T) THÉORIE CATHOLIQUE
qu’elle a de plus saisissable, le travail et le bien-être , l’industrie et la misère, il faudra bien que ses études la ramènent à Dieu , hors duquel cette classification de la production et de la consommation est une fatalité qui provoque toutes les révoltes, et désespère toutes les philosophies (i).
Ainsi c’est toujours Dieu qui reparaît dans les sciences sociales, ou bien elles restent enveloppées de mystère.
11 est temps de le faire entendre une dernière fois en résumant en quelques mots tout ce qui vient d’être dit sur la société.
On ne saurait nier que les bases que nous avons données à sa constitution ne se retrouvent dans toute l’histoire des nations anciennes et modernes. C’est que toutes les nations remontent à une origine commune.
Partout vous trouvez la société profondément imbue de quelques maximes fondamentales qui constituent tout l’ordre humain; partout un pouvoir , chargé de la défense de la constitution ; partout la constitution établie sur le droit , ou sur l’apparence du droit ; partout l’invocation de l’équité; partout des lois ayant la justice pour base ou pour objet; partout la représentation politique delà société, telle qu’elle se trouve primitivement à l’état de famille; et aussi partout la divinité ; partout le culte social rendu à sa providence; partout la religion enfin , et cela sans nulle exception dans l’histoire de l’humanité.
Pourtant une grande variété subsiste dans cette unité ; variété dans les lois , dans les coutumes , dans les formes du pouvoir , dans les formes de la liberté, et quelquefois de la servitude; car il arrive que l’application du droit peut être l’altération du droit , par suite de la passion humaine, <pù met son interprétation à la place de la règle souveraine.
U s’ensuivrait rigoureusement que, le droit étant absolu , l’application du droit ne saurait être conforme à la suprême justice que sous la conduite immédiate de Dieu même; et, à vrai dire, la théocratie, dont le nom fait peur, doit paraître le gouvernement naturel de la société, puisqu’elle est la loi suprême du droit.
Mais Dieu n’a pas entendu soumettre la société humaine à cette forme de constitution , qui serait une révélation permanente; p'iit-être par une condescendance mystérieuse pour l’humanité, afin de ne la point exposer à des réljellions trop monstrueuses contre lui-même si son autorité lui était toujours montrée dans son appareil de commandeinent et de clarté, ou jieut-être par des secrets plus profonds encore, afin de laisser aux hommes réunis en société le triste soin de réparer sur la terre, par la mobilité de leurs établisscmens et de. leurs destructions , une rébellion pre-
(t) Voyoi l'cscellcnl ouvrage de M. de Villpiiriive , <te C Kcoiiimir pnlitiniif chreticnne.
niière , dont la rédemption , acquise à chacun d’eux , n’a point exempté la communauté sociale de sa part immense d’expiation.
Considérée sous ce rapport , la science prend un caractère que nous indiquons à j>eine. La philosophie la plus haute vient l’inspirer. Je ne sais quoi de poétique même se mêle à sa pensée toute céleste, et on aime jusqu’au vague qu’elle laisse alors dans ses vues de palingénésie providentielle, comme si elle tendait à s’établir dans une sphère d’idées intermédiaires entre le ciel et la terre , où l’obscurité a sa grandeur, et le mystère sa suavité.
Toutefois la science chrétienne est plus précise; elle considère le droit et l’iiltérét de l’humanité dans ce qu’ils ont de plus simple et de plus naturel; elle ne fait point de théories pour un ordre inconnu d’intelligences; mais elle prend l’homme social avec ce qu’il a de vice et de vertu, de grandeur et de misère , et elle le soumet à une loi publique , merveilleusement accommodée à sa nature.
La science chrétienne résume et embrasse tout ce qu’il y eut jamais d’applicable dans les diverses sociétés humaines ; et puis le princij)e catho tbolique vient se mêler à tout ce bel ensemble pour le féconder.
Le principe catholique , avons-nous dit , c’est l’autorité , et le principe chrétien , c’est la soumission; magnifique loi de l’harmonie , qui long-temps présida à toutes les constitutions du monde civilisé, et dans laquelle le liberté humaine avait sa sanction comme le pouvoir.
Car si le pouvoir politique est l’expression de l’autorité catholique, qui est la justice suprême ou qui n’est rien , la liberté par là même est assurée. Et aussi la première organisation politique du catholicisme mit le peuple sous le patronage puissant de la religion ou du clergé, et les monarchies de la chrétienté donnèrent le bel exemple d’une dignité honoi-éc dans le pouvoir, et d’une dignité respectée dans le j>cuple, le pouvoir étant l’expression de l’unité de la famille sociale, et les familles associées ayant leur droit naturel représenté dans leurs corporations.
Ne nions aucun abus , ce serait nier l’histoire.
Le catholicisme ne s’était point chargé d'extirper de l’ame humainel’orgueil , qui est tantôt du despotisme , et tantôt de la révolte. 11 lui suffisait d’avoir montré à l’homme la loi de la perfection , même ici bas.
I>a {Kjlitique, dans les États chrétiens, s’altéra souvent par la passion et la colère. De là d’immenses désordres, et toutefois des désordres passagers ; car s’ils étaient un violent effort pour se soustraire à la loi de l’ordie, la loi de l’ordre n’était j>as logiquement atteinte par la rébellion.
Le désordre le plus profond et le plus fatal, ce fut lorsque la loi de l’ordre fut méconnue comme loi; alors la rébellion s’attaqua à la racine de la société ; la réforme fut ce dé.sordrc.
33 THÉORIE CATHOLlQL’i:
La réforme sapa l’autorité; et naturellement elle eut pour auxiliaire la ]);ission <les pouvoirs humains, qui voulurent s’affranchir de la loi qui leur imposait souverainement l’équité envers eu x-ménies et envers les autres..
c'est ici qu’on remarquera la distinction de l’autorité et du pouvoir; 1 autorité, c’est Dieu ;le j)ouvoir, c’est l’homme.
La réforme ayant détruit l’autorité, il ne resta que le pouvoir, c’est-à-dire I i domination de l’homme sur l’iiomme. Le despotisme moderne n’a point (i’autreorigine.
Et voyez l’admirable instinct des penplesl Etix,p.ar un penchant n.aturel de liberté, s’attachèrent à cette loi d’autorité, qui devait commander aux pouvoirs, comme aux sujets, et par là meme maintenir la graudeegatoi humaine, qui est l’équité, et l'on eut l’étonnant spectacle des aristocraties de l’Europe, liguées entre elles pour implanter la réforme d.ans les vieilles sociétés chrétiennes, tandis que les masses populaires se réfugiaient, comme jadis, dans le sanctuaire cal!.oli(pie, comme dans l’asile inviolable de la liberté.
Ceux qui acceptent la réforme comme un bienfait social, devraient prendre garde à ce mouvement de riiumanité. Quand on a inscrit sur son dr.apeau cette parole; défense des peuples, il ne faudrait pas le traîner à la suite des bannières d’une féodalité dégénérée.
Toujours est-il que dans l’autorité catholique il y a tout ce qu’il faut pour sanctionner la liberté des nations; et hors d’elle il ne reste que le droit formidable de la force.
Aussi depuis trois siècles de lutte intellectuelle, une puissante réaction se fait sous nos veux, pour donner gain de cause à ce merveilleux instinct des masses qui protestaient par les armes contre Luther, le fondateur du des- ()otisme; cette réaction, vous la trouvez partout où il y a des lumières et tlu courage, de la dignité et de la foi.
C’est pourquoi l.a science protestante n’a plus devie, c'iles’cst éteinte dans les doutes. 11 ne reste dé.sormais à la civilisation humaine, tpie la science c:itholique.
La science catholique seule explique l’homme, explique la société, et aussi ce flux et reflux d’évènemens et de révolutions, au milieu desquels il semble quelquefois que le monde va s’engloutir, et sur lesquels vienttoujours se reposer et respirer le génie de l’humanité.
Peut-élr»‘ notre plume se laisserait trop aisément aller ati développement de ces pensées, cl pourLant d’autres sujets nous attendent.
11. Ajoutons une dernière parole sur la science soci.ale, lorsqu’elle a pour objet les rapports privés des membres de l.i société entre eux.
La science traite alors du droit civil. Le droit civil et les droits civils ne présentent point une notion commtine à l’esprit; le droit civil dérive de
urs SCIENCES, 3g
la constitnlion naturelle de la famille humaine; les droits civils dérivent de la constitution de plusieurs familles associées en état ou en cité; le droit civil repose sur la nature des choses, ou sur l’équité souveraine; les di oits civils, sans s’éloigner jamais de l’équité, se prêtent à la modification (pli naît des conventions.
Il s’en suit que les droits civils rentrent dans le domaine de la sieneequi a jKiur objet l’administration de la société; et le droit civil constitue une science propre, indépendante des hommes en quelque sorte, bien que la mobilité de leurs passions ou la faiblesse de leur esprit vienne souvent l’altérer: cette science, c’est la justice.
La théorie de la justice est facile après ce qui a été dit de l’origine de la société humaine ; la pratique l’est moins à cause de l’altération des élémens qui la constituent.
Toujours est-il que Dieu a voulu que, dans l’association de plusieurs familles, la force ne présidât pas au droit de chacune: chacune en effet eût dés lors perdu son indépendance propre, et la société eût fini par être un brigandage.
De là le droit civil et de là la justice.
Mais il est miraculeux que dans la société, où la force serait toujours si tacilement maîtresse, cette pensée du droit ou de la justice suffise pour |>rotéger toutes les familles dans leur constitution propre, et par exemple pour les maintenir dans leurs propriétés, ce grand mystère de l’ordre humain.
Certes les hommes font si bien que la justice n’est pas toujours juste, et cependant elle reste toujours puissante.
tionunent la science explique-t-elle cet empire de la justice, si elle se renferme dans la pure convention pour tout fondement de la société?
Tel est le sentiment profond de la justice que Dieu a mis au cœur de la société, que lorsqu’elle n’est pas clairement formulée par des lois, la simple coutume lui tient lieu d’expression, et à défaut de droit écrit et promulgué par l’autorité sociale, la jurisprudence devient la loi suprême et toute la barrière des usurpations.
C’est encore au christianisme à nous expliquer cette nature intime de la société; partout la même loi d’ordre se révélé ;'mais nulle part elle n’a sa sanction et sa lumière comme dans la religion qui remonte au berceau du monde. Et il s’en suit qu’en dehors du christianisme la science des lois peut être sans doute une nomenclature savante; mais dans le christianisme seul elle a le secret du principe profond, mystérieux, immortel, qui donne aux lois cette force morale sans laijuclle elles ne sont qu’une tyrannie.
ni. Il resterait à examiner cette autre partie des sciences sociales, que
TI I KOIUK CAI HOLIQUE
lions connaissons sous ic nom tic ilroit des gens; renfermons-nous en quelques généralités rapidement énoncées.
Ix‘ droit des gens a jxmr objet le rapport de la société considérée comme agglomération de familles en corps d'Etat avec d’autres sociétés de même nature.
(ie rapport constitue les sociétés entre elles, soit en état de paix, soit en état de guerre, et de cette double manière d’être résulte également la défense ou la conservation naturelle de chacune d’elles.
Chaque corps de société est en effet comme un être vivant, qui a sa liberté propre. Mais toutes les sociétés réunies formant le vaste ensemble de l’humanité, il en résulte une société unique, composée d’êtres publics distincts, desquels la conservation est soumise à des lois communes, de telle sorte que nul d’entr’eux ne .saurait se faire juge de son droit par sa seule force, sans bouleverser tout l’ordre humain.
Il s’ensuit que le droit des gens est le droit public de l’humanité, comme le droit public est le droit propre de chaque société.
A cet égard M. de bonald a résumé en quelques mots totite la science. « Tout ce qui a été dit de l’indépendance réciproque et des rapports di*s familles entr’elles, peut s’appliquer à l’indépendance et aux rapports des nations entr’elles, avec cette différence toutefois que les familles en état civil, ont au-dessus d’elles le pouvoir public qui les ramène à l’ordre par la force des lois, et que les nations n’ont au-dessus d’elles que le pouvoir universel ou divin, qui les ramène à l’ordre par la force des évènemens » (i).
Le droit des gens n’est donc pas plus une convention que tous les autres droits ; le droit des gens est une dérivation naturelle des choses. 11 repose sur un principe d’écjuité sociale, que les hommes n’ont pas fait, mais dont les applications peuvent être malheureusement subordonnées à leur caprice.
Lorsque les sociétés diverses reconnaissent et suivent également ce principe de droit, qui donne à chacun son indépendance propre, il y a paix dans le monde; la paix est donc ce qu’on nomme, en langage moderne, l’état normal de l’humanité; la paix suppose la pleine équité, c’est-à-dire la pleine jouissance du droit.
Toutefois les intérêts peuvent rester contraires dans l’état de paix. Il se fait aloi-s entre les nations une sorte de justice , qui a son analogie avec le droit civil de chacune d’elles , si ce n’est que d’urie part les controverses sont terminées par des traités, qui sont des jugemens de convention , et de l’autre par des arrêts (jui sont des jugemens d’autorité. Mais toujours il y a un principe d’équité qui est itivo<piè dans ces décisions, et la diplomatie, qui est la science tlu droit cù'ii des Etats , malgré ses détours et ses subti-
(I) Lcjisl. prim. liv. 2,ctiap.\iv.
lités, dans la conduite vulgaire des intérèls des Etats , ne saurait méconnaître que la paix des nations entre elles n’est pas seulement une combinaison de l’habileté, mais un produit même de la justice.
Et d’après cela, la guerre que peut-elle être ?
11 semble d’abord (jue la guerre est une violation du droit commun des sociétés , et puis on voit quelle en est au contraire une défense ou une réparation.
S’il arrive qu’une société veuille troubler par la force l’indépendance iFune société voisine , la guerre est en effet une violation du droit humain.
Mais si le droit commun des sociétés est simplement méconnu à l’égard de l’une d’elles , de telle sorte que la paix n’ait plus son principe d’équité , la résistance, c’est-à-dire la guerre , devient la justice.
Terrible justice , dans laquelle le plus souvent s’abîment tous les droits! mais il n’y en a pas d’autre de possible.
Aussi la guerre mérite d’étre envisagée par la science sociale sous deux aspects très importans, comme loi de destruction et comme loi de conservation, et dans les deux cas comme mystère profond dans la marche de l'humanité.
Ici nous n’avons pas à approfondir ce vaste sujet de philosophie. Disons seulement qu’il faut bien qu’il y ait dans la guerre quelque chose de tristement conforme aux lois générales de l’humanité ; car, à prendre l’histoire du monde , vous la trouvez toute remplie de batailles , et la paix semble n’étre qu’une exception dans cette succession continue de destructions.
Et de plus il faut bien que la guerre ne soit pas en elle-même quelque chose de distinct de la justice humaine ; car nulle guerre ne s’est jamais entreprise entre les nations c'ivilisées .sans une proclamation publique des lois <le conservation ou de défense qui leur sont propres. La conquête elle-même des Etats veut paraître légitime , et il n’y a que les invasions des barbares qui se soient faites sans ce préliminaire d’invocation adressée à la justice éternelle.
Mais précisément ce qui est mystérieux dans la guerre, c’est qu’elle entre pour quelque chose dans l’harmonie des lois sociales , et que l’humanité tout entière obéisse à cette fatalité de la ruine et du ravage qui se fait sentir comme une loi de vie et de perpétuité.
C’est donc que la guerre a enfin quelque chose qui domine la pensée de ceux qui la font , et qui la fait entrer à leur insu dans les lois suprêmes de l’ordre humain.
Qui est-ce qui résoudra ce mystère de la Providence ? mais qui est-ce qui refusera de le reconnaître ? Chose étonnante ! l’homme vante les bienfaits de la paix , mais il aime les horreurs de la guerre. La gloire la plus
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éclatante est celle des destructions et des meurtres. La raison s'abîme dans cette contradiction , à moins que tout à coup elle ne monte à Dieu , pour avoir le secret des maux de riuunanilé , depuis le mystère de sa déchéance, jusqu’à celui de son expiation.
La science vulgaire n’a point coutume, à la vérité, d’envisager sous cet aspect la condition de la giierrej c’est au christianisme que nous devons cette philosophie providentielle , et lui seul a jeté une lumière profonde sur ce droit fatal d’extermination , que les hoimues de tous les siècles n’ont su tju’exerccr avec barbarie.
Ajoutons que le christianisme , en jetant de hautes clartés sur la nature formidable du droit de la guerre, a surtout éclairé les hommes sur l’exercice j)lus formidable encore de ce droit.
C’est que tout est pratique dans le christianisme ; et aussi tout y est conforme au bien-être de l’humanité.
Ainsi dans le christianisme le droit des gens n’est pas simplement une théorie sociale ; il est surtout une loi réelle de constitution , qui s’applique ég.alement à l’état de paix et à l’état de guerre.
Hors du christianisme la paix, c’est la servitude ; l’empire, c’est l’extermination; auferre , tructdare, rapere j falsis nominibus imperium; atqiie ubi solitudinem faciunt, pacem appellant{\).
Dans le cnristianisme la guerre est rendue humaine ainsi que la paix , si ce n’est que la férocité personnelle vient souvent s’ajouter aux lois publiques de l’ordre; mais c’est là une violation exceptionnelle du droit , et la science sociale peut au travers des crimes privés faire entendre la voix de 1 humanité et de la clémence , et ainsi la loi mystérieuse d’expiation reste entière avec la loi divine et protectrice de la charité.
