‹ Theorie catholique des sciences par m. LaurentieChapitre 6 sur 6 · IX · texte numérisé non relu

IX

L’homme, sorti desmaius .de Dieu avec sa plénitude d’intelligence , commença dès la création le cours de cette partie de la science humaine qui se forme par la réflexion.

Tout doit faire penser qu’à ce momeht l’activité tnorale de l'homme fut d’autant plus énergique qu’elle fut soudaine et spontanée. Et sans doute aussi de merveilleuses illuminations lui vinrent de Dieu même sur line multitude d’objets dont la connaissance, nécessaire à sa conservation, lui eût été impossible si elle ne lui fût venue comme une révélation.

Cette condition primitive de la science se retrouve dans la succession

des temps, et l’on peut dire qu’une révélation' scientifique se perpétue pour l’homme au moyen de la société qui le forme et l’instruit.

Ainsi l’homme est créé philosophiquement par la société, et c’est d’elle qu’il reçoit, sans aucune opération de sa volonté, et quelquefois contre sa volonté même, cet ensemble de notions premières qui d’abord lui arrivent soit par une illumination intérieure , soit par une communication du ciel , et qu’ensuite il a été chargé de transmettre d’âge en âge par la parole pour la perpétuité de la création, aussi bien que de la raison humaine.

Donc c’est cet homme ainsi créé par Dieu primitivement, et ainsi fait parlasociété dans le cours des sièçles, que nous considérons comme sujet philosophique, agissant sur soi par la réflexion, et se produisant au dehors par des actes d’intelligence.

Que veut de plus la philosophie ? Elle cherche’, vtiine quelle est, si l’homme ne s’est pas fait lui-même intelligent par sa puissance propre, ou par je ne sais quel concours de nécessités heureuses ou de besoins inspirateurs, (i).

Mais pour peu que la philosophie tint compte de l’expérience et de tous les faits de la vie, elle verrait bien qu’il y a une science première et antérieure à la réflexion, que cette science est transmise et reçue, que la réflexion la féconde sans nul doute, mais qu’elle ne la crée pas et quelle ne la créerait jamais, puisque la réflexion même ne se conçoit que comme un exercice de la raison sur des notions déjà réalisées dans l’esprit.

Ainsi donc, partons toujours de cette loi qui fait de l’intelligence humaine une œuvre de la création , perpétuée, quoique trop souvent altérée par la tradition de la société.

Trouvant l’homme ainsi formé par le souvenir (a), nous cherchons quel est l’objet scientifique sur lequel se repliera le plus naturellement sa pensée; et cet objet c’est Iui-mème'(3).

(1) P'Alembert énumère ces besoins et il conclut : « Il est donc évident que les notions purement intellectuelles du vice et de la vertu , le principe cl la nécessité des lois , la spiritualité de l'amc , l'existence de Dieu et nos devoirs envers lui , en un umt les vérités dont nousavons le besoin le plus prompt et le pins indispensable , sont le fruit des premières idées réfléchies que nos sensations occasionent. » Intr. Voilit ce que les philosophes non chrétiens ont répété depuis cent ans , eux qui voient comment l’homme est pris dans son berceau par la société pour être conduit à ces notions, auxquelles il ne pense guère que lorsqu'il les a acceptées. O philosophie I

(2) Scire est meiuinisse , dit Cicéron. Platon l’avait dit de même , mais dans uu sens mystique de migration des esprits.

(5) D'Alembcrl le dit comme nous, mais, suivant son système, en restreignant l'homme à son corps : « De tous les objets qui noos affectent par leur présence , notre propre corps est celui dont l’eiislence nous frappe le pins , parce qu'elle unus appartient plus iutimetneut. • La pensée nous appartient plus intimement encore , philosophe !

Mais nous disons lui-même, , être-complet et développé, c'est-à-dire capable de réflexion; car réflexion suppose développement.

Par la même raison, cet examen de l’homme n’est point u*i examen de dissection ou d’analyse; l’homme se voit et s’étudie d’abord dans la plénitude de son être. De là une science particulière qui , tenant l'existence humaine constamment attachée au créateur, marque les lois supérieures auxquelles elle a été subordonnée dans l’ordre des créatures intelligentes.

Cette science est la physiologie. EU*, s'exerce diversement soit sur l’organisation du corps , soit sur les facultés de l’ame, soit sur la mystérieuse harmonie deaces deux substances de nature contraire, dont l’union constitue l’être humain. ... . .

Mais la physiologie n’a son caractère réel de science que dans cet ensemble d’aperçus où l’homme se voit comme une intelligence servie parties organes (i); Platon avait dit: comme un esprit à qui un corps obéit (a) ; et Bossuet : comme une substance intelligente née pour vivre dans un corps (3). Qu’elle ne voie que l’intelligence, et elle sort de l’humanité. Qu’elle ne voie que les organes , et elle meurt dans la poussière et le néant. . i. • . ,

D’après le sublime récit de la Genèse, Dieu forma le corps premièrement, .il est vrai. Mais de ce corps il n’eût pas fait un homme, s’il ne l’eût animé de son souffle. Et aussi parce que l’homtne a reçu ce souffle , il est la première des créatures qui peuplent l’immensité.

C’est l’intelligence qui est le caractère intime de l’être humain. Le corps en est .la forme extérieure.

Par l’organisme l’homme touche à la terre; par l’intelligence il touche au ciel. .• .

C’est»donc dégrader l’œuvre divine que de considérer l’homme exclusivement dans ses organes, et c’est l’étudier sans philosophie que d’isoler des organes l’intelligence dont il est l’instrument.

D’une part on arrive au matérialisme et à ses ténèbres ; de l’autre à une spiritualité rêveuse et chimérique.

La physiologie chrétienne a d'admirables clartés pour illuminer tout cet ensemble de création; et sans de telles lumières, qu’est-ce que la science ? .

La science ! mais ce mot de science même est un mensonge.

Faudrait-il ici redire tout ce qu’il y a d’ignorance dans ces études de | l’homme faites à la loupe et au scalpel, études lentes et laborieuses, au

(1) M. de Donald.

(2) Alcibiade.

(5) De la connaissance de Dieu et de soi-même Cliap. IV. I .

1 n[>ksu4(:ikn<:i's.

bout desquelles le philosoplié jette >de loin en loin quelque théorie qui n’aura qu’un jour, et bientôt sera un objet de dédain et de risée?

Au' moins la science est plu» naïve lorsqu’au lieu de système elle laisse échapper un cri d’impuissance.

« Nous .autres anatomistes, disait un naturaliste du dernier siècle (t), nous sommes comme les crocheteurs de Paris, qui en connaissent toutes les mes jusqu’aux plus petites èt aux plus écartées , mais qui ne savent pas ce qui se passe dans les maisons. »

Et Bonnet, un autre savant, ajoute à ce sujet : « Cet- habile homiüe avaiti raison : l’anatomiste voit «les vaisseaux , des nerfs , des glandes, des muscles, des viscères , etc.', et il ne sait pas (seulement comment est faite une simple fibre. A force de recherches et d’expériences , il parvient à s’assurer de l’existence d’une puissance invisible qui anime tout le système musculaire ; il nomme cette puissance Y irritabilité ; il sait que c’est par elle que la fibre musculaire se contracte, et c’est là tout ce qu’il en connaît de certain. U ignore. donc aussi profondément ce que cette puissance est en soi , que l’astronome ignore ce que l’attraction est en elle-même. Demandez au plus savant des anatomistes s’il sait précisément comment s’opèrent les sécrétions; comment sont faits les organes qui les exécutent; comment

se forme un globule de sang, une goutte de bile, de lait on de lymphe. Si cet anatomiste est aussi modeste que savant, il répondra par un je

n’en sais rien.'... Et quedirai-jedu plus profond de tous les mystères que renferme la création terrestre, l’uniôn de l’ame et du corps? que savonsnous-de certain sur cette unioh si étonnante (a)!... »

Donc une double obscurité trouble la science, dès qu’elle songe à analyser soit l’organisation, soit la pensée humaine , au lieu d’embrasser ce bel ensemble qu’on appelle l’homme sous la lumière de la révélation.

Ceci , 'c’est d’Alembert qui le proclame en tête de l’Encyclopédie du xvm e siècle: « La naturelle l'homme' dont l’étude est si recommanilée

par Socrate, est Un tn jàtère impénétrable à l’homme même , quand il n’est éclairé que par la raison seule (3). -n Et plus bas : n Rien ne nous est doncplus nécessaire cpi’une religion réfvélée. Destinée à servir de .supplément à a connaissance naturelle, elle rions montre une partie de ce qui était caché pour nous. A la faveur «lès lumières qu’elle a communiquées au monde, le peuple même est plus ferme et plus décidé sur un grand nombre de questions. intéressantes que nel’ont été les- sectes des philosophes. » Que nous servirait, après cela, de recueillir tous les aveux de désolation et de misère qui ont échappé de même à d’autres philosophes?

(t) Méry. — Éloge* îles académiciens p»r Kosteaelle.

|2l Palingéncsie philosophique , tom. n..

|ôi loti.

Le sensualisme, avons-nous dit, a ses mystères, et .l’illuminisme a les siens. . * ■

La raison pure est impuissante, doorne la science expérimentale. L’être humain échappe à la théorie du philosophe , comme à la dissection de l’anatomiste, et de toute nécessité il fout se réfugier dans la science chrétienne, laquelle sans doute ne nous découvre pas des secrets que Dieu a gardés pour lui , mais au moins nous donne la raison même de l’ignorance , ce qui est sur la terre une sorte de science supérieure à toutes les autres.

Or la science chrétienne ne se borne pas à cette contemplation du mystère de l’homme, pour en faire un pur mysticisme. Tout au contraire est pratique dans cette science. Elle va droit à la connaissance des fonctions vitales. Elle saisit l’action de l’organisme sur la pensée. Elle prend l’homme pour ce qu’il est enfin, matière et intelligence; et tel qu'il est il lui suffit pour la jeter d’étonnement aux pieds de l’être puissant qui l’a créé. Telle est la science sous la plume merveilleuse de Bossuet traitant de la connaissance de Dieu et de soi-même ; telle dans l’admirable anatomie de Haller, ou dans les travaux méthodiques de Bonnet, ou dans les écrits ingénieux de Bordeu , ou enfin dans la savante et poétique physiologie de Bérard.

Mais remarquez que ce grand caractère de la science sous des plumes religieuses ne lui vient que de cette certitude et de cette lumière des notions premières sur l’homme, sur sa destination dans la vie, sur sa déchéance primitive, et sur la loi fatale qui l’a dévoué aux misères et à la souffrance.

La science a son allure libre et grande , quand une fois elle a saisi le nœud qui l’attache au’ciel.

Rassurée sur certaines notions qui sans une illumination surhumaine ne lui seraient qu’un objet de doute et de théorie incertaine, elle est hardie dans ses recherches , et elle pénètre plus avant dans l’homme , parce I qu'elle sait le chemin des découvertes.

Ici nous n’avons pas à proposer nos propres idées sur ce mystère de l'homme, ce premier objet de réflexion humaine. Qu’il nous suffise de dire que le christianisme se prête à tous les raffinemens et à toutes les subtilités de l’intelligence se repliant sur elle-même pour se connaître.

