‹ Théophraste RenaudotChapitre 3 sur 20 · IV AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

IV AVANT-PROPOS

De même, pour ses iuveutious, il nous a semblé bon de rechercher si elles répondaient alors à un besoin d'actualité, de remonter à leur origine et de les suivre dans leur évolution.

Nous demandons justice pour un homme dont toute la vie a été consacrée au soulagement des malheui'eux et qui n'a recufilli comme récompense que la plus grande ingratitude : le lecteur jugera si nous avons fait un bon livre : nous croyons toujours avoir fait une bonne œuvre.

Juillet 1883.

a. GILLES DE LA TOURETTE.

TUÉOPHRASTE UENAUDOT

CIIAPITUE l'REMIEU

Une VILLI! rnOTKSTANTE AU COMMENGEMKNT DU PIX-SEPTIÈMI- SIECLE

— Louduii place de sûreté; ses rapports avec les villes liu{;uenotes du Midi. — La Faculté de médecine de Mmlpellier. — Ses tendances libéi-ales et expérimentales. — Pourquoi liaiaudoi s'y fait-il recevoir docteur? Se» voyages en dehors de la France; il étudie la chirurgie à Paris; retour à Loudun. — Paix de Loudun, ICK). — La Triple Alliance; le P. .losiph ou l'Éminence grise. Richelieu et Renaudot. — Les cercle-s littéraires de province.

— Scévole de Sainte-Marthe; Urbain Grandier; 1 Oratoire et le P, Condren. — Le 7'raiié des pauvres. — Oraison funèbre de Scévole de Sainte-Marthe par Renaudot, qui, nommé médecin et conseiller du Roi, commissaire général des pauvres du royaume, quitte Loudun pour aller h Paris appliquer ses idées humanitaires sur l'extinction du paupérisme.

« Le pays de Loudunois est uae petite proviace située « dims le diocèse de Poitiers. Elle a l'orient du côté de « laTouraiae, vers l'occident elle joint au Poitou, et vers « le septentrion et raidy à l'Anjou. Elle contient unze « lieues de long, que l'on compte depuis l'éjjlise du vil- « lage de Saint-Cyr en Bourgj, non loing de la ville de « Saumur sur Loire eu Anjou, jusques aux confins de la « Chastelleuie de Coussay, près la ville de Mirebeau, « aussi en Anjou exclusivement. Quant à sa larj}eur, elle « a cinq lieues au plus estroit qui se comptent depuis le « bourg de Pas-de-Jcu sur Dive, à deux lieues de

2 TllÉOPHUASTE IIEISAIDOT.

« Thouars en Poitou, jiisques au chastcau de Marsay, « situé à une llcue et demie d(^ Cliiuou sur Vienne en « Touraine. Mais en ces limites ne sont comprises quel- « ques enclaves dans les marches communes d'Anjou cl « du Poitou '. »

Tel était le pays loudunais à la fin du seizième et au commencement du dix-septième siècle, et sa capitale Loudun était une ville des plus importantes. Située au sommet d'une haute colline, dominant une plaine fertile produisant un vin généreux et des céréales de toutes sortes, Loudun, ou plutôt, comme disaient les lettrés d'alors, « Juliodunun ", la forteresse de Jules César, se glorifiait de sou ancienne origine et de la richesse de ses campagnes.

Sa situation mémo devait appeler sur elle toutes les convoitises, mais ravagée par les Anglais, perpétuel sujet de discorde entre les ducs d'Anjou et de Poitou, elle avait appris à se défendre, et derrière ses remparts se cachait une population mAle et virile, ayant le respect de la tradition et défendant envers et contre tous la ville natale comme une première patrie.

Cette population courageuse était en même temps éclairée, et, lorsque la Réforme, qui constituait un progrès, fit son apparition en France, les Loudunais n'hésitèrent pas et devinrent de zélés protestants. Aussi, au temps des guerres religieuses qui ne tardèrent pas à éclater, Loudun eut-il à subir toutes les horreurs de cette lutte fratricide qui, au nom d'un Dieu de miséricorde, armait les mains des mêmes Français. Tour à

' Mémoires de la ville de Loudun et du pai/i de Loudunois , par Louys TiiiNCANT, procureur du Uoyau siège de Loudun. B. N. Mss. F. Fr. ; 20157.

TllKOPHKA.STK HKNAUDOT. :.

tour prise cl reprise (!l livrée .111 pill;i|;e p.ir les imIIioliqucs cl les proleslaiils, ecUc niallieurcusc ville .iv.iil donc bcsoiu du plus p;rand repos lorsqui; l'édil de Nanlcs viul, eu 15î)8, le lui accorder. Par eel édil, les Rérorincs, et ils étaient en majorilé à f.ouduii, ohlenaienl rexercicc public de leur relijpon dans les lieux où il clail déjà établi en 1097 el dans deux villes par baillia[;e : de plus, il leur était donné un grand nombre de places dites « de sih*elé ». Loudun fut au nombre de ces dernières, et le prolcslant Coisguérin, son gouverneur, homme jusfc et intègre, sut, par sa sage adminislralion, faire rcnailre ;i la vie un pays qui avait été si cruellement éprouve.

Loudun dépendait bien malgré lui du présidial de Tours, mais néanmoins il possédait ' plusieurs juridic- « lions royales, sçavoir : la Sénéchaussée, autrefois ap- « pelée la Grande Jugeric, et depuis environ cinquante « ans Bailliage, auquel il y a bailly de robe longue, lieu- " tenant criminel, lieutenant civil, assesseurs et conseil- " 1ers ' » .

La magistrature y était donc largement représentée, et à côté d'elle marchaient dix-huit huissiers, di\-huit procureurs, vingt avocats et huit notaires; le tout pour une population de quatorze mille habitants *.

Loudun possédait de nombreuses églises du plus beau style, dans ses rues s'élevaient de superbes hôtels, enfin tout autour de la ville existaient de nombreux monastères, des prieurés célèbres, tels que celui de Coussay, dont Richelieu n'allait pas tarder à devenir prieur.

' L. TniNCANT, loc. cit., p. 2.

' Pour tousces détails, cousulter lexcellent ouvrage deM. Lègue, Urbain Grattdier et les Possédées de Loudun. Paris, 1880.

Par quelle étrange fatalité le Loiidun d'autrefois est-il donc devenu le Loudun d'aujourd'hui? La ville est demeurée debout; mais sur quatorze mille habitants, neuf raille sont partis pour ne plus revenir, elles grands hôtels d'autrefois restent vides.

Lorsqu'on pénètre dans ces rues étroites, aux pavés biséculaires, on éprouve un frisson glacial : pas un habitant, les portes sont hermétiquement closes, les maisons impénétrables. Toutes sont vieilles et portent le cachet d'une époque passée. Des dix églises que possédait Loudun, il ne reste plus que Saint-Pierre du Marché, qui retentit autrefois de la parole ardente d'Urbain Grandier, Saint-HIlaire-du-Martroy, et la chapelle desUrsulines « les possédées » qu'exploita la rancune de Richelieu. Le méj)ris et l'insouciance des habitants ont fait de l'église collégiale de Sainte-Croix une halle à bestiaux; rien n'indique, sur la place du Marché, l'emplacement du bûcher où fut brûlé le malheureux Grandier. Pourtant une rue porte le nom de Scévole de Sainte-Marthe, le grand citoyen qui sauva la ville du pillage que préj)araient les soldats du duc de Joyeuse ; mais aussi son bel hôtel Renaissance a été jeté bas et remplacé par une construction banale ; enfin, tranchant encore sur l'aspect lugubre de cette ville morte s'élève décapitée la masse énorme du vieux château fort, l'orgueil d'autrefois, dont la ruine a marqué la chute de Loudun et dont, dernier affront, son démolisseur lUchelieu devait prendre les pierres pour aller bâtir à côté la ville qui porte son nom.

