Theorie catholique des sciences par m. Laurentie
La vérité est ce qui est. Sur ce mot , répété souvent depuis Bossuet , repose toute la théorie des sciences.
11 s’ensuit en effet que la science en général a pour objet les réalités ; car l’esprit ne saisit point ce qui n’est pas (i) ; et il s’ensuit encore que Dieu étant la réalité suprême, la science, quel que soit son objet propre, se rapporte toujours à Dieu comme à son terme (a).
Or, cette grande idée de la science appartient exclusivement au christianisme, et par cette simple indication on voit dès l’abord combien ce fut une étrange pensée des derniers temps de séparer le christianisme de la science. Si la science n’est pas chrétienne , que peut-elle être ? c’est-à-dire, si elle n’a pas Dieu pour règle et pour fondement, quelle est la fin probable de ses doutes, et l’éclaircissement possible de ses mystères (3)?
(I ) • Le faux qui n’est rien de soi , n'est ni entendu ni intelligible , dit Bossuet. Le vrai , c'est ce qui est ; le faux , c’est ce qui n'est pas. On croit quelquefois l’entendre , c'est ce qui fait l’erreur ; mais en effet on ne l'entend pas , puisqu'il n'est pas. t De la connaissance de Dieu et de soi-même , chap. II , 16.
(2) • Il est certain qu’en Dieu est la raison primitive de tout cequi est et de tout ce qui s’entend dans l'univers ; qu’il est la vérité originale , et que tout est vrai par rapport à son idée éternelle , que cherchant la vérité nous le cherchons , que la trouvant nous le trouvons et lui devenons conformes. » Ibid., chap. IV, 9.
(5) « Toute philosophie qui ne part pas de Dieu et ne ramène pas tout à Dieu , dit M. Ancillon , est par là même une philosophie manquée et fausse, » Essai sur ta science et la foi philosophique , page 175.
i THÉORIE CATHOLIQUE
Et toutefois on ne saurait nier que la science ne puisse pleinement et librement s’exercer sur des objets qui paraissent placés en dehors du principe chrétien, comme sont les objets de certaines connaissances pratiques et matérielles en quelque sorte, et qui s’acquièrent par l’expérience de la vie, c’est-à-dire, par l’étude et la transmission des faits connus , et par la conquête graduelle de faits nouveaux.
Mais cette science , trop souvent dépourvue de philosophie, n’est pas , à proprement parler, la science humaine. Elle n’est pas cette science qui pénètre la raison des choses , et repose l’esprit de l’homme dans une sorte de sécurité, qui est la pleine certitude de la vérité (i).
La science moderne, séparée de la pensée chrétienne, a été une science de faits présentés dans leur forme la plus technique , et pour cela même la plus désenchantée.
Les grandes inductions , les touchans rapprochemens , les magnifiques analogies, les harmonieuses généralités que la science trouvait dans l’inspiration religieuse, ont disparu pour faire place à des nomenclatures où la nature est saisie par ce quelle a de plus extérieur, et dont le travail, après tout, souvent contesté et souvent détruit par des théories successives, a pu exiger sans doute une longue patience de recherches, mais n’a point révélé toujours un véritable effort de génie.
Grâce à Dieu ! voici qu’un retour se fait sous nos yeux , qui tend à ramener la science humaine à sa source.
Les hommes ont senti autour d’eux un vide immense , lorsque, ayant péniblement fouillé dans les secrets du ciel et de la terre, ils se sont aperçus qu’ils n’avaient rien fait encore et que le mystère de la nature restait toujours obscur et impénétrable.
Alors ils se sont souvenus de Dieu, comme d’une solution nécessaire des difficultés qui enveloppent la vie et l’intelligence. Le matérialisme de la science s’est effrayé de lui-mèrae. Un spiritualisme nouveau s’est fait jour parmi les nuages du scepticisme; spiritualisme vague et indécis encore, mais suffisant toutefois pour indiquer le besoin que les hommes ont éprouvé de se réfugier vers une lumière plus haute et moins douteuse que celle de leurs propres découvertes.
(1) • La science, dit M. Ancillon , se rapporte aux existences. Elle veut connaitrc ce qoi est. Elle ne se contente pas de ce qni est relatif ; mais elle tend à l'absolu , et s'occupe de lui exclusivement. Ce principe est la base commune de lontes les sciences. » Ibid. , page 207.
