WANT-PROPOS
N'être pas de son siècle constitue certainement une faute grave vis-à-vis de la poste'rite' ; ceux qui naissent cent ans trop tôt sont presque toujours incompris : il arrive tout au moins cela d'heureux à ceux qui naissent cent ans trop tard, que l'oubli dans lequel ils tombent lont de suite les sauve de l'injustice.
Peut-être trouverons-nous là l'explication d'une bizarrerie qui est en même temps une grosse faute. Comment se fait-il, en effet, qu'on ignore presque encore aujourd'hui le nom de The'ophraste RcLiiaudot qui a fondé en France, sinon en Europe, le Journalisme par sa Gazette^ la Publicité commerciale par ses Bureaux tV adresse, et, disciple de Bacon et de Pierre Ramus, a bravé la scolastique en voulant ï enseignement libre et expérimental /
Est-ce donc parce qu'il fut guidé dans toute son ^ nMivre par sou ardeni amoiii' de l'humanité, ((ui lui t'ai-
ir AVANT-PROPOS.
sait VL'vïvv son Traité des pauvres cl fonder les Consultations charitables qui ont sauve' la vie à tant de niise'rablcs?
Vinccnl de Paul a e'té canonisé, il est resté le prototype de la bienl^isance faite homme; qui sait aujourd'hui que Renaudot est mort abreuvé de défjoùls, malheureux, et de plus, v. gueux comme un peintre «^ alors qu'il eût pu vivre riche et adulé s'il avait voulu tirer de ses inventions autre chose que le soulag^ement de la misère publique ou transiger avec la vérité en faisant chorus avec les savants officiels?
Il eût du naître cent ans plus tard , au moment de la rénovation intellectuelle pratique ; à défaut de la reconnaissance publique, il eût été l'un des maîtres et non, comme à son époque, l'un des égarés du mouvement scientifique.
La consécration officielle et la persécution servent quelquefois plus à illustrer un homme que son talent : Louis XIV a mieux servi Chamillard que sa nullité dangereuse : le Saint-Office a jdus fait pour Giordano Bruno que son génie.
Consécration et persécution même manquèrent à Renaudot; au moment de réussir, Richelieu, son protecteur et son ami, vint à mourir; la Fronde et Mazarin, Mazarin et Anne d'Autriche ne pouvaient rien pour lui, occupés qu'ils étaient à s'employer pour eux : Renaudot fut vaincu, et sa renommée, qui, si Richelieu avait
AVANT-PROPOS!. m
v('rii, lïil (l('iiH'iir(r iinporissabl'', st; iio\a dans niio Iransilion.
Qiiaiil, à ceux (|iii, apirsla vicUm'o, s'c'taifnl, finjjarns sans vcrffofj'iie tics débris de son (jlîuvi'o, ils furent bien trop habiles pour lui donner les palmes de la perse'cution à outrance.
Nous avons entrepris de faire sortir de l'ombre où jusiprà présent elb; a peut-être e'te' trop volontairement relé(î:ue'e, cette {^fiande figure du malheureux philanthrope.
JNons y avons été' d'autant plus poussé que, compatriote d'Urbain Grandier, — Renaudot est né à Lou- «lun, — nous avons puisé dans nos papiers de famille et dans des manuscrits précieux, des documents f[ui jetteront, tel est notre espoir, un jour tout particulier sur cette physionomie à peine ébauchée.
Mais il est deux façons d'écrire l'histoire d'un homme : prendre Renaudot à sa naissance, l'étudier dans son développement, le conduire au tombeau, tout cela au point de vue strict du personnage, eût pu paraître fastidieux, malgré l'intérêt du sujet. Nous avons préféré placer l'homme au milieu de son époque et faire une large part à l'histoire de son temps et à celle de ses relations. C'est ainsi que nous avons été amené à fouiller les rapports si intimes et si curieux qui ont existé entre le P. Joseph et Richelieu, tous les deux amis du journaliste.