Depuis lors, les Loudunais se sont complu dans le plus morne abandon de leur ville autrefois si belle, ils sont demeurés oublieux de leurs illustres compatriotes

TIlÉOriIlU.STK HliNAIJDOT. 5

c ne scmbicnl plus se souvenir de {jloircs si |)iin;s (jiie l'une d'elles Irr.iil riioiiiMMir (I'iiik; j;r;iiMl(; elle,

V.n (îlïel , si le nom (!<; S.iinic-MarllK; esl {;r;ivé sur les murailles, si le souvenir d' Urbain (iraiidicr prsi; encore sur la ville, (|ni se souvieni (|ue<;'esl à Londun (jiresl né un d<\s plus {jrands hommes du dix-seplirme sièele, un pliilanllirope dont iNeuvre humanitaire allait ôlre si jyrand cl si durable, qu'il devait arriver intaet jusqu'il nous? C'est à Loudnn (pie naissait, à la fin de ir,80, Théophraste Rcnaudol, <[ui du m(^me coup allail fonder le journalisme par sa Gazelle, la puhlicilé commerciale par ses Bureaux d'adresse et de rencontre, guidé en cela par son amour pour les pauvres, qui lui faisait iulroduire en France les monts-de-piété et, invention sublime, l'amenait A créer les « Consultations charitables pour les pauvres malades ».

Théophraste Renaudot naquit à Loudun en 1580, probablement dans la maison qu'il habita plus tard et qui se voit encore à l'angle formé par la rue Centrale et la rue du .leu-de-Paume '.

' Nous avons adopté la date de 1586 comme la plus probable, malgré l'opinion des auteurs assez nombreux qui le font naître en 1584; nous nous sommes appuyé en cela sur l'assertion de Renaudot lui-même, qui nous dit avoir été reçu docteur ù l'âge de dix-neuf ans, le 12 juillet 1606; en outre, le Recueil des Gazctus de l'année 1631, conservé à la Bibliothèque nationale, est accompagné du portrait de Renaudot, au-dessous duquel on peut lire : Theoplirastus ftenaudot, Ju/ioJi):ciisis, Jiicdiciis et hiflaiiogreiphus regiiis, iiiino58, saliiiis 1644. Toutes les reclierches que nous avons faites ri Loudun, Poitiers, Tours, Angers, pour retrouver une date officielle, sont demeurées infructueuses.

Outre la tradition populaire, le style et certaines inscriptions latines que nous avons relevées sur ses fenêtres et qui suffiraient à corroborer l'opinion qui fait de cette maison l'ancienne résidence de Renaudot, voici ce que nous trouvons dans un acte passé entre M. Gilles de la Tourette et .M. X... :

» Une maison située en cette ville de Lodun joignant par le

Ses parents, qu'il perdil en bas Age, ainsi que l'indique le procès qu'il eut conlre ses curateurs, plus soucieux de leurs intérêts que de ceux de leur pupille, étaient alliés aux meilleures familles du pays '. H naquit au moment où Loudun, pacifié par l'édit de Nantes, allait devenir un centre politique et presque littéraire.

Dans une ville riche comme la capitale du Loudunais qui, tant de fois pillée, était toujours sortie victorieuse de ses revers, la sécurité renaissant, l'étude des belleslettres devait prendre un nouvel essor. Il faut se reporter à ces temps déjà reculés où les communications, toujours difficiles, forçaient les habitants d'une cité à compter presque entièrement sur eux-mêmes. De temps en temps l'un d'eux s'en allait en grand'ville, quittait le pays pour Paris et revenait plus tard chargé de science et de livres dont il faisait bénéficier ses compatriotes. Il se formait alors des sociétés intimes, sortes de petits salons littéraires, où s'écoulaient les longues soirées de province en causant science et belles-lettres. Loudun était une ville où ces milieux intelligents pouvaient prospérer. Devenue place de silrelé, elle communiquait avec les protestants de toutes les provinces, reliant la Rochelle aux places importantes du Midi avec lesquelles elle était en relation incessante.

« devant à la rue tendant du carrefour de la Poulaillerie aiï ■ Palais-Royal dudit Lodun el par autre part h la rue tendant du " Relandais dudit palais et grand pavé des Coutelliers et par " autre part à la maison de M. Tlieopliraste Renaudot, docteur « en médecine. ■•

' Il était sieur de Boissenié; il existe encore dans les environs de Loudun un endroit qui porte ce nom, et où Ion voit des constructions datant du seizième siècle. Ce sont là évidemment les vestiges de sa propriété. .Ses armes étaient : « d'azur à un lion d'or au chef de gueulle, charge de trois cocqs d'argent « , avec casque de chevalier et comme exergue : l'igilaniia superat robur.

TIir'iOl'llltASTI'; ItKNAIlliOT. 7

C'csl ,111 inilicii de ce c.ilmc cl do «elle réiiov.ilioii iiiloIlccliKille que s'écoula rciiCaiicc do llonaudol. iNô do rklics parents proloslanis ', (jui <liircrjl ne rioii ii('{fli{jcr pour rondro son éducation parfaite, il ac(piit rapidement une connaissance approfondie des anciens auteurs }',rccs et latins, alors fort cultivés, et, de bonne heure livré à lui-ni^ine, il dut hienlùl sonj^er h embrasser une carrière qui convînt .'i son esprit actif et entreprenant. Kntrc toutes il choisit la carrière médicale comme répondant la mieux à ses aspirations humanitaires. La médecine était en outre en {ifrand honneur à Loudun, et presque tous les jeunes étudiants loudunais allaient recevoir le bonnet doctoral à Montpellier. La Facullé de médecine de celte ville était en effel forl tolérante pour les protestants, que repoussait la Facullé de Paris : de plus nous avons dit qu'il existait un courant de relations constantes entre Loudun et les villes du Midi, centres de la résistance protestante ; enfin, les doctrines de cette Faculté, ù l'inverse de celles de l'École de Paris, devaient séduire Pveuaudot. Ouelles étaient donc ces doctrines pour lesquelles il devait combattre jusqu'à la mort, ne se laissant rebuter ni par les obstacles ni par les déboires, et qui, devaient l'amener à la conception de cette idée grandiose de venir créer à Paris même une Faculté médicale libre, vis-à-vis d'un corps enseignant si jaloux de ses prérogatives ?

« L'espèce humaine, aux diverses périodes de son « évolution, a passé, dit Claude Bernard *, successive-

' Il obtint en effet en 1618 un arrêt de la Cour contre ses curateurs qui portait condamnation contre eux ^ de plus de vingt « mille livres, pour ses meubles paternels et maternels, sans y « comprendre ses héritages qui ne se montaient à guère moins. »

* Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, p. 66-67.

8 THÉOPHRASTE RENAl'DOT.

« ment par le sentiment, la raison et rexpériencc. " D'abord le sentiment senl s'imposait à la raison avee « les vérités de foi, c'est-à-dire la théologie. La raison « ou la philosophie, devenant la maîtresse, enfanta la « scolastique. Enfin rexjérience, c'est-à-dire l'élude « des phénomènes naturels, apprit à l'homme que les « vérités du monde cxlérieur ue se trouvent formulées " ni dans le sentiment ni dans la raison. Ce sont seule- >< ment nos guides indispensables; mais pour obtenir » ces vérités, il faut nécessairement descendre dans la « réalité objective des choses cii elles se trouvent « cachées avec leur forme phénoménale. C'est ainsi u qu'apparut, par le progrès naturel des choses, la mé- « ihode expérimentale qui ré>urae tout et qui s'appuie « successivement sur les trois branches de ce trépied « immuable": le sentiment, la raison, l'expérience. »

La médecine, comme toutes les autres sciences, a elle aussi passé par ces trois phases du sentiment, de la raison et de l'expérience. A son aurore, elle était exclusivement exercée par les prêtres, et chez les peuplades non civilisées, le prêtre est tout à la fois encore représentant de Dieu, sorcier et médecin : le sentiment prime toute science dont l'évolution est condamnée en principe, par ce fait même que l'idée de foi est immuable et exclut l'idée d'examen ou de discussion. Mais vienne cette discussion représentée parle raisonnement, l'idée de foi s'éclipse, bien que néanmoins la science puisse s'enrober dai s un syllogisme partant du principe « magister (lixit » représentatif de l'ancienne idée de foi, principe qui peut être vrai dans certains cas, mais qui est toujours faux lorsqu'on l'invoque à priori; mais vienne un homme chez qui l'idée de comparaison règne en mai-

Tlir-'.ni'IIK ASTI', IlKNACIlOT. 9

tresse, qui ne se eoiiletile d'une .isserlion (pie pour hi conIrAlcr, la s(M>l;is(i(ine s'év.'iiiouit, la riKîtliode ex[)ériinenfale est rréée, el l'évolution srien(ifi(|ue n'est plus bornée par les horizons de la révélation ou de la doetrine.