Nous n'abuserons pas de la facilité des citations. Mais nous avons d'abord voulu confirmer quelques propositions préliminaires par deux autorités contraires , celle d'un grand ovêqoc catholique, et celle d'un philosophe protestant. Il nous eût été trop aisé de continuer ce travail de rapprochement, et de l'appliquer à toute la suite des démonstrations qui vont se déduire de ce début.
Cette modification de la science est aujourd’hui clairement aperçue; et ce n’est pas, comme quelques-uns le pourraient croire, à force de le souhaiter, une transformation déjà réalisée, et une pleine acceptation de la pensée chrétienne ; mais c’est assurément une disposition heureuse à étudier sans défiance la part du christianisme dans le développement de la science humaine ; et sous ce rapport purement philosophique c’est une admirable préparation à reconnaître la loi suprême qui pose Dieu en tète des connaissances , et fait de la révélation la condition fondamentale de tout le système de l’humanité.
C’est pour hâter la promulgation ou la reconnaissance de cette grande loi intellectuelle que des hommes de foi et de savoir ont tenté la publication d’un vaste ouvrage , où la réconciliation de la religion et de la science se fit d’elle-même, et par le simple effet des travaux de tous les hommes éclairés de cette époque.
Tel est l’objet de l’Encyclopédie du dix-neuvième siècle.
L’Encyclopédie du dix-neuvième siècle, c’est l’ensemble des sciences humaines envisagées sous le point de vue chrétien; on plutôt c’est l’unité rétablie dans le domaine des connaissances; c’est la dignité rendue à l’intelligence; c’est l’utilité rendue aux études ; c’est la perfection même rendue à tous les arts.
Arrêtons-nous un seul moment à ce mot même d’encyclopédie qui, dans le langage moderne, semblait avoir reçu pour toujours une signification peu favorable aux idées chrétiennes.
ha science, dans tout le cours du moyen-âge , ou, si l’on veut, du septième au quatorzième siècle, avait eu pour unique hase et pour unique inspiration le catholicisme.
Ces siècles, long-temps réputés barbares, reparaissent aujourd’hui, sous la lumière de 1 histoire, avec le caractère véritable de leur génie, un génie de soumission profonde, mais de conception forte et philosophique, qui se résume tout entier dans les travaux immenses de saint Thomas.
De cette vive empreinte de foi, la science, à la vérité, dut recevoir une longue habitude de disserter sur des faits connus, plutôt que d’aller à la déconverte de faits nouveaux.
De là une méthode métaphysique, qui le plus souvent faisait abstraction de l’observation de la nature sensible, mais qui entrait avant dans la
nature intellectuelle. Ce Fut la méthode scolastique, méthode qui dégénéra dans la suite par l'abus des formules du syllogisme, mélltode puissante toutefois à renfermer la pensée en ses limites exactes, et qui, d’ailleurs , semblait admirablement adaptée à la précision de la doctrine catholique, et de ses applications à la science humaine.
Mais à mesure que l’esprit humain s’accoutumait à marcher en dehors de cette règle, l’indépendance bouillonnait davantage au fond des âmes. Il en arrive toujours ainsi, l’homme, qui se sent une puissance propie, aspirant naturellement à s’affranchir de toute loi extérieure et de toute autorité.
La science, par son progrès, rompit donc les lois qui la contenaient. Bacon jeta dans le inonde une méthode nouvelle, méthode de raisonnement ou d’exposition, établie sur la pure expérience, des choses, où la forme syllogistique ne paraissait plus, et qui par cela même ouvrait la porte à toutes les théories. Puis Descartes compléta la dévolution, en la précisant et la réduisant à une hypothèse qui faisait l’homme auteur de sa propre science; de sorte qu’enGn la foi n’entrait plus comme élément constitutif de la raison humaine. A ce dernier terme la philosophie ne devait plus être qu’une science d’application, et tout le système des sciences, concentré dans la puissance propre de l’homme, devait à son tour faire abstraction des doctrines qui avaient été l'objet exclusif d’une méthode désormais négligée.
Remarquons qu’une révolution parallèle, mais autrement fatale, s’était déclarée, dans le sein meme du christianisme, par l’appel audacieux de Luther à l’indépendance en matière de foi.
Tout marchait de concert à l’affranchissement ou au désordre; seulement les esprits les plus hardis dans la nouveauté retenaient quelque chose de la soumission ancienne, si ce n’cstdans le fond de leurs théories, au moins dans la forme extérieure de leurs pensées.
Cela dura dans tout le cours du dix-septième siècle, et les systèmes nouveaux avaient pu ne donner lieu qu’à des controverse sans péril, parce que le respect de fa religion était écrit dans toutes les opinions, même alors que le dogme chrétien n’en n’était pas l’inspiration logique et fondamentale.
