CHAPITRE VU
lirNAiinoT KT Mv/,.vi\i\. — \,c. MiTctirc/r/iiirnlx. — licnaijiiot cnnrcnlre loutc son arlivilc sur la Gazciic. — Il est iiommô Hisioiiogmphe lie Friiiici: (ICiG). — livoiircrlure du linreon rViiiIrcssc [\GiT]. — NourraifX (Umélés avec la Fncnllé demitlcchie. — I/art. 50 (les StallllS. — — I,iille lie la ritoullô avec les médecins provinciaux al tachés au service dos {;rands. — Kllc perd sa cause. — Fsaac et Kusèlic demandent au Parlement de faire exécuter l'arrc^t de lGi2 rendu en leur faveur. — Nouvel arrêt favorable du Parlement. — Nouveau refus de la Faculté de les recevoir docteurs. — Inicrvcniion du Parlement : ils sont enfin renti sur un ordre exprès de celui-ci, —
Mauvaise foi de la Faculté de Montpellier. — Améniiès univcrsi-
(riircs.
Le premier acte d'Anne d'Autriche, aussitôt après la mort de Louis XIII, avait été de faire cas.serpar le Parlement le testament de son royal époux et de se faire nommer réjyente du royaume sans conditions: le jeune roi, son fils, qui bientôt allait devenir Louis XIV, n'étant alors âgé que de cinq ans. Son second acte avait été de choisir pour conseiller intime l'ancien protégé du. cardinal de Richelieu, l'Italien Mazarin, que celui-ci avait en 1640 fait nommer cardinal, bien qu'il n'eiU jamais été ordonné prêtre, tant il est vrai que rÉglise a toujours des transactions à accorder aux puissants.
Certes, Richelieu avait été bien impopulaire, mais, par l'élévation de son caractère inflexible, il avait su toujours inspirer le respect. Mazarin devait hériter au centuple de cette impopularité, et néanmoins, tout en restant méprisé,
248 TIIHOPIIIIASTE RENAUDOT.
il devail jusqu'à s.i mort garder le pouvoir. C'est qu'il avait pour lui la ruse do l'ilalicu rompu à la diplomatie, supportant avec calme lesafiVonts qui pouvaient lui être de quelque utilité, sachant courber le dos devant l'orage, se retirera propos et profiter de la moindre accalmie pour revenir plus puissant que jamais.
Le Parlement, qu'Anne d'Autriche venait de consulter, et qui, par ce fait môme, semblait se placer au-dessus de l'autorité royale, avait acquis aux yeux de tous un prestige qui cadrait bien avec ses visées ambitieuses; bientôt il allait essayer de régenter la régente elle-même. Aussi la guerre était-elle imminente, caria Reine, conseillée par l'astucieux cardinal, qui surtout voulait remplir ses poches et bien doter sa famille et auquel le Parlement refusait tous les jours de nouveaux impôts, la Reine, disons-nous, allait enfin résister à cette autorité qui voulait s'imposer à elle, soutenue qu'elle était parla véritable maîtresse, l'opinion publique.
Cette puissance de robe ne pouvait faire la guerre avec l'épée, et chaque impopularité nouvelle " du Mazarin " sera désormais marquée par l'apparition d'une série de pamphlets des plus irrévérencieux pour lui et ses protégés, sans, du reste, qu'il puisse rien faire pour résister à ce flot débordant de littérature populaire.
Depuis l'apparition de la Gazelle, le peuple de Paris avait, en effet, pris l'habitude de se tenir au courant de toutes les nouvelles, tant intérieures qu'extérieures, qu'il se procurait si difficilement autrefois. Son succès avait été si grand, que de nombreux contrefacteurs s'étaient efforcés d'établir une concurrence, en copiant, le plus souvent textuellement, les numéros intéressants. Renaudot, gardien jaloux de ses privilèges, défendait son bien
;i oiid'.iiKc, (Ml cilanl les fiiiissaircs dcv.'inl les Irihiiii.nix.
Aussi, Ma/ariii, en arrivaiil an pouvoir an nioincnl où la manie des paniplilels l'aisail ra|;e, avail-il iori incn compris (le (piel secours pourrait lui«";(re ce nouvel insirnmciil, " le journal ), et, comme celui-ci se Ironvait àcclic cpo([ue eiilrc les mains d'un seul homme, il s'élail allaclié Hcnaudol. S'il avait laissé condamner ce dernier sur le l'ail de médecineelde i charité illicite n.c'cst que, certainement, il n'avait pas osé s'aliéner d'un coup toute rilniversilé prenant fait cl cause pour la Faculté de médecine, et en nii^me temps le Parlement, dont les attaches avec l'Université étaient notoires et découlaient d'un besoin d'appui mutuel contre la royauté, qui, sons la dure férule de Uichclieu, les avait tenus en respect constant.
Aussi la Gazette avait-elle survécu au désastre, car non seulement Mazarin était intervenu en sa faveur, mais encore le peuple eiU peut-être difficilement pardonné au Parlement la suppression du seul journal bien informé qui pariU alors, et qu'il lisait avec la plus grande avidité. La Gazette était donc restée journal officiel et continuait ;1 servir le pouvoir. C'était du reste le meilleur parti qui s'offrit ;\ Renaudot. S'il cessait de servir l'autorité, habitude qu'il avait prise avec Richelieu son protecteur, il se voyait immédiatement retirer ses privilèges, ou tout au moins, ceux-ci n'étant plus protégés, une foule d'autres publications allaient surgir et lui porter un tort considérable : ce qui, du reste, ne manqua pas de se produire, comme nous le verrons bientôt, lorsque la cour, effrayée par l'émeute, quitta Paris pour se rendre à Saint- Germain.
