‹ Théopneustie; ou, Inspiration plénière des Saintes ÉcrituresChapitre 1 sur 44 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

L.-R. DELAY, Successeur DE J.-J. RISLER, Rue Basse-du-Rempart, 62 (boulevard de la Madeleine). LONDRES,

SAM. BAGSTER ET FILS, 15, PATERNOSTER ROVW ; E. SUTER, 19, CHEAPSIDE.

Au premier aperçu de ce livre et de son titre, deux préoccupations également erronées pourraient avoir pris naissance dans quelques esprits. Je désire les dissiper.

Le nom grec de Théopneustie , bien qu’emprunté de saint Paul, et qu'employé depuis longtemps au delà du Rhin, n'étant point encore usité dans notre langue, plus d’un lecteur se sera dit, sans doute, du sujet ici traité, qu'il est trop scientifique pour être populaire, et trop peu populaire pour être important.

Je ne crains pas de déclarer cependant que, si quelque chose a pu me donner tout à la fois le désir et le courage de l’entreprendre, c’est la

double persuasion de sa vitale importance et de sa simplicité.

Et d’abord, je ne pense pas qu'après la connaissance de la divinité du christianisme, il puisse se présenter à nous de question plus essentielle à la vie de notre foi que celle-ci: « La « Bible est-elle de Dieu?est-elle entièrement de « Dieu ? Ou bien serait-il vrai (comme on l’a prétendu) qu'elle contint des sentences pure- « ment humaines, des récits inexacts, des igno- « rances vulgaires, des raisonnements mal sui- « vis; en un mot, des livres ou des portions de « livre étrangères aux intérêts dela foi, soumi- « sesaux imprudences naturelles de l'écrivain, et entachées d’erreur ? » — Question décisive, fondamentale; question de vie! C’est la première que vous aÿez à faire én ouvrant les Écritures; et c’est par là que votre religion doit commencer. |

S'il était vrai, selon vous, que tout, dans la Bible, n'ait pas de l'importance, n’intéresse pas la foi, et ne se rapporte pas à Jésus-Christ; et s’il était vrai, d’un autre côté, qu’il n’y ait d’inspiré ; dans ce livre, que ce qui, selon vous, a de l’importance, intéresse la foi, et se rapporte à Jésus-Christ; alors votre Bible est un livre tout différent de ce que fut celle des Pères, des Réformateurs et des saints de tous les siècles.

DS

Elle est faillible : la leur était parfaite. Elle a des chapitres, ou des portions de chapitre, elle a dessentences ou des expressions, à retrancher du nombre des sentences ou des expressions qui - sont de Dieu : la leur était «tout entière divine- « ment inspirée;» « tout entière propre à cor- « riger, à instruire, à convaincre, et à rendre l’homme de Dieu accompli, par la foi en Jé-

la

« sus-Christ. » — Alors un même passage est, devant vous, aussi distant de ce qu'il fut devant eux, que la terre l’est du ciel. | |

Vous aurez ouvert, par exemple, ou le psaume xr,V, ou le Cantique des cantiques. Tandis que vous n’y verrez que ce qu’il y a de plus humain dans les choses de la terre, un long épithalame, ou les entretiens d'amour d’une fille de Saron et de son jeune époux, eux y lisaient les gloires de l’Église, les étreintes de l'amour de Dieu, les profondeurs de Jésus- Christ, en un mot, ce qu’il y a de plus divin dans les choses du ciel; et s'ils ne purent les y lire , ils surent qu’elles y sont, et ils Les y cherchèrent.

Nous aurons pris ensemble une épître de saint Paul. Tandis que l’un de nous attribuera telle sentence qu’il ne saisit pas, ou qui choque

son sens charnel, aux préjugés judaïques de l'Écrivain, à des intentions toutes vulgaires , à des circonstances tout humaines, l’autre y sondera, plein de respect, les pensées du Saint- Esprit; il les croira parfaites, avant même d’avoir pu les saisir ; et il ne s’en prendra qu’à son sens inhabile et qu’à sa propre ignorance, de leur insignifiance apparente ou de leur obscurité.

Ainsi, tandis que, dans la Bible de l’un, tout a son but, sa place, sa beauté, son usage, comme, dans un arbre, les rameaux et les feuilles , les vaisseaux et les fibres , l’épiderme et l'écorce même; la Bible de l’autre est un arbre ayant des feuilles et des rameaux, des fi-. bres et des écorces que Dieu n’a pas faites.

