CHAPITRE VI
Troisième phase du procès. — Mort de Richelieu, 4 décembre 1642. — Le nouveau doyen, Alichel de la Vi^ne. — Monde Louis XIII (14 mai 1643), dernier soutien de Renaudot. — La calomnie élevée à la hauteur d'un système d'accusation. — Un article de Richelieu dans la Gazette de 1633. — Anne d'Autriche et le Parleinent. — Le conseil du Roi abandonne Renaudot et le livre au Châtelet qui le condamne sur tous les points (9 décembre 1643). — liequesle à la Royne (1643); Examen de la requeste ■présentée à la Roijne ^par le Gazelier; Response à [Examen de la requeste (1644). — Dernière tentative de Renaudot sur le conseil du Roi. — Intervention de l'Universilé de Paris et de la Faculté de médecine de Montpellier. — Condamnation au Parlement (1«"" mars 1644). — La Gazette survit seule au désastre. — La Faculté s'assimile les consultations charitables; Renaudot devient ainsi le fondateur de l'enseignement clinique à l'École. — 1.' Esprit de Guy Patin.
Le mois de décembre 1642 ne s'était pas écoulé, que, deux jours après l'examen d'Isaac, se réalisait la prédiction de la Faculté : Richelieu, le protecteur, l'ami de Renaudot, mourait, et celui-ci écrivait ^douloureusement dans sa Gazette :
" Le 4 de ce mois, sur le midy, mourut, dans son pa- « lais de cette ville, en la cinquante-huitième année de it sou aage, le cardinal duc de Richelieu, premier ministre « d'Estat denostre Monarque, lequel, chargé de cet exerce cice depuis vingt ans, s'en acquitta si bien qu'il n'y a u point de paroles assez relevées pour le bien exprimer. »
De son côté, le nouveau doyen, avec un esprit bien diffé-
riiKoi'im ASTM iiKNAi:i)f) r. 197
rcnt,enrefîislr;iil la pcrfedu {jiaiid ininislrc en poussant un proFoufl soupir do soul.ifycincnl, cl se fV;liri(;ii( do ce que le tcMups cl.iil (lcv«!nu nicillcur cl plus lihrc, < minns .1 coactum ". Louis XI il, il cs( vrai, protéfjcait ouvertement le (Mizclicr, il clail un do ses rcdacicurs les plus fidèles; mais il pouvail bien se ("aircijue, Caiijlc connue on le conaaissail, il se laissAl circonvenir à l'é{jard de l>enaudol. Aussi Michel de la Vigne convoquait-il hienlôt (mardi 30 décembre) les médecins de son École, pour examiner avec eux : < s'il convenait de recevoir docleur -< Isaac, qui avait été vespérisé le 2 du présent mois'. »
Aussitôt, la Faculté, ne tenant aucun compte de l'arrêt du Parlement, décréta : « qu'on ne recevrait pas isaac, " qui, du reste, avait répondu d'une façon malhonnête ' {impie), aux questions que le doyen lui avait posées; - pas plus, du reste, qu'Eusèbe son frère, en raison des ' injures de leur père. ^
Et, !e 24 janvier 1643-, elle décrétait encore : < qu'on
< rendrait à Isaac la somme qu'il avait versée pour ses >' vespéries entre les mains du doyen sortant, Guillaume
< du Val, la Faculté ne voulant rien avoir de lui. «
La protection du Roi ne faisait cependant pas encore défaut à Renaudot. 11 venait en effet d'obtenir par lettres patentes etaprèsde longues tergiversations, l'autorisation de bûtir 1' ^ Hostel des consultations charitables - dont nous avons déjà parlé, et, si la Faculté était injuste vis-à-vis de ses enfants, il pouvait au moins se consoler eu pensant à la justice royale,
A peine avait-il obtenu cette autorisation, que l'Ecole, décidée à poursuivre partout sou ennemi, prenait la ré-
' Comm. marniscrits. t. XIII. f. 160 V", et 161 r". - Comm. maiiHscrils, t. XIII, f. 162 a".
solution de lui faire un procès à ce sujet (9 janvier 1643). Le 28 février elle revenait à la charp;e et dénonçait Henaudot. ^ A quoi servirait-il donc, di.>ait-elle, de refuser « le bonnet de docteur aux fils, si l'Élat donnait officiel- " lement au père un bAtiment où s'élèverait une Fa- " culte rivale, et dans laquelle certainement Isaac et « Eusèbe occuperaient de hauts emplois! »
Elle s'adressa de nouveau an premier médecin du Roi, à Bouvard, qui, bien qu'ayant déjà échoué, espérait cette fois réussir par l'intermédiaire des nombreuses attaches qu'il avait à la cour que ne. terrorisait plus le cardinal. Il s'agissait avant tout d'empêcher l'enregistrement des lettres patentes contenant la permission de bàlir l'Hôtel des consultations charitables.
Bouvard répondit de Saint-Germain en Laye (27 février IG '3) au doyen qui lui avait écrit à ce sujet : ^' Qu'il « désiroit toujours le bien de la Faculté et ne demandoit a qu'à la servir, qu'il avoit toujours blasmé Renaudot « mesme avant qu'il eût commencé de faire le malheur « de ses enfants, en voulant ruiner cette légitime compa- « gnie qui les avoit allaités et nourris. Renaudot, « ajoutait-il, a fait faire un contrat par lequel il ob- « tient du Roy un terrain pour y bastir un hostel des a consultations charitables; je le sais, il m'a communiqué « ses desseins. Mais j'avois la promesse de M, le chan- « ceUier de ne pas faire entériner ses lettres avant la déc- cision de la Faculté : néanmoins, je viens d'apprendre a qu'elles sont en circulation et que la vérification doit " en estre faite au Grand Conseil. Prenez-y garde-, quant i. à moy, je donnerais bien toutes les autorisations dési- " râbles s'il devait y avoir là des docteurs de la Faculté « de Paris, mais pas d'autres-, et, tant que je vivrai,
T H f; ni- Il 11 ASTK I! r. > \ niifiT. 199
« soyez si^i's (|ii(; je .s(;r;ii voirc plus Icrtiic soulicn '. o
Il Ciiiil avouer que le Gazclicr avail bien mal choisi en prenant ponreonfKlcnirorfjucilloux Bouvard, (|ui, une pr(!mi(''i'(' l'ois Pavail (léi<'> «Inpé, cl (|ije la Kacull»'; cllein<^in(! M'cmployail (pi'à son corps (IcIeiHlaiil, lant claicnl {;ranflcs sa morgue et sa suffisance.
L(> doyen lui l'cpllrc de Ronv.ird en (frandr, (isxcnilil^e, et le remercia vivement par lettre datée du I" mars. « Monsieur, lui disait-il, nous avons appris (|ue M. le « chancellicr avait promis à (|ne!qn'ini de nos conlrèrcs Il de l'aire renvoyer an Parlement le procès Hcnaudot, Cl mais que c'est au Grand Conseil que l'affaire s'adresse; « nous ferons signifier au plus vile au greffe du Grand « Conseil l'opposition de la Faculté, ce que j'avais déjà « fait en quelques aulres juridictions. I>a médecine, !Mon- « sieur, a grand besoin de votre assistance et de votre « appui-. "
Nous avons vu que les efforts de Renaudot avaient abouti ù faire retenir, en toute circonstance, par le conseil du Hoi, les procès qu'd lui pourrait survenir. Tous les efforts de l'École vont désormais tendre encore à faire porter le débat devant le Parlement son allié.
La Faculté, non contente de l'appui de Bouvard, et sentant le moment propice depuis la mort de Richelieu, résolut de faire une grande manifestation et d'intéresser l'Université tout entière à sa cause. Où s'arrêterait le maître du Bureau d'adresse? disaient partout les docteurs; après avoir ruiné la Faculté de médecine, ne songerait-il pas à s'attaquer aux autres Facultés?
Le 2 avril, Michel de la Vigne, le doyen, se rendit so-
' Comm. manuscrits, t. XHl, f. 162 Y". * Comm. mamiscrils, t. XIIF. f 167.
200 TH£OPHUASTE REKAUUOT.
Iciiiiellcmeul aux comices qui se tenaicul à la Sorboune, et dcmauda à rAcadémic de prendre l-ail et cause pour la Faculté de médecine dans la lutte qu'elle entreprenait conire Théophrasle Hcuaudol qui, parordonnauceroyalc, voulait bàlir une;nouvellc École à la porle Saint-Antoine. Du reste, ajoula-t-il, u Messieurs de la ville de Paris qui « ont des droits sur la portion du rempart que ce misé- « rable veut démolir pour y b;Uir, ainsi que madame la '^ duchesse d'Uzès qui a des propriétés limitrophes, ont " déjà mis opposition à ce sacrilège ».
Soutenir la Faculté de médecine, c'était montrer combien serait mal venu quiconque oserait toucher aux prérogatives universitaires ; aussi le recteur et trois autres Facultés se joignirent-ils aux docteurs pour adresser au conseil du Uoi, qui seul était juge des procès de Ilenaudol, une supplique tendant à déférer la cause au préfet de police, dont les appels allaient en Parlement.
Sur ces entrefaites, disj)araissait le dernier appui, bien fragile il est vrai, du malheureux Renaudot : le 14 mai 1643 mjurait Louis XIII, et Aiins d'Autriche avait trop besoin du Parlement, l'ennemi de Richelieu, pour soutenir le Gazetier. Dès lors, les événements vont se précipiter : assailli de tous côtés, celui-ci va faire face à l'orage avec le désespoir d'un honnête homme à la vie duquel on attente, mais il sera forcé de succomber sous le poids des calomnies qui vont s'accumuler contre lui.
Son ennemi mortel est désormais chargé de conduire les affaires extérieures de l'École, Guy Patin est censeur, et il espère bien se servir du triomphe qu'il compte obtenir comme d'un marchepied pour arriver au décanat qu'il ambitionne. C'est un homme de ressources, que
Tiir;f)i'iin ASTK It^;^Al i»nT. l'Oi
n'(!ml>;irriiss(; <mi .iiiciiim; l.icoii h; hcsoiii de dire l.i vérilé : il csl de plus r;iiiii inliinc (h; l>aiiioii',ii()ii (-1 de loiilc i<'i niajyislralurc : e'rsl désormais un duel à UKirl eiilrc; ces deux honiuics doiil l'un représoule hi seieuee ancienne avec son absolulisnie, l'.iulrc la science nouvelle, le progrès que uc borne aucun horizon.
Le yjuin, la Faculté, qui désormais csl, lout entière au procès, éprouve le besoin de se dire h elle-même, en asseujblée, (lu'ellc ira juscju'au bout, et le lo judiet, elle décrète : qu'on ira porter au chancelier une supplique qui ne visera pas seulement les consultations charitables, mais encore tout l'œuvre du Bureau d'adresse. Nous venons de dire que cette supplique demandait, à l'égard de Rcnaudot, le rétablissement de la juridiction ordinaire par devant le préfet de police.
Charpentier et Guy Patin l'ureul chargés, dans celte même Assemblée, de sa rédaction : parce que, dit le manuscrit, « ils étaient pleins cVardcur », et, le IG juillet ', le doyen et sept docteurs allèrent officiellement porter au chancelier, afin qu'il voukU bien la transmettre lui-même à qui de droit, l'œuvre de leurs collègues, qui était conçue en ces termes :
« Au Roy - et à Nosseigneurs de son conseil.
« Sire ,
« Les doyen et docteurs eu médecine de la Faculté de -' Paris vous remoustrent très-humblement, qu'encore < que leur profession mérite pour son importance
' Comm. manuscnls, t. XIII, f. 167.
* Louis XIV; Anne d'Autriche était alors rér,eute.
