Théorie catholique des sciences Introduction a l' encyclopédie du XIXe siècle
Lm vérité est ce qui est. K CC mol , répété souvent depuis Bossuet , se rallache la théorie des sciences.
Il s’ensuit en effet que la science en général a pour objet les réalités ; car l'esprit ne saisit point ce qui n’est pas (i); et il s’ensuit encore que Dieu étant la réalité suprême, la science, quel que soit son objet propre, se rapporte toujours à Dieu comme à son terme (a).
Or, cette grande idée de la science appartient exclusivement au christianisme, et par cette simple indication on voit dès l’abord combien ce fut une étrange pensée des derniers temps de séparer le christianisme et la science. Si la science n’est pas chrétienne , que peut-elle être ? c’est-à-dire, si elle n’a pas Dieu pour règle et pour fondement, quelle est la fin probable de ses doutes, quelesiréclaircissemeDtpossibledesesmystères(3)?
(1) « Lefaniqui n'cst rien de soi, n’est ni entendu ni intelligible, dit Bossuet. Le vrai, c'est cequi est ; le Taui , c'est ce qui n'cst pas. On croit quelquefois l'entendre , c'est ce qui fait l'erreur ; mais en effet on ne l'enleud pas , puisqu'il n’cst pas. » De la coimaiitance de Dieu et de toi-même , chap. Il , 16.
(2) < Il est certain qu'en Dieu est la raison primitive de tout ce qui est et de tout ce qui s'entend dans l'univers ; qu'il est la veritd originale , et que tout est vrai par rapport b sou idée éternelle ; que cherchant la vérité nous le cherchons ; que la trouvant nous le trouvons et lui devenons conformes. • Ibid., chap. IV, 9.
(5) < Toute philosophie qui ne part pas de Dieu et ne ramène pas tout b Dieu , dit M. Andllon , est par Ib même une philosophie manquée et fausse. » Essai sur la science et la foi fihilusoptii'^ue , page 173.
Et toutefois on ne saurait nier que la science ne puisse pleinement et librement s’exercer sur des objets qui paraissent placés en dehors du principe chrétien, comme sont les objets de certaines connaissances pratiques et matérielles en quelque sorte, qui s’acquièrent par l’expérience de la vie, c’est-à-dire, par l’étude et la transmission des faits connus , et par la conquête graduelle de faits nouveaux.
Mais cette science, trop souvent dépourvue de philosophie, n’est pas . à proprement parler, la science humaine. Elle n’est pas cette science qui pénètre la raison des choses , et repose l’esprit de l’homme dans une sorte de sécurité, qui est la pleine certitude de la vérité (ij.
La science moderne, séparée de la pensée chrétienne, a été une science de faits présentés dans leur forme la plus technique , et pour cela même la plus désenchantée.
Les grandes inductions , les touchans rapprochemens , les magnifiques analogies, les harmonieuses généralités que la science trouvait dans l’inspiration religieuse, ont disparu pour faire place à des nomenclatures où la nature est saisie par ce qu’elle a de plus extérieur, et dont le travail, après tout, souvent contesté et souvent détruit par des théories successives , a pu exiger sans doute une longue patience de recherches , mais n’a point révélé toujours un véritable effort de génie.
Grâce à Dieu ! voici qu’un retour se fait sous nos yeux , qui tend à ramener la science humaine à sa source.
Les hommes ont senti autour d’eux un vide Immense , lorsque, ayant péniblement fouillé dans les secrets du ciel et de la terre, ils se sont aperçus qu’ils n’avaient rien fait encore et que le mystère de la nature restait toujours obscur et impénétrable.
Alors ils se sont souvenus de Dieu, comme d’une solution nécessaire des difficultés qui enveloppent la vie et rintclligence. Le matérialisme de la science s’est effrayé de lui-méixie. Un spiritualisme nouveau s’est fait jour parmi les nuages du scepticisme; spiritualisme vague et indécis encore, mais suffisant toutefois pour indiquer le besoin que les hommes ont éprouvé de sc réfugier vers une lumière plus haute et moins douteuse que celle de leurs propres «lécouvertes.
(I) t l.a science, dit M. Ancillon, sc rappoile aux cxislonccs. Elle veut connaîlrc cc (pii est. Elle ne se coiiteiilc pas do cc qui est relatif ; mais elle tend à l'absolu , et s’occupe de lui ciclusiveiiiciit. Ce principe est la base cunimunc de toutes les sciences. » //(«/., page 2i)7.
Nous n'abuserons pas de la facilite des citations. Mais nous avons d'abord voulu conDrnier quelques propositions préliminaires par deux autorités contraires , celle d'uu grand évêque calliolique, et celle d'un pbilosopbc protestant. Il nous tût été trop aisé de continuer ce Iravail de rapprocbemciit , et de l'appliquer à toute la suite des dcnionstratiousqui vont sc déduire de ce début.
Cette modification de la science est aujourd’hui clairement aperçue; et ce n’est pas , comme quelques-uns le pourraient croire, à force de le souhaiter, une transformation déjà réalisée, et une pleine accej)tation de la pensée chrétienne ; mais c’est assurément une disposition lieureuse à étudier sans défiance la part du christianisme dans le développement de la science humaine; et sous ce rapport purement philosophicpie c’est une admirable préparation à reconnaître la loi suprême qui pose Dieu en tète des connaiüsances , et fait de la révélation la condition fondamentale de tput le système de riiumanité.
C’est [Kuir hâter |a promidgation ou la reconnaissance de cette grande loi intellectufHe que des houuues de foi et de savoir ont tenté la publication d’un vaste ouvrage, où la réconciliation de la religion et de la science se fit d’elle-inéme, et par le simple effet des travaux de tous les hommes éclairés de cette époque.
Tel est l’objet de l’Encyclopédie du dix-neuvième siècle.
L’Encyclopédie du dix-neuvième siècle, c’est l’ensemble des sciences humaines envisagées sous le point de vue chrétien; ou plutôt c’est l’unité rétablie dans le domaine des connaissances; c’est la dignité rendue à l’intelligence; c’est l’utilité rendue aux études; c’est la perfection même rendue à tous les arts.
Arrêtons-nous un seul moment à ce mot même d’encyclopédie qui, dans le langage moderne, semblait avoir reçu pour toujours une signification peu favorable aux idées chrétiennes.
I.a science, dans tout le cours du moyen-âge , ou, si l’on veut, ilu septième au quatorzième siècle, avait eu pour unique base et pour imi(|ue inspiration le catholicisme.
Ces siècles, long-temps réputés barbares, reparaissent aujourd’hui, sous la lumière de l’histoire, avec le caractère véritable de leur génie, un génie de soumission profonde, mais de conception forte et philosophique, qu:' se résume tout entier dans les travaux immenses de saint Thomas.
De cette vive empreinte de foi, la science, à la vérité, dut recevoir une longue habitude de disserter sur des faits connus, plutôt que d’aller à la découverte de faits nouveaux.
De là une méthode métaphysique, qui le jilus souvent faisait abstraction de l’observation de la nature sensilile, mais qui entrait avant dans la
4 TIIliiOmE CATIIOI.IQllK
nature intellectuelle. Ce fut la méthode scolastique, méthode qui dégénéra dans la suite par l’abus des formules du syllogisme, méthode puissante toutefois à renfermer la pensée en ses limites exactes, et qui, d’ailleurs , semblait admirablement adajitée à la précision de la iloctrine catholique , et de ses applications à la science humaine.
Mais à mesure que l’esprit humain s’accoutumait à marcher en dehors de cette règle, l’indépendance bouillonnait davantage au fond des âmes. Il en arrive toujours ainsi, l’homme, qui se sent une puissance propre, 'aspirant naturellement à s’affranchir de toute loi extérieure et de toute autorité.
La science, par son progrès, rompit donc les lois qui la contenaient. Bacon jeta dans le monde une méthode nouvelle, méthode de raisonnement ou d’exposition, établie sur la pure expérience des choses, où la forme syllogistique ne paraissait plus, et qui par cela même ouvrait la porte à toutes les théories. Puis De.scartes compléta la révolution, en la précisant et la réduisant à une hypothèse qui faisait l’homme auteur de sa propre science; de sorte qu’enfin la foi n’entrait plus comme élément constitutif de la raison humaine. A ce dernier terme la philosophie ne devait plus être qu’une science d’application, et tout le système des sciences, concentré dans la puissance propre de l’homme, devait a son tour faire abstraction des doctrines qui avaient été l’objet exclusif d’une méthode désormais négligée.
Remarquons qu’une révolution parallèle, mais autrement fatale, s’était déclarée, dans le .sein même du christianisme, par l’appel audacieux de Luther à l’indépendance en matière de foi.
Tout marchait de concert à l’affranchissement ou au désordre; seulement les esprits les plus hardis dans la nouveauté retenaient quelque chose delà soumission ancienne, si ce n’est dans le fond de leurs théories, au moins dans la forme extérieure de leurs pensées.
C.ela dura dans tout le cours du dix-septième siècle, et les systèmes nouveaux avaient pu ne donner lieu qu’à des controverse sans péril, parce que le respect de la religion était écrit dans toutes les opinions, même alors que le dogme chrétien n’en était pas l’inspiration logique et fondamentale.
Mais bientôt un nouveau siècle parut qui soupçonna tout ce qu’il y avait de caché au fond de la double doctrine religieuse et iihilosophiqne' qu’il n’avait pas été donné à l’esprit de l’homme de développer d’un seul coup jiis(pi’au bout de ses conséquences.
Puis ce besoin avide d’indépendance se trouvant puissamment aidé par une ardente réaction des passions impies que Louis XIV avait contenues, il s’ensuivit un ensemble de luttes obstinées, au dernier ternie desquelles devait se trouver un immense abîme.
Nous ne déroulons pas ici l’histoire des impiétés cyniques et débauchées, dont le siècle antérieur avait vu la naissance sous les formes d’une politesse élégante et magnifique, et dont la progression révélait a Leibnitz dans le début du siècle nouveau un mal qui allait dévorer l’Europe.
Mais restant renfermés dans la question scientifique, nous observons que l’indépendance des mœurs seconda l’indépendance de l’esprit, et par des causes où les vices humains eurent leur odieuse part, la philosophie devint un combat contre le christianisme, et toute la règle de ce combat fut le développement successif du principe qui fondait la science humaine en dehors de la foi.
D’abord l’anarchie fut grande dans cette armée de joùlcurs contre la religion. Chacun avait sa corruption et son génie; mais la haine servit d’unité : le combat fut exterminateur.
C’est alors que, pour mettre quelque ensemble dans cette lutte, les plus habiles imaginèrent un grand travail scientifique, qui, embrassant tous les sujets, répondit comme une nécessité à tous les besoins; et sans mettre dans ce travail une perfection de système unique et bien arrêté, ils s’assurèrent que les inégalités de détail laisseraient toujours subsister leur propre pensée; et ainsi ils firent servir tous les arts, et même la science, et même la religion, au prosélytisme qui les brûlait.
Telle fut l’Encyclopédie du dix-huitième siècle.
Il est très remarquable que les auteurs de cet ouvrage n’y mirent pas de prime-abord un cachet anti-chrétien; et peut-être aussi leurs idées d’alors n’étaient-elles pas encore ce que devait les faire graduellement la force irrésistible de la logique humaine, laquelle contraint l’homme à marcher toujours dans l’erreur comme dans la vérité. On peut voir cette réserve encore timide dans l'Introduction de l’Encyclopédie, travail d’analyse très distingué, où la raison de D’Alernbert, épuisée de labeur, laisse souvent échapper un cri d’impuissance et appelle à son secours la révélation.