Cependant, même h l'aurore d'une science, il peut surjjir des esprits prime-saulicrs (pii, romijaut avec la foi et ne connaissant pas la scolastique, réunissent des faits, les comparent, les ca(é[jorisent et arrivent .'i créer des monuments immortels. Tel fut Ilippocrate en médecine : et si les principes expérimenlaux de ce grand génie avaient été suivis, quels progrès n'aurait pas accomplis cette science qui s'est h peine affranchie de ses autoritaires scolasliques incarnés dans Galien !

A l'époque où Renaudol quittait Loudun pour aller apprendre la médecine, Galien régnait en maiire : l'école de Paris ne jurait que par lui : celle de Montpellier, tout en adoptant son système, faisait néanmoins SCS réserves.

La Faculté de médecine de Monlpellier, au commencement du dis-seplième siècle, était depuis longtemps florissante : sou anlique origine, sa renommée qui s'étendait fort loin , donnaient à ses docteurs le juste droit d'être fiers de lui appartenir. Siégeant dans une ville qui, par sa belle situation, attirait tous les étudiants des rives méditerranéennes , depuis longtemps elle avait, par sa proximité, ressenti l'influence de l'école de Salerne, de même que l'école d'Alexandrie et les écoles arabistes d'Espagne lui avaient apporté avant la Renaissance les premiers manuscrits des anciens auteurs grecs. Elle avait des aspirations libérales et cherchait par l'étude de la chimie à rejeter le dogmatisme pour

10 ÏHÉOPIIRASTE RENAUDOT.

revenir a rexpérimentation. Ces aspirations s'élaient accentuées au moment de la Réforme, cl Monipellicr s'était vite peuplé de protestants.

Alors que la Faculté de Paris rejetait de son sein Jean de Gorris, le fils d'un de ses doyens, qui n'avait pas voulu jurer sur le Christ et l'Évanj^ile d'assister aux messes de l'École, Montpellier accueillait avec empressement les étudiants de la Religion réformée.

Cette dernière raison dut, plus encore que toutes les autres, pousser Renaudot à venir demander à cette Faculté l'instruction médicale. 11 s'y rendit donc, conquit rapidement ses grades, ainsi que nous le prouve l'extrait suivant des actes manuscrits de la Faculté de Montpellier, tout entier écrit de sa main ' :

^'- Ego Theophrastus Renaudotus Juliodunensis accepi te gradum baccalaureatus die décima sexta Januaris, « cujus moderator fuit D.-J. Pradilha?us ; gradum licen- " tiœ die quinta aprilis ; gradum denique doctoris die « duodecima Julii anni salutis millesimi sexcentesimi « sexti.

« Theophrastus Renaudotus. »

Renaudot, ainsi qu'il nous l'apprendra lui-même, n'avait que dix-neuf ans lorsqu'il prit ses degrés, et nous verrons plus tard que ses ennemis ne manquèrent pas de lui reprocher " d'avoir été plein de suffisance en « consentant à acquérir le grade de docteur à un pareil « iige i). Les registres de la Faculté de Montpellier ne nous apprennent pas si le jeune docteur passa ses exa-

' Nous devons la communicaLion de ce précieux document à l'obliffeance de M. Gordon, bibliothécaire de la Faculté de médecine de Montpellier.

THriOPIlHASTI'; itKNAIIItOT. 11

meus d'une (açoii hrillaiih;, ni.iis il vsl prol).)!)!*; rin'iinliii comme il l'élait des anciens anleurs, il dut faire bonne f'ij',iii'(! devani ses jufïcs. Kti lou( cas, il [)ril de celle Kcole l'amour de la |)ra(i((iie m(;dicale, cl hicnlôl il colliCjCra des observations soigneusement recueillies qui lui permcKronl di; m(;(lre au jour un pelil (»nvraf;e encore presque totalement inconnu, mais (jiii doit ô(re considéré comme un monument de sens clinique et d'érudilion médicale. Kn outre, il recueillit dans cette ville toutes les traditions chimiques que les Arabes y avaient apportées et qui avaient trouvé là un terrain Favorable à leur éclosion. L'antimoine, qu'il allait bientôt prôner dans la capitale, devait en même temps le créer chef d'Kcole et lui susciter une ennemie mortelle, la Faculté de médecine de Paris.

Après avoir pris ses degrés à l'Université de Montpellier, Renaudol, qui peut-être n'avait ambitionné le grade de docteur que pour avoir un titre scolastique suffisant pour lui ouvrir les portes des autres écoles, et aussi pour lui procurer un peu de ce prestige souvent vain que donne à l'étranger un parchemin de bonne marque A celui qui le possède, Uenaudot, disons-nous, résolut de voyager : « Sachant, dit-il, que l'âge est né- « cessaire pour authoriser un médecin , j'employai quel- « ques années dans les voyages que je fis dedans et « dehors ce royaume pour y recueillir ce que je Irouve- " rais de meilleur en la pratique de cet art '. '^ Où alla Renaudot, qui, nous le voyons, ne se faisait aucune illusion sur la valeur de son titre doctoral? L'Italie n'était pas loin de Montpellier : il est presque certain qu'il diri-

1 Besponsc à railleur du libelle eoiilrc les Cor.sullalions eliarilahles, iil-.S-, Paris, 1641.

12 TIIÉOPIIRASTE RENAUDOT.

gea ses pas de ce côte, et plusieurs raisons militent en faveur de cette opinion : d'une part, la lanjjue italienne lui était familière. D'autre part, depuis longtemps, sous la protection des Papes, les monts-de-piété fonctionnaient dans ce pays, et c'est à Benaudot que nous sommes redevables de leur importation en France. Alla-t-il en Angleterre, ainsi que pourrait le faire supposer sa connaissance approfondie de la langue anglaise : on ne peut faire à ce sujet que des conjectures. Ce qui est certain, c'est qu'il se rendit à Paris visiter la Faculté rivale de Montpellier. Dans le procès qu'il eut plus lard avec la Faculté de Paris, Chenvot, l'avocat de celle-ci, avança qu'il était venu dans la capitale en 1606 étudier sous les ordres d'un barbier chirurgien, et il en concluait qu'il s'était ainsi déshonoré. La première partie de cette assertion est certainement vraie; quant à la seconde, elle mérite qu'on s'y arrête un instant.

