Mais disons beaucoup plus. — Ce qui, dans
cette théorie, doit surtout frapper tout esprit attentif, c’est son extrême inconséquence , puisque ceux-là même qui la soutiennent avec le plus de travail sont obligés encore d’admettre que, dans sa plus grande partie, l’Ecriture dut être inspirée aux hommes de Dieu JUSQUE DANS SES MOTS. Supposez que le Saint-Esprit vous appelât à descendre ce matin sur la place publique, pour y proclamer, en russe ou en tamil, « les choses merveilleuses de Dieu ; » que deviendriez-vous s’il se contentait de vous inspirer des pensées, sans vous donner des mots? Vous auriez devant vos yeux le troisième ciel, et dans vos cœurs les transports des archanges, qu’il vous faudrait cependant demeurer comme muets et stupides devant les hommes de cette multitude. — Pour que votre inspiration leur servit à quelque chose, il serait nécessaire que les périodes, les phrases et les moindres mots de votre discours vous fussent entièrement donnés. — Que dis-je’ on se passerait fort bien de vos propres pensées, pourvu que vous fissiez entendre, même sans les comprendre, les pensées de Dieu dans les paroles de Dieu. — Eh bien , transportons cette supposition dans Jérusa-. lem et dans la personne des apôtres. — Quand les bateliers de Capernaüm et de Bethsaïda, réunis dans leur chambre haute, au jour de la Pentecôte, reçurent l’ordre d'en descendre, pour aller
publier, devant ce peuple, accouru de toutes les régions qui sont sous le ciel, les choses merveilleuses de Dieu, en latin, en parthe, en élamite, en chaldéen , en copte, en arabe, ne fallait-il pas que les mots leur fussent donnés ? — Qu’eussent-ils fait alors avec les pensées sans les mots? rien; — tandis qu'avec leurs mots ils pouvaient convertir le monde! |
Quand, plus tard, dans l’église de Corinthe, les fidèles qui avaient reçu des pouvoirs miraculeux parlaient au sein des assemblées en des langues étrangères, et qu’ils avaient besoin qu’un autre fidèle, à qui le don d'interpréter était accordé, vint traduire après eux les paroles inconnues qu'ils avaient fait entendre à leurs frères, ne fallait-1il pas également que les mots et que toutes les phrases leur fussent entièrement dictées ! ? — Quand tous les prophètes, après avoir écrit leurs pages sacrées, s’appliquaient à les méditer avec tant de respect et tant de soin, comme ils eussent fait des oracles d’un prophète étranger; quand ils les méditaient la nuit et le jour, « cherchant à connaître (comme nous l’a dit saint Pierre ?) ce que l'Esprit du Christ, qui était en eux, venait de leur faire prédire, touchant les souffrances du Messie, et touchant la gloire dont elles seraient suivies ,» n'a-
(1) { Corinth., xiv. — (2) 1 Pier., 1, 10, 11.
vait-il pas fallu qu’alors aussi tous les mots leur eussent été donnés ? — Quand Moïse raconte la création du monde et le débrouillement du chaos ; quand Salomon décrit la Sapience éternelle; quand David récite, mille ans à l'avance, les prières du Fils de Dieu sur la croix; quand Daniel rapporte en détail, et sans les bien comprendre lui-même, les destinées lointaines du Monde et de l'Eglise; et quand enfin saint Jean continue, dans ses propres prophéties , les révélations du prophète. Daniel ; n'a-t-il pas fallu que les moindres paroles leur fussent données ? et tous les interprètes ne reconnaissent-ils pas, en les lisant, à quelle distance du véritable sens nous paraït entraîner le moindre mot mis à la place d’un autre mot, un temps de verbe mal choisi, une particule imprudemment placée ?
Il faut donc en conclure que, puisqu’une partie si considérable des Ecritures est nécessairement inspirée jusque dans ses mots, le système d'une inspiration des pensées sans l'inspiration du langage est souverainement inconséquent. Il n’y a pas deux espèces de Parole de Dieu dans la sainte Ecriture; il n'y a pas deux sortes d’Oracles de Dieu. Si c’est « mus par le Saint-Esprit que les saints hommes de Dieu parlèrent, » toutes les Saintes Lettres sont divinement inspirées; et ce qui est divinement inspiré, dans les Saintes Lettres, c’est « TOUTE L'ÉCRITURE. »
Mais ces dernières réflexions vont nous ramener à quelque chose de plus simple à la fois et de plus important. — Qu'on veuille bien y prendre garde; car on a déplacé la question. On a dit que les Ecrivains Sacrés furent inspirés de Dieu; et l’on s’est demandé jusqu'où ils ont dû l'être. — Ce n'était point là cependant ce qu’il fallait chercher.
7. Nous l’avons dit, il s’agit du LIVRE et non des ÉCRIVAINS.— Vous croyez que Dieu leur donna toujours les pensées et non toujours les mots; mais l’Écriture nous dit au contraire que Dieu leur donna toujours les mots, et non toujours les pensées.— Quant à leurs pensées, pendant qu'ils écrivâient, Dieu les leur put inspirer plus ou moins vives, plus ou moins pures, plus ou moins hautes : cela n’intéresse que ma charité, mais n'importe point à ma foi. L'ÉCRITURE, l’Écriture qu'ils m'ont transmise peut-être sans en saisir le sens, au moins sans le comprendre jamais entièrement, voilà ce qui m'importe.