Mais pendant que l’Encyclopédie se contentait d’exposer dogmatiquement la doctrine du sensualisme, comme une déduction scientifique de la philosopie affranchie de l’autorité, chaque écrivain, s’isolant de ce travail, reprenait sa liberté dans ses œuvres propres, poussant à bout la même doctrine, et arrivant aisément aux dernières limites du matérialisme.
Il y avait bien autre chose encore dans la philosophie de la raison pure; c’était un fonds d’erreur .tout opposée au sensualisme, c’est-à-dire un idéalisme qui devait faire abstraction de toutes U’s réalités connues par la simple voie d’autorité. Mais la .séparation du dogme philosophique en deux lignes ainsi distinctes, n’était pas bien faite encore, et comme après tout le du isliauisme restait le point central de la vérité qu’on voulait détruire,
on n’allait pas à des systèmes bien définis, et chacun se trouvait assez philosophe s’il avait aidé à détacher une pien-e de ce grand fondement des connaissances.
Telle fut en peu de mots toute la tendance de l’œuvre encyclopédique, tendance qui se manifesta en dehors de l’œuvre elle-même; car, ainsi que nous l’avons indiqué, l’œuvre garda un caractère de réserve qui tenait à des causes divei-ses, et peut-être à un profond calcul de prosélytisme, sous un pouvoir débile, qui voulait suivre le penchant de ces idées, mais aussi se retenait le plus possible, par le pressentiment sinistre des périls qu’elles l'ecélaicnt.
Tonjoui's est-il que l’Encyclopéilie popularisa la philosophie anti-chrétienne, précisément parce qu’elle s’abstint d’un dogmatisme scientifiqüé qui aurait effarouché tour à tour le peuple et l’autorité. Et aussi les plus habiles des conspirateurs n’étaient pas ceux qui voulaient à toute force mettre de l’ardeur dans la destruction; ceux-là eussent péri à l’œUvre. Les plus habiles furent les hypocrites, et encore, à la distance où nous sommes, il nous est permis de soupçonner que l’hypocrisie ne fut propre qu’à quelques-uns, et que dans la plupart des autres la modération fut de la timidité, soit que la société qui gardait encore sa foi déconcertât leilr haCdiessej soit qu’eux-mémes eussent peine à s’alïranchir de toutes les croyances dans lesquelles leur intelligence s’était fécondée. Ainsi l’Encyclopédie fut désastreuse, non pas tant par l’énormité apparente que par la tendance secrète de ses doctrines. Et c’est pourquoi elles furent bientôt dépassées par des opinions excessives en présence desqilelles la philosophie de D’.Alembert eût pâli de terreur; c’est que l’esju'it Inunaiu suivait son cours, et après qu’il s’était trouvé des philosophes assez hardis pour ôter le frein (le l’autorité et la règle de la foi, il était simple qu’il se trouvât des philosophes assez téméraires pour abolir la èaison même, et pour pousser lé genre humain à la ruine.
Eiifiii le cours de toutes ces doctrines, comme de toutes leurs conséquences, est achevé; elles sont allées sc briser contre la fat.ale épreuve où tant d'autres choses ont péri, comme pour attester (pie les grandes erreurs humaines ne se réfutent que par les révolutions, celte logique inexorable, dont la voix n’est bien entendue que de l’avenir.
Mais ne voulant ici parler des doctrines encyclopédistes que dans leurs rapports avec le développement de l’homme intellectuel et moral, non»
avons à remarquer seulement que l’intelligence du nouveau siècle, qui est sorti du fond de ces ruines , a paru ;i la fin s’effrayer du vide où la science avait été laissée, aussi bien <jue la poésie, aussi bien que l’histoire, aussi bien que tous les arts.
Alors il s’est fait un effort pour rattacher les travaux de l’esprit à quelque chose de plus haut, et toutefois on ne montait pas jusqu’au ciel.
L’école voltairienue a été atteinte par un de ces méj)ris tenaces et réfléchis, qui sont un triste exemple de ce qu’il y a de soudain dans les retours de l’enthousiasme; et toutefois on ne savait pas très bien quelle doctrine féconde devait remplacer cette inspiration extérieure et artificielle, qui chez le maître ressembla souvent à du génie, et chez les imitateurs ne fut que l’effort d’une nature frêle et mauvaise.
Enfin le siècle nouveau a tout fait pour paraître valoir mieux que le précédent; mais quelquefois son désir même l’a trahi, soit que des guides assurés lui aient manqué, soit qu’un reste de traditions corrompues ait dominé son bon vouloir; de telle sorte que parmi beaucoup d’indices qui semblent promettre un grand siècle de plus à l’histoire, vous ne voyez pas encore un de ces caractères fortement empreints qui disent d’avance quelle Sera cette grandeur.
Notre conviction, à nous, c’est que le siècle ne sera grand que par l’acceptation ouverte de cette pensée chrétienne que l’Encyclopédie du siècle ahléricur chassa de toutes les sciences.
Tout à présent est épuisé; le matériali.sme est mort; l’athéisme est mort; l’éclectisme, qui est le choix de ce qui paraît bon et vrai, l’éclectime luimême est mort. Tout est mort; les philosophies nouvelles, les religions nouvelles, l’illuminisme, le sensualisme, l’idéalisme, le saint-simonisme; en tout cela il n’y a plus de fibre animée, plus de pensée qui respire.
Et comment donc le siècle recevra-t-il son inspiration, et d’où tirera-t-il sa grandeur, si rien ne lui reste de ce qui peut féconder l’esprit de l’homme?
Tout se tient dans l’ordre moral. Otez la certitude de l’amour, et vous ôtez le principe des vertus; ôtez la certitude de la foi , et vous ôtez le principe du génie ; ôtez Dieu, et il n’y a plus de science. De sorte que sans la religion , l’homme ne sait à quoi se prendre pour satisfaire ses idées de grandeur. Et aussi le siècle présent , tourmenté par ce besoin indéfini d’élévation, n’a pu jusqu’à ce moment que passer d’essais en essais, de théories en théories, bouleversant scs lois comme ses sciences, créant des philosophies d’un jour, multipliant des systèmes sans lendemain, infidèle à toutes ses adorations, infidèle à scs propres oeuvres, se prenant de folle passion pour des arts (ju’ensuite il jette à terre, se faisant une poésie neuve qu’ensuite il livre au rire des moqueurs, incertain de toutes choses, incertain de scs goûts, de ses plaisii-s , de sa gloire tnême. Tel est le siècle.
8 THÉORIE CATHOUQUE
ayant tout ce qu’il faut néaiunoins pour arriver à de grandes destinées; siècle instruit, mais sans pensée vivace et inspiratrice; siècle de mouvement , mais sans loi morale pour régler son activité ; siècle de puissance, où le génie manque ; siècle de conception , mais qui se perd par l’absence de l’unité. .
Et ce que nous disons du siècle, lui-même l’atteste par ses travaux vagues et indécis. 11 l’atteste par ses efforts singuliers pour saisir quelque part une croyance qui le vivifie. Vous l’avez vu par ces étonnantes proclamations d’un dogme nouveau, d’un christianisme rajeuni. Si d’une part il s’élève des voix qui disent que le christianisme est une ruine, d’autre part voici des voix qui disent qu’il va revivre sous une autre forme. On dirait des voyageurs égarés qui se précipitent vers un rayon de lumière qui perce la nue! La nuit les trouble, ils aspirent après le soleil; ils le nomment dans leur douleur; heureux si, le soleil venant à leur apparaître, ils le saluent avec reconnaissance et avec amour.
Que le siècle ne s’y trompe pas. Il chercherait vainement le principe qui doit féconder son énergie, s’il ne se tourne pas vers le christianisme, cette religion des esprits, cette communication du ciel à l’humanité !
U ne lui suffit pas d’aspirer à une vérité inconnue, s’il ne la saisit dès qu’elle lui est montrée.
Et toutefois nous louons et nous bénissons cet uistinct qui le précipite vers la pensée chrétienne, tout en imaginant de la transformer; nous louons cette simple acceptation même du mot christianisme, que précédemment il fallait arracher de la langue philosophique comme un mot suspect , et nous tirons bon augure de cette modification de la science humaine, qui tout à l’heure était si superbe et si railleuse.
Que dirons-nous enfin ? voici peut-être un signe qui va marquer l’avenir de notre siècle. Au siècle précédent il fidlut offrir un vaste travail de doute et d’anarchie, où la science fût par degrés exercée à briser la loi d’autorité ou d’enseignemeut dont Dieu a fait le principe du développement moral de l’humanité; à notre siècle il faut offrir un vaste travail d’unité et de certitude, où la science apprenne à coordonner scs découvertes , et à les rattacher par une chaîne d’or à la voûte lumineuse des cieux.
C’est là peut-être , disons-nous , tout le présage de la grandeur de notre siècle. Car ainsi se révèle le besoin qu’il a de se raviver lui-même par la croyance. Et de même que l’Encyclopédie du dix-huitième siècle exprima la force de destruction qui sourdement agissait au sein de la société ancienne, de même l’Encyclopédie présente sera l’expression de la force d’unité qui réagit sur les débris épars de la société nouvelle.
Que les talens de notre époque soient rendus au calme de la foi, et leurs créations en seront mieux inspirées ; que la poésie soit chrétienne, et elle
ne ressemblera plus à un délire; que la science proclame Dieu, et elle perdra son âpreté ; que les arts soient religieux, et ils seront féconds; que l’histoire soit catholique, et elle comprendra les siècles; que la politique se souvienne de la providence, et elle sera humaine; que la législation soit charitable, et elle sera sociale; qu’ainsi toutes les connaissances soient animées par une pensée d’unité, et les hommes béniront le bienfait de la civilisation, et la paix consolera la terre, et l’humanité suivra doucement sa course vers le ciel.
C’est à ce progrès que l’Encyclopédie du dix-neuvième siècle convie les intelligences contemporaines; et c’est à ce prix qu’elle promet à notre âge la réalisation de ses destinées. Si quelques-uns pensaient que cette espérance n’est qu’un rêve, encore la respecteraient-ils comme un vœu de philantropie ; car voici encore un présage que nous aimons , c’est que désormais la bienveillance reste acquise à toutes les pensées de conviction et de probité; et cela même est un retour vers le christianisme, dont la loi est la persuasion, et la domination est l’indulgence.
Indiquons avec rapidité comment l’Encyclopédie entend rétablir cette grande unité des sciences par l’inspiration chrétienne.
Pour l’objet que nous nojis proposons toute classification généalogique des sciences parait inutile. Ces travaux sont capricieux d’ordinaire et ils servent peu à l’avancement de l’esprit humain.