Renaudot aurait pu, à la vérité, servir la cause populaire : mais celle-ci avait à sa tête le Parlement, l'ami de
la Faculté; en outre, depuis longtemps déjù il avait des visées particulières que nous allons bientôt faire connaître. L'hésitation n'était donc pas possible; il embrassa le parti de Mazarin, et, le l"jauvier 16-15, en tête du recueil de ses Gazettes de l'année 1644, il écrivait :
« A Monseigneur l'Emincnlhsimc cardinal Mazarin.
it Monseigneur,
« Puisque c'est une vérité connue de tout le monde « qu'il est impossible d'aimercet Estât sans honorer Vostrc .' Eminence, je ne sçaurois faillir qu'avec tous les bons « François en lui rendant ce tesmoiguage que la France, " pour se garantir des maux dont la minorité du Roy la '■<■ menaçoit, avoit besoin de sa grande piété, de la dou- ' ceur et intégrité de ses mœurs, de la solidité de son '< jugement, de sa capacité et expérience dans les affaires; « mais surtout de son humeur désintéressée et bienfai- « santé à tous excepté à soy mesme, veu qu'elle oblige « un chacun seulement pour l'obliger, et qu'elle se va " consumant par des veilles et peines continuelles pour « le repos de la France...
" Je ne voy rien de plus juste ni de plus raisonnable que « de luy en dédier les récits : qui marqueront à la posté- « rite les obligations générales et particulières que luy a,
" Monseigneur, de Votre Excellence le très-humble, « très-fidèle et très-obéissant serviteur,
" Renaudot.
« A Paris du Bureau d'Adresse , ce I" de l'an 1645. «
Renaudot était-il sincère en parlant du désintéressement de Mazarin? cela est possible. En tout cas, il le pouvait supposer intègre, celui-ci n'ayant pas encore eu le
Tiir:niMinASTi': iii;n,u;I)Ot. j-,!
temps (le (jiiiv^ SCS preuves de r.ipacilé. (Je (|ui est eeil.iiii, c'(!sl (jiie, (lès eelle é|)()(iue, il élail son ()l)li{jé, elfju'en lui dédiant ses Gazelles, il espérait acquérir hienlôt un anire titre, eeini (VlH,st()ri<)(/ra/)/ie de I<'rfnirc,<\\}''\\ dcvail d'aulanl plus désirer (pic désorinais la médecine, ou loul au moins rcnscifïacmcnl de celle-ci tel qu'il l'avait rcvé, lui élaiciil presque com|)Iélemeul inlerdils.
Depuis lonj-lemijs ils'liabiluait à ce rôle; car, non content de faire sa Gazelle, il avait acquis en 1G38 la propriété d'un ouvra[ïC qui, comniencé en 1(505 par .lean nicher, résumait tous les ans, en un volume, les principaux événements de l'année. Kn prenant la direction rlu Mercure François, il dédiait celui-ci à Bouteilier, le surintendant des finances, cl, dans sa prél'acedédicaloire, considérait sa nouvelle publication comme la - table de ses « Gazelles, celles-ci ne pouvant suffire à la description " particulière des choses convenables dont VHisloirc doit 'être composée îi. Le découragement s'empara-l-il de lui après la perte de son procès, ou bien, le Mercure français n'eiU-il pas de succès malgré les nombreux matériaux de valeur qu'il contenait. Ce qui est certain, c'est qu'eu i6M, parut le deniierdes quatre volumes qui furent édités sous sa direction.
Sih" de l'appui de Mazariu, il songea désormais à donner tous ses soins à la Gazelle, qui va devenir un monument précieux pour l'histoire de ce temps, et, vers la !ni de 1C45", en récompense des services qu'il rendait par son journal, il était nommé Hisloriographe de Sa Majf.ilc.
' I.e porlrail qui orne re>cmplaire de 1631, appartenant à la Bibliotlièquc nationale, et qui est daté de 1C44, donne à Ren;;iul<it le litre d'liistorio;;raplie royal; nous croyons qu"il y a là une Icîjére erreur, tout au moins d'interprétation, car il ne prit officiellement ce litre qu'à partir du 1" janvier 164C.
252 TllËOPHRASTE RENAUDOï.
Dès lors, il a conscience de sa nouvelle importance, cl se propose de remplir dignement les lonctions qui lui sont confiées ainsi que nous i'indiiiuc le :
" Recueil des Gazettes, nouvelles ordinaires et extra- « ordinaires, relations et autres récits des choses ave- « niies l'année mil six cent quarante-six, par Théopliraste Cl Renaudot, conseiller et médecin du Roy, Historiograp/u; « deSaM<ijcsté, commissaire général des pauvres, maistre « et intendant général des Bureaux d'adresse de France.
" Si la pensée, dont la vitesse ne laisse rien après elle, a (i de la peine à comprendre les avantages de la France 'i sur ses ennemis', quel doit estre le travail du discours « pour les bien raconter : mais, quel est celuyde ma plume? « qui, toute foible qu'elle est, les doit porter partout le (i monde et y estre exposée non-seulement à la censure " générale de toutes les parties intéressées, mais particuti lièremenlà celle d'un nombre infini d'écrivains qui sur- « passentson vol de haut lieu. Il faut toutefois qu'à l'exem- « pie de Milon, mesespaules s'accoustument à porter le « fardeau devenu plus grand aussi gayement que lorsqu'il « estoit moindre. Et, pourquoi succomberois-je sous ce " faix? puisque nostre jeune monarque, surmontant par « sa vigueur le nombre de ses années; puisque nostre in- « comparableRoyne,surpassant par son courage celuy de « son sexe, et leur sage Conseil portant l'effect de ses « résolutions au-delà de tout ce qu'on pouvoit attendre, " la protection du Ciel ne laisse point de doute aux Fran- « cois d'une bénédiction continuelle sur toutes leurs en- « treprises.
« Du Bureau d'adresse, au mois de janvier 1646. "
' La victoire de Xordiingen est du i août 1G45.