Mais il y a bien plus. Non-seulement, suivant votre réponse, nous aurons deux Bibles; mais on ne pourra savoir ce qu'est la vôtre.

Elle n’est humaine et faillible, dites-vous, que dans une certaine mesure; mais cette mesure, qui la définira? S'il est vrai que l’homme, en y mettant sa triste empreinte, y ait laissé ses taches , qui déterminera la profondeur de cette empreinte et le nombre de ces taches? Elle a sa partie humaine, avez-vous dit : mais cette par-

tie, quelles en sont les limites? qui les fixera pour moi? Personne. H faudra que chacun les y pose pour lui-même, au gré de son jugement ; c’est-à-dire que cette portion faillible des Écritures sera pour nous d'autant plus grande que nous serons moins éclairés de la lumière de

Dieu ; c'est-à-dire encore, qu'un homme se pri-

vera des paroles divines, dans la mesure même du besoin qu’ilen a ; comme on voit les idolâtres se faire des divinités d’autant plus impures qu'ils sont eux-mêmes plus éloignés du Dieu vivant et saint! Ainsi donc, chacun réduira les Écritures inspirées à des proportions différentes; et, se faisant de cette Bible, châtiée par lui-même, une règle infaillible, il lui dira: « Guide-moi désormais, car tu es ma règle!»

comme ces ouvriers d'images taillées, dont parlait Esaïe, « qui se sculptent un dieu, et qui « lui disent : Sauve-moi désormais, car tu es « mon Dieu!» (Esaïe, xLIV, 17.)

Ce n'est pas tout, et voici quelque chose de plus grave encore. Suivant votre réponse, ce n'est pas la Bible seulement qui est changée; c'est vous !

Oui , même en présence des passages que vous aurez le plus admirés, vous n’aurez ni l'attitude

ni lé cœur d’un croyant! — Comment cela se pourrait-il , après que vous les aurez fait comparaître, comme le reste des Écritures, devant le-tribunal de votre jugement, pour y être déclarés, par vous, divins, ou non-divins, où semi-divins? Quelle peut être, sur votre âme, l’autorité d'une parole qui n’est infaillible pour vous qu’en vertu de vous? N’a-t-elle pas dü se présenter à votre barre, à côté d’autres paroles du même livre que vous avez convaincues d’être humaines en tout ou en partie’ Votre esprit prendra-t-il donc sincèrement devant elle l’attitude humble et soumise d’un disciple, après avoir tenu celle d’un juge ? Cela n’est pas pos- Sible. L’obéissance que vous lui rendrez sera peut-être de l’acquiescement, jamais de la foi; de l’approbation , jamais de l’adoration!—Vous croirez à la divinité du passage, direz-vous ; mais ce n'est pas en Dieu que vous croirez, c’est en vous ! Cette parole vous plaît, elle né vous gouverne pas; elle vous impose, mais elle ne règne pas sur vous; elle est devant vous comme une lampe; elle n’est pas en vous comme une onction d'en haut, un principe de lumière, une fontaine de vie! — Je ne pense pas que jainais aucun pape, même le plus épris de son sa-

cerdoce, ait pu répandre, ayec confiance , ses prières devant un mort que, de son autorité plénière, il avait mis lui-même au rang des demi-dieux , en le canonisant. Comment donc un lecteur de la Bible , qui vient de canoniser lui-même une sentence des Écritures, pourraitil (quelque épris qu’il soit de sa propre sagesse) être, à l'égard d’un tel passage, dans la disposition d’un vrai croyant? Son esprit descendra-t-il de sa chaire pontificale pour s’abattre devant cette parole, qui, sanslui, demeurait humaine, ou du moins douteuse ? On n'’étudie pas à fond le sens d’un passage, lorsqu'on ne l’a soi-même légitimé qu’en. vertu d’un sens déjà trouvé.

