NOTRE PREMIER JOURNAL POLITIQUE
OUT en poursuivant l'installation de son Bureau d'adresse , Renaudot mûrissait un autre projet, appelé encore à de plus hautes destinées : la publication d^une feuille de nouvelles. Les deux créations se suivirent de très près. Le 3o mai i63i, Paris, étonné, voyait sortir de la maison du Grand-Coq une petite feuille in-4° remplie de nouvelles étrangères, et portant pour titre, sans aucune autre explication ni indication, ce simple mot :
C'était notre premier journal politique, journal
bien élémentaire, sans doute, mais assis dès lors sur des bases assez solides pour qu^il ait pu parvenir jusqu'à nos jours, et à travers quelles vicissitudes!
Saint-Foix, qui n'était probablement lui-même qu^un écho, et un écho assez peu fidèle, car il se trompe jusque sur l'âge de la Galette (i), a mis en circulation, sur son origine, une fable qui va se répétant, depuis un siècle, avec des variantes plus ou moins spirituelles, d'amas en encyclopédies, et que de temps à autre encore quelque chroniqueur inventif donne comme une trouvaille et le dernier mot de la science à ce sujet. D'après cette fable, la Ga!{ette n'aurait été, dans l'origine, qu'un recueil de balivernes que Renaudot distribuait à ses malades pour les amuser.
C'est vraiment chose admirable que ce sansfaçon, je dirais presque cette audace avec laquelle on défigure une œuvre dont les exemplaires ne sont pourtant pas si rares qu'on ne puisse aisément s'y reporter. •
Ainsi, un portraitiste très connu, quoi qu'en dise
(i) Il la fait naître en i632; mais il a été en cela bien distancé par un écrivain moderne, qui s'est donné pour mission de redresser ses prédécesseurs. Jal, dans son Dictionnaire critique, recule la naissance de la Galette jusqu'en 1634.
son pseudonyme, portraiturant un successeur très éloigné de Renaudot, et amené ainsi, assez naturellement, du reste, à remonter à Torigine de la Galette s'empressait de profiter deToccasionpour apprendre à ses lecteurs comme quoi Renaudot était devenu journaliste par hasard, a Doué, dit-il, du génie commercial, il avait installé un Bureau d'adresses (avec une 5), qui fournissait en même temps toutes sortes de renseignements, et les bruits du jour, les nouvelles des cabarets, des coulisses, de la cour, venaient se filtrer ou s'embourber dans la boutique de Renaudot. Un matin, Théophraste eut l'idée de publier par la voie de l'impression les bruits, les nouvelles, les cancans, qui se débitaient chez lui, et le premier chroniqueur date de cette heure-là ! » Et je supprime les fioritures.
J'ai quelque honte à reproduire de pareilles inventions, et je ne m'y serais pas arrêté si je ne les voyais reproduites dans des thèses solennelles, dans des livres dont l'autorité pourrait leur donner un nouveau crédit.
Voici, par exemple, ce qu'on peut lire dans le savant ouvrage de M. J. Gaillet, V Administra' tion en France sous le ministère du cardinal de Richelieu :
« Grâce à ses consultations gratuites, à son
8o THÉOPHRASTE RENAUDOT.
Mont-de-Piété , à son Bureau d'adresse , à ses réunions scientifiques, la maison de Renaudot était devenue en peu de temps le rendez-vous de toute sorte de gens, riches ou pauvres, qui y apportaient les nouvelles de la cour et de la ville. Renaudot, dont l'esprit était fort inventif, conçut ridée de tirer parti de cette situation, et bientôt vingt scribes furent occupés toute la journée à recueillir les récits, vrais ou faux, des nombreux visiteurs qui affluaient à la maison du Grand-Coq de la rue de la Calandre. Telle fut 1 -origine des Nouvelles à la main que Renaudot distribuait, dit-on, à ses malades riches, pour dissiper leur ennui. Notre médecin ne tarda pas à porter plus haut ses vues; il songea à transformer ses nouvelles à la main en un recueil capable d'influer sur Fopinion publique. »
C'est là un joli trompe-l'œil, qui pouvait produire quelque effet dans une thèse pour le doctorat es lettres, mais qui ne saurait supporter le moindre examen. Quand, en effet, Renaudot fit paraître la Ga:{ette, le Bureau d'adresse était à peine établi depuis quelques mois; il n'y avait encore dans la maison du Grand-Coq ni consultations gratuites, ni mont-de-piété, ni réunions scientifiques; et les quelques besoigneux , les quelques désœuvrés, qui frayèrent, dans ces com-
LE PUBLICISTE. 8l
mencements, le chemin de la rue de la Calandre, auraient eu peine à entretenir vingt scribes. Et que leur auraient-ils pu conter, grand Dieu ! en nouvelles de la cour, et même en nouvelles de la ville, ces clients supposés d'un dispensaire ou d'un mont-de-piété!
La vérité est plus simple.
Quand il fonda la Ga^ette^ Renaudot savait ce qu'était un journal, et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il ait songé à se servir pour ses desseins de ce nouvel instrument de publicité, dont il était homme à comprendre la puissance. La Ga:(ette procédait évidemment, dans son esprit, du même ordre d'idées que le Bureau d'adresse, d'où elle sortait, et tendait au même but, la satisfaction d'un besoin social. Il ne pensait pas plus, en la créant, à influer sur l'opinion publique qu'à amuser ses malades. Rien ne ressemble moins que la Galette à l'idée que nous nous faisons des nouvelles à la main, au petit journal. On n'y trouve ni cancans, ni bruits de coulisses ou de cabarets, pas même, dans l'origine, de nouvelles de la ville ni de la cour, — encore moins des réclames, comme le conte un facétieux encyclopédiste, que les belles inventions des chroniqueurs empêchaient sans doute de dormir. « La Galette, dit ce bel esprit,
avait, comme de raison, une quatrième page, car Renaudot ne pouvait manquer d^inventer la reclame, et la dernière page de son journal contenait une liste des médicaments qu'on pouvait trouver chez lui, et les louanges de l'antimoine !!! »
Cela se lit dans le Grand Dictionnaire universel^ un dictionnaire tout à fait bon enfant, comme aimait à l'appeler ce brave Larousse, qui tenait essentiellement à y mêler le plaisant au sévère. Or, on chercherait vainement dans la Ga:{ette, durant toute la vie de Renaudot, et bien longtemps encore après, un mot, un seul mot qui eût trait au journal ou à ses alentours, pas plus qu'à son fondateur et à ses œuvres.
Ce n'est pas, cependant, que le contraire eût eu lieu d'étonner ; il aurait plutôt semblé naturel que la Galette servît d'auxiliaire, de porte-voix au Bureau d'adresse. Mais il n'en fut rien, et quand Renaudot voulut donner de la publicité aux opérations de cet établissement, il créa un organe spécial.
Ce caractère 'd'impersonnalité permettrait de croire que Renaudot, en cela, ne fut pas laissé à son libre arbitre, qu'il ne fut pas le maître absolu de son œuvre. Quand il voulut publier la Galette,
il dut s'adresser à Richelieu pour obtenir l'autorisation nécessaire. Ne peut-on pas admettre que ce grand ministre, ayant bien vite compris de quelle importance serait pour le gouvernement une feuille qui raconterait les événements sous la dictée et dans le sens du pouvoir, ne se soit pas borné à en autoriser la publication^ qu'il en ait tracé le plan et les limites ?
Je serais même, pour ma part, porté à croire qu'il en facilitait la composition, qui présentait des difficultés presque insurmontables pour un particulier à cette époque, et dans les conditions qui, vraisemblablement, lui furent imposées. La Galette, en effet, ne contient, dans l'origine, que des nouvelles étrangères. Qui les lui eût fournies? On parle bien des relations de Renaudot avec le célèbre généalogiste d'Hozier, qui, entretenant, pour les besoins de ses travaux, une correspondance très étendue avec les provinces et l'étranger, l'aurait tenu au courant des nouvelles de l'extérieur. Mais cela n'aurait pu suffire à alimenter une publication périodique régulière, même hebdomadaire, sans compter que le caractère même de la Galette répugne à cette supposition. Il me paraît bien plus simple d'admettre le concours des agents diplomatiques du gouvernement.