T II r; 0 l' Il I! A s T K H F. N A 1 1)01. l'-O.'i
Il csl à r(;m;ir(iii(;i" (|iic, d.iiis l.i pircc (jui |)r«'(('(l(,', l'icnaudot conservait ses anciens litres. Cependant, il est fort pr()l)al)ic (|iic SCS fonctions de coiniiiissairc [j(;Mcral des pauvres rcslaicnt à l'élal de siiii;ciir(;, puis(|iroii l'empochait de faire ses consultations charitables. Oiiani ,iii\ monts-dc-pié(é, l)icn (iii'un édil. de lOi.'} ciUconHi-iric leur établissenicnl dans les villes de province, et que, 'larascon, Apt, Hrij^nolles, An^jers, Montpellier et Marseille dussent en ôtre bienlùt dotés, ils ne devaient ôtre définitivement établis à Paris que le 9 décembre 1772'. Cependant, en 1(517, les Bureaux d'adresse Irouvaicnt grûce devant le Parlement et Renaudot célébrait leur réouverture^
Pendant ce temps, que devenait la Faculté de médecine? " Au commencement du règne de Louis XIV cxis- « talent trois professions rivales, constituées en cor- « porations, unies en principe par des liens toujours « discutés, mais en fait complèlemeut indépendantes : 'i la Faculté de médecine pétrifiée dans son immobilité « et réclamant de tout le monde une soumission qu'elle « n'obtenait de personne : les chirurgiens de Saiut-Cômc, « intermédiaires par leur position et leurs habitudes « entre les corps savants et la bourgeoisie commerçante, « portant la robe aux jours de cérémonie, faisant passer « des examens et conférant des grades, mais tenant « boutique et suspendant à leurs fenêtres, en guise d'en- « seignes, trois boites emblématiques surmontées d'une
' ChÉRUEL, Diclio)iiiaiic (les Iiistiliitio/i.':. mœurs, etc.
- Cela résulte tout au moins dune brochure au uona de lîeuaudot inLiluloe : le Roiourellcmc/it des Bureau r d'adresses en 1647, qu'il ne nous a pas été possible de nous procurer. Peut-être reprit-il aussi les conférences publiques. (.Voy. le Xez pourry de Th. B.. p. 245.)
- bannière aux images des saints Côme et Damicn ; enfin, i. les barbiers ', n'ayant ni robe ni école, vivant aux
- dépens di^s uns et des autres, et établis par une lon- . gue profession dans le libre exercice de la chirurgie « tout entière et même d'une partie de la médecine. Les tt raisons qui avaient d;ins l'origine motivé ces distinc- « lions n'existaient plus : il ne restait que des rivalités c; invétérées. Mais, à force de confondre dans sa haine ti les deux ordres de la chirurgie, la Faculté avait fini u par les rapprocher l'un de l'autre, et il n'était pas t. difficile de prévoir qu'un moment viendrait où les .. besoins d'une défense commune les unirait contre " elle ®. "
Cette échéance n'allait pas tardera arriver, et, au moment où la Faculté faisait son dernier effxjrt pour terrasser Renaudot et les médecins provinciaux, elle cherchait elle-même un appui contre les barbiers, en adoptant les compagnons étuvistes (1643), qu'elle leur opposait. Aussitôt les barbiers de réclamer, et la Faculté, qui avait espéré que cette alliance ne serait pas ébruitée, ne voulant pas paraître chercher si bas des alliés, s'empressa de renouveler avec les barbiers son ancien contrat de 1577.
Par celui-ci, les docteurs de l'École renonçaient « à .. présider les examens des barbiers et se réservaient un ;t simple droit d'assistance accompagné de toutes sortes ii de marques honorifiques. En outre, les barbiers s'en- •^ gageaient à venir tous les ans, à la Saint-Luc, renouu vêler leur serment de fidéUté. " Mais, cette fois-ci, c'étaient les barbiers qui dictaient le contrat à l'École.
' Les barbiers avaient pour enseigne des liassins et des ciseaux. * M. RayNAL'D, les Médecins au temps de Molière, p. 302-303.
TIIKOIMIH ASIK liKNAIJlJOT. l'-Gî
« Celle crise se hM'iiiiii.iil donc ;"i leur |)r()fil. Non-sculc- « ment ils se Iroiivaieiil alTormis dans leurs anciens priic vilèp,es, mais il s'y ajoulail à leur profil la posilion a rauss(; qui résidiail pour la Faciillé des loris réels « ((u'elle s'élail donnés cl d'iin al)iis de pouvoir iniséra- « l)lenienl avorlé '. ^
Mais laissous-la se déballre conire les cliirur(;icns et les barbiers, sans compter les apothicaires. De nouvelles diFficuKés allaient surjjir pour elle de la part de ces médecins provinciaux, amis et protéjyés de licnauflot, qu'elle avait Fait condamner le 9 décembre IOi:j devani le prévôt de Paris. 1/article 50 de ses statuts : « Nul n'enseignera ou Cl n'exercera la médecine à Paris s'il n'est docleur ou u licencié de la Facullé de médecine de Paris ou s'il n'y « a été agrégé selon la coutume v, qu'elle était résolue à faire respecter, allait lui attirer bien des désagréments.
En effet, en dehors des médecins accourus à l'appel de Reuaudol, il existait à Paris un grand nombre de docteurs étrangers occupant des situations parliculiéres et souvent fort élevées. Lorsque, par exemple, le Roi mettait à la tète d'une province un de ses favoris, prince du sang ou autre, celui-ci, qui possédait un grand train de maison, s'attachait le plus souvent un ou plusieurs médecins des Universités provinciales du ressort de son gouvernement, lesquels pouvaient gagner sa confiance, et qu'il ramenait alors à Paris lorsque, eu ces temps de trouble, il revenait dans la capitale soit disgracié, soit en solliciteur d'un plus haut poste.
