NOTRE PREMIER HOTEL DES VENTES ET NOTRE PREMIER MONT-DE-PIÉTÉ
Bref, Futilité de la nouvelle institution fut bien vite et universellement appréciée : aussi les Bureaux cfadresse se multiplièrent-ils rapidement, sous Pimpulsion de leur fondateur, qui en fut nommé maître et intendant général.
Il faut dire aussi que Renaudot ne cessait de travailler au perfectionnement de son œuvre, prévoyant, étudiant toutes les circonstances où des besoins sociaux réciproques se correspondent, se cherchent, et ont intérêt à avoir un centre commun où se rencontrer.
Ainsi le Bureau d^adresse, qui n'était, dans l'origine, qu'un simple bureau de placement, était bien vite devenu, par la force même des choses, dans un temps où la publicité faisait absolument défaut, un bureau de renseignements universels, faisant absolument l'office de notre Bottin et des annonces des journaux.
Durant quelque temps, il se renferma dans ce rôle d'indicateur, rôle indiqué par son nom même, sur la signification duquel Renaudot revient à plusieurs reprises. Il tient à ce qu'on ne le soup-
çonne pas de vouloir entreprendre sur la charge et profession d'autrui. Le Bureau, répète-t-il, ne fournira d^aucune autre chose que d^adresses et mémoires pour faire rencontrer à chacun ses nécessités et ses commodités, en leur donnant plus prompte et facile connaissance des personnes et lieux où ils les trouveront.
Cependant il en vint bientôt à se dire que, « s'il y avait bien quelques personnes qui eussent le loisir de venir au Bureau ou d^ envoyer quérir le billet contenant Fadresse des choses dont ils se voulaient accommoder, il y en avait un beaucoup plus grand nombre d'autres qui, tenant de l'impatience familière à notre nation, perdent la volonté des choses si elles ne sont présentes. Joint que l'adresse se faisait quelquefois à l'un des bouts de Paris ou ses faubourgs, et possible vers un étranger qui en était délogé le jour d'auparavant pour s'en retourner en son pays, ou vers quelque autre qui avait disposé de son affaire sans en venir faire décharger le registre du Bureau, comme il s'en était obligé, donnait quelquefois une peine inutile, qui apportait du dégoût ».
Combien les choses seraient-elles simplifiées, et combien son établissement rendrait-il de plus grands services et gagnerait-il en importance,, s'il pouvait y mettre sous la main des intéressés cer-
LE PHILANTHROPE. 5t
tains objets dont il s'était borné jusque-là à donner Fadresse ! Nul doute que les échanges et les ventes amiables n^en fussent singulièrement facilités. N'y aurait-il pas mieux à faire encore? Ces ventes amiables, si volontaires qu'elles soient, sont souvent imposées par de dures nécessités, et le fugitif soulagement qu'en retire celui qui s'y résigne est une bien faible compensation de la souffrance qu'elles lui imposent.
Il y avait là des problèmes bien faits pour tenter Tàme ardente de Renaudot.
Il avait de bonne heure songé à faire jouir ses compatriotes d'une institution qui existait déjà dans plusieurs pays voisins, et qui avait été créée pour combattre l'usure, cette plaie de l'ancienne société : nous voulons parler des monts-de-piété. Le gouvernement s'était, à plusieurs reprises, mais toujours sans succès, préoccupé de doter la France d'établissements de ce genre. En 1626 encore, un édit du mois de février avait ordonné la fondation d'un mont-de-piété ou banque de prêt dans les principales villes du royaume ; mais cet édit, renouvelé en 1627, était resté lettre morte.
En dépit de l'insuccès de ces tentatives, Renaudot n'hésita pas à les reprendre pour son compte. En i636, il présenta au gouvernement
le projet d'une banque populaire qui différait très peu des monts-de -piété actuels. Ce projet fut favorablement accueilli, et, par brevet du i" avril, le roi, « désirant le gratifier et favorablement traiter en conséquence de ses services, et pour donner moyen à lui et aux siens de continuer, leur fit don^ exclusivement à tous autres, de la direction et intendance générale des monts-depiété, qu^il unit inséparablement et incorpora à celle des bureaux d^adresse, pour en jouir par eux à perpétuité, à partir du jour que rétablissement desdits monts-de-piété aura été résolu par Sa Majesté. en son conseil ».
Cette dernière réserve n^était pas faite pour encourager Renaudot, à qui elle rappelait les interminables enquêtes qui avaient si longtemps retardé rétablissement de ses bureaux d'adresse. Mais, instruit par l'expérience, il tourna la difficulté d'une façon fort habile. Il demanda l'autorisation d'ouvrir, en attendant, des bureaux de ventes à grâce — à réméré — des meubles et autres biens quelconques.
Et, chose curieuse, ce n'est pas au nom des pauvres, c'est au nom de la noblesse qu'il sollicita cette faveur. Il faut dire que la noblesse ellemême, ruinée par les guerres de religion et par les dépenses qu'exigeait le service de la cour,
avait, en 1614, demandé l'établissement, dans son intérêt, de banques de prêt sur gage.