C’est donc toujours au christianisme qu’il faut revenir pour avoir le complément de la science humaine. Et ce mot même de christi.'inisme est lellelenient mêlé et identifié à la notion du droit social , qu’il a long-temps ex primé et qu’il exprimera long-temps encore la civilisation des États. Le droit •les gens n’a jamais été formulé exactement ni rigoureusement appliqué, si ce n’est dans les rapports publics des États dont l’enseinhle était désigné sous le nom de chrétienté, et dont l’unité n’a pu être rompue que par l’inv.asion d’une politique matérialiste et barbare; et depuis lors aussi totit s’est affaibli dans la constitution des peuples, la liberté comme le pouvoir ; de sorte que présentement l’objet moral et humain de la science est de reconsli uire cette magnifique unité du christianisme dans laquelle se concentre la défense des empires, aussi bien que la conser^ ation des particidiers.
H) Tac. Agr. •
vn.
Ne semble-t-il pas que |)ar cet aperçu des sciences qui ont l’iiomme moral et ia société pour objet, toute riiuinanité est expliquée?
Aussi désormais nous pourrons marcher plus rapidement <lans l’examen pbilosr)|>bi(|ue des autres sciences. Voici que. le cliristianisme noits a montre la Ittmière qui les echiire; nous ne les suivrons pas dans le détail de leitrs d.■couvcrtes, mais nous distinguerons en chacun de leurs efforts le principe même d’où dérive la certitude de leurs notions, et la puissance de ré- (lexion par laquelle 1 homme les élabore en lui-mémeet les répand ensuite toutes fécondées au dehors de .son ititelligence.
Les sciences historiques viennent les premières cotifirmer le.s princijtes généraux que nous avons posés.
L histoire, dans le système scientifiqite que notts résumons, n'est pas apparemment unesitnple collection de souvetiirs, qui se rapporteraietit à l’existence privée ou jniblitpte des hommes, mais qui ne se rattacheraient è aucttne pensée antérieure de création ou d’autorité; l’iiistoire, ainsi restreinte à des faits meme imporlans, mérite à jM-iiie le nom de science; c’est une compilation faite peut-être avec éloquence, mais qui manque d’instruction morale et philosophique; c’est un drame, c’est une épopée, c’est une œuvre de poésie gi’ande et belle, mais une œuvre sans rapport avec le système scientifique de l’humanité.
Agrandissons l’histoii’e pour en faire quelque chose de .supérieur aux travaux artificiels des poètes, et surtout aux travaux mécaniques des compilateurs.
Peu s’en faut que de la sorte nous ne fassions de l’histoire la première des sciences. Et du moins elle les embrasse toutes sans exception dans son domaine. L’histoire embrasse l’homme, la famille, la société, l’humanité. L’histoire touche au berceau du monde. Elle suit le mouvement des êtres; elle voit naître la création; elle entend et elle voit Dieu conversant avec l’homme ; elle recueille les premiers accidens de la vie humaine ; elle a le secret des misères qui couvrent la terre ; elle voit se former les |)euples; elle garde la mémoire des crimes et des expiations; rien ne lui est voilé, et par elle l’homme, à quelque point qu’il soit jeté dans rimmensité des temps, peut toujours avoir la révélation des mystères qui l’enveloppent, et l’explication des doutes que le désolent.
En un mot l’histoire est comme une philosophie où vont se dénouer toutes les difficultés des philosophies qui ont l’homme et le monde pour objet.
4 ( TIIKOIUC CaiIOLIQUE
Nous cherchons l’unité des sciences; elle est dans l’iiistoire.
L’histoire est en dernière analyse la raison de toutes les croyances de l’homme. Comment en serait-il auti'ement? La pure théorie ne saurait être propre à l’humanité. Tout pour elle se réduit en faits constatés en quelque sorte, jusqu’à la religion, la .science des purs rapports des êtres intelligens avec Dieu, suprême intelligence.
En effet ces rapports , en tant qu’enseignés ou montrés à l’homme-; lui deviennent des faits, ne fùt-cc que dans leur mode de révélation. Et il les croit avant de les comprendre.
C’est pourquoi la démonstration la plus philosophique de la religion, c’est l’histoire.
La philosophie, par ses efforts de raisonnement, arrive bien à montrer les lois de l’humanité, mais l’histoire les avait d’abord indiqués à la philosophie.
On ne fait pas attention à cet ordre harmonique qui met l’histoire, ou les faits de l’humanité, avant la philosophie ou la réflexion.
Dans toutes les choses de la vie morale il en est ainsi. La science des devoirs serait futile, si l’histoire ne la précédait ; car c’est l’histoire qui dit à l’homme l’origine des lois formelles de son existence.
De même dans la vie sociale. Comment la philosophie démontrera-t-elle la société, si l’histoire ne la lui montre comme un fait primitif indépendant de l’homme même?
Sans l’histoire, il n’y a point de science humaine.
Pauvre science humaine ! Le premier soin qui la travaille est de détruire l’histoire ; c’est comme si elle se détruisait elle-même.
Pour ne parler que d’un seul fait historique, mais du fait auquel sont attachés tous les anneaux de l’histoire, du fait de la création, n’est-il pas visible quen le faisant disparaître, la science des temps modernes couvrait le monde d’une vaste obscurité ?
■Car enfin l’homme a commencé sur la terre. Il est trop visible qu’il n’est pas éternel , lui, être chétif qui naît et meurt dans la faiblesse et la honte ; lui frappé de tous les stygmates visibles de la destruction.
Que la science donc recule, tant qu’il ])laît à son caprice, 1 apparition de l’homme sur la terre, afin de donner un démenti à l’histoire, qui le montre à une époque précise et récente ! Plus elle se perd dans les temps, plus elle se ment à elle-même; car si l’homme est antique, la civilisation ne 1 est pas. Cette civilisation, nous la touchons partout du doigt , nous touchons ses monumens épars dans les ruines des peuples. Or si la civilisation a commencé à un moment qui n’est pas très lointain, il va falloir que la science admette une succession antérieure et indéfinie d’âges ou de siècles dans lesquels l’humanité serait restée inféconde! La pensée se
perd dans cette simple hypothèse, qui, une fois admise, doit être étendue jusqu’à l’infini.
Mais encore, après tout, il faudra bien toucher à une limite: ainsi ne voulant point de la création à une époque certaine et historique, voilà que la science est contrainte de l’admettre à une époque indécise et hypothétique, laissant ensuite un immense vide, impossible à rempli)', et désolant à imaginer. Quelle rêverie !
Revenons à riiistoirc, et voyons cjinnient dans la marche des temps elle nous explique l’humanité.
Il est remai-quahle qu’ayant établi par le raisonnement la néo'.ssilé pour l’homme de déduii'e ses connaissances mondes d’un fait primitif’ de révélation, l’histoire vienne nous monti-er précisément par scs récits que toute la .science humaine i-epose en effet sur une telle hase.
L’histoire nous fait assister à l’origine de l’homme, de la famille et des sociétés , et sans ce souvenir fidèlement conservé la science humaine ne serait qu’un affreux mystère.
A sa naissance, sous la main de son créateur, l’homme est complet. Ce n’est pas un enfant longtemps bercé sur les genoux de sa mère, et apprenant péniblement à bégayer une langue qu’il ne sait pas, pour exprimerdes pensées douteuses encore. C’est une créature achevée, pensante et parlante, douée par conséquent de toutes ses facultés intellectuelles, et répondant pleinement, dès son pi'cmier moment d’existence, à la pensée que Dieu a voulu réali-ser en disant en lui-méme : Faisons l’homme !
Pourquoi la science ne se fixe-t-elle pas à ce souvenir solennel de l’histoire ?
Il lui épai'gnei'ait bien des doutes, bien de vaines recherches et de désolantes chimèi'es.
L’histoire explique riionime par cette simple communication avec Dieu. Elle explique le langage humain ; elle explique la pn.sée ; elle expliipic l’enseignement; elle explique l’universalité de certaines notions qui vivent dans le fond du cœur de l’humanité.
Puis, tout étonnés que nous sommes de je ne sais quelle fatalité qui jièse sur le front des hommes, et les voyant noyés dans les larmes et courbés sous le poids des douleurs, souvenons-nous de l’iiistoii'e encoi'e afin d’avoir le secret de cette créature née dans la gloire et tombée dans l’ignominie.
La destinée de l’humanité n’est intelligible qu’à celui qui a ainsi suivi l’histoire de son origine et de sa déchéance. Toute philosophie doit avouer sans cela son ignoi'ance sur toutes les choses qui tiennent le plus à l’objet naturel de ses recherches.
46 THÉORIE CATIIOUQI:e
Ainsi l’histoire préside à la science humaine. Elle est comme la lumière de l’humanité, non-seulement dans les faits qui se rapportent à la vie ' extérieure des hommes et des sociétés, mais dans les faits qui se rattachent i à leur vie intime ou intelligente, c’est-à-dire dans les opinions, les mœurs, les arts, les sciences proprement dites, les lois, les cultes, les religions, et la fable même.
L’histoire sans doute n’a point toujours été considérée de la sorte. C’est encore au génie chrétien que nous devons cet agrandissement de ses études. Et voici comment, à chaque besoin des hommes, le christianisme répond par une inspiration féconde, comment, à chaque erreur nouvelle, il répond par une effusion de lumières inconnues.
La science ayant voulu armer l’histoire contre le christianisme, il est arrivé que le christianisme a appelé l’histoire comme un témoin de plus de son vieux droit au respect des hommes.
Que n’a-t-onpas demandé à l’histoire, pour servir d’attaque aux croyances chrétiennes?
On a fouillé les mythologies antiques. On a fouillé les temps de barbarie et de superstition. On est remonté dans les vieux âges. On a pénétré dans l’Inde. On a interrogé les débris des cultes éteints. On a demandé à la Chine, ses titres d’antiquité. On a sondé le sein de la terre pour lui arracher ses monumens mystérieux. On a fait parler l’orient. On a fait parler les astres mêmes. Et comme, de tonte cette recherche désordonnée des choses inconnues, il devait par h.asard sortir des révélations plus ou moins analogues à une pensée primitive qui vit entière et resplendissante dans le christianisme, on a cru toucher le moment où la civilisation tout entière se lèverait sur tous les points du globe pour accuser le christianisme de n’étre qu’une imitation de ces souvenirs épars, de ces dogmes confus, de ces folies disséminées dans l’humanité.
Eh Lien! Dieu a voulu' laisser aller la science jusqu’au bout de sa curiosité hostile et imprévoyante. Puis quand tons les monumens ont été recueillis, quand tous les âges ont été explorés, quand le triomphe a paru bien assuré à cette pauvre philosophie qui voulait se passer d’une révélation, l’histoire, inspirée par le christianisme, est arrivée au milieu de ces souvenirs amoncelés, et s’est prise à remercier la science de ses labeurs, les trouvant bons et profitables, et les coordonnant merveilleusement à cette grande pbilosophie de l’humanité dont le secret est dans la tradition de nos livres saints.
L’histoire a pris dès lors un mouvement tout nouveau d’expansion qui a fécondé toutes les sciences , et surtout la science de l’antiquité.
Les mythologies des temps divers avaient été jusque-là un objet de
DKS Sf.ir.XCES. ' 47
curiosité poétique ; elles sont (Icvcnncs un objet de recberche pliilosopbique et de comparaison traditionnelle.
La fable a eu son côté historique; elle a eu son importance mor.ilo jusqiie dans la folie de ses chimères et dans le scandale de ses orgies.
L’unité a paru même d;ins l’idolâtrie.
Le inonde, tel que nous le connaissons par le christianisme, oeuvre merveilleuse et divine, s’est retrouvé, quoique informe et incomplet, dans la tradition obscure et dénaturée du monde ancien.
Ainsi ïaichéologie , la science monumentale du genre humain, a eu s>C' certitude et sa lumière.
Ainsi la linguistique est devenue comme une partie de l’histoire.
Ainsi toutes les sciences, l’astronomie comme la morale, sont entiées dans son domaine philosophique, et par elle sont arrivées à l’unité, en remontant par elle à une origine commune de toutes les notions de l’humanité.
Certes l’histoire ainsi agrandie présente le plus beau spectacle qui puisse être offert â un regard de philosophe; et il faut bien reconnaître que jamais rien de semblable n’eùt pu se voir dans aucun système scientifique, en dehors du christianisme.
Toutefois l’histoire n’a pas perdu son caractère propre, qui semble principalement consister dans la conservation des souvenirs publics de chaque société, ou des exemples mémorables que les grands ou les saints personnages ont laissés au monde.
Mais encore alors elle a retenu cette mission supérieure de faire ressortir de la marche des temps et des révolutions qu’ils produisent, un ensemble moral et une pensée d’ordre <pii survit à tous les évèneinens et plane sur toutes les ruines.
De là une science qui n’est pas nouvelle, mais qui semble principalement avoir été formée pour un âge comme le nôtre, âge de trouble et de doute, où l’harmonie providentielle a besoin d’étre montrée aux hommes. Cette science , c’est la philosophie de l’histoire.
Si la philosophie de l’histoire n’était qu’un vague raisonnement sur l’histoire, cette science serait funeste, et même elle ne serait pas une science; elle serait une théorie, non pas même sur les faits, mais à côté des faits de l’histoire.
La philosophie de l’histoire ne voile point le passé; au contraire elle le tient à découvert, avec tous ses évènemens, avec tous ses crimes, avec toutes ses gloires, avec toutes ses erreurs.
Elle suppose donc la connaissance de tout ce qui se rapporte à la vie des nations. Mais cette vie a ses mystères comme la vie de l'I.oiume: et Ce sont ces mystères ipie la philosophie veut éclaircir.
48 THliolUE CATHOLIQUE
Comment le pourra-t-elle si elle ne monte au-dessus des puissances matérielles qui se disputent la terre par le ravage, par le meurtre, par la destruction ?
Expliquer l’histoire par les résultats de l’histoire, c’est du fatalisme, et un fatalisme désolant et grossier avec lequel il n’y a rien de beau sur la terre, ni la vertu, ni le malheur.
Et puis ce n’est pas là une science : c’est encore, sous d’autres termes, un retour au travail mécanique des compilateurs. Des faits et toujours des faits, et dans cette succession des faits, le succès pour toute raison. N’est-ce pas là de quoi anéantir la raison même?
Non, telle n’est pas la philosophie de l’histoire; et telle ne la fait pas le christianisme avec sa haute lumière.
Il y a dans la marche de l’humanité quelque chose qui domine les accidens de la force ou du hasard. Et il le faut ainsi, puisque l’hum.inité est l’ensemble des êtres intelligens jetés sur la terre, et que la force ni le hasard n’est une loi propre de l’intelligence.
Et toutefois l’humanité s’étant primitivement altérée, Dieu l’a soumise, même dans cet ensemble que nous considérons, à une condition fatale d’expiation.
Cette condamnation formidable, vous la voyez partout marquée au front de l’humanité.
Vous la voyez dans les guerres d’extermination et dans les révolutions sanglantes; vous la voyez dans la chute des empires et dans les bouleversemens des cités; vous la voyez enfin dans les mystérieuses calamités qui viennent de loin à loin frapper et meurtrir les races royales, ces images personnifiées de lapuissance(Suva|ju{);et même alors l’expiation a quelque chose de plus manifeste et de plus terrible. Car l’expiation devant se faire par la souffrance, la souffrance même ressemble mieux à un sacrifice des qu’elle atteint ce qu’il y a de plus haut ou de jdiis saint parmi les hommes. Voilà pourquoi, sans doute, l’ame humaine se sent plus profondément émue aux désolations des rois; et nid ne se défend de cette émotion, p.is meme ceux qui sers'cnt d’instrument à cette loi de l’expiation et de la douleur; ou bien lorsqu’ils ont rempli leur infernale mission, vous les voyez se traîner long-temps dans la vie sous un coup d’anathème et de malheur, semblables à ces ensevelisseurs de l’antique Egypte qui, après avoir touché les morts, s’enfuyaient au désert poursuivis par la malédiction et le courroux des hommes.
Donc la philosophie de l’histoire, en racontant toutes ces vicissitudes de la gloire et de la douleur, les illumine par une pensée haute qui pai’t du ciel.
I.a philosophie de l'histoire, c’est, à bien dire, l’intervention de la Pro-
vidence dans l’humanité. Et sans cela tout reste enseveli dans l'ombre, et l’histoire n’est qu’une succession d’événeniens sans nulle conduite et sans nulle raison; et enfin le génie même n’est qu’un accident fortuit, un météore dans l’air, une fiamme qui brille et meurt.
L’histoire ainsi matérialisée ne saurait suffire à l’avidité scientifique des hommes; elle ne pourrait tout au plus que la désespérer.
Aussi la philosophie de l’histoire, née de nos jours, a senti bientôt le besoin de sortir du néant que lui avait fait une certaine doctrine de fatalisme qui, voulant expliquer le monde, se contentait de le prendre, tel qu’il est , comme un fait subordonné à la loi aveugle de la victoire.
Mais encore, pour échapper à cette fatalité dégradante de la force, il n’y a évidemment d’autre asile que le christianisme. Nulle part ailleurs vous ne sauriez trouver la raison de l’histoire.
Et ici, il le faut bien reconnaître, la philosophie de l’histoire se trouvait toute faite, avant même qu’on eût inventé un nom pour la désigner comme science. Et la preuve, c’est que Bossuet, long-temps avant, avait écrit cet ouvrage immortel, ce chef-d’œuvre de la pensée humaine, où il semble qu’on découvre à chaque moment je ne sais quelle trace de la Providence empreinte sur la ruine des empires et des cités.
C’est le Christianisme qui est la véritable philosophie de Tbistoire, parce qu’il est la véritable raison de l’humanité.
La philosophie antique avait profondément médité le mystère de l’homme, mais elle n’avait pas entrevu le mystère de la société.
Aussi l’histoire des anciens, racontée d’une manière si dramatique et si pénétrante, n’a pas même un soupçon à laisser échapper sur l’ordre providentiel, où viennent se noyer les catastrophes de toute sorte, et se coordonner les crimes eux-mémes.
