LE BUREAU D'ADRESSE
Renaudot se fixe décidément à Paris. — Ouverture du premier Bureau d'adresse. — Programme et règlement de cette institution royale.
DES deux derniers faits que nous venons de rapporter, Dreux du Radier conclut « que Renaudot n'abandonna jamais sa patrie de vue, et qu'il y fit des voyages assez longs depuis 1612 «. C'est le contraire, nous le savons maintenant, qui est la vérité. Théophraste était domicilié à Loudun, mais il est supposable que, pendant les douze années qu'il y demeura, il fit plus d'un voyage à Paris, où il avait laissé des intérêts qui devaient lui tenir au cœur.
Dès l'année 1617, il avait obtenu une première satisfaction. Le 3o octobre, après cinq années, les commissaires du Conseil avaient déposé leur rapport , concluant « qu'il était du service de Sa Majesté, bien et soulagement de ses sujets, queles propositions de Renaudot fussent reçues ». En conséquence, un arrêt du 3 février 1618 avait
confirmé le Brevet royal de 1612 et conféré à Renaudot le titre de commissaire général des pauvres du royaume. Il paraît que ce n^était pas encore assez, car cet arrêt fut suivi, à la distance de six années, de deux autres, des 28 février et 22 mars 1624, qui, sans doute, ne furent pas encore jugés suffisants.
C'est alors que Renaudot se décida à venir à Paris, pour en poursuivre Pefifet et remplir ses fonctions de commissaire des pauvres.
Enfin, le 3 1 mars 1 628, une Déclaration dont j'ai déjà donné le préambule confirma le Brevet de 161 2, par lequel le roi avait, «entre autres choses, accordé à Renaudot la permission et privilège de faire tenir Bureaux et Registres d'adresses, à quoi il aurait continuellement vaqué et fait travailler depuis le dit temps...»
A ces causes, désirant que le public reçoive le profit et utilité du susdit éta'blissement, Nous avons dit et déclaré, disons, déclarons, voulons et nous plait que ledit Renaudot et ceux qui auront droit de luy puissent, conformément à nostredit Brevet, establir des Bureaux et tables de rencontres en tous les lieux de nostre obéissance qu'ils verront bon estre ; auxquels Bureaux il pourra mettre des commis, dont il demeurera civilement responsable, qui tiendront livres et registres dans lesquels il sera permis à chacun de faire inscrire et enregistrer, par chapitres distincts et séparez, tout ce dont il pourra donner addresse sur les-
dites nécessitez, et semblablement d'y venir apprendre et recevoir lesdites addresses par extraits desdits registres. Sans qu'il soit payé plus de trois sous pour chacun enregistrement ou extrait desdits registres, et gratuitement pour les pauvres; et sans qu'aucun soit contraint de se servir desdits Bureaux, tables et registres, si bon lui semble. A la charge que ceux qui se seront fait enregistrer seront tenus venir faire descharger le registre dans les vingt-quatre heures après qu'ils auront rencontré la chose pour laquelle ils s'estoient fait inscrire, et à l'instant mesme qu'ils auront changé d'avis en cas qu'ils en vinssent à changer, sous les peines auxquelles ils se soumettront lors dudit enregistrement ; et ce pour obvier à l'incommiodité qui adviendroit en addressant des personnes aux lieux où ils ne trouveroient plus ceux qui se seroient inscrits : ce qui priveroit lesdits Bureaux de l'utilité que le public en attend; et pour laquelle descharge il ne sera rien payé,... Signé : LOUIS. -T- Par le Roy, De LoxMénie ; et scellé sur simple queue du grand sceau de cire jaune.
Cette Déclaration royale avait été suivie, le 8 juin 1629, d'un privilège en bonne et due forme.
Cette fois, Renaudot pouvait bien se croire au terme de ses tribulations; mais, chose à peine croyable, il eut encore à compter avec le prévôt de Paris, qui fit opposition à Fexécution desdits Brevet, Arrêt du conseil. Déclaration et Privilèges. Force lui fut donc d'en appeler au Parlement, qui, enfin, par un arrêt solennel du 9 août 16.29, confirma définitivement son privilège. Th. Renaudot. i**
Ainsi il n^avait pas fallu moins de dix-sept années, et de toutes les lumières des plus hautes juridictions, pour faire admettre ce qui était l'évidence même, Futilité d^une institution qui non seulement répondait à une nécessité publique pressante, mais encore avait pour elle... Tautorité d'Aristote !