Le christianisme ne saurait redouter aucune vérité nouvelle; car il recèle en lui toutes les vérités, et même celles qui nous sont encore voilées de nuages. Ainsi , philosophes , étudiez l’homme, sondez sa nature, pénétrez dans le my stère de son ameet de son corps, fouillez son cerveu^i analysez la ténuitéde ses fibres , touchez la délicatesse infinie de ses nerfs , connaissez la nature intime de ses sensations, si promptes et si mobiles,

si puissantes et si fugitives. Epuisez-vous de labeur pour découvrir quelque rayon inconnu qui vienne éclairer toute cette physiologie humaine dont nul génie d’homme n’a su le secret. Le christianisme vous applaudit. Le christianisme aime cet effort delà pensée s’en allant à la découverte de la nature; car chaque travail de la science est un hommage au créateur ; il est un retour vers la création même; il est enfin une manifestation de ce besoin infini de connaître , qui est tout le fond de l’homme et tout l’indice de sa destination dans un monde plus resplendissant de lumière et de vérité. •

Dans l’ordre le plus naturel des sciences de réflexion, nous ne parlons pas de leur généalogie pratique, mais de leur méthode rationnelle; dans cet ordre, disons-nous, le premier objet de l’étude, c’est l’hamme, et le second, c’est la nature.

L’homme créé ou développé se voit, et puis il voit les êtres qui l’entourent; il se cherche d'abord , et puis il cherche le reste de la création. Telle est ou telle doit être la marche philosophique de la science. Elle peut en suivre une autre ; car la science est emportée capricieusement selon les impressions de chaque intelligence ou la mobilité de chaque penchant; mais si nous concevons l’homme comme affranchi de tout caprice intellectuel, comme pleinement libre dans le mouvement de sa curiosité, comme obéissant simplement à un besoin de connaître qui ne soit dominé par aucun accident extérieur, cet homme sans nul doute 6uivra l’ordre de recherche que nous indiquons.

Et remarquons que par cet ordre mente l’intelligence reçoit sa fécondation et son énergie , et que cette double connaissance de soi et de la nature est le double élément de vitalité pour l’esprit humain, à quelque objet qu’il veuille appliquer ensuite l’exercice do sa puissance de réflexion.

C’est donc par un étrange renversement des lois de, l'humanité que la science de la nature a pu devenir quelquefois une altération même de l’intelligence.

C’est qu’alors apparemment la science de la nature sortait du principe qui fait la grande unité de l’ordre humain.

La science de la nature doit constituer logiquement cette unité, ou bien elle est un désordre.

Si par exemple elle aspire à se créer et à se développer en dehors de la puissance qui a fait la nature même , n’est-il pas manifeste qu'elle perpétue

la première révolte qui l’a soumise dès le commencement à l’expiation des labeurs et de l’ignorance. • „

Ne craignons pas de le trop redire; l’ignorance est dans la science, comme une affreuse punition , toutes les fois que la science ne se conforme pas aux lois naturelles que Dieu lui a faites comme une condition de développement.

Cette fois encore c’est l’ancienne Encyclopédie qui va proclamer pour nous cette vérité qui sous notre plume ressemblerait trop à un anathème contre la science. • c

« Nous remarquons, disait D’Alembert, deux limites où se trouvent, pour ainsi dire , concentrées presque toutes les connaissances certaines accordées à nos lumières naturelles. L’une de ces limites, celle d’où nous sommes partis, est l’idée de nous-même, qui conduit à celle de letre toutpuissant et de nos principaux devoirs. » — Laissons dire D’Alembert qui continue d’exposer son système des sensations ! — « L’autre est cette partie des mathématiques qui a pour objet les propriétés générales des corps, de l’étendue et de la grandeur. Entre ces deux termes est un intervalle immense, où l’intelligence suprême semble avoir voulu se jouer de la curiosité humaine, tant par les nuages qu’elle y a répandus sans nombre, que par quelques traits de lumière qui semblent s’échapper de distance en distance pour nous attirer. On pourrait comparer l’univers à certains ouvrages d’une obscurité sublime, dont les auteurs, en s’abaissant quelquefois à la portée de celui qui les lit, cherchent à lui persuader qu'il entwd tout à peu près. Heureux donc, si’ nous nous engageons dans ce labyrinthe, de ne point quitter la véritable route; autrement les éclairs destinés à nous y conduire ne serviraient souvent qu’à nous en écarter davantage. »

Sage et docte parole qui revient à celle que nous prononcions tout à l’heure. La science de la nature suppose en effet la notion première des lois de l’humanité, notion qui ne se trouve pas enfouie dans les secrets de la terre et du ciel, mais qui se perpétue dans l’intelligence d’une façon indépendante de la progression des découvertes.

Nous disons mieux. Toutes les découvertes qui tiennent aux sciences naturelles, pour peu qu’elles aient de vérité, viennent de près ou de loin confirmer cette notion.

De nos jours la science de la nature, appliquée à mille objets divers , à la physique proprement dite, qui est la connaissance des lois et des propriétés générales des corps, à la chimie qui est la connaissance des lois particulières de leur composition , à la zoologie , à la minéralogie, à la botanique, qui ont pour objet des ordres divers d êtres créés; la science, ainsi divisée en mille rameaux, a perdu de vue ce grand ensemble de la

nature, pour ne s’exercer qu’à des détails d’expérience, et à des nomenclatures techniques. " - i

Par cette distribution du travail de curiosité fait sur la création, la science, il le faut dire, a gagné en précision, en exactitude, en étendue peut-être. .

Mais elle est restée comme un corps inanimé, dont les membres ont été çà et là dispersés. La science ne peut ainsi vivre comme science. Elle a besoin d’être ravivée par un génie qui rassemble ces grandes idées et en pénètre l’unité. Il lui faut ce mens divinior, cette aine fécondante dont parle le poète; et alors elle mérite son nom de science, parce quelle embrasse le système des êtres et qu elle suit la loi universelle de leur conservation et de leur harmonie.

Toutefois la science de la nature n’est pas une vaine cosmologie. Dans la première impression des magnificences de la création, les hommes ne purent qu’imaginer des théories sur l’ordre du inonde. I>a poésie, une poésie d’exaltation et d’amour, était toute la philosophie : non point que lessciences naturelles fussent alors sans réalité ; il est assez démontré présentement que les lois générales de la physique, et même la plupart des découvertes que nqus tenons pour récentes, étaient connues de 1 antiquité la plus haute (i). Mais dans ces âmes tout émues du souvenir plus rapproché de la création , cette connaissance n’allait pas à créer un système du monde purement rationnel. L’enthousiasme planait au-dessus de cette région’ de faits et d’espérances, où viennent s’abattre les âges sans inspiration et sans foi. De là les rêveries mêlées à la vérité. De là des cosmogonies chimériques pour toute science. *

La science moderne a donc son avantageai avec la précision technique de ses découvertes elle trouve ce génie d’ensemble et d’harmonie, qui a manqué à la philosophie antique, à cause- de son penchant naturel à l’exaltation. , •

Le christianisme est ce génie ; car sans exclure l’enthousiasme il appelle la raison, et c’est la raison qui est le fondement réel des théories.

Le christianisme d’ailleurs est nécessaire aux sciences naturelles, pour peu qu’elles veuillent sortir de l’ordre stérile des faits isolés.

Il est sans doute des sciences précises, comme la chimie, ou la minéralogie, ou toute autre ayant pour but des classifications d’élémens, qui ne se prêtent pas, ce semble, à ce travail d’harmonie qui embrasse toute la nature ; mais le christianisme les y ramène par sa puissance de déduction. •.

(1) Origine des découvertes attribuées aui modernes etc., par Dutcns, de fa Société royale de tondras, t* édition.

Et oe faut-il pas après tout que le savant sorte de son lalvoratoire pour s’accoutumer à rattacher ses expériences et ses découvertes à tout l’ensemble delà science humaine ? Et sans cela qui ne voit que, chaque science ayant un objet propre, le génie scientifique serait réduit à des proportions bornées? Peu s’en faudrait, à bien dire, que la science ainsi envisagée n’abaissât la pensée de l'homme au lieu de l’agrandir. Toujours est-il qu’elle ferait disparaître cette magnifique universalité qui fut le caractère des grands génies, depuis Aristote jusqu’à Cuvier, et qu’au lieu de nous produire des observateurs et des philosophes, elle ne nous produirait bientôt plus que des manipulateurs et des ouvriers.

Ajoutons qu’il est des sciences que l’expérience même jetterait aux derniers confins du doute, si le christianisme ne leur envoyait un rayon de sa lumière; telle a été de nos jours la géologie, une science née au milieu de tous les progrès modernes, et qui déjà sans la religion s’en allait à toutes les chimères de l’ancienne cosmologie.

Que n’a-t-on pas en effet demandé à la géologie pour avoir des titres contre l'histoire du monde et même contre l’histoire des sciences? On voulait que la terre recélât des monumens qui pussent s’élever comme témoins accusateurs contre les monumens qui peuplant sa surface. On a donc remué les entrailles de la terre; on a fouillé ses cavernes profondes, et des débris antiques que la terre y avait cachés , on a fait je ne sais quoi de monstrueux, un immence cadavre ranimé qu’on a fait parler contre Dieu.

Après tout que voulait-on ? Se passer de la création et de la genèse! C’est bien ; mais on ne faisait pas une science ; on ne faisait pas une origine ; on ne faisait pas un monde ; on restait perdu dans un vide immense, affreux, désolant. Puis les uns jetaient une limite , et les autres en jetaient une autre ; les uns à quinze mille ans, les autres à quarante mille (i). Quelle était la fin possible de ces obscurités ?

Le christianisme est la lumière de la géologie , comme il l’est de toutes les sciences philosophiques.

Nous avons vu cet homme dont le nom nous est une autorité (a), confirmer cette vérité par d’immenses découvertes. Nous l’avons vu , se souvenant de l’histoire du monde, telle que le christianisme l’a faite, se mettre à son tour à fouiller la terre, et s’emparer de toute cette science-informe que des esprits préoccupés poussaient dès son début aux ténèbres et aux rêveries. Et enfin c’est lui qui a fait la géologie, comme il avait fait l’anatomie comparée, deux sciences mystérieuses au fonds desquelles la pure expérimentation n’avait précédemment entrevu que des chimères.

|t) Cuvier. — Discours sur les révolutions , etc. , pag. 282.

(2) U. Cuvier.

Mais quelle est la conclusion de tous ses travaux ? quelle est la fin de cette investigation merveilleuse qui l’a rendu maître de toute l’ancienne organisation cachée dans les ruines du globe ?

Cette conclusion, c’est que l’homme est récent dans la création; c’est que nul débris humain ne se trouve parmi les ravages des révolutions antérieures à celle qui a mis la terre dans son état présent; c’est que cette révolution est récente elle-même; c’est enfin que la science qui n’admet pas ces faits constatés n’est pas même une science (i).

Voilà donc comment la géologie a pris son rang dans la grande harmonie des sciences naturelles; pour n'y point porter le chaos, elle a dû se faire chrétienne.

• N’en serait-il pas de même de la géographie ? On peut aussi faire de la géographie une science bornée à de simples faits extérieurs, en la réduisant à n 'être que la mesure de la terre ou la description de sa surface ; mais la science prend un autre caractère, dès qu’elle devient l’histoire même des races humaines ou vivantes qui peuplent le globe.

