‹ Théophraste Renaudot et ses "innocentes inventions"Chapitre 23 sur 26 · SUR LE MÊME SUJET · texte numérisé non relu

SUR LE MÊME SUJET

Un pied de ne:{ servirait davantage A ce fripier^ docteur du bas étage, Pour fleurer tout, du matin jus qu'' au soir; Et toutefois on dirait, à le voir, Que c^est un dieu de la chinoise plage {2). Mais qu'ai-je dit? c'' est plutôt un fromage Oii sans respect la mite a fait ravage. Pour le sentir il ne faut point avoir Un pied de ne^.

Le fin camus, touché de ce langage, Met aussitôt un remède en usage, Oii d'Esculape il ressent le pouvoir :

Car, s'y frottant, il s^est vu recevoir En plein Sénat, tout le long du visage, Un pied de ne^.

Ces aimables plaisantins sont pourtant forcés de convenir que, si Renaudot n'était pas parfaitement beau, au moins il était assez agréable, et

(1) Martin,advocat, intervenant pour ceuxde Montpellier, les appela animaux charitables.

(2) Les dieux de la Chine ont le nez écaché.

l'homme. 20'

qu'il pouvait gagner par les charmes de son discours ce qu'il pouvait perdre par les difformités de son visage.

Sans parler en effet de l'amabilité de son caractère et de son extrême obligeance^ qui lui firent de nombreux amis, on s'accorde à dire qu'il n'était pas moins recherché pour son esprit que pour sa science, et lui-même nous l'a déjà donné à entendre, en rabrouant les petits avortons d'esprits qui lui faisaient un reproche de ces passe-temps, et aussi de la diversité de ses emplois, qui lui laissait cependant assez de temps' « pour s'égayer et ne s'estranger point les plus délicates oreilles par ses poèmes «.

Renaudot, en effet, se piquait de poésie. La première production imprimée de lui, dans ce genre, que j'aie rencontrée, en dehors de celles contenues, comme je l'ai dit [suprà, p. 22), dans le Tumuliis Sammat^thani, est une pièce de vers de 1627, <^onservée à la Bibliothèque nationale. Ce sont des Stances pour la santé du Roy; en voici la première, une des moins mauvaises :

// est vray que ce siècle pervers N''a rien qui ne soit à Venvers :

Un roy miracle de notre âge Pour les maux qu'il n'a -pas commis Ha la fièvre que son courage Donnait à tous ses ennemis.

La pièce est dédiée à Monseigneur le Cardinal de Richelieu, et très probablement, en récrivant, Renaudot pensait plus au puissant ministre qu'au monarque malade :

• Digne prélat qui sais calmer Les orages de notre mer, Tire-nous des maux oii nous sommes, Jmpètre du ciel notre bien :

Il faime encor plus que les hommes, Et ne te refuse de rien.

Par tes prières sa bonté Au Roy donnera la santé, Et cette fièvre, pour bon signe.

Poussera dehors son venin :

Comment serait-elle maligne, En un naturel si bénin?

Le 4 mars 1649, le roi étant allé visiter son imprimerie, établie dans l'un des appartements de son Orangerie à Saint-Germain-en-Laye , et S. M. ayant voulu faire imprimer quelque chose, celui à qui Leurs Majestés ont donné la direction de cette imprimerie (Renaudot) dicta sur-lechamp quelques vers sur la première conférence de Ruel.

' Voici les derniers, les seuls que l'auteur publie, les premiers ayant été enlevés par les courtisans :

l'homme. 209

J'accepte cet augure en faveur de V histoire Qu'à l'instant que Paris se met à la raison, Mon prince, visitant sa royale maison, Va fournir de sujet aux outils de sa gloire. Embrasse:(-vous, Français! Espagyiols, à genoux. Pour recevoir la loi, car la paix est clie^ nous!

(Le Siège mis devant le Ponteau de mer (sic)... St-Germain, 1649.)

Le roi, cela va sans dire, récompensa magnifiquement les ouvriers.