Mais bientôt un nouveau siècle parut qui soupçonna tout ce qu’il y avait de caché au fond de la double doctrine religieuse et philosophique qu’il n’avait pas été donné à l’esprit de l’homme de développer d’un seul coup jusqu'au bout de ses conséquences.
Puis ce besoin avide d’indépendance se trouvant puissamment aidé par une ardente réaction des passions impies que Louis XIV avait contenues, il s’ensuivit un ensemble de luttes obstinées, au dernier terme desquelles devait se trouver un immense abîme.
Nous ne déroulons pas ici l’histoire des impiétés cyniques et débauchées, dont le siècle antérieur avait vu la naissance sous les formes d’une politesse élégante et magnifique, et dont la progression révélait à Leibnitz dans le début du siècle nouveau un mal qui allait dévorer l’Europe.
Mais restant renfermés dans la question scientifique, nous observons que l’indépendance des moeurs seconda l’indépendance de l’esprit, et par des causes où les vices humains eurent leur odieuse part, la philosophie devint un combat contre le christianisme, et toute la règle de ce combat fut le développement successif du principe qui fondait la science humaine en dehors de la foi.
D’abord l’anarchie fut grande dans cette armée de jouteurs contre la religion. Chacun avait sa corruption et son génie; mais la haine servit d’unité : le combat fut exterminateur.
C’est alors que, pour mettre quelque ensemble dans cette lutte, les plus habiles imaginèrent un grand travail scientifique, qui, embrassant tous les sujets, répondit comme une nécessité à tous les besoins; et sans mettre dans ce travail une perfection de système unique et bien arrêté, ils s’assurèrent que les inégalités de détail laisseraient toujours subsister leur propre pensée; et ainsi ils firent servir tous les arts, et même la science, et même la religion, au prosélytisme qui les brûlait.
Telle fut l’Encyclopédie du dix-huitième siècle.
Il est très remarquable que les auteurs de cet ouvrage n’y mirent pas de prime-abord un cachet anti-chrétien; et peut-être aussi leurs idées d’alors u’étaient-elles pas encore ce que devait les faire graduellement la force irrésistible de la logique humaine, laquelle contraint l’homme à marcher toujours dans l’erreur comme dans la vérité. On peut voir cette réserve encore timide dans l’Introduction de l’Encyclopédie, travail d’analyse très distingué, où la raison de D’Alembert, épuisée de labeur, laisse souvent échapper un cri d’impuissance et appelle à son secours la révélation.'
Mais pendant que l’Encyclopédie se contentait d’exposer dogmatiquement la doctrine du sensualisme, comme une déduction scientifique de la philosopie affranchie de l’autorité, chaque écrivain, s’isolant de ce travail, reprenait sa liberté dans ses œuvres propres, poussant à bout la même doctrine, et arrivant aisément aux dernières limites du matérialisme.
Il y avait bien autre chose encore dans la philosophie de la raison pure; c’était un fonds d’erreur tout opposée au sensualisme, c’est-à-dire un idéalisme qui devait faire abstraction de toutes les réalités connues par la simple voie d’autorité. Mais la séparation du dogme philosophique en deux lignes ainsi distinctes, n’était pas bien faite encore, et comme après tout le christianisme restait le point central de la vérité qu’on voulait détruire,
on n’allait pas à des systèmes bien définis, et chacun se trouvait assez philosophe s’il avait aidé à détacher une pierre de ce grand fondement des connaissances.
Telle fut en peu de mots toute la tendance de l'oeuvre encyclopédique, tendance qui se manifesta en dehors de l’oeuvre elle-même; car, ainsi que nous l’avons indiqué, l’œuvre garda un caractère de réserve qui tenait à des causes diverses, et peut-être à un profond calcul de prosélytisme, sous un pouvoir débile, qui voulait suivre le penchant de ces idées, mais aussi se retenait le plus possible, par le pressentiment sinistre des périls qu’elles recélaient.