Et ainsi la géographie entre dans l’ordre des sciences produites par la réflexion , en ce que la raison la coordonne, comme science technique et matérielle , au système général du monde.

Toutes les sciences ayant la nature pour objet y sont également rattachées, et nulle exception ne saurait être faite à cette loi.

Donc c’est une puissance féconde et lumineuse que celle du christianisme, à la considérer simplement par rapport a l’ensemble des sciences naturelles ; car elle met la clarté et l’ordre là où les découvertes scientifiques portent souvent la confusion et l’obscurité.

Et certes cette puissance est nécessaire à la science même ; car si la science n’est qu’un fait surpris dans les ténèbres de la nature, qu’est-ce que ce fait? Un fait sans induction, sans réflexion, sans connexion avec d’autres faits antérieurs ! Ce fait ne se perd-ü pas bientôt comme un atome ? La loi du monde moral comme du monde physique, c’est l’unité; et les sciences en flottant dans les théories, en s’emprisonnant dans les nomenclatures, ne satisferaient jamais la raison humaine si elles ne rattachaient leurs découvertes à cette loi d’harmonie universelle qui, bien entendue de l’homme, réalise pour lui la plénitude de la science.

Mais voici des sciences où la réflexion domine, Ce semble, d’une façon (t) Discours sur les Révolutions, clc. , pauim.

(h THÉORIE CATHOLIQUE

plus indépendante et plus souveraine; car ici elle ne trouve pas les faits, elle les produit en quelque sorte.

Nous parlons des sciences physico-mathématiques. Cette sorte de sciences avance plus profondément dans la uature que les sciences naturelles proprement dites.

J .es sciences naturelles observent les faits extérieurs de la création ; les sciences physico-mathématiques déterminent les lois ou les forces auxquelles ces faits sont rigoureusement soumis. Et ces lois, ou ces forces, détenninées avec précision parle calcul, deviennent des faits nouveaux, réalisés par la puissance de conception qui est propre à l’esprit de l’homme.

Il faut le dire , il y a ici quelque chose d’admirable et qui ressemble à une création. . •

C’est pourquoi peut-être les hommes qui ont si savamment cultivé les sciences, ont été les plus exposés au péril de l’orgueil; car ils se sont faits dieux, et ayant trouvé les lois mécaniques de l’ordre universel, ils ont oublié le Dieu véritable qui est l’auteur de ces lois et qui les maintient.

Mais quelle que soit la puissance de réflexion qui se révèle en de telles découvertes , il faut remarquer toutefois que la science mathématique revient à la science des faits observables, puisque les lois auxquelles elle se soumet se déduisent d’une expérience plus ou moins longue Sur la manière même dont ils sont" produits.

Ainsi l’astronomie, qui est la science mathématique appliquée à son objet le plus étendu, à la mesure du temps, du mouvement et de l’espace, l’astronomie n’a pu naître que d’une étude long-temps répétée des phénomènes qui animent l’immensité.

Que d’observations inscrites sur les tables du genre humain , avant d'arriver à la loi simple de l’attraction! Et encore qu’est-ce que l’attraction , sinon un fait constaté! - ?

Les anciens soupçonnaient qu’il ne faudrait que du temps pour connaître exactement les lois mécaniques qui régissent le monde. «Il viendra un temps, dit Sénèque parlant de l’apparition des comètes, où la postérité s’étonnera que nous ayons ignoré des choses devenues ‘évidentes pour elle (i). » •

Et même pour eux le temps avait assez marché pour leur indiquer les lois fondamentales delà physique mathématique.

Aristote avait déjà soupçonné, sinon précisé, la loi générale de la pesanteur.

Lucrèce explique très nettement, et presque dans les termes de Galilée, la cause de la chute des corps et de leur vitesse inégale.

(t) Sen., Nalur. quæsl.

La gravitation universelle n’était point inconnue aux philosophes, et ils expliquaient le mouvement des planètes dans leur ordre, d’après une double force de pesanteur et de projection qui détermine le mouvement curviligne.

Us savaient, sans l’expliquer comme la physique moderne, l'inégalité du cours des planètes, et ils exprimaient en d’autres termes la loi de la raison inverse du carré de la dislance au centre de révolution.

Plutarque a merveilleusement résumé ces généralités de la physique ancienne.

Quelle différence donc y a-t-il réellement entre le génie ancien et le génie moderne? La différence du temps, de laquelle résulte la différence des expériences ou des faits constatés.

Car il ne faut pas penser que ce soit le génie humain qui ait en soi une loi propre de progression, qui le fait graviter vers la lumière infinie ou la perfection. C’est là une chimère de vanité!

Le génie humain avait toute son énergie il y a trois mille ans, et s’il s’agissait de faire des comparaisons d’hommes, nous ne trouverions aucun esprit moderne plus fécond que- celui de Platon, ou plus étendu que celui d’Aristote, ou plus créateur que celui d’Archimède. Seulement la nature ayant successivement laissé tomber quelqu’un de ses voiles, ou bien les arts même ayant ajouté progressivement des moyens nouveaux d’expérimentation et de découverte, puis le cours des âges ramenant des faits généraux à des temps réglés, les lois mécaniques du monde ont pu être saisies avec une précision toujours croissante; de là une science mieux faite, et plus exacte; de là une supériorité manifeste sur les siècles écoulés, et qui peut-être deviendra pour l’avenir une infériorité relative, semblable à celle dont parlait Sénèque : la /jostérilé ayant toujours à s’étonner que les âges précédens aient ignoré des choses devenues évidentes.

Voici donc que , même dans cette science qui semble être le domaine propre de l’homme, le mot d’ignorance pourrait bien revenir encore, comme un mot très philosophique.

Et comment ne reviendrait-il pas? La science des forces ou des lois physiques ne sait pas même ce qu’est une force.

Elle jette des jalons dans l’étendue pour la mesurer, et elle ne sait pas ce qu’est l’étendue.

Elle marque les lois du mouvement , et elle ne sait pas ce qu'est le mouvement.

Elle sait les lois de la pesanteur, et elle ne sait pas ce qu’est la pesanteur. ■

J .a science s’arrête aux pieds d’un atome, comme aux bords d’un inys-

f>4 THÉORIE CATHOLIQUE

tère. Elle divise la matière à l’infini, par la pensée du moins, et l'infini de la matière lui est un abîme.

Et ce n’est point assez de cette obscurité qui enveloppe jusqu’aux lois générales et fondamentales de la science. La certitude rationnelle , philosophique ou systématique de ces lois devient bientôt une difficulté de plus.

o II faut avouer, dit D’Alembert, que comme toutes les parties des mathématiques n’ont pas un objet également simple, aussi la certitude proprement dite, celle qui est fondée sur des principes nécessairement vrais et évidens par eux-mêmes, n’appartient ni également ni de la même manière à toutes les parties. Plusieurs d’entre elles, appuyées sur des principes, c’est-à-dire, sur des vérités d’expérience ou de simples hypothèses, n’ont, pour ainsi dire, qu’une certitude d’expérience ou même de pure supposition. »

Pure supposition ! mot étrange lorsqu’il s’agit de certitude. Passons outre toutefois; peut-être un rayon de lumière va-t-il tomber des deux au philosophe.

« Les notions les plus abstraites , ajoute-t-il , sont souvent celles qui portent avec elles une plus grande lumière;, l’obscurité s’empare de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de propriétés sensibles. L’impénétrabilité, ajoutée à l’idée de l’étendue, semble ne nous offrir qu’un mystère de plus; la nature du mouvement est une énigme pour les philosophes; le principe métaphysique des lois de la percussion ne leur est pas moins caché; en un mot, plus ils approfondissent l’idée .qu’ils se forment de la matière et des propriétés qui la représentent , plus cette idée s’obscurcit et paraît vouloir leur échapper. On ne peut donc s’empêcher de convenir que l’esprit n’est pas satisfait au même degré par toutes les connaissances mathématiques; allons plus loin, et examinons sans préventioft à quoi les connaissances se réduisent. Envisagées d’un premier cdVipd’œil, elles sont sans doute en fort grand nombre, et même en quelque sorte inépuisables; mais lorsqu’après les avoir accumulées, on eh fait le dénombrement philosophique , on s’aperçoit qu’on est en effet beaucoup moins riche qu’on ne croyait l’être Qu’est-ce que la plu-

part de ces axiomes dont la géométrie est si orgueilleuse, si ce n’est l’expression d’une même idée simple par deux signes ou mots différens. — Il en est de même des vérités physiques et des propriétés des corps dont nous apercevons la liaison. Toutes ces propriétés bien rapproohées ne nous offrent , à proprement parler, qu’une connaissance simple et unique. Si d’autres, en plus grand nombre, sont détachées pour nous et forment des vérités différentes , c’est à la faiblesse de nos lumières que nous devons ce triste avantage; et l’on peut dire que notre abondance à cet égard est l’effet de notre indigence même L’univers, pour qui saurait l’em-

DES SCIENCES. ' G5

brasser d'un seul point de vue, ne serait , s’il est permis de le dire, qu’un fait unique et une grande vérité (i). »

Eh! oui, philosophe, il en est ainsi. Mais où trouver cette magnifique concentration du monde , si ce n’est en celui qui l’a créé et lui a fait ces lois d’ordre auxquelles s'exerce le génie de la science humaine ?

Il manquait peu de chose, ce semble, à l’esprit mathématique de D’Alembert, pour arriver par les lois physiques du monde à la loi centrale du christianisme. Comment ne s’est-il pas retourné vers ce principe de certitude scientifique? C’est que la préoccupation était grande dans son esprit comme dans celui de ces philosophes qui avaient besoin de se créer des systèmes sur la nature en dehors de la pensée de Dieu , auteur et conservateur de ces lois. . ,

Toutefois il est temps de le dire ici : quelques-uns d’entre eux ne sonr geaient peut-être pas à faire de la science une révolte ouverte, et nous avons vu que’ D’Alembert, au milieu des obscurités qui entourent l’homme, se retournait au moins vers la révélation !

U appartenait à une génération plus mauvaise de faire de la science une guerre systématique contre la Divinité. Nous avons vu dans ce siècle le prodigieux effort de cette rébellion. Il ne devait aboutir qu’à de nions-, trueuses chimères, pires cent fois que les absurdités mystérieuses de l’astrologie.

Ce qui se conçoit à peine, c’est que la philosophie incrédule se soit réfugiée dans |es abîmes du firmament pour échapper à la pensée du créateur. .. .

Le système du monde devrait être un hymne d’adoration et d’amour. On en a fait la dernière expression du calcul des probabilité?, sorte de hasard mathématique où la raison de l’athée va s’abattre,, tou te exténuée de ses doutes. v p . • ,

Puis une fois égarée par cette chimère du possible dans l’impossible, la science l’a poursuivie dans tous ses rêves.

Notre objet nesaurait être de reproduire l’histoire des opinions que le siècle présenta vues naître et déjà mourir depuis la grande expédition d’Égypte. M. Cuvier à résumé toutes ces théories plus savamment qu’il ne nous serait donné de le faire , et il a montré combien était aveugle la philosophie qui à toute force voulait tirer de l’astronomie et de ses monunaens dès inductions contre les.récits historiques , non seulement de Moïse, mais de tous les historiens du monde.