Ce qui est certain, c'est que la Galette nous
apparaît, dès son éclosion, tout d'une pièce, dans une forme nettement arrêtée; pas le moindre signe de tâtonnement, d'hésitation; elle est, dès le premiernuméro, ce qu'elle sera dans les suivants, et dans toute la première période de son existence. Il est vrai que le journal n'était déjà plus une nouveauté quand Renaudot entreprit le sien; mais ce qui avait préexisté dans les Etats voisins était demeuré à l'état embryonnaire ; et si la France ne peut disputer aux nations voisines l'honneur d'avoir donné naissance au journal, elle a sur elles l'avantage d'avoir eu du premier coup un vrai journal. Notre Galette fut, au témoignage des hommes les plus désintéressés, le premier qui répondît, — autant du moins qu'on peut l'exiger eu égard à l'époque,— à l'idée que nous nous faisons d'un journal. Du premier jour, elle s'est placée au-dessus de tout ce qui avait existé d'analogue, par la régularité de sa publication, par sa circulation européenne, par l'abondance et le choix des matières, par la supériorité de sa rédaction et le nombre de ses correspondants , et son fondateur a pu justement prendre cette devise, qui orne son portrait :
Invertisse juvat, magis exsequi ; at ultima laus est Postremam inventis apposuisse maniim.
On ignore les circonstances qui marquèrent la
naissance de la Galette, dont Tenfantement dut être, à n^en pas douter, fort laborieux. Renaudot parle quelque part d'un prospectus qui en avait précédé la publication, et dans lequel évidemment il donnait la raison et expliquait le but de la nouvelle création ; mais il m'a été impossible, à mon grand regret, de mettre la main sur cette pièce. Il y est suppléé jusqu'à un certain point par cette préface, placée en tête du recueil des Gazettes de la première année :
a La nouveauté de ce dessein, son utilité, sa difficulté et son sujet (mon lecteur), vous doivent une préface...
tt La publication des gazettes est, à la vérité, nouvelle; mais en France seulement, et cette nouveauté ne leur peut acquérir que de la grâce,
qu'elles se conserveront toujours aisément
Surtout seront-elles maintenues pour l'utilité qu'en reçoivent le public et les particuliers : le public, pour ce qu'elles empêchent plusieurs faux bruits qui servent souvent d'allumettes aux mouvements et séditions intestines; voire, si l'on en croit César en ses Commentaires, dès le temps de nos ayeux leur faisaient entreprendre précipitamment des guerres dont ils se repentaient tout à loisir...; les particuliers, chacun d'eux ajustant
volontiers ses affaires au modèle du temps. Ainsi le marchand ne va plus trafiquer en une ville assiégée ou ruinée, ni le soldat chercher emploi dans le pays où il n'y a point de guerre ; sans parler du soulagement qu'elles apportent à ceux qui écrivent à leurs amis, auxquels ils étaient auparavant obligés, pour contenter leur curiosité, de décrire laborieusement des nouvelles le plus souvent inventées à plaisir, et fondées sur Tincertitude d'un simple ouï-dire. Encore que le seul contentement que leur variété produit ainsi fréquemment, et qui sert d'un agréable divertissement es compagnies, qu'elle empêche des médisances et autres vices que l'oisiveté produit, dût suffire pour les rendre recommandables. Du moins sont-elles en ce point exemptes de blâme, qu'elles ne sont pas aucunement nuisibles à la foule du peuple, non plus que le reste de mes innocentes inventions ; étant permis à chacun de s'en passer, si bon lui semble.
« La difficulté que je dis rencontrer en la composition de mes gazettes et nouvelles n'est pas ici mise en avant pour en faire plus estimer mon ouvrage : ceux qui me connaissent peuvent dire aux autres si je ne trouve pas de l'emploi honorable aussi bien ailleurs qu'en ces feuilles; c'est pour excuser mon style, s'il ne répond pas toujours à
la dignité de son sujet, le sujet à votre humeur, et tous deux à votre mérite. Les capitaines y voudraient rencontrer tous les jours des batailles et des sièges levés ou des villes prises ; les plaideurs, des arrêts* en pareil cas; les personnes dévotieuses y cherchent les noms des prédicateurs, des confesseurs de remarque. Ceux qui n'entendent rien aux mystères de la cour les y voudraient trouver en grosses lettres. Tel, s'il a porté un paquet en cour, ou mené une compagnie d'un village à l'autre sans perte d'hommes, ou payé le quart de quelque médiocre office, se fâche si le roi ne voit son nom dans la Gazette. D'autres y voudraient voir ces mots de monseigneur ou de monsieur répétés à chaque personne dont je parle, à faute de remarquer que ces titres sont ici présupposés comme trop vulgaires, joint que ces compliments, étant omis en tous, ne peuvent donner jalousie à aucuns. Il s'en trouve qui ne prisent qu'un langage fleuri ; d'autres qui veulent que mes relations semblent à un squelette décharné, de sorte que la relation en soit toute nue. Ce qui m'a fait essayer de contenter les uns et les autres.
€ Se peut-il donc (mon lecteur) que vous ne me plaigniez pas en toutes ces rencontres, et que \ous n'excusiez point ma plume, si elle ne peut plaire à tout le monde, en quelque posture qu'elle se
mette, non plus que ce paysan et son fils, quoiqu'ils se missent premièrement seuls et puis ensemble, tantôt à pied et tantôt sur leur âne ? Et si la crainte de déplaire à leur siècle a empêché plusieurs bons auteurs de toucher à Phistoire de leur âge, quelle doit être la difficulté décrire celle de la semaine, voire du jour même où elle est publiée ! Joignez-y la brièveté du temps que Pimpatience de votre humeur me donne, et je suis bien trompé si les plus rudes censeurs ne trouvent digne de quelque excuse un ouvrage qui se doit faira, en quatre heures de jour, que la venue des courriers me laisse, toutes les semaines, pour assembler, ajuster et imprimer ces lignes.
« Mais non, je me trompe, estimant, par mes remontrances, tenir la bride à votre censure. Je ne le puis ; et si je le pouvais (mon lecteur), je ne le dois pas faire, cette liberté de reprendre n'étant pas le moindre plaisir de ce genre de lecture, et votre plaisir et divertissement, comme Ton dit, étant Tune des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée. Jouissez donc à votre aise de cette liberté française ; et que chacun dise hardiment quUl eût ôté ceci ou changé cela, qu'il aurait bien mieux fait : je le confesse.
« En une seule chose ne céderai-je à personne, en la recherche de la vérité, de laquelle, néan-
moins, je ne me fais pas garant, étant malaisé qu'entre cinq cents nouvelles écrites à la hâte, d'un climat à Pautre, il n'en échappe quelqu'une à nos correspondants qui mérite d'être corrigée par son père le Temps ; mais encore se trouverait-il peutêtre des personnes curieuses de savoir qu'en ce temps-là tel bruit était tenu pour véritable. Ceux qui se scandaliseront possible de deux ou trois faux bruits qu'on nous aura donnés pour vérités seront par là incités à débiter au public^ par ma plume (que je leur offre à cette fin), les nouvelles qu'ils croiront plus vraies, et, comme telles, plus dignes de lui être communiquées... »
Etait-il possible, au début d'une entreprise si nouvelle, si compliquée, avec des moyens si peu éprouvés et un avenir si incertain, de tracer en moins de lignes un prospectus plus complet des devoirs, des difficultés, des déceptions et des misères du métier de journaliste ?
Cette préface si caractéristique est précédée d'une dédicace au roi, nécessairement très humble, très louangeuse. La Ga:{ette y est présentée comme « le journal des rois et des puissances de la terre; tout y est par eux et pour eux, qui en font le capital; les autres personnages ne leur servent que d'accessoire ». Mais nous venons de voir, et nous
go THEOPHRASTE RENAUDOT.
verrons encore bientôt combien, au fond, Phonnête Renaudot était préoccupé de cet accessoire, de ce « vulgaire avec lequel il fallait parler ». Le but de la Ga:{ette est le même que celui des Bureaux d'adresse : Famélioration, la plus grande facilité des relations sociales, ici intérieures, là internationales. Le Bureau d'adresse faisait, comme nous Ta dit son créateur, Fofïice des enseignes des carrefours ; la Ga^ette^ celui de l'étoile polaire, la grande enseigne du firmament : ce drogramme de la Galette est tout entier .dans son titre, dans la première lettre de ce titre, dont on aura remarqué l'ingéniosité.