Quoi qu^il en soit, l'ouverture des bureaux de ventes à grâce fut autorisée par un arrêt du Conseil du 27 mars 1637, dont les considérants méritent d'être rapportés.
Sur ce qui a esté représenté au Roy en son conseil, par Théophraste Renaudot, intendant général des Bureaux d'adresse de France, qu'il se présente journellement en sesdits Bureaux plusieurs gentilshommes et autres sujets de Sa Majesté qui auroient grand désir de la servir en ses armées, s'ils estoient promptement secourus et aidez d'argent en la nécessité présente pour se mettre en équipage, ayant des meubles et autres biens qu'ils exposeroient volontiers en vente, si la honte ne les retenoit et empeschoit de découvrir leur indigence, laquelle ne pourroit être tenue secrète s'ils se servoient du miinistère des revendeurs, revenderesses et autres menues gens qui ont accoustumé de s'entremettre de tel négoce, joint le peu de sûreté qui se rencontre parmi eux; ce qui n'arriveroit si lesdites ventes se faisoient par le ministère des commis dudit Renaudot, qui en useroient plus discrètement et fidellement, comme ils font des autres choses à eux commises et confiées; mesmes que ceux qui ont à présent besoin d'argent pour l'acquittement de leurs dettes, payement de leurs tailles, emprunts ou contributions, se pourroient servir de la mesme commodité pour trouver les fonds qui leur seroient nécessaires, et par ce moyen éviter les emprisonnements de leurs personnes, saisies et ventes judiciaires de leurs biens à vil prix; offrant ledit Renaudot, pour la commo-
dite publique et service de Sa Majesté, d'y contribuer ses soins, affection et industrie, pourveu qu'il plaise à Sa Majesté lui accorder un salaire raisonnable pour l'entretenement de ses commis, en attendant l'establissement des Monts de Piété, dont elle a témoigné qu'elle avoit agréable de luy accorder l'intendance pour la joindre à celle desdits bureaux : Sa Majesté, en attendant qu'elle ait examiné en son dit conseil les propositions ci-devant faistes pour l'établissement desdits Monts de Piété, a permis et permet audit Renaudot de prester son ministère à tous les sujets de Sa Majesté et régnicoles qui voudront vendre ou acheter, troquer ou échanger des hardes, meubles, marchandises et autres biens généralement quelsconques, dont le commerce n'est prohibé par les ordonnances; sans que, pour raison desdites ventes, troques ou achats qui se feront par ledit Renaudot, ses commis ou autres par lui préposez en ses bureaux, soit purement et simplement ou à condition de rachat, il puisse prétendre autre plus grand droit que six deniers pour livre du prix de la chose vendue ou échangée, laquelle ne pourra estre réclamée ni vendiquée, sous quelque cause et occasion que ce puisse être, non plus que si elle avoit esté vendue par autorité de justice, si ce n'est en cas de larcin. Faisant Sa dite Majesté défenses, etc.
Dans Particle du Mercure français que nous avons déjà cité, Renaudot explique ainsi Yusage et commodités des ventes à grâce du Bureau d^adresse, « commerce inconnu jusqu'alors, bien que la commodité en fût telle que chacun sait, et qui se reconnaît par la fréquence du peuple qui y a journellement recours » :
K II reste à faire gousterau public, dans l'exécution, les commoditez quMI en recevra, et que cette institution, comme elle est volontaire en toutes ses parties (nonobstant l'impression contraire qu'en pourront donner les larrons, usuriers ou monopoleurs, qui seuls n^ trouveront pas leur compte), n'a pas moins d'innocence, mais apportera beaucoup plus d'utilité aux particuliers que toutes les autres de céans, dont aucune jusques à présent n'a donné juste sujet de plainte, puisqu'on y augmente et facilite le légitime commerce de tous, et qu'on n'interdit à aucun le sien ordinaire.
« Aussi à vray dire, les ventes, troques et achats qui se font désormais céans en exécution de l'arrest du conseil cy-dessus, manquaient auparavant à la perfection de ce bureau : y ayant bien quelques personnes qui ont le loisir d'y venir ou envoyer quérir le billet contenant l'adresse des choses dont ils se veulent accommoder, mais beaucoup plus grand nombre d'autres qui, tenant de l'impatience familière à nostre nation, perdent la volonté des choses si elles ne sont présentes. Joint que l'adresse se faisant quelquesfois à l'un des bouts de cette ville ou fauxbourgs de Paris, et possible vers un étranger qui en estoit délogé le jour d'auparavant pour s'en retourner en son pais, ou vers quel-
qu^autre qui avait disposé de son affaire sans en venir faire descharger le registre du bureau, comme il s^y estoit obligé, donnoit quelquesfois une peine inutile qui apportoit du dégoust. Au lieu qu'à présent les deux parties, si elles le désirent, se rencontreront dans le bureau, qui sera par ce moyen vrai bureau de rencontre, comme porte son nom et institution, ou du moins la chose dont on se voudra accommoder s"'y trouvera avec son juste prix, de laquelle on se pourra approprier sur le champ par l'intervention d^un des commis du bureau, qui aura pouvoir d'en traiter : et ainsi on n'y viendra plus à faux, car tous y trouveront, aux heures ci-après déclarées, certaine responce à leurs demandes.