Et chose toujours à remarquer ! Il ne suffisait pas à ces théories d’être contradictoires à la tradition primitive du christianisme; elles devaient

(t) lotrod. à l'Encyclopédie.

aussi être contradictoires à la science même ; et aussi nous les avons vues tomber tour à tour, tantôt devant une dissertation archéologique de M. Champollion , tantôt devant une induction précise de M. de Paravey, tantôt devant une démonstration savante de M. Biot , tantôt devant une simple traduction d’un mot grec par M. Letronne, tantôt devant un rétablissement chronologique par M. Halma; de sorte que les immenses périodes des siècles où le monde devait s’enfouir, selon le système de Dupuis, ont disparu comme une rêverie, et que ces antiquités de seize mille ans, de vingt mille ans, de quarante mille ans, sont devenues des époques contemporaines à Trajan, à Tibère, à Auguste, ou du moins sont restées de beaucoup en deçà de la limite certaine et connue des apparitions de l’homme sur le globe (i).

Mais la science ne s’est pas toujours perdue en de telles rêveries. Elle a repris son caractère naturel de précision dès qu’elle a simplement appliqué ses calculs à la détermination des forces ou des lois physiques, et alors elle est devenue toute nouvelle dans ses formes, et comme une conquête réelle de l’esprit humain sur la nature elle-même.

Le penchant de l’homme à réduire la connaissance du monde en formules numériques n’est pas propre aux temps modernes. On en voit b première trace dans la philosophie ancienne , et si nous apercevons de l’obscurité et du mystère dans les systèmes qu’elles nous ont transmis (a), c’est que peut-être le sens mathématique de leurs nombres a échappé à l’intelligence humaine; car chaque science a sa langue; la langue des formules n’est pas sans doute la moins pénible à saisir, et la moins difficile à perpétuer; et qui sait si, après avoir traversé les révolutions de l’avenir, le Binôme de Newton n’est pas condamné à passer quelque jour pour une sorte de hiéroglyphe, ou de symbole mystérieux.

Les nombres de Pythagore ne nous sont pas manifestes ; mais ils attestent l’antiquité de la science qui a pour objet de réduire en lois numériques l’harmonie du monde.

Cette science est présentement arrivée à un haut degré de perfection, ' et il n’est pas de phénomène physique qu’elle ne réduise en formule, et dont elle ne déduise une loi générale mathématique.

Tout rentre dans son domaine, le mouvement et la pesanteur, l’action des corps sur eux-mêmes, leurs lois d’équilibre et de pression , les fluides, la lumière, le son, jusqu’aux lois les plus intimes de l’affinité.

C’est pourquoi, avons-nous dit , l’application de l’algèbre à la physique

H) Voyez Cuvier dans son résumé des théories astronomiques. Discours sur les révolutions du globe.

(2) Plutarque sur Pythagore.

est une des choses dans lesquelle l’esprit de l’homme s'exerce avec le plus de complaisance ; car c’est là qu’il est roi en quelque sorte.

Et la raison chrétienne ne lui conteste pas cette espèce de jouissance qui est comme une jouissance de création. Au contraire elle aime à son tour à entourer de gloire cette puissance de réflexion qui pénètre ainsi dans le mystère le plus profond de la nature.

Il faut le dire toutefois; si la science physico-mathématique ne sortait pas de ce cercle de formules, elle aurait un caractère peu philosophique, carelle ne se rattacherait par aucun point à ce système immense du inonde intellectuel , que nous étudions. Et c’est ce que D’Alembert pressentait lui-même, avant le développement qui a été donné à cette science d’application, lorsqu’il manifestait sa défiance pour celte sorte d 'auteurs qui entendent résoudre d’un trait de plume des problèmes d hydraulique et de statique capables d arrêter toute leur vie les plus grands géomètres ( 1 ). Prenons garde que l’esprit de l’homme, en s’appliquant aux sciences qu’il semble rendre les plus précises , est exposé , par je ne sais quelle loi rationnelle mystérieuse , à perdre de cette puissante faculté d’expansion qui embrasse la science dans ce qu’elle a de plus général et de plus vrai. C’est pourquoi peut-être la réflexion humaine puissamment appliquée aux mathématiques semble être, non seulement, une abstraction, mais une distraction de toutes les réalités de la vie morale. De toute nécessité, il faut que l’homme montre sa faiblesse, même alors qu’il se sent le plus maître de la science. Et par conséquent alors aussi il a besoin de chercher sa force dans un ordre de vérités, où cette science qu’il fait par sa puissance propre vienne trouver sa concentration.

Donc le christianisme se montre toujours comme imité scientifique.

Le christianisme laisse une immense carrière à la science ; mais il ne veut pas qu’elle s’en aille au bout du rayon de la circonférence , où elle ne trouverait qu’un seul point à éclairer; il veut que du centre elle embrasse l’espace qui s’ouvre à elle , soit en l’explorant par l’observation , soit en soumettant l’observation même à des lois de démonstration capables ensuite de la suppléer.

xn.

Et ceci nous devient plus sensible si des sciences théoriques nous passons aux sciences pratiques , aux sciences d’application ou d’utilité.

La science en elle-même répond à la nature propre de l’homme, qui est

(1) lntrod. à l'Eneycloyédie. • » • . * • > ► •

rrg théorie catholique

une nature inorale et intelligente. Et cependant comme l’homme a été placé sur la terre dans une condition où la pure raison ne suffit pas à son existence , il faut que la science se réalise pour lui par des applications matérielles en harmonie avec ses besoins.

De là les sciences dont nous parlons , sciences Téelles puisqu’elles dérivent de la connaissance expérimentale ou réfléchie de la nature; mais par un bizarre caprice des hommes, sciences plus ou moins élevées dans leur estime, suivant qu’elles dérivent de l’une ou de l’autre de ces connaissances. >! l'l ' I ■>’ ’ > 1

La science, expérimentale est la plus sûre, et précisément c’est celle dont la raison hurtlaine est moins satisfaite.

L’homme aime mieux la science qu’il se crée par la réflexion, non pas seulement parce qu’il la crée, mais aussi peut-être parce qu’elle a quelque chose de mobile qui se prête à la variété des conceptions et des théories.

La science expérimentale donne lieu d’ailleurs à des arts mécaniques , souvent grossiers , et la science réfléchie à des arts libéraux , souvent sublimes; c’en est assez pour que la vanité fasse son choix.

Ne nous amusons point à ces distinctions qui sont pourtant pleines de réalité, mais disons simplement qu’en toutes sortes de sciences, et par conséquent dans les sciences d’application, il y a deux parts à faire, l’une pour l’expérience, l’autre pour la réflexion.

Inexpérience ne suffit pas à la science proprement dite, mais la réflexion lui suffit moins encore. L’expérience est le premier élément de la science, la réflexion en est le second; c’est pourquoi la réflexion peut se suppléer, et l’expérience ne le peut pas;

De pins il est telle science qui n’est à la rigueur rien autre chose, que l’expérience, comme est, par exemple , la science qui apprend à l’homme à tirer sa nciurritüre dé la terre , c’est-à-dire la science de l’agriculture.

La réflexion peut ajouter à cette science , mais elle ne la fait pas , et jamais elle. ne l’eût faite, si primitivement l’homme ne l’eût reçue comme une condition de son existence.

C’est pourquoi, malgré les expressions d’enthousiasme et d'amour qui échappent de loin en loin à la poésie pour cette science d’utilité première, les hommes ne sont guère tentés de la mettre au rang des sciences dont s’honore la pensée humaine. On dirait que ce n’est rien d’avoir arraché à la terre le secret de nourrir ceux qu’elle porte. On trouve bien plus merveilleux de lui avoir arraché le secret de les détruire. C’est toujours que l’homme aime mieux la science funeste qu’il a faite que la science conservatrice qu’il a reçue.

Aussi à mesure que la science de conservation se modifie ou se renou-

velle par la réflexion, ce nom même de science semble lui devenir plus propre et mieux acquis. Wl

Vous le voyez par la science qui a pour objetlu guéfison des maladies du corps. . ■<[ ■> ! ')!:p i 1 ! ; 1 ■ .■> i ; 1 *

Certes, cette science porte en elle un indice manifeste de révélation première, ou au moins d’expérience perpétuée ; qar-jpc n’çst pas la science qui d’elle-inême a demandé à la nature, ces remèdes ipystérienx quelle a cachés jusque dans les poisons mortels. L’état ! sauvage les a trouvé» oa gardés, comme l’état de civilisation savante et réfléqUip. : , , 1 , !r 1 1

N’est-ce donc pas que l’homme devrait bénir çeUe expérience heureuse et féconde? Et pourtant elle lui est suspecte.

Le mot d’empirisme , qui devrait signifier Taiitprité des âges et des souvenirs, signifie leur ignorance et leur préjugé, et la .seiynçe 11e parait réelle qu’au moment où elle se détache de la tradition expérimentale ; à moins qu’une forte raison, comme celle de llordeu, ne vienne contre ce penchant des idées, déclarant sans détour que la. vr^ue médecine c’est l’empirisme (1). i,

Comment guérir cette disposition delà science à s’affranchir de l’autorité ? lje vulgaire même la favorise par ses admirations ou par ses préférences. I :■ . , .j: 1

Même dans ces sciences qui ont la guérison ou la conservapon.du corps pour objet, s’il eu est une qui soit moins théorique mais .plus certaine, comme la chirurgie, c’est celle-là qui sera ipise à un dçgré de rç^p^ct inférieur, comme pour attester toujours que dans la science d’hounue veut voir son œuvre pour l’honorer. . . ,,i ! , ; . jj

L’œuvre de l’homme la voici: , ,

11 est une science qui dut naître, ce semble * pour l’utilité de la race humaine, c’est la science de la guerre; ce ne fut.pas primitivement une science de destruction , mais une science de défense etde salut. ,, , , ,

Aussi les premiers héros du monde furent, selon toutes les traditions poétiques, des guerriers armés contre des monstres destructeurs. Le nom d’Hercule est un symbole mystique et presque universel de. çet antique héroïsme. , .

Mais le but de la guerre fut bientôt changé, , et ce qui était une science de salut devint une science de ruine. ■■■.■<

Ici la réflexion de l’homme eut toute sa liberté, et il .créa la science d’extermination. Or entre toutes les sciences A' application, c’est celle-là

qui brille de plus de gloire. .. .

C’est que dans la science de la guerre, il y a bien une certaine expé-

(I J tlist. de la Médcciuc.

rien ce générale qui domine même au travers des chaugenfens de mœurs et de pays ; mais chaque guerrier pourtant se fait sa théorie , comme sa pratique, de telle sorte que l’imitation rigoureuse y est impossible. C’est là ce qui explique l’espèce d’adoration des peuples pour le génie de la guerre , dont l’homme a fait le génie du ravage et de la mort.

Qu’est-ce à dire ? n’est-ce pas que ce penchant de l’homme vers la science qu’il fait, au lieu d’aller au bien-être de l’humanité, peut naturellement aller à sa ruine ? Laissez l’homme maître absolu de la science , et il en fera un fléau par ses applications. N’ est-ce donc pas qu’ici comme toujours le génie humain a besoin d’une loi qui le maîtrise, ou d’une règle qui le gouverne.