Suivons des nomenclatures vulgaires. Elles nous serviront bien toujours a ramener la philosophie des sciences à Dieu , qui est la loi fondamentale et harmonique des êtres. Observons seulement qu’en de pareilles divisions, la faiblesse de l’intuition humaine se fait tristement sentir; car les objets des connaissances se rapportant les uns aux autres et se mêlant pour se coordonner, la pensée , au lieu de les séparer par des classifications , souvent arbitraires , devrait pouvoir les embrasser dans leur ensemble; ou bien, si elle les distingue, à cause de la variété des rapports qui existent entre les êtres, elle devrait pouvoir saisir cette réalité de natures diverses, sans rompre le lien qui les rattache à un même centre. Mais la science humaine est impuissante à comprendre pleinement, soit cette unité féconde, soit cette distinction précise; et ses plus ingénieux travaux sont exposés à n’atteindre tantôt qu’à une apparence de confusion, s’ils procèdent par voie de synthèse , tantôt qu’à une apparence de caprice, s’ils
lO THÉOlUE CATHOLIQUE
pt^cèdent pàr voie d’analyse. De sorte t(ue ce vaste embrassement des mystères de la nature et de l’humanité semble ne devoir être qu’un privilège du ciel t et que la raison de l’homme ( faible et déchue , ne peut aspirer sur la terre qu’à un pressentiment, déjà magnifique, des lois d’harmonie auxquelles toute la création a été soumise.
Mais ou lieu de chercher la formule mystérieuse de celte unité, nous pouvons en indiquer le principe , qui est Dieu.
Nous pouvons aussi marquer l’action de ce principe sur chacune de* sciences isolées que nous étudions, quelque douteuse que pût paraître la classificatiot) qui en serait faite.
Et ainsi une autre sorte d’unité reparaît dan* la science humaine, unité plus accommodée à la débilité de notre vue , unité positive toutefois, mais qui n’exige plus cet effort pénible de l'intelligence à saisir quelques formes d’uh sy'stème harmonique dont le mystère , comme tous les autres , n’aura sa pleine manifestation que dans les cieux.
Donc l’unité que nous cherchons n’est point une unité purement scientifique, qui sans doute échapperait à la débilité de notre vue; c’est une unité morale ou philosophique, dont la formule ne saurait s’écrire comme la formule d’une équation d’algèbre, mais qui n’en a pas moins de réalité.
Il s’ensuit que pour nous la chissification des sciences est libre , sans être arbitraire , car elle n’est pas un système.
La perspicacité philosophique paraîtra moins à leurs distinctions; mais la loi d’harmonie n’en sera pas altérée.
D’ailleurs à un ouvrage comme doit être une encyclopédie il serait su- IH-rilu d’apporter cette prétention d'unité systématique, à laquelle ne saurait se conformer la pensée de beaucoup d’écrivains et de savans, préoccupés sans doute de leurs propres idées sur l’harmonie des sciences. Mais ce qui lui convient , c’est la consécration même des sciences par l’intervention de la pensée religieuse qui les féconde.
Telle est l’unité de l’Encyclopédie du dix-neuvième siècle. Et c’est pourquoi nous exposerons ici librement la classification des sciences principales sur lesquelles devra toujours se manifester l’action puissante et intime de la religion.
Nous les distinguons ainsi qu’il suit. Premier ordre : Sciences morales. — Sciences sociales. — Sciences historiques. Deuxième ordre : Sciences physiologiques. — Sciences naturelles. — Sciences physico-mathématiques. — Sciences d’application et d’utilité. — Sciences littéraires. — Sciences d’imagination.
Passons rapidement ces sciences en revue; nous aurons peut-être à nous arrêter davantage à celles qui ont pour objet l’ensemble de la société;
DES SCIENCES. il
les autres sVclalreront d’elles-m^mes au rayon de lutni(^re que noüs auroni Ml loinber du ciel sur rliunmnité.
A vrai dire, la pliilosophie, cette pLilosophie au moins que nous considérons, comme Platon, sous son point de vue le plus large et le plus Vrai, ne semble pas devoir être classée dans une nomenclature semblable.
La philosophie t*st l’exercice de la raison , appliqué it l’étude des sciences dans ce qu’elles ont de plus élevé. Bossuet a dit la méiiie chose et avec plus d’alitorité : O Toutes les sciences sont comprises dans la philosophie. Ce iliot signifie l’amour de la sages.se, à laquelle l’homme parvient en cultivant soii esprit par les sciences (i). »
La philosophie, ainsi dnlendue, a des caractères divers, suivant qu’elle est "inspii-ée par des pensées plus ou moins précises, plus ou Uiolns conformes à la réalité des choses; mais en elle-même, elle est quelque chose de supérieur aux sciences; car les sciences peuvent être bornées à la connaissance ou à l’application des faits; la philosophie agrandit cette connaissance et cette application, en les ratluchaiit à ce qu’il y a de plus gé* néral dans la science même.
C’est pourquoi dans totit énoncé d’une classification, même incomplète, des sciences, la philosophie doit apparaître comme dominant tout cet ens semble, et le dirigeant vers Un but d’unité.
Sans cette action extérieure et supérieure tout k la fois de la philoso^ phie, chaque science serait exposée à n’étre qu’une collection d’expérience# toutes matérielles. C’est la philosophie qUi aniine l’ohservation technique des faits; et c'est elle aussi qui, saisissant le lien des êtres, les rapporte à funifé de l’être par la puissance logique de ses inductions.
Par là la philosophie va se confondre avec la théologie que nous ne saurions classer davantage dans la nomenclature des sciences purement humaines, puisque ce mol de théologie indique un certain ordre de vérités que l’homme ne trouve pas de lui-même, mais qui lui sont t-évelée# p:ir une raison supérieure (a).
Seulement il est doniiéà l’homine d’exercer sa philosophie sur cet ordre
(1) CônnAissaïue (le Dien ri de üoi-Kiémi*. I, 13.
(2) limsiirl , qn'ii fnni liiajours suivre ilaits les grsmles qucslinns de la pliilusophie clirétierme, ne iioimiic pas la lliénlngie dans sa classilicalioii des sciences. De la comuùitanea tU Dieu el de toi-iiifxir cliaj>. I, tâ.
la THÉORIE CATTIOLIOüE
de vérités, comme sur toutes les autres. Par cet exercice il n’arrive pas à créer une science semblable à toutes celles qui se composent d’une suite de découvertes; mais, déjà éclairé par une connaissance qui descend à son esprit d’une source plus haute que sa raison, il se satisfait lui-même en jouissant de cette vérité qu’il n’eût trouvée ni par la méditation, ni par l’expérience, et en saisissant ses rapports avec l’ordre de vérités que Dieu a mises plus à la portée de ses sens ou de son intelligence.
Ainsi la théologie est la science des sciences, et la philosophie en est la raison.
Sans la théologie, la philosophie des sciences serait impossible.
Et aussi la philosophie des sciences n’est apparue dans le monde ou ne s’est développée comme science que sous la lumière de la révélation chrétienne, qui est la théologie pure.
Précédemment l’esprit humain n’avait même fait nul effort pour remonter à cette unité des sciences, que les philosophes modernes ont cherchée avec une curieuse avidité, ne soupçonnant pas toujours qu’ils ne faisaient qu’obéir à un instinct scientihque qui était comme une inspiration secrète du christianisme.
C’est le christianisme, ou la théologie réelle, c’est-à-dire la révélation de Dieu , qui a apporté aux hommes ce vague et profond besoin de poursuivre sans relâche la dernière raison des sciences. Ainsi, lorsque des incrédules ont multiplié leurs efforts pour arriver à cette unité scientifique par une métaphysique souvent ingénieuse et subtile, ils n’ont fait que mettre en action une puissance de philosopher qui ne s’était jamais rencontrée dans les plus magnifiques génies de la société païenne.
Mais comme ils se plaçaient à un point de vue qui était précisément opposé à celui de la théologie chrétienne,runité qu’ils poursuivaient les fuyait sans fin, la philosophie des sciences ne pouvant avoir de terme que dans la révélation de la plus haute vérité qui est Dieu.
Us ont fait l’arbre généalogique des sciences; mais cet arbre, ils l’ont jeté et comme suspendu dans les airs. Dieu l’.avait planté dans le paradis: arbre mystérieux dont la racine touche la terre, et la tète se perd au ciel.
Et ceci n’est point du mysticisme; c’est de la raison pure.
Chercher la généalogie des sciences sans monter à Dieu , c’est poursuivre la réalité dans le néant.
C’est pourquoi dans la philosophie des sciences la théologie doit être présupposée, et sans cela il n’y a point de philosophie proprement dite.
Ainsi, pour revenir à la classification des sciences, la théologie, comme science, ne parait exclue de notre nomenclature que parce qu’elle les illumine toutes de ses clartés; et la philosophie u’en parait également détachée
DES SCIENCES. i3
que parce qu’à proprement parler elle n’est pas une science, mais un exercice (le la raison sur les sciences (i).
Après ces rapides indications, parcourons l’ordre des sciences humaines, bien prévenus d’avance que toutf^s se mêlent les unes aux autres, quelles que soient les classifications, et ne cherchant d’autre unité que celle qui rattache le monde moral à Dieu, auteur de la création.
Les sciences morales s’offrent les premières; ce sont celles qui ont pour objet la nature intellectuelle des êtres, et leurs rap|X)rts.
Une certaine philosophie a jîeine encore aujourd’hui à admettre cette primauté des sciences morales. Elle dit qu’il est peu logique de ne pas prendre l’homme à sa naissance et de ne le pas suivre dans son développement physique, cette simple histoire de l’organisation animale et de ses progrès donnant lieu à la découverte de tous les phénomènes de l’intelligence et des lois morales qui régissent l’humanité.
Mais cette philosophie se méprend. Si elle n’oj)érait que sur un homme seul, comme elle ferait sur un être exceptionnel dans la nomenclature des êtres, elle pourrait bien en effet procéder par cette forme purement expérimentale de raisonnement.
Mais l’homme étudié par la philosophie n’est point un homme seul, isolé, jeté au hasard dans la nature. C’est un être traditionnel et perpétuel en quelque sorte, dont la vie est soumise à des lois fix(^, et dont la l’eproduction toujours renouvelée n’est autre chose que la conservation moi'ale de l’humanité.
Donc la philosophie (pii opère sur l’homme, le doit prendre tel qu’il est et tel qu’il se montre à elle, être complet et développé, mélange toutefois de deux natures, qu’elle pourra plus tard, si elle veut, distinguer jiar l’analyse, mais dont runilé doit être gardée, dès qu’on le veut comprendre dans l’ensemble de son existence.
Rien n’est moins philosophique que cette espèce de dissection expérimentale, qui, ayant l'homme à étudier, prend un homme fœtus, puis l’exainine entrant dans la vie, puis le considère enfant, puis le suit dans le développement de ses forces, et enfin le dépose, malheureux cadavre, d:ms un tombeau.
(I) • La pliilosopliie , qui signifiait chez les païens l'amour de la fai/etse, ne signifie chez tiiius que la reclierrlie de la vcrilé. • M. de lluiiald , Uiscuiirs préliiuinairc : Léjjhlal'wu tirimilitv.. •
»4 THiX)HlK CATIIOLigüE
Est-ce que cVst là l'huinme de riuimanité? est-ce que c’est là le sujet d’une étude pliilosojiliique?
Si la science de riioin me devait être ainsi considérée, ce serait une science à la fois dégradante et obscure.
Il est remarquable en effet d’une part que l'École sensualiste a abouti logiquement à un système frénétique de mépris pour l’homme, qui s est manifesté sans pudeur, toutes les fois que cette école a été mise dans le cas de réaliser la pratique de sa théorie.