C’est que la raison chrétienne était absente de l’histoire.
Chose merveilleuse à dire! le Christianisme, comme science, est toute la lumière du monde. 11 n’est pas seulement une loi morale supérieure à l’humanité, il est encore la raison de l’humanité.
11 n’est pas seulement une manifestation de Dieu; il est encore, en quelque sorte, une manifestation de l’homme.
Ainsi toujours nous revenons au Christianisme, non point par une pensée de système scientifique, mais par une loi de nécessité hors de laquelle toute philosophie expire. Voilà la raison humaine; la voilà complète; la voilà soutenue dans ses faiblesses; la voilà illuminée dans ses efforts de curiosité active; la voilà trio»^phante de tout le mystère de la société.
Après cela tout l’objet des sciences secondaires va se dérouler.
riUiORIE CATHOLIQUE
VIH
Arrêtons-nous un moment avant de passer outre.
Nous n’avons point voulu faire de système, avons-nous dit, et cependant voici <ju*un grand ordre se présente dans 1 examen des sciences, tel i^uil est fait sous la lumière féconde du christianisme.
Déjà nous pouvons voir en effet dans notre classification des sciences une certaine loi naturelle qui en explique l’origiile et la progression.
Cette loi , la voici.
L’homme reçoit les sciences qui ont pour objet le rapport des êtres ; et les sciences, à bien dire, constituent l’intelligence, constituent la société.
Puis méditant sur ces sciences, il les étend par sa puissance propre de réflexion à des objets d’application et d’utilité.
De là deux ordres de notions ; celles qui tiennent à l’enseignement ou à la tradition, et celles qui tiennent à la réflexion ou à l’expérience.
Or c’est principalement aux trois sortes de sciencès qde nous venoiis d’examiner que se rapporte cette distinction ; car ces sciences sont d’abord traditionnelles ou monumetilales; puis la raison (pii les a reçues, se les rend propres en les pénétrant par sa conception. Tel est le fondement il ’ l’édifice intellectuel de rhunnuiité.
L’Encyclopédie du xvin® .siècle disait : Les sciences sont l'ouvrage (le 1(7 réflexion et de la lumière natimdlc des ho/ntnes (i). L’Encyclopédie devait ainsi parler, voulant exclure Dieu de son système des sciences. Mais aussi elle jetait son système dans les airs ; car il est manifesté que la réflexion ne s’exerce que sur un objet déjà connu. Et quant à laliiinièré naturelle , il est manifeste encore qu’à moins de la confondre avec la religion, ceipii est vrai chrétiennement, elle ne saurait d’elle-méme produire lés sciences.
La lumière naturelle, dans l’ordre scientifique que nous exposons, tient précisément à cet enseignement naturel des sciences que l’homine ne fait pas, niais qii’il reçoit toutes faites, et qu’ensuite il s’assimile et se rend propres par sa puissance de réflexion.
Et cette double manière d’entendre la constitution généalogique des sciences fait toute la différence d’une encyclopédie matérialiste à une encyclopédie chrétienne. Ceci sc voit en quelques mots encore.
Les philosophes disaient : « On peut diviser toutes nos connaissances en directes et en réfléchies. Les directes sont celles que nous recevons immédiatement sans aucune opération de notre volonté, qui, trouvant
(1) Suite de riotroducUun. — Explication du syslviuo des connaissances liumaincs.
DES SC’.IENCES. 5l
ouvei'tes, si oii peut parler ainsi, toutes les portes de liotrC aîné, y entrent sans résistance et sans effort. Les connaissances réfléchies sont celles que l’esprit acquiert en opérant sur les directes, en les unissant et en les combinant. »
Quoi ! ri’est-ce pas là notre, propre distinction, en des termes difTérens? Il le semble. Mais les philosophes ajoutent : a Todtes nos connaissances directes se rMuisent à celles que nous recevons par les sèns; d’où il s’eilsiiit que c’est à nos sensations que nous devons toutes nos idées (t).»
Ici le christianisme disparait ! Mais tout disparaît, èt la philosophie même.
Est-il possible, philosophes ! C’est à nos sensations que nous devons TOUTES nos idées, même l’idée de bien, même l’idée d’équité, même l’idée de devoir, même l’idée de temps, d’espace, d’infini, de perfection! Quelle chimère !
Écoutons au contraire la grande voix de Bossuet. « D’où me pourrait venir l’impression de la vérité? Me vient-elle des choses mêmes? Est-ce le soleil qui s’imprime en moi pour faire connaître ce qu’il est, lui que je vois si petit malgré sa grandeur immense ! Que fait-il en moi ce soleil si grand et si vaste, par le prodigieux épanchement de ses rayons ? Que fait-il que d’exciter dans mes nerfs quelque léger tremblement, d’imprimer quelque jietife marque dans mon cerveau? N’ai-je pas vu que la sensation qui s’élève ensuite ne me représente rien de ce qui se fait ni dans le soleil ni dans mes organes? Et que si j’entends que le soleil est si grand, que ses rayons sont si vifs, et traversent en moins d’un clin d’œil un espace immense, je vois ces vérités dans mes lumières intérieures, c’est-à-dire dans ma raison, par laquelle je juge et des sens, et de mes organes et de leurs objets (a).»
Ainsi parle le grand homme. Et puis disons avec lui que les sensations, ou plutôt les sens, sont un moyen naturel de communication que Dieu a donné à l’homme pour recevoir sa connaissance ; et de la sorte l’origine des sciences directes est enfin bien comprise. L’homme les reçoit én eflèt par toutes les portes de son ame, et c’est l’enseignement qui les déjii)se en iious, sans aucune opération de notre volonté. Ainsi encore les sensations gardent leur office, dans la destination naturelle de l’homme qiie bieu n’a pas fait un pur esprit ; et cet office n’est pas de produire les idi'es et TOUTES les idées, mais de servir d’instrument à leur transmission, et salis doute aussi à leur développement.
Ainsi enfin la nature intelligente de rhomme est gardée intacte, et si les
(I) Introdiiclinii de d'Alcailieil.
'2| De la connaissance île Dieu cl do siii-mcn;e.
5a THÉORIE CATHOLIQUE
sens lui sont un instrument de connaissance, la raison lui est un moyen de réflexion sur la connaissance même.
Avec cette interprétation chrétienne la distinction des sciences directes et réfléchies, présentée par M. d’Alembcrt, eût pu servir de base à tous les travaux de la philosophie. Mais observons que c’est surtout dans notre nomenclature scientifique qu’elle trouve ses applications.
Dans le premier ordre de sciences en effet, dans celles qui ont pour objet l’homme, la société, riiurnanité, la transmission traditionnelle des idées est plus sensible; car là se trouvent précisément indiqués et saisis les itapports des êtres, et ces rapports, parce qu’il sont néce.ssaires, dérivent , comme science , d’un enseignement qui les fait connaître.
Dans le deuxième ordre au contraire il semble que la réflexion a comme une puissance de création, qui fait la science humaine. C’est que dans cet ordre de connaissances, la raison découvre son objet, ou sa vérité relative, par l’étude, et par l’examen.
Et toutefois les deux principes d’autorité et de réflexion se trouvent combinés dans les deux ordres de sciences que nous avons marqués, mais avec une action diverse.
Dans la science de l’homme et de l’humanité, l’autorité est plus entière. Dans la science des applications la réflexion est plus indépendante. Puis dans la première la raison intervient comme instrument de développement, dans la seconde l’autorité se montre comme instrument de certitude.
De sorte que l’autorité et la raison marchent de concert dans ce travail constitutif de la science, afin que la liberté de l’homme apparaisse jusque dans les conditions intellectuelles où il semble que la raison a le plus besoin de rester soumise.
Ces observations étaient nécessaires pour servir de transition au deuxième ordre de sciences que nous avons à résumer en très peu de mots.
L’homme, sorti des mains de Dieu avec sa plénitude d’intelligence , commença dès la création le cours de cette partie de la science humaine qui se forme par la réflexion.
Tout doit faire penser qu’à ce moment l’activité morale de l’homme fut d'autant plus énergique qu’elle fut soudaine et spontanée. Et sans doute aussi de merveilleuses illuminations lui vinrent de Dieu même sur une multitude d’objets dont la connaissance, nécessaire à sa conservation, lui eût été impossible si elle ne lui fût venue comme une révélation.
Cette condition primitive de la science se retrouve dans la succession
des temps, et l’on ncutdire qu’une révélation scientifique se perpétue pour l’homme au moyen de la société qui le forme et l'instruit.
Amsi l’homme est créé philosophiquement par la société, et c’est d’elle qu’il reçoit, ja/tJ aucune opérai ion de, sa volonté, et quelquefois contre sa volonté même, cet ensemble de notions premières qui d’abord lui arrivent soit par une illumination intérieure, soit par une communication du ciel, et qu’ensuite il a été chargé de transmettre d’âge en âge par la parole pour la perpétuité de la création, aussi bien que de la raison humaine.
Donc c’est cet homme ainsi créé par Dieu primitivement, et ainsi fait par la société dans le cours des siècles, que nous considérons comme sujet philosophique, agissant sur soi par la réflexion, et se produisant au dehors par des actes d’intelligence.
Que veut de plus la philosophie ? Elle cherche, vainc qu’elle est, si l’homme ne s’est pas fait lui-méme intelligent par sa puissance propre, ou par je ne sais quel concours de nécessités heureuses ou de besoins inspirateurs, (i).
Mais pour peu que la philosophie tînt compte de l’expérience et de tous les faits de la vie , elle verrait bien qu’il y a une science première et antérieure à la réflexion, que cette science est transmise et reçue, que la réflexion la féconde sans nul doute, mais qu’elle ne la crée pas et qu’elle ne la créerait jamais, puisque la réflexion même ne se conçoit que comme un exercice de la raison sur des notions déjà réalisées dans l’esprit.
Ainsi donc, partons toujours de cette loi qui fait de l’intelligence humaine une œuvre de la création, perpétuée, quoique trop souvent altérée, par la tradition de la société.
Trouvant l’homme ainsi formé par le souvenir (a), nous cherchons quel est l'objet scientifique sur lequel se repliera le plus naturellement sa pensée; et cet objet c’est lui-même (3).
(t) D'AIembert énumère ces besoins et il conclut : < Il est donc évident que les notions purement intellectuelles du vice et de la vertu , le principe et la nécessité des lois , la spiritualité de l'ame , l'eiistence de Dieu et nos devoirs envers lui , en un mot les vérités dont nous avons le besoin le plus prompt et le plus indispensable, sont le fruit des premières idées réfléchies'^ que nos sensations occasionent. >[lntr.] Voilà ce que les philosophes non chrétiens onl répété depuis cent ans , eux qui voient comment l'homme est pris dans son berceau par la société pour être conduit à ces notions, auxquelles il ne pense guère que lorsqu'il les a acceptées. 0 philosophie I
(2) Scire est meminisse , dit Cicéron. Platon l’avait dit de même , mais dans un sens mystique de migration des esprits.
(5) D'AIembert le dit comme nous, mais, suivant son système, en restreignant l'homme à son corps : « De tous les objets qui nous affectent par leur présence , notre propre corps est celui dont l’existence nous frappe le plus , parce qu’elle nous appartient plus intimement, t La pensée nous appartient plus intimement encore , pliilosoobe '
'î/î THÉORIE CATHOLIQUE
Mais nous disons lui-même, être complet et développé ^ c’est-à-dirp capable de réflexion; car réflexion suppose développement.
Par la même raison, cet examen de l’homme n’est point un examen de dissection ou d’analyse; l’homme se voit et s’étudie d’abord dans la plénitude de son être. De là une science particulière qui , tenant l’existence humaine constamment attachée au créateur, mnrqiie les lois supérieures auxquelles elle a été subordonnée dans l’ordre des créatures intelligentes.
Cette science est la physiologie. Elle s’exerce diversement soit sur l’organisation du corps, soit sur les facultés de l’ame, soit sur la mystériepse harmonie de ces deux substances de nature contraire, dont l’union constitue l’être humain.
Mais la physiologie n’a son caractère réel de science que dans cet eijsemhle d’aperçus où l’homme se voit comme une intelligence servie par des organes (i); Platon avait dit: comme pn esprit à qui un corps obéit (a) ; et Bossuet : comme une substance intelligente née pour vivre dans un corps (3). Qu’elle ne voie que l'intelligence , et elle sort de l’iiumanité. Qu’elle ne vpie que |es organes, et elle meurt dans la poussière et le néant.
D'après le sublime récif de la Genèse, Dieu forma |e corps premièrement, il est vrai- Mais de ce corps il n’ppt pas fait im homme, s’il ne l'eût mimé de son soi)fllc. Et aussi parce que l’homme a reçu ce souffle, il est a première des créatures qui peuplent l’immensité.
C’est l’intelligence qui est le caractère intime de l’être humain. Le corps ;n est la forme extérieure.
Par l’organisme l’homme touche à la terre; par l'intelligence il touche au ciel.
C’est donc dégrader l’œuvre divine que de considérer l’homme exclusivement dans ses organes , et c’est l’étudier sans philosophie que d’isoler des organes l’intelligence dont il est rinstrument.
D’une part on arrive aq matérialisme et à ses ténèbres; de l’autre à une spiritualité rêveuse et chimérique.
La physiologie chrétienne a d’admirables clartés pour illuminer tout cet ensemble de création; et sans de telles lumières, qp’ est-ce que la science?
La science ! mais ce mot de science même est un mensonge.
Faudrait-il ici redire tout ce qu’il y a d’ignorance dans ces études tie 1 homme faites à la loupe et au scalpel, études lentes et laborieuses, au
(I) M. de Donald.
(2| Alcibiade.
(5) De la contuluance de Dieu et de aoi-mdme. Cbap. IV, -1.
bout desquelles le philosophe jette de loin en loin quelque théorie qui n’aura qu’un jour, et bientôt sera un objet de dédain et de risée?
Au moins la science est plus naïve lorsqu’au lieu de système elle laisse échapper un cri d'impuissance.
« Nous autres anatomistes, disait un naturaliste du dernier siècle (i), nous sommes comme les crocheteurs de Paris, qui en connaissent toutes les rues jusqu’aux plus petites et aux plus écartées, mais qui ne savent pas ce qui se passe dans les maisons. »
Et Bonnet, un autre savant , ajoute Jt ce sujet ; « Cet habile homme avait raison : l’anatomiste voit «les vai.sseaux, des nerfs , des glandes, des muscles, des viscères, etc., et il ne sait pas seulement comment est faite unesiiuplc fibre. A force de recherches et d’expériences , il parvient à s’assurer de l’existence dVne puissance invisible qui anime tout le système musculaire; il noqime cette puis.sance Virritabilih:; il sait que c’est par elle que la fibre musculaire se contracte, et c’est là tout ce qu’il en connaît de certain. H ignore donc aussi profondément ce que cette puissance est en soi, que l’astronome ignore ce que l’attraction est en elle-même. Demandez au plus savant des anatomistes (s’il sait précisément comment s’opèrent les sécrétions; cqmmepf: sont faits les organes qiii les exécutent; comment se forme un globule de sang, une goutte de bile, de lait ou de lymphe. Si cel apatotqiste est aussi modeste que savant, il répondra par un je
iri'en sais rien Et qpp djrai-je du plus profond de tous les mystères que
renierai^ la création terrestre, riiniou de l’anie et du corps? que savonsnous de pfirf^jn sur cettg qnion si étonnante (a)!... »
Donc une double obscurité trouble la science, dès qu’elle songe à analyser soit l’prganisatiop, soit la pensée humaine, au lieu d’embrasser ce bel ensemble qu’on appelle l’homme sous la lumière de la révélation.
Ceci, c’esf d’jUcmbcrt qui le proclame en tète de l’Encyclopédie du xviii' siècle: « La ntiture de l’homme dont l’étude est si recommandée par Socrate, est un mystère impénétrable à l’homme même , quand il n’est éclairé que par la raison seule (3). » Et plus l)as: « Rien ne nous est donc plus nécessaire qu’une religion révélée. Destinée à servir de supplément à la connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui était caché pour nous. A la faveur des lumières qu’elle a communiquées au monde, le peuple même est plus ferme et plus décidé sur un grand nombre de questions intéressantes que ne l’ont été les sectes des philosophes, p
Que nous servirait, après cela, de recueillir tous les aveux de désolation et de misère qui ont échappé de même à d’autres philosophes?
(t) Mëry. — Éloges des académiciens par Fontanelle.
(2) Palingénésie philosophique , tom. n.
(5) iDlr.
£6 riIKORlE C.VniOLIQUE
Le sensualisme, avons-nous dit, a ses mystères, et l’illuminisme a les siens.
La raison pure est impuissante, comme la science expérimentale. L’être humain échappe à la théorie du philosophe , comme à la dissection de l’anatomiste, et de toute nécessité il faut se réfugier dans la science chrétienne, laquelle sans doute ne nous découvre pas des secrets que Dieu a gardés pour lui, mais au moins nous donne la raison meme de l’ignorance , ce qui est sur la terre une sorte de science supérieure à toutes les autres.
Or la science chrétienne ne se borne pas à cette contemplation du mystère de l’homme, pour en faire un pur mysticisme. Tout au contraire est pratique dans cette science. Elle va droit à la connaissance des fonctions vitales. Elle saisit l’action de l’organisme sur la pensée. Elle prend l’homme pour ce qu’il est enfin, matière et intelligence; et tel qu’il est il lui suffit pour la jeter d’étonnement aux pieds de l’être puissant qui l’a créé. Telle est la science sous la plume merveiUeuse de Bossuet traitant de la connaissance de Dieu et de soi-même; telle dans l’admirable anatomie de Haller, ou dans les travaux méthodiques de Bonnet, ou dans les écrits ingénieux de Bordeu , ou enfin dans la savante et poétique physiologie de Bérard.