Nous ne pensions pas trouver cette nécessité dans les sciences d’application , et voici qu’elle s’y manifeste plus encore que dans toutes les autres.

La raison en est simple; c’est que ces sciences rentrent dans la pratique delà vie, et que c’est là principalement que l’homme -a besoin d’une loi d’autorité.

Si l’homme était une pure intelligence, la pure théorie, même avec a mobilité capricieuse et fugitive, pourrait lui être sans péril. Mais sa vie matérielle elle-même lui fait une nécessité de se soumettre à l’expérience ou à l’empirisme.

Que faut-il donc à la dignité de l’homme? C’est que cette loi qui le règle ne soit pas une loi aveugle comme le destin , et brutale comme la force. L’expérience n’est pas le préjugé qui se perpétue , et l’empirisme est odieux dès qu’il ne ressemble qu’à la routine.

Or, la conciliation de la liberté de l’esprit et de la loi d’autorité , dans toutes les sciences pratiques, n’est possible que par le christianisme.

Le christianisme ne nuit à aucune tentative féconde, mais il défend l’humanité contre le caprice imprévoyant et souvent barbare des applica- | tions. 11 encourage les découvertes utiles , mais il garde les traditions éprouvées.

Puis, comme il imprime au front deThomme un cachet divin, il ne permet pas à la science de briser ce signe de protection , et il vient arrêter la théorie aussitôt qu’elle touche à des pratiques périlleuses.

* Pour ne parler que des sciences médicales , n’est-ce pas que leur penchant à la nouveauté ressemblerait à une menace armée contre la vie de l’homme, si Dieu n’apparaissait pour le réprimer? Et qu’est-ce qu’une médecine que cette pensée souveraine n’inspirerait pas toujours ? La médecine s’est laissée aller quelquefois à des maximes physiologiques qui, après tout , ne sont qu’un déguisement d’athéisme ; mais n’est-ce pas alors qu’elle a perdu son respect pour l’homme, et sa sympathie pour ses douleurs? Une

médecine athée , quelque savante qu’on la suppose , est pire cent fois que l’empirisme le plus idiot; car l’eitipirisme cherche le soulagement de lasouff rance, et l’athéisme cherche tout au plus le succès d’une théorie téméraire. Dès que la science ne croit pas en Dieu , il n’y a plus d homme , il n'y a plus d’humanité, il n’y a plus qu un sujet anatomique , il n y a plus qu’un cadavre pour objet d’étude.

Mais il est des sciences d’application qui vont à des pratiques matérielles où l’autorité d’une loi morale se fera moins sentir peut-être-

Les sciences industrielles, les sciences mécaniques, les sciences qui tendent à l’utilité ou à l’ornement de la vie , la grandeur des cités , à la puissance des empires, ou simplement au luxe des États; les sciences qui domptent les mers, celles qui fouillent la terre pour lui demander ses métaux, celles qui s’emparent ensuite de ces richesses pour les plier au caprice de l’homme , l’architecture , la sculpture, le dessin, avec leurs dérivations multiples et variées; toutes ces sciences semblent pouvoir s en aller capricieusement à leurs applications , sans être obligées de se soumettre à cette loi d’ordre moral que nous étudions dans le christianisme.

Mais n’est-ce pas une illusion ?

Outre que, dans ses applications , chacune de ces sciences a un objet d’utilité sans lequel l’application même serait trompeuse, chacune encore a un objet de grandeur ou de beauté sans lequel l’application même parût un désordre.

Dans la réalisation de ce double objet , une loi morale revient toujours.

D’un côté l’utilité, en effet, ne saurait être atteinte sans embrasser l’universalité des hommes; ou si les applications scientifiques n’allaient qu’à l’utilité du plus petit nombre, elles seraient inhumaines et oppressives.

D’autre part, la beauté des applications n’est pas capricieuse; elle tient à des lois certaines et universelles , et elle rentre plus ou moins dans une notion de perfection morale , indépendante du génie même des sciences.

Quoi ! n’est-ce pas que par ce double point de vue le christianisme reparaît toujours?

Le christianisme, type de la perfection morale, est encore la règle de. futilité.

Lors, par exemple, que les sciences auront pénétré dans les entrailles de la terre, le christianisme y entrera à leur suite, ne fut-ce que pour les empêcher d’y enfouir vivans des esclaves dévoués à leur caprice.

Et puis lorsqu’elles auront arraché , du fond des mines , des trésors inconnus , le christianisme leur apparaîtra encore , soit avec ses idées d’uti-

lité, soit avec ses idées de- convenances , afin que la magnificence de la création ne s’altère pas sons la main de l'homme, et que l’ornement du monde ne devienne ni une folie ni un fléau.

Ce n’est point le lieu de comparer les conditions de civilisation plus ou moins favorables à ces diverses applications dés sciences. Peut-être on montrerait des peuples chez qui elles sont arrivées à de hauts perfectionnemens sans cette influence du christianisme que nous indiquons. Toutefois il serait insensé de dire que la pensée religieuse , en général, ait été absente de leurs travaux d’application. Le génie égyptien et le génie grec dérivent également de cette pensée. ÏMafs à l’un et à l’autre , une loi d’utilité manqua également, et même scientifiquement , il rte semble pas permis de comparer la civilisation chrétienne à la civilisation' des vieux temps, ne fût -ce qu’à voir l’infinie variété d’applieatiohS qué Pline a produite et produit toujours , à côté des rares monuinens échappés à l’inspiration de l’autre. '

Quoi qu’il en soit , et prenant la civilisation présente dans ses conditions naturelles, nous disons que le christianisme est nécessaire à ses sciences d’application, non seulement pour les inspirer par sa pensée de bienfaisance, mais aussi pour les régler et, féconder par sort principe d’unité.

L’unité scientifique , c’est toujours le christianisme avec sa loi d’ordre qui est à la fois une loi d’utilité. ' ' I - “

Que la raison de l’homme ait dans toutes les applications des sciences une immense liberté de création , cela’ se voit très bien par les œuvres quelle produit ; mais que nul n’imagine qu’elle trouve en elle-même le type de ces magnifiques réalisations ; même dans les applications qui semblent faciles, il y a un type de beauté morale ou d’utilité relative , qui doit se trouver en harmonie avec la loi générale de l’ordre humain , ou bien non seulement elles seraient futiles, mais elles seraient surtout funestes et désordonnées. C’est par là quelles rentrent forcément dans le christianisme, et on peut dire que plus elles sont chrétiennes’, plus elles sont grandes et belles, utiles et fécondes, niagiufiqiies et bienfaisantes.

XilL ■ 1 » !• - , ' ; •

Voici dis sciences d’application d'une nature toute différente : ce sont les sciences littéraires.

Ici ta réflexion de l’homme ne s’exerce plus seulement soit sur la nature visible, soit sur la nature intime des êtres, comme sur de purs objets d’examen et de théorie; mais elle s’applique à' se réaliser elle-même par des formes extérieures et saisissables.

Il s’ensuit que toutes les sciences déjà entrevues jusqu’à ce moment reparaissent pour entrer dans le domaine des sciences littéraires, qui en sont comme l’expression.

■ Autrement les sciences morales, sociales ou historiques, comme les sciences physiques ou matérielles, ne seraient formulées que dune maniérè'thêorique dans l’esprit , sans recevoir une forme visible qui put les rendre présentes à d’autres intelligences.

A vrai dire, les sciences littéraires sont des sciences de représentation cela se voit par ce mot même de lettres , qui d’abord indique simplement

un signe extérieur de la pensée, et ensuite désigne la pensée même dans

-•/«iB.antlïî tp>r. ÿr>\ . r •niTDJii.i; i/^ ° *•

ce qu elle a de plus mtmie.

Sur cette observation de fait tout un système littéraire pourrait être établi, conforme à la philosophie la plus haute, embrassant à la fois les réalités de la pensée et les formes de son expression.

Il nous faut ici marquer seulement quelques généralités. Redisons que la littérature, prise dans le sens le plus étendu , est une expression écrite ou parlée des conceptions de l’esprit , appliquées à tous les objets de connaissance.

Il s’ensuit que la beauté des littératures se conforme à la beauté des conceptions ; et comme la beauté des conceptions ne saurait être conr prise en dehors de la vérité, la vérité revient encore comme type de la beauté des littératures.

Par ce peu de mots semblent résolues toutes les controverses agitées de nos jours sur la beauté littéraire.

On n’a pas assez compris qu’il y a deux genres de beautés, la beauté de la nature physique, et la beauté de la nature morale; l’une qui frappé d’abord les yeux, l’autre qui frappe d’abord l’esprit; l’une extérieure, l’autre intime; l’une qui tient à l’harmonie mécanique de la création, l’autre qui tient à son harmonie intellectuelle.

De sorte que la littérature a deux expressions correspondantes à ce double genre de beauté réelle, une expression qui tient à l’ordre sensible, et une expression qui tient à l’ordre moral.

D'où il suit certainement qu’en tout état de civilisation , la nature visible s’offrant avec son caractère, facile à saisir, 1 expression littéraire qui la réalise peut toujours avoir sa beauté, selon qu’elle se conforme à ce type d'imitation, . , • . , .

, 11 y a donc une littérature qui, jusqu’à un certain point, peut avoir simplement pour objet l’expression de la nature visible, indépendamment des lois d’harmonie qui président à la marche du nipiule moral.

O-tte littérature a sa vérité et sa grandeur, et même elle peut frapper d autant plus I universalité des hommes, quelle csl une représentation

Digitizec

de l'espèce de beautés qui exigent le moius d’attention pour être aperçues.

Mais il reste l’expression littéraire, qui a pour objet la réalisation des beautés intimes de l’ordre humain.

Voici une création toute nouvelle qui se présente, et voici, par conséquent, un caractère de littérature plus profond, plus pénétrant, plus philosophique.

Ici , à part la différence des génies qui s’exercent à la réalisation des beautés du monde, différence qui subsiste soit qu’ils s’attachent à l’ordre physique ou à l’ordre moral , il est visible que le caractère des littératures suivra des variations de perfection , suivant qu’elles seront appliquées à l’expression d’un ordre harmonique plus ou moins parfait.

C’est en ce sens seulement que M. de Bonald a pu dire que la littérature était l’expression de la société , mot cité toujours et pas toujours compris.

C’est-à-dire que la littérature, par ses degrés de perfection, est une représentation certaine des degrés de perfection ou d’intelligence qui se trouvent dans la société.

Et en ce sens la littérature chrétienne est la plus parfaite, car elle est la représentation la plus exacte et la plus précise de l’harmonie humaine.

Après cela les langues ont leurs variétés , et dans ces variétés une per- | fection de mots, de sons ou d’images , plus ou moins accommodée à l’expression réelle des choses.

Et de cette perfection des langues résulte aussi sans doute une beauté plus réelle dans l’expression littéraire de la nature physique ou de la nature morale.

Mais la perfection même des littératures ne tient pas à cette forme heureuse de leur expression.

La perfection littéraire est quelque chose de plus intime; et de même i que l’ordre moral est au-dessus de l’ordre physique, la représentation de l’un est plus grande et plus belle que celle de l’autre, même quand la langue qui lui sert d’expression n’aurait ni la meme richesse ni la même harmonie.