Je ne referai pas iciThistoire de la Galette. ^que Ton trouvera très développée dans mon Histoire et dans ma Bibliographie de la presse; je n'en toucherai que les points les plus propres à faire ressortir l'importance de cette création, et le mérite qu'y eut Renaudot.
C'est le 3o mai i63i que parut le premier numéro du premier de nos journaux. Renaudot lui donna le titre de Galette « pour être plus connu du vulgaire, avec lequel il fallait parler ». Ce nom, en effet, était depuis longtemps employé pour désigner les feuilles volantes consacrées au récit des événements remarquables, de tous les faits propres
à affriander le public, qui ont précédé Finvention de rimprimerie.
Quanta son origine, sur laquelle on a beaucoup épilogue, Topinion la plus plausible la fait venir de l'italien ^a:{^ettaj nom d'une petite monnaie qu^on aurait payée à Venise pour avoir ou pour lire les feuilles de nouvelles.
Voici quelles sont les nouvelles contenues dans la première Gazette, avec la date de leur départ :
DeGonstantinople,le 2 avril i63i ; — de Rome, le 26 avril, et sous cette rubrique se trouvent des nouvelles d'Espagne et de Portugal ; — de la Haute-Allemagne, le 3o ; — de Freistad en Silésie^ le i®'' mai ; — de Venise, le 2 ; — de Vienne, le 3 ; — de Stettin, de Lubec^ le 4; — de Francfortsur-l'Oder, de Prague, de Hambourg, de Leipsic, le 5 ; — de Mayence, le 6 ; — de la Basse-Saxe, le 9; ^deFrancfort-sur-le-Mein,le 14; —d^ Amsterdam, le 17 ; — et enfin d'Anvers, le 24 mai.
Ce n'était pas mal pour un début, et pour un temps où, comme on le voit, les communications n'étaient pas précisément rapides.
En citant le premier et le dernier article de ce premier numéro du premier de nos journaux, nous croyons satisfaire une légitime curiosité :
a De Constantinople, lez avril i63i (i). — Le roy de Perse, avec i5 mille chevaux et 5o mille hommes de pied, assiège Dille, à deux journées de la ville de Babylone, où le Grand-Seigneur a fait faire commandement à tous ses janissaires de se rendre sous peine de la vie, et continue, nonobstant ce divertissement-là (cette diversion), à faire toujours une âpre guerre aux preneurs de tabac, qu'il fait suffoquer par la fumée. »
« D'Anvers, le 24 de may. — Le tambour sonne par toute la Haute-Allemagne. On espère que les Hollandais ne feront cette année non plus que l'autre, à raison du bon ordre que nous avons mis partout, voire que nous les attaquerons les premiers. Nous avons trois camps : l'un aux environs de Vezel, de 14 mille hommes; l'autre aux environs de Lier et Melines, en Brabant, de 10 mille hommes; et le troisième entre Ostende et Gravelines, en Flandres, de 12 mille hommes. Nous ne manquerons aussi de bons chefs, ayant entre autres le marquis de Sainte-Croix et d'Ayton, le duc de Lerme, don Carie Colomne, les comtes Jean de Nassau et Henri de Bergue,qui aura ici le commandement général des affaires de la guerre, et celui de Vaquens, qui est déclaré vice-amiral, et auquel on a assigné trois cent cinquante mille écus par an pour le desfray de l'armée de mer. »
Une chose remarquable, c'est que ce premier numéro ne contient aucune nouvelle de France, non plus que les quatre suivants ; on ne commence
(1) Les rubriques sont en marge.
LE PUBLICISTE. gS
à en trouver que dans le sixième, et ces deux seulement :
« De Saint'Germain-eyi-Laye, le 2 juillet audit an. — La sécheresse de la saison a fort augmenté la vertu des eaux minérales, entre lesquelles celles de Forges sont ici généralement en usage. Il y a trente ans que M. Martin, grand médecin, leur donna la vogue; le bruit du vulgaire les approuva. Aujourd'hui M. Bonnard, premier médecin du roy, les a mises au plus haut point de la réputation que sa grande fidélité, capacité et expérience peut donner à ce qui le mérite vers Sa Majesté, qui en boit ici par précaution, et presque toute la cour, à son exemple. »
« De Paris, le 3 dudit mois de juillet i63i, — Depuis quinze jours sont ici décédés des fièvres continues, qui y sont fort fréquentes, MM. Berger et de Bragelone, conseillers au Parlement, et M. Charles, le plus fameux médecin de cette ville.
« On y continue cette belle impression de la grande Bible en 9 volumes et 8 langues, qui sera parfaite dans un an. Nous invitons toutes les nations à y prendre part, avec plus de raison que les Sybarites ne conviaient à leur festin un an auparavant. »
C'est également à la fin de ce sixième numéro qu'on voit pour la première fois l'indication du bureau et la date, en ces termes : Du Bureau d'àdresse^ au Grand-Coq^ rue de la Calandre, sortant au marché Neuf, près le Palais, à Paris^ le 4 juillet i63i. Avec privilège.
94 THEOPHRASTE ^lENAUDOT.
Voici les nouvelles intérieures de la septième Gazette :
« De Rouen, le 8 de juillet.— Le différend venu ces jours passés pour la danse d'une nopce a fait entretuer à trois lieues d'ici onze personnes, du nombre desquelles sont les seigneurs de Fontaine-Martel, Malleville et Boufard. »
« De Saint-Germain-en-Laye, ce lo dudit mois de juillet. — Le sieur de Verchères, fils du premier président de Dijon, a succédé à la charge de son père, naguère décédé. L'ambassadeur du roy de Suède est arrivé en cette cour, et un gentilhomme de la part de l'empereur. Le marquis de La Fuente del Toro, envoyé par le roy catholique pour se conjouir avec Sa Majesté du recouvrement de sa santé à Lyon, et qui arriva il y a un mois, est sur son partement pour l'Espagne, qui fait voir à la France par cette action que véritablement elle ne se haste pas trop, s'étant advisée de ce compliment lorsqu'on n'y pensait plus, comme Sa Majesté lui fit sentir de bonffe grâce, lui disant qu'il y avait dix mois qu'il se portait bien. Ainsi Tibère, visité trop tard' par les Thébains sur la mort de son neveu Germanicus, leur dit qu'il ne se pouvait consoler de la mort de leur grand capitaine Achille, jadis malheureusement tué devant Troye. De vray, grâces à Dieu, jamais Sa Majesté ne se porta mieux qu'elle fait à présent. Et la tristesse que la cour avait conçue pour la fièvre continue du maréchal de Schomberg est convertie en joye pour son heureuse convalescence. »
Nous bornons là ces citations, qui suffiront pour donner une idée du ton de ces premiers essais du journalisme, et de la manière de Renaudot.
LE PUBLICISTE. qS
La Galette répondait à un besoin trop réel pour que le succès en pût être un instant douteux; aussi fut-il rapide et grand. « On Tarrachait des mains des colporteurs encore toute moite de l'impression, et les courriers retardaient souvent leur départ pour remporter par tout le monde, où elle avait le bonheur d'être lue avidement. » Aussi Renaudot, qui pendant deux ans s^était cru obligé de répondre une fois par mois à ses détracteurs, ne tarda pas à se mettre au-dessus des petites jalousies; dès î633, il parle en homme qui est sûr de sa force :
« Les suffrages de la voix publique, dit-il, m'épargnent désormais la peine de répondre aux objections auxquelles Fintroduction que j'ai faite en France des gazettes donnait lieu, lorsqu'elle était encore nouvelle ; car maintenant la chose en est venue à ce point qu'au lieu de satisfaire à ceux à qui l'expérience n'en aura pu faire avouer Futilité, on ne les menacerait de rien moins que des petites maisons. Seulement ferai-je, en ce lieu, aux princes et aux Etats étrangers, la prière de ne perdre point inutilement le temps à vouloir fermer le passage à mes nouvelles, vu que cest une marchandise dont le commerce ne s'est jamais ]pu défendre^ et qui tient cela de la nature des torrentSf quHl se grossit ^ar la résistance* »
G^était là un langage digne d'un écrivain qui a la conscience de son œuvre, et que Ton croirait plus jeune de deux siècles.