Renaudot avait bien pu à Montpellier étudier la médecine, et parla chimie y puiser les sources de l'expérimentation; mais désireux d'acquérir ses grades, il ne lui avait pas été loisible d'étudier la chirurgie, que ses juges, les professeurs de l'école, considéraient dédaigneusement comme un art manuel. Guy de Chauliac, qui avait fait l'honneur de Montpellier, n'avait pas plus réussi qu'Ambroise Paré à fonder une École marchant de pair avec la Faculté de médecine. Cependant les chirurgiens commençaient à relever fièrement la tète, et, soutenus par l'opinion publique, opposaient au rationalisme forcé d'Aristote et de Galien les résultats incontestables de leur pratique journalière. Pourquoi donc Renaudot, ennemi de toute métaphysique, ne serait-il pas venu, et avec raison, étudier au collège de Saint-

TIII'OIMJUASTM HKDAliDOT. 13

Cômc cl, s'adachanl à ses chiruqjiens en renom ainsi qu'on le faisait alors, s'iiiilicr an secret de l'art «Je {çuérir? Ueiiaudot, ne l'oublions pas, ne sera jamais un songe-creux : ce n'est peut-être pas un génie, mais c'est assurément un proConfl observateur, un esprit iiivcstij^ateur, un travailleurassidu, pratique et non spéculalir, chcreliant toujours à rcvôtir son idée d'une forme pal|)ablc et la traduisant par des actes qui sont autant d'inventions utiles. D'Italie, il rapporta les monts-depiélc, et peut-être l'idée de la Gazelle : de l'aris, un désir immense de contribuer au soulagement dj toutes les misères (jul [)euplaient la capilalc.

Aprèsplusieurs années de voyage, pendant lesquelles il ajouta à son instruction antérieure les fruits d'une expérience journalière, Renaudot revint à Loudun, sa ville natale, désireux d'exercer la médecine parmi ses compatriotes. Préparé par des études sérieuses, pirtisan des remèdes chimiques, alors nouveaux, mais qu'il savait appliquer avec discernement, il se vit bientôt entouré de la célébrité qui, cette fois, faisait honneur au vrai mérite.

« Ce qui reste de médecins fameux du Poitou — nous « apprend-il ' — dira si j'avois quelque employ, voire si « ma réputation estoit médiocre en cet art. Ce que j'au- « rois mauvaise grice d'alléguer, sans l'exemple de « l'apostre Saint-Paul, lequel se garantit du raespris que « l'on faisoit de luy par le véritable récit de sa vie. J'ay « encore pour tesmoin tout le Loudunois et la noblesse « d'alentour où s'étendoit l'exercice de ma charge-. Je « ne parlerai point de mes degrcz puisqu'ils demeurent

' Respome à l'auteur du libelle contre les Consullalions charitables.

14 THÉOPHRASTE Rl'NALDOT.

" d'accord (|ue j'avais de la suffisaQce. Je n'avois tou- « tefois que dix- neuf ans. C'est pourqiioy sachani « que l'âge est nécessaire pour autlioriser ua méde- « cin , j'employai quelques années dans les voyaj'es < que je fis dedans el dehors ce royaume pour y recueil- » lir ce que je trouverois de meilleur en la pratique de « cet art, que je vins exercer dans Loudun, ma ville « natale, où je rendis ma jeunesse recommandable par « mon assiduité, employant la relasche que me don- M noient les malades à de fréquentes anatomies, à la il connoissance des simples et à la propagation des re- « mèdes plus curieux, comme le tesmoignent les livres H que j'en donnai lors au public : voire j'ay encore par " devers moy les commentaires et journaux des observau lions très-particulières de mes pratiques de la méde- >' cine que je n'interrompis sinon par la grande multitude « de malades qui m'empêchèrent d'en pouvoir plus tenir « registre, auquel succéda celuy de mes conseils donnés « sur les maladies, plus remarquable, que je continue u encore à présent (1642) et duquel j'espère tirer un jour, u ou les miens après moy, de quoy justifier de mes soins >< à illustrer ce bel art. »

D'où il résulte que sa notoriété médicale ne tarda pas à être considérable, et que de médecin praticien il devint bientôt médecin consultant. Non-seulement, nous le voyons, il ne se laissait pas absorber complètement par la pratique, mais encore il étudiait la botanique, il recueillait et colligeait des observations, faisait de nombreuses » anatomies ", si rares alors dans les Facultés et qui pour Loudun devaient être une innovation, et enfin pubhait des livres qui malheureusement ne nous sont pas parvenus. Néanmoins on sait que vers cette époque il

'riiliOl'IlItASTM lllwNAUnOT. Uj

pu!)lia une sor((! de discours dans l(,'(|ii(;l il vanlail les iiu'iilcs d'un médicameiil nommé l'oli/r/urslon, (jui probablemcnl n'élail aulre que raiilimoitic.

Mais avant d'iUre mùdeein il clait philanthrope, et dès cette époque il cherchait uu remède contre celte lèpre du paupérisme (|ui couvrait alors la France tout entière, et ([u'il avait pu étudier pendant sonséjour dans la capitale.

Sa renonmiée toujours croissante attira sur lui les regards d'un homme qui ne devait pas tarder à régenter toute la politique de la première moitié du dix-septième siècle.

Fr. Lcclerc du Tremblay, le capucin plus connu sous le nom du Père Joseph ou de VEmincncc fjrise, est une de ces figures historiques qui offrent encore plus d'un côté impénétrable ; " Uu homme qui avait pour maxime que dans les négociations épineuses et de longue haleine il faut toujours rester maître de son secret, et qui, s'abritant derrière la bure, pouvait rester humble sans cesser de commander, devait livrer difficilement à la postérité le secret de son existence '. »

En 1606, il entreprend de réformer les couvents, dont la licence s'accommodait mal à son austérité, et vient prêcher dans les différentes villes du Poitou et de la Tourainc. 11 visite le Mans, Angers, Saumur, établit un couvent de Capucins dans cette dernière ville, réside à Chinon, se rend à Fontevrault, siège d'une célèbre abbaye à laquelle il impose la règle de son ordre, et en 1609 se trouve à Lencloitre, à quatre lieues de Loudun. Cette ville, qui était le centre de l'agitation protestante de la région,

' U Père Joseph, par 1 abbé Ricuaru.

16 TIIÉOPHRASTE RENAUDOT.

dcviiit l'atlirer particulièrement. Avec sa perspicacité habituelle, il comprit tout le parti qu'il pourrait tirer d'un homme comme Ueuaudoi, estimé de ses coucitoyens, d'uue ténacité d'esprit incroyable , d'une puissance de travail surprenante, et qui, malgré ses attaches protestantes, devait se dévouer à celui qui, ayant la puissance, viendrait à lui sous le couvert des idées humanitaires qu'il chérissait.

A cette époque (IGll), Richelieu, quicherchaità poindre et s'ennuyait mortellejnent dans son misérable évêché de Luçon, se trouvait également dans son prieuré de Coussay près Louduu. Le Père Joseph l'alla trouver, reconnut en lui un homme supérieur et le présenta à la Reine comme capable de mener à bonne fin les plus grandes affaires. Dès ce moment la triple aUiance était faite, Richeheu devenait ouvertement le protecteur de Renaudot, soutenu lui-même par Leclerc du Tremblay, le maître de Richelieu bien plus que son subordonné.

Henri IV venait de tomber sous le couteau de Ravaillac (1610), et les partis féodaux s'apprêtaient à relever de nouveau la tête. Les seigneurs, que Sully avait prudemment tenus à distance, allaient puiser à pleines mains dans le trésor, - étourdissant la faim de leur avarice et « de leur ambition, mais ne l'éteignant pas ' ». La misère publique devenait de plus en plus grande, et Richelieu lui-même, député aux États de 1614, s'écriait : « Nous « sommes tous gueux en ce pays de Luçon, moi tout le « premier. » Aussi le Père Joseph accueiUit-il avec empressement l'exposé des idées de Renaudot, qui compo-

' V. Henri Martin, t. XH, p. 257, éd. 18i4.

TllftOI'lllt ASTK HKN AIIDftT. 17

sait, alors son TralUl (/es pauvres, cl il Hl m.indcr .'i Paris le iiM'dccin (le I.oiidun.