On attribua à Renaudot toutes les pièces sorties de FimprimeriedeSaint-Germain ; mais Phistorien des Mazarinades n'en sait quehuit dont la paternité lui appartienne certainement. Dans la collection des lettres de Letellier-Louvois (msde la Bibliothèque nationale, vol. 33) se trouve une adresse au peuple pour l'engager à ne pas se montrer hostile à la cour. A ce projet est joint un ordre du roi portant que Renaudot publiera cette pièce sans nom d'imprimeur, et la répandra sans nommer l'auteur.

Nous savons déjà que Renaudot versifiait aussi bien en latin qu'en français, et qu'il allait même, dans la langue de Virgile, jusqu'au poème. Les nombreuses citations dont ses écrits sont émaillés prouvent, d'ailleurs, qu'il connaissait ses auteurs, les sacrés comme les profanes.

Sur la vie privée de Renaudot, sur son ménage, je n'ai pu qu'à grand'peine recueillir les quelques renseignements qui suivent, et que j'ai élucidés de mon mieux. La méthode que j'ai employée n'est pas la plus courte, je le confesse, mais elle m'a semblé la plus sûre.

J'ai dit [siiprà^ p. i6) que, malgré l'accueil favorable qu'il avait reçu à Paris, lorsqu'il y avait été mandé par le gouvernement, il était retourné dans sa ville natale, — « où peut-être, ajoutaisje, il était ramené par des attaches qu'il y aurait laissées. »

Je ne m'étais point trompé dans mes suppositions, et ces attaches que je soupçonnais étaient même plus fortes que je ne les pouvais croire : il y avait laissé une femme et deux enfants.

Il fallait, pour cela, qu'il se fût marié bien jeune. En effet, reçu docteur en 1606, à dix-neuf ans, il avait, avant de venir exercer son art dans sa ville natale, il nous Ta dit, « employé quelques années en voyages, tant en France qu'à l'étranger». Quelques années, ce ne peut être moins de deux ans. Il serait donc rentré à Loudun au plus tôt en 1608, à vingt et un ans. Or il est certain qu'en 16 10 il était déjà père de famille.

Sa femme, au dire de Jal, se nommait Jeanne Baudot ; elle était de la religion réformée, comme

il en était lui-même, bien évidemment^ ainsi que ses parents, à l'époque où il se maria.

Jal ajoute que de ce mariage seraient issus au moins cinq enfants : Renée, 28 décembre 1626 (Saint-Hilaire) ; une autre tille dont il ne sait pas le nom, et qui mourut le lundi 22 août 1639 (Saint-Germain-le-Vieil) ; une troisième, Hélène, qui épousa François Soyer, seigneur deGrignon; enfin Eusèbe et Isaac, dont il n'a pu trouver les baptistaires.

Voilà ce que j^avais été heureux de trouver dans le Dictionnaire critique de biographie et d'histoire^ bien que je ne lui accordasse pas une confiance illimitée, en dépit, peut-être même à cause de sa prétention de rectifier et de compléter les ouvrages biographiques antérieurs.

Certes, les erreurs, les omissions, les fautes de tout genre, abondent dans les encyclopédies en général et dans les biographies en particulier; cela est en quelque sorte légendaire. Mais pour peu qu^on ait/mis le pied dans ces matières broussailleuses, onestpleind^indulgence pour des lapsus inévitables. Assurément, l'entreprise de Jal était fort louable ; seulement il Ta peut-être pris d'un peu trop haut avec ses devanciers. Son article Renaudot suffirait seul à le prouver.

Je passe sur le chapitre des filles, qui a pour

moi peu d'importance, et que, d'ailleurs, je n'ai pu contrôler, les baptistaires des paroisses de Paris, où Jal avait puisé, ayant été brûlés par la Commune en 1871 , ainsi que tous les autres actes de Pétat civil. Je ferai seulement remarquer, à leur sujet , une première erreur de Jal. Il avance que Renaudot tint sur les fonts de Saint-Thomas-du-Louvre, le 5 septembre 1645, Eusèbe Soyer, fils de sa fille Hélène, et que, dans Pacte de baptême, il est qualifié de « docteur et régent de la Faculté de Paris », lui qui n'était pour les docteurs de Paris qu'un empirique, un charlatan, et cela, pour comble, un an après le fameux arrêt qui lui refusait le droit d'exercer la médecine dans la capitale !