La Galette paraissait une fois par semaine, en quatre pages petit in-4'* d'abord, puis, dès la deuxième année, en huit, — quelquefois même, mais rarement, en douze, — qui étaient divisées en deux cahiers, intitulés, Tun Ga:{ette^ l'autre Nouvelles ordinaires de divers endroits^ « cela pour la commodité de la lecture, qui est plus facile à diverses personnes étant en deux cahiers, et aussi à cause de la diversité des matières et des lieux d'où viennent les lettres y contenues, les Nouvelles comprenant ordinairement les pays qui nous sont septentrionaux et occidentaux, et la Ga:{ette ceux de l'orient et du midi ». Elle commençait par les nouvelles étrangères, qui en occupaient la plus grande partie, et finissait par celles de la Cour de France. Renaudot avait adopté cette marche, presque constamment suivie depuis, pour se conformer, dit-il, à l'ordre du temps et à la suite des dates, sauf à ceux qui voudraient suivre celui de la dignité à commencer leur lecture par la fin, à la mode des Hébreux.
Et ce n'était pas là toute la Galette ; ce n'en était, pour ainsi dire, que la partie officielle. Elle
avait de nombreuses annexes, qui n'en étaient pas la partie la moins importante.
Tous les mois, en effet, Renaudot publiait, sous le titre de Relation des nouvelles du monde reçues dans tout le moiSy un numéro supplémentaire qui complétait et résumait les nouvelles du mois. Cest dans ce numéro supplémentaire que, pendant les premières années, il répondait aux attaques de ses détracteurs. En tout autre temps il se tient complètement effacé derrière son œuvre.
En 1634, ce supplément régulier fut remplacé par des Extraordinaires, qui paraissaient suivant les circonstances — il en donnait jusqu'à trois et quatre par semaine, — et qui étaient généralement consacrés à la publication des documents officiels et au récit des événements marquants. La Galette, je Pai déjà dit, ne contenait guère que ce que nous appelons des faits divers, des nouvelles générales ; les Extraordinaires sont des récits détaillés, de véritables pages historiques, d*ùne importance réelle. Ils portent un numéro d'ordre qui indique leur rang dans le Recueil des Gazettes de Tannée.
Outre ces Extraordinaires, il y avait encore des suppléments qui n'avaient pas de titre général, mais un titre emprunté de leur contenu, et qui Th. Renaudot. 3**
prenaient également rang à leur ordre dans le Recueil des Gazettes.
On peut encore ranger parmi les annexes de la Gà:{ette trois volumes du Mercure français rédigés par Renaudot. Ce Mercure était une sorte d^annuaire historique , remontant pour les faits à Tannée i6o5, mais dont la publication ne commença qu'en 1 6 1 1 , ce qui a produit une confusion dans laquelle je suis tombé moi-même dans ma Bibliographie de la presse. Il en a été publié 25 volumes, de 161 1 à 1648. Renaudot en prit la rédaction* à partir du tome 22 et de Tannée i635, et non i638, comme Font avancé tous les bibliographes. Voici comment il s^explique lui-même de cette nouvelle entreprise, qu'il ajoutait à tant d'autres :
« Pour satisfaire la curiosité de ceux qui demanderont pourquoi, ne manquant point d'autres emplois, j'ai prêté l'oreille aux exhortations qu'on m'a faites de vouloir encore donner au public d'autres mémoires de notre histoire que ceux lesquels j'ai publiés jusqu'ici dans nîes Gazettes, Nouvelles et Relations, tant ordinaires qu'extraordinaires, je les prie de considérer en premier lieu que, la coutume, autorisée de l'humeur de notre nation, m' ayant prescrit si peu de champ en toutes mes relations qu'elles ne vont pour le plus qu'à
deux OU trois feuilles; et quant aux Nouvelles, que je vous donne sous ce titre ou sous celui de Gazettes, chacune de leurs narrations occupant encore bien moins d^espace, cette brièveté ne saurait suffire à la description particulière des choses mémorables dont Thistoire doit être composée... Cette considération, jointe au manque forcé de liaison des faits qui sont rapportés dans les Gazettes, l'a engagé à chercher un champ plus spacieux, pour être plus utile à ses lecteurs. D'ailleurs, destiné pour recevoir dans cet œil du monde les récits des actions et choses mémorables qui se passent par tout Funivers (office dont le temps fera reconnaître le mérite, et duquel je ferai juge la postérité^ si les préoccupations du siècle et rintérêt des particuliers de ce temps me les rendent moins équitables), il arrive souvent que les mémoires ne m'en sont rendus sinon après le temps que Pusage a prescrit à mes éphémérides, les privant de leur effet sitôt qu'elles ont passé huit ou quinze jours. »
Tout cela ne suffisait pas encore à l'activité de Renaudot. Du Bureau d'adresse sont sortis, en outre, de nombreux factums destinés à repousser les attaques des gazetiers et des pamphlétaires étrangers. C'est cette voie que prenait Renaudot toutes les fois que lui ou les inspirateurs de la Galette
jugeaient à propos de répondre, et que la réponse ne pouvait trouver place dans la Galette ellemême, dont le cadre se prêtait peu à la polémique. Renaudot, d^ailleurs, avait la riposte vive, et ne refusait jamais la lutte, sur aucun terrain ; ainsi le vit-on répondre par un poème latin à une attaque qui avait pris cette forme.
Disons enfin qu^en dehors de la Galette et de ses annexes, et en vertu de son privilège, très étendu, Renaudot publiait des relations, dans tous les formats, des événements qui lui semblaient de nature à intéresser le public, mais qui n^entraient point dans le cadre de son journal. De là d^interminables récriminations, faciles à comprendre, une longue lutte, marquée par de nombreux incidents judiciaires, fort intéressante pour Phistoire de la presse, mais sur lesquels nous ne saurions nous arrêter. Renaudot, du reste, n'était pas homme à s'en émouvoir. « Comme Penvie s'attache à la vertu, dit-il à ce propos, il n'y a eu pièce dans ce Bureau d'adresse, duquel le roi lui a donné l'intendance générale pour toute la France, qui n'ait eu ses attaques. Mais l'expérience a fait voir qu'il n'y avait pas eu dans ce règne aucune institution plus innocente. Ce qui n'a pas empêché que l'opposition de quatre cents imprimeurs — sans compter les colporteurs — ne l'ont obligé
à obtenir jusqu'à dix-sept lettres patentes et arrêts donnés à l'encontre d'iceux. »
Le débat fut clos par un « Privilège du roi, en forme de charte, donné à Paris au mois de février de Tan de grâce i635, scellé du grand sceau decire verte, sur lacs de cire rouge et verte, et contrescellé de cire verte «, où toutes ces lettres patentes et arrêtés précédents se trouvent rappelés.
