIS. — TYPOGRAPHIE FÉLIX MALTESTE ET Cift
Rue des Deux-Portes-Saînt Sauveur, 22.