Mais remarquez que ce grand caractère de la science sous des plumes religieuses ne lui vient que de cette certitude et de cette lumière des notions premières sur l’homme, sur sa destination dans la vie, sur sa déchéance primitive, et sur la loi fatale qui l’a dévoué aux misères et à la souffrance.
La science a son allure libre et grande, quand une fois elle a saisi le nœud qui l’attache au ciel.
Rassurée sur certaines notions qui sans une illumination surhumaine ne lui seraient qu’un objet de doute et de théorie incertaine, elle est hardie dans ses recherches, et elle pénètre plus avant dans l’homme, parce qu’elle sait le chemin des decouvertes.
Ici nous n’avons pas à proposer nos propres idées sur ce mystère de l'homme, ce premier objet de réflexion humaine. Qu’il nous suffise de dire que le christianisme se prête à tous les raflinemens et à foutes les suhfililés de l’intelligence se repliant sur elle-même pour se connaître.
Le christianisme ne saurait redouter aucune vérité nouvelle; car il recèle en lui toutes les vérités, et même celles qui nous sont encore voilées de nuages, .\insi, philosophes, éludiez l’homme, sondez sa nature, pénétrez dans le mystère de son ame et de son corps, fouillez son cerveau, analysezia ténuitéde ses libres, louchez la délicatesse infinie de ses nerfs, connaissez la nature intime de ses sensations , si promptes et si mobiles,
Di:S SCIENCES. 5;
si puissantes et si fugitives. Epuisez-vous de labeur pour découvrir quelque rayon inconnu qui vienne éclairer toute celte physiologie humaine dont nul génie d’homme n’a su le secret. Le christianisme vous applaudit. Le christianisme aime cet effort de la pensée s’en allant à la découverte de la nature; car chaque travail de la science est un hommage au créateur; il est un retour vers la création même; il est enfin une manifestation de ce besoin infini de connaître , qui est tout le fond de l’homme et tout l’indice de sa destination dans un monde plus resplendissant de lumière et de vérité.
Dans l’ordre le plus naturel des sciences de réflexion, nous ne parlons pas de leur généalogie pratique, mais de leur méthode rationnelle; dans cet ordre, disons-nous, le premier objet de l’étude, c’est l’homme, et le second , c’est la nature.
L’homme créé ou développé se voit, et puis il voit les êtres qui l’entourent; il se cherche d’abord, et puis il cherche le reste de la création. Telle est ou telle doit être la marche philosophique de la science. Elle peut en suivre une autre ; car la science est emportée capricieusement selon les impressions de chaque intelligence ou la mobilité de chaque penchant; mais si nous concevons l’homme comme affranchi de tout caprice intellectuel, comme pleinement libre dans le mouvement de sa curiosité, comme obéi.ssant simplement à un besoin de connaître qui ne soit <lominé par aucun accident extérieur , cet homme sans nul doute suivra l’ordre de recherche que nous indiquons.
Et remarquons que par cet ordre même l’intelligence reçoit sa fécondation et son énergie » et que cette double connaissance de soi et de la nature est le double élément de vitalité pour l’esprit humain, à quelque objet qu’il veuille appliquer ensuite l’exercice de sa puissance de réflexion.
C’est donc par un étrange renversement d>\s lois de l’humanité que la science de la nature a pu devenir quelquefois une altération même de l’intelligence.
C’est qu’alors apparemment la science de la nature sortait du principe qui fait la grande unité âe l’ordre humain.
La science de la nature doit constituer logiquement cette unité, ou bien elle est un désordre.
Si par exemple elle aspire à se créer et à se développer en dehors de la puissance qui a fait la nature même , n’est-il pas manifeste qu’elle perpétue
;uS 'J'IIKOIUE CATHOLIQUE
!a j)rcinière révolte qui l’a soumise dès le commencement à l’expiation d.-s labeurs et de |’ignprance.
Ne craignons pas de le trop redire; l’jgnorance est dans la science, comme une affreuse punition , toutes les fois que la sciencjE ne se conforme p^s aux lois naturelles que Dieu lui a faites comme une condition de développement
Cette fois encore c’est l’ancienne Encyclopédie qui va proclamer pour nous ceUe vérité qui sous notre plume ressemblerait trop à un anathème contre la science.
«Nous remarquons, disait d’Alembert, deux limites où se trouvent, pour ainsi dire, concentrées presque toutes les connaissances certaines accordées à nos lumières naturelles. L’une de ces limites, celle d’où nous sommes partis, est l’idée de nous-mème, qui conduit à celle de l’étre toutpuissant et de nos principaux devoirs. » — Laissons dire d’Alembert qui continue d’exposer son système des sensations ! — « I/autre est celte partie des mathématiques qui a pour objet les propriétés générales des corps, de l’étendue et de la grandeur. E)itrc ces deux ternies est un intervalle immense, où l’intelligence suprême semble avoir voulu sejoiierde la curiosité humaine, tant par les nuages qu’elje y a répandus sans nombre, que par quelques traits de lumière qui semblent s’échapper de distance en distance pour nous attirer. On pourrait comparer l’iiniverÿ à certains ouvrages d’une obscurité sublinie, dont les auteurs, en s’abaissant quelquefois à la portée de celui qui les lit, cherchent à Iqi persuader tpi’il entend tout à peu près. Heureux donc, si nous nous engageons dans ce labyrinthe, de ne point quitter la véritable route; autrement les éclairs destinés à nous y conduire ne serviraient souvent qu’à nous en écarter davantage. »
Sage et docte parole qui revient à celle que nous prononcions tcnit à l’beure. science de la natpre suppose en effet la notion première des lois de l’humanité, notion qui ne se trouve pas enfouie dans les secrets de la terre et du ciel, mais qui se perpétue dans rinlelligence d’une façon indépendante de la progression des découvertes.
Nous disons mieux. Toutes les découvertes qui tiennent aux scieiices naturelles, pouç peu qu’elles aient de vérité, viennent de près ou de loin confirmer celte notion.
De nos^'our.s la sejence de la nature, appliquée à mille objets diyer.s, à la physique proprement dite, qui est la connaissance <jes lois et des propriétés générijles des corps, à |a chimie <pii est la connaissance des lois particulières de leur composition, à la zoologie , à la minér.alogie, à la botanique, qui ont pour objet des ordres divers d'êtres créés; la science, ainsi djviséc en ipille rameaux, a perdu de vue ce grand ensemble île la
r>r.^ sr.iENr.ES. 5y
n.itiirej pour pp s’pxcrcpr qii’à des cliHails d’expi*riencc, et à des nomei> cljjjiirps teçUnifjilp^.
Par cette distribution ç)fi trayajl ilc piiripsité fait sur la cpéatipn,la scicnpej il le faut fiire^ a gagné en précisipri, en exactitude, en étendue peut-être.
Mais plie est restée connue un PQips inanifpp, dont les mcmbpes put été çà et là (bspersés. La spieiice ne peut ainsi yiyre poinfuc sciencp. l lle a besoin d etre ravivée par iin génie qui r^yscinble ces grapdes itlées et en pénétre l’unité. 1| lui faut ce mens divinior, cette aine fécondante dont parle le poète; et alors elle mérite son nom de science, parce qu’elle embrasse le système des êtres et qu’elle suit 1^ loi universelle de leur copserv vation et de leur barmonie.
Toutefois la science de la natifre n’est pas une vaine cosmologie. Dans la première impression des magnificences de la création, les hommes ne purent qu’imaginer des théories sur l’ordre du montje. La poésie, une poésie d’exaltation et d’antoiir, était toute la philosophie : non point que lesscieneps naturelles fussent alors sans réalité; il est assez (jémp)itré présentement <pie les lois générales de bi physique, et même la plupart des découvertes que lions tenons pour récentes, étaient connues de l’antiquité la plus haute (i ). Mais dans ces âmes tout émues du souvenir plus rajv proehé de la création, cette connaissance p’allait pas à créer un système (lu monde purement r;|tionnel. L’enthousiasme plan-til au-dessus de cette région de faits et d’espérances, où viennent s’abattre )es âges sans inspiration et sans foi. De l.à les ré\ eries mêlées à la vérité- Pe là (Jes posmogonics chimériques pour toute science.
T.a science moderne a donc son avantage, si avec la précision technique de ses découvertes ejlc trouve ce génie d’ensemble et d’harmonie, qui a manqué à la philosopliie antique, à cause de son penchant naturel à l’exaltation.
Le christianisme est ce génie; car sans exclure l’enthousiastpe il appelle la raison, et c’est la riiison qui est le fondement réel des théories.
Le christianisme d’ailleurs est m'jcessaire aux sciences naturelles, pour peu qu elles veuillent sortir (le l’ordre siprile des laits isolés.
Il est sans doute des sciences pr(>cise,s, comme |a chiipie, ou la minéralogie, ou toute antre ay.-iut pnu|' but des classifications d’élémens, qui ne < se prêtent paSj ce spin|)l(!, à ce lravai| d'harmonje qui embrasse toute la nature ; m;üs le cjipisf ianisme h's y rampne par sa puissance de déduction. !
(t) Origine des diieouvertes attribuevs aiii modernes, etc. , parDnteiis, de la So(âétd royal* d« Londrea. 4* édition.
Go THÉORIE CATHOLIQUE
Et ne faut-il pas après tout que le savant sorte de son laboratoire pour s’accoutumer à rattacher scs expériences et ses découvertes à tout l’ensemble de la science humaine ? Et sans cela qui ne voit que, chaque science ayant un objet propre, le génie scientifique serait réduit à des proportions bornées? Peu s’en faudrait, à bien dire, que la science ainsi envisagée n’abaissât la pensée de l’homme au lieu de l’agrandir. Toujours est-il qu’elle ferait disparaître cette magnifique universalité qui fut le caractère des grands génies, depuis Aristote jusqu’à Cuvier, et qu’au lieu de nous produire des observateurs et des philosophes, elle ne nous produirait bientôt plus que des manipulateurs et des ouvriers.
Ajoutons qu’il est des sciences que l’expérience même jetterait aux derniers confins du doute, si le christianisme ne leur envoyait un rayon de sa lumière; telle a été de nos jours la géologie, une science née au milieu de tous les progrès modernes, et qui déjà sans la religion s’en allait à toutes les chimères de l’ancienne cosmologie.
Que n’a-t-on pas en effet demandé à la géologie pour avoir des titres contre l’histoire du monde et même contre l’histoire des sciences ? On voulait que la terre recélât des nioiiumens qui pussent s’élever comme témoins accusateurs contre les moniimens qui peuplent sa surface. On a donc remué les entrailles de la terre; on a fouillé ses cavernes profondes; et des débris antiques que la terre y avait cachés, on a fait je ne sais quoi de monstrueux, un immense cadavre ranimé qu’on a fait parler contre Dieu.
Après tout que voulait-on ? Se passer de la création et de la Genèse! C’est bien ; mais on ne faisait pas une science ; on ne faisait pas une origine ; on ne faisait pas un monde ; on restait perdu dans un vide immense, affreux, désolant. Puis les uns jetaient une limite, et les autres en jetaient une autre ; les uns à quinze mille ans, les autres à quarante mille (i). Quelle était la fin possible de ces obscurités ?
Le christianisme est la lumière de la géologie , comme U l’est de toutes les sciences philosophiques.
Nous avons vu cet homme dont le nom nous est une autorité (a), confirmer cette vérité par d’immenses découvertes. Nous l’avons vu , se souvenant de l’histoire du monde, telle que le christianisme l’a faite, se mettre à son tour à fouiller la terre, et s’emparer de toute cette science informe que des esprits préoccupés poussaient dès son début aux ténèbres et aux rêveries. Et enfin c’est lui qui a fait la géologie, comme il avait fait l’anatomie comparée, deux sciences mystérieuses au fond desquelles la pure expérimentation n’avait précédemment entrevu que des chimères.
(t) Cuvier. — Discours sur les rirolutions , etc. , pag. 282.
(2) H. Cuvier.
Mais quelle est la conclusion de tous ses travaux ? quelle est la fin de cette investigation merveilleuse qui l’a rendu maître de toute l’ancienne organisation cachée dans les ruines du globe ?
Cette conclusion, c’est que l’homme est récent dans la création; c’est que nul débris humain ne se trouve parmi les ravages des révolutions antérieures à celle qui a mis la terre dans son état présent; c’est que cette révolution est récente elle-même; c’est enfin que la science qui n’admet pas ces faits constatés n’est pas même une science (i).
Voilà donc comment la géologie a pris sou fang dans la grande harmonie des sciences naturelles; pour n’y point jiorter le chaos, elle a dû se faire chrétienne.
N’en serait-il pas de niéme de la géographie ? Ou peut aussi faire de la géographie une science bornée à de simples faits extérieurs, en la réduisant à n’étre que la mesure de la terre ou la description de sa surface ; mais la science prend un autre caractère, dés qu’elle devient l’histoire même des races humaines ou vivantes qui peuplent le globe.
Et ainsi la géographie entre dans l’ordre des sciences produites par la réflexion, en ce que la raison la coordonne, comme science technique et matérielle , au système général du monde.
Toutes les sciences ayant la nature pour objet y sont également rattachées, et nidle exception ne saurait être faite à cette loi.
Donc c’est une puissance féconde et lumineuse que celle du christianisme, à la considérer simplement par rapporta l’ensemble des sciences naturelles ; car elle met la clarté et l’ordre là où les découvertes scientifiques portent souvent la confusion et l’obscurité.
Et certes cette puissance est nécessaire à la science même ; car si la science n’est qu’un fait surpris dans les ténèbres de la nature, qu’est-ce que ce fait? Un fait sans induction, sans réflexion, sans connexion avec d’autres faits antérieurs !Ce fait ne se perd-il pas bientôt comme un atome? La loi du monde moral comme du monde physique, c’est funité; et les sciences en flottant dans les théories, en s’em|>risonnant dans les nomenclatures, ne satisferaient jamais la raison humaine si elles ne rattachaient leurs découvertes à cette loi d’harmonie universelle qui, bien entendue de l’homme, réalise jx)ur lui la plénitude de la science.
Mais voici des sciences où la réflexion domine, ce semble, d’une façon (1) Discuiirs sur les RévulutioDS, etc. , pflsiim.
6a THÉORIE CAtHOLitjUE
plus incléppii(i elle les prbfliiî
Nous parlons des sciences pliysicd-matliématiques. Cette sorte de sciences avaiice plus profondément dans la nature que les sciences naturelles proprement dites.
I.^s sciences naturelles observent les faits eslérieurs de la création; les sciences pliysicd-mathémaliqlies déterminent les lois ou les forces auxquelles ces faits sont ri|toureusement soumis. Et ces lois ôu ces forces, déterminées avec précision par le calcul, deviennent des faits nouveaux, réalisés par la puissance de conception qui est propre à l’esprit dé rhumnie.
Il faut le dire, il y a ici quelque chose d'admirable et cjui ressemble !t une créaflo'ti.
C’est jwiirtjiioi peut-être les bommes qui ont si savamment cidlivé les sciences, tint été les plus exposés au péril de l’orpiueil; car ils se sont faits dieux, ët ilydnt trouvé les lois tnécanicjiies de l’oi-dre tinivèisel, iis ont oublié le Dieu iéritable qui est l’auteur dé ces lois et rliii les maintient.
Slais quelle que soit la puissance de réflexion qui Sè ëévèle eti de telles découvertes, il faut remarquer toutefois que la science matbétnatique revient à la science des faits observables, puisque les lois auxrpielles elle se soumet sc déduisent rl’une expérience plus ou moins longue sur la manière même don! Ils sont produits.
Ainsi rasteohornie,qinest la science mathématique appliquée a son objet le puis éteridii, h la mesure du temps, du mouvement et de l’espace, rastrrintiinié h’a pu naître que d’une étude long-temps répétée des phénomènes qui animent l’immensité.
Que d’obsërv.ations inscëites sur les tables du genre humain, avant d’arriver a la loi .simple de l’attraction! Et encore qu’cst-ce que l’attraction , sino'ii Un fait constaté?
I>es ailciens soupçonnaient qu’il ne faudrait que du temps pour connaître exatlemèilt les lois mécanifpies qui régissent le mohde. « Il viendra un temps, dit Sénèque parlant de l’apparition des comètes, tiù la postérité s’étoiitiera que nous ayons ignoré des choses devenues évidentes pour elle ((). »
Et même p'our eux le temps avait assez marché pour leur indiquer les lois fondamentales delà physique mathématique.
Aristote avait d<!jà soupçonné, sinon précisé, la loi générale de la pesanteur.
Lucrèce explique très nettement, et presque dans les termes de Galilée, la cause de la chute des corps et de leur vitesse inégale.
ante et plus soüvefâlhé; car ici éllè né trouve jja^ les faits, t en qùeldue sorte.
H)Scn., Naliir. qm^sl.
I,:) gravitation universelle h’était point inconnue aux philosophes, et ils explicpmient le mouvement des planètes dans leur ordre , d’après une «louble foèce de pesanteur et de projection qui détermine le mouvement curviligne. , ,
' Ils savaient, sans l’expliquer comme la physique moderne, l’inégalité du cours des planètes, et ils exprimaient en d’autres termes la loi de ht ration inverse du carre de la distance au centre de révolution.
i’lutarque a merveilleusement résumé ces généralités de la physique ancienne.
Quelle différence donc y a-t-il réellement entre le génie ancien et le génie moderne? La différence du temps, de laquelle résulte la différence des expériences ou des faits constatés.
Car il ne faut pas penser que ce soit le génie humain qui ait en soi une loi propre de progression , qui lé fait graviter \ers la lumière infinie ou la perfection. C’est là une chimère de vanité!