202 THÉOl'HRASTE REKAUDOT.
.< d'cstre réglée avec grand soiag, particulièrement en -' la ville de Paris capitale du Royaume, et en laquelle il .; y a l'Université des plus célèbres de l'Europe, néaut- " moins le désordre y seroit plus grand dans leur pro- « fcssion qu'en aucune autre ville; plusieurs estrangers .. sans tiltres, sans degrés, sans lettres et sans adveu, ^' entreprenant impunément ledict exercice soubz pré- « textes des assemblées et consultations charitables du '< Bureau d'adresse, par lesquelles on abuse de la cré- ' dulité des simples au grand préjudice du public : dont »< les supplians ayant cru estre obligés par debvoir d'in- " former le prévost de Paris, juge naturel des parties " et auquel la cognoissance des points de police appar- " tient, lui auroient présenté requeste, sur laquelle c commission leur auroit esté accordée pour faire assi- " gner M. Théophraste Renaudot, auteur de ces désor- " dres et patron de toute la cabale, lequel, au lieu de " s'y prester et pour faire cognoistre qu'il n'est aucune- " ment méthodicque, se seroit pourveu au conseil, où, par '= divers arrests d'iceluy des 4" de juin et 9' de juillet " 1641, il auroit fait retenir la cognoissance du diffé- •■■ rend des parties et ordonné qu'elles contesteroient au c principal pour leur estre fait droit : ce qui ne seroit ■'. raisonnable, soubz le bon plaisir de Votre Majesté, ■■' puisque le Conseil ne prend connoissance réguiière- '•: ment que des matières sur lesquelles on ne se peut :< pourvoir devant d'autres juges : que le prévost de Paris est le premier juge et naturel des parties, ou le Parlement de ce qui vient en exécution des régle- « ments qu'il a donnés sur ce subject : oultre qu'il seroit ^ contre l'ordre, que toutes les contestations que les : suppliants peuvent avoir avec semblables personnes,
TIlP.OI'iniASTr, HliNAflItOT. 203
« fussoni portées .-lu Conseil ((iii en scroil Iroj» impor- '< funé :
« A CCS causes, Sire, A vous plaise, san^^ avoir (Vard
' aux arresis dis A'' de. juin cl ÎJ' de Juillel Ifill, oi'doti- '< lier que les parlies se poiirvoieronl sur ((sus les dilTé- >' rends devaiil le pnWosl de Paris cl par appel au « Parlement. Et les suppliants conlinueronl leurs
< prières pour la prospérilé et conservation de Voire " M a i esté.
M. DK LA Vi(;ne, doyen de la Facullé'. "
Le cliancelier accueillit favorablement le doyen, cl. le même jour, s'en fut avec lui présenter la suppliciue au grand maître des requêtes, M. Ollivier de Verneuil -, qui promit d'èlre favorable à leur entreprise et de leur faire parvenir Tédit royal aussilùt qu'il serait rendu.
Le moment était Q^pjyique : c'en élait fait de Renaudot et de sou œuvre lentement édifié si la Reine obtempérait à la demande de la Facullé de médecine et le renvoyait devant le prévôt et le Parlement. Afin de vaincre les derniers scrupules d'Anne d'Autriche vis-à-vis d'un homme dont elle avait plusieurs fois encouraf^é les entreprises charitables, l'École eut recours à une arme qui ne manque jamais son but : la calomnie.
Pour se rendre un compte exact des accusations qui furent sournoisement portées contre Renaudot, il nous i'aut revenir à l'année 1633. Le n» 54 de la Gazette de cette année, daté du 4 juin, cul deux éditions, et voici
' Comm. manuscrits, t. XIII, f. 179.
^ « Payé 22 livres pour frais de composition du libelle porté à " M. de Verneuil... cy... 22 livres. . (COMiptes du doyen. Comm. manuscrit^-, t. Xllf, f. 180. "^
204 THÉOPHRASTE RENALLÛT.
dans quelles circonstances : « La veille cUi jour que .( devait paraître ce numéro, l'abbé Le Masie, prieur des « Roches, attaché au cardinal de RicheHeu, vint entre " dix heures et onze heures du soir pour ordonner à « Renaudot d'insérer dans la Gazette un article de vingt- « huit lignes ainsi conçu :
. Le sieur de Laffemas, intendant de la justiceès pro- ^; vinces et armées de Champagne, est arrivé depuis trois -' jours en ce lieu et a fait amener avec luy plusieurs ■< prisonniers d'Estat : entre lesquels est le sieur don «. Jouan de Médicis, lequel fut par luyarresté à Troyes, :i venant de Rruxclles en habit déguisé, se faisant nom- « mer marquis de Saint-Ange. On tient qu'il estoit « chargé de plusieurs papiers importants, et particu- " lièrement de plans de villes et places de ce Royaume, " et de lettres tendantes à descrier le Roy et le gouver- " nement de son Estât, dont on ne scait pas les parlicu- « larités. Mais ce qui se peut sçavoir, est que, par l'une u desdites lettres, ont supposoit que le Roy envoyoit à " Rome pour trois choses (aussi malicieuses qu'elles sont ' esloignées de toute apparence), à sçavoir :
.' Pour répudier la Royne ;
« Pour faire déclarer M. le duc d'Orléans inhabile et « incapable de succéder à la couronne;
« Et pour avoir liberté de protéger les Luthériens.
« Comme aussi on a trouvé, dans lesdits papiers, des « lettres de créance de l'archiduchesse au cardinal Infàt; « et une figure sur la naissance du cardinal duc de « Richelieu faite par un nommé Fabrone qui est à « Bruxelles auprès de la Royne-mère : où l'on tient que « le nom dudit sieur cardinal est escrit de la main dudit " Fabrone. On croit qu'il n'a pas passé en France sans
TiiraiiMinASTK n kn a ufi nr. 205
« (l(î.ss('ii), pourcc (|tril a srjoiirm'' (jualrtî joiir^ à i'aris et « coiilcrc avec plusieurs personnes suspectes. I.e leirips >< et la visite de ces papiers descouvriront le secret de < ses négociations. »
i L'ordre du minislre venait trop tard : la (îazHle « était déjà imprimée et niémc en parlie expédiée. Le « Gazelier eut beau donner ses raisons, il fallut ohéir : « l'article dont le cardinal ordonnait l'insertion étant ' de vin[;t-huil li(ïnes, il l'ut ohli^jé d'en retrancher le « même nombre à différents endroits : cl ceci fait, l'abbé » des Roches enleva tous les exemplaires qui restaient » du numéro proscrit qui, du reste, était insi^jnifiant '. -
Si l'on cherche les raisons qui avaient déterminé Richelieu à faire insérer le précédent article dans la Gazette, on les trouvera, croyons-nous, dans les considérations suivantes :
Gaston d'Orléans venait d'être vaincu à Castelnaudary (!'■'■ septembre 1G32) après avoir essayé de soulever tout le Midi contre le cardinal, et, comme toujours, il avait été soutenu, dans cette tentative de rébellion, par l'argent des Espagnols avec lesquels Anne d'Autriche faisait cause commune d'une façon inavouée,, mais certaine. Cette équipée que le duc de Montmorency, gouverneur du Languedoc, devait payer de sa tête, s'était terminée par la réconciliation apparente du Roi et de Gaston qui avait prorais : « d'aimer tous les ministres du « Roy, y compris le cardinal de Richelieu. " Mais cette réconciliation n'était qu'apparente, et Gaston, craignant
' Ces détails sont consignés dans une lettre de l'abbé Saint-Léger à M. le comte de M..., lettre dont nous avons trouvé un exemplaire joiut au Recueil des Gazettes de 1633, appartenant à la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
206 THÉOPHRASTE IIENAIDOT.
toujours une décision subile du minisire dont il connaissait le caractère, s'était réfugié à Bruxelles d'où il fomentait la guerre civile , pendant que Hiclielieu , se montrant sans pitié, faisait enfermer le garde des sceaux Chateauiieuf et exilait la duchesse de Chevreuse qui possédait un grand ascendant sur la Reine et s'en servait pour lui donner des conseils antipalrioliques.
Il s'agissait avant tout, à la veille d'intervenir dans la guerre de Trente ans, d'avoir le calme à l'intérieur et de ne pas permettre aux princes et à la Reine d'être les amis des Espagnols que l'on allait combattre.
Aussi croyons-nous que cet tirticle, que tout le monde eut bientôt entre les mains, était un avertissement indirect donné à Anne d'Autriche, la prévenant que : si elle continuait à fomenter la guerre civile, le Roi, entièrement dominé par le cardinal, n'hésiterait pas à la répudier, elle qui ne lui donnait pas d'enfant : qu'il ferait déclarer l'héritier présomptif, le duc d'Orléans, inhabile et incapable de lui succéder, puisqu'il se conduisait comme un ennemi du pays : et enfin, ceci s'adressait à tous les courtisans et seigneurs investis depuis la prise de la Rochelle de riches gouvernements, qu'il protégerait les Luthériens, et qu'alors, ils pourraient dire adieu aux bonnes places et aux honneurs. Ce qui confirme cette dernière supposition, c'est que Richelieu, prince de l'Église, en habile politique, n'allait pas hésiter un seul instant à s'allier avec les Suédois protestants contre les Espagnols catholiques. InfaiUiblement, avons-nous dit, cet article ne pouvait passer inaperçu, et la Reine était avertie que le sieur de Laffemas surveillait attentivement les courriers qui circulaient entre Paris et Bruxelles, puisqu'il venait d'arrêter le sieur don Jouan
TlIf'lOl'Il lUSTH ItKNACIiOT. 207
de Médicis vcnaiH de celle vill«; r\ ^\^\\}\\ di^.iii porteur de papiers iiiij)()rlaiils.
Louis XIII élaiil uiorl, Autie d'Aulrielie, «pii .ivail lait casser le leslanieul de son époux par le l'arlemeul et (îlail devenue lUîjïenle sans entraves d'aucune sorte, possédait désormais la toute-puissance. D'un mol elle pouvait renvoyer le malheureux gazclier devant le prévôt de Paris en ordonnant au conseil du l'«oi, devenu le sien, de ne plus jyarder la connaissance des procès dans lesquels Henaudot se trouverait en^afré. Pour la décider h ce l'aire, les docteurs de Paris exhumèrent Tarlicle que nous venons de rapporter en entier: ils allèrent partout incriminant Henaudot : « d'avoir été coupable envers le « Roy : eu l'accusant d'avoir voulu favoriser le luthéra- « nismc; envers l'héritier de la couronne à cette époque : « eu le soupçonnant de grands crimes, et enfin vi>-à-vis « de la Reine qu'il accusait d'avoir commis des méfaits K capables d'entraîner sa répudiation '. »
Il est fort probable que celle-ci dut prêter à ces calomnies une oreille d'autant plus favorable qu'elle se savait plus coupable : ayant nettement favorisé les ennemis de l'État, les Espagnols, et ayant eu vis-à-vis de Louis XIII, en qualité d'épouse , des torts presque aussi considérables que ceux de son royal époux qui affichait sans vergogne ses maîtresses à la cour.
Aussi laissa-t-elle faire si elle n'ordonna pas, et, avant que Renaudot eût pu se disculper, le 7 août 1643, le Grand Conseil rendait l'arrêt suivant que le maître des requêtes, M. Ollivier de Verneuil, faisait parvenir au doyen le jour mêine :
' Examen de la requestc présentée à la Royne par le Gazetier. Paris, 4 novembre 1643.
208 THÉOIMIRASTE REiNAUDOT.
« Le Roy eu sou conseil, faisant droit sur la requeste « sans s'arresler aux arrests du conseil des 4 juin et c 9 juillet 1641, a renvoyé et renvoyé le doyen et docu leurs en médecine de la Faculté de Paris, leurs procès
< et différentes circonstances dépendantes, par devant le ;< prévosl de Paris, pour estre réglés et faict droit,
< ainsi qu il appartiendra par raison.