« .l'ay roceii — dit celui-ci — l'honneur d'cslrc mandé « exprès par Sa Majesié, du lieu de ma demeure, ('loiijné « de ceni Iicn(îS, </i!s son. Iir.uvcux advéne.manl à la coii- « roune, |)()ur coiilribuer par ce peu que j'avoye d'in- '< dusiric au ré(îlcment des pauvres de son royaume. »>

Henaudolsc rcndil donc à la cour, lui bien reçu, vit ses projets accueillis avec l^iveur, fut nomme, ainsi que nous le verrons, médecin et conseiller du I^oi.ohlinl des privi!é{jes,mais refusa de rester à Paris, « l'affection que " lui porloicnt ses concitoyens l'cmpécliant de les quit- « ter et d'y demeurer dès l'an 1G12 ". Il revint donc à Loudun, qu'il ne devait quitter définitivement qu'en 1625, époque à la<iuelle il alhiit mettre en pratique les règlements qu'il avait élaborés pour l'extincliou du paupérisme.

Mais de 1612 à 1625, allaient se passer dans cette ville des faits qui pour la plupart appartiennent à l'histoire, et qui devaient avoir une influence capitale sur la destinée de Renaudot.

La mort de Henri IV avait eu pour contre-coup une défaveur marquée des protestants, défaveur qui désormais ira sans cesse croissant et aboutira à la révocation de l'Édit de Nantes, la plus grande faute politique du dixseptième siècle. En 1614, les Jésuites, qui aux États généraux ne craignaient pas de faire l'apologie de l'assassinat d'un roi d'une orthodoxie douteuse, et qui devenaient tout-puissants, ne devaient pas tarder à imposer leurs volontés à Marie de Médicis, qui, Italienne et superstitieuse, allait dès lors combattre ouvertement le protestantisme.

Loudun avait à cette époque pour gouverneur le ])ro-

18 THÉOi'HHASTK KEN AU DOT.

testant Boisjyuerin, homme iutè{';rc, qui avait su par son ai'fabiliié concilier tous les partis. Aussitôt après Tavénemeut au pouvoir de la Reine mère, Bois^yuerin fut remplacé par d'Armagnac'. 11 partit, emportant avec lui les regrets de tous les Loudunais. Dès lors l'équilibre qu'il avait su maintenir entre les partis était romj)U,ct l'élément catholique, soutenu par le pouvoir, entrait de nouveau en lutte avec l'élément protestant, si fort enraciné dans la ville. Des Cordeliers, des moines de divers ordres s'abattirent sur Loudun, riche proie, et le Père Joseph, qui ne quittait guère le Poitou, vint y fonder un couvent de Capucins. Ces moines jetaient un nouvel élément de discorde et de désordre dans le parti catholique lui-même, car il y avait presque autant de haine entre le clergé régulier, représenté par les prêtres français de naissance et de cœur, et le clergé séculier, représenté par les moines cosmopolites, qu'entre les catholiques et les protestants. En outre, avec Marie de Médicis revenaient au pouvoir les Jésuites, qui, afin de tout brouiller pour mieux pêcher en eau trouble, allaient envoyer à Loudun un de leurs meilleurs élèves, Urbain Grandier, qui en cette qualité devait s'aliéner le clergé régulier et les moines que l'ordre dont il faisait partie aspirait à régenter.

Renaudot était né de parents protestants, et il semble (juavec son tempérament ardent il eût dû se mêler à ces luttes intestines. Il n'en fut rien; sa religion était assez éclairée pour admettre les concessions, et il avait des amis dans les deux camps. Et même l'histoire nous a conservé le nom de ses amis, qui pour la plupart étaient de

' a. LeOUÉ, Urbain Grandier et les possédées de Loudun, loc. cit., [). -3.

Tlll'.OIMIi; ASTK HI'NAUrjOT. l'.l

ferveiils calliolhincs: pcul-rirc tnémc, (l('s cclft; ('|)0([m;, sollioilé p.irsc.s puiss.iiils prolccloiirs, lUrhclicu d |c iN'-rc Joseph, soiJ{;(3ail-il à embrasser le calliolicisine. Médecin eti renom, eliérissanl les deux fils, Isaac et Eusèbc, que sa rVMiimc, Jeanne IJaudol, lui avait donnûs, il clicrcliail siir(()ul h se rendre ulile A ses conciloyens et h donner à ses cnlants une solide inslruclion.

Avec son esprit pratique, il avait compris l'insuffisance

des méthodes d'ensei{jri(,incat alors en vi{;n;;ur, ef enlre-

prenail d'y soustraire lui-même ses fils par une méthode

que l'Oratoire allait bientôt mettre en usage : « Vray

« est, dit-il, qu'ayant esté dès mon enfance porté à la

;< recherche des inventions uliles au public ci m'eslanl

;t rencontré du mesme sentiment duquel a depuis esté le

« R. P. Gondran, général des Preslrcs de l'Oratoire, et

^ plusieurs autres, qu'il y avait quelque méthode plus

;< briefve que la commune pour l'instruction des enfants,

« j'en donnai les règles à un mien frère qui les pratiqua

-i en compagnie de quelques aulres, avec tel effet que

« le profil qu'il en remporta en fort peu de temps sur-

M passa toute créance : dont se trouvent encore les actes

< publics que je puis faire voir aux curieux; ce qui donna

t subject à quelques-uns de mes amis de me prier que

1 leurs enfans étudiassent sous mesmes regens que les

et miens, quand lis furenteuaage d'apprendre, et le firent

vt sous les meilleurs maistres que je pus choisir : c'est à

" eux de monslrer s'ils y ont profité'. >•

Renaudot ne voulait pasque sesenfantsauxquels il donnait des régents, mais dont il dirigeait l'instruction, s'cmpùtrassent dans les formules pédantesques qui eucom-

' Respoitse à l'auteur du libelle contre les Consultalioiis charitables

20 THÉOl'HRASTE RENAUDOT.

braient alors la pédagogie. Il est inléressant de reconstituer la méthode qu'il désirait les voir suivre, et, s'il ne nous l'a pas conservée lui-même, nous pouvons la retrouver dans lesécrits du P. Condren, dont il invoque l'autorité. L'Oratoire, auquel appartenait le P. Condren et que venait de fonder le cardinal de Bérulle, était une congrégation libérale; son enseignement était éclairé et contrastait étrangement avec celui des Jésuites, ses mortels ennemis : " L'Oratoire a une place à part dans l'histoire « de la pédagogie française, comme il a sa physionomie -' propre parmi les autres congrégations. Une certaine it liberté unie à l'ardeur du sentiment religieux, la réa conciliation du christianisme avec les lettres profanes, « le désir très-marqué d'introduire plus d'air et plus de « lumière dans le cloître et dans l'école, le goût des faits u historiques et des vérités de la science substitué au « culte de la forme, tels furent les mérites essentiels de « l'Oratoire et les principes d'où sortit à la fois une 1 éducation libérale et chrétienne *. »

Si à cette époque avait existé à Loudun un couvent d'Oratoriens, nul doute que Renaudot n'y eût envoyé ses enfants; mais ce ne fut qu'en 1634 que le P. Condren institua la méthode d'enseignement que le médecin de Loudun donnait pour règle d'enseignement à ses fils.

L'Oratoire, ne relevant pas du Sainl-Siége comme les autres congrégations, devenait pour ainsi dire une institution nationale ; il était donc naturel que dans ses établissements la langue latine disparût non pas de l'enseignement, mais tout au moins ne fût plus la langue pédagogique.

1 Histoire critique de l'éducation en France depuis le seizième siècle, par G. COMPAYRÉ Paris, 1879, t. I, cb. ii.

TllÉdl'IlItASiK lîl'NAIlliOT. 21

« A la fin (lu scizu'îiiK; sirclc, (J.iii.s les collqjcs clc M- « suites comme rlaiis les eollèjyes universilaircs, l'élève « élai( puni pour avoir parlé autrement que lalin, menu; « dans ses conversations ave:; ses camarades. Dans les « statuts publiés en ir>î)8par Henri IV, mancpier la messe « et s'être exprimé en lanjyue vul{faire sont deux fautes « de méuKî ordre et chAliées de nuhne façon. I>'l'niver- « site était si sévère sur ce chapitre (pi'uii jour un pape- « lier haran(j;ué en laliu par le recteur, (jui lui faisait des « reproches sur ses fournitures, s'élanl avisé de dire : tt Parlez français, je vous répoudrai », fut cité devant le « Parlement comme s'il eiU commis un délit '. »

Aussi Condreu établit-il (ju'on étudierait d'une manière approfondie la lanjjuc française et qu'on enseignerait toutes les matières eu cette langue. Le grec devait marcher de pair avec le latin, et le professeur devait comparer entre elles les langues grecque, latine, française, italienne et espaguolc. Pourquoi cette comparai'^OQ si profitable ne se fai!-ellc pas de nos jours, et pourquoi restons-nous le peuple qui ignore le plus les langues étrangères, alors que, par l'origine même de U nôtre, il nous serait si facile d'acquérir la connaissance de celles-ci, ou tout au moins d'inculquer à l'élève dès son bas âge le désir de posséder cette connaissance, en lui facilitant l'étude par la comparaison?