M LOUIS, etc. L'expérience nous ayant fait voir les utilités qui reviennent de l'introduction faite en ce royaume de la Gazette et autres Nouvelles par notre cher et bien-amé Théophraste Renaudot, l'un de nos conseillers et médecins ordinaires, maître et intendant général des Bureaux d'adresse de notre royaume, et la curiosité naturelle de nos sujets nous faisant espérer que cette invention sera de jour en jour mieux reçue d'eux^ Nous avons cru devoir appuyer et autoriser le soin et industrie que ledit Renaudot et ses enfants ont pris et prennent journellement à la cultiver, et les encourager de plus en plus à continuer la dépense qiCils sont obligés défaire à cette fin : A ces causes, après avoir fait voir en notre Conseil l'arrêt donné en icelui le 1 8 novembre 1 63 1 , — et autres — portant défenses aux personnes y dénommées, et à tous autres, de troubler ledit Renaudot en l'fm-
pression et vente de sesdites Gazettes et autres dépendances de sondit Bureau d^adresse... Lesquels arrêts voulant être exécutés, et faire jouir ledit Renaudot, ses successeurs et ayant-cause, de Teffet d^iceux ; — De Pavis de notre dit Conseil, et de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale,
« Avons, en approuvant et confirmant nos dits . Arrêts, dit, déclaré et ordonné, disons, déclarons et ordonnons par ces présentes, signées de notre main, voulons et nous plaît que ledit Renaudot, et ses successeurs et ayant-cause, jouissent pleinement, paisiblement et perpétuellement, à Pexclusion de tous autres, du pouvoir, permission et Privilège de composer et faire composer^ imprimer et faire imprimer, en tel lieu et par telles personnes que bon leur semblera, les Gazettes, Relations et Nouvelles^ tant ordinaires qu^extraordinaires, lettres, copies ou extraits d^icelles, et autres papiers généralement quelconques contenant le récit des choses passées et avenues ou qui se passeront tant dedans que dehors le royaume ; prix-courant des marchandises, conférences et autres impressions desdits Bureaux; et généralement toutes les choses mentionnées èsdits arrêts ; le tout vendre et faire vendre, exposer et débiter. Avec défenses à tous imprimeurs , libraires et
autres personnes, de quelque condition qu'ils soient, de s'immiscer ni entreprendre aucune des choses ci-dessus, sans le pouvoir, consentement et aveu dudit Renaudot, ou des siens après lui, sans que ci-après ils puissent être troublés et privés de tout ou partie des émoluments procédant desdites impressions et choses ci-dessus, par quelque personne ou prétexte que ce soit; sur les peines portées par lesdits Arrêts, ci-attachés sous le contre-scel de notre chancellerie; nonobstant toutes déclarations, ordonnances, arrêts, règlements et défenses faites ou à faire pour ;:aison de la papeterie, imprimerie et librairie; mesme celles faites à toutes personnes de tenir presses et imprimerie en leur maison, que ne voulons nuire ni préjudicier, directement ou indirectement, audit Renaudot et aux siens, et ce tant quMl nous plaira les Gazettes, Nouvelles et autres impressions avoir lieu en cestuy notre Royaume et lieux de notre obéissance. »
On peut juger par ce court historique de ce que Renaudot avait fait de la Ga^ette^ et de l'honneur qui lui en revient. On Fappréciera mieux encore si Ton se reporte à Fépoque où il jeta ces larges bases du journalisme. « La Galette, a dit un bon juge, presque comtemporain , Vigneul-Marville , la
Galette, que la plupart des gens regardent comme une chose de rien, est, à mon gré, un des plus difficiles ouvrages qu'on ait entrepris de nos jours. Il fallait autant de génie et de capacité qu'en avait feu M. Renaudot pour y réussir au point qu'il a fait, dès qu'il a commencé à y mettre la main. Gela demande uneconnaissance fort étendue de notre langue et de tous ses termes, une grande facilité d'écrire et de narrer nettement, finement et en peu de mots. Il faut savoir parler de la guerre sur mer et sur terre, et ne rien ignorer de ce qui regarde la géographie, l'histoire du temps et celle des familles illustres, la politique, les intérêts des princes, le secret des cours, les mœurs et les coutumes de toutes les nations du monde. Enfin, sans entrer dans un plus grand détail, il faut tant de sortes de connaissances pour bien écrire une gazette, que je ne sais comment on a osé l'entreprise. »
Grâce à cette « capacité », à ce « génie » de son fondateur, la Ga:{ette eut dès ses premières années une valeur historique considérable. Non seulement elle est pleine d'excellents matériaux pour l'histoire du règne de Louis XIII et de la minorité de Louis XIV, et restera à ce point de vue un des monuments historiques les plus précieux, mais encore ses premières années abondent en faits
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curieux relatifs aux sciences, aux arts et à la littérature : il faut se souvenir, en effet, que' son établissement a précédé de plusieurs années celui des journaux littéraires et des mémoires d'académie.
Il faut dire aussi que Renaudot avait de puissants collaborateurs. On lit dans une préface mise par le Père Daniel en tête de l'histoire de Louis XIII parle Père Griffet:
« On s'est beaucoup servi des gazettes de France, qui ne commencèrent à paraître qu'en 1 63 1 . Celles qui ont été imprimées du temps de Louis XIII sont d'une grande autorité.
« Le cardinal de Richelieu prenoit un soin particulier de cet ouvrage, et il envoyoit souvent à Théophraste Renaudot, qui en étoit l'inventeur, des articles entiers, où l'on reconnoît aisément le style de la main de ce grand ministre. Il faisoit insérer dans ces gazettes les traités d'alliance, les capitulations, les relations des sièges, et des batailles, écrites par les généraux, et les dépêches des ambassadeurs, lorsqu'elles contenoient des faits que l'on vouloit faire savoir à toute l'Europe. Louis XIII ne dédaignoit pas lui-même d'employer une partie de son temps à composer des articles de la Galette. On en voit encore plusieurs dans le recueil des manuscrits de Béthune, que
Ton retrouve imprimés dans les gazettes; ils som écrits de sa main, avec un grand nombre de ratures et de corrections, qui ne permettent pas de douter qu'il n'en soit Fauteur. »
C'était là, sans doute, une fort honorable collaboration, mais qui ne laissait pas d'avoir des dangers. Quand Louis XIII fut mort, et qu'Anne d'Autriche eût été nommée régente, Renaudot, menacé dans son privilège, dut rendre compte du passé médisant de sa Galette, que ses envieux l'accusaient d'avoir ouverte aux ennemis de la reine. Mais, dit à ce propos Monteil, le père des journalistes français ne pouvait être un sot. Il se défendit fort adroitement dans une Requête adressée à la reine, et qui révéla tout le mystère de cette haute comédie. Nous y reviendrons bientôt.
Sa conduite durant la Fronde fournit une autre preuve de sa rare habileté, des ressources inépuisables de son esprit. Lorsque la cour sortit de Paris, le 6 janvier 1649, il eut l'ordre de la suivre à Saint-Germain : Mazarin lui avait donné la direction de l'imprimerie qu'il faisait emporter, et qui fut établie dans des appartements de l'Orangerie. Son intention était d'accepter la lutte avec la Fronde sur le terrain de la publicité, d'opposer
aux pamphlétaires ses écrivains, d'avoir, comme le Parlement et les généraux^ ses pièces de polémique, ses feuilles volantes, de faire imprimer les arrêtés du Conseil, les lettres et les déclarations du roi, pour les répandre. Renaudot était bien rhomme qu'il lui fallait. Fondateur et directeur de la Galette, depuis près de vingt ans il était rompu aux habitudes de la controverse, et il connaissait à fond toutes les petites finesses, tous les petits mystères du métier qu^il avait exercé le premier.
Si Renaudot convenait bien à la fonction, la fonction aussi convenait fort à Renaudot. Elle devait^ en effet, lui servir à s'affermir dans la faveur de la reine, du cardinal, de la cour, et à conserver, malgré l'instabilité des choses à cette époque, le privilège de la Galette. Dans tous les cas, il n^ avait pas à hésiter.
Mais quitter Paris, c'était laisser le champ libre à la concurrence. Renaudot trancha la difficulté en habile homme qu'il était. Il avait des fils, attachés avec lui à la rédaction de la Galette ; il les laissa à Paris, avec le plan d'un nouveau journal, et, pendant qu'il écrivait la Galette à Saint- Germain pour la cour, ses enfants écrivirent à Paris le Courrier francois pour le Parlement. Qui sait même si Mazarin ne fut pas pour quelque chose dans ces calculs? Il était assez fin pou'*
cela. On pouvait présumer que le Parlement, qui gouvernait à Paris, voudrait avoir, comme la cour, sa gazette à lui : n^était-il pas d^une habile politique, de la part du cardinal, de la lui faire faire par des hommes à sa dévotion ?
Quoi qu'il en soit, la combinaison réussit au delà des espérances de Renaudot. La Galette avait créé dans les habitudes des Parisiens un besoin de curiosité que les événements ne pouvaient que rendre de plus en plus vif. Aussi le succès du Courrier^ qui se vendait un sou, fut-il très grand; et, comme cela ne pouvait manquer d'arriver, il eut de nombreux imitateurs. Mais, en général, de toutes les formes que prit alors le pamphlet, c'est le journal qui fut traité avec le moins de talent.
Aussi, quand,après la guerre, la Galette, revenue à Paris^ réclama sa place et voulut rentrer dans ses droits, elle ne trouva devant elle que des cadavres ou des fantômes. Seul, le Courrier français ^ pour sauver les apparences et dérouter les soupçons qu'avaient pu faire naître les liens qui unissaient les rédacteurs des deux feuilles, fit un semblant de résistance, dont Renaudot eut facilement raison. La Galette fut rétablie par arrêt de justice dans son privilège ; les fils de Renaudot y reprirent leur collaboration, et Mazarin eut si peu de
ressentiment de l'opposition qu'ils lui avaient faite dans le Courrier, qu'à son retour de Saint- Germain, il donna à l'un et à l'autre des marques signalées de sa faveur.