Ce n^est pas moi, on le pense bien, qui introduis le prince des philosophes en cette affaire, où l'on ne se serait certainement pas attendu à le rencontrer. Je trouve ce trait, qui m'a semblé caractéristique, dans un Discours sur Futilité des Bureaux d'adresse publié quelques années après par Renaudot dans le Mercure français^ « pour ce, dit-il, que cet établissement, fondement de tant de belles institutions qui s'y sont faites et se font journellement au contentement du public, pourra possible sembler à plusieurs digne que l'histoire en marque le commencement, qui n'a pas été remarqué*ailleurs ».
•« Il avint. y est-il dit, l'an i63o, fondé sur l'autorité d'Aristote, lequel, au IV° livre de ses Politiques, chap. xv, dit : Oportet esse aliqiiid taie ciii cura sit populum- consilio prœvenire ne otiosus sit. — Idem, lib. Politicorum secundo, cap. VII : Quod igîtiir necessarium est in bene constituenda republica necessariorum adessefa-
cultatem omnes fatentur ; sed quemadmodiim id fiitiunim sit non facile est comp7^ehendere. » Renaudot, comme on le voit, savait ses auteurs. Il s'appuie encore de Tautorité « du sieur de Montagne, pour servir de preuve au bien qui reviendra de son Bureau d'adresse aux hommes de lettres, et montrer quel est leur avis sur cette matière, même en notre âge et en celui de nos pères ».
« Feu mon père (dit le sieur de Montagne, dans le xxxiv^ chapitre de ses Essais]^ homme, pour n'être aidé que de Texpérience et du naturel, d'un jugement bien net, m'a dit autrefois qu'il avait désiré mettre en train qu'il y eût es villes certain lieu désigné auquel ceux qui auraient besoin de quelque chose se pourraient adresser, et faire enregistrer leur affaire à un ofhcier établi pour cet effet. Gomme je cherche à vendre des perles, je cherche des perles à vendre; tel veut compagnie pour aller à Paris ; tel s'enquiert d'un serviteur de telle qualité, tel d'un maître; tel demande un ouvrier; qui ceci, qui cela, chacun selon son besoin. Et semble que ce moyen de nousentr'advertir apporterait non légère commodité au commerce public. Car àtous coups ilyades conditions qui s'entrecherchent, et pour ne s'entr'entendre laissent leshommes enextrême nécessité. J'entends avec une grande honte de notre siècle qu'à notre
vue deux très excellents personnages en savoir sont morts en état de n'avoir pas leur saoul à manger : Lilius Gregorius Giraldus en Italie, Sebastianus Gastalio en Allemagne. Et crois qu'il y a mille hommes qui les eussent appelés avec de très avantageuses conditions, ou les eussent secourus où ils étaient, si l'eussent su. Le monde n'est pas si généralement corrompu que je ne sache tel homme qui souhaiterait de bien grande affection que les moyens que les biens lui ont mis en main se pussent employer à mettre à l'abri de la nécessité les personnes rares et remarquables en quelque espèce de valeur, que le malheur com-bat quelquefois jusques à l'extrémité, et qui les mettrait pour le moins en tel état qu'il ne tiendrait qu'à faute de bon discours s'ils n'étaient contents. «
Parmi les arguments de Renaudot en faveur de son Bureau, nous en citerons un seul, comme exemple de sa logique.