>< Faict au conseil privé du Roy, tenu à Paris le sep- >< lième d'aoust 1643. "
Le mercredi 12 août 1643, le doyen faisait signifier (et arrêt à Renaudot par l'appariteur de l'École.
A partir de ce moment, celui-ci ne dut plus se faire illusion sur le sort qui l'attendait, mais, ne voulant pas rester sous le coup des calomnies que l'on avait colportées contre lui, il adressa à ia Reine une requête dans laquelle il se défendait avec toute la conscience indignée d'un honnête homme ' :
« Cet article de la Gazette du 4 juin 1633, qui est le .< seul dont on fait du bruit, disait-il, et pour lequel on « tasche, mais en vain, vu l'équité, bonté et justice de (c Vostre Majesté, de m'aliéner l'honneur de ses bonnes « volontés, ne sauroit donner aucune prise contre moy. » L'innocence ne se cache point : il me fut envoyé le « matin de ce jour là par le défunct cardinal duc, de la « part du Roy, qui avouoit toutes ses actions. Plus de la « moitié desdites Gazettes estoient déjà imprimées, ce " qui fut cause qu'il ne se leut qu'en ce qui restoit à « tirer.
« Est-ce sa faute s'il a imprimé contre la Reine ces « accusations, qu'il qualifia aussitôt du reste d'insi-
' Requeste à la Royne, par Th. Renaudot. Paris, 1644, in-4° de 8 p.
TIIKdl'Illl ASTK H KN A 1.1)0 T. 2()'.i
Il dicuscs cl éloijïuécs de loiil»- apparenc»; : loiil ce (jnc « pouvoil lairc uti Ijoii l"raii(;ais cl aniaiil allrcliomic " au service de Voslrc Majeslé (ju'il le doit cstrc...
« Voilà iK^aiil moins le j',rand crime que l'on me met .1 à sus el sur le sujc;! du(jiiel , Madame, je supplie Irùs- " humhlemeiil Vosire Majeslé de considérer que : quand « aujourd'luiy, (jncNiue prnice eslr;in{jer ayant esté « arresté en France, voire Conseil me commanderoit, « pourjuslilier son procédé, d'en publier les causes, ou que :< SCS principaux ministres me donncroient ordre d'in- >t former le public de quelque autre chose de telle >' importance, quel moyeu j'aurois de m'en dispenser?
« Chacun sçait que le Roy défunct ne lisoit pas seule- « ment mes Gazettes et n'y soul'froit pas le moindre « défault, mais qu'il m'envoyoit presque ordinairement « des mémoires pour y employer. Ce que d'ailleurs son « conseil me dicloit, ce que Sa Majesté approuvoit et où « elle ne trouvoit rien à redire , me doit-il estre aujour- « d'huy reproché après une suite de tant d'années. « Aucun n'en eust osé parler alors : Vostre Majesté « mesme. Madame, n'en a rien dit qui soit venu à ma i< connoissance durant tout ce temps là. Vouloil-on que « je fusse plus puissant qu'elle pour m'opposcr à ce > qu'elle passoil sous silence? Et avec grande raison, « veu qu'il n'y a aucun de ceux qui parlent aujourd'hui <i si haut, qui, en apparence ou en effet, ne pliast sous ^' celte aulhorilé, ce qui s'appeioit servir le Uoy, comme
' d'y résister; crime de lèse-Majesté
^ Et encore que je désadvoue hautement tout ce qui « peut déplaire à Vostre Majesté ou estre mal pris, bien « loin de vouloir entrer eu justification des mémoires v( dont je ne suis pas plus responsable que d'un curé qui
les liroit à sou prosue, huissier ou Irompelte qui les
publieroit, comme ils ont l'ait à trois briefs jours plu- " sieurs qui se trouvent aujourd'hui innocents
<■ Que n'ai-je icy assez de champ pour opposer à ces .. mauvais offices qu'on me rend à tort auprès de Vostre « Majesté, tous les éloges que je lui ay donné eu un ■' temps durant lequel il m'a fallu passer par tant de :< mauvais pas et lorsque la plupart des autres écrivains « se taisoient de Vostre Majesté ; éloges si fréquents
qu'on en pourroit faire un juste volume ' !
" Depuis l'heureux avènement de Vostre Majesté à la
< Régence, n'ai-je point cherché toutes les occasions de u faire sentir à ses peuples l'heur et le contentement . qu'ils ont et qu'ils doivent attendre d'une telle admi- .■■ nislration et de luy rapporter tous nos advantages? « Sur quoy ne font point de réflexion ceux qui censu- ' rent dix ans après, avec si peu de raison, de justice et
< de charité, une demi-ligne de mes nouvelles entre ■ plus d'un million d'autres qui possiiîle mériteroient > quelque témoignage de leur approbation. »
Il serait superflu de faire remarquer le bien fondé de cotte défense : de plus, nous devons ajouter que Renaudot ne pensait pas seulement à se disculper lui-même , mais qu'il songeait encore aux malheureux que le dernier arrêt du conseil, du 7 août 1643, allait priver de tous les bienfaits de ses institutions :
Après avoir retracé rapidement l'histoire de ses travaux pour l'amélioration des classes pauvres, il supplie la Reine de ne pas abandonner ces misérables pour
' Il est certain, les gazettes en font foi, que, même aux plus mauvais moments, l'.enaudot parla toujours avec respect d'Anne d'Autriche et fit sans cesse son éloge.
TIlfiniMnUSTK HKNAIIDOT. 211
lcs(|iiels il lrav.'iill(; encore cl (iiii Ictirlctil vers elle leurs mains suppli.iiihs : elle ne soiilTrir.i pas ([u'ori les prive (le e(!l < lioslel des consullalions eliarilables » (|n'il venl faire eonslrnire avec l'aulorisalion du défiiul. lU)i. Il n'esl pas lyuidé dans celte demande par son intén>l , car lonl le monde sali |)erlinemmeril (pi'il d«;pensc Ions les ans deux mille livres de sa propre hoiirse pour soulajyer les pauvres cl donner < {;raluilcineat « les médicaments nécessaires à tous les malades qui >< en ont besoin et auxquels il ne cousle rien que de « les demander ".
« Il esp(^rc d'autant plus volontiers, que, par l'inler- .< cession de madame la duchesse de Clievreuse qui a .. voulu, par ce bon œuvre, faire sentir aux pauvres les " effets de son retour tant désiré, il a plu à Voslre Ma- " jeslé se rendre protectrice de ces charitables consul- « talions pour les pauvres malades, dont les prières, avoiv< sinant le Ciel de plus près, seront propices à vos « royales entreprises. "
Aussitôt cette requête composée, Renaudot s'empressa de la livrer au public, qui, reconnaissant de tout ce qu'il faisait pour les malheureux, lui était enlièrement favorable. Inutile de dire qu'elle souleva incontinent les colères de la Faculté, qui, pour l'empêcher de se propager, résolut de l'annihiler, en chargeant Guy Patin d'en acheter trois cents exemplaires aux frais de l'École '.
En même temps, elle confiait à son docteur le soin d'y répondre ^ Celui-ci, qui se rappelait qu'une première
' « Jeudi 24 septembre, j'ai payé à Guy Patin, pour les frais de « 300 exemplaires à aclieter du libelle de Renaudot contre les « médecins del'École. ... 6 livres. - (Comptes du doyen, i« Comm, tnanuscrits, t. XIII, f. 180.)
- " Donné à Guy Patin, censeur, au commencement de novembre
212 TIIÉOPHRASTE REISAUDOT.
fois, au iiluis cVaoïlt 16-42, les iujiires lui avaieul réussi coulre Uenaudot, fit uue réplique, uou siguée du reste *, qui contrastait élrangcmeul, par les insultes et les gros mots qu'elle reufcrniail, avec le style calme et digne de la requête du Gazclicr. (ju'ou en juge parce début :
« Le maislre des Gazettes, il ne faut pas salir le papier i de son nom qui sera odieux et exécrable à la posté- ' rite, a débité ces jours passés une requeste non moins " insolente que téméraire qu'il a présentée à la Royne : " et il fait vendre ce chef-d'œuvre de quatre feuillets! " C'est une pure apologie d'un subject criminel qui ' veut entrer en justification avec sa Royne et qui con- >< fesse son crime, en veut faire une action de louange - et de mérite, et ne veut pas en demander pardon. « Quant aux pauvres, ajoute-t-il, il n'en a cure. "
Guy Patin traite Uenaudot de prévaricateur, nie la validité de toutes les lettres qu'il a obtenues du Roi pour être nommé commissaire général des pauvres, vu qu'elles n'ont pas, prétend-il, été enregistrées en lieu suffisant : il dit que le Gazetier ne f^it aucune charité, parle des pauvres qui ne sont pas pauvres, des malades qui ne sout pas malades, et le traite de sacrilège parce qu'il veut s'approprier une partie du rempart, muraille sacrée défendant la ville, pour s'y élever un hôtel particuher.
c C'est que le galand veut un hostel ou un palais pour «■ se loger superbement afin de mettre l'inscription de « son nom en lettres d'or et la liste et les portraicts de
« 1643, pour frais d'impression de la réplique ù la Rcquesu à lu « hoijne, de lieuaudot. . . 38 liv. et 15 sols. » (Couiptes du doyen, in Conim. manuscrits, l. XIII, f. 180.)
• ' Examen de la requeste présentée à la Royne par le Gazcltier. l'aris, 10-4°, S. 1. n. d. (4 noveniljre 1643).
TU fi ni' Il II ASTI', IIK NAIIliOT. 213
;t SPS ;mr(>lic.s (|iii oui î',('ii(^r(;ii.S(!iii(Mi( Jcllr Ir froc .'lUX .( orlic'S, cil (iii(;l(|ii(; hclh; };;ilcri(;, .ivcc. Inir 110/ cainiis.
« C'est « la boëKc » à l.i m.iiii «in'il (loiirn; (l(;s coii- ;i suIl.iJioiis (;h;iril;il)lcs, ol, loi-sriii'il va v.n ville avec ses .< fripons d'acolvlfis, c'est pour faire endurer aux mal- >i heureux des souffrances lioriil)l(;s «jui les conduisent à « la mort, car il leur donne des renK'îdes A tort et h (ra- « vers : chimiques, fyaléni(iucs,cmpiri(|ues, cs;)rouvcz, non ^! approuvez, ordinaires, exiraordinaircs, (|ui préripia lent ceux qui s'en scrveni en des calamilés de maladies « effroyahlcs et on des niorls subilcs et violentes. Ce « que je puis, dil-il, (r(''S-reli{ïiensemcnt asscurcr : un tt médecin de Paris m'ayant fait voir deux on trois .< malades vers la Trinilc, qui, pour avoir pris ([uehiues .< extraits du liurcau de rencontre, moururent avec la i( Ian{ifuc et le palais de la bouche roslis et jjrillez, et « avec un tel feu dans le ventre que rien ne le pcusi t( esteindre que la mort
« Et toutefois, c'est pour ces mignons d'Esculape (;ue >t l'on veut bastir un hostel des consultations charita- « blés : c'est pour eux qu'on veut faire une nouvelle K École et une nouvelle Académie au préjudice des mé- « decins de Paris et à la barbe de l'Université la plus >< florissante de l'Europe, dans laquelle ou veut planter « une cinquième Faculté. Je ue dis point cccy eu faveur « des docteurs de Paris : qu'ils se défendent s'ils vcuv( lent contre les entreprises de ces nouveaux venus : je " ne parle que pour l'intérest public. -
Et toujours conduit par ce môme intérêt public, ii reproche à Renaudot : « à ce charitable converly qui ;•. « renoncé à Charenton, de faire dire des messes pour la « pauvre asme de sa femme qui est morte huguenote. ••
U est probable que si Renaudat fiU reste prolestant, les reproches n'en auraient pas moins plu sur sa tôle, el toujours dans rinlérôl public.