Dès que l’homme n’est qu’un animal progressivement dévelopjié, et que l’humanité n’est autre chose que la collection de cette sorte d’etres vivans ou organisés, quelle loi morale de conservation peut leur être propre? Il est manifeste qu’il ne leur reste qu’une loi de force ou de répression.
Aussi M. Destutt de Tracy prouvait très bien il y a trente ans que le seul moyen d’assurer l’ordre, et même la morale d’un peuple, il voulait dire d’un peuple sans croyance apparemment, c’est une bonne organisation de gendarmerie.
Or le bourreau est le complément de ce système, et alors la morale est au comble.
Telle est la logique du sensualisme à son dernier terme.
Et d’autre part, que fait la philoso[>hic en étudiant l’homme dans la progression successive de ses organes, avant de l’étudier dans sa nature pleinement développée, tel qu’il est sous sa main, et aussi tel que Dieu le fil , lorsqu’il voulut accomplir son œuvre de créateur, être déjà pensant et intelligent, être déjà roi du monde, maître de son domaine qui est la inatière, maître de lui-même, maître de sa volonté comme de ses sens, puissant dans sa débilité, spectacle magnifique dans la nature vivante.
Que fait-elle, sinon s’envelopjver à plaisir d’obscurités? L’homme purement animal lui est un mystère, et dans ce mystère tous les autres; la ftensée, l’intelligence, la volonté, l’amour, la haine, la liberté.
Au contraire, si elle prend riiomine tel qu’elle le trouve sous son observation, la vie et l’intelligence lui gardent sans doute bien des secrets encore; mais du moins elle en a la raison logique, et celte raison c’est Dieu.
Otez Dieu de la science qui a l’homme pour objet, et il n’y a jilus de science. Vous remuerez dans vos mains un peu <le poussière, mais tout à l’heure la poussière même vous échappera.
Assurément l’homme a reçu de la nature bien des raisons philosophifpies de monter jusqu’à Dieu. Mais par une admirable loi de l’intelligence, Dieu même est admis par l’homme comme base antérieure tie toutes les notions, et sans cette base il n’y a rien.
C’est pourquoi les sciences morales ont pour objet de montrer d’aboi'd
DES SCIENCES. i5
le rapport de l’homme avec Dieu, et de ce rapport découle la notion pi é- \ cise des rapports de tous les êtres iiUelligens.
Et comme l’homme eût été éternellement impuissant à saisir de luiméme des lois aussi mystérieuses, si elles ne lui eussent été montrées, il s’ensuit que les sciences morales reposent sur un princip>equi blesse, nous le savons, la vanité de la philosophie, mais qui est pourtant toute sa lumière, sur le principe de l’autorité.
La seule autorité réelle, à proprement parler, c’est l’autorité de Dieu. Le mot d’autorité l'indique de lui-même.
Dieu seul est auteur. 11 est auteur du monde et il est auteur de la vérité.
Le mot autorité a donc un sens très haut et très philosophique. Et c’est pour cela qu'il n’en faut point faire d’abus, soit en le transférant à des èti'i's créés, qui n’oiit point d’autorité par eux-inèmes, soit en lui donnant nue extension qui en ferait quelque chose de violent et d’anti-luimain, en détruisant la liberté des autres êtres.
Or l’autorité de Dieu nous est connue par la révélation. Et voici bien un caractère précis de cette autorité, c’est qu’elle ne s’entend que »les choses morales; lorsqu’il s’agit des choses matérielles, le langage humain a un autre terme.
Nous disons que l’autorité de Dieu est écrite dans l’évangile; et nous disons que sa puissance est écrite dans le firmament.
Mais Dieu peut exercer son autorité ou bien la peut révéler, soit en parlant lui-même à l’homme, soit en con&ant à l’hr.mme le soin de perpétuer sa parole.
Cette distinction sert «le base à tout le sysième des sciences morales. Il nous aura suffi présentement de l’intliquer.
Et il est si vrai que l’homme a besoin de recevoir d’ahortl la vérité par une voie d’autorité, que, même dans les choses qui semblent être purement expérimentales, la philosophie, si elle est observatrice des faits, n'hésite pas à proclamer la nécessité de ce moyen fondamental de connaissance. « Discentem oportet cretlere, dit Bacon, doctum expendere.n Celui qui apprend doit croire, celui qui sait doit examiner. Et M. de Bonald ajoute à ce sujet: L’enseignement de tout art, de toute science, commence par voie d autorité et ne peut commencer autrement.
I Qu’est-ce donc, s’il s’agit des choses morales?
t C est principalement dans l«^s choses morales que la science commence par la foi. (i). La science par cHe-ineme n’arriverait point aux vrais rap-
■ (I) Nous (lisons foi dans un sens plii'üsopliùjiteou humain. Pour le rinélien ce mol a un
autre sens, un sens plus haut et [dus sacré qn'ici nous laissons culicr comme il doit l'èlie toujours. Peul-être n'a-l-on pas éai assez soianeux de faire celte dislinctiou dans (|uelques controverses de nos jours.
ports des êtres ; car les rapports ne tombent pas sous les sens, et l’induction ne les saurait faire saisir. Pensera-t-on que l’intuition les découvrira peut-être? C’est revenir à des notions innées, mystère plus profond que tous les autres, et dont chaque homme aurait en soi la révélation. Puis c’est tourner sans fin dans un cercle ! L’homnie en effet n’arrive à l’intuition que lorsqu’il est capable de méditer en lui-même ou de s’étudier dans sa nature intime. Et enfin quand la science , par des procédés quelconques, parviendrait à soupçonner les rapports des êtres intelligens, elle ne serait pas capable encore d’en acquérir par elle-même la pleine certitude; car il n’y a que Dieu qui soit la lumière et la raison de la science morale de l’homme.
D’ordinaire cette science embrasse trois ordres d’études: étude de l’homme par rapport à Dieu, étude de l’homme par rapport à lui-meme, étude de l’homme par rapport à ses semblables.
L’innovation en ces sortes de divisions serait un vain effort desprit.
La science de l’homme est la seule qui soit toujours la même. Car les lois de l'être intelligent sont indépendantes des faits de 1 observation.
On apjwlle du nom de moralistes les philosophes qui étudient l’homme dans la variété de ses mœurs et de ses passions, de ses habitudes et de ses caprices. Mais cette philosophie expérimentale, quelque ingénieuse qu’elle puisse être, n’est point la science réelle de l’humanité.
La science a un but plus profond et plus assuré , c’est celui de déterminer les lois morales qui régissent l’intelligence par rapport à elle-même.
Or, l’intelligence, qui est l’objet de ces lois, et qui en même temps est capable, soit de les comprendre, soit d’en concevoir toute la perfection et l’harmonie, n’est pas capable de les trouver, comme elle trouverait par sa propre force les lois physiques ou mécaniques qui régissent la matière.
Si l’homme pouvait faire cette science, comme il fait toutes les autres, elle serait graduelle et successive, et il s ensuivrait que les lois de 1 intelligence ne seraient connues de l’humanité que selon la progression des découvertes.
' Ceci est absurde et contraire à la nature des choses , aussi bien qu à la réalité des faits.
La science morale de l’homme est une science complète par elle-même; car elle est la science des rapports necessaires qui existent entie les êties.
Et s’ils sont nécessaires, ils ont été enseignés à l’homme; car l’homme saisit par lui-même les faits contingens; mais il ne saisit les faits nécessaires qu’autant qu’ils lui sont montrés comme tels.
Puis, si la science est étudiée dans son histoire, on voit bien qu en effet elle se réduit depuis la création à la notion d un certain nombre de lois qui ne pourraient se modifier, bien que les applications en soient diverses.
Et ce caractère immuable indique encore par lui-même qu’une révélation en a été faite à l’homme.
Enfin la science, en de tels objets, n’est plus seulement une connaissance qui éclaire la pensée de l’homme, elle est elle-même une loi qui oblige tous les actes de sa volonté.
Ceci est nouveau dans la science humaine, et pour la première fois l’homme s’entend dire que ce qui lui est enseigné, il est tenu de le croire» et non seulement de le croire, mais de le faire. *
Dans les autres sciences rien de semblable ne saurait se voir. H y a bien en chacune d’elles des notions premières qu’il faut accepter, sous peine de bâtir dans les airs l’édiCcc des connaissances. Mais ces notions laissent la pensée libre, en ce qui touche soit au progrès des expériences , soit au développement des théories. De là les variations des sciences et les révolutions produites par la succession des découvertes.
I\Iais Dieu a voulu que dans la science fondamentale de l’homme tout fût complet dès le commencement J et si l’observation des lois de l’humanité donne lieu à des combinaisons d’esprit, à des recherches ingénieuses, à des découvertes même sur la nature des êtres intelligens, cette partie des sciences morales, très digne assurément delà philosophie, n’est pourtant pas la science même. La science proprement dite est une science faite antérieurement aux expériences et aux études humaines; et c’est ce qui constitue son caractère de révélation d’un part et de loi obligatoire de l’autre.
En résumé si l’homme faisait la science morale, elle manquerait de cette autorité qui oblige l’intelligence et la volonté.
Qu’est-cc à dire? n’est-ce pas que par la pure raison philosophique nous arrivons à comprendre que les sciences morales se confondent avec la science de la religion? C’est le sens des paroles qui précédent, et chacun pourra le voir.
La religion a seule le secret de l’homme.
Seule elle lui explique son origine, sa nature, et ses rapports nécessaires avec.les autres êtres intelligens.
Seule aussi elle fait dériver de ces rapports la notion précise des devoirs.
Hors de la religion ce mot devoir n’a point tle réalité, et pourtant il est tout le pivot sur lequel roule le système de la science morale.
Aussi la philosophie athée a voulu supprimer le devoir de la science de l’humanité, et n’y laisser que l’utilité. C’était supprimer la science et l’humanité même en quelque sorte, l’utilité n’ayant rien de moral en soi , et pouvant toujours être entendue en mille sens, selon le caprice des hommes.
Puis riitililé n’oblige pas. Il n’y a pas de raison morale pour que rinmine
i8 THÉORIE CATHOLIQUE
ne fasse que ce qui est utile. 11 peut bien, par amour du bien-être, chercher ce qui lui profite ; niais sa recherche même ou son goût u’est soumis à aucune loi.
n s’ensuit que si le désordre est utile, si le crime est utile, si la fureur est utile, l’homme est libre dans sou penchant, et ainsi la morale de l’utilité peut devenir le droit de rextermination et du brigandage.
A la vérité, la philosophie s’écrie : Non, le mal n’est pas utile , et le désordre ne profite pas.
Nous le savons I Mais la philosophie ne saurait l’affirmer comme nous atvec autorité. La philosophie ne peut pas même dire ce qu’est le mal, ce qu’est le désordre. Dans son système sans Dieu, chacun se fait la notion du mal, la notion du désordre, comme aussi la notion de l’utilité.
Ainsi encore la science morale de l’homme ne saurait être fondée par la philosophie en dehors de la religion qui est la révélation du bien, et sous ce rapport, la révélation de l'utile, entendu dans le sens le plus haut et le plus vrai.
Cette révélation a été faite primitivement à l’humanité, et la notion des devoirs remonte à l’origine de la création.
C’est là que se découvre la triple nature des rapports de l’homme à î’égard de Dieu , à l’égard de ses semblables, et à l’égard de lui-même, et la loi par laquelle il est tenu d’étre fidèle à ces conditions de son existence, est proprement la religion. La religion est donc la conservation des lois de l’humanité; elle est le lien des êtres.