H se peut faire que dans la littérature grecque il y ait une certaine perfection extérieure ou d’expression qui ne se trouve pas dans la littérature française ou dans toute autre littérature moderne. Cela tient à des avantages presque matériels, à un son de voix, à une souplesse de parole, à une variété d’image, à tout le caractère d’une langue faite par la nature et non par l’imitation d’une autre langue.

Mais ces avantages qu’il faut toujours reconnaître n’empêchent point la

supériorité de toute autre littérature mieux inspirée, quelle que soit l’imperfection de la langue qui lui servirait d’instrument.

M. de Bonald traitant un sujet analogue, mais le bornant toutefois à l’examen des mœurs de la poésie, s’exprime en ces termes aussi vrais qu’ingénieux :

« La langue d’Homère est plus héroïque que son sujet , dit-il, et le sujet du Tasse plus héroïque que sa langue. lia langue italienne, faible, molle et sans dignité, convient plutôt au genre familier. Lorsqu’elle parle l’épopée, on croirait entendre jouer le vieil Horace par l’amoureuse du Théâtre- Italien. C’est Herminie qui prend les armes d’Argant pour combattre Tancrède. Aussi remarquez que les reproches que Despréaux fait au Tasse portent principalement sur les concetti de sa langue, et que ceux qu’Horace fait à Homère portent sur la conduite du poème. De là vient qu’Homère et Virgile perdent tant à être traduits, et que le Tasse y gagne peut-être, ou du moins que son poème ne perd rien à être traduit dans toutes les langues qui sont plus mâles et plus héroïques que sa langue naturelle (i). «

Cela est parfaitement juste ; mais on peut le généraliser davantage ; car la poésie, du moins comme forme, n’est qu’une partie de la littérature.

Ainsi la littérature n’est pas seulement une expression de mœurs héroïques ou familières , elle est aussi une expression d’idées vraies sur tout ce qui tient aux lois de l’harmonie humaine.

Il s’ensuit que là où ces lois sont plus profondément empreintes dans l’intelligence des hommes, là aussi la littérature, expression de la société intelligente-, monte d’elle-méme à un degré plus haut de perfection.

Considérées sous cet aspect, les questions littéraires sont simplifiées.

Laissons au génie ancien toutes ses richesses, mais voyons à quel principe est due la perfection du génie nouveau.

Le génie ancien a peu pénétré dans le mystère de l’humanité ; il ne le pouvait pas ; il est resté à la surface ; mais rien de cette surface ne lui a échappé.

De là une vérité merveilleuse d’expression. Et comme la pensée est plus vivement ébranlée par des choses extérieures, la parole aussi reçoit de cette émotion une empreinte de vivacité passionnée, qui se communique avec plhs d’empire.

Le génie moderne a sondé le mystère. Un flambeau le guidait. Il a tout vu, ou tout entrevu , ou tout soupçonné.

De là un ensemble admirable de création, et une pénétration intime de la pensée qui prélude à toute l’action de la vie humaine.)

(I) Législ. primitive 7 lotu . 5.

Et peut-être cette connaissance a pu donner lieu quelquefois à une sensibilité froide et raisonneuse ; mais aussi le ressort littéraire a été plus varié , la conception plus étendue , l’harmonie de l’ouvrage plus complète «A plus savante.

Pour arriver rapidement à notre but, disons que le christianisme a jeté cette féconde unité dans la littérature des âges modernes.

Le christianisme n’était point venu au inonde pour donner au génie poétique ou littéraire plus d’inspiration ; mais comme il a révélé à l’homme un ordre inconnu de perfection, rien ne doit étonner, si cette révélation toute morale a servi de développement à la littérature même.

L’épqpée, le drame , tous les genres de création poétique ont profité à cette lumière, comme aussi les sciences morales ou naturelles, considérées dans leur expression , laquelle est aussi une création.

Qu’on ne cherche donc plus si le christianisme a été plus fécond pour les lettres que les âges d’idolâtrie : ce sont là de vaines disputes.

Quand même les œuvres modernes n’auraient pas littérairement la même perfection extérieure que les œuvres antiques, elles ont une perfection intime qui ne s’était point vue encore sur la terre.

Les langues anciennes ont été plus heureuses ; mais la pensée moderne a été mieux inspirée.

La passion a changé d’aspect; elle était matérielle, elle est devenue morale. La force dominait !e drame, l’épopée, tonte la poésie; à la place tle la force vous avez le secrei delà force, vous avez la volonté qui la meut.

L’éloquence, qui semble toui 1 objet de la parole, c est-à-dire la domination de la pensée d’autrui , l’éloquence parlait à la colère, a la vengeance; elle parle à la raison. L’éloquence e.st montée à un degre d élévation que les âges anciens n’avaient point soupçonné, Elle dompte les passions ; jadis son triomphe était de les exciter.

Et comme la connaissance de l’homme a été plus intime, la parole est devenue plus ingénieuse pour exprimer cette science toute nouvelle.

La morale n’a pas été seulement une étude philosophique des rapports des hommes entre eux; elle a été un examen délicat de leurs habitudes et de leurs pensées.

Tout le secret de l'homme s’est dévoilé, et la langue a trouvé je ne sais quel raffinement d’expression inconnue pour caractériser et saisir ces nuances presque aériennes de l’humanité.

La science du moraliste n’avait pas même de nom chez les anciens; c’est une science toute chrétienne, et peut-être la plus délicate et la plus subtile de toutes les sciences. ; n-..

lien est ainsi de la critique, une science littéraire qui ne se réduit pas à des principes d’art ou à des censures d’irritation et d’envie, mais qui

rattache les lettres à la morale et à cette connaissance intime de l’homme, d’où naît tout le secret de l’inspiration. ,

I.e christianisme a ainsi passé sur tous les objets où s’exerce la réflexion littéraire, pour les féconder.

Et si nous voulions ici développer pleinement un tel sujet , nous dirions comment il y a passé en y déposant le principe qui lui sert de vie à luimême , son principe de foi ou d’autorité.

Car il faut convenir que dans les sciences littéraires le caprice humain arrive aisément pour toute règle des créations, à moins qu’une loi supérieure ne vienne les dominer.

la» hommes sont bien convenus de réprimer l’anarchie par ce qu’ils appellent le goût ; mais le goût même devient l’anarchie, à moins qu’il ne représente le goût général des siècles littéraires , ce qui ne suffit pas toujours pour vaincre la bizarrerie des goûts.

Mais par le christianisme qui donne la notion précise des lois morales ou des perfections de l’intelligence , nous avons la notion des beautés réelles qui sont une réalisation de ces lois.

C’est pourquoi de nos jours les nouveautés littéraires se sont affranchies de toute règle , et ont réalisé le désordre pour toute perfection. Cela tenait à ce que le christianisme était absent des créations , mêmealors qu’elles l’invoquaient.

On disait bien et avec vérité que le goût avait souvent fait des règles sans rapport avec la nature; mais ce 11’était pas à dire qu’il n’y eût point de règles.

La nature littéraire , ou exprimée par les lettres , n’est point toute la nature ou la nature sans choix ; cette nature serait hideuse , toute vraie qu’elle serait.

Et nous ne parlons pas seulement de la nature visible , mais de la nature morale. En cette double nature il y a des choses que l’art voile à moins qu’il ne soit abject : donc l’art est une convenance ; mais encore une fois la convenance n’est pas un caprice ; elle est une loi de vérité et d’ordre , et elle 11’est telle que sous la lumière chrétienne, laquelle ne détruit point la liberté du génie , ou ne borne pas la carrière des conceptions , mais illumine au contraire l’une et l’autre de ses resplendissantes clartés.

A mesure que nous avançons dans l’examen des sciences , on dirait que la puissance de la réfléxion se révèle à nous dans un ordre de progression merveilleuse qui aboutit à la création même.

Voici que l’homme, tel que nous l’étudions, ou bien formé par la main de Dieu, ou bien créé en quelque sorte par la société, se réfléchissant en lui-même , et y trouvant des sciences qu’il doit à une inspiration extérieure ou à l’enseignement, les féconde à son tour par sa pensée , et en fait jaillir des sciences toutes nouvelles.

C’est ce que nous avons vu en parcourant cette belle série de connaissances acquises par l’étude réfléchie des êtres, de la nature extérieure, de ses phénomènes et de ses lois; en passant ensuite aux applications de ces connaissances à l’utilité pratique de la vie , et enfin en effleurant ces harmonieuses lois littéraires desquelles résulte une sorte de réalisation de la pensée par un signe qui la rend présente avec toutes ses nuances de délicatesse ou de majesté, de subtilité ou d’énergie.

Dans la science philosophique l’homme est moins créateur, parce qu’il ne fait que se connaître.

Dans les sciences naturelles il le devient davantage, parce qu’il saisit des êtres qui lui sont extérieurs.

Dans les sciences mathématiques il monte à un degré plus haut , parce qu’il trouve des lois que les sens ne lui pouvaient montrer.

Dans les sciences d'application sa puissance se révèle d’une manière un peu différente mais plus sensible, parce qu’il réalise des forces qui semblent le rendre maître de la nature même.

Dans les sciences littéraires enfin, c’est lui qui se produit au dehors par des signes qu’il façonne à son gré , et tout en se produisant comme intelligence, il saisit et captive l’intelligence d’autrui , ce qui parait être le comble de la domination.

Toutefois en chacune de ces sciences la réflexion trouve un fonds qu’elle 'n’a pas fait d’clle-mème , soit qu’elle s’exerce sur l’homme ou sur la nature, sur la pensée ou simplement sur la parole.

L’homme n’applique donc sa puissance qu’à réaliser des formes en quelque sorte, car les choses , les faits , les réalités idéales, ce n’est pas lui qui les produit, et en ce sens il n’est pas créateur.

Quoi ! ne le pourra-t-il devenir ?

Il y a dans l’homme une singulière puissance ; c’est celle d’imaginer. Imaginer, n’est-ce pas créer ?

Par l’imagination l’homme crée une nature nouvelle , et cette création donne lieu à des modifications merveilleuses dans tout le système des sciences , depuis les sciences naturelles jusqu’aux sciences littéraires , depuis la théorie des arts jusqu’à l’art de leurs applications.

L’imagination , c’est l’invention , à proprement parler.

C’est à force d’imaginer, qu’ Archimède arriva à pouvoir affirmer mathématiquement qu’avec un point donné il soulèverait le monde.

De même par la puissance d'imagination Newton parvint à la loi universelle d’attraction. Le pur calcul ne l’y eût pas conduit.

Toutes les grandes découvertes du génie humain dérivent de cette puissance , excepté celles qui dérivent du hasard ; et encore celles-là ont un caractère particulier qui les distingue. Le hasard découvre un fait , comme l’attraction de l’aimant ou sa direction , mais il ne découvre pas une loi ; le hasard n’eût pas résolu le problème de la sphère inscrite au cylindre ; le hasard n’invente pas , il trouve ; c’est le contraire de l’imagination , qui ne trouve pas, qui invente ; elle invente même les applications de ses sciences, et en ce sens l’imagination, c’est le génie.

C’est en un mot par l’imagination que l’homme se rend propre la science humaine , qu’il la modifie et la transforme. >

On reconnaît toutefois des sciences dans lesquelles l’imagination a son exercice plus librement et plus souverainement établi. Telles sont les sciences où le travail humain semble n’avoir pas d’objet précis indiqué par la nature.