Entre tous les seigneurs influents, le duc d'Orléans,
' M. Rayn\ud, p. 29 7-298.
256 THÉOl'HRASTE RENAUDOT.
qui avant la naissance de Louis XIV élail l'héritier présomptif de la couronne, tenait un rang élevé à la cour. L'arrêt de décembre 1C43 interdisait à ses médecins Texercioe de leur profession et, de plus, la Faculté défendait aux apothicaires d'exécuter leurs ordonnances.
Aussi, prévoyant la confirmation de cet arrêt par le Parlement, adressait-il le sixième jour de février 1G14, au doyen Michel de la Vigne, par l'intermédiaire de M" Goulas, son secrétaire, une demande tendant à obtenir que ses médecins domestiques fussent admis aux conseils et inscrits sur le catalogue de l'École. A cette demande était joint Y " Estât des médecins de Monsei- « gneur, fils de France, oncle du Roy, duc d'Orléans, u de Madame, de Mademoiselle, lesquels Son Altesse « désire estre employez sur le roole des médecins re- « cogneus par la Faculté de Paris, à l'instar de ceux du Roy ' >) cjui, comme nous le savons, étaient autorisés à exercer la médecine dans la capitale.
Déjà, par un décret rendu le 5 novembre 1504, la Faculté avait décidé de laisser consulter ses docteurs avec tous les médecins royaux, avec ceux des princes et des grands de la couronne, pendant tout le temps que le Roi et la Reine résideraient à Paris ou aux environs. Mais il est vrai que ce décret n'avait été rendu que « pour obéir à l'exigence du temps et aux vicissitudes des choses 2 5), et il est fort probable que devant le succès qu'elle venait d'obtenir, l'École ne demandait qu'à oublier le décret de 1504 rendu à contre-cœur : tout au moins, cela était-il à craindre. Quelque temps après, le
' Comm. manuscrits, t. XIII, f. 219.
* V. CutRF.AU, Unionméd., 1878, p. 27.
TiiKoiMinASTr: iîc.n vdikit. 'irt?
duc d'Orléans, IIcMiri «h; Hourlxm , prince de (^oiidé, écrivait é{yalcmcul au doyen :
« Je prie M" de la Vi}'ue de Taire résoudre à rK.scholc « de médeciiu;, siiivaiil leur d(îvoir, délaisser lihre cxer- « ciceà mes Miéd(M'ins par (jiiarlier, ainsi ((u'ils l'oiil avec n ceux (le M. le duc d'Orléans, puisfjuc j'ay, par la {jrAcc Il du Roy, les niesnics privilèj;es.
a F;iil à Taris, ce 15 avril ((ili.
« Henry dk Bourbon '. «
La Faculté se réunit le même jour pour examiner ces demandes: son nouveau Iriomphe du I'^ mars était encore trop récent pour qu'elle roubli;\l. Elle pensa qu'en présence de la lutte qui s'établissait entre le pouvoir et le Parlement, et devant les concessions faites de prime abord à Anne d'Autriche, le duc d'Orléans et Condé, chefs du parti des princes, n'obtiendraient pas gain de cause contre l'arrêt solennel rendu en sa faveur.
Aussi parut-il à tous les docteurs : ^ qu'il n'était pas a permis aux médecins de la Faculté de fouler aux pieds a les statuts de celle-ci et les sénatus-consulte de tant tt de siècles ; et on résolut de prier très-humblement le 'i duc d'Orléans, et avec force excuses le. duc de Condé, (t de ne pas exiger que les docteurs transgressassent les " statuts en leur faveur, et qu'il leur fi\t permis de les K garder intacts-. " Ce qui équivalait à un refus poli, mais fort net. C'était Merlel qui avait dirigé les débats et inspiré ce décret. Il est probable qu'il se faisait, à l'instar de Guy Patin, le défenseur acharné des statuts,
• Comm. manuscrits, t. XIII, f. 219, r".
* Comm. manuscrits, t. XIII, f. 219-220.
2 j 8 THEO 1' 11 il A S T !■ Il K .N \ T 1» 0 T .
parce qu'il briguait déjà les l'ouclious de doyca qui, du reste, allaient lui élre accordées.
Peudaiit ce temps l'École poursuivait avec acharnement les u médecins enq^iricpies '-, obtenait contre eux de sévères condamnations allant jusqu'à l'emprisonncmcnt en cas de récidive, et adjoif^uait le 7 juillet, à la commission de surveillance nommée le 30 avril, M'' Guyot qui, le 20 avril 1C44, avait fait condamner, sur le chef d'exercice illégal de la médecine, les sieurs Huart, Rouillard et Benoist '.
Enfin, le 5 novembre 1644, prit finledécanatde Michel delà Vigne (1642-1644).
C'était Jean Merlet, le fougueux Merlet, qui lui succédait. Avec lui la lutte va s'accentuer : de plus, elle va prendre un caractère religieux. Au nom des statuts, il va sévir contre les docteurs de la Religion prétendue réformée et introduire la persécution religieuse dans l'Ecole. Aussi, son premier soin fut-il d'inscrire en tête de actes de son décanat * :
Deo optinio rnaxlmo, uni et trino , et Domino Lucœ medicorum orthodoxorum patrono.
Celui-ci, du reste, ne commença effectivement que le 2 décembre. Dans cet intervalle, s'étaient produits des faits de mauvais augure pour l'Ecole.
Le mardi, 29 novembre, avait été signifié au doyen un arrêt du conseil d'État donné à la requête du duc d'Orléans, lequel arrêt, se fondant sur des décrets de 1576 et de septembre 1598, déniait à la Faculté le pouvoir d'em-
' Comm. manuscrils, t. XIII, f. 222.
- Comm, manuscrils, t. XIII, f. 2.58.