A propos des accusations formulées contre ce dernier au point de vue des propositions contenues dans l'article incriminé, Guy Patin, qui pourtant est l'ennemi des jésuites, qu'il appelle « secte de Loyolites », et pour lesquels il a tous les mépris, Guy Patin, disons-nous, emprunte la morale de ces hommes néfastes.
Renaudot répondait : qu'en formulant ces propositions, il n'avait fait qu'obéir au ministre, et que sa plume n'avait été que greffière :
u Selon les docteurs, les plus fameux théologiens et ;< politiques, répond Patin, nous ne devons pas mesme '> aucune obéissance aux supérieurs et Souverains lors- .' qu'ils commandent quelque chose de contraire aux «commandements de Dieu, non plus que lorsqu'ils « commandent des choses injustes de grande impor- « tance contre les innocens : bien que, par une légère < apparence, elles semblent estre fondées sur la jus- .' tice. "
Après le jésuitisme, le mensonge qui n'en est qu'un corollaire : Du reste, « le cardinal pensa dès ce temps à « sacrifier ce téméraire serviteur à la justice en punition " d'un crime si exécrable. Mais, ne voulant pas perdre 1 une créature qu'il avoit élevée de la fange et de la « poussière, il se contenta de le tenir prisonnier quel- ;< ques jours, qui est un argument très-certain : que ' cette page criminelle avoit esté forgée par cet impos- " leur. >'
Et toutes ces calomnies sont assaisonnées de force citations latines (irée« de l'Écriture Sainte, de saint
TlIlUiniltASTI' IIKNAIIDOT. 21',
.Icn'Une, de sjiiiil. (iicjjoirc de iNazianzc, elc, (jui ne s'attCQdaicnt (;uèrc assurément à se trouver eu si mauvaise coinpajynic. Du rcsie, il est clair (jue (iuy l'alio déteste Kieliclicu, le |)rolecteur de cet ' avorton de fortune », et s'il osait, dans la circonstance, il ferait l'éloçe des Espa[ju()!s pour (Urc a[yréal)!e à Anne d'Autriche, dont il s'ajïil,(()Ale (jue coiUe, de se concilier les Ijoniies grâces.
Renaudot maniait bien la plume : il l'avait maintes fois prouvé : de plus, les honnes raisons étaient de son cùlé : il répondit à Guy Patin d'une façon écrasante Ce fut encore le badin Maschurat, compagnon imprimeur, qui vint apporter cette réponse au Gazetier. Maschurat retrouvait de nouveau son ancien camarade ' :
« Je t'y trouve donc encore, camarade, après un « silence de trois ans qui n'a esté interrompu que par « les bouffoueries de ton ridicule plaidoyé qui apparle- « uoit mieux à un hoslel de Bourgogne qu'à un barreau : « partagé de la pitié que les uns avoyent de ton igno- « rance et de la risée qu'excitoit aux autres ton mauvais « frauçois, ta façon niaise et ce badin de serment : « Vray comme vêla le jour de Dieu, Messieurs >, que tu <« répélois souvent faulte de bonnes raisons en cette « satisfaction que tu fis eu public à M. Renaudot, décla- « rant que c'estoit d'un autre et non pas de luy que tu ' avois escrit les médisances contenues en l'épistre '< des (iHivres de Senerte uaguères imprimée en cette " ville; et, ne te souvenant plus du dauger où je me >' mis pour toy quand j'allai porter aux Consultans
' Rcsponse à l' Examen de la requcsle présentée à la Royne par Thcophraste Renaudot, portée à son authcur par Maschurat, compagnon imprimeur. A Paris, ia-4", 1644.
216 THÉOPHRASTE P.ENAUDOT.
u cliarilables tou bel advertissemcnt, lu me jettes en de .< nouvelles peines de défeulre ta réputation qui me « donne plus d'affaires que quelque chose de bon. Mais, « je me suis toujours ressouvenu de cette belle sentence ' que j'imprimois et que tu corrigeois au temps de '< no^tre première connoissance : « Oue l'amiiié doit « sembler au lierre qui n'abandonne point, mesme après ;< leur mort, les arbres qu'il a une fois embrassés. » « Aussi, monsieur mon camarade, que j'ay tant embrassé u surtout quand ce bon piot nous avoit à tous deux « rap;aillardi les scls, je n'abandonneray jamais la dé- « fense de ta réputation, mesmcs après l'avoir perdue c. comme tu as fait par ces jolis petits livrets que tu - composes contre un homme avec qui tu ne gagneras ^^ rien : non plus qu'à envoyer ton pourtraict et ton ^^ éloge supposé à tous ceux qui escrivent la vie des " hommes illustres, croyant en surprendre quelqu'un qui u te mette en leur rang : tesmoin le tableau que tu 1. adressas sous ton nom il y a six mois à Boverocinius, a fan)eux médecin de Dordrecht, qui travaille sur ce " subject. ))
Il se promenait sur le Pont-Neuf, quand un de leurs anciens compagnons lui donna le libelle fait par Guy Patin contre Renaudot, avec promesse qu'il n'en dirait rien, pourque celui-ci n'y répondît pas. Toutefois, il s'en fut leporier au docteur qui avait autrefois si liien répliqué à YAdverlissement, et celui-ci ne put s'empêcher de réfuter, ainsi qu'il suit, les calomnies qu'il contenait :
« C'est la jalousie', dit-il en s'adressant aux docteurs
' Nous verrons bientôt que la Faculté avait, pour faire concurrence à HenautloI, établi des consultations gratuites qui n'eurent aucun succès.
Tlirini'lll! ASTK IIKNAI liriT. 217
« flo l'Kcolc, qui vods pousse ;i pcrsrcdior ISon.'iuclol : « c'csl le dépil <|uc vous avrz (''|)rotiv('; (mi voyaiil si liicn « réussir ses consuilalioiis cliarilahloB, alors (pie les « vôtres, faites sur le modèle des siennes, élaicnl délaisu sées, a caries moins clairvoyanls peuvent désormais « reeonnoislrc ([ue, pui-^cpiMI csioil bien avee voire Il corps avant ses eonsullalions cliarilaijlcs, dlo sont le « vray et unique sul^ject de vosire envie cl de vosire u haine ". Tout ce que vous dilos de la (inzcllc esl copié u sur un poëme latin imprimé h Anvers il y a hinl ans, u intitulé : Gazcla Parisiemia , et auquel ledit sieur lîctc naudot répondit viclorieuscmeiH par un autre poëme a qui a pour titre : Gazcla Antuerpiensis, que vous pour- « rcz consulter si bon vous semble. Ouant aux hugue- « nots, n'avons-nous pas des alliés de cette reli[;ion, et « u'cst-il pas nécessaire de les soutenir quelquefois?
<■'. Vous vous plaignez de ce que les règlements pour « les pauvres ont été rejelés en partie : mais à qui faut- « il s'en prendre, sinon aux hommes de mauvaise volonté " dont vous faisiez alors partie , vous et vos adhé- « renis, et qui ont tout fait pour les emp.ècher de « réussir? Ps'e faut-il pas admirer la constance de Re- « naudot, qui, ne voulant pas renoncer à ses œuvres « charitables pour lesquelles il dépense tous les ans deux it mille livres, alors que sa charge lui en rapporte huit " cents, voit la considération dont il jouit attaquée de « toutes parts et la carrière de ses enfants brisée?
" Vous dites que ses ancêtres ont jeté le froc aux K orties et que le cardinal l'a tiré de la fange et de la « poussière, mais « il ne faut aller que dans le Poitou, « où il a exercé quinze ans la médecine avec tant d'hon- « neur, que les Loudun;)is, ses com;iatriotes, regrettent
218 THÉOPHRASTE UENAIJUOT.
(i encore tous les jours sou abscuce. Ou y apprendra " qu'il est sorli et allié des meilleures familles ' , contre it lesquelles il n'y a jamais eu aucun reproche, non plus -^ (jue contre sa personne, et ce qui est signe que ses ti ennemis n'ont rien à dire contre lui, c'est qu'ils s'en " prennent à son nez : qu'il a eu toujours trop bon à '^ leur graud regret, pour pressentir tous leurs mauvais . desseins et s'en garentir n
-t La ^' boëlte v dont vous parlez tant, est conforme 't aux ordonnances qui enjoignent d'en tenir une pré- « parée pour recevoir les charités des gens de bien et " les distribuer aux pauvres malades : du reste, il y a " plus d'un an qu'elle n'a été exposée, sans que cependant Il ceux-ci en aient souffert. Ce n'était donc pas cela qui " pouvait empêcher les médecins de l'École de se rendre " à l'invitation deRenaudot : de venir consulter charita- « blement avec lui.
't Ne faites pas les dédaigneux vis-à-vis de ces hon- " nêtes consultants : nous connaissons vos repas scolaires 't et vos banquets où l'on se jette les bouteilles à la tête : 'i chez nous tout se fait en ordre : " personne n'est reçeu " chez nous qu'il ne soit docteur de Montpellier ou en " quelque autre Université fameuse : ils consultent selon " l'ordre de leur réception avec tant de respect qu'on « n'y a jamais veu de différend, et il ne s'y ordonne " rien qui n'ait esté concerté et résolu à la pluralité des « voix. 5) D'ailleurs, il est facile de voir par les résultais " obtenus de part et d'autre, combien le public préfère « la Faculté de Montpellier à celle de Paris qui ne ré- « pète que lavement et saignée, et qui donne à ses
' On sait que Renaudot était sieur de Boissemé et que ses armes étaient surmontées d'un casque de chevalier.
llllïdl'IlIlA.STM ItKiNAIJDO T. 219
" doclcurs cliaril.ihlcs les Ircrilo sols qu'elle devniil " réserver pour les mallieureux '. Chez nous, \r.s, nirièdc» a soni soijjrieusciiHMil .idiiiinislrés |)ar les rnaiires elii- '' riir{ji(;tis e( apolliieaires (|uc vous aecahlez (ous les i jours d'oulrafjes cl qui vieuncnt au Bureau d'adressQ a cxereer leur charité. Eu outre, vous vous moquez des vi remèdes chiini([ues : mais pourquoi avcz-voiis donc il inscrit le vin énicli(in(! dans voire Corniulairc; /
^t C'est vous (pii avez (né le malheureux cjni habitait '' vers la Trinilc et qu'un médecin de Monl|Mlli(;r soi- ^i gnait : voici conmieul : il avait une fièvre pourpre Il avec pétéchies, le médecin lui ordonna un simple julep it cordial, mais le malade demanda alors un des vôtres, i qui le soigna si bien qu'il en trépassa. Sur quoi votre it confrère fut ignominieusement chassé et le médecin i de Montpellier rappelé par la famille. -
Guy Patin avait reproché aux docteurs du Bureau d'adresse de ne pas savoir faire une ordonnance. Sur ce point, Maschurat engage une polémique fastidieuse, et, rapporte l'ordonnance suivante émanée d'un docteur de la Faculté de Paris, dans laquelle sont, ô horreur, mêlées contre toutes les règles de l'art, les feuilles et les racines. Nous la transcrivons, pour la curiosité de sa composition :
" Prenez décoction de gayac, de chèvrefeuil, do raclât nés d'aristoloche, de bétoine, de marjolaine : un demi- - scplier : faites bouillir dans icelle quatre grains de 'i bon sublimé, puis détrempez-y une once et demie de « miel rosat et qu'on lui seringe dans le nez. n
Cette ordonnance si complexe était capable de rac-
' Nous savons que les docteurs de Paris, consullant charitablement, touchaient 30 sols par vacation sur les fonds de l'École.
commoder les pharmaciens avec la Faculté de Pans. Maschurat y relevait, et avec raison, la dose considérable de sublimé, susceptible non pas, comme il le prétendait, de ■ gaugTcner le cerveau , mais tout nu moins de causer quelques accidents par la chute probable du liquide, qui était fort toxique, dans la bouche, et l'absorption possible d'une certaine quantité de celui-ci.