Quant à Eusèbe et Isaac, qu'il fait venir après les filles, il y avait une bonne raison pour qu'il ne trouvât leur acte de baptême dans aucune des sacristies de Paris, c'est qu'ils naquirent bien certainement l'un et l'autre à Loudun.

On connaît assez généralement ces deux fils de Renaudot, parce qu'ils furent intimement mêlés à la querelle de leur père avec la Faculté. Mais ce qui est demeuré jusqu'ici à peu près complètement ignoré, c'est qu'ils avaient un frère aîné, et cette ignorance provient en grande partie de ce que Renaudot, suivant une coutume aussi absurde

l'homme. 21 3

qu'elle est ancienne, avait donne' à ce premierné son prénom de Théophraste.

Que Pexistence de ce troisième fils de Renaudot ait échappé à Jal, il n'y a là rien d'étonnant; mais ce qui l'est davantage, c'est qu'il ait tourné longtemps autour de lui sans le reconnaître, c'est qu'il l'ait pris pour son père, c'est qu'il ait attribué à Théophraste I^r les faits et gestes de Théophraste II, et cela avec une assurance, avec un luxe de détails faits pour- surprendre et pour tromper les plus incrédules. Qu'on en juge par ce début de l'article qu'il consacre aux Renaudot :

« Théophraste Renaudot, homme de lettres, médecin, chimiste et débitant deremèdes secrets — comme les nommaient messieurs de la Faculté de médecine de Paris, qui n'en connaissaient pas la composition — intendant général des Bureaux d'adresse, journaliste qui fonda la Galette de Fî^ance, en 1634 (!), voulut avoir une charge de magistrat ; pourquoi ? Vous allez le savoir.

c( La Cour des Monnaies avait sous sa surveillance tout ce qui, dans le commerce, l'industrie et l'art, touchait à la distillerie, chose assez singulière, mais enfin chose certaine. Renaudot avait besoin d'avoir chez lui un laboratoire, des alambics, et tout ce qu'avaient les apothicaires, les distillateurs et les médecins spagiriques. Il pré-

voyait quelques difficultés à Pobtention d'une demande qu"'il voulait faire à la Cour des Monnaies, cette compagnie se montrant très difficile au chapitre des établissements où se pouvaient élaborer des liqueurs dangereuses aussi bien que d'honnêtes remèdes. « Si j'étais un d'entre eux-, se dit-il, la chose serait aisée : on ne refuse rien à un honorable collègue. Cherchons, informons-nous. «

« Le destin se montra soigneux de le pourvoir, comme dit La Fontaine. Jean le Noble, conseiller à la Cour des Monnaies, mourut, et Renaudot acheta la charge vacante, avec l'agrément du roi, donné par lettre du i^' mai i638 {Archives natio ■ nales^ Z 32 1 8, fol. 119).

« Installé le 29 juillet suivant, Renaudot pratiqua doucement les personnages influents de la Cour, et bientôt il présenta une demande tendant à obtenir la licence d'avoir chez lui des alambics. La chose n'alla pas toute seule. La Cour, par un arrêt du 26 octobre 1639, renvoya le requérant à se pourvoir du congé du roi. Renaudot était médecin consultant de Sa Majesté : il semblait que ce titre devait aplanir les difficultés; il lui fut d'un médiocre secours, car ce fut seulement le 27 septembre 1640 que les lettres du roi accordèrent à Renaudot l'objet de sa demande [Arch. nation.^ Z 32 18, fol. 180 et 3o6).

« Les biographes paraissent n'avoir point connu les faits que je mentionne ici, et Germain Constant, dans son Traité de la Cour des Monnaies^ qui cite deux médecins du roi qui obtinrent la permission d'établir des distilleries chez eux, a oublié de citer Théophraste Renaudot comme en possession de cette faveur, « pour le profhct du genre humain. »

Et, plus loin^ il ajoute : « Dans le baptistaire d'Élisabeth-Marie, fille d'Eusèbe , Théophraste Renaudot est dit «conseiller en la Cour des Monnaies ».