Et chose admirable ! l'ulilitè est comprise aussi dans ces conditions morales de l’étre; car la loi qui oblige l’homme par rapport à lui-même, qu’est-ce autre chose? Dieu a voulu qiierhomme fût tenu à sa propre conservation; voilà le devoir de l’utilité clairement entendu. Hors de là, V utilité n’est que l’égoïsme, la dernière des passions qui meuvent l’hunumité déchue.
De même de tous les autres devoirs.
C’est la révélation qui a dit à l’homme ses liens de reconnaissance et d’amour envers Dieu <pii l’a créé.
C’est elle qui lui a dit ses liens de fraternité et d’affection envers les autres hommes, créatures du même Dieu.
Et sans cela qu’cst-ce que le devoir proprement dit? et sans cela que peuvent être les sciences morales ? Elles sont peut-être une collection d; s faits de l’humanité; mais encore de faits le plus souvent incertains, et dépouillés de toute raison obligatoire jiour la pensée et la conscience.
La science a beaucoup fait pour l’homme, quand elle lui a démontré qu’en dehors de la religion toute notion des devoirs est logiquement impossible; car l’humanité n’ayant de vitalité que par cette notion précise, il
DES SnENf-KS.
s’ensuit que la philosophie qui fait abstraction de la religion, va droit à l.i destruction de l’hunianité.
Voilà pourquoi Dieu, plus soigneux de son œuvre de créateur,quelaei'éature même, a voulu que la notion des devoirs fût perpétuée dans le monde autrement que jiar la pure philosophie.
Et d’abord dès l'origine, c’est lui qui fut l’enseignement vivant de l’homine, et alors rhoinnie eut la pleine connaissance des lois de son être; créature ingrate et rebelle qui tourna bientôt le bienfait de la science contre le maître souverain qui l’avait instruite.
Cette rébellion de l’homme à son début dans la vie est toute l’explication des choses mystérieuses rpii remplissent l’histoire de l’humanité.
Toute la science morale a besoin de remonter à cette triste origine de nos misères. De là l’altération de notre nature; de là la corruption des notions premières ; de là les passions maîtresses; de là les immenses erreurs du monde ; de là aussi les grandes expiations, et pour leur donner un mérite égal aux crimes, de là une rédemption divine.
I.a rédemption, c’est une création nouvelle. Dieu paraît également à cette double action de rédempteur et de créateur, et c’est aussi une double révélation.
Ici les sciences morales sont illuminées d’une lumière céleste , dont nous n’avons pas présentement à juger le r.apport avec la lumière primitive qui les éclaira; seidement il nous faut rappeler combien celle-ci s’était altérée parmi les vices des hommes, et combien aussi nous avons peine à la découvrir parmi les obscurités des traditions humaines; et même, loi'sqtie nous la retrouvons <lans sa pureté chez le |Kupleque Dieu s’était choisi comme dépositaire des premiers souvenirs du monde, nous voyons bien encore, au travers des signes mystérieux qui le marquent au front comme un peuple pi-ivilégié, la trace de sa déchéance antique ; de sorte que les doutes de la science de l’homme ne sont levés pleinement qu’au moment de l’apparition nouvelle de la vérité sur le monde.
Ainsi ce mot mystérieux de révélation, que la philosophie repousse , comme représentant un ordre d’idées en dehors de la raison pure, exprime au contraire tout ce que la raison peut embrasser de notions précises sur la science humaine.
La révélation résume en effet toute l’humanité ; et aussi jx)ur avoir l’ensemble de son histoire comme de ses lois, il Faut de toute nécessité interroger le christianisme. Dans le christianisme viennent affluer et se réunir comme en un centre tous les rayons de lumière qui sont épars dans la suite des âges et dans l’immensité des lieux. Chaque peuple, chaque siècle, chaque civilisation, a ses notions diverses; mais toutes sont recueillies dans le christianisme. Là convergent les traditions morak's, altéié-es dans la
Tiir:oRii': cvttioî.iquf.
corruption îles temps. Tout ce que le génie Je l'homiue a soupronné de vérités, toutcequerinstinct des nations a conservé de croyances immuables, tout ce que les philosophies ont consacré de maximes éternelles, vous le voyez là dans une pleine lumière ; et tel est le caractère de cette révélation du vrai, que toute intelligence la peut saisir, et ainsi l’on voit bien qu’elle n'-poud à la nature morale et intellectuelle derhomnie, car l’humanité tout entière en est éclaii’ée.
Mais est-ce donc que les sciences morales, telles qu’elles sont entendues dans le sens ordinaire de méditation et d’étude, n’ont plus d’objet dans le christianisme ?
Étrange erreur! le christianisme n’éclaire point l’homme, pour plonger ensuite son intelligence dans l’inertie.
Comment le christianisme ôterait-il la science du monde, lui qui est la raison suprême de la science?
Le christianisme au contraire a donné à l’esprit de l'homme une activité singulière pour la jiénétration de tous les mystères de l’humanité. C’est au christianisme que nous devons cet immense mouvement d’idées qui se remarque jusque dans les égaremens des siècles sans foi , et ce que nous appelons la civilisation, c’est encore le christianime, appliqué aux chose» de la terre, c’est-à-dire aux intérêts matériels, ou aux besoins factices de la vie.
"Voici donc comment la science humaine se forme dans cette science surhumaine de la révélation.
La raison de l’homme, éclairée par l’enseignement, et imbue des maximes fondamentales de l’humanité, a reçu de Dieu l’immense faculté de se réfléchir sur elle-même, et de développer en soi ses propres notions par une méditation puissante à les saisir dans leur ensemble ou à les féconder dans leurs applications.
De là la science morale proprement dite.
L’homme sait, parce qu’il a appris; mais il sait aussi pai-ce qu’il a médité. Et ici revient le mot de Bacon : Discenlem credcrc oportet, doetwn espendere.
Cette puissance d’examen dans l’homme instruit par un enseignement extérieur n’est pas sans doute le droit de choisir par la réflexion entre le» choses qu’il a reçues de la sorte.
Si l’examen était un choix, l’examen détruirait la science.
La science a pour objet la vérité, laquelle j>eut être et veut être examinée , mais est indépendante par elle-même de la pensée qui l’examine.
La puissance d’examen est comme une force d’expansion de l’esprit agissant sur lui-même, une fois qu’il est éclairé.
Et de cette force d’expansion résultent pour la science des caractères
Dr:s SCIENCES.
divers. Si la science a pour objet l’examen des rapports ou des lois des êtres inlelligens, elle garde le nom de science morale proprement dite; si elle a jioiir objet l’examen de leurs natures intimes, elle prend le nom de métaphysique.
Puis la science se varie encore. 11 arrive que l’homme veut chercher en lui-même la raison des sciences. De là des raisonnemens de toute sorte pour en déterminer la certitude; de là la science des démonstrations, ou la logique.
Dans l’ordre des études humaines, la logique précède la marche des sciences morales ou métaphysiques ; elle devrait les suivre au contraire ; car la logique, qui raisonne sur des notions ou des idées, les suppose par conséquent dans l’esprit.
Mais quoi! la morale, la métaphysique, les supposent de meme. Ainsi nous voilà toujours retombés dans ce pur examen , qui est l’action de l’esprit éclairé , se réfléchissant sur lui-meme.
De là deux ordres d'idées très distincts dans les sciences morales, les idées qui tiennent à une communication venue d’une autorité supérieure ou antérieure, et les idées qui tiennent à la réflexion de l’esprit appliqué à ces premières notions.
De là enfin une magnifique unité dans les sciences qui ont l’homme pour objet; mais, comme on voit, cette magnifique unité, c’est le christianisme qui la produit.
Car c’est le christianisme qui éclaire l’homme par la science, et c’est le christianisme qui éclaire l’examen que l’homme fait de la science.
D’où il suit autre chose encore ; c’est que le christianisme qui complète ainsi la science humaine, n’est point un christi.anisme vague, tel que chaque raison pourrait le concevoir, afin de se créer à elle-même sa règle de croyance ; mais un christianisme précis, formel , immuable, par conséquent universel.
Nous voilà au catholicisme ; et nous y voilà sans aucun détour.
Le catholicisme, c’est l’autorité dans la science morale; mais l’autorité portée à sa plus haute expression , et appli([uée aux notions les plus élevées qui puissent entrer dans l’esprit de l'homme.
Christianisme et catholicisme représentent deux idées corrélatives et nécessaires runcà l'autre; christianisme, soumission de l’esprit à l’enseignement des vérités morales ; catholicisme, autorité nécessaire à l’enseignement de ces vérités.
Qu’est-ce que renseignement du maître sans la soumission du disciple? Dans toutes les sciences U y a un commencement d’instruction, qui est ''acceptation pure et simple des choses qui sont enseignées; à plus forte
51 THÈORli: CVTHOLIQUE
i-.iisun tlaiib la sdi iice morale, qui par elle-même est une science complète lies son début.
Donc la soumission chrétienne suppose l’autorité catholique, et récip.' oqiiement; et totite la force de la constitution ecclésiastique réside dans cette double relation. C'est ce qui explicpie en deux mots l'origine des sectes, des schismes et des hérésies.
11 y a des esprits qui, à force de vouloir être catholiques, cessent d’être ( hrétiens ; et il y en a qui, tout en s’efforrant de rester chrétiens, ne savent plus étiv catholiques.
Aux uns la nécessité de l'autorité est manifeste, mais la soumission leur fait défaut ; aux autres , le princi|>e de la soumission est incontestable , mais l’autorité leur semble douteuse, de sorte qu’aux uns et aux autres l’humilité et le commandement ne sont guère c|u’um! théorie ; et par ces deux causes très différentes l’unité morale est rompue.
C’est pourquoi nous disons que le catholicisme ne se comprend pas sans le christianisme, et le christianisme ne se comprend pas davantage sans le catholicisme; magnifi([ue harmonie de l’autorité et de la soumission, qui est toute la réalisation de la science de l’humanité. Car là se révèle tout le mystère de l’homme, sa grandeur et sa misère, sa puissance et sa débilité, le droit, le devoir, le commandement, l’obéissance, la vie, le néant, la mort, l’immortalité. Et vainement la science chercherait ailleurs l’explication de tous ces problèmes. Hors de cette lumière, tout lui est voilé comme d’un nuage; la raison des choses lui échappe, et bientôt, irritée de son impuissance, elle embrasse des chimères comme pour se venger des mystères par des fictions, et pour dissimuler sa faiblesse par de la folie.
Mais si les sciences morales ont une fois trouvé leur lumière, toutes les .lutres sciences peuvent marcher avec sécurité vers leur objet propre; la même inspiration viendra les féconder.
U est dessciencesqtiise rapportent encore à l’homme, non plus à l’homme considéré dans sa nature intelligente ou dans les lois intimes de son être, mais à l’homme considéré dans ses rapports extérieurs avec d’autres créatures semblables, et formant avec elles une association publique.
Telles sont les sciences sociales , celles qui ont la société humaine pour objet.
Drs SCIENCES.
Ce que l’homme le plus exercé^à la méditation peut découvrir à force d’étude -et de recherches sur la société, c’est qu’elle est un des grands mys'lèrês de la science.