Cette comédie si habilement jouée par Renaudot inspira une pièce très curieuse, le Commerce des nouvelles restably, ou le Courrier arresté par la Galette ^ que j'ai reproduite in extenso dans mon Histoij^e de la presse (t. i", p. 264), et dont je me bornerai ici à reproduire ce qui concerne plus particulièrement cet épisode :
La babillarde Renommée, qui court la prétentaine par toute la terre, qui fourre son nez dans toutes les affaires du monde, et qui nous corne incessamment aux aureilles ce qu'elle sçait et ce qu'elle ne sçait pas, ayant de tout temps esleu son principal domicile dans la France, pour y avoir tousjours trouvé plus de logement qu'en quelque part qu'elle peusse aller, dans les chambres ruides des cerveaux curieux, qui ne se garnissent que de nouvelles et de contes à dormir debout ; voyant toutes fois qu'à raison des remuëmenages arrivez dans l'Europe depuis les guerres, elle estoit obligée d'estre partout pour donner ordre au commerce de cette marchandise, après avoir bien resvé, ne trouva point de meilleur expédient que d'establir des Lieutenans Généraux pour maintenir sa puissance dans tous les cantons connus et à connoistre, trancher en soa absence de son authorité, tailler et rogner de son domaine, et faire des choux, des raves et des pastez de ce qui se dit, et de ce qui se fait, dans ce monde et dans l'autre.
Th. Renaudot. 4
IIO THEOPHRASTE RENAUDOT.
D'abord elle constitua dans cette fameuse dignité haute et puissante Princesse Madame VHistoire, qui s'acquitta long-temps de cette charge sans que l'on peust former aucun reproche contre son ministère. Mais les esprits estant devenus plus raffinez et curieux, on ne fust plus si religieux à l'observation de ses ordres ; l'on s'immagina que c'estoit mal parler que de dire la vérité, et qu'il falloit mentir pour escrire à la mode; dès-lors Madame l'Histoire n'eust plus de vogue, chacun luy donna quelque lardon, l'on se torcha le cul de ses escrits, et l'on la descria comme la |fausse monnoye. Une conjuration se forma contre son authorité dont un Prince malaisé nommé Roman s'institua le chef; c'estoit le plus grand ennemy de la vérité, il mentoit comme un arracheur de dents, et pour habler et controuver des contes, il n'en craignoit teste d'homme vivant. Cet adroit courtisan fit si bien par ses galanteries et complaisances estudiées qu'il attira bien du monde à son party; cependant l'on se détrompe tous les jours de ces fadaises, et, comme on dit, Maistre Gonin est mort, le monde n'est plus grue.
Madame VHistoire, ayant reconnu les causes de sa décadence et les moyens dont ce fourbe s'estoit servy pour luy donner du croc enjambe, employa les mesmes artifices à luy rendre la pareille. Elle changea de nom et de qualités pour cacher les rides de sa vieillesse et paroistre plus jeune et plus agréable, et tantost sous le nom de Légende^ tantost sous la qualité de Code, de Mémoires de Commentaires Hystoriques, de Chroniques, de Décades et d'^nnalles, elle a tasché de se maintenir et de tirer des puissances des pensions et de bonnes nipes. Mais elle alla de pis en pis; ses moyens diminuant aussi bien que le Règne des Roys, il fallut amplifier la matière, ampouler le
stile, faire de rien grande chose, et ramasser des fadaises et des contes jaunes pour en faire un volume tous les ans ; cela passoit sous le tiltre d''Annalles, mais c'estoit plustost des rogatons pour demander des estreines, et si l'on eust examiné la dose des drogues de cette composition, on n'y auroit pas trouvé un dragme de vérité parmi deux livres de mensonges.
Le Mercure François fut de cette fabrique; quoyque son tiltre fût différent et qu'il fut habillé d'une autre façon, il en a conté des plus mures, et bien fait accroire aux gens de là l'eau ; à son conte tout a bien esté jusques icy, les Ministres d'Estat ont fait merveilles, le peuple est plus heureux que jamais, nous sommes chanseux en fait de guerre, les victoires nous assassinent, l'Estat s'augmente de jour en jour par nos conquestes; ceux qui gouvernent les Finances sont gens de bien et de conscience qui ne veulent que le bien de la France; bref il n'y a point de Royaume qui jouysse d'un repos plus asseuré : je m'en rapporte à ce qui en est, mais j'ay bien peur que ce Mercure ne fasse comme le céleste , qui trafique de nouvelles, et d'autres choses que je ne diray point.
Ce n'estoit pas encore assez d'avoir restably ses rentes annuelles, principalement depuis que la guerre a taillé tant de besogne à cette greflBère corrompue ; il s'est trouvé des cerveaux trop avides de nouvautez qui ne peuvent s'en passer non plus que de chemises, et dont la curiosité fait son pain quotidien de relations et d'incidens. Pour faire des emplastres aux blessures de ces esprits, la bonne Dame choisit une esperlucatte qui luy servoit de Damoiselle suivante, affectée au possible, extrêmement dissimulée et malicieuse comme un vieux singe ; on l'appeloit du nom de Galette. Son inclination l'avoitdetout temps portée à cet exercice,
et bien auparavant qu'elle fût installée d'ans cette dignité elle ne faisoit autre chose que de courir le guildou, aller de çà de là trotter chez les voisins^ visiter ses voisines, fureter jusques aux ruelles du lict et dans les lieux secrets, parler de messirs chacun, drapper tantost cettuy-cy, tantost cettuy-là, et mettre indifféremment sur le tapis et les uns et les autres; enfin elle n'alloit jamais sans sa langue, et quand elle n'avoit rien à dire, son esprit malicieux forgeoit sur le champ des nouvelles, bonnes ou mauvaises, telles qu'elles lui venoient à la bouche. Mademoiselle Flatterie estoit en bonne intelligence avec cette fine mouche, c'estoit deux testes dans un bonnet; Tune n'alloit jamais sans l'autre, et lorsque Galette estoit empeschée à faire quelque relation, celle-cy ne manquoit point d'estre. au près d'elle, et de luy souffler aux aureilles les termes dont elle devoit se servir.
La voilà donc establie par intrigues et par faveur dans ce venera-ble employ; Dame Histoire, qui commence à radoter, se repose entièrement sur sa vigilance, et luy remet sa charge et son authorité pour en disposer à sa fantaisie, et faire ses fonctions accoustumées. Elle en use avec tant de liberté qu'elle change d'abord l'ordre estably par sa maistresse, et se résout de donner aux curieux du fruict nouveau toutes les semaines. Elle feint d'avoir des correspondances par toute la terre, et d'estre des plus connues; elle sçait ce qu'on fait à Naples, en Suède et en Bavière tout en mesme temps, trotte comme un postillon de ville en ville et de province en province, et, lorsque toutes ces matières illustres manquent à son sujet, elle revient à son village et treuve dans Paris assez de fatras et d'incidents pour en emplir ses cahiers jusques au goulet: dira qu'une telle Dame est accouchée d'une fille, qu'elle
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a esté baptisée dans telle Eglise, que tels et telles Tont tenue sur les fonds; qu'un tel a pourveu son fis de la charge de Conseiller, que tel autre a résiné son Abbaye à un tel, qu'il a soustenu une Thèse en Sorbonne, que Ton a tiré devant le Roy un feu d'Artifice, et en expliquera les particularitez; qu'un tel Seigneur n'est plus malade, et qu'il se porte bien de sa goûte; que l'on a treuvé quelque machine nouvelle pour faire des caresses à peu de frais; que la rivière est fort grosse, et que le pain est à bon marché. Ne sorit-ce pas là de belles nouvelles à mettre dans l'Histoire? Ne sommes-nous pas bien gras et satisfaits d'achepter des contes que nous sçavons devant que l'on ait songé à les imprimer ? et n'est-ce pas nous charlataner adrettement que d'attirer l'argent de nos pochettes par les papiers, qui, pour estre trop minces et de mauvaise fabrique, n'estant pas propres pour les beuriers, ne sçauroient servir que de mouchoirs pour le derrière?
Cette fine matoise s'est toutes fois si bien intriguée dans cet estât, sous ombre qu'elle s'accompagne quelques fois de la Donzelle Vérité, qu'on luy donne une générale approbation. Depuis les petits jusqu'aux grands on ne parle d'affaires que par Galette, les aisez en font des recueils et les acheptent, d'autres se contentent de les lire en payant certain droit pour cette lecture, et bref; dans la plus sérieuse compagnie, on dira : Que dit-on de nouveau ? Qu'apprenez-vous de bon ? Comment vont les affaires ? Avezvous vu la Ga:(ette d'aujourd'huy ? Parle-t'elle de cy ou de cela? Dit-elle que le Roy revient bien tost? Touche-t'elle quelque chose d'Angleterre ? Et mesmes si l'on met en avant quelque nouvelle, il ne taut pour la rejetter que dire : Cela n'est point dans la Galette, et par conséquent cela est faux, et s'il estoit vray la Galette n'auroit pas manqué d'en parler.