Et telle d’abord la poésie , considérée uon-seulement comme science de création , mais comme science d’expression.

Ici la pensée humaine est maîtresse de son œuvre , tandis que dans les autres sciences l’œuvre existe, et la réflexion ne fait que l’étudier dans ses formes et dans ses lois.

Voilà pourquoi dans les anciennes langues le poète est dieu ; car il est créateur, et c’est le sens admirable et profond du mot même de poète.

Or il ne crée que parce qu’il imagine; et en cela il commence à différer du Dieu véritable , qui crée parce qu’il réalise.

Il n’en est pas moins vrai que c’est une singulière puissance que celle d’imiter la création même , ne fut-ce que par des fictions.

Et remarquons que l’homme réalise jusqu’à un certain point cette espèce de création. On le voit dans la poésie proprement dite qui est une invention de réalités imaginaires , et on le voit dans plusieurs autres sciences qui sont une dérivation ou une transformation de la poésie.

La musique est la première de ces sciences ; science plus mystérieuse que ne le suppose le vulgaire, que ne le supposent même ceux qui l’étudient comme une théorie , ou ceux qui la cultivent comme un art.

Quoi ! n’est-ce pas un objet de haute philosophie que la simple succession des sons humains, avec l’infinie variété de leurs nuances si rapides et si fugitives ?

Quel philosophe a bien expliqué la loi toute simple de l’harmonie, cette loi résidant en trois sons principaux , dont la combinaison développée donne lieu à tout le système des accords ?

Peut-être la science de la musique est la plus profonde, et elle passe

Po THÉORIE CATHOLIQUE

pour la plus futile. Ce n’est point le lieu de la rétablir à son rang scientifique ; qu’il suffise d’indiquer quelle porte en elle un caractère digne de tout l’examen des philosophes , et que ce n’est pas sans une profonde raison que la science antique avait fait de l’harmonie des sons l’emblème de l’harmonie du monde. ,

Or l'imagination parait surtout dominer dans la musique, parce que la musique n’est pas une expression <le réalités permanentes, mais plutôt une réalisation de fictions fugitives.

On demande quelquefois si la musique exprime des idées. On dirait quelle n’est rien si elle n’est pas une formule exacte du sentiment ou de la jiensée ! Et pourquoi cette rigueur à l’égard d’une science où nous trouvons des plaisirs qui ne ressemblent à aucun autre plaisir, puisque les sens et l’intelligence y sont à la fois satisfaits? L’harinonie du monde n’est pas une parole, et pourtant elle répond à l’ame et lui parle avec une puissance qui ne fut donnée à aucune langue. On ne saurait nier qu’il n’y ait dans l’ordre des sons que l’imagination multiplie selon des lois très certaines une mystérieuse corélation avec toute la nature intellectuelle de l’homme ; autrement il ne se concevrait point que la musique eût l’étonnante puissance de le captiver, de l’émouvoir, de lui déchirer l’ame, de lui briser le cœur, de le faire frémir, pleurer, palpiter, et bien plus encore de le saisir par la pensée eu quelque sorte, et de l’arracher aux réalités de la vie pour le plonger dans la méditation vague et indéfinie de l’immensité.

Au reste, cet empire exercé sur la pensée de 1 homme n est pas le caractère exclusif de la musique. Il est propre egalement à toutes les sciences d’imagination; et par là même est manifesté le secret de leurs analogies avec l’intelligence humaine. t

Ainsi l’architecture formule des pensées de création qui, sans avoir aucun type réel dans la iiature, provoquent soudainement notre admiration, selon quelles répondent au sentiment que nous avons de la beauté

et de la grandeur. • , . .

Il y a dans l’architecture une loi d’harmonie qui a sa ressemblance avec la loi qui constitue la science de la musique. L une parle aux yeux, comme l’autre parle aux oreilles, et toutes deux vont correspondre à l’intelligence qui les embrasse dans le système moral du monde.

Cette loi d’harmonie est intime à la création. Sans doute elle ne se révèle pas à nous pleinement; mais nous la connaissons assez pour porter en nousmème une appréciation assez exacte de sa perfection.

L’idée de la symétrie et de la concordance, que nous poursuivons malgré nous dans toutes les œuvres, n’est autre chose qu’une déduction naturelle de cette loi.

Et c’est précisément parce que nous ne parvenons pas à la connaître

pleinement , et à la formuler avec une exactitude mathématique , que la révélation intime qui en est faite à notre ame garde quelque chose de vague qui se prête admirablement à la fécondité créatrice de l'imagination.

De là des formes prodigieusement variées dans l’architecture ; de là une régularité savante avec un abandon poétique; de là une harmonie indéfinie avec «ne liberté sans désordre.

Peut-être la peinture, qui est aussi une science d’imagination, ne paraîtra pas au premier aspect soumise également à cette même loi d’harmonie qui se révèle dans les œuvres de l’intelligence. C’est que la peinture a un type d’imitation dans la nature visible , et que pour cela même elle paraît moins créatrice que les autres sciences.

On a écrit quelquefois que la musique avait aussi son type dans je pe sais quels concerts de la.nature, dans le chant des oiseaux, dans le murmure des ondes, et même dans le bruit des vents; de même que 1 architecture avait le sien dans les spectacles du monde , dans les dômes des vallées et des montagnes, et dans je ne sais quelle harmonie extérieure des oçuvres inégales qui ornent la création.

Mais ce sont là des chimères.

Le type de la musique comme de l’architecture est dans la conception humaine, et ce type est assez grand et assez fécond.

11 n’en est pas tout-à-fait ainsi sans doute de la peinture qui a son type réel dans les objets extérieurs qui frappent les sens.

Mais la si peinture est une imitation , c’est l’imagination qui fait cette imitation. Par là elle reçoit deux caractères distincts , un caractère de vérité réelle et un caractère de vraisemblance imaginaire; l’une qui lui vient des objets qu’elle imite, l’autre de la puissance (pii les réalise une seconde fois par l’imitation. •

Or ce que nous disons de la peinture s’applique rigoureusement à la sculpture qui, dans l’expression des objets qu’elle reproduit, garde également-tôute la liberté de ses conceptions.

Et ainsi l’imagination reparaît toujours avec ce vague infini de création, qui la rend maîtresse des arts qu’on nomme libéraux, c’est-à-dire intellectuels.

Mais nous arrêtant au point d’observation où nous sommes parvenus, et d’où un vaste horizon scientifique pourrait s’apercevoir, nous pouvons nous demander l’explication philosophique de ce mystère d’harmonie qui s’est révélé à notre pensée.

Ce n’est là rien de fictif, mais bien une réalité plus ou moins saisie par l’intelligencee.

D’où vient donc cette loi de l’imagination on de la faculté créatrice de l'homme ?

£a THÉORIE CATHOLIQUE

D’où vient que cette puissance qui nous est propre est dominée par une autre puissance , dont nous avons l’instinct sans en avoir la notion précise et formulée ?

Qu’est -ce enfin que cBtte unité de l’ordre que nous poursuivons dans nos œuvres comme dans celles d’autrui?

Cette loi, cette unité, il faut le .dire, mille philosophie humaine n’en a le secret , à moins quelle ne le cherche dans la révélation chrétienne. .

EUe peut se faire sentir à tous les poètes, ou à tous les créateurs , comme une inspiration cachée de l'ame; Homère et Platon cédaient à sa puissance intime et mystérieuse comme Bossuet ou Racine, comme Cervantes ou Milton , comme Raphaël ou Michel-Ange.. Mais si , après avoir senti leur génie dominé par elle, ils eussent voulu chercher la raison de son empire, tous ne l’eussent pas trouvée de même. C’est que la pensée rationnelle de l’ordre n’est pleinement connue que dans la lumière du christianisme. Partout ailleurs l’imagination peut avoir sa fécondité ; mais là seulement elle a la notion philosophique et réfléchie des lois qui servent dé réglé à ses créations. ■'■■■■■ ■'■•il . •- •

Aussi la philosophie du christianisme est la seule qui ait plongé son regard dans toutes les questions qui tiennent à l’art humain.

Seule elle a fait une théorie scientifique de la. poésie proprement dite, qui* ast l'art par excellence. m. ia;: • * .

Seule elle a donné la raison de l’unité dans les œuvres du génie.

Seule elle a pu dire que cette unité n-’était autre chose qu’une correspondance aux lois morales de l’humanité, hors desquelles il n’y a que le caprice , c’ëst-à-dire la ruine de tout ordre comme de tout art.

Seule aussi elle a dit à l’homme le secret de ce qu’il nomme la rêverie , sorte d’éléVation extatique par-delà les réalités de la vie , réalisation mystique d’un monde inconnu.

Et seule enfin elle a fait de cette idéalité mystérieuse tout le charme de l’art moderne, soit dans les. œuvres de : là poésie proprement dite-, soit dans celles de. la peinture, autre sorte de poésie 1 ; ou de l’architecture, poésie et peinture- tout à la fois ; ou de la musique , expression indéfinie d’uu ordre d’émotions qui échappent à l’analyse de la raison.

Voici donc que nous avons parcouru tout l’ordre des sciences et que dans toutes nous avons trouvé la fécondation du principe chrétien. Il resterait peut-être à embrasser tout cet ensemble sous un même aspect : reprenons simplement les principales idées de notre travail.

La science, si on prend ce mot dans son acception la plus expressive, est la .connaissance des réalités , et encore de ce qu’il y a d’intime dans'les réalités. .. . .

Et comme les réalités ainsi conçues ne tombent pas sous les sens, la science humaine ne les saurait pénétrer par elle*même, puisqu’il ne lui est donné que de saisir les choses extérieures , les formes des êtres , leurs lois tout au plus , ou les faits qui leur tiennent lieu de lois.

La connaissance des réalités est la science de Dieu. Mais Dieu peut la communiquer plus ou moins. i- . .

Dieu l’a premièrement communiquée à l'homme , en la renfermant dans la reconnaissance des réalités morales , qui ne sont rien autre chose que les rapports des êtres intelligens. Et par cette simple communication il a jeté dans l’esprit humain tout son germe de développement.

Ce n’est pas sans une pensée d’ordre profondément mystérieux que que Dieu a ainsi borné pour l’homme la science des réalités. Ainsi bornée, elle était suffisante encore pour produire toute l'harmonie intellectuelle du'monde, sans que cette harmonie dût retenir dans l’immobilité l’esprit de curiosité ou de recherche qui est propre à l’intelligence créée.

Ainsi dans la science humaine il y a deux objets très distincts, les réalités intimes des êtres , et leurs natures visibles ou extérieures.

Les réalités intimes sont communiquées à l'homme, et plus il en a la notion, précise, plus son intelligence est éclairée, et sa science est étendue.

La nature extérieure des êtres est au contraire un objet que la science par ses efforts peut toujours pénétrer davantage. Toutefois la sciènce ne se constitue pas à priori par cette pénétrât ion graduelle et successive. Une science est .déjà faite dans l’homme, lorsqu’il essaie de réaliser cette connaissance nouvelle j cette science, c’est la science communiquée des réalités. . I, ’

t ^ s ensuit que la science arrive à l’homme par deux voies, par la voie

d autorité et par la voie de recherche ou d’examen. «

Mais elle lui arrive d’abord par la première.