Le génie humain avait toute son énergie il y a trois mille ans, et s’il s’agissait de faire des comparaisons d’hommes, nous ne trouverions aucun esprit moderne plus fécond que celui de Platon, ou plus étendu que celui d’.^ristote, du plies créateur que celui d’Archimède. Seulement la nature ayant successivement laissé tomber quelqu’un de ses voiles, ou bien les arts même ayant ajouté progressivement des moyens nouveaux d’expérimentation et de découverte, puis le cours dès âges ramenant des faits généraux à des temps réglés, les lois mécaniques du monde ont pu être saisies avec une précision toujours croissante; de là une science mieux faite, et plus exacte; de là une supériorité manifeste sur les siècles écoulés, et qui peut-être deviendra pour l’avenir une infériorité relative, semblable à celle dont j^arlait Sénèque: la postérité ayant toujours à s'étonner que les âges précédens aient ignoré des choses devenues évidentes.
Voici donc que, même dans cette science qui semble être le domaine propre de riiomme, le mot d’ignorance pourrait bien revenir encore, comme un mot très philosophique.
Et comment ne reviendrait-il pas? La scietice des forces ou des lois physiques ne sait pas même ce qu’est une force.
Elle jette des jalons dans l’étendue pour la mesurer, et elle ne sait pas ce qu’est l’étendue.
Elle marque les lois du mouvement , et elle ne sait pas ce qu’est le mouvement.
Elle sait les lois de la pesanteur, et elle ne sait pas ce qu’est la pesanteur.
La science s’arrête aux pieds d’un atome, comme aux bords d’un mys-
64 THÉORIE CATHOUQUE
tère. Elle divise la matière à l’infini, par la pensée du moins, et l’infini de la matière lui est un abîme.
Et ce n’est point assez de cette obscurité qui enveloppe jusqu’aux lois générales et fondamentales de la science. Ia certitude rationnelle , philosophique ou systématique de ces lois devient bientôt une difficulté de plus.
O II faut AVODEH, dit d’Alembert, que comme toutes les parties desnia. thématiques n’ont pas un objet également simple, aussi la certitude proprement dite, celle qui est fondée sur des principes nécessairement vrais et évidens par eiix-mcmcs, n’appartient ni également ni de la même manière à toutes les parties. Plusieurs d’entre elles, appuyées sur des principes, c’est-à-dire, sur des vérités d’expérience ou de simples hypothèses, n’ont, pour ainsi dire, qu’une certitude d’expérience ou même de pure supposition. »
Pure supposition! mot étrange lorsqu’il s’agit de certitude. Passons outre toutefois; peut-être un rayon de lumière va-t-il tomber des cieux au philosophe.
« Les notions les plus abstraites, ajoute-t-il, sont souvent celles qui portent avec elles une plus grande lumière ; l’obscurité s’empare de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de propriétés sensibles. L’impénétrabilité, ajoutée à l’idée de l’étendue, semble ne nous offrir qu’un mystère de plus; la nature du mouvement est une énigme pour les philosophes; le principe métaphysique des lois de la percussion ne leur est pas moins caché; en un mot, plus ils approfondissent l’idée qu’ils se forment de la matière et des propriétés qui la représentent, plus cette idée s’obscurcit et paraît vouloir leur échaj)per. On ne peut donc s’empêcher de convenir que l’esprit n’est pas satisfait au même degré par toutes les connaissances mathématiques; allons plus loin, et examinons sans prévention à quoi les connaissances se réduisent. Envisagées d’un premier coup d’œil, elles sont sans doute en fort grand nombre, et même en quelque sorte inépuisables ; mais lorsqu'aprés les avoir accumulées , on en fait le dénombrement philosophique , on s’aperçoit qu’on est en effet beaucoup moins riche qu’on ne croyait l’étre Qu’est-ce que la plu-
part de ces axiomes dont la gé'oinétrie est si orgueilleuse, si ce n’est l’expression d’une même idée simple par deux signes ou mots différens Il
en est de même des vérités physiques et des propriétés des corps dont nous apercevons la liaison. Toutes ces propriétés bien rapprochées ne nous offrent, à proprement parler, qu’une connaissance simple et unique. Si d’autres, en plus grand nombre, sont détachées pour nous et forment des vérités différentes , c’est à la faiblesse de nos lumières que nous devons ce triste avantage; et l'on peut dire que notre abondance à cet égard est l’effet de notre indigence même !. 'univers, |)our qui saurait l’ein-
brasser d’un seul point de vue, ne serait, s’il est permis de le dire , qu’uu fait unique et une grande vérité (i)- »
Eli! oui, philosophe, il en est ainsi. Mais où trouver cette magnihque concentration du monde, si ce n’est en celui qui l’a créé et lui a hdt ces lois d’ordre auxquelles s’exerce le génie de la science humaine ?
Il manquait peu de chose, ce semble, à l’esprit mathématique de D’Alembert , pour arriver par les lois physiques du monde à la loi centrale du christianisme. Comment ne s’est-il pas retourné vers ce principe de certitude scientifique? C’est que la préoccupation était grande dans son esprit comme dans celui de ces philosophes qui avaient besoin de se créer des systèmes sur la nature en dehors de la pensée de Dieu , auteur et conservateur de ces lois.
Toutefois il est temps de le dire ici : quelques-uns d’entre eux ne songeaient peut-être pas à faire de la science une révolte ouverte, et nous avons vu que D’Alembert, au milieu des obscurités qui entourent l’homme, se retournait au moins vers la révélation!
Il appartenait à une génération plus mauvaise de faire de la science une guerre systématique contre la Divinité. Nous avons vu dans ce siècle le prodigieux efl'ort de cette rébellion. Il ne devait aboutir qu’à de monstrueuses chimères, pires cent fois que les absurdités mystérieuses de l’astrologie.
Ce qui se conçoit à peine , c’est que la philosophie incrédule se soit réfugiée dans les abîmes du firmament pour échapper à la pensée du créateur.
Le système du monde devrait être un hymne d’adoration et d’amour. On en a fait la dernière expression du calcul des probabilités , sorte de hasard mathématique où la raison de l’athée va s’abattre, touteexténuéede ses doutes.
Puis une fois égarée par cette chimère du possible dans l’impossible, la science l’a poursuivie dans tous ses rêves.
Notre objet ne saurait être de reproduire l’histoire des opinions que le siècle présent a vues naître et déjà mourir depuis la grande expédition d’Égypte. M. Cuvier a résumé toutes ces théories plus savamment qu’il ne nous serait donné de le faire, et il a montré combien était aveugle la philosophie qui à toute force voulait tirer de l’astronomie et de ses monumens des inductions contre les récits historiques , non seulement de Moïse, mais de tous les historiens du monde.
Et chose toujours à remarquer! Il ne suffisait pas à ces théories d’être contradictoires à la tradition primitive du christianisme; elles devaient
(I) Iiilio;!. a rEni'ïcIopédic.
aussi être contradictoires à la science même ; et aussi nous les aVons vues tomber tour à tour, tantôt devant une dissertation archéologique de M. Champollion, tantôt devant une induction précise de M. de Paravey, tantôt devant une démonstration savante de M. Biot, tantôt devant une simple traduction d’un mot grec par M. Letronne, tantôt devant un rétablissement chronologique par M. Haltna; de sorte que les immenses périodes des siècles où le monde devait s’enfouir, selon le système de Dupuis, ont disparu comme une rêverie, et que ces antiquités de seize mille ans, de vingt mille ans, de quarante mille ans, sont devenues des époques contemporaines à Trajan, à Tibère, à Auguste, ou du moins sont restées de beaucoup en deçà de la limite certaine et connue des apparitions de l’homme sur le globe (i).
Mais la science ne s’est pas toujours perdue en de telles rêveries. Elle a repris son caractère naturel de précision dè;; qu’elle a simplement appliqué ses calculs à la détermination dos forcer ou des lois physiques, et alors elle est devenue toute nouvelle dans ses formes, et comme une conquête réelle de l'esprit humain sur la nature elle-même.
I.Æ penchant de l’homme à réduire la connaissance du monde en formules numériques n’est pas propre aux temps modernes. On en voit la première trace dans la philosophie ancienne , et si notis apercevons dil’obscurilé et du mystère dans les systèmes qu’elles nous ont transmis (i), c’est cpie peut-être le sens mathématique de leurs nombres a échappé à l’intelligence humaine; car chaque science a sa langue; la langue des formules n’est pas sans doute la moins pénible à saisir, et la moins difficile à perpétuer; et qui sait si, après avoir traversé les révolutions de l’avenir, le Binôme de Newton n’est pas condamné à passer quelque jour pour nue sorte d’hiéroglyphe, ou de symbole mystérieux.
Les nombres de Pythagore ne nous sont pas manifestes ; mais ils attestent l’antiquité de la science qui a pour objet de réduire en lois numériques l’harmonie du monde.
Cette science est présentement arrivée à un haut degré de perfection, et il ii’est pas de phénomène physique qu’elle ne réduise en formule, et dont elle ne déduise une loi générale mathématique.
Tout rentre dans son domaine, le mouvement et la pesanteur, l’action des corps sur eiix-mémcs, leurs lois d’équilibre et de pression, les fluides, la lumière, le son, jus([u’aux lois les plus intimes de l’aftinité.
C’est pounjuoi, avons-nous dit, l’application de l’algèbre à la physique
<11 Voyei Cuvier clans son résumé tics lliéories asirouomiques. Discours sur les révolutious (tu ;:lnl)e.
i\ l'lutaique sur l’ytiiagure.
est une des choses dans lesquelle l’esprit de l’homme s’exerce avec le plus de complaisance; car c’est là qu’il est roi en quelque sorte.
Et la raison chrétienne ne lui conteste pas cette espèce de jouissance qui est comme une jouissance de création. Au contraire elle aime à son tour à entourer de gloire cette puissance de réflexion qui pénétre ainsi dans le mystère le plus profond de la nature.
Il faut le tlire toutefois; si la science physico-mathématique ne .sortait pas de ce cercle de formules, elle aurait un caractère peu philosophique; carelle ne se rattacherait par aucun |)oint à ce système inimensedu monde intellectuel, que nous étudions. Et c’est ce qiic d’Alembert pressentait lui-mcme, avant le déveloj>pement qui a été donné à cette science d'application, lorsqu'il inaiiifeslait sa détiaiice pour celte sorte A' auteurs ifiii entendent résoudre d'un trait de plume des problèmes d’ hydraulique et de statique capables d'arrêter toute leur vie les plus grands ÿéumètresit ). Prenons garde que l'esprit de l’homme, en s’appliquant aux sciences qu’il semble rendre les plus précises, est exposé , jiar je ne sais quelle loi rationnelle mystérieuse, à perdre de celte puissante faculté d'expansion ipii embrasse la science dans ce qu'elle a de plus général et de plus vrai. C’est pourquoi peut-être la réflexion humaine puissamment appliquée aux inathématiipies semble être, non seulement, une absliaction , mais une distraction de toutes les réalités de la vie morale. De toute nécessité, il faut que l’homme montre sa faiblesse, même alors qu’il se sent le plus m.'ùlre de la science. Et par conséquent alors aussi il a besoin de chercher sa force dans un ordre de vérités, où cette science qu’il fait par sa puissance propre vienne trouver sa concentration.
Donc le christianisme se montre toujours comme unité scientifique
Le christianisme laisse une immense carrière à la science ; mais il ne veut pas qu’elle s’en aille au bout du rayon de la circonférence , où elle ne trouverait qu’un seul point à éclairer ; il veut que du centre elle embrasse l’espace qui s’ouvre à elle, soit en l’explorant par l’observation, soit en soumettant l’observation même à des lois de démonstration capables ensuite de la suppléer.
xn.
Et ced nous devient plus sensible si des sciences théoritiues nouS passOTis aux sdences pratiques, aux sciences d’application ou d’utilité.
La science en elle-même répond à la nature propre de Thonime , qui c»l
H) latrod. à l'Encyclopédie.
68 THKUKIE CATHOLIQUE
une nature morale et intelligente. Et cependant comme l’homme a été place sur la terre dans une condition où la pure raison ne suffit pas à son existence, il faut que la science se réalise pour lui par des applications matérielles en harmonie avec ses besoins.
De là les sciences dont nous parlons , sciences réelles puisqu’elles dérivent de la connaissance expérimentale ou réfléchie de la nature; mais par un bizarre caprice des hommes , sciences plus ou moins élevées dans leur estime, suivant qu’elles dérivent de l’une ou de l’autre de ces connaissances.
I-a science expérimentale est la plus sûre, et précisément c’est celle dont lu raison humaine est moins satisfaite.
L’homme aime mieux la science qu’il se crée par la réflexion, non pas seulement parce qu’il la crée, mais aussi peut-être parce qu’elle a quelque chose de mobile qui se prête à la variété des conceptions et des théories.
La science expérimentale donne lieu d’ailleurs à des arts mécaniques, souvent grossiers , et la science réfléchie à des arts libéraux , souvent sublimes; c’en est assez pour que la vanité fasse son choix.
Ne nous amusons point à ces distinctions qui sont pourtant pleines de réalité, mais disons simplement qu’en toutes sortes de sciences, et par conséquent dans les sciences d’application, il y a deux parts à faire, l’une pour l’expérience , l’autre pour la réflexion.
L’expérience ne suffit pas à la science proprement dite, mais la réflexion lui suffit moins encore. L’expérience est le premier élément de la science, la réflexion en est le second; c’est pourquoi la réflexion peut se suppléer, et l’expérience ne le peut pas.
De plus il est telle science qui n’est à la rigueur rien autre chose que l’expériena! , comme est, par exemple, la science qui apprend à l’homme à tirer sa nourriture de la terre, c’est-à-dire la science de l’agriculture.
La réflexion peut ajouter à cette science, mais elle ne la fait pas, et jamais elle ne l’eût faite, si primitivement l’homme ne l’eût reçue comme une condition de son existence.
C’est pourquoi, malgré les expressions d’enthousiasme et d’amour qui échappent de loin en loin à la poésie pour cette science d’utilité première, les hommes ne sont guère tentés de la mettre au rang des sciences dont s’honore la jjensée humaine. On dirait que ce n’est rien d’avoir arraché à la terre le secret de nourrir ceux qu’elle [wrte. On trouve bien plus merveilleux de lui avoir arraché le secret de les détruire. C’est toujours que l’homme aime mieux la science funeste qu’il a faite que la science conservatrice qu’il a reçue.
Aussi à mesure que la science de conservation se modifie ou se renou-
velle par la réflexion, ce nom même de science semble lui devenir plus propre et mieux acquis.
Vous le voyez par la science qui a pour objet la guérison des maladies du corps.
Certes , cette science porte en elle un indice manifeste de révélation première, ou au moins d’expérience pei-pétuéc; car ce n’est pas la science qtii d’elle-mêmc a demandé à la nature ces remèdes mystérieux qu’elle a cachés jusque dans les poisons mortels. L’état sauvage les a trouvés ou gardés, comme l’état de civilisation savante et réfléchie.
N’est-ce donc pas que l’homme devrait bénir cette expérience heureuse et féconde? Et pourtant elle lui est suspecte.
Le mot d’empirisme , qui devrait signilier l’autorité des âges et des souvenirs, signifie leur ignorance et leur préjugé, et la science ne paraît réelle qn’au moment où elle se détache de la tradition expérimentale ; à moins qu’une forte raison, comme celle de Bordeu, ne vienne contre ce penchant des idées, déclarant sans détour que la vraie médecine c’est l’empirisme (i).
Comment guérir cette disposition de la science à s’affranchir de l’autorité ? Le vulgaire même la favorise par ses admirations ou par ses préférences.
Même dans ces sciences qui ont la guérison ou la conservation du corps pour objet, s’il en est une qui soit moins théorique mais plus certaine, comme la chinirgie, c’est celle-là qui sera mise à un degré de respect inférieur, comme pour attester toujours que dans la science l’homme veut voir son oeuvre pour l’honorer.
L’œuvre de l’homme la voici :
n est une science qui dut naître, ce semble, pour l’iitililé de la race humaine, c’est la science de la guerre; ce ne fut pas primitivement une science de destruction , mais une science de défense et de salut.
Aussi les premiers héros du monde furent, selon toutes les traditions poétiques, des guerriers armés contre des monstres destructeurs. Le nom d’Hercule est un symbole mystique et presque universel de cet antique héroïsme.
Mais le but de la guerre fut bientôt changé, et ce qui était une science de salut devint une science de ruine.
Ici la réflexion de l’homme eut toute sa liberté, et il créa la science d’extermination. Or entre toutes les sciences ôî application, c’est celle-là qui brille de plus de gloire.
C’est que dans la science de la guerre, il y a bien une certaine expé-
H ) Hist. de la Médecine.
rience générale qui domine même au travers des cliaiigemens de mœurs et de pays; mais chaque guerrier pourtant se fait sa tliéorie, comme sa pratique, de telle sorte que l’imitation rigoureuse y est impossible. C’est là ce qui explique l’espèce d’adoration des peuples pour le génie delà guerre , dont l’homme a fait le génie du ravage et de la mort.
Qitest-ce à dire? n’est-ce pas que ce penchant de l’homme vers la science qu’il fait, au lieu d’aller au bien-être de l’humanité, peut naturellement aller à sa ruine? Laissez l’homme maitre absolu de la science, et il en fera un fléau par ses applications. N’est-ce donc pas qu’ici comme toujours le génie humain a besoin d’une loi qui le maîtrise, ou d’une règle qui le gouverne.
Nous ne pensions pas trouver cette nécessité dans les sciences d’application , et voici qu’elle s’y manifeste plus encore que dans toutes les autres.
La raison en est simple; c’est que ces sciences rentrent dans la pratique delà vie, et que c’est là principalement que l’homme a besoin d’une loi d’autorité.