Puis, revenant encore sur le reproche qu'on faisait à Renaudot d'avoir été huguenot, il s'écrie de nouveau : ■■■ Galien et Hippocrate, vos maîtres et les nosires, n'es- 't toient-ils pas hérétiques, puisqu'ils estoient payens? « 11 vaut mieux faire dire des messes pour une femme 'C huguenote, confessant en mourant sa foi catholique, ^ que de faire comme la femme de Guy Patin, qui, au « pain bénit, mit l'autre jour, au lieu d'un escu d'or, un " sol à la clef enfermé dans du papier. ■
" Vous affirmez que Piichelieu tança vertement Rc- " naudot et le fit emprisonner à propos de l'arlicle du « 4 juin 1633; cela est si faux : que le directeur de la " Gazette ne parlera toujours du défunt cardinal qu'a- ^< vec reconnaissance, « et, s'il y a vice duquel ledit Re- :< naudot soit le moins capable, c'est l'ingratitude, s'este tant acquis par le consentement universel la réputation « d'estre des plus constans et des plus fervens en ses ce résolutions, principalement à cultiver ceux auxquels u il croit avoir quelque obligation et .ses anciens amis. » • Richelieu et Louis XIII ont assez montré par les « honneurs dont ils l'ont comblé qu'ils n'avoient jamais « eu qu'à se louer de ses services. Sans doute, ce faquin ;' issu d'un misérable païsan du village de Hodan, près :c de Beauvais, comme sont toutes les personnes viles, ^t et auxquelles la prison ne semble pas une grande
TIIKOI'IIH ASTK HKiNAI 1)01. 2-M
'< pciiK^ inosiirc à son aiiiic ledil sieur ncn.iurlot qui a u'ciilre Jainais cm prison <|uc pour y vi.sil(;r les iii.i- . ladcs.
>< En lirant Hcnuudol (W. la lanj^c, Kiehclieu lui a lait « plus d'iiouucur (ju'à uu l'aliu qui y est louj()ur> : du " reste, il avait une lorlune persituuelle, et il pourra " lairc voir : ([u'eu l(»(<S il obtint eoulre ses curateurs .< un arr(M.(|ui portait eoudauinalioii conlre eux de plus >i de 20,000 livres pour ses meubles paternels et maler- « uels, sans y comprendre les héritages qui ne se mon- '< laienl h {ynùre moins.
< Onant aux docteurs de Montpellier, vous ne sauriez u tourner contre eux les arrêts <iue vous avez obtenus < contre les seuls empiriques, et, ils ont reçu de leur « faculté la plus ancienne de toutes, le droit : Medicinam a facicndi hic et ubiquc Icrvaram. "
« Ne vous attaquez donc pas à cette forteresse du « droit et de la charité, vous y perdriez inutilement « votre temps.
K Voilà, mon camarade, dit en terminant IVIaschurat, « la réponse de ce docteur de Montpellier, à vostre " examen et quelque chose par delà qu'il m'a donnée " avec charge expresse d'en user à son ordinaire, c'est-à- « dire, autrement que vous n'avez fait. Car, au lieu que « vous avez mis si bon ordre à votre libelle, qu'il n'est K tombé entre ses mains que longtemps après qu'il a « esté imprimé, il vous envoyé le premier exemplaire de « cettuy-ci afin que vous ayez plus de loisir d'y répondre « s'il vous plaist et à vos compagnons. '■
Si nous avons insisté aussi longuement sur ces divers pamphlets, c'est qu'avant d'en arriver au dernier acte de celte tragédie, nous voulions mettre les parties en
présence de toile façon qu'où \\ùl jug^er eu loule connaissance de cause de (luel côté se trouvait le bon droit.
Si, à l'inverse des précédentes, cette réponse était empreinte d'une acrimonie qui se traduisait çà et là par quelques mots déplacés, c'est que la Faculté avait marché vite en besogne et que, excitée par Guy Patin*, elle avait après une série de procédures qu'il serait fastidieux d'énumérer, et après un brillant discours du doyen, c'est ainsi qu'il le qualifie lui-même, prononcé en latin ^ et dans lequel il ressassait toutes les calomnies amoncelées contre Renaudot, elle avait, disonsnous, obtenu, le 9 décembre 1G43, devant le prévôt de Paris, la sentence suivante qui la combla de joie :
" A tous ceux qui ces présentes lettres verront, Louis (( Séguier, baron de Saint-Brisson, sieur de Ruaux, gé- « néral et garde de la prévosté de Paris, salut :
u Sçavoir faisons que, sur la requeste faicte en juge- « ment devant nous au Chastelet de Paris par M° Es- « tienne Le Droict, procureur des doyen et docteurs <- régents en la Faculté de médecine à Paris, deman- « deurs en exécution d'arrest du conseil du 7 d'aoust « dernier, suivant leurs moyens signifiés le trentième ' jour de septembre ensuivant à rencontre de M" An- -' thoine du Puys, procureur de M. Th. Regnaudot (sic), ■<■ soy disant médecin et par default de nous donné .' contre le sieur du Puys, non comparant ni aultres
' « Payé à Guy Patin, pour sa narration du procès contre Renau- " dot, confiée à l'imprimeur. ... 9 livres, 15 sous. • (Comptes du doyen, in Comm. manuscrits, f. 210.)
- Magistri Michaelis de la Vigne orationes duœ, quarum prior habita est apud iJum. Propœrtorcm urbunum, die 9 décembre 1643.
T II f: 0 1-111! asti; iti;.N,\i iiot. 223
.1 pour liiy, VfMi r;irr(;sl du Conseil cy-dcssiis dallé por- « lanl. le dilTcrcnd d'ciilic les |)arlics renvoyées par-dc- « vanl nous, l'exploit d'assifjnalion au sieur IU;fjnaiidot < en exécution des arresis du douxiéme du mois d'aoust, « les re([uesles et demandes des demandeurs sifjniflées " le trentième jour de seplembre, nos ju'jemenis des ' quatrième et viD{ïlième jour de novembre dernier et " premier fie ce mois, ensemble Tassijjnation de venir « playder à ce jourd'liuy, faicte au sieur du Puys le sep- ' tiômc de ee inoys et ouy les gens du Hoy en leurs >' conclusions : Nous, faisant droict sur les demandes « des demandeurs, avons faict et faisons inbibitions et ' défenses au sieur Reguaudot et à ses adhérents et ad- ' joints, soy disants médecins, d'exercer cy après la mé- -' decine, ny faire aucunes conférences, consultations ' ny assemblées dedans le Bureau d'adresse ou aultres - lieux de cette ville et faulxbouri^s, riy de traicter ou panser aucuns malades soubz quelque prétexte que ce ' soit, à peine contre les contrevenants de cinq cents ' livres d'amende, au payement desquelles il sera contraint, et, en cas d'assemblée, permettons aux sieurs '< demandeurs de faire transporter le premier commis- " saire de la cour de céans en la maison où elle se fera, <> pour contraindre les contrevenants au payement de la '^ susdite amende, le tout nonobstant opposition ou ap- « pellation quelconque, pour lesquelles ne sera différé, >' et sans préjudice d'icelles, et condamnons le sieur Re- " gnaudot aux dépens, et soit signifié ;
« En tesmoing" de quoy nous avons fait sceller ces '' présentes du scel de la prévosté de Paris : ce fut faict ' et ordonné par messire Dreux d'Aubray, conseiller du ■■'■ Roy en ses conseils et lieutenant civil de la prévosté,
224 THÉOIMIRASTE RENAUDOT.
tenant le siège le mcrcredy neufviesme jour de décem- >' bre mil six cents quarante et trois. »
Ce jugement était exécutoire de suite, et la Faculté ne manqua pas de profiler de la disposition qui l'autorisait à en surveiller elle-niénie l'exécution.
Le 19 décembre, et, de nouveau, le mardi 22 du même mois, le doyen prit avec lui neuf ou dix docteurs, et, accompagné du commissaire de la cour qu'il avait fait mander à cet effet, gagna la maison de la rue de la Calandre ^ Jl chargea le commissaire de faire une relation des choses trouvées dans celte maison « quœsluosa et nundinaloria >, d'en dresser procès-verbal, et de consigner dans celui-ci les réponses, qui, certainement, ne furent autres .que des protestations indignées contre celle violation de domicile, de Renaudot et de trois ou quatre « docteurs exotiques " qui s'y trouvèrent.
Ce même jour (22 décembre), la Faculté réunie en séance solennelle décrétait à l'unanimilé : " Oue qui- « conque consulterait, verrait des malades ou délibé- ^^ rerail de quelle que façon que ce fût avec les méde- " cius étrangers et non approuvés par l'École, serait ■• privé de tous les fruits, émoluments et honneurs que ( ceile-ci accordait à ses docteurs, et qu'en cas de réci- •' dive, on raierait le nom du délinquant du catalogue « dans lequel il ne reprendrait jamais place. "
Renaudot, bien qu'il conservât le privilège de sa Gazette et de son Bureau d'adresse et de rencontre, ne pouvait succomber ainsi sans épuiser au moins tous les moyens que lui fournissait la loi pour faire casser cet arrêt immédlalemeat exécutoire. Nous avons vu, par la sen-
' Cnmm. manuscrits, t. XIII, f. 210-211.
TlIKOl'IlIt AS II'; HKiNAi:i)f)T. 22.0
i(Mi»<; iiK^nc, (lu'il .ivait fail défaut dans toute la procédure ciJgajycc dcvaiil le li(Mi(ciiai)l civil. F.c Ju{jctiiciit rendu parce dernier allant en l'arleineul, Ilenaudot élail encore certain, vu le.s di.spo.silions avouées de ce tribunal à son égard, qu'il courait à une autre condamnalion.
Aus.si, en même temps qu'il en appelait néanmoins, résolut-il de faire une dernière lenlative. Il sadrcssa de nouveau à ce conseil du Iloi qui, si Ion(jtemps, lui avait élé favorable et qui cependani l'avait, lîiclielieu mon, si subitement abandonné, il lui demanda de rapporter l'arrêt prononcé par le Châtclet' :
" !l rappela les services qu'il avait rendus aux mallieu- ' rcux : et cela, sur la demande expresse du Uoiqui l'a- ' vait envoyé quérir à cent lieues de Paris ; qu'il avait « invité les médecins de l'École à venir s'associer à ses « efforts, et que quelques-uns qui s'étaient rendus à son vt appel avaient reçu de leur corps tel blâme qu'ils avaient « été forcés de se retirer; que le prévost condamnait de « braves et savants docteurs alors qu'd autorisait les « charlatans : ne craignant pas de mettre son approbation t au bas de leurs affiches.
« Du reste, la Faculté de Montpellier, à laquelle il « appartenait, n'était pas du ressort de Paris et tenait « du Pape le pouvoir confirmé par beaucoup de rois et de permettre à ses docteurs d'exercer la médecine par « toute la terre.
« C'est ce même Conseil, ajoutait-il, qui a retenu par « devers lui tous mes procès et qui a, par là même, fondé « ces consultations charitables : il ne voudra pas dé-
* Factum duprocc:^ d'entre Th. Renaudot, demandeur en rapport d'arrêt!, et les médecins de l'Ecole de Paris, demandeurs.