« Pour exemple, dit-il, je cherche à donner à ferme une terre, un autre cherche à prendre une terre à ferme : faute de se s'entre connaître, il ne se passe point de bail ; le seigneur direct en est plus mal payé de ses devoirs; le propriétaire, incommodé ; le fermier demeure sans emploi ; le notaire ne passe point d'instrument; le proxénète n'a
point le pot-de-vin; la terre n'est point du tout ou mal cultivée : conséquemment Phéritage en décadence, moins de fruits, moins d'occupation pour les hommes de labeur, et moins d'ouvrages et de manufactures pour toute sorte d'artisans servant au labourage, vêtement et nourriture de ceux que l'oisiveté appauvrissante empêche de pouvoir acheter, et possible encore moins de quoi s'exercer à ceux qui vivent des affaires d'autrui, lesquelles se multiplient par les négoces, comme elles se diminuent faute d'iceux. Car qui est-ce qui ne voit pas que plus il se passe d'affaires entre les particViliers, et plus les solliciteurs, les procureurs, les avocats, les juges, voire les plus éloignés de telles considérations, y trouvent néanmoins de quoi maintenir avec honneur la dignité de leur charge, qui sans cet emploi deviendrait un titre inutile et sans respect, vu la malice du siècle, qui n'estime que ceux qui lui sont nécessaires? »
J'ai laissé et je laisserai souvent parler Renaudot, parce qu'il m'a semblé que c'était le meilleur moyen de le faire connaître : il est de ceux à qui Ton peut le plus justement appliquer l'aphorisme fameux : « Le style, c'est l'homme ».
On voit, par les citations que je viens de faire, combien Tidée de Renaudot avait progressé pendant sa longue incubation. Une brochure qu^il publia cette même année i63o, au moment où il ouvrit son premier Bureau d^adresse, montre mieux encore retendue de ses conceptions humanitaires. G^est un a Inventaire des addresses du Bureau de rencontre^ où chacun peut donner et recevoir avis de toutes les nécessitez et comoditez de la vie et société humaine. — Par permission du Roy, contenue en ses Brevets... A Paris, à renseigne du Coq, rue de la Calandre, sortant au Marché-Neuf, où l'un desdits bureaux d'adresse est estably, i63o ». (Grand in-40 de 84 p., orné de vignettes et fleurons.)
Cette pièce m'a paru tellement intéressante, sans parler de son extrême rareté (i), que j'en ai reproduit la plus grande partie dans le tome II de mon Histoire de la presse^ où les curieux la pourront trouver; ici, je me bornerai à en donner une analyse succincte, avec quelques extraits plus particulièrement propres à faire apprécier l'œuvre de
(i) Je n'en connais qu'un exemplaire, ayant appartenu au bibliophile Leber, et aujourd'hui à la bibliothèque de Rouen, d'où elle m'a été envoyée en communication, avec une obligeance bien rare.
LE PHILANTHROPE. 3l
Renaudot ei les nécessités auxquelles elle répondait, nécessités dont on a grand'peine à se faire une idée aujourd'hui.
Elle est dédiée à un oncle du cardinal Richelieu, le commandeur Amador de la Porte, en rhonneur duquel un des fils de Renaudot a rimé ce beau quatrain, qui lui sert comme d'épigraphe :
Cette entrée, Ame d'or, de la Porte d'honneur, Que la naissance, Vheur et la valeur vous donne. Fait voir que la vertu soi-même se guerdonne, Et ne tient que du ciel sa naissance et son heur!
ISAAC ReXAUDOT,
Étudiant en droit (i).
Dans cette dédicace, après un pompeux éloge de ce haut et puissant seigneur, Renaudot expose les phases par lesquelles a passé son entreprise durant « cette longue suite d^anflées requise à la solide perfection d^un ouvrage de durée «. Il a enfin triomphé de tous les obstacles. Reste la grosse question de la dépense, mais elle ne l'arrêtera pas plus que les autres. Il espère que « dans
(i) Cela ferait supposer qu'Isaac,- qui finalement embrassa, ainsi qne son frère Eusèbe, la carrière de son père, aurait commencé par étudier le droit.
toute l'étendue de ce grand Etat, ou même dans le seul enclos de cette populeuse ville de Paris, où la dévotion est ingénieuse à produire toute sorte de bonnes œuvres, il se trouvera bien au moins une seule personne qui, goûtant les utilités qui naissent à milliers de l'établissement de ces Bureaux, inventés au bien et soulagement du peuple, voudra éternisersa mémoire en les dotant de quelque revenu suffisant pour lui faire continuer, avec plus d^ornementet de splendeur, le soutien de ses grandes charges, dont celle-ci ne sera pas la moindre qu'à toute heure les pauvres y trouveront gratuitement avis des commodités et occasions qu'il y aura de gagner leur vie, la plus charitable aumône qu'on leur puisse départir )).