Jusqu'alors les lettres primaient toutes les autres branches de l'enseignement : Condren voulut l'élude combinée des lettres et des sciences. Il y ajoutait l'élude de la chronologie, de la géographie et de l'histoire, que les Jésuites tronquaient dès cette époque à la façon fu-

" COMPAYRÉ, t I, Ch. II.

ture du P. Loriquct, Enfin, innovation encore plus grande, la grammaire laline, qui encore dans les séminaires d'aujourd'hui est tout entière en latin, avait désormais à l'Oratoire son texte explicatif en f-rançais; de mèmecétail proscrit l'abus des thèmes écrits, qu'on remplaçait par des explications, des thèmes oraux laits surtout en classe sous la direction du professeur. De plus, afin de frapper l'intelligence de l'élève, qui apprend autant par l'œil que jjar le cerveau, celte grammaire latine était divisée en cinq tableaux : un pour les genres elles déclinaisons, deux pour les conjugaisons, un troisième pour les prétérits el les supins, les deux derniers pour la syntaxe el la quantité '.

Nous avons assez insisté sur cette méthode de l'Ordloire perfectionnée par le P. Condreu : il ressortira beaucoup mieux, lorsque nous parlerons de renseignement donné dans les écoles supérieures de Paris à cette époque, combien elle constituait un progrès sur tout ce qui s'était fait jusqu'alors : c'est clans son sens et avant son apparition que Picnaudot avait élevé ses enfants, chargeant son frère, occupé qu'il était par les soucis d'une nombreuse clientèle, de son application. Du reste, cette heureuse innovation ne devait servir cju'â exciter la jalousie de ses adversaires, qui l'accuseront bientôt de s'être fait instituteur pour gagner sa vie et d'avoir pris sous ses ordres de régent les enfants des autres, ne comprenant pas ou plutôt ne voulant pas comprendre que c'est aimer la science que de la servir en se faisant son propagateur.

Médecin du Roi à la date de 1612, Commissaire géné-

' C'OMPAYnÉ, loc. cit., p. 20.

T H fin rilH ASTI'! ItKNAlIDnT. 22

rai (les pauvres du royaiiiiH; par air(^( du Conseil d'Klat <lu 3 lévrici* KilH, Keiiaudol devenait dès eedc épofpic un homme considérable et de plus fort considéré ; il lai- Sîiit de nombreux voya^yes à Paris, où on le sollnilail sans cesse de venir mellrc en praliqne les rèfylemcnls qu'il avail élaborés pour le soulajyemeni des malheureux : mais il résistait à ces sollicitations, retenu d'une part par son amour pour ses compatriotes, désireux d'autre part, pour parer aux éventualités lûcheuses qu'il prévoyait, de s'enlourerde protecteurs influents. Les circonstances politiques l'aisaicnl, du reste, de Louduu un lieu éminemment favorable à la conduite de pareilles intri{;ucs. L'a^jilation devenait de plus en plus grande dans le royaume. A la suite des États généraux de 1014, dans lesquels l'esprit intraitable de la noblesse et du clergé, ne voulant pas céder un pouce de leurs privilèges, avait faitéchouer toutes les tentatives de conciliation du tiers état, le Roi était allé à Bordeaux consommer son mariage aulipolitique avec l'Espagnole Anne d'Autriche (23 novembre 1615). Aussitôt sou départ de Paris, les princes, mécontents surtout de voir le trésor public insuffisant pour leur fournir les énormes pensions qu'ils désiraient, avaient repris campagne, et il fallut deux armées pour protéger le retour du jeune monarque. Louis XIII signa alors une trêve (20 janvier 1616) avecCondé, toujours à la tête des mécontents, et Loudun fut choisi pour lieu de réunion d'une assemblée destinée à traiter les bases d'une paix définitive avec ce dernier. Les pourparlers durèrent longtemps, car la paix ne fut signée que le 15 mai. Renaudot profita naturellement de ces lenteurs; il se fit bien voir du prince de Condé, dont il devait plus tard prononcer l'oraison funèbre; il connut davantage Richelieu, qui avait négocié

24 THÉOPHRASTE RKNAUDOT.

h paix, etquialhiil rentrer au ministère (30 novembre). Mais le traité de Louduu, qui confirmait les privilèges des huguenots, et qui, d'autre part, accordait à Condé la somme énorme de 1,000,000 livres à titre de frais de guerre, ne satisfaisait pas encore le parti des princes. Le 24 avril 1617, le ministère était renversé, et Richelieu suivait Marie de Médicis dans sa disgrâce. Le prieuré de Coussay,prèsLoudun, fut choisi par ce dernier comme lieu de retraite, et jusqu'en IGID Henaudot put recueillir les conseils de son puissant protecteur, ainsi que ceux du Père Joseph, qui avait été l'instigateur du traité, mais qui, suivant sa tactique habituelle, avait laissé à Richelieu tout l'honneur des négociations '.

L'évêque de Luçon faisait des visites fréquentes dans la cité loudunaise : les faits qui vont suivre le démontrent surabondamment.

Au mois de juillet 1G17, était venu, avons-nous dit, s'établir à Loudun un des élèves les plus distingués des Jésuites, que ceux-ci avaient choisi pour occuper le poste important, dans cette ville protestante, de curé de Saiut- Pierre du Marché, et qui devait bientôt acquérir une si triste célébrité. Richelieu n'aimait pas plus les Jésuites que ceux-ci n'aimaient les moines et le clergé régulier; de plus, Grandier était un homme d'un caractère altier, incapable d'une concession si petite qu'elle fût : « On devait célébrer en l'église collégiale de « Saiute-Croix une grande fête religieuse suivie d'une « procession solennelle à travers la ville. Tous les digni- « taires ecclésiastiques du Loudunais furent convoqués " pour cette circonstance. Le prieur de l'abbaye de

' Le P. Joseph, par l'abbé Richard.

TUfiOI'UnASTK RI:NA(M)0T. 2',

« Coiissay, (|iii n'ôLiil ;iiili(; (|im; rcv(''(|iio de Ijicori .ilors « cil (JisgrAco, s'y Irouv.i. M.illHMirc.'iisciiicnl !(,• r.in[j (jii'.'itt vail pris M. de Luçon souleva une (iiuîMion de préséance « cnlre lui cl le curé de Saiiil-I'icrrc. Il sciiihiail en cITcf « assez naturel (pruii évéqiic eiU le pas sur un curé. i' Mais Grandier é(ai( clianoinedc la collcjyiale de Saiulc- « Croix, et ce (ilrc lui donnait le droit de préséance sur « le prieur de Coussay. Tout autre que lui ciU fait « preuve de modestie et de bon {jont en laissant M. de « Luçon au premier rang. Déjà l'évêque avait pris sa « place, ([iiand le curé de Saint-Pierre vint fièreineiit rc- « vendiquer ses droits. L'évêque lut Icprcmier stupéfait, « mais en homme bien élevé, il céda la place. Cet affront « fait devant toute une population ne devait point être u oublié. Ou sait combien celui qui plus tard devait « s'appeler le cardinal de Hiclielieu avait la mémoire des « injures '. "

Le futur fondateur de la Gazelle était un homme bon, un ennemi de l'esprit de parti. Il cherchait avant tout à se rendre utile à son prochain, et si Richelieu fut sou constant protecteur, Urbain Grandier ne tarda pas à devenir son ami. Du reste, « les réformés eux- « mêmes aimaient ce prêtre qui s'était posé en adver- « saire des moines, et dont la tolérance en matière de « religion contrastait si étrangement avec l'intolérance « de ses collègues. Avec Grandier, < ceux de la prétcn- « due religion réformée », comme ou les appelait ironi- '< quement, n'avaient point à redouter les persécutions « doulie clergé était si prodigue à leur égard. Le nou- « veau curé les laissait vivre à leur guise, ayant pris

' Leguey, Urbain Grandier, p. 14-15.