J'ait cité tout ce passage, parce qu'il m'a semblé instructif à tous les points de vue. La mise en scène est des plus habiles. On sent déborder la joie du pionnier devant une trouvaille dont il est heureux et fier, et qu'il retourne dans tous les

sens. Rien ne manque à ce tableau , rien que

la vérité.

La vérité est que le « cher et bien amé Théophraste Regnauldot », auquel le roi , « sur le bon et louable rapport qui lui avait été fait de sa personne, et sa très suffisante loyauté, prudhomye et expérience », accorda, par Lettres patentes du î^i" avril i638, le siège laissé vacant à la Cour des Monnaies par Le Noble, n'était pas le créateur du Dispensaire, mais son fils aîné, lequel, dans Tor-

2l6 THÉOPHRASTE RENAUDOT.

donnance conforme de la Cour, du 2g juillet de la même année, est qualifié « d'advocat au Parlement ».

Mais les autres pièces consignées dans les registres de la Cour des Monnaies sont bien relatives à notre Théophraste; ce sont : 1° la Requête qu^il adressa à cette Cour à l'effet d'être autorisé à tenir chez lui des fourneaux; 2° l'Ordonnance delà même Cour, du 26 avril lôSg, qui le renvoie à se pourvoir de la permission du roi ; 3" les Lettres patentes du 2 septembre, que j^ai citées p. 65; et enfin 4" PEntérinement de ces lettres^ à la date du 26 octobre, « à la charge par le requérant de garder les ordonnances et de souffrir les visites des commissaires de la Cour ».

La découverte de ce Théophraste II, resté si longtemps inconnu, remonteà 1873. Elle est due — jusqu^à preuve contraire — à un médecin de Paris, le docteur A. Çorlieu, qui en a fait l'objet d^une note insérée dans le Courrier médical du 3o août de la même année, sous ce titre : les Descendants de Théophraste Renaiidot. « Un heureux hasard, dit-il, m^a fait jnettre la main sur de curieux manuscrits de la Bibliothèque nationale, où j'ai trouvé ces renseignements intéressants au point de vue historique et biographique. »

l'homme. 217

Ces renseignements, dont notre docteur ne soupçonnait probablement pas Timportance au point de vue spe'cial qui nous occupe, j'ai tenu naturellement à les vérifier^ et ce n'est pas sans peine que j'y suis parvenu, l'indication de la source ayant été très inexactement libellée. Dans un in-folio manuscrit, portant ce titre : Remai^ques de plusieurs années^ et dont les marges sont occupées par une kyrielle de noms , j'ai fini par rencontrer celui de Renaudot, et, en regard, une sorte d'état civil de sa famille, où il est dit qu'il avait trois enfants : Théophraste, Isaac et Eusèbe. C'était la seule énonciation qui m'intéressât dans cette généalogie, où, on le remarquera, il n'est point question de tilles, et qui contient, d'ailleurs, des inexactitudes que M. Corlieu ne s'est pas cru obligé de redresser.

Nul doute n'est donc plus possible aujourd'hui sur la descendance mâle de Renaudot. Nous avons, d'ailleurs, sur ce point d'autres témoignages que celui que je viens de citer , des témoignages irrécusables ceux-là, le témoignage d'Isaac et celui d'Eusèbe.

Celui-ci avait eu l'excellente idée — qu'ont eue bien des pères de famille, mais que bien peu ont mise à exécution — de tenir registre des principaux actes de sa vie. J'ai eu entre les mains ce Th. Renaudot. 7

2l8 THÉOPHRASTE RENAUDOT.

journal d^Eusèbe. Il a la forme de nos petits carnets, de nos agendas de poche. Il est intitulé : a Journal des principales affaires de ma famille », et débute ainsi : « Elle commence le 12 février 1646, par le mariage de moy Eusèbe Renaudot et de Marie d^Aicqs»; ce qui indique que par sa famille Eusèbe entend seulement celle dont il est la souche. Aussi son journal n'est-il guère rempli que des nombreux accouchements de sa femme, et de ses affaires d'argent, dont il paraît très soigneux. On y rencontre cependant par-ci parlà quelques notes touchant son autre famille. C'est ainsi que j'y ai relevé ces quelques détails sur la mort de son frère aîné :

ce 1672. Le 21 mai est mort, dans sa soixantedouzième année, nostre frère Théophraste Renaudot, sieur de Boissemé, conseiller en la Cour des Monnoyes. Il nous a laissés, mon frère Isaac et moi, ses légataires et héritiers universels.