Suit une longue préface sur l'utilité des Bureaux d'adresse, dont je me bornerai à donner un court extrait :
Chacun sait, y 4it-on, la peine qu'il y a de rencontrer à point nommé ses nécessités, qui plus, qui moins, selon ses facultés et connaissances, petites ou grandes. Il semble manquer à la perfection de notre société quelque lieu public qui soit la lunette d'approche, l'abrégé et le ralliement de tant de pièces détachées. C'est à quoi il prétend remédier par l'établissement d'un Bureau d'adresse et de rencontre de toutes les commodités
de la vie ; lequel, encore que plusieurs grands politiques des siècles passés aient touché comme nécessaire au bâtiment de leur République, si est-ce qu'il n^y a point d'Etat où il soit plus requis qu'en France, puisqu'il n'y en a point de plus affluent en peuple. De l'absence d'un pareil établissement, du désordre qui en résulte, se sentent presque toutes les sortes de conditions, même les gens de lettres, comme il le prouve par l'autorité de Montaigne.
Venant au trafic, il montre qu'il en sera notoirement facilité: « car, dit-il, tout ainsi que l'ignorance oste le désir, estant impossible de souhaitter ce qu'on ne cognoist pas, de mesme la cognoissance des choses nous en amène l'envie ; de sorte que, tout estant, par manière de dire, exposé aux yeux de ceux qui le voudront voir, il ne faut point douter que pour un marché il ne s'en passe trois : ce qui augmentera visiblement le commerce, et aura encore plus d'effet en cette populeuse ville de Paris qu'en autre lieu de ce royaume, en laquelle souvent on cherche au loing ce qui est près de soy, dont néantmoins on est contraint de se passer, avec incommodité.
« Je finis par les pauvres, l'objet de mes labeurs, et la plus agréable fin que je me sois jamais proposée. Entre toutes les causes de la pauvreté,
dont la déduction seroit ennuyeuse, nous pouvons dire asseurément que Tune des plus manifestes, et qui réduit les personnes de moindre condition au misérable estât de mendicité, ou à soutenir leur vie par moyens illicites, et finalement à l'Hostel-Dieu, si pis ne leur arrive, c'est qu^ils accourent à trouppes en cette ville, qui semble estre le centre et le païs commun de tout le monde, sous Fespérance de quelque avancement, qui se trouve ordinairement vaine et trompeuse : car, ayants despencé ce peu qu'ils avoient au payement des bienvenues et autres frais inutiles ausquels les induisent ceux qui promettent de leur faire trouver employ, et aux desbauches qui s'y présentent d'elles mesmes, auxquelles leur oysiveté donne un facile accez, ils se trouvent accueillis de la nécessité avant qu'avoir trouvé maistre : d'où ils sont portés à la mendicité, aux vols, meurtres, et autrçs crimes énormes, et par les maladies que leur apporte en bref la disette infectent la pureté de notre air, et surchargent tellement, par leur multitude, l'Hostel-Dieu et les autres hospitaux, que, nonobstant tout le soing qu'on y apporte, ils peuvent véritablement dire que le nombre les rend misérables. Au lieu qu'ils pourront désormais, une heure après leur arrivée en cette ville, venir apprendre au Bureau s'il y a
quelque employ ou condition pre'sents, et y entrer beaucoup plus aisément qu^ils ne feroient après avoir vendu leurs hardes ; ou, n^y en ayant point, se pourvoir ailleurs. Ce qui fera discerner plus facilement les fainéants et gens sans aveu, pour en faire la punition qu'il appartiendra. »
Viennent ensuite les Brevet, Déclaration du roi, et autres titres officiels du Bureau d'adresse dont nous avons parlé, et enfin, après ces longs liminaires , on arrive , non pas à Tlnventaire que promettait le titre, mais seulement au « Sommaire des chapitres de V Inventaire des addresses du Bureau ou table de rencontre^ où sont contenues les matières desquelles on peut donner ou recevoir avis». Ce ne sont que a des premières feuilles que l'impatience de plusieurs a tirées des mains de l'auteur plus tôt qu'il ne pensait, et qu'il prie le lecteur de recevoir par avance ».
Ces sommaires sont au nombre de quatre-vingttrois, partagés en trois livres.
Le premier livre touche à l'excellence de la charité envers les pauvres, dont le soulagement a donné le premier motif au Bureau d'adresse. — « Comme la conservation de la santé est plus estimée et première en ordre que la cure des maladies, ainsi vaut-il mieux empêcher la pauvreté et mendicité d'arriver que de la chasser étant venue. . .