26 TllEOPHRASTE RENAUDOT.

.u pour priucipe de ne poiat s'occuper de leurs afl^iires. « Les protestants venaient .souvent dans Téglise Sainl- -t Pierre entendre ses sermons, et plus d'une fois ils se " relirèrent sous le charme de celte voix éloquente qui " faisait plus pour le bien de la religion que les vio- ' lences dont la chaire avait été le théâtre jusqu'alors '. »

Outre les relations parliculières que pouvaient avoir Urbain Grandier etRcnaudot, un trait communies unissait, c'était l'amitié qu'avait pour eux Scévole de Sainle- Marlhe. Ce grand homme qui illustra si longtemps Loudun, et qui fut tour à tour poëte, jurisconsulte, historien, jouissait alors de la plus haute estime de ses concitoyens. Chargé à plusieurs reprises de négociations par les rois sous lesquels s'écoula sa longue existence, contrôleur général des finances du Poitou eu 1571, place dans laquelle son intégrité lui avait acquis les suffrages de tous, maire de Poitiers en 1579, il s'était vu, en 1587, décerner par les Loudunais le titre glorieux de Père de la Patrie, pour avoir par son autorité et son éloquence empêché le duc de Joyeuse de livrer la ville au pillage. Agé de quatre-vingt-deux ans, il s'était retiré à Loudun en 1618 pour y terminer paisiblement sa longue carrière. Son nom exerça dès lors dans la ville ' un véri- « table prestige, et ses sympathies n'étaient pas acquises (i au premier venu ".

11 eut bientôt ses fidèles soigneusement choisis, et il se forma autour de lui une sorte de petite cour lilléraire, où les plus beaux esprits de Loudun se donnèrent rendez-vous. " Les fils de Scévole, les savants conti- .' nuateurs de la GaUla Christiana, l'astronome Ismaël

i J-ECL'EY, p. 20.

THriniMIRASTK II KN A rJI)(IT . 27

lioiiill.iii, hicn Jciiiio iilors; N; li.iilli do Loiidiiii, CMlaumo (le C'iCris.iy de In (iiirriiiièrc, in;i{;islr.'il iiilèf^rc et rcpulé dans (oiilc la contrée; Clinrles H(){;ler, • onsoilleraii i»aillia|;e et poëlc; à ses lien rcs; Daniel son l'Vère, nu^decin jns((;ni(;n( honoré à Londnri, (orniaicnl chez SaiiiteMarlIu; nne véri(al)!e conr dOprii, oh le< Ictlres, les ar(s et les scienees é(ai<Mil eonniienlés avec une p,rande éhxiueuce et une prol'onde érudition. ' ...Le grave de Thon vint aussi h Louduu visiter Sainte-Marthe. - Sinnuliére coïncidenee, le fils du grand historien devait quelques années plus lard être viclime comme Grandicr de la vengeance du cardinal '. "

Les plus grandes illustrations de la France accoururent rendre visite à ce grand citoyen. ;< Sa maison, nous ap- « prend Urbain Grandier, ordinairement fréquentée de " gens d'honneur et de vertu, a esté une belle cschole >' où chacun ponvoit apprendre les régies de bien vivre « et la pratique des vérins plus enviées. ■•

Le prince de Galles * se détourna exprès de sa route, >t meii par la mesme curiosité qui porta jadis la reyne X de Saba à visiter le grand Salomon, lequel a voit es- < tonné tout l'univers du bruit de sa renommée' ".

De 1G18 à 1G23, Rcuaudot, qui avec Grandier partageait l'estime du maître, put donc rencontrer dans la maison de Sainte-Marthe un grand nombre d'hommes illustres et se créer de hautes relations qui devaient lui être si utiles plus tard.

' Leguey, p. 22-23.

' Charles I'% roi d'.\n!;leterre. allant en Espaj^ne pour négocier en personne son mariage avec l'Infante, qu'il n'épousa pas. ' Paroles d'Urbain Grandier. (Leoley.)

28 THÉOPHRASTE RflNAUDOT.

Le 1" janvier 1G23, il offrit à son bienveillant protecteur, alors âge de quatre-vingt-huit ans, son Traité des pauvres, avec répigraplic suivante écrite dans le goûl de l'époque :

Mille ex sexcentis qua» vicesima terlia juncta est, Quiv te, maf,ne tuis Sca'vole servat superis Scilicet oljscura populantur corpora vulyi Sivcula, sed la'tluiU teinpora iiulla deos.

Scévole do Sainte-Marthe se fit lire l'ouvrage et fit surle-champ cette épigramme à la louange de l'auteur :

Non multa est reliquo fides libello; Nam me pagina prima jam fefellit Duni librum puto pauperum tenere Et nunquam repeii anle ditiorem '.

De la part de Sainte-Marthe, un pareil éloge devait enorgueillir et rendre fier celui auquel il s'adressait et le rehausser encore dans l'estime de ses concitoyens. Aussi, lorsque arriva la mort de celui que les Loudunais appelaient le Père de la patrie, Renaudot se vit-il chargé, par les fils même du défunt, de prononcer au pabis, devant la ville tout entière, l'éloge du citoyen qui emportait les sympathies de tous. L'oraison funèbre qu'il prononça est longue, pleine d'érudition, émaillée de grec et de laliu ; elle est écrite dans le style emphatique de convention à cette époque dans ces tournois oratoires. Elle contient néanmoins çà et là quelques beaux passages.

' Deux tiistoriens, Dni^ux du Radier et Dumocstif.r de Lafond, ce dernier habitant de Loudiiu, qui ont écrit sur cette ville, ont eu entre les mains ce 7'raité des pauvres, que nous allons connaître par l'application que Renaudot va faire des idées qu il devait contenir. Malgré toutes nos recherches à Loudun, Paris, Tours, Poitiers, Angers, il nous a été impossible de découvrir ce précieux livre, même dans la bibliothèque de feu Dumoustier de Lafond, que ses héritiers, MM. Baussant, ont bien voulu mettre à notre disposition.

TII^IOI'IIIUSTP, Il F, N AU 1)0 T. 2'.)

[{cn.'iiulol, <'iprf;s avoir rjipidcincril r.tppclc les ii.iiils postes qu'occupa Sccvolc, lui rend lui cclalani lioiiirnafjc, ;iu(picl il associe Louduu, sa ville nalale : ■' I.cs douces " amorces du lieu de ma naissance, qui est honoré de la « sienne, m'excuseront envers vous si je dy le nicsme « de ce pays et si je doute après lui d'où notre ville doit Il tirer principalement sa p,ioire. Caria (erlililédesa terre, i< la pureté de son air, l'honneurqu'elle a reçu d'avoir esté « nommée et hasiic par le |)lus crand capitaine des \\o- 'c mains, duquel il semble (jue sa jeunesse, née à tous les « exercices de paix et de {guerre, emprunte sa gn^ce et « son adresse, sont bien des avanla{yes qui la relèvent '< au-dessus de plusieurs autres villes de ce royaume. « Mais d'avoir souvent orné de beaux esprits les cours « souveraines, donné de sages conseillers à nos rois, et « au public des œuvres immortelles qui doivent faire « boute un jour, par leur durée, à celle du marbre: ce « sont des prérogatives plus que vulgaires et qui tiennent " à bon droit en suspens le mérite des autres. La foule « de grands personnages qui recognoissentce pays pour « le leur n'en permet pas le dénombrement. > Renaudot n'oublie pas que la famille de Sainte-Marthe a fourni des médecins distingués, en particulier à la célèbre abbaye de Fontevrault que venait de réformer le Père Joseph; puis il termine par une péroraison qui s'élève à de grandes hauteurs' :

" Grand Scévole, tu es mort, et ta ville natale, que lu '( as autrefois sauvée du pillage et du sac, voit à son

' Oraison funlhre de Scévole de Sainte- Marihc, par Th. Renaldot, 20 p in Tuniuhis Se. Sammarthani. Le 11 septembre 1623, Urbain Grandicr prononça égialement son oraison funèbre dans l'église de Saint- Pierre du Marché.