T 11 r; 0 i' Il II A .s T !■; Il !•; iN a i; u o r . 2 .'.y
pocher l<;s iiHulociris royaux ol, ceux de l;i r.imillc ion. île (r<!xer(:cr la iiKMleciiK; à Paris, el coiidaiiMiail à Irois uiille livres (ramciule la persoiiiK; (|iii leur uuirail, dans la pralicpie luédieale el leur ijorlerail un préjudice (juelcoiiquc. " Les médecins de Monseigneur le duc d'Or- « léaus, disait cet arrêt, de Madame, de Mademoiselle et « des princes du san}^ royal, conliiuieront comme par « le passé à pralicpier la médecine dans Paris, ordonno « ront aux malades et consulteront avec les autres mé- " dccins de la FacuUé de l'aris. »
La FaeuUé dut s'incliner, mais, elle n'oublia pas cet alTront, el, ne pouvant s'attaquer aux grands, se montra impitoyable vis-à-vis de leurs médecins, même de ceux qui appartenaient à son corps, lorsqu'ils se trouvèrent eu faute.
Trois ans plus tard, cette rancune durait encore, et Bouvard, qui avait tant fait pour l'École, mais qui avait le tort de n'être plus médecin du Hoi, écrivait le !) janvier 1647 à M^ Perreau, alors doyen ;
" Monsieur,
« Afin de ne donner subject à personne de contredire
« si je me trouve dernier pour disputer, je vous prie d ;
« me mander si je ne doibs pas y garder le lieu et le
« rang que ma qualité me donne dans l'Eschole, aullrc-
« ment je croy que je me ferois tort et à l'Eschole
tt mesme, et que je doibs plus tost m'absenter.
"Je suis lousiours
« votre très-affectionné serviteur,
" Bouvard.
» Ce inercredy 9 janvier I6i7. ..
Le temps n'était plus où la Faculté dépêchait son
doyen et ses docteurs vers Bouvard, à Saial-Germaia en Laye, pour le prier d'user de sou influence vis-à-vis de Louis Xlll en faveur de l'École. Aussi, Jacques Perreau, se fondant sur l'arliclc 48 des statuts ', répondit-il à Bouvard qu'il n'avait plus à ménager :
K Monsieur,
« J'ay communiqué votre lettre à la pluspart des il anciens qui tiennent que vous ne devez tenir aultre « rang que celui de docteur de l'Eschole. Si vous venez « demain en cette qualité, vous ferez honneur à l'Eschole « et serez le très-bien venu. Sinon, il sera plus à-propos « de vous absenter et commettre un aultre à votre « place.
" Je suis et seray toujours, « Monsieur, votre très-affectionné serviteur. « Perreau, doyen ^ «
Pendant que l'École poursuivait ainsi les médecins provinciaux, Renaudot, nous l'avons vu, reprenait du crédit et était nommé historiographe de France eu même temps qu'il ne craignait pas de mettre en tète de ses Gazettes son titre de conseiller et médecin ordinaire du Roi, qui, du reste, n'existait plus. Ses deux fils, Isaac et Eusèbe, tous les deux licenciés, se souvenaient que l'ar-
' Art. 43. « Quiconque aura manqué à son tour de présider à " une thèse quodlibéiaire sera rayé de la liste des docteurs régents " et privé de ses privilèges. S'il veut y rentrer après avoir obtenu ° la permission de la Faculté, il le pourra, et, après avoir présidé '■ hors tour à la première thèse quodlibéiaire, il fournira aux dé- • penses habituelles dans ces circonstances. Dès qu'il aura rempli » ces formalités, il sera replacé à son rang. > (Trad. Corlieu, V Ancienne Faculté de médecine de Paris, p. 269-270.)
* Comni. manuscrits, t. XIII, f. 344, V".
Tlir;OI'IIHASTF' Iîr'NAF'F)OT. 2r;i
nM (lu Pîirlcmcnl porl.'iil ([u'il c; liw srrail fairi (Ircirldiimi que, (le raison ". Ils pciisrrcnl (Idtic <\\\\\ «'•(.'lil Icinps de faire iiik; nouvelle lenl.'ilive pour .icqiiérir ce hoiincl (locl()r;il (|irils;itnl)ilionii<'M('iil si (orl. y\iissi, a(lr(!SS(''r(;nlils au Paricmciil , le 20 déccnibrc 1016, un >■ nrrrt en fjrâcc 1), dans lequel, se foudaul sur ce que la Facullé de médecine, au mépris de ses projircs slaluls, avait reçu docteurs Pierre Rourdelol et Etienne Le (iaif^ncur, nommés licenciés après eux, ils priaient la Gourde vouloir bien faire mettre en vigueur l'arrêt du 0 septembre 1042 qui forçait l'École à les considérer comme docleiirs, ce que celle-ci n'avait jamais fail, vu qu'elle avait toujours refusé de les inscrire sur son catalogue.
L'affaire traîna en longueur : néanmoins, ils firent si bien, qu'à un moment donné, le doyen, Jacques Perreau, qui avait succédé à Merlet, fut officieusement averti que les choses prenaient une mauvaise tournure pour l'École, et que, au lien de faire la sourde oreille, il valait beaucoup mieux songer à se dépendre.
Aussitôt, la Faculté répondit par une " requeste -, qui fut présentée au Parlement le t" avril 1047. Après avoir rappelé les diverses phases de la lutte et les arrêts rendus en faveur de l'École, le doyen ajoutait, soutenu par tous les docteurs, que : " après tant d'arrests, Icsdits « Renandot père et fils n'avaient laissé de continuer « leurs calomnies, entreprises et mauvais commerce, et, « bien qu'après la jonction desdits Isaac et Eusèbe Re- « naudot avec les ennemis de la Faculté, ils ne doivent « plus rien prétendre ni espérer, s'en estant par trop « rendus indignes; néantmoins, ils avoient présenté re- 'i queste, le 20 décembre 1045, encore remplie d'injures " contre la Faculté, sur laquelle les parties ont écr4t et
202 THÉOPIIRASTE RENAUDOT-
i- produit, et bien qu'ils soient absolument nou rcceva- (1 blés, la Faculté a esté conseillée de se rendre immé- - diatement demanderesse pour l'indignité encourue « par lesdits Rcnaudol par tant de récidives.