On ne se soumet qu’à demi à l’autorité qu’on aurait pu décliner, et qu'on a mise en doute. On n’adore qu’imparfaitement ce qu’on a dégradé. |

. D'ailleurs, et qu'on y prenne garde, l’entière divinité de telle ou telle parole des Écritures, dépendant à vos yeux, non de ce qu'elle se trouve dans le livre des Oracles de Dieu, mais de ce qu’elle présente à votre sagesse et à votre spiritualité certains caractères de spiritualité et de sagesse, la sentence que vous portez ne peut pas toujours être tellement exempte d’hésita-

tion, que vous ne conserviez rien à son égard des doutes par lesquels vous aurez commencé.

Il faudra donc que votre foi participe de vos incertitudes, et qu’elle soit elle-même imparfaite, indécise, conditionnelle! — Telle sentence, telle foi; et telle foi, telle vie! — Mais ce n’est pas là la foi, ce n’est pas là la vie des élus de Dieu! |

Mais ce qui montrera mieux l’importance de la question qui va nous occuper, c’est que, Si l’un des deux systèmes auxquels elle peut donner lieu a, comme nous l’avons dit, toutes ses racines trempées dans le doute, il porte encore inévitablement pour fruit une incrédulité nouvelle.

Pourquoi voit-on tant de milliers d'hommes pouvoir ouvrir, chaque soir et chaque matin, leur Bible, sans y apercevoir jamais les doctrines qu’elle enseigne avec le plus de clarté? D'où vient qu’ils puissent ainsi marcher dans les ténèbres , durant de si longues années, avec le soleil dans leurs mains ? Ne regardent-ils pas ces livres comme une révélation du ciel ? Oui ; — mais, prévenus par de fausses notions de la théopneustie, et croyant qu'il existe encore dans la sainte Écriture un mélange d’erreur,

désireux cependant de pouvoir en trouver les sentences raisonnables, pour être autorisés à les croire divines, ils s’étudient, comme à leur insu , à leur donner un sens agréé de leur propre sagesse ; et c’est ainsi que non-seulement ils se mettent dans l’incapacité d’y reconnaître celui de Dieu, mais qu'ils se rendent à euxmêmes l’Écriture méprisable. — Ils s’efforceront, par exemple, à la lecture des épitres de saint Paul, d’y trouver la justification de l'homme par la loi, son innocence native, son penchant au bien, la toute-puissance morale de sa volonté, le mérite de ses œuvres. — Mais alors, qu’arrive-t-il? Hélas! c’est qu’aprèsqu'on a prêté, de force, de telles pensées à l'écrivain sacré, on lui trouve un langage si mal conçu pour son but supposé, des termes si mal choisis pour ce qu’on lui fait dire, et des raisonnements si mal menés, qu’on perd enfin, comme malgré soi , ce qu’on avait pu conserver encore de respect pour la lettre des Écritures, et qu’on s’enfonce dans le rationalisme. — C’est ainsi que, pour avoir commencé dans l’incrédulité , on a pour fruit une incrédulité nouvelle ; des ténebres en récompense des ténèbres; et qu'on accomplit cette terrible parole du Christ : « A

« celui qui n’a pas, il lui sera ôté même ce qu'il « croit avoir!»

Telle est donc, on le voit , l'importance fondamentale de la grande question qui va nous occuper.

Suivant la réponse que vous y faites, le bras de la parole de Dieu est énervé pour vous, l’épée de l'Esprit est émoussée; elle a perdu sa trempe et Sa puissance incisive. Comment pourrait-elle désormais pénétrer jusque dans vos jointures et dans vos moëlles? Comment seraitelle plus forte que vos convoitises, que vos doutes, que le monde, que Satan’ Comment vous donnerait-elle la force, la victoire, la lumière: la paix ? Non! — Il se pourra faire, de loin en loin, par un pur effet de la gratuité de Dieu, que, malgré ce funeste état d’àme , une parole divine vienne la saisir à l'improviste;. mais 1l n’en demeure pas moins vrai que cette disposition qui juge les Écritures, et qui doute d'avance de leur universelle inspiration , est l’un des plus grands obstacles que nous puissions opposer à leur action. « La parole de la « prédication , dit saint Paul (Hébr., 1v, 2), ne « leur servit de rien, parcequ’elle n'était pas « mêlée avec la foi dans ceux qui l’entendi-

« rent»; tandis queles plus abondantes bénéd'ic-

tions de cette même Écriture furent toujours le partage des àmes qui lareçurent, «non comme « une parole des hommes, mais (ainsi qu’elle « est véritablement) comme la parole de Dieu, « agissant avec efficace en ceux qui croient « (1 Thess., 11, 13). »