226 THÈOPIIRASTE RENAUDOT.
'. Iruire son œuvre cl laisser exéeuler un arrél qui a été " obtenu par surprise et que messieurs du Conseil ne • voudront pas favoriser.
n Que deviendront les malheureux à qui tant de mé- « decius charitables donnent soins et médicaments gra- (i tuits pendant que les adversaires de ces médecins pas- « sent leur temps à colporter de maison en maison des « médisances contre eux? Nosseigneurs aimeront certai- " nement mieux le bien général que le bien particulier « de l'École de Paris, v
En terminant, Renaudot prouve encore une fois que la calomnie est le seul bienfait qu'il retire de ces consultations charitables que la Reine a prises sous sa protection. Mais il se console " en ce que c'est une it chose royale que d'estre inspiré en bien faisant et qu'il " offre très-volontiers à Dieu cette persécution que les « défendeurs lui font sentir en sa personne et en celle de « ses enfants pour satisfaction de ses fautes envers sa « Majesté divine qui peut seule juger de ses intentions... t. Il oppose le ciel à la terre, et, comme il a toujours pro- - testé, fait réder en cette cause son intérest à celuy du " public et des pauvres qui lui ont esté commis, et s'en «i rapporte à la sagesse du Conseil qui voudra donner la « vie ou la mort à une infinité de pauvres malades. «
Malgré toutes ces bonnes raisons, dont la valeur n'échappait à personne, le Conseil qui s'était une première fois déjugé, en accordant, le 7 août, les poursuites devant le prévôt de Paris, le Conseil, disons-nous, resta muet, et Renaudot dut dès lors faire tous ses efforts pour que le jugement qu'allait rendre le Parlement lui fût moins défavorable que celui du Chûtelet.
L'École de Montpellier était directement intéressée
Tlir:()l'llllASTK HKNAIinOT. 227
dans le débat : i'ari<^l du 7 auOI inicrdisail à ses doc- ((Mii's rcxercicc de la iiiédccirH; dans la capilah;. (»uc h; l'arlcniciil coudriniU cet arrùt, la Faculté tout cnlicrc .sul)issait UQ échec qui n'eût [juère cadré avec ses hautes prétentions d'exercer la médecine par toute la terre, droit qu'elle prétendait tenir du Pape lui-même, la |)lus haute représentation sur terre de l'autorité divine : aussi, « se portèrent intcrvenans dans ledit procès : le chan- M cellier, le doyen, les professeurs et docteurs ré{;ents " de ladicte Faculté. ^
Isaac et Eusèbe, s'appuyant sur le jufjemenl rendu par le Parlement le 0 septembre 1(542, jugement qui devait leur tenir lieu de '^ tiltre doctoral ", demandaient également ïi la Cour de ne pas se déjuger.
Enfin intervenaient encore : « maislrc Gilles Au- « vray prcstre, Bernard de Saint-.lean, Mathurine de « Franc femme d'Anlhoine de la Personne , Michelle « Bachelier femme de Jacques Habel, Innocent Jac- « quelaiu, Élisabclle Denier, fille de feu Jean Denier, " Laurent Oger, Cyprienne Peschard fille deEutroppe. « Peschard et Marie Anceaume, ses père et mère, Jacques 'i Agueville et François Agueville frères, Simon Venefic^, K Thomas Piret, Pierre Griffon, Gabriel de Lachau, M- <■<. colas Chappu, Barbe Bussy femme de Charles Gaillard, «Jean Gaillard fils dudit Charles, damoiselle Marie " Mareschal veuve de feu Anthoine de Malauvoy, vivant il escuyer, sieur de Babreul, soy disaus tous pauvres « eslans en cette ville, et messire François de l'Hôpitale " mareschal de France, les comte et comtesse de Cas- ^' très, Samuel Vasse escuyer, Laurent Guerre l'aisné, vt Remy du Pays, Jacques Chevalier, Jacques Beillard,
Jacques La Salle, Maurice Le Sueur, bourgeois de
ù Paris, toin interveiians en ladite cause et joints avec u ledit appelant'. -
L'avocat de Renaudot s'appelait Bataille; celui de ses fils se nommait Puccllc : la Faculté de médecine dont le doyen devait, du reste, prendre la parole " en latin n ainsi qu'il l'avait fait devant le prévôt, avait confié sa cause à M* Chenvot. L'Université de Paris était représentée par Deffilz ; la Faculté de Montpellier par Mari in.
M" Talon, qui déjà une première fois avait fait absoudre Guy Patin, et qui devait dire un jour à Louis XIV que : " les oreilles des rois étaient à leurs genoux ", occupait le siège de procureur général et faisait l'office de ministère public.
La cause était perdue d'avance, et, acculé dans cette impasse, Renaudot ne pouvait en sortir victorieux.
Mais n'anticipons pas sur les événements :
La dernière phase de ce grand et solennel débat dans lequel tant d'intérêts étaient engagés, de cette lutte de l'ancienne médecine, du dogmatisme, contre la médecine nouvelle ayant pour assises l'expérimentation, s'ouvrit au milieu de février 1644.
« Le lundi 15 février, le doyen accompagné de plus a de trente docteurs portant le bonnet et la toge, se a rendit devant le Parlement pour plaider après les 't avocats la cause de la Faculté contre le Gazetier ; « mais sur les conclusions et la demande de M" Talon, le il procès fut remis au lundi suivant^, i'
Ce ne lut, du reste, que le mardi 23 que commencèrent véritablement les débals ; ils se continuèrent le
' Arrêt de la cour de Parlement, rendu le 4 mars 1G44. - Comvi. manuscrits, l. XIII, f. 211.
Tlir'MII'lllîASTH HKNAUliOT. 22'.)
29, ctrarn^l drtfinidr ne ("ut rendu que le. i"' iri;irs 1044.
Une foiilo ("iioniu; se press.iil dans la salle du l'arlemeiil, (oïde l'avorahli! à r>('ii;nidi)l. : \ai priiiCiMle (jondé, a deux (hu's, plusieurs eomtes et. ciievaliers, ete. «, élaieul V(M)us l'eiieouraffer par leur |)résenee.
La parole Tut d'ahord porlée au nom de l'appelaiil. par son avoeat Hâtai Ile.
« Dans nue haran(;ue courte cl pleine de faits, il rapi pela à la ("-our les conséerations successives que les il divers élablissemeuls de son client avaient reçues de i Taulorilé royale, la protection qui l'avait couvert jus- >i qu'il ce jour, le succès de son enseignement privé et les " services qu'il avait rendus à riuimanité par ses con- (t sultalions gratuites', u II dit que les statuts dont se larjîuait l'École de Paris avaient été faits contre les empiriques et non contre les médecins de Montpellier; que, du reste, Rcnaudot n'y contrevenait nullement : étant médecin du feu roi et ayant dûment prêté serment entre les mains d'Hcrouard.
Enfin, ajouta Bataille, il y a appel de la cause au Grand Conseil dont Renaudot est justiciable : aussi, si il parle, c'est qu'on lui ordonne de plaider, et il en profite pour supplier la Cour " d'estre ouï en réplique si la Faculté « de médecine fait ouverture de moyens qu'il ne peut it prévoir '■.
' Puccllc demanda simplement que le Parlement fit appliquer l'arrêt qu'il avait rendu le 6 septembre 1642 en faveur des fils Renaudot
" Ces raisons, d'ailleurs excellentes, étaient maUieu-
' V. M. Ravnadd : Les Médecins au temps de Molière, p. 267, qui a résumé toutes ces plaidoiries de la façou la plus humoristique et la plus impartiale.
^> reusemeiit les pires argumeuts ù invoquer devant un .: tribunal prévenu à l'avance et disposé à prendre sur . cette autorité royale dont on faisait tant de bruit, ' une revanche depuis longtemps attendue.
a Ces di>;positions furent habilement exploitées par " l'avocat Chenvot, alors l'un des plus célèbres du barreau >. parisien, et qui, — comme nous le savons, — plai- « dait pour la Faculté. Il s'éleva avec vigueur con- « tre cet ardelio, ce proxénète, qui avait introduit en a France un viont d'impiété, qui pratiquait l'usure, qui " prétendait donner à la Faculté de médecine des le- .; çons dont elle n'avait pas besoin, et, sous ce prétexte, i; faisait tenir par son valet une boite pour soutirer c; l'argent des malades. Il contesta la valeur du titre de " médecin du Roi, que prenait Uenaudot, et dont il n'a- « vait jamais ni exercé les fonctions, ni touché les apte pointements. Il le représenta comme un vagabond, u comme un industriel sans foi ni loi. '^ L'origine et les " mœurs de ce réformateur sont à observer : il est né à « Loudun; où, selon le jugement des commissaires, les « démons ont établi leur séjour ; a témoigné avoir une u partie de leurs secrets et de leurs ruses... » Cette -t allusion à l'affaire encore récente d'Urbain Grandier, .. — qui, du reste, était l'ami de Renaudot, — revient « souvent dans ce procès. Il y avait une habileté perfide « à faire ainsi appel aux préjugés populaires contre un «homme qui, après tout, n'avait pas choisi le lieu de « sa naissance. Cf titre nehulo hehdomadarius, de patriâ it diaholorum, est une des injures les plus fréquentes qu'il Cl eut à endurer.
'■■• Contre la Faculté de Montpellier, contre ses pré- « tentions à élever autel contre autel, Chenvot invoquait
Tlir'lOI'IIKASTK II F, N ai; 1)0 T. 231
a le lrin(H};n;i}y(î <l(^ l'Iiisloirc : Si, dis.iil-il, l(; nr.ind (;.'ia lien lui-rru^inc avait clé chassé ric Morne |)our n'avoir « |)u se faire agréfyer par ses confrères, si les procon- « suis romains voyaient Icnrs pouvoirs expirer d(''s qu'ils « avaient franchi les limites de leurs provinces, .'i com- « bien plus forte raison ces principes n'étaient-ils pas a applicables à des médecins provinciaux venant empié- « 1er sur les droits de la capitale ! Puis, se lançant dans « des comparaisons médicales d'un [;oiU suspect, il ajou- " tait : Toutes les autres corporations rejettent lesétrantt gcrs qui n'ont pas fait leurs preuves. C'est le propre « des corps naturels de rejeter tout ce qui est d'une subci stance étrangère ; et, pour cela, nous ressentons une t faculté expull rice pour purger le corps des excré- 'i ments et mauvaises humeurs... La Faculté est une mère ' qui doit étouffer tous ces avortons, ces môles inani- .< mes, ces superfétations qui n'engendrent que de la .. corruption et de la pourriture', -i
Bataille répliqua à Chenvot : qu'il avait pensé que la « partie adverse aurait peut-être apporté dans ce débat " quelques nouveaux arguments au lieu de venir ressas- " ser les anciens qui étaient tous fort mauvais. Les -< thèses publiques que Rcnaudot a soutenues, les livres .< qu'il a donnés au public, font bien voir qu'il n'a pas - été reçu docteur ' soubz la cheminée •' ; et, si l'on dit " que l'appelant ne sait pas la méthode de Paris, c'est c véritablement qu'il n'a pas voulu apprendre à tuer les .' malades à force de saignées, mais que, par des remèdes -' plus bénins, il sait corriger les mauvaises humeurs cl " réduire les choses dans leur lempérameut. '•
' M. RVYNALID, p. 268.
Des plaidoyers deDef/Uuel dcl/ar/m interveiiaiil pour l'Université de Paris et la Facullé de Montpellier, nous ne dirons rien.
Pour terminer, le doyen Michel de la Vi^jne prononça un discours en latin, qui, nous apprend-il, « ne parut pas < avoir été totalemeul incompris par les jugées et la faule .' elle-même ' '■.