30 THEOPHRASTE REMUDOT.

'.< graûd regret riiiipitoyable mort qui pille et fourrage « impunémeut tant de grûccs et de doni? qui te rcn- « daieiit admirable eutre les lioiiiiiics. Et nous, que tu as « racheptés du cercueil, quand nos mères espleuréos, h nos pères fugitifs, nos maisons exposées à la colère « d'un général d'armée irrité ne respiroyent que l'horc reur et la désolation, et se preparoyent à rien moins « que cVestre la proye et le butin de son armée victo- « rieuse, tenans la lumière de toy, ne te la pouvons au- .i jourd huy rendre. Venez les neuf sœurs! Hé! que tar- >t dez-vous de jetter des fleurs sur le cercueil du plus « cher de vos nourriçons! Tombeau heureux de noslre « malheur, peuplé de uostre solitude, orné de nostre < despouille et riche de nostre perte! Faites que le nom " de Scévole vole par l'Univers. "

Quelques jours plus lard, il composa les stances suivantes en l'honneur du défunt :

Belle asme qui n'a plus au monde de semblable, Que Dieu mit accomplie en un corps tout parfait, Entreprendre ton los, c'est se rendre coupable; Mais ne te louer point, c'est l'estre tout à fait.

Qu'à cet heureux tombeau le reste de la France, n'un cœur humilié, rende un pareil devoir. Doit-elle pas avoir part à nostre souffrance. Puisqu'elle a bien eu part aux fruits de son sçavoir ' ?

Scévole de Sainte-Marthe mort, la petite société littéraire qu'il avait fondée et dont il était le chef incontesté, se reforma sous les auspices de Louis Trincant, procureur du Roi, et d'Urbain Grandier; mais Renaudot ne devait plus longtemps prendre part à ses travaux. Depuis plusieurs années, nous le savons, il était sollicité par le

' Huit stances par Th. Renaudot, médecin du Roy, in Tumulus

Sr. Sammarlhuni .

Tiir:()iM(iusTM lll■:^Al;l»flT. 31

IU)i de venir ii P;iri.s iiicllre en i)r.'ili(|iie ses inventions pour les pauvres; mais il reslail allaclic à Loiidtin, où il avail sa lamillc.sa elieulèle, où il élevait avec soin ses deux fils Isaac el KiJsèl)c, où enfin l'avait retenu l'amitié dont l'honorait Seévolede Sainle-Marlli(\ Mais llicliolieu devenait lout-pnissant : lail cardinal en 1(»22, il reiilrait au conseil le 10 aoi^t 1024 pour ne plus en sortir. Du " fond de sa reiraile, au clii^leau de Villebon, Sully « s'écriait (pic le Hoi avait été comme ins|)iré de Dieu en » choisissant l'évéque de Luçon pour ministre. Rien ne lui « résista, et du jour où il rentra, tout céda à ses ordres.

Le moment était propice; aussi Renaudot, appelé par le puissant ministre, va-t-il quitter Loudun, où il vivait tranquille, honoré de tous, pour se rendre à Paris, où il acquerra une grande renommée, mais où ses envieux lui feront la vie si dure que l'idée du devoir accompli devra soutenir tous ses pas. C'est en 1625 qu'il quitta sa ville natale, accompagné des regrets de tous ses compatriotes :

" Je ne suis point venu, dit-il, demeurer à Paris, en « l'an mil six cent vingt, ni plus de quatre ans après... « Ma charge de commissaire général des pauvres m'obliu géant à l'exécuter, je pris enfin ré.^olution d'en venir « poursuivre l'exercice. Je laisseray à dire à tous les Lou- ' dunais s'ils ont supporté mon éloignement avec quel- « que regret K •

« Quoi qu'en aient dit ses ennemis, écrit M. de Les-

' Response au libelle eonlrc les Cons. chorilables. Renaudot était donc à Loudun en 1624. ce fut probablement vers la fin de 1625 ou au commencement de 1626 qu'il quitta cette ville, car il lui naquit à Paris une fille le 28 décembre 1626 (paroisse de Saint-Hilaire). V. .T\L, Dicl. critique de biographie historique, 2* édit., art, Rex.vIDOT.

" cure ' (et on jufye si un homme qui réussissait honue^- « Icmenl devait manquer d'ennemis), Henaudot s'était « déjà acquis dans le Poitou une réputation à laquelle « durent beaucoup conlribuer la nouveauté de ses re- « mèdes, le zèle pieux de ses soins et surtout cet esprit « de conciliation et de tolérance en matière de science et « de religion, fruit précieux de ses relations et de ses « voyages...

« Ou'allait-il faire à Paris, cet homme pour qui la re- « ligion avait le ciel, et la science l'inconnu pour horict zon? Et cela en un temps où tout était faction, coterie, et où chaque science .s'emprisonnait dans les restrictions « et les préjugés de la secte, se hérissait d'initiations ce soupçonneuses et de formules multiples ; à une époque « où au sein de la grande société livrée au désordre, .< chaque association particulière, chaque communauté « se retranchait derrière des privilèges jaloux, et faisait u à force de précautions et de réserves, de peur relative, " cet ordre égoïste qui fait dire à chaque intéressé : Cela « durera bien autant que nous?

« Ou'allait-il faire à Paris, cet homme qui rêvait la li- « berté dans la concurrence, la publicité dansles échanges, « l'union dans l'association, la philanthropie dans la « médecine? Au commencement du dix-septième siècle, « ces réalités de nos jours étaient autant d'utopies dam- (c nables, dignes sinon du fagot, au moins de celte perce sécution réfléchie des lois qui succède à la persécution « aveugle et brutale des mœurs.

ce Ce qu'allait faire Renaudot est on ne peut plus simple : c( il allait y faire le bien. La voix du Roi elle-même

' De LeSCURE, Élude sur Renaudot, in Gazelle de France, 17 décembre 1855, 5 février et 15 mars 1856.

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« s'tHail failc cnlcnflrc, ('.lis.iiil .ippi;!, en présence de la « mi,S(>ro déhord.iiil le pouvoir, ;in (Irvoiicincril irifjcî- " niciix, à la science niisOricordicuse de licnaudol, qui '< relrouvait dans cette voix respectée l'éclio môme de sa « voc;ilion. I^cnaudol, ((uiavail déjà à Loudiiii de chères " et précùouscs lial)iludcs, une faiiiillo, mieclietilèle, une « réputation, (juilta tout cela pour arriver à l*aris, sans « s'inquiéter de savoir s'il y retrouverait l'équivalent de « ce (|u'il abandonnait. Muni d'un titre aussi pompeux « qu'illusoire, qui semblait lui donner des droits et ne « lui donnait que des devoirs, et les plus difficiles de tous " les devoirs; qui semblait le recouvrir d'une protection " et en réalité l'abandonnait à ses propres forces, ile- « naudot s'occupa de faire constamment honneur à ses u fonctions, laissant h Dieu le soin de les lui rendre

< douces. Il ne s'inquiéta ni des prérogfatives, ni des ap- ' pointements de sa charge, abnégation qui devait lui

< être plus tard opposée comme une nullité. «

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