Et le plus assuré moyen et précaution pour empêcher la pauvreté et mendicité d'advenir est de fournir promptement à tous ceux qui en sont menacés les moyens de s^aider de leur industrie et des autres moyens qu'ils ont en main, qui autrement leur demeureraient inutiles ».
Le troisième livre va au-devant des objections qui sont à prévoir. « Gomme es différentes complexions, un mesme vin produit de différents effets, ainsi la diversité des esprits rendra divers les jugements de cet établissement. » Viennent ensuite quelques indications que Renaudot développa plus tard dans une Instruction pour se servir des commodité:^ du Bureau d'^addresse.
Le deuxième livre, le plus important^ entre dans le détail de ces commodités, « encore qu'il soit difficile de réduire à un nombre certain la matière dont Padresse se trouvera dans les bureaux du Grand-Coq, pour ce qu'elle s'estend aussi loing comme la' nécessité des hommes, qui est presque infinie; mais les propositions universelles s'insinuent mieux par les exemples particuliers, qui tombent seuls sous Timagination du vulgaire, auquel on n'a pas moins affaire qu'aux doctes ».
III. D'autant que le soulagement des pauvres a donné le premier motif à cet establissement, l'impatience de ceux
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qui se porteront, si bon leur semble, à la seule lecture des matières, n'empeschera pas que nous ne touchions à l'excellence de la charité envers eux.
IV. Combien la charité envers les pauvres et leur soulagement est conforme aux lois de la nature en général, et en particulier par l'exemple des corps célestes qui esclairent et conservent les éléments et leurs composez doht ils n'ont que faire, par l'exemple des mesmes éléments qui compatissent et se transmuent les uns aux autres et se portent violemment pour suppléer au vuide et au deffaut de leurs voisins, d'où leurs plus admirables effets tirent leurs causes.
V. Le mesme prouvé par l'exemple de l'épithyme, du lierre et autres plantes dont la foiblesse est supportée par les jautresplus fortes; de l'abeille et de la fourmy; du soin que prennent les autres oyseaux, selon Suidas, à bastir un nid à l'oyseau nommé cincle, à cause de sa maigreur qui luy en oste la force.
VI. Que cette vertu estoit tellement honorée des Payens, qu'ils donnoyent au plus grand de leurs dieux le titre d'hospitalier. Que toute l'antiquité la recommande jusques à luy attribuer le nom d'humanité^ pour instruire un chacun à la retenir aussi long-temps que le nom d'homme. Aussi voyons-nous toutes les religions si différentes convenir toutefois en ce point, d'avoir soin des pauvres.
VII. Combien cette charité est agréable à Dieu, par l'authorité de saint Jacques, qui en deffinit la pureté de la religion ; par celle de saint Paul, qui soustient le martyre estre inutile sans elle, et surtout de nostre Seigneur, qui l'employé pour unique raison dans son arrest de vie et de mort éternelle.
VIII. Comme la conservation de la santé est plus estimée Th. Renaudot. 2
et première en ordre que la cure des maladies, ainsi vaut-il mieux empescher la pauvreté et mendicité d'arriver que de la chasser estant venue. Qu'il est impossible de chasser et extirper cette mendicité, si on ne luy ferme l'entrée d'un costé à mesure qu'on luy donnerra la chasse de l'autre. Ce que vouloit dire Esope quand il parloit d'empescher les rivières d'entrer dans la mer avant que la boire.
IX. Que le plus asseuré moyen et précaution pour empescher la pauvreté et mendicité d'advenir est de fournir promptement à tous ceux qui en sont menacez les occasions de s'ayder de leur industrie et des autres moyens qu'ils ont en main, qui autrement leur demeureroyent inutiles, d'autant que nul n'est contraint de recourir à ce misérable et dernier refuge de mendier sa vie, sinon à faute de sçavoir bien s'ayder de tous les autres moyens.
X. Le plus grand bien que l'on puisse faire à quelqu'un est de luy donner un bon avis selon saint Bernard, non seulement aux pauvres, mais aussi à toute personne, combien que les pauvres en soyent plus soulagez, comme en ayants le plus de besoin.