Saint Paul a pu se tromper dans ses pensées, lorsqu’en comparaissant devant le Conseil des prêtres, et ne reconnaissant pas le souverain sacrificateur de Dieu , il a osé lui dire : « Dieu te frappera , paroi blanchie! » — Peu importe cependant, pourvu que je sache que, LORSQU'IL ÉCRIT LA PAROLE DE DIEU,
« c’est Jésus-Christ qui parle en luit.»
(1) 2 Cor., xuir., 3. —'1 Cor., vit, 17.
4i4 ÉVASIONS.
Saint Pierre a pu se tromper dans ses pensées, torsque, se refusant à croire que Dieu pût l'envoyer chez des païens , il ne reconnaissait pas que, «en « toute nation , les hommes qui se convertissent à « Dieu lui sont agréables. » Il a pu se tromper bien plus gravement encore, lorsque, dans Antioche, il obligea saint Paul « à lui résister en face, en « présence de tous, parce qu'il était répréhen- «Sible, et qu’il ne marchait pas de droit pied « selon la vérité de l'Évangile 1.» Mais que m'’importe , après tout , je le répète, au moins quant à ma foi? Il ne s’agit point pour elle de savoir dans quels moments, ni dans quelle mesure, Paul, Jean, Marc, Jacques ou Pierre furent inspirés dans leurs pensées ou sanctifiés dans leur conduite : ce qui l’intéresse avant tout, c’est de savoir que toutes les pages saintes furent divinement inspirées ; que leurs paroles écrites furent des paroles d Dieu; et qu’en nous les donnant, il parlèrent «non point avec des expressions qu enseignât «une sagesse humaine, mais avec celles que dic- « tait le Saint-Esprit 2 (oùx ë dudaxtois àvÜporivns copias «Aéyox); » qu'alors « ce n'est PAS EUX qui par- « laient, mais le Saint-Esprit; en un mot, que « Dieu a parlé PAR LA BOT CHE de ses prophètes « qui ont été de tout temps . »
(4) Gal., 11, 14 — (95 1 Cor., n, 13.—(3) Marc, x, 2.— (Det Ted Lace :1: 470:
Les Écrivains Sacrés furent QUELQUEFOIS inspirés; mais les saintes Écritures le furent Tou- Jours. Les temps, les mesures, les degrés, les alternatives de l'inspiration des hommes de Dieu ne sont donc point pour nous un objet de foi; mais ce qui est un objet de foi, c’est que l’Écriture est divinement inspirée, et que ce qui est divinement inspiré , c’est toute l’Écriture. — « Pas un trait de lettre n’en doit passer. »
. I y a sans doute une inspiration des pensées, comme 1l y a une inspiration des paroles; mais la première fait le CHRÉTIEN, tandis que c’est la seconde qui fait le PROPHÈTE.
Un chrétien véritable est inspiré dans ses pensées : «l'Esprit de Dieu lui révèle les choses profondes de Dieu !; » ce n’est pas la chair et le sang « qui lui ont fai connaître les conseils de Dieu et « les gloires de Jésus-Christ, c’est Dieu le Père?;» car «le Saint-Esprit le conduit dans toute la vé- « rité; » et il n’a pu reconnaître vraiment en son âme Jésus pour le Seigneur (le Seigneur des Seigneurs) que « par le Saint-Esprit #. » — Tout vrai fidèle est donc plus ou moins inspiré de Dieu dans ses pensées ; mais 1l ne l’est pas dans ses. paroles. Ilest chrétien , mais il n’est pas prophète. — Les
(1) 1 Cor., 11, 10.—(2) Matt,, xvr, 17.— (3) Jean, xvi, 13. —(4) 1 Cor., x, 8.
416 ÉVASIONS. w.
discours les plus saints de Cyprien, da tt 5 |
dé Bernard, de Luther, de Calvin, de Bèze, de Leighton, ne sont que des Saxe d’ hélies sur des vérités de Dieu, paroles vénérables sans doute, paroles précieuses, puissantes, dignes de toute notre attention, à cause de la sagesse qui leur a été donnée et de l’abondante expression qui S'y retrouve de la pensée de Dieu; mais, après tout, ce sont des paroles d'hommes, c'est un sermon. — Îl en est tout autrement du prophète.—Celui-là peut avoir, et il peut n'avoir pas, la pensée de Dieu dans sa pensée; mais ce qu'il aura toujours,
TANT QU'IL PARLERA COMME PROPHÈTE, C'est «la
parole de Dieu DANS SA BOUCHE. » « L'Esprit du Seigneur parlera par lui, et la parole de Jéhovah sera sur sa langue !. » Il sera la bouche de Dieu, bouche intelligente ou inintelligente , volontaire ou involontaire : peu importe; pourvu que les oracles de Dieu en descendent , et que j'en reçoive la pensée de mon Dieu dans les paroles de mon Dieu. |
En un mot, on peut être chrétien sans avoir sur ses lèvres les paroles de Dieu, et l’on peut être prophète sans avoir dans son cœur ou dans son intelligence les pensées de Dieu ; mais on ne peut pas être chrétien sans avoir dans son cœur