On le voit donc, cette question est d’une immense gravité pour la vie de notre foi; et nous avons le droit de dire qu'entre les deux réponses qu'on y peut faire, il existe le même abîme qu'entre deux Israélites qui eussent vu Jésus-Christ dans la chair, et qui l’eussent également reconnu pour un prophète ; mais dont l’un, considérant son costume de charpentier, sa chétive nourriture, ses mains d’un homme de peine, et son rustique cortége, l’eût cru capable encore d’erreur et de péché, comme un prophète ordinaire ; tandis que l’autre y eût reconnu l’Emmanuel, l'Agneau de Dieu, l’Éternel, notre justice, le Roï des rois, le Seigneur des seigneurs.

Le lecteur peut n’avoir point admis encore chacune de ces considérations; mais (il en conviendra du moins) j'en ai dit assez pour avoir le droit de conclure qu’il vaut la peine d'étudier

ue telle question, et qu’en la balançant vous tenez dans vos mains les plus chers intérêts du peuple de Dieu. Je n'en voulais pas davantage dans un avant-propos.— C'était mon premier avertissement ; et voici le second.

Si l'étude de ce dogme est le devoir de tous, cette étude aussi est à la portée de tous ; et l’Auteur ne craint pas de dire qu’en écrivant son livre, sa plus chère ambition a été d’en rendre l’usage accessible à toutes les classes de lecteurs. |

Il entend cependant déjà l’objection de plusieurs. Vous vous adressez à des hommes de science , lui diront-ils ; votre livre ne nous concerne pas; nous nous en tenons à la religion, et c’est ici de la théologie !

De la théologie, sans doute! Mais de BIT théologie? De celle que doivent étudier tous les héritiers de la vie, et à l’égard de laquelle un enfant même doit être théologien.

Religion et Théologie! expliquons-nous : car on fait souvent de ces deux termes un abus in- Jurieux pour l’un et pour l’autre, en prétendant

les opposer. — La Théologie ne se définit-elle pas, dans tous les dictionnaires, comme «la science qui a pour objet Dieu et sa révélation? » — Mais, lorsque j'étudiais aux écoles, le catéchisme de mon enfance ne désignait pas autrement la Religion. «C’est la science, me disaiton, qui nous apprend à connaître Dieu et sa parole, Dieu et ses conseils , Dieu en Christ. » Elles ne diffèrent donc l’une de l’autre, ni dans leur objet, ni dans leur moyen, ni dans leur but. Leur objet, la vérité ; leur moyen, la parole de Dieu ; leur but, la sainteté. « Sanctifieles, Ô Père, par ta vérité : ta Parole est la vérité!» c’est là le vœu de l’une et de l’autre, comme ce fut celui de leur Maïtre mourant. En

quoi donc se distingueraient-elles ?— En ceci

seulement, que la Théologie est la Religion étu-

diée avec plus de méthode et à l’aide d’instru-

ments plus parfaits. |

On a pu faire, sans doute, sous le nom de Théologie,un mélange confus dela philosophie ou des traditions des hommes avec la Parole de Dieu ; mais ce n’était pas là de la théologie : ce n’était que la Scolastique.

Ilest vrai que le terme de Religion ne se prend pas toujours dans son sens objectif, comme si-

gnifiant la science des vérités de notre foi; mais aussi , dans une acception subjective, pour désigner plutôt les sentiments que ces vérités entretiennent dans le cœur des croyants.—Qu’on distingue ces deux sens, on le peut, on le doit; mais qu'on les oppose, en appelant l’un Religion, et l’autre Théologie, c’est un déplorable contresens : c’est prétendre, en d’autres termes, avoir les sentiments religieux, sans les doctrines religieuses qui seules les font naître; c’est vouloir être moral sans dogmes, pieux sans croyance, chrétien sans Christ, effet sans cause, vivant sans àme ! Illusion funeste! « Père saint, la vie éternelle, n’est-ce pas de te connaître, seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ?»