XI. C'est pourquoy nous commencerons par la prière qui est faite à un chacun de vouloir conférer au bien et utilité des pauvres tottt ce qu'il estimera pouvoir servir soit à leur règlement général ou particulier, soit au soulagement de chacun d'iceux, pour faciliter leur logement, vestement, nourriture, traittement en maladie, et donner principalement de l'employ aux valides, la plus nécessaire aumosne qu'on leur puisse départir.
XII. Les conditions sous lesquelles nostre Bureau s'entremet de ces charitez sont, qu'il laissera l'honneur entier et tous les avantages que les autheurs se voudront promettre de leurs ouvertures et inventions concernants
le règlement, police et administration desdits pauvres, et fera fidèlement enregistrer sous le nom des autheurs d'icelles toutes les propositions qui seront faites à cette fin, ou autre commodité publique : leur en donnant certificats authentiques, pour leur servir en temps et lieu.
XIII. La seconde condition, que ledit Bureau ne s'entend charger d'aucuns deniers, ni de chose quelconque dont l'on voudroit faire aum.osne ausdits Pauvres ou l'employer en autres œuvres pies. Ains seulement donnera l'addresse et indiquera aux personnes pieuses qui voudront aumosner quelque chose les pauvres honteux et autres nécessiteux qui se seront venus faire inscrire audit Bureau ; et pareillement addressera lesdits pauvres honteux à ceux qui voudront leur faire du bien, lequel ils recevront de la propre main de leurs bien-faicteurs ou de ceux à qui ils en donneront charge, hors ledit Bureau.
En somme, ce que veut ce brave Théophraste, c^est que Ton trouve dans son établissement « l'adresse généralement de toutes les choses qui peuvent tomber dans le commerce et société des hommes », ces mille et mille renseignements qui sont nécessaires à chaque pas dans la vie commune, et « il ne tiendra pas plus à lui- et à ses commis que tous les desseins des particuliers ne sy trouvent qu'il ne fait au but et au blanc si les arquebusiers n'y donnent. L'expérience, d'ailleurs, en apprendra tous les jours de nouvelles utilités. N'a-t-il pas, outre l'autorité et approbation de Sa Majesté, l'une des meilleures
marques d^une bonne institution, à savoir Papplaudissemeni général des peuples ? Enfin, Dieu ayant fait naître et autorisé ce dessein lorsque Fauteur travaillait pour les pauvres, qui sont ses membres, vraisemblablement il le bénira ».
Nous ne suivrons pas Renaudot dans cette énumération, qui est poussée jusqu^à la minutie, luimême le reconnaît. «Aucuns jugeront plusieurs petites choses indignes d'une institution royale telle que celle-cy ; d'autres que j'abaisse trop mon stile, ne considérant pas qu'il se doit accommoder au peuple; que les plus relevez ont souvent besoin des moindres choses, et qu'on ne tire guère de nourriture des fleurs, point du tout des figures. » Il y a cependant dans ce fouillis trop de curiosités pour que nous n'en extrayions pas quelques traits propres à montrer jusqu'où allait la prévoyance de ce brave Renaudot, et^ par suite, jusqu'où allaient les besoins de l'époque.
Du Livre premier.
XIV. Plusieurs personnes de tous sexes et aages estant las du monde, ou n'en ayants point encor gousté les misères, s'en voudroient bien retirer s'ils avoyent cognoissance des occasions et commoditez qui s'en présentent, desquelles ce Bureau tiendra un registre particulier, où seront inscrites
les religions et conditions ausquelles on y pourra entrer.
XV. Les pauvres religieux qui n'ont pas assez de revenu ny employ au service divin pour en pouvoir vivre auront ici pareillement leur chapitre, affin qu'on leur puisse subvenir, soit en conférant quelque bénéfice à ceux dont la doctrine éminente et la vie exemplaire y pourra inciter quelque pieux prélat, soit en leur donnant quelque charge d'aumosnier d'un grand, ou autre employ sortable à leur condition.
XVI. Les pauvres artizants et autres menues gens malades, qui faute d'une saignée ou de quelqu'autre léger remède, encourent souventde longues et périlleuses maladies, qui réduisent leur famille à THostel-Dieu, trouveront icy l'adresse des médecins, chirurgiens et apothicaires, qui sansdoute ne voudront pas céder à d'autres Thonneur de consulter, saigner et préparer gratuitement quelque remède à ces pauvres gens qu'on leur adressera.