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Mais il est aisé de juger de la cause de cette haute faveur; il ne faut point de lunette pour descouvrir le secret de cette intrigue; un aveugle y mordroit s'il y vouloit mettre son nés ; et dés que l'on voit Flatterie avec Gai^ette, on ne doute plus qu'elle doit estre bien en cour, et que les cadets de la faveur la doivent adorer comme celle qui peut faire leur fortune. Aussi voit on continuellement chez elle des troupes de ces jeunes gens, qui viennent mandier sa plume, et la prier d'enluminer leurs belles actions avec un peu d'ancre. Et Galette, qui fait son meilleur revenu de ce commerce, s'en sert avec un secret si merveilleux, qu'il n'y a point de carmin n'y d'outremer qui puissent mieux faire esclatter une peinture. S'il s'est passé quelque occasion, elle en fait une sanglante defFaite; si dans une attaque quelque pagnotte, en voulant reculer, a receu de celuy qui le commande quelque coup de cane sur la teste, pourvu qu'il contente Mademoiselle Galette ce sera l'estramasson d'un sabre des ennemis qui luy aura fait cette blessure. Tel à qui la lancette d'un chirurgien aura percé quelque faveur de Venus se dira blessé d'un coup de picque ou d'estocade, et quelqu'autre qui pendant cette affaire estoit à Paris , dans un lieu où véritablement il faisoit un peu chaud, sera mis au rang des premiers attaquants et de ceux qui ont le mieux payé de leurs personnes. Enfin tout va selon le caprice de cette rusée. La plus haute vertu se treuve estouffée sous le silence, à faute de la bonneter, et la plus grande lascheté passera pour généreuse, pourveu qu'elle passe par la Galette.
Voilà ce qui la fait maintenir en authorité, ce qui luy donne la vogue. Le secret qu'elle a trouvé de vendre l'honneur et la réputation fait qu'elle est recherchée des uns et redoutée des autres. Elle est dangereuse en diable, il fait
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fort mauvais l'attaquer; sa plume et sa langue font des blessures que le temps augmente, au lieu de guérir, et quand elle fait estime de quelqu'un, elle oblige la postérité d'en faire le mesme jugement.
Il y avoit déjà longtemps que les nouvelles passoîent par ses mains, et les privilèges autantiques dont elle estoit munie sembloient l'assurer tout à fait en cette pocession, lorsque, le trouble survenant en cet estât et les cartes estant brouillées, il fallut nécessairement qu'elle fit flux, aussi bien que beaucoup d'autres. Comme elle avoit toujours torché le cul à la faveur, et qu'elle avoit suivi les plus lasches ordres qu'on luy avoit prescrit, voyant cette mesme faveur eschouée, elle se vit au bout de son rollet, et, ne sçachant plus du quel bois faire flesche, fut trop heureuse de se taire et de se retirer. Le peuple, eschauffé pour son propre interest, n'auroit pas reçu de trop bonne part des nouvelles de sa façon, non plus qu'elle eust peu se résoudre à dire les veritez de quelques personnes dont elle estoit esclave et mercenaire. Quoy que ses relations parlassent des gens de cour, ce n'estoit que parmy le peuple qu'elle en faisoit le débit. Mais son règne n'estoit plus de ce monde; la chance estoit retournée, il falloit changer de maxime et se tenir au rang des péchez oubliez, de peur que sa teste ne fît mal à ses pieds, et que, les affaires venant à changer de face, elle ne se vît convaincue d'avoir laschement abandonné pendant leur disgrâce ceux desquels elle disoit tant de bien durant qu'elle tiroit sa protection de leur faveur.
Ga:^ette donc se résolut assez sagement de se retirer, et son silence fut la marque de son interdiction. La tristesse l'accable, la pauvreté l'accueille, la faveur l'abandonne, et le malheur du temps l'enveloppe indiferamment dans la
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misère publique. Cent fois, durant ces tintamares, la démangeaison luy prend d'escrire les beaux faits des généraux du peuple; mais en même temps la crainte du retour, qui vaudroitpis que mâtine, luy fait redouter l'autre party. D'ailleurs, tous les chemins estant bouchez, et les avenues de cette grande ville entièrement bloquées, ses agends et correspondances ne sçauroient apporter aucunes nouvelles des pays esloignez; toutes les lettres qu'on luy escrit sont interceptées, et leurs porteurs ajustez tout de rosty; ses despesches sont despeschées, et de ses Mémoires autant en emporte le vent ; elle n'ose plus mettre : De Rome un tel jour; de Munster tel autre jour; de Kracow, de Dantzite, de Londres, de Lisbonne, de Bayonne, de Naples, de Piombine, de Venise, de Gennes, de Cazal, etc., mais seulement de Paris, puis c'est tout. Elle ne peut parler de gênerai Konixmarc, Roze, Lamboy, Fairfax, etc. , et ceux de Paris sont les seuls dont elle peut dire quelque chose : autrement il seroit trop facile de la convaincre de fausseté, et se seroit faire douter de tout le reste en controuvant de si manifestes menteries. Bref elle se voit contrainte de souffrir le plus grand supplice qu'une famé puisse supporter, qui est la peine du silence; son encre se sèche dans son cornet, et ses plumes ne servent qu'à des volants pour divertir cette profonde mélancholie.
Ce fut là l'interrègne de Madame l'Histoire. On n'entendit durant quelque temps ny vent ny voye, on ne sçavoit ce qu'elle estoit devenue, les curieux la cherchoient partout, et la disette du pain ne leur estoit pas tant insupportable que le manque de Galette; ils ne sçavoient de quoy contenter les chancres affamez de leurs cerveaux; quand ils se rencontroient l'un l'autre, c'estoit à demander : Que dit-on de nouveau 'i je ne sçay rien, je n'apprends rien ;
cela estestrange qu'on ne sçait aucune nouvelle, il semble que tout soit mort depuis que la Galette ne va plus; l'on vit comme des bestes, sans sçavoir rien de ce qui se passe. Ainsi sans quelques rogatons dont les colporteurs en vuidant leurs pochettes remplissoient ces chambres vuides de cervelle, ils prenoient le grand chemin des petites maisons. D'autres, pour suppléer à ce defFaut, forgeoient eux-mêmes des nouvelles pleines d'immaginations bouruës et de coq à l'asne, en faisant accroire aux simples et donnant à rire aux sérieux; bien souvent en parlant d'un homme que Ton tenoit pour mort, il passoit à cheval devant eux monté comme un sainct George et crevant de santé : d'autres fois ils publioient que nos gens avoient gagné quelque poste, et deffait le party contraire, lors qu'ils en revenoient après en avoir esté chassés eux mesmes et battus dos et ventres en enfans de bonne maison.
Ce desordre obligea dame Histoire à se servir d'une personne interposée qui ne fût ny suspecte ny taxée de Flatterie, et choisit pour cet effet certain Courrier inconnu, qui se nomma François , mais il ne se devoit nommer que Parisien, d'autant que ses courses ne s'estendoientpoint hors des portes de cette ville. Elle instruisit cet homme de toutes les manigances qu'il falloit pratiquer, comme il falloit adoucir et couler les mauvaises nouvelles, exagérer les avantageuses, asseurer les douteuses délicatement, si bien que l'on ne s'en peut dédire sans contradiction, et faire en sorte de se faire bien venir des puissances, agréer du peuple, et n'attirer sur soy la haine ny la malédiction de personne. Après ces instructions il prit la place de Galette, et sceut si bien enchérir par dessus son stile, que dès sa première arrivée, qui fut de son logis chez l'imprimeur, on cria : Vivat, adieu Galette et courre le Courrier!
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Je m'imaginois au commencement que c'estoit un piqueur de chevaux qui fût toujours en selle et le fouet à la main, qu'il eust les fesses endurcies comme un postillon, qu'il courût incessamment la poste, la botte tirée jusques au pommeau de la selle, et qui fît des cinquante lieues par jour sans s'arrester jamais deux heures en une place; mais la première rencontre que j'en fis chez l'imprimeur me détrompa de cette créance, et me le fit connoistre pour un piqueur d'escabelle, qui ne levoit que rarement le cul de dessus, si ce n'est qu'il eust affaire au Palais ou à l'Hostel de ville.