" Ce considéré, nosdits seigneurs qne, par les statuts de i- la Faculté vérifiez en la cour, un docteur (jui en « offense un aiiltre peut estre expulsé de l'Escliole, qu'il '• n'est pas juste que les suppliaus ayent des espions u chez eux pour relever le secret de leurs délibérations, « que leur père machine encore contre l'Eschole, mesme Ci a faict depuis peu menacer les supplians de la cassa- " tion de vostre arrcst, que, ainsi, il ne seroit pas juste i: de forcer les suppliaus d'avoir les enfants de leur « ennemi juré parmi eux, que de leur chef ils se sont « rendus indignes :
" Il vous plaise de les déclarer deschus du bénéfice de « l'arrest du sixième septembre 1G42, déffencc mesme 't de pratiquer la médtcine dans Paris. Et vous ferez « bien '. "
Sur ces entrefaites, les frères Renaudot, qui avaient fait signifier à la Faculté l'arrôt en grâce présenté par eux au Parlement, envoyèrent demander au doyen, le 25 juin, par l'appariteur du Parlement lui-même, quel avait été l'avis de la Faculté sur l'arrêt en grâce qu'ils lui avaient soumis, '• s'engageant, du reste, si la Faculté voulait bien les admettre, à ne rien tenter contre elle ". 11 fallait qu'ils fussent bien sûrs du succès pour faire ainsi une dernière tentative de conciliation après la requête du 1" avril, formulée contre eux par l'École. Celle-ci résolut de résister jusqu'à la fin, et leur fit répondre qu'elle
' Comm. vuinuscfils, t. XIII, f. 3i7.
'l' Il !■; 0 1' Il il A s T !■; Il K N A iJ I) 0 T . 203
s'en Icii.iil ;mx formes de l.i siipplicinc qu'elle av.iil préxMilée <-iii l'.irlcmetif.
I)(''s lors, il n'y ;iv;iil plus (|u';i ,i{',ir : el l,-i Cour reiulil l»i(Mi(Al un ;irr(^l coiirirui.ilir de ecliii du (i sepUMiilin; I(î12 ', (pli ordonn;ii( en oulrc que les frères IJen.iudol seraient inserils sur le cal;ilo(;ue de l'Kcolc d'après leur ordre de lieenee. Ils élaienf done une seconde fois docteurs de par la volonlé du l'arlcuienl, mais, à l'inverse dila première, ils sonjyèrenl dès lors A rendre efleelif le fi(re(|u'i!s venaient d';ieqiiérir.
L'occasion de l'aire acte de doelcur n'allait pas larder à s'offrir; l'arliclc 41 des statuts portait : " Le nouveau (i docteur sera considéré comme docteur ré};cnt, à con- « dition qu'à la Saiut-I\Lir(in procliaine (Il novcmhrei, il " présidera hors tour à une thèse quodiihélaire el sou- .' tiendra l'acte paslillairc dans lequel un des bacheliers ;' ou un candidat répondra à une question de médecine 'ï proposée par le nouveau docteur. ^■
()r, Jacques Perreau commençait son deuxième décanal le 2 novembre 1047. De suite, Lsaac et Eusèbc, forts du nouveau droit qu'ils venaient d'acquérir, et, désireux de se conformer autant que possible aux statuts de l'B^colc à laquelle ils appartenaient désormais de parTarrct du Parlement, signifièrent par huissier au doyen: -> qu'ils avaient averti Stéphane Bachot, bachelier, qu'ils
- présideraient le 14 courant sa thèse quodiibétaire. Et, " de façon à ce que ce bachelier fiU inexcusable de ne
- pas avoir sa thèse prête à cette époque, ils lui en
' Nous n'avons pu Irouver la date exacle de cet arrêt, dont nous connaissons le sens, et qui fut rendu du ^.î juin au 2 novembre 1647, probal)lenient au cominenoenient de juillet de la ni«>nie année.
261 THÉOPIIRASTE RENAIDOT.
« avaient livre une lout imprimée sur le sujet suivant : « An arl/iritidi/njrolica' .^ 'i
Le 5 novembre, Jarciues Perreau fit connaître aux docteurs asseml)lés la sijinificalion (lu'il venait de recevoir. A peine en avait-il commencé la lecture, qu'il s'éleva " une rumeur immense -, et que tous, refusant de l'entendre jusqu'au bout, se levèrent tunuillueusement, déclarant qu'il n'était pas besoin de délibérer sur un semblable sujet, et qu'il ne fallait même pas faire attention aux fils du Gazeticr.
Le 14 novembre approchait, et le doyen était fort perplexe ; il sentait bien que celte fois la Faculté aurait grand'peine à se soustraire à l'arrêt du Parlement. Il s'en fut consulter W Brode, '• avocat fort disliuj^ué ■', et demanda également l'avis de M" Jean Piètre, un ancien doyen (1028-1630), qui était fort expert en ces sortes de choses. Le sénatus-consulte ordonnait que les deux nouveaux docteurs fussent inscrits sur le catalogue suivant leur ordre de licence : fallait-il donc inscrire Isaac et Eusèbe avant P. Boudelot et E. Le Gaigncur, qui avaient été désignés par l'École pour présider le 14 les deux premières thèses quodlibétaires? Le doyen ne tira aucune résolution de cette consultation, et résolut d'attendre l'échéance qui approchait pour consulter de nouveau la Faculté.