« Et notamment quiconque y voudra apporter des bardes, meubles, marchandises, et les mémoires d'autres biens généralement quelconques et choses licites à soy appartenants, sera asseuré de ne s'en retourner point sans quelque contentement. Pour ce que, ou il rencontrera la juste valeur desdites choses en eschange et troque ou en argent, et en ce cas il ne tiendra qu'à luy qu'il ne les eschange ou vende purement et simplement, ou s'il en trouve moins qu'il ne les estime, il les vendra à grâce et faculté de rachapt, en estant quite en Fun et l'autre des cas cy-dessus pour les
six deniers pour livre du prix de la chose vendue ou eschangée.
« Pour exemple, celuy qui apportera une bague ou tapis de Turquie qu'il estimera cent écus, s^il en trouve autant, le vendra et en touchera tout Targent, à la réserve de sept livres dix sols, à quoy se montent les six deniers pour livre du prix de la vente : et le bourgeois, orfèvre, frippier, ou autre qui Faura acheté, remportera et en disposera comme du sien. Que si le vendeur ne trouve que deux cents livres etPestime davantage, il luy sera permis de le vendre à grâce et faculté de le retirer dans le temps qu^il prendra, en payant seulement cent sols pour les dits six deniers pour livre. Au bout duquel temps le vendeur rapportant deux cents livres, la dite chose luy sera rendue. Autrement la chose sera vendue purement et simplement au premier jour de vente qui se fera audit bureau immédiatement après ledit temps expiré, en sa présence ou absence, sans aucune autre signification que celle qu'on luy en a fait de bouche en luy baillant ladite somme lors de la vente à grâce, et le surplus ( si aucun est ) sera rendu au précédent propriétaire de la chose, ou autre ayant pouvoir de luy, s'ils la viennent requérir dans un an et demy pour tous délaiz : lequel temps passé, ils n'y seront plus reçus.
« A ce qu^aucun n'en ignore.
« Et sera pour cet effet le bureau ouvert depuis huict heures jusqu'à unze du matin, et depuis deux jusqu'à cinq de relevée.
« Tous sont aussi avertis de n'y apporter ou envoyer aucune chose dérobée ; l'exacte perquisition qu'on en fera estant un moyen infaillible d'attrapper tost ou tard les larrons et receleurs, et les faire punir, sans miséricorde, comme il est des] à arrivé (i). »
Suivent, sur « l'ordre qu'on y observe », des détails que nous nous abstiendrons de reproduire, mais qui étaient parfaitement entendus.
Les ventes publiques avaient lieu une fois par semaine, au moins dans l'origine, et étaient annoncées à l'avance. C'est du moins ce qu'on peut inférer de l'avis suivant que je rencontre dans une annexe de la Ga:(ette, de 1637 •
« Chacun est convié de se trouver, samedi prochain, sur les 2 heures après midi, à la continuation de l'inventaire et vente publique qui se fera
(i) Ailleurs : « Ceux à qui on aura dérobé quelque chose sont avertis qu'en envoyant le mémoire au Bureau d'adresse, les dites choses y seront arrêtées, si on les y apporte, et n'y seront pas vendues, non pas même à grâce et faculté de rachat, comme toutes les autres qui y sont tous les jours exposées à un chacun ».
au Bureau d'adresse de plusieurs tableaux, pièces de cabinet et curieuses, perles, pierreries, or et argent en œuvre, et autres meubles, et se continueront tous les samedis, Dieu aidant^ à pareils jour et heure, tant que Foccasion d'une autre plus grande commodité nous oblige à vous avertir du changement. »
A ces deux « commodités singulières » — ventes amiables ou publiques et prêts sur gage — le Bureau d'adresse en ajouta bientôtune troisième non moins appréciable : il se chargea de procurer aux personnes qui avaient de l'argent à utiliser les occasions de placer cet argent, soit par achat/ héritages et maisons de ville ou à la campagne, soit par achat d'offices, constitution de rentes, obligations sur des particuliers, etc.
Ces opérations, si nouvelles alors, fournirent naturellement aux ennemis de Renaudot un prétexte de crier à l'usure. Je me bornerai à faire remarquer qu'elles étaient autorisées par le gouvernement, qui en avaitlui-même fixé les conditions, et on trouvera que ces conditions étaient loin d'être léonines, si on les compare à ce qui existe encore de nos jours. Ce qui est certain, c'est qu'elles n'enrichirent point Renaudot, obligé de faire face avec ses seules ressources aux frais considérables de tant de services si divers.