Qu’est-ce que la société? cst-ce^une convention? est-ce un accident? quelle est son origine? quel est son principe? quel est son droit par rap- ])ort à elle-même? quelles sont ses lois? quelles sont ses formes naturelles ? quelle est sa défense ?
Sur chacune de ces questions, interrogez la philoso’phie purement humaine , et vous-aurez bientôt à baisser tristement le front et à rougir pour elle de ses contradictions et de son ignorance. La philosophie, si elle n’est point chrétienne, ne sait rien de la société. Elle dit que c’est un hasard, un résultat fortuit de la nécessité. — La société est née dans les bois. Les hommes ne parlaient pas; ils firent un langage; le langage fait, ils firent une convention. La convention régla les rapports des hommes entre eux. 11 y en eut apparemment qui commandèrent et d’autres qui obéirent. La force décida de cette inégalité. Triste origine du droit humain ! On fit des règles pour la propriété, des règles pour la police, des règles pour le mariage, des règles pour la famille, des règles pour la défense commune. Tout se fit par contrat. La justice même fut créée au moyen d’une délibération. Et puis le monde alla de progrès en progrès, comme il va encore, jusqu’à ce qu’il touche à son dernier terme de perfection.
Voilà tout ce que la philosophie a pu découvrir.
Oràce à Dieu , la science véritable ne va guère plus se prendre à de tels systèmes de société. Mais il faut bien les rappeler à la mémoire des hommes, car ce furent là toutes les pensées d’un siècle entier, de ce dix-huitième siecle, qui a péri dans l’enivrement de ses sciences et de ses théories, et dont quelques vieux échos murmurent à peine aujourd’hui les derniers égaremens.
.\u fait il fallait bien que , voulant se passer de Dieu , les hommes s’englouti.ssent dans l’absurde; et voulant expliquer le mystère de la constitution sociale, sans monter à la création, il fallait bien qu’ils fissent do l’homme une bète sauvage arrivée par hasard à la civilisation.
(àimment cette bétc sauvage se trouvait dans les bois , depuis combien de temps elle y avait été produite par un accident inconnu, par quel développement soudain elle s’était senti le besoin d’arriver à d’autres destinées, comment enfin cUe (unit eu l’idée de la société, le dix-huitième siècle ne le cherchait pas. 11 lui suffisait de mettre Dieu de côté dans son système scientifique de l’humanité ; et tout dè-s-lors lui devenait plausible; seulement il se trouva au milieu de cette immi tise révolte contre la raison du ciel et de la terre, une voix de philosophe plus hardie encore, qui s'en vint accuser le premier homme qui avait donné le signal d’abandonner les
forets. Celui-là trouvait que les forètsétaientla demeure propre deshoiniiics, et que l’état de société avait rompu toutes les lois de la nature. Chose étrange ! tout un siècle civilisé se mit à applaudir le philosophe de l’état sauvage , et il est vrai que la civilisatiop du siècle allait bientôt ressembler à une effroyable barbarie.
. On ne saurait dire , et tel n’est pas non plus l’objet de ce travail , toutes les bizarreries qui ont passé par l’esprit de l’homme , lorsqu’il a voulu expliquer par lui-même la société.
Seulement il faut profondément s’étonner de ce besoin singulier de rechercher des choses étranges , mystérieuses , lorsque la vérité simple et nue se montre à tous les regards.
Si les hommes avaient primitivement vécu dans les bois , ils y vivraient encore , sans nul doute.
Le simple langage , qui est tout l’homme , toute sa raison , toute son intelligence, puisqu’il est sa communication avec la pensée d’autrui, le langage n’aurait jamais été fait; et sans le langage il n’y a point de société! Donc par le fait du langage la science sociale est expliquée.
Le langage en effet, nous ne disons pas une langue spéciale quelconque; le langage, expression de la pensée par la parole, suppose toujours une pensée extérieure qui a dû se communiquer à l'homme par une voie quelconque de transmission, soit par la parole même, soit par une simple illumination intérieure.
Si la parole n’exprime rien , elle n’est rien. D’où il suit que si l’homme eût inventé la parole , il eût inventé la pensée; conséquence absurde, qu’il suffit d’énoncer pour en montrer l’énormité.
Et par la même raison l’homme n’a p.as inventé la société, puisque la société , c’est rigoureusement une communication de pensées entre elles. On ne saurait tlire non plus que la société lui ait été révélée dans la suite des temps, comme un bienfait jeté soudainement au travers de la barbarie des âges; mais elle a été un fait primitif coexistant à l’homme, comme la pensée , comme la parole.
C’est Dieu qui a fait la société, comme il a fait la pensée, comme il a fait la parole; l’homme créé, la société s’est trouvée faite; société de l’homme avec Dieu, et de l’homme avec lui-même, c’est-à-dire, société priiiutive d’intelligence à intelligence, qui précède toutes les combinai.sons de société secondaire, établies par des rapports de convenance ou d’utiUté.
Ainsi la base des sciences sociales se trouve à l’origine du monde, et pour comprendre l’existence de l’humanité, il faut aller d’abord l’étudier à sou berceau.
Là se montre l’homme en rapport avec Dieu qui l’a créé. Dieu parle à riioinine , et l’homme entend Dieu. Dieu par la parole prescrit à l’homme
JJi:S SCllLNCES.
S('S devoirs <le créature , et il lui fait aussi connaître sa prééminence sur le reste de la création. Voilà la société des êtres tout établie; voilà le droit; voilà les devoirs.
Le droit , c’est Dieu qui l’absorbe pleinement en lui-même ; car c’est lui qui est la pleine puissance et la pleine équité. Et sur la terre il ne saurait y avoir de droit, s’il ne dérive d’une manière quelconque du droit de Dieu , c’est-à-dire s’il n’est fondé en principe sur la suprême justice.
Quant à l’idée des devoirs, elle est simplement un écoulement de l’idée du droit. S’il n’y avait pas de droit , les devoirs ne seraient qu’un mot.
Mais la société n’est pas une pure théorie faite pour de purs esprits. La société, pour l’homme, a besoin d’être réalisée par une pratique conforme à sa double nature d’être intelligent et d’être physique.
Or, dès l’origine encore Dieu a fait cette société de l’homme , et lui en a laissé le premier type dans la constitution de la famille. C’est là que se trouve primitivement déposé le princij>c de la société humaine , et hors de là tout reste un mystère : mystère dans le commandement ; mystère <lans la soumission ; mystère dans la répression ; mystère dans la propriété; mystère dans sa transmission; mystère dans toute sorte d’hérédité; mystère dans tout ce qui sert de base à la police des cités et à l’ordre des empires.
Car hors de là qiuî trouvez-vous? la pleine égalité des hommes, et partant l’absence absolue de tout droit de commandement ou d’autorité; partant la liberté de la pure force s’exerçant au hasard sur tout ce qui la gêne ou lui déplaît ; partant la fureur en principe ; partant la destruction perpétuelle pour toute loi de société.
Vous voyez qu’à ce prix le philosophe de l’état sauvage avait raison ; et du moins il était conséquent avecsa pensée première; il voulait que l’homme fût souverain ; or, la souveraineté de l’homme n’est possible que dans les forêts.
Et encore , malheureux rebelle , qui ne veut point plier devant une autorité qui le maîtrise , dans les forêts il trouve une famille. Enfant jeté sur la terre, c’est une mère qui l’allaite, c’est un père qui le défend. Dans cette triste débihté de son premier Age, n’est-il pas soumis, n’est-il pas réprimé, n’est-U pas esclave ? à quel moment commence donc l’usage de l’égalité , la souveraineté de l’homme?
Oui, c’est la famille, qui est toute la société humaine, et les sciences sociales , après avoir cherché péniblement dans les théories l’explication de l’humanité , sont obligées de revenir à ce récit simple et divin : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre...., et il créa l’homme à son image, et il le créa mdle et femelle; et Dieu les bénit et dit: Croissez et soyez multipliés , et remplissez la terre , et tençz-la soumise à votre empire. »
Voilà l’origine des sociétés , et voilà la domination , et voilà la perpétuité.
Cependant il faudra faire ici des remarques semblables à celles qu’on a vues sur les sciences morales; c’est-à-dire montrer comment le principe social, qui est la famille, étant donné, l’application de ce princijïe se varie selon les nécessités des temps et la progression même des familles agglomérées entre elles.
De l’établissement naturel de la famille dérive la première constitution politique, qui est le régime patriarcal.
Puis l’altération de ce régime naît de l’altération des premières mœurs, et toutefois le régime qui lui succède est encore une représentation de son autorité. Ce régime nouveau, c’est la royauté, et non-seulement la royauté d’un seul, transmise dans une même race de génération en génération, mais tout autre pouvoir remis par des moyens quelconques aux meilleurs des peuples ou aux plus prompts à les protéger.
Ici sans doute la science sociale rencontrera des difficultés. Car elle entend bien que le mot même de droit n’ait point de valeur, s’il n’est une dérivation de la pensée même de Dieu, ou une représentation sur la tei re de l’équité suprême du ciel.
Elle entend encore que le droit du père soit naturel et incontesté, et que la famille soit la constitution première de l’autorité parmi les hommes.
Mais dès que la réunion des familles entre elles forme une agglomération de peuple ou de nation , elle peut ne pas voir de même qu’il y ait quelque chose d’absolu dans les circonstances particulières qui viennent présider à cette formation nouvelle de société.
l.a royauté en effet est-elle par elle-même un droit primitif, comme la paternité ?
La royauté est-elle absolue en ce sens, qu’elle soit une institution dérivée de la volonté de Dieu ?
Ou bien l’aristocratie est-elle l’élément social ?
Ou bien la démocratie est-<'lle antérieure ?
Sur chacune de ces questions la science purement hum.aine est soudainement arrêtée. Et, à vrai dire, nous ne voyons pas bien pourquoi elle s’épuiserait d’efforts à résoudre des difficultés que riiumanitê résout d’elleinême par sa simple marche.
Il lui conviendrait mieux de reconnaître qu’ici comme toujours c’est la religion qui est sa lumière.
Dès qu’en effet la religion nous montre l'inégalilé des hommes consiicrée par la constitution de la famille , elle nous montre cette même inégalité perpétuée dans la réunion de plusieurs familles. Dans cette réunion c’est le même principe d’autorité oui est conservé ; et, à supposer qu’il n’y
DES SCIENCES. x-]
ail pas un seul père, pour commander à la tribu, il faut bien voir qu’il y a du moins autant de pères qu’il y a de familles, et ainsi c’est la nature qui fait la première aristocratie.
Puis dans une telle association ne craignons point de faire intervenir ce droit de convention que tout à l'heure nous avions jugé iinjiossilile et barbare. Au contraii'e, voici que présentenieiit il devient naturel, et (pi’il va produire toutes les formes sociales qui se remarquent dans 1 histoire. Cæ ne sont point tous les luemhres de l’association qui vont confusément exercer un droit égal, ce qui serait rentrer dans toutes les tliéories de l’état sauvage; ce sont les pères, les auteurs des familles, ces témoins nafnivls de l’inégalité des hommes, qui vont mettre en commun leur intérêt et même leur droit, et donnera cette communauté une existence politique dont les lois seront ensuite au-<lessus de leur caprice.