Si l'homme était une pure intelligence, la pure théorie, même avec sa mobilité capricieuse et fugitive, pourrait lui être sans péril. Mais sa vie matérielle elle-même lui fait une nécessité de se soumettre à l’expérience ou à l'empirisme.
Que faut-il donc à la dignité de l’homme? C’est que cette loi qui le règle ne soit pas une loi aveugle comme le destin, et brutale comme la force. L’expérience n'est pas le préjugé qui se perpétue, et l’empirisme est adieux dès qu’il ne ressemble qu’à la routine.
Or, la conciliation de la liberté de l’esprit et de la loi d’autorité , dans toutes les sciences pratiques, n’est possible que par le chrisliajiisme.
Le christianisme ne nuit à aucune tentative féconde, mais il défend l’humanité contre le caprice imprévoyant et souvent barbare des applications. 11 encourage les découvertes utiles , mais il garde les traditions éprouvées.
Puis, comme il imprime au front deThomme un cachet divin, il nu permet p.is à la science de briser ce signe de protection , et il vient arrêter la théorie aussitôt qu’elle touche à des pratiques périlleuses.
Pour ne parler que des sciences médicales , n’est-ce pas que leur |m-uchant à la nouveauté ressemblerait à une menace armée contre la vie île l’homme, si Dieu n’apparaissait pour le réprimer ? Et qu’est-ce qu’une nuV decine que cette pensée souveraine n’inspirerait pas toujours? La médecine .s’est laissée aller quelquefois à des maximes physiologiques qui, après tout, ne sont qu’un déguisement d’athéisme ; mais n’est-ce pas alors qu’elle a jK-rdu son respect pourrhoniine, et sa symj)atbie pour ses douleurs? Une
DliS SCIENCES.' 7t
médecine atbée, quelque savante qu’on la suppose , est pire cent fois que l’empirisme le plus idiot; car l'empirisme cliercLe le soulagement delasouf» fronce, et l’atliéisme cherche tout au plus le succès d’une théorie téméraire. Dès que la science ne croit pas en Dieu , il n’y a plus d’homme , il n’y a plus d’humanité, il n’y a plus qu’un sujet anatomique, il n’y a plus qu’un cadavre pour objet d'étude.
Mais il est des sciences «l’application qui vont à des pratiques matérielles où l’autorité d’une loi morale se fera moins sentir peut-être.
Les sciences industrielles, l«'s sciences mécaniques , les sciences qui tendent à l’utilité ou à rornement de la vie , à la grandeur des cités , à la puissance des empires, ou simplement au luxe des États; les sciences qui domptent les mers, celles qui fouillent la terre pour lui demander ses métaux, celles qui s’em parent ensuite de ces richesses pour les plier au capriœ de l’homme, l’architecture, la sculpture, le dessin, avec leurs dérivations multiples et variées; toutes ces sciences semblent pouvoir s en aller capricieusement à leiii-s applications , sans être obligées de se soumettre à cette loi d'ordre moral que nous étudions dans le christianisme.
Mais n’est-ce pas une illusion ?
Outre que, dans ses applications, chacune de ces sciences a un objet d’utilité sans lequel l’application même serait trompeuse, chacune encore a un objet de grandeur ou de beauté sans lequel l’application même paraît un désordre.
Dans la réalisation de ce double objet, ime loi morale revient toujoure.
D’un côté l’utilité, en effet, ne saurait être atteinte sans embrasser l'universalité des hommes; ou si les applications scientifiques n’allaient qu’à l’utilité du plus petit nombre, elles seraient inhumaines et oppressives.
D’autre part , la beauté des applications n’est pas capricieuse ; elle tient à des lois certaines et universelles , et elle rentre plus ou moins dans une notion de perfection morale , indépendante du génie même des sciences.
Quoi ! n’est-ce pas que par ce double point de vue le christianisme reparaît toujours?
Le christianisme, type de la perfection mocale, est encore la règle de l’utilité.
Lors, par exemple, que les sciences auront pénétré dans les entrailles de la terre, le christianisme y entrera à leur suite, ne fùt-ce que pour les empêcher d’y enfouir vivans des esclaves dévoués à leur caprice.
Et puis lors(pi'elles aur<jut arraché , du fond des mines , des trésors inconnus , le christianisme leur apparaîtra encore , soit avec ses idées d’uti-
7a IMKORIE CATHOLIQUE
lité, soit avec ses idées de convenances , afin que la magnificence de la création ne s’altère pas sous la main de l’homme, et que l’omement du monde ne devienne ni une folie ni un fléau.
Ce n’est point le lieu de comparer les conditions de civilisation plus ou moins favorables à ces diverses applications des sciences. Peut-être on montrerait des peuples chez qui elles sont arrivées à de hauts perfectionneniens sans cette influence du christianisme que nous indiquons. Toutefois il serait insensé de dire que la pensée religieuse, en général, ait été absente de leurs travaux d’application. Le génie égyptien et le génie grec ilérivent également de cette pensée. Mais à l’un et à l’autre , une loi d’utilité I î.uiqua également, et meme scientifiquement , il ne semble pas permis de comparer la civilisation chrétienne à la civilisation des vieux temps, nç fùt-ce qu’à voir l'infinie variété d'applications que l’une a produite et produit toujours , à coté des rares nionumens échappés à l’inspiration de l’autre.
Quoi qu’il en soit , et prenant la civilisation présente dans ses conditions naturelles, nous disons que le christianisme est nécessaire à ses sciences d’application, non seulement pour les inspirer par sa pensée de bienfaisance, mais aussi pour les régler et féconder par son principe d’unité.
L’unité scientifique, c’est toujours le christianisme avec sa loi d’ordre qui est à la fois une loi d’utilité.
Que la raison de l’homme ait dans toutes les applications des sciences une immense liberté de création , cela se voit très bien par les œuvres qu’elle produit ; mais que nul n’imagine qu’elle trouve en elle-incine le type de ces magnifiques réalisations ; même dans les applications qui semblent facile.s, il y a un type de beauté morale ou d’utilité relative, qui doit se trouver en harmonie avec la loi générale de l’ordre humain, ou bien non seulement elles seraient futiles, mais elles seraient surtout funestes et désordonnées. C’est par là qu’elles rentrent forcément dans le christianisme, et on peut dire que plus elles sont chrétiennes, plus elles sont grandes et belles, utiles et fécondes, magnifiques et bienfaisantes.
Voici des sciences d’application d’une nature toute différente : ce sont les sciences littéraires.
Ici la réflexion de l’homme ne s’exerce plus seulement soit sur la nature visible, soit sur la nature intime des êtres, comme sur de purs objets d'examen et de théorie; mais elle s’applique à se réaliser elle-même par des formes extérieures et saisissables.
U s’ensuit que toutes les sciences déjà entrevues jusqu’à ce moment reparaissent pour entrer dans le domaine des sciences littéraires, qui en sont comme l’expression.
Autrement les sciences morales, sociales ou historiques, comme les sciences physiques ou matérielles , ne seraient formulées que d’une manière théorique dans l’esprit , sans recevoir une forme visible qui pût les rendre présentes à d’autres intelligences.
A vrai dire, les sciences littéraires sont des sciences de représentation : cela se voit par ce mot même de lettres, qui d’abord indique simplement un signe extérieur de la pensée, et ensuite désigne la pensée même dans ce qu’elle a de plus intime.
Sur cette observation de fait tout un système littéraire pourrait être établi, conforme à la philosophie la plus haute, embrassant à la fois les réalités de la pensée et les formes de son expression.
Il nous faut ici marquer seulement quelques généralités. Redisons que la littérature, prise dans le sens le plus étendu , est une expression écrite ou parlée des conceptions de l’esprit, appliquées à tous les objets de connaissance.
Il s’ensuit que la beauté des littératures se conforme à la beauté des conceptions; et comme la beauté des conceptions ne saurait être comprise en dehors de la vérité, la vérité revient encore comme type de la beauté des littératures.
Par ce peu de mots semblent résolues toutes les controverses agitées de nos jours sur la beauté littéraire.
On n’a pas assez compris qu’il y a deux genres de beautés, la beauté de la nature physique, et la beauté de la nature morale; l’une qui frappe d’abord les yeux, l’autre qui frappe d’abord l’esprit; l'une extérieure, l’autre intime; l’une qui tient à l'harmonie mécanique de la création, l’autre qui tient à son harmonie intellectuelle.
De sorte que la littérature a deux expressions correspondantes à ce double genre de beauté réelle, une expression qui tient à l’ordre sensible^ et une expression qui tient à l’ordre moral.
D’où il suit certainement qu’en tout état de civilisation , la nature visible s’offrant avec son caractère , facile à saisir, l’expression littéraire qui la réalise peut toujours avoir sa beauté, selon qu’elle se conforme à ce type d’imitation.
11 y a donc une littérature qui , jusqu’à un certain point , peut avoir simplement pour objet l’expression de la nature visible, indépendamment des lois d’harmonie qui présidetit à la marche du monde moral.
Cette littérature a sa vérité et sa grandeur, et même elle peut frapper d’autant plus l’universalité des hommes , qu’elle est une représentation
74 TllÉOlUE CATHOLIQUE
de l’espèce de beautés qui exigent le moins d’attention pour être aperçues.
Mais il reste l’expression littéraire, qui a pour objet la réalisation de» beautés intimas de l’ordre liuinain.
Voici une création toute nouvelle qui se présente, et voici, par conséquent, un car^tere de littérature plus profond, plus pénétrant, plus philosophique.
Ici , 4 part la différence des génies qui s’exercent à la réalisation des beautés du monde, différence qiù subsiste soit qu’ils s’attachent à l’ordre physique ou k l’ordre moral, il est visible que le caractère des littératures suivra des variations de perfection , suivant qu’elles seront appliquées à l’expression d’un ordre hariuonique plus ou moins parfait.
C’est en ce sens seulement que M. de Bonald a pu dire que la lilléiaturc était l’expression de la société , mot cité toujours et pas toujours compris.
C'estrà-rdire que la littérature, par ses degrés de perfection, est une représentation certaine des degrés de perfection ou d’intelligence qui se trouvent dans la société.
Et en ce sens la littérature chrétienne est la plus parfaite, car elle est lu représentation la plus exacte et la plus précise de l’harmonie humaine.
Après cela les langues ont leurs variétés, et dans ces variétés une |)cifeclion de mots , de sons ou d’images , plus ou moins accommodée à l’expression réelle des choses.
Et de cette perfection des langues résulte aussi sans doute une beinilé |)liis réelle dans l’expressiuii littéraire de la tiature physique ou de la nature morale,
Mais la perfection nié|ne des littératures ne tient pas à cette forme heureuse de leur expression.
L.i perfection littéraire est quelque chose de plus intime; et de uiéme que l’onjre moral est au-dessus de l’ordre physique, la représentation de l im est plus grai|de et plus belle que celle de l’autre, même qiiaiid la langue (jui lui sert d’expression n’aurait ni la même richesse ni la méiuc harmonie.
Il se peut faire que dans la littérature grecque il y ait une certaine perfection extérieure ou d’expression qui ne se trouve pas dans la littérature Iraneaisc ou dans toute autre littérature moderne. Cela tient à des avantages presque matériels, à un son de voix, à une souplesse de parole, à une variété trimage, à tout je caractère d’une langue faite par |a i.iatui e et non par l’imitation d'une autre langue.
Mais ces avantages qu’jl faut toujours reconnaître n’empéchent point la
supériorité de toute autre littérature mieux inspirée, quelle que soit l’imperfection de la langue qui lui servirait d'instrument.
M. de Bqnald traitant un sujet analogue, mais le bornant toutefois à l'examen des moeurs de la poésie, s’exprime eu de:', tenues ingénieux bjen que trop sévères sans doute pour la langue élégante de Tltalie.
•J La langue d’Homère est plus héroïque que sou sujet , dit-il, et le sujet du Tasse plus héroïque que su langue. La langue italienne, faible, molle et sans dignité, convient plutôt au genre familier, l^orsqu’elle parle l'épopée, ou croirait entendre jouer le vieil Horace par l’amoureuse du Théâtre- Italien. C’est Herminie qui prend les armes d’Argant pour combattre Tancrètle. .Aussi remarquez que les reproches que Despréaux fait au Tasse portent principalement sur les conceili de sa langue, et que ceux (pi’Horace fait à Homère portent sur la conduite du poëme. De là vient (pi’Homére et Virgile perdent tant à être traduits, et que le Tasse y gagne peut-être, ou du moins que sou poème ne perd rien à être traduit dans toiites les langues qui sont plus mâles et plus héroïques que sa langue naturelle (1). v
Cela devient parfaitement juste dès qu’on veut le généraliser davantage; car la poésie , du moins comme forme, n’est qu’une partie de la littérature.
Ainsi la littérature n’est pas seulement une expression de mœurs héroïques ou familières , elle est aussi une expression d’idées vraies sur tout ce qui tient aux lois de l’harmonie humaine.
11 s’ensui; que là où ces lois sont plus profondément empreintes dans l’intelligence des hommes , |à aussi la littérature, expression de la société intelligente , monte d’elle-mémc à un degré plus haut de perfection.
Considérées sous cet aspect, les questions littéraires sont simplifiées.
Laissons au génie ancien toutes ses richesses, mais voyons à quel principe est due la perfection du génie nouveau.
Le génie ancien a peu pénétré dans le mystère de l’humanité ; il ne le pouvait pas ; il est resté à la surface ; mais rien de cette surface ne lui a échappé.
De là une vérité merveilleuse d’expression. Et comme la pensée est plus vivement ébranlée par des choses extérieures, la parole aussi re^joit de cette émotion une empreinte de vivacité passionnée, qui se communique avec plus d’empire.
Iæ génie moderne a sondé le mystère. Un flambeau le guidait. Il a tout vu, ou tout entrevu , ou tout soupronné.
De là un ensemble admirable de création, et une pénétration intime de la pensée qui prélude à toute l’action de la vie humaine.
(t) Législ. primitive , lom. 5.
yG THÉORIE CATHOLIQUE
Et peut-être cette connaissance a pu donner lieu quelquefois à une sensibilité froide et raisonneuse ; mais aussi le ressort littéraire a été plus varié, la conception plus étendue , l’harmonie de l’ouvrage plus complète et plus savante.
Pour arriver rapidement à notre but, disons que le christianisme a jeté cette féconde unité dans la littérature des âges modernes.
Le christianisme n’était point venu au monde pour donner au génie poétique ou littéraire plus d’inspiration ; mais comme il a révélé à l’homme un ordre inconnu de perfection, rien ne doit étonner, si cette révélation toute morale a servi de développement à la littérature même.
L’épopée, le drame , tous les genres de création poétique ont profité à cette lumière, comme aussi les sciences morales ou naturelles, considérées dans leur expression , laquelle est aussi une création.
Qu’on ne cherche donc plus si le christianisme a été plus fécond pour les lettres que les âges d’idolâtrie : ce sont là de vaines disputes.
Quand même les oeuvres modernes n’auraient pas littérairement la même perfection extérieure que les œuvres antiques, elles ont une perfection intime qui ne s’était point vue encore sur la terre.
Les langues anciennes ont été plus heureuses ; mais la pensée moderne a été mieux inspirée.
La passion a changé d’aspect; elle était matérielle, elle est devenue morale. La force dominait le drame, l’épopée, toute la poésie; à la place de la force vous avez le secret de la force , vous avez la volonté qui la meut.
L’éloquence, qui semble tout l’objet de la parole, c’est-à-dire la domination de la pensée d’autrui, l’éloquence parlait à la colère, à la vengeance; elle parle à la raison. L’éloquençe est montée à un degré d’élévation que les âges anciens n’avaient point soupçonné. Elle dompte les passions : jadis son triomphe était de les exciter.
Et comme la connaissance de l’homme a été plus intime, la parole est devenue plus ingénieuse pour exprimer cette science toute nouvelle.
La morale n’a pas été seulement une étude philosophique des rapports des hommes entre eux; elle a été un examen délicat de leurs habitudes et de leurs pensées.
Tout le secret de l’homme s’est dévoilé, et la langue a trouvé je ne sais quel raffinement d’expression inconnue pour caractériser et saisir ces nuances presque aériennes de l’humanité.
La science du moraliste n’avait pas même de nom chez les aneiens; c’est une science toute chrétienne , et peut-être la plus délicate et la plus subtile de toutes les sciences.
Il en est ainsi de la critique , une science littéraire qui ne se réduit pas à des nrincipes d’art ou à des censures d’irritation et d’envie, mais qui
DES SaENCES. 77
rattache les lettres à la morale et à refte connaissance intime de l’homme, d’où naît tout li- secret de l'inspiration.
Le christianisme a ainsi passé sur tous les objets où s’exerce la réflexion littéraire, pour les féconder.
Et si nous voulions ici développer pleinement un tel sujet , nous dirions comment il y a passé en y déposant le principe qui lui sert de vie à luiméme,son principe de foi ou d’autorité.
Car il faut convenir que dans les sciences littéraires le caprice humain arrive aisément pour toute règle des créations , à moins qu’une loi supi>rieure ne vienne les dominer.
Les hommes sont bien convenus de réprimer l’anarchie par ce qu’ils appellent le goût ; mais le goût même devient l’anarchie, à moins qu'il ne représente le goût général des siècles littéraires , ce qui ne suffit pas toujours pour vaincre la bizarrerie des goûts.
Mais par le cbristianisme qui donne la notion précise des lois morales ou des perfections de l’intelligence, nous avons la notion des beautés réelles qui sont une réalisation de ces lois.
C’est pourquoi de nos jours les nouveautés littéraires se sont affranchies de toute règle, et ont réalisé le désordre jxnir toute perfection. Cela tenait à ce que le christianisme était absent des créations , même alors qu’elles l’invoquaient.