Au jour dit, l'appariteur prononça à haute voix les noms des docteurs proposés pour l'inscription sur le catalogue. La Faculté se trouva divisée : les uns pensaient avec M* Piètre, alors présent, qu'il fallait obéir aux ordres du Parlement ; les autres étaient pour une
' Comm. manuscrits, t. XIII, f. 352
TIlfiOl'IllUSTE RENAUDOT. l'fJ'i
rési.sljinco acli.iriiro cl rcponss.'iicnl l'inscriplioii. (-c. (iil (îcllc (h'PiiiriMMipiiiioii (jir(!iiil)r;iss,'i le doyen, .'ifiii, flil-il, « (l(; ii(^ p.is violer les iisiifje.s (h; l'Kcolc », <;(, il (»rfli>iiii;i soleiuiellcnu'iil ;'( r;ip|);iril('iir, .lo.'icliim de lUMizcville, fie « iiomiHcv les docleurs -, p;irn)i lesquels ne lurciil pas eompris les fils de Ilenaudot'.
Immédi.ileinenl ceux-ci adrcssc'Tcrit au Parlement une suppli(|iie, dans laquelle ils se plaiçuirenl de ce que : malgré le dernier arnH rendu en leur faveur, non-seulemcul ils n'avaienl pas élé inscrits sur le calaIo{ifue, mais encore que, s'élanl présentés pour faire acte à la Faculté, ils avaient élé reçus à la porte par plusieurs docteurs et en particulier par M" François Blondcl et Jean Piètre, — qui probablement s'était ranp,é à l'avis de la majorité, — et que ceux-ci leur avaient interdit l'entrée du <■'■ conclave' ".
Celte supplique fut favorablement accueillie, et la Faculté comprit dés lors, d'après les renseignements précis qu'il ne lui fut pas difficile d'acquérir, qu'elle ne pouvait résister plus longtemps : néanmoins, avant de céder, elle résolut, s'il était possible, de dicter ses conditions et de faire passer encore les deux frères sous ses Fourches Caudines.
Le 2(, les docteurs se réunirent de nouveau, et il fut résolu à l'unanimité : que ceux-ci ne seraient admis qu'à la condition expresse de se conformer à tous les usages de l'Ecole et de se contenter du rang qui leur serait assigné à la future promotion. Enfin, ils devraient rendre satisfaction à la Faculté qu'ils avaient offensée et aux docteurs qu'ils avaient injuriés. Il fut en outre décrété :
' Comm. mmiuscrits. t. XIII. f. 352.
2 n>id.. f. 325.
266 TIIËOIMIUASTE UENAL'DOT.
qu'on irait trouver M. de Berné qui avait été rapporteur de la cause, et qu'on le prierait de faire souscrire Isaac et Eusèbe à ces conditions. On dcsijijna alors, pour accompagner le doyen, M.M'slean IMcrlet, HenélNIoreau, Charles Guillemeau, Guy Patin et le censeur Nicolas Cappois.
Le lendemain, ceux-ci se rendirent auprès de M. de Berné, lui exposèrent que l'École ne pouvait recevoir dans son sein les fils de son ennemi et lui demandèrent son avis à ce sujet. Celui-ci leur répondit que l'affaire ne tarderait pas à être vidée , qu'ils étaient réfractaircs à l'arrêt du Sénat, et que, du reste, en dernier ressort, ils n'avaient dans la circonstance qu'un parti à prendre, qui était d'aller trouver le président du Parlement.
Le samedi 23, après la messe, le doyen exposa aux docteurs présents en assez grand nombre, le résultat de sa visite auprès M. de Berné, et le conseil qu'il avait reçu d'aller voir le président du Parlement. Tous approuvèrent cette démarche , et le doyen demanda à M" Raimssant, son collègue et médecin du président, à quelle heure on pourrait rencontrer celui-ci et l'entretenir. M"" Raimssant répondit qu'ils le trouveraient chez lui le lendemain à une heure après-midi. En même temps, le doyen était informé que M' Le Tourneur, son collègue, et INI. de Berné, désiraient le voir le jour môme, afin de se concerter avec lui sur les moyens à employer pour sortir de ce mauvais pas. M. Perreau, depuis sa première entrevue avec M. de Berné, qui lui avait très-nettement dit la vérité, ne se souciait guère d'aller recevoir une nouvelle semonce; aussi fit-il la sourde oreille, et ne se rendit-il pas à l'invitation de ce dernier.
Le dimanche 24 novembre, accompagné d'un grand
T II 1', 01' Il 11 ASTI'. Iir.NAIîltOT. 207
nombre do doclciirs porijml (ojjc; (;(, hoiiucl, le doyen se rendit en j'r.inde pompe eli(!z le premier |)résident, M* Mathieu Mole. Il lui ex|)o.sa le différend, irnplor.i son aide et le pri;» de ne pas laisser ce sénains-eonsulle ruiner la discipline et tous les staluls de rKcole. Malf^ré tonle l'éloqueiiee et l'habileté que le doyen put mettre à plaider la cause de la Faculté, cette dernière n'en était pas moins, comme l'avait dit M. de Hcrné, réfraelaire aux arrêts du Parlement, et c'est avec anxiété qn'd al (cndil la réponse de Mathieu MoIé.
Celui-ci fronça d'abord les sourcils et répondit qu'on ne discutait jamais ainsi les arrêts rendus par le corps qu'il avait l'honneur de présider, et que les discuter c'était refuser de les suivre et en même temps violer toutes les lois. Cependant, il se radoucit, et, après avoir écouté les i^ bonnes raisons " que M'= Perreau lui exposa de nouveau, il l'engagea à présenter une supplique et l'assura qu'il s'emploierait en faveur de la Faculté '.