De là la monarchie, et de là la république. Dans l’une l’élection ou l’hérédité; dans l’autre l’unité ou la fédération des tribus; de là l’aristocratie combinée avec ces deux états de société , et les dominant le plus souvent par sa puis.sance d’analogie avec le droit naturel de la famille; de là enfin toutes les constitutions hum.aines , avec leurs variétés accommodées aux mœurs, aux idées, aux erreurs mêmes des âges divers.
Ainsi le principe social, qui est la famille, doit subsister toujours, etc® principe est absolu; mais il subsiste avec mille accidens dans les combinaisons de l’association; et comme ces accidens sont soumis à la force des choses, ils peuvent aussi dépendre de la délibération des hommes. Alors a|>paraissent les révolutions humaines , révolutions plus ou moins sociales, si lon qu’elles blessent ou fortifient le principe primitif de la société.
Ce principe que nous trouvons personnifié dans la famille , ne fait pas cep'iidant de l’autorité humaine quelque chose de tellement propi-e au caractère de /jère qu’elle lui soit identifiée. S’il en était ainsi , l’autorité |K)urrait être le despotisme , c’est-à-dire une loi de destruction , et n’en etre pas moins sacrée.
Il faut au contraire distinguer le principe de l’autorité, de l’exercice même de l’autorité. L’exercice de l’autorité peut être contraire à l’autorité, et c’est alors un funeste renversement de la société , puisque son principe est tourné contre elle-même.
Il s’ensuit que l’autorité, qui est la loi primitive de la société, a besoin de lois qui déterminent son propre exercice.
De là l’origine naturelle de diverses sortes i\e dmits , ayant pour fondement le tlruil, c’est-à-dire la conservation de la communauté sociale.
Ces droits concernent la société par rapport à elle-meme , et par rapport à d’autres sociétés; et selon ces deux cas on leur donne des noms divers, et deu X noms génériques d’abord , le nom de droit public et celui de droit des gens.
aS THÉORIE CATHOLIQUE
Le droit public règle les rapports de l’autorité avec la communauté dans son ensemble. De là la dérivation d’une autre sorte de droit qu’on nomme le droit civil, et qui règle les rapports des membres de la communauté entre eux ; le droit des gens règle les rapports de la communauté avec d’autres communautés de même nature.
I. Sous le nom de droit public est comprise la définition des droits géné* raux et des intérêts généraux de la société.
Ici toute la science politique aurait à se dérouler, avec ses questions les plus hautes et les plus graves; mais il nous suffit de rapides indic^ations.
La société , ou communauté, a en elle-même des conditions inhérentes d’existence, et par conséquent elle a des droits.
I^e droit de société en général n’est point une convention ; car s’il était une convention , il ne serait pas le droit. Le droit social est une dérivation de la nature des choses ; ou bien , en d’autres termes , il est l’expression véritable des rapports des êtres qui constituent la société , soit avec la société elle-même , soit avec Dieu.
Nulle convention ne saurait faire que la société ait par le fait même de sa constitution le droit de dominer d’une manière quelconque les êtres qui la constituent.
Cependant ce droit est réel, ou bien il n’y a pas de société. Mais ce n’est pas , disons-nous encore , une convention qui le fait ; si c’était une convention, il serait monstrueux; car il serait, ou pourrait être une violation de la nature; et ici encore, le philosophe du Contrat social aurait raison de s’écrier : Maudit le premier qui fit sortir les hommes de leurs forêts !
Mais le droit social n’est pas ainsi fait. Dieu étant l’auteur de la société, comme tout le fait assez voir, l’a créée avec des conditions d’être, qui constituent le droit proprement dit.
Ces conditions sont morilles et nécessaires ; donc elles ne naissent pas d'un contrat. Elles sont une dérivation naturelle delà pensée de Dieu; donc elles sont antérieures aux conventions d’utilité.
De là il suit que le droit social domine souverainement les volontés propres des membres de la société ; car ces volontés, étant diverses, vont à l’anarchie; ou bien si on essaie de les comparer et de les compter, elles vont à une convention ; et comme la convention n’a rien d’absolu , ceux mêmes qui la font ne sont pas obligés par elle. De là un principe permanent de variation, auquel on ne peut se soustraire que par un droit social antérieur, expression de la nature des choses.
\jC droit social, ainsi entendu, explique naturellement toute la constitution de la société humaine, la propriété d’abord, ce grand mystère de î,i science politique; puis la tnmsmission de la propriété, cet autre 0138tère, plus profond encore; et enfin l’inégalité des conditions, ce scandale lies raisons débiles ou altérées.
DK-S SCIKNC'.F.S. o<)
Et sans cela quelle voix triioinine osera s’élever parmi les hommes, pour leur (lire d’accepter les sacrifices qui leur sont imposés par la constitution de la société? Et de (juel droit le riche, le puissant diront-ils au pauvre, au faible, de rester le front courbé vers la terre, et de vivre dans les larmes et dans le malheur? Imprudeiis philosophes! ils ôtent Dieu du monde, et ils ne voient pasques’d n’y restait avec son action cachée, le monde serait à l’instant dispersé en mille débris.
Mais parce que le droit social domine souverainement les volontés privées, ce n’est pas à dire qu’il soit un établissement de servitude.
La servitude est elle-même une violation du droit, du moins à la considérer en dehors des tristes lois auxcjuelles Dieu a soumis rbumanilé en expiation de sa révolte; mais soumettre sa volonté à la suprême volonté*, qui est Dieu, ce n’est pas être esclave, c’est être libre; et comme la société est un produit de la volonté de Dieu , obéir aux lois de son existence, c’est entrer pour sa part dans les conditions nécessaires de l’ordre humain.
Quand est-ce donc qu’il y a servitude ? C’est lorsque la force de coiiunandemeiit qui est nécessaire à la marche de la société, de quelque part ((uc vienne cette force, se tourne contre le droit, c’est-à-dire met sa volonté propre, (jui est aussi une volonté privée, en contradiction avec le droit social , qui est la suprême équité.
C’est pour empêcher cette altération funeste de la nature des choses que sont établies les lois humaines; et le premier principe de la législation doit être de se conformer au droit social ; sans cela la législation elle-même devient une tyrannie, et la plus infâme de toutes , puisqu’elle consacre l’iniquité par les formes de la justice.
Mais quoi! voici des mystères encore! Il arrive que la législation, au nom du droit social, dispo.se de la liberté, ou de la propriété, ou du bienêtre, ou de la vie meme des particuliers. Qu’(;st-ce à dire? N’est-cc p.LS encore une occasion de répéter (|ue l’état sauvage est l’état naturel de l’homme? Oui, si vous faites de l'état social une pure convention ; car dans l’hypothèse d’une convention , ces lois humaines, qui soumettent les membres de la société à de telles conditions de sacrifice sont des usui*pations abominables, et de purs actes de tyrannie.
Dans cette hypothèse, vous ne sauriez dire sur quel principe réel repose la législation (jui préside à l’ordre des cités ; vous ne sauriez dire de quel droit même la société fait des lois, et surtout des lois de répression ou de pénalité, et surtout des lois de mort.
Des lois de mort! quoi! la société, par un acte de convention, pourra ravir l’existence à un être vivant! cette pensée bouleverse toute l’inlelligence humaine. Non, cela ne se peut concevoir; et aussi pour avoir la raison , non-seulement du droit de mort, mais du droit de pénalité , il faut
•ft X'HÉOKIE CATHOLlQl;r-
avoir d’abord la raison de la société , c’est-à-dire , il faut pouvoir la considérer comme une loi d’ordre , antérieure à toutes les lois de convention ; ou bien toute pénalité est monstrueuse; et si cette pénalité est la mort, toute langue manque de paroles pour exprimer ce qu’il y a d’horrible dans celle atteinte sanglante portée à l’humanité.
Donc en général la législation doit être une expression du droit social , combiné avec les diverses situations par où peuvent pa.sser les agglomérations d’hommes.
Donc le droit social lui-même doit être une expression formelle d’une pensée antérieure d’équité, et d’une loi de souveraineté distincte des volontés privées qui font les lois.
Toute la science du droit public repose sur cette base, et cette base, c’est Dieu.
Nous avons dit que les droits de la société étaient l’expression des rapports des êtres qui la constituent, soit entre eux , soit avec Dieu.
Les rapports des membres de la société avec Dieu sont réglés par la religion, et il semble que la science sociale proprement dite n’a point à s’enquérir de cette nature de droits.
Toutefois elle distingue ici avec raison les membres de la société et l.i société meme; et par là le droit public prend un caractère tout nouveau; car il a pour objet la religion, non point comme règle souveraine de la croyance et du culte des membres de la société , mais comme expre.ssion première des lois morales qui constituent leur comiminaiité.
C’est-à-dire, le droit public a pour objet alors le rapport de la religion avec la société, ou mieux encore avec la puissance politique, qui repi-éseiilison principe de constitution.
Dans les sociétés primitives cette distinction n’eût point été possible, car la religion était toute la société.
Dans les sociétés altérées, la puissance politique tendant à concentrer en elle tout le droit humain, se sépare, autant qu’il lui est donné de le faire, de la religion, qui est le principe du droit. Alors la science commence à trouver un objet nouveau, et cet objet, c’est le rapport de la religion avec l’Etat , personnification vraie ou fausse de la société.
A part les questions propres aux États chrétiens, questions qui sc représenteront par la suite, et qui ne doivent point être ici discutées, il reste sur un tel sujet des questions générales que la science sociale [Mnit rendre applicables à toutes les sociétés du monde; et au-dessus de toutes ces questions, celle-ci surtout, savoir si l’état peut être et doit jamais être athée.
A cette seule question, toute la raison se trouble; et l’on se sent ému de je ne sais quelle douleur inexprimable, en songeant à la orofonde alté-
DES SCIENCES. 3i
ration des idées morales , qui donne lieu à des controverses de celle nature.
Voici qu’il se trouve des hommes qui croient en Dieu, et veulent (j’ie la société n’y croie pas; c’est-à-dire qui veulent qu’elle se gouveri-ie comme si pour elle il n’y avait pas de Dieu. Et ainsi sous ce nom d'athéisme, qui fait trembler, ils reproduisent le droit pur de la force; car si le droit social n’admet point Dieu, qu’est-ce que le droit ? Iinprudens politiques! et meilleurs sans doute que leurs doctrines, ils ont soif de la liberté, et ils courent au despotisme. Dans l’athéisme de la société, la liberté n’est qu’un mot. L’athéisme ôte toute raison au commandement; donc il ramène encore à cette farouche logique du philosophe qui dévoue l'humanité à l’état sauvage.
La science sociale ne saurait aller à un tel excès d’erreur, tant qu’elle se souvient de l’on'gine du droit humain. Et toutefois elle conciliera la liberté intime de l’homme, même de l’homme (jui est rebelle à Dieu, avec le principe radical qui met Dieu en tète de la société; car Dieu même a voulu que l’homme fût libre de ne lui point obéir. Et cette liberté de l’homme le jKuisse sans doute aux misères de la servitude, mais aussi elle lui fait un mérite de sa vertu. C’est là tout le fondement de la morale.
Seulement la science reconnaîtra que la liberté de l’homme est renfermée en lui-même, et qu’elle ne peut en aucun cas constituer le droit de blesser par des actes extérieurs le droit social; car cette liberté serait la destruction du monde.
Ainsi la société croit en Dieu et lui rend un culte; de là le rapport de la religion avec l’État , c’est-à-dire de là l’harmonie obligée de la législation de l’État avec le culte de l’État. Ou bien l'État mentirait à lui et aux autres, et son culte serait une insultante hypocrisie.