“Mais, si c'était plutôt dans son sens objectif qu’on prétendit opposer la Religion à la Théologie, c’est-à-dire la religion qu’un chrétien apprend ; en français, dans sa Bible, à la religion qu’un homme plus éclairé étudierait dans la même Bible, avec le secours de l’histoire et des langues savantes, encore ici je dirai : Distinguez-les; ne les opposez pas!—Tout vrai chrétien ne doit-il pas devenir théologien , autant qu'il le peut? Ne lui est-il pas ordonné

d’être savant dans la parole de Dieu, nourri dans la sainte doctrine , fondé et enraciné dans la connaissance de Jésus-Christ? Et n’est-ce pas à la foule que notre Seigneur criait, au milieu de la rue : Sondez les Écritures !

La Religion, dans son sens objectif, n’est donc à la Théologie que ce que la Sphère est à | l’Astronomie. Elles sont distinctes, mais unies; et la Théologie rend à la Religion les mêmes services que l’astronomie des géomètres offre à celle des hommes de mer. — Un Maître de navire se passera, sans doute, de la Mécanique céleste, pour se rendre dans les mers de la Chine, ou revenir des antipodes; mais, même alors, c’est à cette science, qu’en parcourant l'Océan avec ses notions élémentaires, il devra le bonheur de ses formules, lPexactitude de ses tables, et la précision des méthodes qui lui donnent ses longitudes, et font la sûreté de sa marche. — Ainsi le voyageur chrétien, pour traverser l’océan de ce monde, et pour atteindre le port où Dieu l'appelle, pourra se passer des langues anciennes et des hautess péculations de la Théologie ; mais, après tout , les notions mêmes de religion qui lui sont nécessaires, recevront, en grande partie, de

la science théologique, leur précision et leur sûreté. Et pendant qu'il cingle vers la vie éternelle, les yeux sur cette boussole qui lui fut donnée de Dieu, c’est encore à la Théologie qu'il devra l’assurance que cet aimant céleste est le même qu'aux Jours des Apôtres; que l’instrument du salut a été remis intact entre ses mains, que les indications en sont fidèles, et que l'aiguille ne décline jamais.

Il fut un temps où toutes les sciences étaient mystérieuses, professant à huis clos, ayant leurs initiés, leur langue sainte , et leur francmaçonnerie. Physique, géométrie, médecine, grammaire, histoire, {out se traitait en latin. On voguait dans les nuées, à de grandes hauteurs au-dessus du vulgaire; et l’on nous laissait tomber tout au plus, de la nacelle sublime, quelques feuilles détachées, qu'il nous fallait relever avec respect, et qu’il ne nous était point permis de contrôler. Aujourd’hui tout a changé. Le génie met sa gloire à se faire comprendre du grand nombre; et après être monté aux régions éthérées de la science , pour y surprendre la vérité dans ses plus hautes retraites, il emploie ses forces à savoir redescendre et se tenir d’assez près pour nous dire les routes qu'il a

suivies et les secrets qu'ila découverts. Mais, si telle est maintenant la tendance presque universelle des sciences humaines, ce fut, dans

tous les temps, le caractère distinctif de la vraie

théologie. Celle-là se doit à tous. Les autres peuvent se passer du peuple, comme le peuple se passer d'elles; la vraie théologie, au contraire, a besoin des troupeaux , comme ceux-ci d’elie. Elle garde leur religion ; et leur religion la garde à son tour. Malheur à eux , quand la théologie languit et ne leur parle pas! Malheur à elle, quand la religion des troupeaux la laisse aller seule et ne l'estime plus! — Nous devons donc tenir, pour elle comme pour eux, à ce qu'elle leur parle, les écoute, étudie en vue: d'eux, et leur tienne ses écoles ouvertes, comme le Sont nos temples.

Quand la Théologie professe au milieu des troupeaux , ses rapports avec eux, lui remettant sans cesse sous les yeux les réalités de la vie chrétienne , lui rappellent constamment aussi les réalités de la science: les misère de l’homme,

les conseils du Père, la croix du Rédempteur,

les consolations du Saint-Esprit, la sainteté,

l'éternité. Alors aussi , la conscience de l'Église,

réprimant ses écarts, intimide ses hardiesses , 6)

