EXAMEN DES ÉVASIONS
On a proposé, disions-nous, plusieurs systèmes d’exceptüions. — Quelques personnes, tout en admettant que les pensées de l’Écriture ont été données de Dieu , voudraient maintenir cependant que le style et les expressions en sont purement humaines; — d'autres ont exclu de l'inspiration les livres historiques ; — d’autres, enfin, en ont voulu rayer au moins Certains détails qui leur ont paru trop vulgaires et trop étrangers à l'édification pour être attribués à l'Esprit de Dieu.
SECTION re. — L'inspiration ne concernerait-elle que les pensées, sans s’étendre jusqu'aux mots?
En écrivant leurs livres saints, disent quelques personnes, les prophètes et les apôtres furent inspirés sans doute, quant à leurs pensées, mais il faut croire qu'ensuite ils furent livrés à euxmêmes, quant à leur langage; en sorte que, dans cette révélation écrite, les idées sont de Dieu , et les expressions de l’homme. — La tâche des Ecrivains Sacrés ressemblait, en quelque! ma-
nière, à celle d’un homme aux regards duquel on aurait offert successivement des tableaux trèsvivement colorés, en le chargeant seulement de les décrire à mesure qu'ils eussent-passé devant ses yeux. — C’est ainsi que l'Esprit divin aura présenté les vérités saintes aux regards des évangélistes et des prophètes , en ne leur laissant que le soin de les exprimer; et cette manière de concevoir leur travail, ajoute-t-on , nous rend aussitôt raison des différences frappantes de style que nous offrent leurs écrits. |
Nous répondons :
19 Que ce système est directement contraire au témoignage des Écritures. — La Bible se déclare écrite, «non avec des paroles enseignées par une « sagesse humaine, mais avec celles qu’enseigne « le Saint-Esprit !, » — Elle s’appelle elle-même « la parole de Dieu, » « les paroles de Dieu 2, » « la voix de Dieu ,» «les oracles de Dieu 5,» «les oracles vivants de Dieu #, » « les saintes lettres de Dieu Ÿ, » « l'écriture de Dieu. » — Une écriture se compose de lettres et de mots, et non pas seulement de pensées invisibles : or, « toute l'ÉCRITURE « est inspirée de Dieu, » nous est-il dit 6. Ce qui
(1) 1 Cor.,n, 13. -- (2) Partout. — (3) Rom., m1, 2. — (4) Act., vu, 38. — (5) 2 Tim., ur, 15.— (6) 2 Tim., nt, 16,
est ÉCRIT est donc inspiré de Dieu (Seérwevoros); et ce qui est inspiré de Dieu, c’est TOUTE L’ECRITURE ;, c’est TOUT ce qui est écrit (räox ypagi).
2° Si ce système est anti-biblique, il est aussi très-irrationnel.
Les idées de nos semblables s’incarnent dans les mots; et c'est là seulement que vous les pouvez saisir. Les âmes ne nous sont révélées que dans la chair. Vous n’apprenez leur caractère, vous ne savez rien de leurs volontés ni de leurs expériences, vous ne soupçonnez même leur existence, et vous n’entrez en rapport avec elles qu'après qu'elles ont revêtu des corps, et reçu des organes, pour se manifester à vous. Mon plus intime ami ne mest connu que par le langage de sa voix et de ses gestes. S’il n’en avait pas l'usage, en vain demeurerait-il vingt ans à mes côtés : il serait pour moi comme n'étant pas. |
Il y a plus. — Il existe pour nous une inévitable dépendance entre les âmes et leurs organes, entre leurs idées et les mots. Non-seulement nous n'apprenons l'existence des unes que par le langage des autres, mais (même après qu’elles ont parlé) nous ne possédons que des soupçons sur leur vrai caractère, tant que nous n'avons pas l'assurance que l'organe a été l'interprète fidèle de l'esprit, que le mot a vraiment porté l’image de l’idée, et la proposition celle de la pensée.