Sans trop nous arrêter à cette grave question de politique sociale, faisons une remarque succincte.
Nul homme n’oserait dire que la législation de l’État doit être immorale, et il se trouve des hommes qui disent qu’elle doit être athée. Mais quelle immoralité plus monstrueuse que l’athéisme ? et dans l’athéisme comment la loi serait-elle morale?
La loi n’est morale que si elle est conforme aux principes constitutifs de la société ; donc elle ne saurait être athée. Dites, si vous le voulez, qu’elle n’ira pas saisir l’athée dans sa frénésie idiote, pour le contraindre à faire un acte menteur d’adoration au pied des autels ; mais ne dites pas que, pour complaire à cet insensé, elle se gardera de proclamer le nom de Dieu. Autant vaudrait dire que, pour complaire au malfaiteur qui cherche le ravage et la ruine, elle se gardera de proclamer le principe éternel qui prescrit l’éauité à tous les êtres.
3a TIIÉOIUE CATHOLIQUE
Mais telle est l’admirable loi de la société que son droit public est naturellement en harmonie avec les droits privés de tous ses membres, tels que Dieu même les leur a faits ; car comme la société est une dérivation de la famille, toutes les familles y subsistent avec leur constitution propre; et celle constitution, à bien dire, c’est le droit naturel, et la science n’en saurait trouver d’auti’e.
Aussi le droit primitii de la famille ne saurait être altéré par le droit public de la société, sans qu'il y eut un grand «lésordre.
Par exemple, imaginez une législation qui rompt le droit de la famille par l’institution du divorce, toute riiarmonie sociale en est à l’instant brisée, et cette violation du droit naturel est un indice lamentable de quelque grande révolution qui a pesé sur rhumanité.
Imaginez encore que la législation vient saisir dans les mains du père le droit naturel qu’il a, comme père, d’élever ses enfans; et cette usurjiation vous décèlera un état de dégradation sociale, plus fatale que la servitude d’une nation entière sur laquelle aurait passé réjiée <le quelque tyran.
C’est pourquoi la science qui étudie les rapports des êtres, comprend sous le nom de droit commun tous les droits privés qui résultent pour chacun de la nature des choses; et plus la législation est conforme à la religion, qui renferme tous les élémens du droit humain, plus les existences privées gardent de liberté, et plus l’harmonie sociale touche à sa perfection.
De sorte que le rapport de la religion et de l’État détermine à des degrés divers cette jouissance du droit commun, qui est la seule égalité des hommes. Et, chose téméraire à dire à ce siècle! plus l’État serait identilié à la religion, jdus la liberté serait grande, car plus l’équité universelli? serait assurée.
Ilâtons-nous d’arriver à des aperçus d’une antre nature.
Nous avons fait la distinction des droits généraux et des intérêts généraux de la société.
. La science s’occupe des uns et des autres, en restant fidèle à la même pensée d’où dérive tout le système de l’humanité.
I Dès qu’il est question des intérêts généraux, la science prend le nom ^ de droit administratif. Et cejjendant le droit administratif ne saurait être 'absolument distinct du droit jnddic; car les intérêts sociaux sont des droits, ou ils ne sont rien; et de même les droits sociaux sont des intérêts, ou ils ne sont pas même des droits.
Mais sans méconnaître le lien naturel qui rattache entre eux les droits et les intérêts des hommes, on peut envisager les uns et les autres sous divers aspects.
D’ailleurs, il y a entre les intérêts et les droits (nous parlons des droits réels et naturels de riminanité) celte séparation essentielle, c’est cpie les intérêts, bien qu’ils soient des droits, peuvent varier , et que les droits, bien qu’ils soient des intérêts, ne varient pas.
De là le ternie inênic d’administration, appliqué aux intérêts, et non point aux droits. ,
L’administration des intérêts admet la mobilité ; la consécration des droits suppose la perjiétuité.
U s’en suit qu’il y a deux ordres très distincts d’action publique dans le gouvernement des sociétés, la première ayant les droits pour objet, la seconde les intérêts.
Comme les droits n’admettent pas la mobilité, c’est le pouvoir naturel ou naturellemeut constitué qui en est le gardien; et comme les intérêts sont modifiables, c’est la société même qui en détermine les transformations par les lois.
Dans nos temps modernes on s’est mépris tristement sur la nature des choses. On a cru faire les droits par des constitutions. Les constitutions au contraire sont déterminées par les droits.
H n’en est pas de même des intérêts. Les intérêts ne font pas les lois ; mais les lois constituent les intérêts.
A la vérité, lorsque les lois forcent leur propre puissance, et entendent maîtriser les intérêts qui ont aussi leur nature propre, aussi bien que leur loi de progression ou de changement, il y a tyrannie dans la société.
C’est pourquoi la liberté est laissée aux membres de la société de discuter eux-mêmes leurs intérêts, ou de les défendre, afin que le droit administratif ne devienne pas une dérision du di-oit.
De la sorte est conservée cette double action publique dont nous parlions, l’une, action politique, l’autre, action atlministrative; la première exercée par l’autorité sociale, la seconde délibérée par les membres de la société; chacune toutefois ayant sa règle supérieure dans le droit social.
El lorsque ces deux actions distinctes sont pleinement en harmonie entre elles, l’ordre règne dans la société. Alors le pouvoir est libre, et le peuple est libre. ïa; pouvoir est fort pour défendre la constitution de la société, et le peuple est fort pour empêcher que la constitution delà société n’absorbe son bien-être ou ses intérêts.
M. de Bonald dit la même chose en d’autres termes.
« La société la mieux constituée est celle où le pouvoir est le plus /lOnoré (i) en lui-même , et dans ceux qui le représentent ; et la société la
(1) M. <tc Bonalil souligne ce mol , parce que sa pensée revient à celle gramle pensée du Décalogue : Iluiwre loii père cl In mère; et que pour lui , comme pour nous , c'esl là tout le ruuilemenl du droit |Hililtoiie.
mieux administrée est celle où la vie et les propriétés de rhoniine sont le mieux défendues contre l’oppression. La société dont la constitution est la plus naturelle et qui a l’administration la plus sage est la j)lus civilisée ; et alors elle vit long-temps sur la terre, parce que la durée d’une société qui est sut juris est proportionnée à la force de sa constitution et à la sagesse de son administration (i) ».
Notre objet ne saurait être ici de tirer toutes les conséquences pratiques de ces principes. 11 suffisait d’indiquer avec précision les éléinens réels de la société.
La science ensuite est chargée de diriger ou d’expliquer les applications, qui ne sont que les expériences de la vérité. Ici le champ reste vaste, et par malheur les révolutions humaines l’agrandissent à chaque moment , en multipliant les accidens au milieu desquels s’exerce le pouvoir des sociétés ou le droit des êtres qui les constituent.
C’est pourquoi chaque siècle apporte ses tempéramens à l’usage naturel du droit, sans que le princijM; du droit doive être jamais altéré.
De là les progrès , disons plutôt les variations de la science, puisqu’elle suit la modification per|)étuelle des applications. Ainsi, de nos jours, la science sociale s’est enrichie d’une branche de culture, peu aperçue par les anciens publicistes; nous parlons de politique.
L’économie politique a pour objet l’étude et la classification des intérêts matériels de la société. Cette partie des sciences a dû se produire en un temps où la société humaine tendait à se matérialiser, et à faire abstraction des idées morales qui en sont le premier élément. Elle est donc une science propre à notre âge. Elle n’eùt point été soupçonnée en des temps où le bien-être des masses était placé sous la sauvegarde de la religion.
Mais,chose très digne de remarque! à peine venue au monde, cette, science qui cherchait l’amélioration du sort des hommes par des moyens tout distincts de la religion , s’est vue obligée d’assimiler les hommes à des bêtes brutes , ou à des instrumens de mécanique.
Et elle ii’eùt pas échappé à cette triste et fatale nécessité. Elle ne voulait point rompre l’harmonie sociale , et pourtant elle ne gardait aucune raison de la consacrer avec ce qu’elle semble avoir de plus blessant pour la dignité et le bien-être des multitudes qui entrent dans la communauté. 11 fallait donc tenir ces multitudes sous leur loi de fer et de plomb, les dévouer, au nom de je ne sais quelle raison cent fois plus aveugle que le destin, à leiir.s larmes, à leurs misères, et à leurs labeurs. Puis toute la philanthropie de la science allait à enseigner aux classes plus fortunées à tirer parti de cette condition infernale , et à supputer le prix de l’humiliatiou et di-s
(t) Législ. prim. liv. D , chap. V.
m:s sciEîsr.i'S. 35
[ikiirs. Ll il fallait que dans ce» tralks de dégradation la misère trouvât son compte; trop heureux le pauvre de recevoir un salaire pour la part d’infortune que lui jetait la société, et de devenir ainsi l'instrument avoué des délices du riche et des voluptés du puissant.
Du reste, tout ce qui pourrait être ici exposé du caractère de cette science, nous parlons de la science distincte du principe social qui est Dieu, n’équivaudrait point à une citation empruntée à elle-même.
« Un ouvrier, en économie politique, dit-elle, n’est autre chose qu’un capital fixe, accumulé ]>ar le pays qui l’a entretenu tout le tenqis nécessaire à son apprentissage et à l’entier développement de ses forces. Par rapport à la production de la richesse, on doit le considérer comme une machine à la construction de laquelle on a employé un capital (|ui commence à être remhoursé et à payer intérêt , du moment qu’elle devient par l’industrie un utile auxiliaire. I^es utilités que cet ouvrier procure par son travail lui sont moins profitables qu’à celui qui l’emploie; de même qu’une machine est moins profitable à celui qui l’a construite qu’à ceux qui s’en servent moyennant une rente ou une location que j)crçoit le propriétaire ( i ) ».
Voilà donc où descend la science matérialiste , avec son zèle apparent de philanthropie. C’est qu’elle ne veut point monter au principe naturel des choses , qui est toute l’explication des conditions inégales de la société, mais qui l’est aussi de cette autre condition égale pour tous, de la condition de la fraternité et de l’amour. De là une science sans entrailles et aussi sans vérité et sans pénétration; science bornée aux surfaces de la société, qui, trouvant des larmes dans le monde, ne s’enquiert pas d’où elles viennent et ne soujiconne jias qu’il y ait pour l’homme heureux quelque motif raisonnable de les tarir; science barbare, <pii cherche seulement quelle part peuvent avoir ces larmes dans la prosjM'rité du riche; et jxir là même, science idiote et ignorante des causes réelles du bonheur et de l’adversité, et qui reste tout étonnée et interdite, lorsque sur cet édifice mécauiipie, qu’elle prend pour la société, la providence précipite quelques-unes de ces tempêtes qu’on nomme révolutions , lesquelles viennent tout déplacer, jusqu’à la misère, mais seulement ne la détruisent pas.
îoutclois 1 économie politique est une science qui ne manque pas de réalité. Les âges de foi ne l’eussent pas soup<;onnée, et elle n’a pu naître qu’eu <les temps île matérialisme. Mais elle n’échappera point à la lumière de la religion ; et venue au monde pour expliquer la société , dans ce
(I) Cours (’deelique ü'vconnaiic noliiiuue oar H. l•■|or(•z-t'''i|r.^(t■1 , loin, i" , chap. XIV, M» 363.