N'estoit-ce pas un homme fort propre à cette profession? N'estoit-il pas bien nommé Courrier français? et donnant dans Paris des nouvelles seulement de Paris, avoit-il pas bonne raison d'ajouster à son titre ces mots, apportant toutes sortes de nouvelles, puisque celles dont il nous faisoit part estoient le plus souvent si vieilles et rebattues, que, dis-je, les enfans en alloient à la moutarde?
Il est bien vray qu'il n'estoit pas ignorant; ses préambules estoient tousjours farcis de latin et sa relation avoit bien du stile d'un sermon de village; il sçavoit les lieux communs, dont il enrichissoit son discours assés à propos, et, lorsque les nouvelles n'estoient pas assez abondantes, il trouvoit le moyen, comme estant de pratique, de tirer et d'allonger la matière pour achever le cayer et remplir la mesure. Lorsque nos généraux n'avoient rien exécuté de nouveau, Giceron avoit dit de belles choses; de VHistoire française n'ayant rien à dire, on avoit recours à la Romaine, dont on rapportoit des exemples qui n'avoient aucune application.
Il avoit toutesfois bien choisy son temps, et, comme personne ne le contredisoit, il pouvoit faire ses orges, et
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faire accabler son imprimeur de sols bossus. Le pain ne se vendoit pas mieux que ses papiers; on y couroit comme au feu, l'on s'assommoit pour en avoir, et les colporteurs donnoient des arres dès la veille affin qu'ils en eussent des premiers. On n'entendoit, les vendredis, crier autre chose que le Courrier françois, et cela rompoit le col à toutes les autres productions d'esprit, parmy lesquelles il se pouvoit treuver quelque bonne pièce.
Mais enfin, après douze de ses arrivées, qui n'estoient, comme j'ay dit, que de son logis à l'imprimerie, et dans toutes lesquelles il n'a jamais usé qu'une paire de souliers, la Paix, nous remettant dans le bonheur, fit la fin de son négoce et de sa bonne fortune; son travail cessa quand tous les autres recommencèrent, et il commença de se plaindre quand tout le monde ne songea plus qu'à se resjouir. Ainsi va le monde, chacun à son tour, il n'est pas tousjours temps de rire, et l'on ne peut pas estre et avoir esté.
Toutes les choses estant rétablies par cet accord, chacun voulut rentrer dans ses droits ; et surtout Mademoiselle Ga:{ette, sortant de son trou de boulin, où elle s'estoit tenue recluse et le bec clos à crocquer le marmot durant tout le temps de la guerre, pria sa maistresse de luy rendre ce qu'elle ne luy avoit osté qu'à cette condition. La bonne dame ne luy peut pas refuser une requeste si juste, mais, pour contenter son Courrier, qui ne vouloit point démordre, elle luy conseille de luy laisser encore faire une de ses corvées. Il fallut passer par là, malgré son impatient désir d'en desgoiser après un si long et si pénible silence; mais comme le drosle vouloit encore continuer ses courses, elle le fit arrester et prendre au collet dans le temps qu'il alloit chez l'imprimeur, et le fit conduire au palais de sa maistresse, comme rebelle à ses ordonnances et ses privi-
léges. Il deffendit sa cause le mieux qu'il luy fut possible, alléguant pour ses raisons qu'une famé n'estoit pas capable de cet employ, et que c'estoit une indignité de laisser un si sage gouvernement en gynocratie. Je vous laisse à penser si, parlant en présence d'une famé qui estoit le juge de ce différent, ses deffenses pouvoient estre bien receuës; il fut donc condamné haut et court à faire vidi aquam, tenu de prendre Mademoiselle Ga:{ette par la main, et la remestre en sa place qu'il vouloit usurper avec ?injustice.
Cela se fit en pompe et cérémonie; la Donzelle parut avec plus d'esclat que jamais, et eut un si riche équipage qu'il est besoin d'en dire les particularitez.
Premièrement sa taille estoit fort avantageuse, affin de pouvoir descouvrir partout, et d'avoir toujours le nez au vent; elle estoit laide comme un eu, mais sa compagne Flatterie luy avoit mis un masque qui la faisoit paroistre belle comme le jour; sa coiffure à la mode enrichie de galons de toutes sortes de couleurs, mais je trouvay fort estrange qu'elle faisoit comme vanité de monstrer de grandes vilaines aureilles, dans les trous desquelles elle avoit fiché les bouts de quantité de petits entonnoirs d'argent, dont chacun portoit gravé le nom de quelque province. Elle avoit à la droite une plume fort bien taillée, à la mode des procureurs, et l'escritoire pendue à la ceinture de sa robbe en façon de monstre ou de drageoir. Son collet estoit de point de Gennes, sa chemise de toille de Hollande, ses manchettes de Flandre, et sa robbe à l'Italienne, de taffetas changeant, parsemée de langues etd'aureilles en broderie. Elle avoit autour d'elle autant de miroirs qu'une revendeuse, dans lesquels, de quelque costé qu'elle se tournast, on pouvoit remarquer tout ce qui se passoit aux
environs, mais les objets y paroissoient plus beaux qu'ils n'estoient, et les glaces n'en estoient guère fidelles. Elle avoit des aisles à ses patins; ses pieds n'estoient jamais en repos, et sembloient faire beaucoup de chemin, quoy qu'ils ne bougeassent de leur place. Des pacquets de papiers sortoientdeSes pochettes; l'on luydardoit incessammentdes lettres et des despesches, et les pacquets vosloient autour d'elle comime les mouchoirs sur le théâtre d'un charlatan.
Le siège où elle se devoit asseoir estoit pliant, fait de bois de tremble, dont la boule de la Fortune faisoit le marchepied, et toute cette machine estoit sur un pivot, au haut duquel estoit une girouette, qui, tournant à toutes sortes de vents, tournoit quant et quant le siège et la personne qui y estoit assise. Dès qu'elle y eut esté conduite par l'infortuné Courrier, elle luy fit une révérence et luy dit serviteur très-humble.
Après s'être fait rendre les marques et les ornements de sa dignité, aussitôt je vis entrer des Espagnols, Allemands, Flamands, Suisses, Portuguais, Italiens, Catalans, Napolitains, HoUandois, Anglois, Escossois, Hibernois, Danois, Suédois, Hongrois, Polonois, Vénitiens et toutes sortes de nations, qui la vinrent congratuler de son restablissement, et luy conter tant de belles choses que, ne pouvant souffrir davantage tous ces caquets, je sortis delà chambre tout estourdy, avec un desgoust estrange de tous ces fagotteurs de nouvelles, et souhaittant de trouver une personne qui fût assez homme de bien pour escrire franchement, sans déguisement, Flatterie, ny dissimulation, n'ayant que la Vérité pour guide, qui doit estre l'ame de VHistoire.
Cette affluence dMtrangers venant complimenter la Gazette rappelle une très curieuse estampe de
Pépoque, qui a été conservée à la Bibliothèque nationale. On y voit la Gazette assise sur une espèce de tribunal; sa robe est parsemée de langues et d'oreilles. Le Mensonge, démasqué, lui lance des regards pleins de haine; la Vérité, au contraire, semble heureuse d'être assise auprès d'elle. Au pied du tribunal, à droite de la Gazette, qui le désigne du doigt, Renaudot remplit les fonctions de greffier. Les cadsts de la faveur se pressent autour de lui et lui offrent de l'argent ; mais il détourne la tête pour ne les point entendre. A gauche, sept personnages, les diverses nations^ dont un à cheval, et parmi lesquels on distingue un Castillan à la longue rapière, aux moustaches retroussées, et un Indien coiffé de plumes, apportent des nouvelles et remettent des lettres à la Gazette, en chantant son éloge. Au fond est le crieur du journal, avec un panier d'exemplaires. Chacun des personnages est supposé réciter un quatrain gravé en marge de l'estampe, et que nous croyons pouvoir nous dispenser de reproduire.
Des nombreux pamphlets dont la Fronde cribla Renaudot, nous en citerons deux encore, moins limés que le précédent, mais plus personnels, et plus propres à donner une idée du ton de la polémique à cette époque d'effervescence.