.< Sa harangue est bonne à connaître. Le corps du - discours disparait dans les interminables longueurs « d'un exorde et d'une péroraison toute cicéronienne. " Les dieux immortels y sont invoqués avec emphase .' contre les violations de la charité chrétienne dont, se- ;< Ion lui, le Gazelier s'est rendu coupable. Et, comme « pour donner à l'instant même une idée de sa manière « d'entendre la charité, l'orateur s'étend avec complai- « sauce sur les défauts physiques de son adversaire-, il le " représente aux juges comme un monstre difforme auu quel il est urgent d'interdire l'exercice de la médecine, " parce qu'il est capable d'effrayer les malades par sa 'i laideur et d'exercer une influence funeste sur leur « imagination. Il le compare sans pitié au célèbre Zo- ; pyre, à cet infortuné déiphobe que Virgile nous rc- II présente après sa mutilation,
...laccrum crudclitcr or a.
« Et, pour prouver qu'il sait son Virgile, il ajoute ironi- ;- quement, en s'adressant à ce pauvre homme au nez ■• camus :
Hue, ades, o formose puer : tibi lilia plenis Ecceferunt uijmphœ calathis, etc.
« Telles étaient les acrimonieuses personnalilés qui
' Cornm. manuscrits, t. XIII, f. 215.
T II f: ni' Il II ASTI' HI'.NAIiDnT. 233
« pnuvaicnl se dire; vu plein r.irlemciil, ,'i l,-i ('.'iveiir d'un i l)c;iu slyh; latin. Une phrase à périodes sonores, qui Il aurail du succ(>s dans une classe de rliélorique, lermi- " nai( celle espèce de vcrrine médicale :
« Ou.T quum lia sini, oro vos ilcriim alciiie ilcrum, et Il supplex ol)lesl()r, seualores ainpiissiini et irquissinii, ut u quam vesiris et niajorum veslrorum animis jamdudum " insidcrc novimns et senlimiis de scliolA mcdic;^ l'ariii siens! cxislinialioncin, cain, si placel, liofliertio judicio >^ confirmetis. Vestram virtutem, probitatem, pietatem, Il fidem, milii ercdile, orbis Galiicanusct universus omiii Il laudc, pr;rdicalionc, liltcris monimciilisquc dccoranu dum suspîcict, qui medicos academiaî Parisiensisubique - reliquis anieponit, eos sibi solos et suis adesse cupit, Il eorum fort unis et laboribus beiiè ac féliciter consul- II tum iri, creditu viris integerrimis et sanctissimis tam Il gravi causa profiteatur. ij
Il Au surplus, le disert doyen n'avait pas tort de comp- (. ter sur l'appui du Parlement. Les inlcréls d'une cor- ( poration aussi puissante que l'Université de Paris ne i; pouvaient lui être indifférents, car u'élait-il pas lui- .. même la première corporation de l'Etat? C'était pres- II que être juge en sa propre cause.
Il Les conclusions de l'avocat général Orner Talon Il sont empreintes de cet esprit. Son discours est un i; curieux échantillon de ce qu'était l'éloquence judi- « ciaire d'alors, pleine de digressions pédantesques et '^ d'un fatras de citations inutiles.
" Aussi, dès le début, il croit devoir, puisqu'il s'agit de Il médecins, profiter de l'occasion qui lui est offerte Il pour discuter le degré de certitude de la médecine. Il " énumère longuement toutes les autorités pour et
234 THEOi'HRASTE RENAUDOT.
^^ contre, et, naturellement, il arrive à traiter cette autre -> question : savoir si l'intervention du médecin dans les .; maladies n'est pas contraire à la prescience divine ; -; cela lui fournit un prétexte pour établir, par de fort - bonnes raisons, qu'il s'agit là, non d'un décret absolu " de la Providence, mais d'un ordre conditionné suppo- « sanl la liberté des actions humaines. De là il passe à la il biographie d'Hippocrate, à l'histoire des trois grandes i. sectes médicales dans l'antiquité, les dogmatiques, les .. méthodiques et les empiriques; il discute en passant c; le sens d'un passage de Pindare dans lequel la mort u d'Esculape est attribuée à la jalousie des Dieux parce '; qu'il aurait ressuscité Hercule. Arrivant enfin à la Fa- :c culte de Montpellier, il reconnaît que, dans le cas .; actuel, on peut invoquer en sa faveur des textes de " l'Odyssée, de saint Jérôme, d'Epiphane, de saint Paul, t: d'Artémidore; mais aussi on peut lui opposer des Cl textes non moins décisifs d'Isidore de Péluse, d'iï^cu- :c menius, d'Eusthathius, etc. Et voilà pourquoi... le proie cureur général conclut au rejet de l'appel '. »
Aussitôt après sa plaidoirie, la cour rendit l'arrêt suivant :
« La cour a receu et reçoit les parties de Deffita et ti Martin intervenantes, et, y faisant droit, ensemble sur i les appellations, sans avoir égard aux Lettres, a mis et et met l'appellation au néant; ordonne que ce dont a esté « appelé sortira son plein et entier effect; condamne ■•<. rapj)ellant en l'amende et es dépens; a ordonné et -4 ordonne que dans la huictaine la Faculté de médecine « s'assemblera pour faire un projet de règlement pour
' M. Raynauo. p. 269-271.
TIlflOIMIIlASTK HF.NAIIDOT. 235
Il faire les corisullalioiis cli.iril.ihics des pauvres cl iecliiy " apporter ;'i la cour pour ie(;luy vcu, ordotiricr ce que u de raison; et, sur les conclusions du procureur f^éinv « rai, a ordonné et ordonne : que IkMiaudol présentera à (t ladile cour les Lettres patentes addressées à icellc par u luy ()l)(cniies pour rétablissement du IJureau et perci mission de vendre à {ifrnce; et cependant lui a faict el u fajcl tr('s-oxpresses inliibilions et défenses de plus u vendre ny presler à l'avenir sur ga^jes, jusqu'à ce que u aullremcnt par la cour en ait esté ordonné ; et que les a officiers du Chastelet se transporleronl chez ledict a llenaudot pour faire inventaire des hardes qui se Irou- " vcront en sa maison, pour les rendre et restituer à « quy il appartiendra ; et, sur la requcste des parties de «1 Pucelle : y sera faict droit séparément ainsi que de ■i raison. Faict en Parlement le 1" jour de mars mil six Il cens quarante-quatre, n
Tout s'écroulait : ce long échafaudage de bonnes œuvres, et d'œuvres utiles, s'en allait en poussière : non seulement les adhérents de Renaudot, mais encore luimême, médecin du défunt Roi, n'avaient plus le droit d'exercer la médecine à Paris. Il ne devait plus s'occuper de ces mouts-de-piélé, de ces consultations charitables (pi'il avait fondés.
Seule la Gazelle survivait : elle répondait trop à un besoin : et le Parlement, alors si populaire, eût pu voir, s'il l'eût supprimée, se tourner contre lui cette foule qui allait à coups de pamphlets faire la Fronde, et qui, chaque samedi, courait au-devant des porteurs du journal. Le Bureau d'adresse était maintenu sous conditions : quant aux ' parties de Pucelle, auxquelles il devait être fait droict ' ainsi que de raison -, il était probable que la Faculté ne
se montrerait [juèi*e plus rcspecliicusc de cette formule banale que du premier arrêt du Parlement qui, sous quinzaine, l'oblifjeait à leur conférer, more soiito, le bonnet doctoral.
L'Ecole exultait : elle était victorieuse sur tous les points, et son porte-trompette, Guy Patin, écrivait en parlant de Renaudot :
•• Le pauvre diable est bien bumilié, il voudroit seulet ment bien que nous eussions pardonné à ses fils en ' leur donnant le bonnet après lequel ils attendent ; depuis quatre ans et attendront encore '. ' Et se vengeant une dernière fois de Richelieu qu'il déteste, il ajoute : " Tous les hommes particuliers meurent, mais ;• les compagnies ne meurent point ! Le plus puissant . homme qui ait esté depuis cent ans eu Europe sans " avoir la teste couronnée, a esté le cardinal de Riche- " lieu. Il a fait trembler toute la terre, il a fait peur à " Rome, il a rudement traitté et secoué le roy d'Espa- " gne, et, néanmoins, il n'a pu faire recevoir dans nostre
- compagnie les deux fils du Gazetier qui estoieut licen-
- ciés et qui ne seront de longtemps docteurs -. i^ Mais il oublie de dire que la Faculté avait formellement |T0rais au cardinal de les recevoir, et qu'elle avait aussi bien manqué à sa parole que lui, Guy Patin, avait faussé la sienne lorsque, de peur d'une condamnation, il s'était défendu tout haut d'avoir voulu insulter Renaudot, alors qu'il s'en vantait tout ba*?. Du reste, avec aussi peu de pudeur qu'elle avait eu de bonne foi, l'École songea de suite à s'enrichir des dépouilles de son ennemi tombé.
' Lettres de Guy Patin, édit. Réveillé-Parise, t. I, p. 322. - L. de G. Patin, t. I, p. 347.
TUfiOI'IIHASTK HKNAi;i)OT. 237
L';irr<>(. <lii ("' mai iiil(;r(lis;iii ;i IUmi.iuiIoI de l'aire chez lui (les (;(»n.sullali()iis cliarilables, l.i F.iciilté pcns.i (jii'clle bénéf'icicrail peut-tMrc des malades ;mx(|uels h; l'arlemciil avail , sur sa d<;inaiide, renne la porte du liurcau d'adresse. C'est (ju'ellc avail sur ce point uuc lorle revanche à prendre.
Avant la conséeralion olïicielle du 25 septembre KMO accordée par Louis XIII aux consullalions charitables, Ilcnuudot, nous le savons, donnait déjà depuis de nombreuses années ses soins gratuits aux malheureux. Le succès toujourscroissant de ces consullalions avait excité la jalousie de l'Kcole, et, le 27 mars 1039, elle prenait l'arrôtè suivant qu'elle faisait afficher dans toutes les rues et carrefours de la capitale :
u Les doyen et docteurs de la Faculté de médecine
i^ font scavoir à tous malades et affligez de quelque ma-
'' ladic que ce soit, qu'ils se pourront trouver à leur col-
't lége, rue de laBuscherie, tous les samedis de chascune
« semaine, pour estre visitez charitablement par les mé-
" decins députez à ce faire, lesquels se trouveront audit
« collège, et ce, depuis les dix heures du matin jusquesà
«i midy, pour leur donner advis et conseil sur leurs ma-
" hidies et ordonner remèdes convenables pour leur sou-
« lagemeut.
« Signé : Bazin , doyen. ;
Les docteurs consultants touchaient trente sols par vacation, de sorte que, lorsque ceux-ci reprochaient à Renaudot de tenir une " boette ^- en permanence dans sa salle de consultations, celui-ci ripostait : qu'au moins, l'argent qu'on récollait chez lui était destiné aux malheureux, taudis que les docteurs de l'École ne consultaient que pour gagner trente sous.
238 THÉOPHKASTE RENAUDOT.
Du r.'Ste, lavis qu'avait fait afficher Baziu, le doyeu, n'obtiDt pas le résultat espéré : les malades conliuuèreul à affluer chez Renaudot.et la salle de coûsultaliou de la Facullé resla vide.
L'École ne se lint pas pour battue : eu lG4i, elle fit une nouvelle tentative. Les prêtres, avous-uous dit, étaieni à cette époque les iulennédiaires pour ainsi dire obligés enire les personnes charitables et les malheureux : il leur en restait toujours quelque chose ; la Faculté sollicita leur concours. Elle pensait, en effet, que les misérables, assistés par les églises, ne manqueraient pas d'aller consulter chez elle sur l'injonction que le clergé leur en ferait, avec menaces probables en cas d'abstention, de supprimer l'aumône accoutumée. Aussi rédigea-t-elle l'instruction suivante, toute confite en dévotion et destinée à être lue dans les églises, au prône de la semaine de Pâques :
. ti Jésus Maria : la charité catholique des docteurs en t médecine de la Faculté de Paris pour les pauvres .; malades '.