« La Galette ^ dont il était pourvu, m'a été donnée par le roy, nonobstant les sollicitations de plusieurs qui la demandaient, et j'en ai conféré le titre à Fran(^ois Renaudot, mon second fils, sous les conditions convenues entre mon frère et moi. »

Et ailleurs j'ai rencontré un acte notarié qui suivit de près la mort de Théophraste, le transport du bail de son logis, je crois, acte passé par

l'homme. 2 1 9

« noble homme Isaac Renaudot, conseiller et médecin ordinaire du roi, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, agissant tant en son nom que comme se faisant et portant fort de messire Eusèbe Renaudot, son frère, conseiller du roi en ses conseils, et premier médecin de Monseigneur le Dauphin, auquel il promet de faire ratifier ces présentes escritures du testament olographe et ordonnance de dernière volonté de defîunct messire Théophraste Renaudot, conseiller du roy, doyen et commissaire de la Cour des Monnoyes, et historiographe du roy, leur frère. »

Théophraste avait donc succédé à son père dans le privilège de la Galette, et à ce privilège était attaché le titre d'historiographe du roi.

Il était né en 1 6 1 o,à Loudun. Les deux actes que je viens de citer montrent qu'il ne laissa pas d'en fants.

Il existe une médaille de ce Théophraste II, que son possesseur avait prise, malgré l'exergue, pour le sceau ou le jeton du père, dont la figure lui était peu familière.

Les deux autres fils de Renaudot nous sont mieux connus.

Le second, Isaac, naquit à Loudun en i6i i,fut reçu docteur, comme nous le savons déjà, le 23 décembre 16475 conseiller et médecin ordi-

naire du roi, il mourut à Paris le 25 mai 1680. Il avait épousé une veuve Mestaut, née Brosseau, pour laquelle ilauraitconçu une véritable passion, à en juger par les extrémités auxquelles elle le poussa, à un âge où l'on n^a plus Texcuse de la jeunesse, extrémités que constatent suffisamment les deux pièces suivantes, dont je dois la connaissance à M.Ghéreau(i),et qui m'ont paru trop instructives pour quej^hésitasse à les reproduire : « Paroisse Saint-Sulpice. — ^ Le 17 mai 1644 a été fiancé M*' Isaac Renaudot, commissaire à r extraordinaire des guerres, fils de deffunct Théophraste Renaudot et de deffuncte Marthe de Moustier, avec demoiselle Marguerite Brosseau, tous deux de cette paroisse^ demeurant ledit Renaudot rue de Seine, et ladite Brosseau rue du Bac, en présence de M^ Simon de Bellineau, M'' Martin Bouet, conseiller du roy. Et furent

(i) J'ai déjà cité plus d'une fois le très obligeant bibliothécaire de la Faculté de médecine de Paris. C'est, en effet, un de ceux à qui je dois le plus de ces particularités intimes de la vie de Renaudot, auquel il a consacré une brochure très substantielle. Dans des fouilles qu'il poursuit depuis de longues années en vue d'une histoire de la Faculté, le docteur Chéreau avait relevé tous les faits concernant mon héros, et il m'a abandonné avec le plus entier désintéressement le fruit de ses recherches, même les pièces encore inédites, comme ces deux-ci.