Æ- € l'oblige au sérieux, et corrige les effets de cette familiarité facilement profane avec laquelle la science des écoles porte la main sur les choses saintes. — En lui reparlant, chaque jour, de cette vie que la prédication des doctrines de la croix entretient dans l’Église (vie sans la connaissance de laquelle toute sa science serait aussi incomplète que pourrait l'être l’histoire naturelle de l’homme étudiée sur des cadavres), la religion des troupeaux déprend la Théologie de sa trop prompte admiration pour les connaissances qui ne sanCtifient pas. Elle lui répète souvent cette question de saint Paul à la science égarée des Galates : « Avez-vous reçu l'Esprit « par les œuvres de la loi, ou par la prédication « de la justice de la foi’ » elle la désenchante de la sagesse des hommes; elle la pénètre de révérence pour la parole de Dieu, et(dans cette parole sainte) pour ces doctrines de la justice de la foi, qui sont « la puissance de Dieu, notre Sauveur,» et qui doivent pénétrer l’âme entière de sa science.—C’est ainsi qu’elle l’exerce à savoir associer, dans ses recherches, le travail de la conscience à-celui de l’intelligence, et à ne poursuivre jamais la vérité de Dieu qu'aux clartés réunies de l’étude et de la prière.

Et, d’un autre côté, la Théologie rend , à son tour, aux troupeaux chrétiens, desservices dont ils ne peuvent longtemps se passer sans dommage. C’est elle qui veille sur la religion d’un peuple, pour que les lèvres du sacrificateur y gardent la science, et pour qu'on puisse y rechercher la loi de sa bouche. C’est elle qui conserve , dans le saint ministère de l'évangile , la pureté de son dogme ; et dans la prédication, le juste équilibre de toutes Les vérités. C’est elle qui rassure les simples contre les assertions hostiles d’une science inaccessible pour eux; c’est elle qui va prendre ses réponses aux mêmes lieux d’où les objections sont descendues; qui met le doigt sur les sophismes des adversaires ; qui les tient en respect par sa présence, et qui les oblige à garder devant les troupeaux un verbe moins outrecuidant et plus réservé. C'est elle enfin qui signale le premier moment, souvent si décisif, où le langage de la religion, chez un peuple, commence à se fausser, et où l’erreur, comme une 1vrale naissante, pointe et monte en herbe. Elle en avertit à temps, et l’on se hâte de l’arracher.

Toujours, quand les troupeaux ont été pieux,

la Théologie a prospéré ; elle s’est instruite; elle a remis en honneur les fortes études; et, pour pouvoir sonder les Écritures, non-seulement elle s’est voulu rendre maîtresse de toutes les sciences qui peuvent y répandre quelque lumière , mais elle a vivifié toutes les autres, soit par l’exemple de ses propres travaux, soit en réunissant autour d'elle des esprits élevés, soit en versant dans les institutions académiques une pensée généreuse de haute moralité, qui en favorisait tous les développements.

C’est ainsi qu’en relevant le caractère des études elle a souvent ennobli celui de tout un peuple. #

Mais, au contraire, quand la Théologie et le peuple sont devenus indifférents l’un à l’autre, et que les troupeaux endormis n’ont vécu que pour le siècle, alors la Théologie elle-même s'est montrée paresseuse, frivole, ignorante ; ou bien , amateur de nouveautés, cherchant à tout prix une popularité profane, prétendant à des découvertes qu’on ne dit qu’à l'oreille, qu’on enseigne dans les académies, et qu’on tait dans les temples : tenant ses portes fermées au milieu du peuple, et lui jetant en même temps par les

fenêtres des doutes et des impiétés, pour éprouver la mesure présente de son indifférence ; jusqu'à ce qu’enfin elle éclate dans le scandale, soit en attaquant des dogmes, soit en niant l'intégrité ou l'inspiration de certains livres, soit en donnant des démentis audacieux aux faits qu'ils nous rapportent.

Et qu’on se garde de croire que le peuple tout entier ne se ressente bientôt d’un si grand mal. il en souffrira jusque dans ses intérêts temporels, et son existence nationale en sera compromise. En dégradant sa religion, vous faites descendre d'autant son caractère moral ; vous lui ôtez son àme. Toutes choses se mesurent, chez une nation, par la hauteur où l’on y place le ciel. Si son ciel est bas, tout s’en ressent, même sur la terre; tout y devient bientôt plus étroit et plus rampant ; l’avenir s’y raccourcit : le patriotisme s’y matérialise; les traditions généreuses s’y perdent ; le sens moral s’émousse; le culte du bien-être s’exalte seul ; et tous les principes conservateurs s’en vont l’un après l’autre.