" Après la messe dévotement célébrée et récitation i' des litanies de la très-sacrée vierge Marie, mère de .- Dieu, et l'invocation des saincts et sainctes qui, de >' profession et de charité, ont de leur vivant exercé et 'i praticqué la médecine : laquelle saincte messe est chan- (i tée tous les samedis, et lesdites litanies et prières le " seront désormais en la chapelle de ladicte Faculté à " dix heures du matin : tous les pauvres sont advcrtis et
' Besponse de Th. Renaudol au libelle contre les consultalions charitables .
Paris, 1641.
TlIfiOl'IlItA.STK UKNAi;i)OT. 231)
u couviez de la part du doyen et docteurs de ladiefe « Faculté, de se trouver, depuis dix heures du m.iiin jiis- II qucs A midy, eli;i(|ne sainedi de raiiiiéc. en la salle " haute du colléjyc de uiédecinc, rue de la [{usclicric, « près la place Maul)crt, pour eslre visitez et considérez « par tes docteurs députez à cet eflect qui, selon la cliau rite accoulusniée et ordonnée par décret de ladicte Il Faculté, consulteront pour tous pauvres malades tels a qu'ils soieni et de quelconque ville, lieu et pais qu'ils a vieiuient, de toute espèce de maladie qu'ils aycnt : et Il donneront auxdits pauvres leur consultation et ordon- « nance de régime, et remèdes propres et convenables «i par escrit ; et mesme, leur fourniront e( distribueront, < selon leur pouvoir et petit moyen de la Faculté, des :i médicaments digues et compositions nécessaires bien u et fidellement préparés, le tout sainclement et con- " sciencieusement pour la plus grande gloire de Dieu et 'i le secours et soulagement du public et de tous pauvres a affligez de maladies.
ti Ainsi conclu et arresté par décret du doyen et doc- 'i teurs de ladicte Faculté.
u Signé: GUILLAUME DU Yal, 'i doyen, 1641. •'
L'offre des « dignes médicaments », et la pression exercée par cette annonce d'un nouveau genre, firent que les docteurs de l'École ne siégèrent plus les samedis devant des bancs tout à fait vides '.
' "Payé pour produits pliarmaceutiques et médicaments des ■ pauvres infirmes venant chaque samedy consulter dans les Écoles - supérieures, les docteurs de la Faculté, qui, mus par la charité ' chrcstienne, non-seulement soignent les malades, mais encore » fournissent les médicaments, la somme de 304 livres, pour les
240 THEOPHRASTE REiNAL'DOT.
Néanmoins, le succès était toujours pour Renaudot, qui sollicitait du Roi un emplacement pour élever un « hoslel des consultations charitables ^i, sa maison devenant trop petite pour contenir ses clients peu fortunés : l'antimoine continuait à triompher de la saignée.
Aussi, maintenant que les consultations du Bureau d'adresse n'existaient plus, le moment d'intervenir étaitil favorable. L'arrêté du 1" mars portait, ou mieux ordonnait : " que, dans la huiclaine, la Faculté deméde- K cine s'assemblerait pour faire un projet de règlement « pour faire les consultations charitables des pauvres et <t iceluy apporter à la Cour pour iceluy veu ordonner ce « que de raison. » C'est pourquoi, pensant peut-être qu'une consécration du Parlement, alors si populaire, favoriserait son entreprise, l'École, prenant acte de cette partie de l'arrêté qu'elle avait certainement, sinon dictée, tout au moins inspirée, obtenait, le 17 mai 1644, l'édit suivant dans lequel on trouvera tous les renseignements désirables sur l'organisation de sa nouvelle création :
Extraict des registres du Parlement :
« Sur la requeste présentée à la Cour par les doyen et « docteurs régens de la Faculté de médecine de cette « ville de Paris, contenant : qu'en l'exécution de l'arrest « d'icelle du 1" mars dernier, confirmatif des sen- « tences du prévost de Paris, ladicte Faculté de raéde-
" années 1641 et 1642 de mon décanat (G. du Val), à M« Pierre Cla- « quenelle, pharmacien et épicier parisien, ainsi que pour les cires « blanches et les torches par luy fournies à la feste de saint Luc, « ainsi qu'il appert par sa quittance ci-dessous apposée. ■> (Comptes ■du doyen, in Comm. vianuscrils, t. XIII, f. 153. j
Tlir'ini'linASTM lîKNAIIiriT. 211
H ciiH) s'cs(;iii( .'is.s(;ml)Ir(! cl, Ciicl un projfîl du réfjlcit iiiciil pour les c()ii.sull;i(ions cli.iritablcs des pauvres, i eu da(c du 22" dudict mois de mars, lequel ils auroient " apporté à la Cour, requéraul, rcxéculiou d'iceluy et il veu ledicl. arrcsl el projet, conclusions du procureur Il général du Hoy, (oui considéré, ladicle cour, ayant Il égard A la rcqucsic, a ordonné cl ordonne que, sul- " vaul ledicl projcl de la Facullé de ninlecine, six mé- « decins (ricclle Faculté, sçavoir trois du nombre des Il anciens et trois de cciuy des jeunes, se trouveront aux " cscliolcs précisément à dix heures du malin tous les « mercredis et samedis de chascune semaine, estant Il advcrlis auparavant par le billet du bedeau, et là, « estans avec le doyen et plusieurs aultrcs docteurs qui Il s'y rendent ordinairement, ils visiteront et examine- II ront diligemmeut et exactement les maladies de Il chascun des pauvres et ordonneront les remèdes pro- « près et convenables, et, s'il se rencontre quelque diffi- <i cullépour ce qui regarde la connoissance ouïe traicte- II ment de ces maladies, ils conféreront et consulteront il meuremeut les uns avec les aultres, donneront aux i pauvres malades les receptes ordinaires des remèdes Il par escript et les remèdes desquels pour lorsqu'ils Il auront besoing, gratuitement et aux despens de la « Faculté : jusques à ce que, par libéralité des gens de Il bien et de condition, ladicte Faculté puisse mesnager « quelque fond plus grand pour les pauvres. Et, pour le Il regard des malades qui ont besoing d'opinion nou- II velle, les susdits docteurs auront soing de faire cux- II mesmes, ou faire travailler en leur présence quelque Il bon chirurgien : et se comporteront au pansement et Il soulagement des pauvres malades ainsi qu'ils sont
:t obli{jés. Et, affiu que la maladie d'aucims pauvres ue " puisse eslre iic(jli{jée, s'il y a aucuu par la ville qui . ne puisse marcher et ne soit pansé comme il faut, le .. doyeu de la Faculté en estant adverty, y donnera ordre " et fera en sorte que chacun sera assisté du médecin et .. de l'apothicaire.
ii Et sera le présent arrest affiché à toutes les rïies et :. carrefours de cette ville et faulxbour(js, à la diligence - du procureur général'.
ii Faict en Parlement le 13 may 1644, »
Le mercredi 1" juin, aux comices, le doyen donna lecture du précédent édit que la Faculté fit imprimer à ses frais et dont chaque docteur reçut un exemplaire.
Le A juin 1644, claie mémorable, elle commençait ses consultalions gratuites qui nous sont arrivées telles qu' elles furent alors établies, ou, pour rendre à chacun ce qui lui appartient, telles que Renaudot les avait fondées quelques années auparavant.
La Faculté de médecine se montra reconnaissante visà-vis des personnes qui, dans le passage difficile qu'elle venait de traverser, lui avaient donné aide et protection. Elle députa (5 mars) MM. de Launay et Jacques Monteil vers M. Fr. du Mouslier, alors recteur, pour le remercier de l'assistance qu'elle avait reçue de lui et des autres membres de l'Académie.
Le même jour, M. du Moustier, accompagné de plusieurs académiciens et de plusieurs doeteurs, alla remercier, au nom de toute l'Académie, les sénateurs , de leur avoir fait remporter la victoire contre Renaudot.
' Comm. manuscrits, t. XIII, f. 223-224.
TKftOI'KIlASTI' UK.NAUnOT. 213
Kii iiK^mc temps ([u'ellc l'iiiSiiit tirer /i .'{Of) cxcmpl.iiros ', proclamer e(, a('Yii;lier par (diiIc I;i villr l'ari-M du parlcmeiil% la l'^aeiiKé (li'er(;lail solciiiicllcme;)! (7 inar»; : (|ue le doyen, accompagné de plusieurs docteurs, iraii remercier M. Talon, lui ferait tous ses meilleurs compliments, et l'assurerait que, si jamais lui ou sa famille avaient besoin des secours des médecins de l'Kcole, ceuxci les donneraient toujours avec empressement et (gratuitement; que la Faculté s'engafjeait par décret solennel à exécuter CCS promesses, et qu'en outre, elle se considérerait toujours comme son ol)li{;éc.
Le IG avril IGli, le doyen accompajyné d'un jj^rand nombre de docteurs alla donc remercier l'avocat (jéaéral Talon, « lui rendit grâces en latin-', et lui offrit le décret solennel rendu en son honneur et cinq volumes superbement reliés en cuir et dorés sur tranches, œuvres de Galien et d'Hippocrate récemment éditées par René Chartier^ Celui-ci accepta les présents avec plaisir et promit d'être toujours le défenseur de la Faculté. Peul-élrc rcgut-il autre chose que sa qualité déjuge du débat n'eût pas dii lui permettre d'accepter*?
' » Le 24 may, donné à M. Guy Patin 12 livres pour rinipressioii « de 300 excmplairesdiisénatus-consuUe etdu discours du doyen. » (Comptes du doyen in Comm. manuscrits, t. XIU, f. 23 î.)
- " Payé le 8 juin 164 i aux deux hérauts royaux et à leurs colléjjues qui avoient proclamé la sentence du prévost de Paris par la
ville et faulxbourgs et en avoient affiché 50 exemplaires
30 livres. » (Comptes du doyen, Comm. manuscrite, ibiil.)
* « 15 avril 1644. — Payé à M-^ René Chartier 80 livres pour les OEurres de Galieii données à M'^ Talon. -^ (Comptes d.i doyen, Comm. manuscrits, ihid. )
* • Rendu, le samedi 12 may 1644, à M. Ch. Le Clerc, docteur mé- ■> decin, la somme de 60 livres pour M"= Talon, avocat royal, en la « cause des calendes de mari. » (Comptes du doyen, Comm. manuscrits, ibid.)
244 THÉOPHRASTE REAAUDOT.
Ouant à Clienvot, l'avocat de l'Ecole, il reçut avecies rcmerciments de celle-ci, la somme de 173 livres tournois pour son habile plaidoirie '.
Eu même temps, vu riiiiporlance des arriMs rendus en sa faveur, la Faculté prenait la résolution (30 avril] d'adjoindre à son doyen un conseil d'exécution composé de cinq membres auxquels on en ajouta bientôt trois autres.
MM" Pierre Yon, Jacques Regnault, Michel Mares, Robert Tulloue, Claude Le Vasseur, Nicolas Héliot, Robert DÉBONNAIRE, Claude Bréget, furent chargés de surveiller l'exécution de ces arrêts - ; nous verrons bientôt que ce n'était pas une sinécure que de faire partie de ce conseil de surveillance.
Quant à Guy Patin, eu attendant le bonnet de doyen qu'il briguait en reconnaissance des calomnies qu'il avait accumulées contre le malheureux gazetier, il se livrait à des jeux de mots d'un goût plus que douteux qu'il faisait imprimer et distribuer partout. Qu'on en juge du reste par les pièces suivantes, dont la première est incontestablement de lui, ainsi que nous l'apprend son apologiste ':