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mariés le i8 dudit mois, les bans publiés aupa^ ravant, sans opposition. »

« Paroisse Saint-Louis-en-FIsle. — Le 28 mai 1644, Isaac Renaudot, docteur en médecine de la Faculté de Paris, s^étant présenté devant nous, Louis de Guyard, docteur en théologie et curé de cette paroisse, nous aurait représenté que, Tannée 1644, environ le mois d'avril, ayant voulu faire publier les promesses du futur mariage d'entre luy et demoiselle Marguerite Brosseau , Théophraste Renaudot, son père, se serait opposé à la publication desdits deux bans. C'est pourquoi nous avons refusé de passer outre au dit mariage. Ensuite de quoy se serait retiré vers le curé de Saint-Sulpice, en présence de qui il aurait contracté mariage ; mais , craignant que ledit mariage ne paraisse clandestin, il désirerait contracter mariage en notre présence. Ce qu'ayant consenti, et ledit Théophraste Renaudot ayant donné son autorisation, nous avons procédé à la célébration dudit mariage. »

Cette union si ardemment poursuivie ne paraît pas avoir été féconde, et Isaac, comme son aîné, ne laissa point d'enfants.

En revanche, Eusèbe n'en eut pas moins de quatorze, dont l'aîné fut le a docte abbé », le a cher Renaudot», à quiBoileau dédia sa douzième

épître, sur Pamour de Dieu. Nous venons de voir que le second — des garçons du moins — succéda à son oncle Théophraste dans le privilège de la Galette.

Né à Loudun le 21 février 161 3, reçu docteur le 1 6 février 1 648, conseiller du Roi en ses conseils et premier médecin du Dauphin^ Eusèbe mourut à Saint-Germain-en-Laye, le 19 novembre 1679. Sa mort, ainsi que celle d'Isaac, se trouve consignée dans son journal, où elle l'a été très probablement par son fils aîné, qui en a fait suivre la mention d'une courte oraison funèbre.

Mais revenons au père de cette remarquable famille.

Jeanne Baudot paraît être morte vers 1640. Après une dizaine d'années de veuvage, Renaudot, obéissant on ne sait à quel mobile, déterminé peut-être par ces chagrins de famille auxquels faisait allusion l'avocat de la Faculté, contracta un nouveau mariage, qui, selon M. Ghéreau, aurait été le troisième; mais cette supposition repose uniquement sur la fausse déclaration faite par Isaac au curé de Saint-Sulpice, et je la crois inadmissible. '

Quoi qu'il en soit, le 20 octobre i65i, le vieux Théophraste, « historiographe de France », épousa

l'homme. 22 3

à Saint-Louis-en-risle « damoiselle Louise de Mascon ». Un chroniqueur du temps, le père de la chronique, de la gazette rimée, Loret, entre, sur ce dernier mariage de Renaudot, dont ne parle aucune biographie, bien que la chose ne soit pas sans quelque importance, dans des détails qui me semblent de nature à offrir au lecteur un double intérêt.

Je ne devais pas oublier,

Mais dès Vautre mois publier

(Car c'est asse\ plaisante chose)

Que le sieur Ga:{etier en prose,

Autrement monsieur Renaudot,

En donnant un fort ample dot,

Pour dissiper mélancolie,

A pris une femme jolie.

Qui n'est encor qu'en son printemps,

Quoiqu'il ait plus de septante ans.

Pour avoir si jeune compagne.

Il faut qiCil ait mis en campagne

Multitude de ces louis

Par qui les yeux sont éblouis;

Car cette épouse étant pourvue

D'attraits à donner dans la vue

Des plus beaux et des mieux peigne^,

Ne Va pas pris pour son beau ne^ (/).

Cette union eut le sort de toutes celles contractées dans les mêmes conditions.

(i) La Muse hisiorique, liv. II, lettre 52, du 3i décembre.

2 24 THEOPHRASTE RKNAUDOT.

Il faut dire ici quelque mot De Théophraste Renaiidot, Homme d'esprit et d'importance, Et le grand ga:^etier de France, Qui, voulant au dieu des amours Sacrifier ses derniers jours, '

Ayant des ans soixante et dou^çe.

Avait pris une jeune épouse Qui n"* avait pas valant cent francs, Mais un beau corps, et des plus blancs. Contenant, en plusieurs espèces, Quantité d''aimables richesses.

Les premiers jours du mariage

Sans noise, sans bruit, sans orage,

Coulèrent, sinon plaisamment,

Du moins asse^ paisiblement.

Au mari, froid comme une souche,

La femme n'était point farouche;

Renaudot, sans être jaloux.

Lui maniait souvent le poux.

(Et c'était là tout son possible,

N"" étant pas d'ailleurs fort sensible.)