Toujours est-il que l’Encyclopédie popularisa la philosophie anti-chrétienne, précisément parce qu’elle s’abstint d’un dogmatisme scientifique qui aurait effarouché tour à tour le peuple et l’autorité. Et aussi les plushabiles des conspirateurs n’étaient pas ceux qui voulaient à toute force mettre de l’ardeur dans la destruction; ceux-là eussent péri à l’œuvre. Les plus habiles furent les hypocrites , et encore, à la distance où nous sommes , il nous est permis de soupçonner que l’hypocrisie ne fut propre qu’à qnelques-uns, et que dans la plupart des autres la modération fut de la timidité, soit que la société qui gardait encore sa foi déconcertât leur hardiesse, soit qu’eux-mèmes eussent peine à s’affranchir de toutes les croyances dans lesquelles leur intelligence s’était fécondée. Ainsi l’Encyclopédie fut désastreuse, non pas tant par l’énormité apparente que par la tendance secrète de ses doctrines. Et c’est pourquoi elles furent bientôt dépassées par des opinions excessives en présence desquelles la philosophie de D’Alembert eût pâli de terreur; c’est que l’esprit humain suivait son cours, et après qu’il s’était trouvé des philosophes assez hardis pour ôter le frein de l’autorité et la règle de la foi, il était simple qu’il se trouvât des philosophes assez téméraires pour abolir la raison même, et pour pousser le genre humain à la ruine.
Enfin le cours de toutes ces doctrines, comme de toutes leurs conséquences, est achevé; elles sont allées se briser contre la fatale épreuve où tant d’autres choses ont péri, comme pour attester que les grandes erreurs humaines ne se réfutent que par les révolutions, cette logique inexorable, dont la voix n’est bien entendue que de l’avenir.
Mais ne voulant ici parler des doctrines encyclopédistes que dans leurs rapports avec le développement de l’homme intellectuel et moral, nous
avons à remarquer seulement que l’intelligence du nouveau siècle, qui est sorti du fonds de ces ruines , a paru à la fin s’effrayer du vide où la science avait été laissée, aussi bien que la poésie, aussi bien que l’histoire, aussi bien que tous les arts.
Alors il s’est fait un effort pour rattacher les travaux de l’esprit à quelque chose déplus haut, et toutefois on ne montait pas jusqu’au ciel.
L’école voltairienne a été atteinte par un de ces mépris tenaces et réfléchis, qui sont un triste exemple de ce qu’il y a de soudain dans les retours de l’enthousiasme; et toutefois on ne savait pas très bien quelle doctrine féconde devait remplacer cette inspiration extérieure et artificielle, qui chez le maître ressembla souvent à du génie, et chez les imitateurs ne fut que l’effort d’une nature frêle et mauvaise.
Enfin le siècle nouveau a tout fait pour paraître valoir mieux que le précédent; mais quelquefois son désir même l’a trahi, soit que des guides assurés lui aient manqué, soit qu’un reste de traditions corrompues ait dominé son bon vouloir; de telle sorte que parmi beaucoup d’indices qui semblent promettre un grand siècle de plus à l’histoire, vous ne voyez pas encore un de ces caractères fortement empreints qui disent d’avance quelle sera cette grandeur.
Notre conviction, à nous, c’est que le siècle ne sera grand que par l’acceptation ouverte de cette pensée chrétienne que l’Encyclopédie du siècle antérieur chassa de toutes les sciences.
Tout à présent est épuisé; le matérialisme est mort; l’athéisme est mort; l’éclectisme, qui est le choix de ce qui paraît bon et vrai, leclectime luimême est mort. Tout est mort; les philosophies nouvelles, les religions nouvelles, l’illuminisme, le sensualisme, l’idéalisme, le saint-simonisme; en tout cela il n’y a plus de fibre animée, plus de pensée qui respire.
Et comment donc le siècle recevra-t-il son inspiration, et d’où tirera-t-il sa grandeur, si rien ne lui reste de ce qui peut féconder l’esprit de l’homme?
Tout se tient dans l’ordre moral. Otez la certitude de l’amour, et vous ôtez le principe des vertus ; ôtez la certitude de la foi , et vous ôtez le principe du génie ; ôtez Dieu, et il n’y a plus de science. De sorte que sans la religion, l’homme ne sait à quoi se prendre pour satisfaire ses idées de grandeur. Et aussi le siècle présent , tourmenté par ce besoin indéfini d’élévation, n’a pu jusqu’à ce moment que passer d’essais en essais, de théories en théories, bouleversant ses lois comme ses sciences, créant des philosophies d’un jour, multipliant des systèmes sans lendemain , infidèle à toutes ses adorations, infidèle à ses propres œuvres, se prenant de folle passion pour des arts qu’ensuite il jette à terre, se faisant une poésie neuve qu’ensuite il livre au rire des moqueurs, incertain de toutes choses, incertain de ses goûts, de ses plaisirs , de sa gloire même. Tel est le siècle ,,