Nous concluons donc, d’un côté, qu’il existe l'union la plus intime, non-seulement entre le bonheur du peuple et sa religion, mais entre

sa religion et la vraie Théologie; et de l’autre côté, que, s’il y eut toujours les plus hautes convenances à ce que cette science professat pour tous et devant tous, jamais ce caractère ne lui fut plus nécessaire que pour traiter du dogme qui va nous occuper. C’est le dogme des dogmes, le dogme qui nous apprend tous les autres, et eu vertu duquel, seul, ils sont des dogmes; le dogme, qui est à l’âme du croyant ce qu'est l'air à ses poumons, nécessaire pour naître dans la vie chrétienne, nécessaire pour y vivre, nécessaire pour y grandir et pour y persévérer.

Telle à donc été la double pensée sous l’inspiration de laquelle ce livre a été composé.

Tout y révélera, je l’espère, mon désir sérieux de le rendre utile à des chrétiens de toute classe.

Dans ce but, j'ai dépouillé les formes de l’école. Sans renoncer à faire des citations en langues anciennes, je me suis abstenu de les multiplier. En alléguant l’admirable unanimité de l’antiquité chrétienne sur cette question, je m'en suis tenu à des faits généraux. Enfin, quand il a faliu traiter les diverses questions qui se rapportent au sujet, et qui devaient se

trouver ici pour en compléter la doctrine, Je les ai toutes rejetées dans un chapitre spécial. Et là encore, contre l'avis de quelques amis, J'ai fait usage d’un mode qui leur paraissait en dissonance avec le ton général de ce livre, mais qui m'a semblé pouvoir rendre plus facile au lecteur une intelligence claire et rapide du sujet.

C’est donc sous cette forme simple et pratique qu’en présentant cet écrit à l'Église de Dieu j'aime à pouvoir le recommander à la bénédiction de Celui qui préchait dans les rues , et qui signalait à Jean ce caractère de sa mission, « L'Évangile est annoncé à des pauvres! »

Heureux si ces pages affermissent dans la simplicité et le bonheur de leur foi les chrétiens qui, sans lettres, ont cru déjà, par les Écritures, à la pleine inspiration des Écritures! — Heureux si quelques âmes travaillées et chargées sont amenées à écouter de plus près ce Dieu qui leur parle dans toutes les lignes du saint livre! — Heureux si, par nos paroles, quelques voyageurs de Sion (comme le pèlerin Jacob auprès de la pierre de Bethel), après avoir reposé avec trop d’indifférence, sur ce livre de Dieu, leur être fatigué , venaient à reconnaître enfin cette

échelle mystérieuse qui de là s’élève au ciel, et par laquelle seule les messages de la grâce peuvent descendre sur leur âme, et leurs prières monter à Dieu! — Puissé-je les engager à verser à leur tour sur cet objet sacré l’onction de leur reconnaissance et de leur joie, et à savoir aussi s’écrier : Certainement l'Éternel est ici! c’est la maison de Dieu ; c’est la porte des cieux !

Pour moi, je ne craindrai pas de le dire : en me livrant au travail de ce livre, j'ai dû souvent rendre grace à Dieu de m'y avoir appelé; car},

ai vu plus d’une fois la majesté divine remplir

de sa splendeur le temple entier des Écritures ; j'ai vu toutes les laines du tissu, en apparence grossier, dont le Fils de l'Homme s’est vêtu, de-

venir telles qu'aucun foulon, sur la terre, ne

peut ainsi blanchir; j'ai vu souvent le livre s’illuminer de la gloire de Dieu , et toutes ses paroles paraître radieuses. En un mot, j'ai senti ce qu’on éprouve toujours lorsqu'on soutient une cause sainte et vraie : c’est qu’elle grandit en vérité et en majesté à mesure qu'on la contemple.

Mon Dieu, donne-moi del’aimer, cette parole, et de la posséder, autant que tu m'as appris à

. l’admirer!

«Toute chair est comme er Herties et toute la se gloire de l’homme est comme la fleur del’herbe: .

l’herbe sèche, et sa fleur tombe; mais la parole de Dieu demeure éternellement; et c’est cette parole qui nous a été évangélisée. »

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