Ces pauvres petits passe-temps Durèrent tant soit peu de temps; Mais enfin cette déesse or de Que Von nomme dame Discorde Parmi leur hymen se fourra.

A la fin leurs communs parents.

Ayant peur que leurs différends, Après leur amitié détruite, Eussent une éternelle suite.

Ont jugé très fort à propos Qu'il les fallait mettre en repos;

Si bien que, par leur entremise, Les messieurs de la cour d'église, En ayant été fort priés, Les ont enfin démariés {i).

Nous trouvons dans la Bibliographie des Mazarinades, sous le titre de : L'imprimei^ie à Renaiidot sur son mariage, Tindication d'un petit recueil de stances et sonnets composés à cette occasion.

Le pauvre Théophraste survécut peu à ce coup ' terrible. Il mourut le 25 octobre i653.

Ecoutons encore, sur cette triste fin, ce brave Loret, qui tenait en grande estime son confrère le ga^etier en prose :

Renaudot, le grand Ga:{etier, Dont le ne:{ n'était pas entier. Mais disert historiographe.

Et digne d'un bel épitaphe.

Dimanche fut mis au tombeau, A la clarté de maint flambeau.

Sentant en mon cœur quelque transe, A cause de la ressemblance De son métier avec le mien, Et pour faire acte de chrétien, Je conduisis son froid cadavre Jusqu''à son dentier port ou havre,

(i) La Muse historique, liv. III. lettre 35, du 8 septembre i652.

Et là, pour son salut je dis

Dévotement De profundis.

La grande déesse emplumée

Qu'on appelle la Renommée

Eut Vœil humide, et non pas sec,

Quand la mort lui ferma le bec :

Il était un de ses trompettes,

Un de ses meilleurs interprètes,

Un de ses plus fameux agents.

Un de ses plus adroits régents,

Un des plus grands clercs de son temple,

Enfin un esprit sans exemple,

Qu'elle devait bien secourir,

Et non pas le laisser mourir.

Depuis que, par son peu de force,

Un fâcheux et triste divorce

Se mit entre sa femme et lui,

Rien ne consola son ennui ;

Sa santé fut toujours faiblette,

Il devint sec comme un squelette ;

Le jour on l'entendait gémir,

La nuit il ne pouvait dormir ;

Il sentait de rudes atteintes;

Sa bouche était ouverte aux plaintes,

Il soupirait à tout propos.

Maintenant il est en repos,

Car on peut pieusement croire

Qu'il fit ici son purgatoire (i).

Quand j'eus dans les mains le journal d'Eusèbe, ma première pensée fut de me reporter à la date de la mort de son père. Grande fut ma sur-

(i) Lettre du i^*" novembre i653.

l'homme. 227

prise de n'y pas rencontrer la mention d'un fait aussi mémorable pour la famille. Ce ne fut qu'en le feuilletant pour la troisième fois que je trouvai, à trois ans de là, à la suite des faits de i656, ces trois lignes, écrasées au bas d'une page, et qui ne témoignent pas d'un amour filial excessif: « Le 2 5 octobre i653 mourut, en sa soixanteneuvième année, ou environ, notre très cher père, Théophraste Renaudot, d'une maladie de quinze mois, ayant été enterré à Saint-Germain-l'Auxerrois, devant l'autel de la paroisse. »

Cette dernière circonstance est confirmée par la mention de son convoi sur les registres de cette église, mention ainsi conçue : « Du dimanche 26 octobre i653, convoy de trente prestres de deffunct noble homme Théophraste Renaudot, vivant conseiller et médecin ordinaire du Roy, historiographe de Sa Majesté, intendant général des Bureaux d'adresse de France. Pris aux galleries du Louvre. »

Renaudot, en effet, habitait alors au Louvre, en sa qualité d'historiographe de France.