On disait bien et avec vérité que \e goût a\ait souvent fait des règles sans rapport avec la nature ; mais ce n'était pas à dire qu’il n’y eût point de règles.
La nature littéraire , ou exprimée par les lettres , n est point toute la nature ou la nature sans choix ; cette nature serait hideuse , toute vraie qu’elle serait.
Et nous ne parlons pas seulement de la nature visible , mais de la nature morale. En cette double nature il y a des choses que l’art voile à moins qu’il ne soit abject : donc l’art est une convenance ; mais encore une fois la convenance n’est pas un caprice ; elle est une loi d(î vérité et d’ordre , et elle n’est telle que sous la lumière chrétienne, laquelle ne détruit point la liberté du génie, ou ne borne pas la carrière des conceptions, mais illti mine au contraire l’une et l’auli'e de ses resplendissantes clartés.
A mesure que nous avançons dans l’examen des sciences, on dirait que la puissance de la réflexion se révèle à nous dans un ordre de progression merveilleuse qui aboutit à la création même.
78 THÉORIE CAIHOLIQUE.-
Voici (^le l’homme, tel que nous l’étudionSj ou bien formé pat la main de Dieu . ou bien créé en quelque sorte par la société , se réfléchissant en liii-inéme , et y trouvant des sciences qu’il doit à une inspiration extérieure ou à renseignement, les féconde à son tour par sa pensée, et en fait jaillir des sciences foutes nouvelles.
C’est ce que nous avons vu en parcourant cette belle série de connaissances acquises par l’étude réfléchie des êtres, de la nature extérieure, de ses phénomènes et de ses lois; en passant ensuite aux applications de ces connaissances à l'iitilifé pratique de la vie, et enfin en effleurant ces harmonieuses lois lilléraires desquelles résulte une sorte de réalisation de la pensée par un signe qui la rend présente avec toutes ses nuances de délicatesse ou de majesté, de sid>tilité ou d’énergie.
Dans la science philosophique l’homine est moins créateur, parce qu’il ne fait que sc connaître.
Dans les sciences naturelles il le devient davantage, parce qu’il saisit des êtres qui lui sont extérieurs.
Dans les sciences mathématiques il monte à un degré plus haut, parce qu’il trouve des lois que les sens ne lui pouvaient montrer.
Dans les sciences d’application sa puissance se révèle d’une manière un [Kîu tiiiférente mais plus sensible, parce qu’il réalise des forces qui semblent le rendre maître de la nature même.
Dans les scàuices littéraires enfin, c’est lui qui se produit au dehors par des signes qu’il façonne à son gré, et tout en se produisant comme intelligence, il saisit et captive l’intelligence d’autrui , ce qui paraît être le comble de la domination.
Toutefois en chacune de ces sciences la réflexion trouve un fonds qu’elle n’a pas fait d’clle-mème , soit qu’elle s’exerce sur l’homme ou sur la nature, sur la pensée ou simplement sur la parole.
L’homme n’applique donc sa puissance qu’à réaliser des formes en quelque sorte, car les choses, les faits, les réalités idéales, ce n’est p.as lui qui les produit, et en ce sens il n’est pas créateur.
Quoi ! ne le pourra-t-il devenir?
Il y a dans l’homme une singulière puissance ; c’est celle d’imaginer. Imaginer, n’est-ce pas créer ?
Par l’imagination l’homme crée une nature nouvelle , et cette création donne lieu à des modifications merveilleuses dans tout le système des sciences , depuis les sciences naturelles jusqu’aux sciences littéraires , depuis la théorie des arts jusqu’à l’art de leurs applications.
L imagination , c’est l’invention , à proprement parler.
G est à force d imaginer, qu’Archimède arriva à pouvoir affirmer matliématiquement qu’avec un point donné il soulèverait lemonde.
ÜF.S SCIENCES. 7$
De fn^me ptai* la puissance d’iinaginatioti NPwIorl pàt-Wiit â k kH iiftlvei-selle (l’attl-acHon. Le piif calcul ne l’y eût pas concluif.
Toutes les gl-amles découvertes du génie liiiniaiti dérivéïlt de cette puissance, excepté celles (jiii dérivent du hasard; et encore cellesdà ont tut caractère particulier qui les distingue. hasard découvre Un fait, Comme l’attraction de l’aimant ou sa direction , mais il ne découvre pas tine loi ; le hasard n’eùt pas résolu le problème de la sphère inscrite au cylindre; le hasard n’invente pas, il trouve; c’est le contraire de l’imaginatiort , qui ne trouve pas, qui invente; elle invente même les applications de ses sciences, et en ce sens l’imagination, c’est le génie.
C’est en un mot par l’imagination (jue l’homme se rend propre la science humaine , qu’il la modifie et 1a transforme.
On reconnaît toutefois des sciences dans lesquelles l’imagination a son exercice plus librement et plus souverainement établi. Telles sont les sciences où le travail humain semble n’avoir pas d’objet précis indiqué par la nature.
Et telle d’abord la poésie , considérée non-seulement comme science de création , mais comme science d’expression.
Ici la pensée humaine est maîtresse de son œuvre, tandis que dans le.s autres sciences l’œuvre existe, et la réflexion r;efait que, Vétudier dans ses formes et dans scs lois.
Voilà pourquoi dans les anciennes langues le poète est dieu ; car il est créateur, et c’est le sens admirable et profond du mot même de j)oète.
Or il ne crée que parce qu’il imagine; et en cela il commence à différet du Dieu véritable , qui crée parce qu’il réalise.
Il n’en est pas moins vrai que c’est une singidière puissance que celle d’imiter la création même, ne fût-ce que par des fictions.
Et remarquons que riiomme réalise just|u’à un certain point cette espèce de création. On le voit dans la poésie proprement dite qui est une invention de réalités imaginaires , et on le voit dans plusieurs autres sciences qui sont une dérivation ou une transformation de la poésie.
La musique est la première de ces sciences ; science plus mystérieuse que ne le suppose le Vulgaire, que ne le supposent même ceux qui l’étudient comme une théorie, ou ceux qui la cultivent comme un art.
Quoi ! n’cst-ce pas un objet de haute philosophie que la simple succession des sons humains, avec l’infinie variété de leurs nuances si rapides et si fugitives ?
Quel philosophe a bien expliqué la loi toute simple de l’harmonie, cette loi résidant en trois sons principaux , dont la combirtaîson développée donne lieu à tout le système des accords ?
Peut-être la science de la musique est la plus profonde, et elle passe
8o THÉORIE CATHOUQUE
{Ktur la plus futfle. Ce n’est point le lieu de la rétablir k son rang scientifique ; qu’il suffise d’indiquer qu’elle porte en elle un caractère digne de tout l’examen des philosophes , et que ce n’est pas sans une profonde raison que la science antique avait fait de l’harmonie des sons l’emblème ile l’harmonie du monde.
Or l’imagination paraît surtout dominer dans la musique, parce que .a musique n’est pas une expression de réalités permanentes, mais plutôt nue réalisation de fictions fugitives.
On demande quelquefois si la musique exprime des idées. On dirait qu’elle n’est rien si elle n’est pas une formule exacte du sentiment ou de la pensée ! Et pourquoi cette rigueur à l’égard d’une science où nous trouvons tles plaisirs qui ne ressemblent à aucun autre plaisir, puisque les sens et l’intelligence y sont k la fois satisfaits? L’harmonie du monde n’est pas une parole, et pourtant elle répoiul à l’ame et lui parle avec une puissance qui ne fut donnée à aucune langue. On ne saurait nier qu’il n’y ait dans l’ordre des sons que l’im.'igination multiplie selon des lois très certaines une mystérieuse corélation avec toute la nature intellectuelle de l’homme; autrement il ne se concevrait point cpie la musique eût l’étonnante puissance de le captiver, de l’émouvoir, de lui déchirer l’ame, de lui briser le coeur, de le faire frémir, pleurer, palpiter, et bien plus encore tle le saisir par la pensée en quelque sorte, et de l’arracher aux réalités de la vie pour le plonger dans la méditation vague et indéfinie de l’immensité.
Au reste, cet empire exercé sur la |)ensée de l’homme n’est pas le caractère exclusif de la musique. H est propre également à toutes les sciences d’imagination; et par là même est manifesté le secret de leurs analogies avec l’intelligence humaine.
Ainsi l’architecture formule des pensées de création qui, sans avoir aucun type réel dans la nature, provoquent soudainement notre admiration , selon qu’elles répondent au sentiment que nous avons de la beauté et de la grandeur.
Il y a dans l’architecture une loi d’harmonie qui a sa ressemblance avec la loi qui constitue la science de la musique. L’une parle aux yeux, comme l’autre parle aux oreilles, et toutes deux vont correspondre à l’intelligence qui les embrasse dans le système moral du monde.
Cette loi d’harmonie est intime à la création. Sans doute elle ne se révèle jws à nous pleinement; mais nous la connaissons assez pour porter en nousinème une appréciation assez exacte de sa perfection.
L’iilée de la symétrie et de la concordance, que nous poursuivons malgré nous dans toutes les œuvres, n’est autre chose qu’une déduction naturelle de cette loi.
Et c’est précisément parce que nous ne parvenons pas à la coiuiaitre
Si
pleinement, et h la formuler avec une esactitude mathématique , que la révélation intime qui en est faite à notre amc garde quelque chose de (fagiie qui SC prête admirablement à la fécondité créatrice de l’imagination.
De l;i des formes prodigieusement variées dans l’architectiu^ ; de là une régularité savante avec un abandon poétique; de là une harmonie indéfinie avec une liberté sans désordre. •
Peut-être la peinture, qui est aussi une science d’imagination, ne paraîtra pas au premier aspect soumise également à cette même loi d’harmonie qui se révéle dans les œuvres de rintelligencc. C’est que la peinture a un type d’imitation dans la nature visible , et que pour cela même elle paraît moins créatrice que les autres sciences.
On a écrit quelquefois que la musique avait aussi son type dans je ne sais quels concerts de la nature, dans le chant des oiseaux, dans le murmure des ondes, et même dans le bruit des vents; de même que l’architecture avait le sien dans les S2>cctacles du monde , dans les dômes des vallées et des montagnes, et dans je ne sais quelle harmonie extérieure des œuvres inégales qui ornent la création.
Mais ce sont là des chimères.
Le type de la musique comme de l’arcbiteclure est dans la conception humaine , et ce type est .assez grand et assez fécond.
U n’en est pas tout-à-fait ainsi sans doute de la peinture qui a son type réel dans les objets extérieurs qui frappent les sens.
Mais si la peinture e.st une imitation , c’est l’imagination qui f;üt cette imitation. Par là elle reçoit deux caractères distincts , un caractère de vérité réelle et un caractère de vraisemblance imaginaire; l’iine qui lui vient des objets qu’elle imite , l’autre de la puissance qui les réalise une seconde fois par l’imitation.
Or ce que nous disons de la peinture s’applique rigoureusement à la sculpture qui, dans l’expression des objets qu’elle reproduit, garde également toute la liberté de ses concejîtions.
Et ainsi l’imagination reparaît toujours avec ce vague infini de création, qui la rend maîtresse des arts qu’on nomme libéraux , c’est-à-dire intellectuels.
Mais nous arrêtant au point d’ubservation où nous sommes parvenus, et d’où un vaste horizon scientifique pourrait s’apercevoir, nous pouvons nous demander l’explication philosophique de ce mystère d’harmonie qui s’est révélé à notre pensée.
Ce n’est là rien de fictif, mais bien une réalité plus ou moins saisie par l’intelligencee.
D’où vient donc cette loi de l’imagination ou de la faculté créatrice de l’homme^
6t FHEORIE CATHOLIQUE
D’où vient que cette puissance qui nous est propre est dominée par une autre puissance , dont nous avons l’instinct sans en avoir la notion précise et formulée ?
Qu’est-ce enfin que cette unité de l’ordre que nous poursuivons dans nos œuvres comme dans celles d’autrui ?
Cette loi , cette unité , il faut le dire, nulle philosophie humaine n’en a le secret , à moins qu’elle ne le cherche dans la révélation chrétienne.
Elle peut se faire sentir à tous les poètes, ou à tous les créateurs , comme une inspiration cachée de l’ame ; Homère et Platon cédaient à sa puissance intime et mystérieuse comme Bossuet ou Racine, comme Cervantes ou Milton, comme Raphaël ou Michel-Ange. Mais si, après avoir senti leur génie dominé par elle, ils eussent voulu chercher la raison de son empire, tous ne l’eussent pas trouvée de même. C’est que la jjeiisée rationnelle de l’ordre n’est pleinement connue que dans la lumière du christianisme. Partout ailleurs l’imagination peut avoir sa fécondité ; mais là seulement elle a la notion philosophique et réfléchie des lois qui servent de règle à ses créations.
Aussi la philosophie du christianisme est la seule (jui ait plongé sou regard dans toutes les questions qui tiennent à l’art humain.
Seule elle a fait une théorie scientifique de la poésie pr prement dite, qui est l’art par excellence.
Seule elle a donné la raison de l’unité dans les œuvres du génie.
Seule elle a pu dire que cette unité n’était autre chose qu’une com>spondance aux lois morales de l’humanité, hors desquelles il n’y a cpie le caprice , c’est-à-dire la ruine de tout ordre comme de tout art.
Seule aussi elle a dit à l’homme le secret de ce qu’il nomme la rêverie , sorte d’élévation extatique par-delà les réalités de la vie , réalisation mystique d’un monde inconnu.
Et seule enfin elle a fait de cette idéalité mystérieuse tout le charme de l’art moderne , soit dans les œuvres de la poésie proprement dite , soit dans celles de la peinture , autre sorte de pmésie ; ou de l’architecture , poésie et peinture tout à la fois ; ou de la musique , expression indéfinie d’im ordre d’émotions qui échappent à l’analyse de la raison.
Voici donc que nous avons parcouru tout l’ordre des sciences et que dans toutes nous avons trouvé la fécondation du principe chrétien. Il resterait peut-être à embrasser tout cet ensemble sous un même aspect : reprenons simplement les principales idées de noiie travail.
La science, si on prend ce mot dans son acception la plus expressive , est la connaissance des réalités, et encore de ce qu’il y a d’intime dans les réalités.
Et comme les réalités ainsi conçues ne tombent passons les sens, la science humaine ne les saurait pénétrer par clle-inéuie, puisqu’il ne lui est donné que de saisir les choses extérieures ,les formes des êtres, leurs lois tout au plus , ou les faits qui leur tiennent lieu <le lois.
La connaissance des réalités est la science de Dieu. Mais Dieu peut la communiquer plus ou moins.
Dieu l'a premièrement communiquée à l’homme , en la renfermant dans la reconnaissance des réalités morales , qui ne sont rien autre chose que les rapports des êtres intelligcns. Et par cette simple communication il a jeté dans l’esprit humain tout son germe de développement.
Ce n’est pas sans une pensée d’ordre profondément mystérieux que que Dieu a ainsi borné jjour l'homme la science des réalités. Ainsi bornée, elle était suffisante encore pour produire toute l’harmonie intellectuelle du monde, sans que cette harmonie dût retenir dans l’immobilité l’esprit de curiosité ou de recherche qui est propre à l’intelligence créée.
Ainsi dans la science humaine il y a deux objets très distincts, les réalités intimes des êtres , et leurs natures visibles ou extérieures.
Les réalités intimes sont communiquées à l’homme, et plus il en a la notion précise, plus son intelligence est éclairée, et sa science est étendue.
La nature extérieure des êtres est au contraire un objet que la science par ses efforts peut toujours pénétrer davantage. Toutefois la science ne se constitue pas à priori par cette pénétration graduelle et successive. Une science est déjà faite dans l’homme, lorsqu’il essaie de réaliser cette connaissance nouvelle ; cette science, c’est la science communiquée des réalités.
Il s ensuit que la science arrive à l’homme par deux voies, par la voie d autorité et par la voie de recherche ou d’examen.
Mais elle lui arrive d’abord par la première.
C est lorsque l’homme est formé par l'enseignement ou la révélation des réalités qui constituent la science proprement dite, qu’il applique son intelligence à la découverte des choses qui sont en dehors de cette connaissance.
Et chose très remarquable! afin que l’homme ne puisse jamais douter que 1 autorité ne soit le fondement de la science humaine. Dieu a voulu qu il fut contraint d’accepter sans examen tous les premiers principes des connaissances mêmes qui ont pour objet les choses sensibles, jusqu’aux axiomes qu’il appelle évidens pour se complaire, mais qu’enfin Ü n’a pas
84 TIIÉORIK CATHOLIQUE
trouvés et qui sont placés en dehors de ses démonstrations, de ses expériences ou de ses théories.
Voilà en peu de mots tout notre système philosophique des sciences.
La pensée chrétienne y est partout apparente, parce que la nécessité de Insoumission y est partout démontrée.
Et cela même, c’est le catholicisme.
Sous notre plume catholicisme et christianisme, c’est une identité.
Le christianisme est nul s’il n’est pas catholique ; et le catholicisme est nul aussi s’il n’est pas chrétien. Nous eu avons dit la raison; c’est que le principe chrétien est la soumission, et le principe catholique est l’autorité; deux principes qui se correspondent et sont nécessaires l’un à l’autre, puisque la soumission sans l’autorité , ou l’autorité sans la soumission , c’est une égale chimère.
Or ime chose digne de profonde admiration, c’est de voir avec quel ordre Dieu ayant constitué l’intelligence humaine sur cette base première de l’autorité, lui a j>ermis ensuite de se féconder elle-même en se repliant sur les notions communiquées , et les faisant servir à la connaissance et à l’examen de la nature tout entière.
L autorité et la reflexion , c’est le double pivot de la science.