XVin. Pourcequ'il se trouve des maladies secrettes lesquelles on ne veut découvrir à ceux de sa connoissance, ou des malades esloignez qui n'ont moyen de faire aller chez eux les médecins et chirurgiens fameux ausquels seuls ils se confient, ils pourront faire un factum bien circonstancié de leurs maladies, selon le modelle qu'on leur fournira au Bureau, s'ils le désirent, dans lequel ils n'emploieront point leurs noms, comme inutiles à leur cure, et le Bureau se chargera de leur faire donner promptement avis et consultation ample, au pied dudit factum, de ceux dont ils le voudront avoir.
XIX. Comme aussi ceux qui auront des affaires et procez intentez ou à intenter, qui voudront promptement avoir l'avis des consultants, en envoyants au Bureau le mémoire pour consulter, sans exprimer les noms si bon ne leur
semble, y recevront promptement la responce signée des advocats fameux ou autres qu'ils désireront.
XX. Ceux qui ne pourront d'eux-mesmes dresser lesdits mémoires et factums trouveront addresse au Bureau des personnes qui les dresseront, avec . le secret et fidélité requise. Les jeunes advocats et autres praticiens qui voudront servir de solliciteurs es grandes maisons, soit pour le Parlement ou ailleurs, se pourront icy addresser, afin que ceux qui cherchent des personnes propres à la conduite de leurs affaires les y puissent rencontrer.
XXL Et s'il se trouve quelque partie qui, pour sa pauvreté ou autre empeschement, ne puisse poursuivre ses droits, elle pourra. trouver, par l'adresse dudit Bureau, personnes qui luy ayderont à en faire les poursuites en justice, ou bien à tirer ce quelle pourra, par accord et composition amiable, de ce qui luy seroit autrement inutile.
Du Livre second.
L Notre Bureau fournit d'addresse pour achepter et vendre les estudes et pratiques des procureurs et notaires, les bibliotecques, droicts et permissions de tenir boutiques, soit sous des veufves de maistre, comme chirurgiens, apoticaires, orfèvres et autres, soit par l'obtention de lettres de franchises, de maistrises de tous arts et mestiers dont l'on trouvera les noms audit Bureau, et la facilité d'y parvenir. Ce qui retiendra dans l'exercice des arts et professions susdites plusieurs anciens compagnons et autres jeunesses qui se desbauche faute de rencontrer pareilles occasions.
IL A cette mesme fin on y tiendra roolle des maistres
d'apprentissage qui chercheront des apprentifs, et des conditions ausquelles ils les voudront prendre. Et pareillement des apprentifs qui chercheront maistres pour estre instruiz en toutes sortes d'arts et mestiers.
III. L'un des principaux buts de cette institution estant de donner à toutes personnes un employ sortable à leur qualité, ce lieu sera distingué en autant d'articles qu'il y a de conditions différentes de personnes qui demandent cet employ, ou qui ont afFaire, soit de chappelains et aumosniers dont il a été cy-dessus parlé; escuyers et gentilshommes suivants ( secrétaires, maistres d'hostel); gouverneurs et prœcepteurs d'enfants, pour la maison, l'académie ouïe collège; solliciteurs susdits ; valets de chambre; clercs ou copistes.
IV. Soit de I de cuisiniers, 2 fruitiers et confituriers, 3 s.omeliers, 4 blanchisseurs, 5 carrossiers, 6 postillons, 7 palefreniers et valets d'estable, 8 vadepied et laquais, 9 et autres serviteurs quelconques.
VII. On y trouvera pareillement addresse des lieux où se tiennent les meilleures académies pour les exercices de la noblesse, collèges et petites escoUes, tant d'escriture que de langues latine, grecque ou autres. Leçons, répétitions, disputes, conférences, dissections, dispensations et compositions de remèdes tant publiques que particulières. Maisons où l'on prend des pensionnaires et demy-pensionnaires, et à quelles conditions. Privilèges d'escolier juré et autres. Degrez à conférer de maistre es arts, baccalauréat, licence, et doctorat en toutes facultez, à ceux qui en seront dignes.
IX. Noms et demeures de toutes les personnes de considération, et ausquelles on a souvent affaire.