— Et si nous avons quelque lieu de craindre que le langage n'ait pas été le serviteur souple et suffisant de la volonté, nous n’avons aucune certitude de ne nous être pas mépris. — Quand nous saurions que Dieu lui-même a mis dans l’âme d’un écrivain les plus pures pensées du ciel; encore, pour que nous en eussions, par ses paroles , une révélation certaine, faudrait-il toujours nous donner l’assurance que le langage est exact, que les reflets sont fidèles, et qu’ils nous reproduisent sans altération les objets déposés dans les retraites de cette âme. | |
Le langage est donc le merveilleux miroir qui nous réfléchit les profondeurs de l'être.
Si vous étiez un fils dans le deuil, et que Dieu, pour vous consoler, voulût vous faire revoir quelques instants, dans une glacé, les traits à jamais vénérés de votre mère, vous suffirait-il qu’il la fit descendre elle-même derrière vous, et dans la place où la lumière réfléchie arriverait avec lé plus d’abondance de l’objet à vos yeux ? Non sans doute : il faudrait encore que le miroir fût sans courbure, sans strie et sans tache. Inégal et infidèle, à quoi vous servirait-11? Vous auriez, il est vrai, près de vous, les traits souriants de votre propre mère; son regard inimitable porterait vers vous l’ardente expression de ses vœux maternels et son auguste bénédiction; mais tout cela serait en vain ; vous
n'auriez sous les yeux qu’une étrangère, peutêtre même qu une expression hideuse , qu’un être difforme, des traits repoussants! O ma bonne mére, ce n'est donc plus toi! vous écrieriez-vous. — Ainsi en serait-il pour nous de la pensée de Dieu, si nous étions exposés à la recevoir défigurée par les erreurs du langage humain qui nous la réfléchit. Ce n’est plus toi, pensée de mon Dieu! lui devrions-nous dire. — Il faut done , pour: notre sécurité , que Dieu nous réponde aussi bien de la fidélité du miroir que de la réalité des objets.
Ces réflexions suffiront , sans doute, pour nous faire comprendre combien est irrationnelle la prétention de recevoir exacte et certaine la pensée d'autrui par des expressions inexactes et incertaines. — La tenez-vous autrement que par des mots? Et sans les mots de Dieu, comment seriezvous sûrs de posséder les pensées de Dieu?
3° Cette théorie d’une révélation divine, où vous auriez l'inspiration des pensées sans l'inspiration du langage, est si inévitablement irrationnelle qu’elle ne peut être sincère, et qu’elle ment bientôt à ceux-là même qui la proposent; — car, sans qu'ils s’en doutent, elle les fait descendre beaucoup plus bas dans leurs arguments que ne semblait d’abord l’indiquer leur première thèse. — Écoutez-les. — Si les paroles sont de l’homme,
vous disent-ils , les pensées sont de Dieu. Et comment vous le prouveront-ils? Hélas! encore une fois, en attribuant à cette écriture de Dieu des contradictions , des méprises, des ignorances! Est-ce
donc aux paroles seulement qu'ils s’en prennent?
et ces erreurs prétendues ne sont-elles pas dans les pensées bien plus que dans les mots? Tant il est vrai que nous ne pouvons pas séparer les unes d'avec les autres, et qu’une révélation de la pensée de Dieu demande toujours une inspiration de la parole de Dieu.
4. Cette théorie n’est pas seulement anti-biblique, irrationnelle et malfaisante : elle est encore assumée arbitrairement, et ce n’est qu'une gratuite hypothèse.
5. D'ailleurs, elle est fort inutile; car elle ne résout rien. — Vous avez de la peine, dites-vous, à concevoir comment le Saint-Esprit aurait pu donner les mots dans la sainte Écriture ; mais pourriez-vous mieux nous dire comment il en a donné les pensées? Vous sera-t-il plus facile, par exemple, d'expliquer comment Dieu suggérait à Moïse la connaissance de tous les actes de la création, ou à saint Jean celle de toutes les scènes du dernier jour, que de concevoir comment il leur en faisait écrire le récit dans la langue des Hébreux ou dans celle des Grecs ?