Voici, enfin, en quels termes dignes la Galette annonce, dans sçn numéro du i®"" novembre, la mort de son fondateur. On remarquera qu'elle n'est point d'accord, sur l'âge du défunt^ avec Eusèbe, que je crois plus près de la vérité :

« Le 25 du mois dernier mourut, au quinzième mois de sa maladie, en sa soixante-douzième année, Théophraste Renaudot, conseiller me'decin du roi, historiographe de Sa Majesté, d'autant plus recommandable à la postérité que, comme elle apprendra de lui les noms des grands hommes qu^il a employés en cette histoire journalière, on nY doit pas taire le sien, d'ailleurs assez célèbre pour son grand savoir et la capacité qu'il a fait paraître durant cinquante ans en Pexercice de la médecine, et par les autres belles productions de son esprit, si innocentes que, les ayanttoutes destinées à Futilité publique, il s'est toujours contenté d'en recueillir la gloire. »

Cet éloge de Phonnêteté et du desintéressement de Renaudot est confirmé par le témoignage de son plus mortel ennemi, de Guy Patin, qui écrivait, dans une lettre du 12 novembre : « Le vieux Théophraste Renaudot mourut ici le mois passé, gueux comme un peintre » ; ne craignant pas de se donner ainsi un éclatant démenti à lui-même et aux calomnies qu'il avait si laborieusement entassées contre le ga^etier^ comme il rappelait dédaigneusement.

Tel fut Renaudot. « Homme singulier, surtout pour le temps, sincèrement ami du progrès, quoiqu'il ne fût pas lui-même ni sans préjugés, ni sans contradictions; esprit vraiment libéral, fourvoyé au milieu d'une époque de privilèges, et qui, pour cette raison, devait succomber tôt ou tard, mais auquel il semble que la postérité devait tenir un peu plus de compte de ce qu'il a tenté

« Il était venu au monde avec de rares qualités d"'esprit et de caractère, qui lui eussent assuré un avenir brillant, quelque carrière qu'il eût embrassée. Beaucoup d'ambition, unie, quoi qu'en aient dit ses ennemis, à un grand fonds de probité; un esprit doué de plus de rectitude que d'élévation, mais, en revanche, merveilleusement inventif et industrieux, une souplesse extrême, une activité infatigable, aidée d'une santé de fer, firent de sa vie une des plus prodigieusement et des plus diversement occupées que Ton puisse im-aginer (i) . »

Qu'il nous soit permis de rappeler, en terminant, ce qu'il a donné à la France.

(i) Les Médecins au temps de Molière, par Maurice Raynaud, docteur en médecine, docteur es lettres, un rare esprit, trop tôt enlevé à la science et aux lettres.

23o THÉOPHRASTE RENAUDOT.

Nous lui devons la publicité dans ses formes essentielles :

Notre premier journal politique, la Galette ;

Notre premier journal industriel, les Petites Affiches ;

Deux créations assises, dès leur naissance, sur des bases assez solides pour qu^elles aient fourni une carrière de deux siècles et demi déjà, et dont le terme ne paraît pas être proche.

Ajoutez-y le premier Recueil scientifique, organe de la première académie des sciences.

Ajoutez-y encore le premier Office de renseignements.

Nous lui devons le premier Bureau de placement.

Nous lui devons notre premier Hôtel des ventes, et notre premier Mont-de-Piété.

Nous luidevons enfin notre premier Dispensaire et le premier Laboratoire public de chimie, deux établissements fondés par lui — et entretenus à ses frais — pour le soulagement des pauvres malades, auxquels il prodigua, toute sa vie^ avec le désintéressement le plus complet, et ses conseils, et ses soins, et sa bourse.

Gomment donc, je ne saurais assez le répéter, comment a-t-il pu se faire que la mémoire d^un pareil homme de bien attende encore, après deux

siècles et demi, la justice qui lui est due, quand ses conceptions ont toutes reçu du temps une éclatante sanction, quand les germes qu^il avait déposés dans les Bureaux d'adresse ont si merveilleusement fructifié, quand le journal, enfin, est devenu ce qu'il est^ et dans un siècle où les statues sortent si facilement de terre ?

Un tel oubli ne saurait rester éternellement sans réparation. Espérons donc que Fheure de la justice ne tardera pas à sonner pour ce digne Renaudot; j'oserais presque dire qu'il y va de l'honneur non seulement de son pays natal, mais de tous ceux à qui profitent ses innocentes inventions , c'est-à-dire de tout le monde.

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