Il y a des sciences où l’autorité est plus manifeste; il y en a d’autres où la réflexion est plus libre. Mais en toutes l’autorité commence, et en toutes la réflexion achève le travail par lequel la connaissance arrive à sa plénitude.
11 appartient donc à la philosophie de faire cette double part de la foi et de 1 examen, dans la théorie raisonnée des sciences, et à cette fin elle doit être ou se faire catholique, sous peine de franchir toutes les bornes et de sacrifier, tantôt 1 examen, pour s’abîmer dans l’extrémité du fatalisme, tantôt la foi, pour expirer dans les misères du doute.
Mais une question dernière se présente, à savoir, si l’esprit chrétien a réellement fécondé 1 intelligence humaine au-delà de ce que nous savons de toutes les histoires de la civilisation du monde.
Question brillante, mais qui se rapjwrte plus à l’art qu’à la philosophie, et qu il serait d ailleurs superflu de traiter encore après les mélodieuses apologies q U elle a inspirées au j)lus magnifique des écrivains de nos jours.
Pourquoi ne pas observer toutefois ([ue la comparaison des œuvres de 1 art chrétien avec toutes les œuvres du génie antique manque d'une rigueur logique, toutes les fois qu’on s’arrête à la forme exlérieure des créations ?
Le christianisme n est pas venu sur la terre afin de fournir aux poètes des inspirations mythologiques plus riantes, afin de donn r à tous les arts
une condité plus variée, et aux sciences mêmes une pénétration plus profonde.
Quand même Platon serait encore le premier philosophe, Homère le premier des poètes, Archimède le premier des géomètres, le christianisme apparemment ne perdrait rien de sa vérité. Ainsi les disputes sur l’art moderne et sur l’art ancien peuvent survivre ; mais après qu’elles seront épuisées , la philosophie apparaîtra et viendra dire que dans les controverses on s’est mépris ; car au lieu de pénétrer dans le fond des questions , on n’a saisi que les apparences, et à son tour elle aura son jugement à faire entendre.
Elle dira donc qu’il n’importe que le christianisme ait poussé par son génie le mouvement de la science ou de l’art humain j mais au moins est-il manifeste que stml il a dit à l’homme la raison de ses connaissances ; seul il en a fait un système d’unité et d’harmonie; seul il a révélé la loi morale des êtres; seul il a constitué la science en un mot, avec sa certitude logique, et son universalité presque divine.
Sans le christianisme la philosophie des sciences ne se fût pas même offerte à l’esprit de l’homme comme un objet de doute ou d’examen possible.
Et qu’est-ce que la perfection d’un art partiel, et même du plus beau de tous les arts, de la poésie qui les embrasse et les féconde tous par son inspiration, qu’est-ce que cette perfection, auprès de la magnifique unité des sciences, que le christianisme rattache par ses anneaux d’or à la pensée éternelle, à Dieu? qu’est-ce que les œuvres du génie, que Dieu sème dans l’humanité, comme il sème les étoiles dans le firmament? qu’est-ce que ces feux isolés et ces flammes resplendissantes, auprès de tout le système du monde intellectuel, tel que le christianisme nous l’expose rayonnant de ses clartés ?
Toutefois ayant d’abortl saisi ce grand caractère de la science qui embrasse tout l’ordre de la création , il est permis de revenir à cette comparaison des travaux de l'esprit humain, dans les deux ordres d’inspiration mythologique ou chrétienne, que la critique a si souvent examinée de nos jours.
Sans penser en effet que le christianisme ait été révélé à la terre pour la simple perfection de l’art humain, on peut bien dire que la lumière qu’il a versée dans l’intelligence , en rectifiant toutes ses pensées , a naturellement perfectionné ses œuvres.
H est des sciences qui n’ont pu naître que sous cette merveilleuse lumière, telles sont les sciences morales, sciences précises et fécondes, que l’antiquité ne fit qu’effleurer de ses doutes.
Et dans ces sciences que de créations, envisagées simplement sous le rapport de l’aiÿ humain ! chaque siècle chrétien a ses œuvres, que le flot des âges pousse toujours d’oublis en oublis, mais qui, mises successivement en regard des plus grands travaux de la philosophie antique , paraîtraient marquées d un cachet magnifique auprès duquel le génie humain pourrait ressembler à de la débilité.
86 THÉORIE CAÏllOLlQUE
Quelle est en second lieu la littérature qiii nous pourrait ouvrir «ies trésors semblables à la littérature de l’Église chrétienne? Dans quelle civilisation se voit un luxe de création semblable à la fécondité des saints pères? quelle éloquence fut plus inspirée que leur éloquence ? quels prodiges égalèrent les prodiges de leur parole ? Ne citons pas de noms propres; laissons saint Chrysostôme et Bossuet dans leur gloire. Aussi bien tout est dit sur cet magnificences du génie. Mais n’est-ce rien que la multitude innombrable de talens créateurs qui sont éclos sous le soleil du cliristianisme ? Dans la littérature chrétienne, ce qui confond, c’est la foule, une foule immense, qui fait peut-être que la supériorité est moins aperçue, mais qui est ellemême une supériorité.
De meme dans toutes les créations, de même dans la poésie, de même dans les arts, de inéine dans les sciences proprement dites.
11 est visible (pie l'esprit humain est monté de quelques degrés vert la lumière des cieux.
Dans le monde antique, c’est un philosophe, c’est un poète, c’est un historien, c’est un artiste qui se montre; dans le monde chrétien toute rhuinanité parlicijie à l'illumination de l’intelligence; on dirait le génie qui sort à flots.
l’eiit-etre on dira que la médiocrité nous dévore dans cette affluence. La médiocrité! ouvrez les moralistes; ouvrez les poètes; ouvrez lesorateni-s; ouvrez les historiens; ouvrez cette immensité de livres de toute sorte. Qu’est-ce que la médiocrité qui se traîne après chaque siècle, lorsque chaque siede peut laisser à l’avenir des tels monumens de sa fécondité et de sa grandeur ?
Partout où le christianisme se montre, il en est ainsi. Partout il donne au génie humain une activité brûlante. Partout vous le voyez marcher avec des lumières et des chefs-d’œuvre; et lorsqu’il disparaît, la barbarie recommence.
Curieux que nous sommes des créations de l’homme, nous (xiurons aux déserts lointains pour chercher quelque trace de l’art , quelque ruine de monument, quelque vestige de science. Eh bien! le christianisme a couvert la terre de chefs-d’œuvre, aux(|uels nous songeons à peine. Pour un temple grec dont nous allons baiser les débris, nous avons mille temples cachés dans nos hameaux comme dans nos villes, où se révèle une pensée de création plus audacieuse ou mieux inspirée. Quelle est donc la cité anti({ue qui sera la rivale de nos mille cités élevées sous la croix PRome, la reine des cités poétiques et mystérieuses, n’est-elle pas la ville chrétienne par excellence? ht tout ce que les empires moiK mes ont de monumens et de gloire, de civilisation et de gi’mie, tout cela lù'st-il pas ehrétii’ii? Vraiment 1 homme finit par être d’une préoccupation aveugle et ingrate. Il
ne voit rien et il ne sent nen, à force d’étre environné de lumières et de bienfaits. 11 faut, ce semble, que tout lui manque pour qu’il comprenne les dons du ciel. Alors il les cherche et il les bénit. Mais dans l’affluence, des richesses, il boit l’oubli comme une volupté. N’est-ce pas dans la vie un signe de mort ?
Résistons à ce pienchant mauvais des âmes , et \oyous la société telle que Dieu l'a faite par le christianisme.
11 est certain historiquement que la révélation chrétienne a été l’appa* . rition d’une lumière inconnue sur le monde.
Nous ne parlons présentement que de la science humaine. L’évangile a réveillé dans toute la terre un esprit scientifique qui dormait. L’intelligence s’est partout émue; et partout où il a passé, l’horizon des esprits s’est agrandi comme dans un espace sans terme.
C«ci est très remarquable, comme fait d’observation historique; car les premiers missionnaires de l’Évangile n’étaient pas des savans ; c’étaient des bateliers sans culture, des pécheurs pris au hasard dans les rang de l’ignorance. C’était donc que leur doctrine morale portait en elle le germe de toute science; comment ne le pas comprendre?
Et aussi sans aucune pensée de préméditation philosophique, il s’est trouvé que tous les missionnaires qui ont été chargés de perpétuer l’œuvre des pécheurs de la Galilée , se sont faits à la fois les propagateurs de la science dans le monde entier. C’est que le prosélytisme chrétien emportait le prosélytisme scientifique , et il ne se pouvait pas que les peuples fussent éclairés sur leurs rapports avec le ciel , sans puiser dans cette connaissance le principe d’une science appliquée seulement aux choses de la terre.
De là le mouvement immense donné aux idées depuis la mort de Jésus- Christ ; de là la longue lutte contre la barbarie ; de là l’immense effort des âges contre l’erreur; de là des modifications graduelles dans tous les établissemens politiques des nations; de là des établissemens publics d’éducation dans toutes les cités ; de là un affranchissement successif des hommes ; de là des universités ; de là des découvertes infinies ; de là des momumens de toute sorte ; de là des bienfaits versés sur les masses populaires, antre espèce de rédemption parallèle à la rédemption mystérieuse que le révélateur promis au monde dès l’origine avait accomplie.
On nesaurait ici nombrer tous les bienfaits scientifiques du christianisme. Le sacerdoce chrétien a été l’instrument de toutes les civilisations; le méconnaître , c’est méconnaître l’histoire.
Donc ne parlons plus des travaux des moines , ni des chefs-d’œuvre du génie humain sauvés dans les monastères du moyen-âge , ni de la liberté des peuples , protégée par le clergé catholique ; ni de tous ces grands résultats historiques que la science de nos jours commence à mieux apprécier.
88 THÉOMt CArnOLIQUE.
Mais n’est-ce pas qllel’a'U^Tc chrétienne se perpétue quelque part encore sous nos yeux ? Quelle est donc la puissance qui dispute obstinément les peuplades de l’Inde et de l’Afrique à tous les fanatismes de la barbarie , si ce n’est la puissance du christianisme ? i<’cst-ce pas le christianisme qui a conquis 1 Amérique à la vieille science de l’Europe? N’est-ce pas en avançant toujours dans les déserts qu’il a fait reculer les moeurs féroces des Etals sauvages? Le christianisme assurément n’affranchira pas l’humanité des révolutions et des crimes ; mais puisque ici nous parlons de lumières , le christianisme avec sa croix toute seule n’est-il pas la lumière qui s’avance au milieu des hommes, soit qu’il aille les trouver dans l’abrutissement de la servitude sous le glaive d’un maître , ou dans la dégradation de la liberté sous la hutte des forêts ? f
Place donc aux missionnaires de la croix dans l’univers ! ils sont à la fois les missionnaires de la science. Silence à leur parole! c’est une parole de civilisation , comme de vertu et de charité. Nous appelons le progrès de l’intelligence; laissons paraiti'e l’Évangile. Voici une démarcation profondément empreinte dans rhuinanilé : d’un côté la liberté, de l’autre la servitude; d’un côté la science, de l’autre la barbarie. Quelques exceptions dans l’histoire ne font rien à cette loi. Touchez-vous une terre inculte et sauvage? le christianisme n’est pas là; touchez-vous une terre ornée et féconde? levez les yeux; quelque tlôme vous montrera la croix. Et prenez garde que la croix se déplace de temps à autre, et qu’alors la science se déplace à son tour! Allez visiter le sol africain , et demandez-lui quelque souvenir de son vieux génie : tout est muet, et la mémoire même a péri sur cette terre désolée. Oui , le christianisme est la science; s’il se montre, elle vient; s’il disparaît, elle fuit : donc, ayant reçu la science du christianisme, gardons le christianisme pour ne pas perdre la science.
Nous savons à présent tout le mystère de riiomme et du monde; nous avons vu cet abîme où la raison se perd. Cette expérience faite sur l'humanité n’est pas sans profit pour la philosophie; car c’est beaucoup que l’homme sache sa débilité. S'il se croit fort, il meurt aux pieds d’un atome; mais faible, il monte au ciel par la pensée; et de là tout se découvre. De sorte que, par une derniere analogie qui complète toutes les autres, le principe de la science humaine, comme le principe de la perfection chrétienne, c’est l’humilité.
UES SOEjNCES.
A présent recueillons-nous , et demandons-nous si cette manière d’envisager la science humaine ne répond pas à un certain pressentiment de destinées nouvelles qui travaille le monde intellectuel.
Le christianisme , nous l’avons dit dès le début , reparaît comme une inspiration mystérieuse dans les travaux de l’intelligence. Il fallait écraser r infâme il y a un siècle; il faut à présent l’invoquer comme le génie sauveur de l’humanité. Ne nous créons pas d’illusions et ne poursuivons pas de chimères ; mais reconnaissons et constatons ce retour des âmes vers une pensée céleste. U y a du vague encore dans les idées ; c’est qu’elles sortent d’une profonde nuit; rayons lumineux qui percent les nues et servent d’annonce à l’éclat du jour.
Après tout , laissant à Dieu tout le secret de l’avenir, il nous est donné du moins de saisir les caractères extérieurs de la révolution morale qui se fait dans la société; et ce spectacle est par lui-méme assez imposant.
Voici le monde entier dans une situation inconnue à tous les âges; voici tous les peuples de l’univers liés entre eux par une civilisation parvenue à un degré mystérieux. pensée humaine vole dans l’air par des procédés qui, en un clin d’œil, la jettent d’un pôle à l’autre, et soumettent ainsi tous les habitans du globe à un même empire. La barbarie n’a guère plus de forêts dans le monde; l’état sauvage est vaincu. L’industrie, qui pour la cupidité est tout le progrès de l’esprit, devient pour la science une communication de plus; et croyant ne donner aux hommes que des richesses, elle leur crée des liens d’intelligence. Jusqu’à une cer. taine communauté de besoins physiques, de goûts , de modes et de plaisirs, vient s’établir entre tous les peuples. La Chine a des arts qui semblent éclos à Paris; le sentiment de la perfection se glisse dans l’Inde antique et dégradée, comme dans l’Amérique nouvelle et déjà vieillie, L’Europe n’a plus sa domination savante et lettrée sur le reste du monde; une large égalité de lumière s’est partout répandue à flots. L’Asie s’est ouverte aux idées de l’Occident; l’Orient se refait; la Grèce semble aspirer à une renaissance ; la barbarie ottomane fuit; la terre autrefois touchée par saint Louis est destinée à revivre sous la croix. Tout un travail de renouvellement se fait dans le monde ancien comme dans le monde nouveau. Et pour instrument de cette immense transformation, voici qu’une langue devient universelle, langue de politesse, de clarté et
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d’élégance, qui semble avoir été faite pour servir d’illumination aux esprits.
Cette langue, c’est notre langue!
Quel est le coin du globe où elle n’ait son empire? Vous la trouvez dans les déserts de l’Amérique, et voici qu’elle s’ouvre un passage sous les tentes tles Bédouins. L’Egypte la re<;oit en hospitalière, et lui confie la mission de rajeunir sa civilisation dégénéi ée. S’il est une nation qui se sente appelée à prendre un haut rang entre les nations savantes, elle appelle la langue française à son aide; et la langue française lui apporte aussitôt, avec ses chefs-d’œuvre, toutes les finesses de l’intelligence, toutes les grâces de l’esprit, l’instinct du beau, le sentiment de la poésie, l’inspiration des arts. Toutes les académies du monde se tiennent par ce lien savant. Les rivalités politiques cèdent à cet empire intellectuel, plus puissant que tous les autres. La docte Allemagne le subit sans murmure. La Russie l’accepte avec amour. Nul peuple n’échappe à cette domination.
Mais quoi! n’est-ce rien de merveilleux que cette grande unité qui s’établit pacifiquement dans l’esprit? n’avons-nous pas à pressentir quelque chose de providentiel dans ce travail moral qui va atteindre la barbarie dans ses déserts pour la soumettre aux mêmes lois intellectuelles que la civilisation la plus raffinée?
Lorsque le christianisme descendit parmi les hommes , une vaste unité s’était de même établie sur la terre ; c’était celle de la domination d’un peuple sur tous les jjeuplcs; unité formidable, mais qui devait servir de préparation à cette, autre unité de la science, de la vertu et de la liberté, que les hommes ont rompue par leurs vices et dégradée par leurs folies.
Quelque chose d’analogue .se fait sentir. Dans ce lien universel qui s’est formé entre les peuples par la pensée et par les arts, il y a aussi la préparation d’un ordre inconnu à l’humanité. Le mystère en est au ciel, mais le pressentiment en est au fond de toutes les âmes. Cette vague espérance ne saurait être trompée. Quelques-uns demandent à l’avenir je ne sais quel christianisme nouveau qui répondrait selon eux à ce besoin infini de r.ajeunisscment et de réparation. Ils ne s.avent pas que le christianisme, restant ce qu’il est, féconde par son génie immortel toutes les Iransforinatiuns sociales amenées par le cours des âges. Eternellement vj-.ii, et éternellement le même, il verra passer et repasser les révolutions, et il restera debout sur les ruines. C’est pourquoi, voulant donnera la science humaine son action forte et puissante sur la marche du monde, nous avons à la rattachera la racine du christianisme, qui, par son caractère de vérité immuable, domine tous les changemens. Ainsi nous pouvons aider à raccomplissement des destinées mystérieuses qui semblent
planer sur notre avenir. Ne croyons à rien de chimérique, mais ne méconnaissons point le travail profond qui se fait sur la société. Une grande préparation est faite pour une révolution inconnue; le monde l’attend; mais comme il n’est donné à nulle pensée humaine d’en marquer la nature, il nous est seulement permis d’afhrmer qu’elle ne sera féconde pour le bonheur et pour la liberté des hommes qu’autant qu’elle s’inspirera du génie du christianisme , ce bon et étemel génie de l’bumanité