Les docteurs s'en retournèrent, à moitié satisfaits, rédiger leur supplique; en arrivant à l'École, le doyen trouva une deuxième lettre de M. de Berné qui le priait encore de venir le voir le jour même. Le premier président, quoique bien disposé, ne s'était en somme pas engagé; d'autre part, M. de Berné allait probablement de nouveau être nommé rapporteur de la supplique que l'École devait présenter : c'est pourquoi, afin de ne pas froisser ce dernier, le doyen se rendit-il chez lui d'assez mauvaise grâce. Après beaucoup de sermons, — c'est le doyen qui parle, — M. de Berné lui dit qu'il avait trouvé un excellent moyen, — qu'il ne nous indique pas, — pour
' Cvmtii. mtiintscrits, i. XIII, f. 355.
268 TIIÉOPHRASTE RENAUDOT.
faire que les fils de Reaaiulot prissent leurs {grades de la manière accoutumée. Du reste, ajouta-t-il, — ce qui fit faire une forle grimace au doyen, — vous ne devriez pas oublier que, môme après le premier arrêt du G septembre lG-i2, il élail juste qu'ils fussent inscrits sur le catalojyue d'après leur ordre de liceuce. 11 priait en outre M" Perreau de proposer à l'École cet accommodement comme émanant de lui-même, et désirait de plus savoir, avant le mercredi, quel avait été l'avis de la Faculté, de façon à ce qu'au Parlement il pilt plaider la cause dans le sens de la transaction qu'il proposait.
Malgré tout le désir que la Faculté aurait eu de ne pas s'aliéner M. de Berné, l'accommodement qu'il proposait fut repoussé, et le doyen lui répondit, le mardi, qu'il n'avait rien pu obtenir des docteurs qui préféraient tout supporter plutôt que de voir les statuts renversés.
Les choses en étaient là, lorsque, le jeudi 28 novembre, alors qu'il finissait d'argumenter une thèse quodlibétaire, le doyen reçut un billet du président du Parlement, par lequel celui-ci le priait de l'allcrvoir le jour même à une heure de l'après-midi; ce que fit M' Perreau accomjjagné de MM" Merlet, Gervais Léonard, Haimssant, Le Lelier, et du censeur Nicolas Cappois.
Mathieu Mole pria le doyen de lui exposer de nouveau et clairement ce que désirait la Faculté; ce qu'ayant entendu, il promit d'ordonner aux frères Renaudot de se soumetre à ses exigences, et il demanda aux docteurs de revenir le lendemain à la même heure. Dans l'intervalle, h président voyait Isaac et Eusèbe, leur faisait comprendre qu'il valait beaucoup mieux, dans l'intérêt de leur tranquillité ultérieure, se soumettre encore, et il leur certifia que, s'ils acquiesçaient aux conditions pro-
TIII'lOIMIi; ASTK (U'NAdDOT. 20î)
posées, il ik; |)(;nncllr;iil p.is (jiic la l'aciild; m; joiiàl à nouveau d'eux et du Paricineul ainsi (prclh; l'avail (ail une |)reini('îr(î lois eu U;i2. Les (](;nx Crrres n'avaieiil (pi'à aecepler : ce qu'ils (irenl eu reiuereiaul. M. MoJédi; l'iu- (én^l ([u'il leur témoij;nai(.
I>e iendeniaiu, le doyen et les docteurs furent fulèles au rendez-vous ([ui leur avait été assijjné. Le premier président Iciir dit d'abord, ce qui les combla de joie, qu'il avait vu Isaae et Kusébe qui souscrivaient entièrement aux conditions de l'KcoIe. Il ajouta, en souriani, que du reste, il était juste que les arrêts de la.Facullé l'emportassent sur ceux de la Cour; mais il les priait, n'ayant pas oublié la violation des précédents ju[ïemeuts et en particulier de celui du G septembre 1642, que, de leur part, " tout fàt fait sincèrement et chrétiennement ". « Dans quinze " jours, ajouta-t-il, vous donnerez le bonnet à Lsaac qui " a subi ses vespéries, et cela sans frais, puisqu'il les a 'i déjà acquittés. Quanta Eusèbe, vous devrez sans délai, « et suivant les statuts, le vespériser et le doctorifier. "
Le doyen s'empressa de convoquer pour le 3 décembre les docteurs de l'École, et, lorsqu'ils furent réunis, au jour dit, il leur annonça que les frères Renaudot souscrivaient à toutes les coudilions qu'il leur avait plu d'imposer.
lsaac était présent : aussitôt il pria le doyen lui-même de vouloir bien lui conférer le titre doctoral au lieu et place de M' Georges Joudouiu, alors malade, à qui ce soin incombait, vu qu'il avait déjà présidé ses vespéries . 11 le pria encore, de demander à M' Michel de la Vigne, qui déjà, lors de sa vespérie, lui avait posé une question, de prendre part à son doctorat au lieu et place de M" Chrestien, qui, dès cette époque, avait refusé de l'interroger. Michel de la Vigne acquiesça à sa demande, mais " en
270 THÉOPHRASTE IIENAUDOT.
A {jràce de l'Ecole et pour faire plaisir au doyen avec Ic- .. quel il avait toujours ét(5 fort lié ••. Eufin, comme le nouveau docteur devait immédiatciiieut faire acte doctoral, Isaac demanda à M" Pierre Ilommets, qui, d'après Tordre d'iuscription sur le catalogue, devait siéger, Pautorisation de lui poser une question : ce que celui-ci accepta.
Le samedi 21 décembre, Eusèbe Uenaudot ^ supplia « à son tour pour ses vcspéries : la Faculté accueillit favorablement sa supplique, mais, avant dépasser outre, elle exigea que les deux frères signassent les propositions contenues dans l'acte suivant, qui ressemblait fort à la renonciation qu'elle avait déjà exigée d'eux sans leur accorder ensuite le litre qui devait en être le prix.