C est lorsque l’homme est formé par i l’enseignement ou la révélation des réalités qui constituent la science proprement dite, qu’il applique son intelligence à la découverte des choses qui sont en dehors de cette connaissance. i

Et chose très remarquable! afin que l’homme ne pnisse jamais douter que 1 autorité ne soit le fondement de la science* humaine, Dieu a voulu qu il fut contraint d’accepter sans examen tops les premiers principes des connaissances mêmes qui ont pour objet les choses sensibles, jusqu'au* axiomes qu’il appelle évidens pour se complaire, mais qu’enûn il n’a pas

trouvés et qui sont placés eu dehors de ses démonstrations, de ses expériences ou de ses théories.

Voilà en peu de mots tout notre système philosophique des sciences.

La pensée chrétienne y est partout apparente, parce que la nécessité de la soumission y est partout démontrée.

Et cda même, c’est le catholicisme.

Sous notre plume catholicisme et christianisme, c’est une identité.

Le christianisme est nul s’il n’est pas catholique ; et le catholicisme est nul aussi s’il n’est pas chrétien. Nous en avons dit la raison; c’est que le principe chrétien est la soumission , et le principe catholique est l’autorité; deux principes qui se correspondent et sont nécessaires l’un à l’autre, puisque la soumission sans l’autorité, ou l’autorité sans la soumission, c’est une égale chimère.

Or une chose digne de profonde admiration, c’est de voir avec quel ordre Dieu ayant constitué l’intelligence humaine sur cette base première de l’autorité, lui a permis ensuite de se féconder elle-même en se repliant sur les notions communiquées , et les faisant servir à la connaissance 'et à l’examen de la nature tout entière.

L’autorité et la réflexion, c’est le double pivot de la science.

Il y a des sciences où ^autorité est plus manifeste; il y en a d’autres où la réflexion est plus libre. Mais en toutes l’autorité commence, et en toutes . la réflexion achève le travail par lequel la connaissance arrive à sa plénitude.

Il appartient donc à la philosophie de faire cette double part de la foi et de l’examen, dans la théorie raisonnée des sciences, et à cette fin elle doit être ou se faire catholique, sous peine de franchir toutes les bornes et de sacrifier, tantôt l’examen , pour s’abîmer dans l’extrémité du fatalisme, tantôt la foi, pour expirer dans les misères du doute.

Mais une question dernière se présente, à savoir, si l’esprit chrétien a réellement fécondé l’intelligence humaine au-delà de ce que nous savons . de toutes les histoires de la civilisation du monde.

Question brillante, mais qui se rapporte plus à l’art qu’à la philosophie, et qu’il serait d ailleurs superflu de traiter encore après les mélodieuses apologies qu elle a inspirées au plus magnifique des écrivains de nos joués.

Pourquoi ne pas observer toutefois que la comparaison des œuvres de 1 art chrétien avec toutes les oeuvres du génie antique manque d’une rigueur logique , toutes les fois qu’on s arrête à la forme extérieure des créations ?

Le christianisme n est pas venu sur la terre afin de fournir aux poètes des inspirations mythologiques plus riantes, afin de donner à tous les arts une fécondité plus variée, et aux sciences mêmes une pénétration plus profonde. .

DBS SCIENCES. 8 f >

Quand même Platon serait encore le premier philosophe, Homère le premier des poètes, Archimède le premier des géomètres, le christianisme apparemmentne perdrait rien de sa vérité. Ainsi les disputes sur 1 art moderne et sur l’art ancien peuvent survivre ; mais après qu elles seront épuisées, la philosophie apparaîtra et viendra dire que dans les controverses on s est mépris; car au lieu de pénétrer dans le fond îles questions, on n a saisi qaeles apparences, et à son tour elle aura son jugement à faire entendre.

EHe dira donc qu’il n’importe que le christianisme ait poussépar son génie le mouvement de la science on de l'art humain; mais au moins est-il manifeste que seul il a dit à l’homme la raison de ses connaissances seul il en a fait un système d’unité et d’harmonie; seul il a révélé la loi morale des êtres; seul il a constitué la science en un mot, avec sa certitude logique, et son universalité presque divine.

Sans le christianisme la philosophie des sciences ne se fût pas même offerte à l’esprit de l’homme comme un objet de doute ou d’examen possible;

Et qiiVst-ce qilfc la perfection d’u» art partiel, et même du plus beau «le tous les arts, de la poésie qui les embrasse et les féconde tous par son inspiration, qu’est-ce qui' celte perfection, auprès de la magnifique unité des sciences, que le christianisme rattache par ses anneaux d’or à la pensée éternelle , à 1 hrr ? qu’est-ce «pie les œuvres du génie, que Dieu sème dans l'humanité, comme il sème les étoiles dans le firmament? qu’est -«■•• que ces faux isolés et ces flammes resplendissantes, auprès «le tout le système du monde intellectuel , tel que le christianisme nous l’expose rayonnant & ses clartés ?

Toutefois ayant d’abord saisi ce grand caractère de la science qui embrasse tout l’ordre de la création, il est permis «le. revenir à cette comparaison des travaux de l'esprit humain, dan» les deux ordres d’inspiration mythologique ou chrétienne, que la critique a si souvent examinée de nos, jours.

Sans penser en effet que le christianisme ait été révélé à la terre pour la simple perfection «,1e l’art humain, ou peut bien dire quel» lumière «ju’il a versée dans l’intelligence , en rectifiant toutes ses pensées , a naturellement perfectionné ses œuvres.

11 est des sciences qui n’ont pu naître que sous cette merveilleuse lumière, telles sont les sciences morales, sciences précises et fécondes, que l’antiquité ne fit qu’effleurer de ses doutes.

Et dans ces scitmces qye de créations, envisagées simplement sous le rapport de l’art humain î chaque siècle chrétien a ses œuvres, que le flot des âges pousse toujours d’oublis en oublis, mais qui, mises successivement en regard «les plus grands travaux de k» philosophie antique y paraîtraient marquées d’un cachet magnifique auprès duquel le génie humain pourrait ressembler à de la débilité.

Quelle est en second lieu la littérature qui nous pourrait ouvrir des trésors semblables à la littérature de l’Église chrétienne? Dans quelle civilisation se voit lin luxe de création semblable à la fécondité des saints pères? quelle éloquence fut plus inspirée que leur éloquence? quels prodiges égalèrent les prodiges de leur parole ? Ne citons pas de noms propres ; laissons saint Chrysostôme et Bossuet dans leur gloire. Aussi bien tout est dit sur ces magnificences du génie. Mais n’est-ce rien que la multitude innombrable «le talens créateurs qui sont édos sous le soleil du christianisme ? Dans la littérature chrétienne, ce qui confond, c’est la foule, une foule immense, qui fait peut-être que la supériorité est moins aperçue, mais qui est ellemême une supériorité.

De même dans toutes les- créations, de même dans la poésie, de même dans les arts, de même dans les sciences proprement dites.

Il est visible que l’esprit humain est monté de quelques degrés vers la lumière des cieux.

Dans le monde antique, c’est un philosophe , c’est un* poète, c’est un historien , c’est un artiste qui se montre ; dans le monde chrétien toute l'humanité participe à l’illumination de l’intelligence; on dirait le génie qui sort à flots.

Peut-être on dira que la médiocrité nous dévore dans cette affluence. I„a médiocrité! ouvrez les moralistes; ouvrez les poètes; ouvrez les orateurs; ouvrez les historiens; ouvrez cette immensité de livres de toute sorte. Qu’est-ce que la médiocrité qui se traîne après chaque siècle, lorsque chaque siècle peut laisser à l’avenir des tels monumens de sa fécondité et de sa grandeur ?

Partout où le christianisme se montre, il en est ainsi. Partout il donne au génie humain une activité brûlante. Partout vous le voyez marcha avec des lumières et des chefs-d’œuvre; et lorsqu’il disparaît, la barbarie recommence.

Curieux que nous sommes 'des créations de l’homme, nous courons aux déserts lointains pour chercher quelque trace de l’art , quelque ruine de monument, quelque vestige de science. Eh bien! le christianisme a couvert la terre de chefs-d'œuvre, auxquels nous songeons à peine. Pour un temple grec dont nous allons baiser les débris , nous avons mille temples cachés dans nos hameaux comme dans nos villes, où se révèle une pensée de création plus audacieuse ou mieux inspirée. Quelle est donc la cité antique qui sera la rivale de nos mille cités élevées sous la croix? Rome, la reine des cités poétiques et mystérieuses , n’est-elle pas la ville chrétienne par excellence ? Et tout ce que les empires modernes ont de monumens et de gloire, de civilisation et de génie, tout cela n’est-il pas chrétien? Vraiment 1 homme finit par être d’une préoccupation aveugle et ingrate. 11

ne voit rien et il ne sent rien, à force d’être environné de lumières et de bienfaits. U faut, ce semble, que tout lui manque pour qu’il comprenne les dons du ciel. Alors il les cherche et il les bénit. Mais dans l’affluence des richesses, il boit l’oubli comme une volupté. N’est-ce pas dans la vie un signe de -mort?

Résistons à ce penchant mauvais des aines , et voyons la société telle que Dieu l’a faite par le christianisme.

11 est certain historiquement que la révélation chrétienne a été l’apparition d’une lumière inconnue sur le monde.

Nous 11 e parlons présentement que de la science humaine. L’évangile a réveillé dans toute la terré un esprit scientifique qui dormait. L’intelligence s’est partout émue; et partout où il a passé; l’horizon des esprits s’est agrandi comme dans un espace sans terme.

Ceci est très remarquable, comme fait d’observation historique ; car les premiers missionnaires de l’Évangile n’étaient pas des savans ; c’étaient des bateliers sans culture, des pêcheurs pris au hasard dans les rang de l’ignorance. C’était donc -que leur doctrine morale portait en elle le germe detoute science; comment ne le pas comprendre?

Et aussi sans aucune pensée de préméditation philosophique, il s’est trouvé que tous les missionnaires qui ont été chargés de perpétuer l’oeuvre des pêcheurs de la Galilée , se sont faits à la fois les propagateurs de la science dans le monde entier. C’est que le prosélytisme chrétien emportait le prosélytisme scientifique , et il ne se pouvait pas que les peuples fussent éclâirés sur leurs rapports avec le ciel , sans puiser dans cette connaissance le principe d’une science appliquée seulement aux choses de la terre.

De là le mouvement immense donné aux idées depuis la mort de Jésus- Christ ; de là la longue lutte contre la barbarie ; de là l’immense effort des âges contre l’erreur; de là des modifications graduelles dans tous les établissemens politiques des nations; de là des établissemens publics d’éducation dans toutes les cités ; de là un affranchissement- successif des hommes ; de là des universités ; de là des découvertes infinies ; de là des momumens de toute sorte ; de là des bienfaits versés sur les masses populaires, autre espèce de rédemption parallèle à la rédemption mystérieuse que le révélateur promis au monde dès l’origine avait accomplie.

On ne saurait ici nombrer tous les bienfaits scientifiques du christianisme.

I sacerdoce chrétien a été l’instrument de toutes les civilisations; le méconnaître , c’est méconnaître l’histoire.

Donc ne parlons plus des travaux des moines , ni des chefs-d’œuvre du génie humain sauvés dans les monastères du moyen-âge , ni de la liberté des peuples, protégée par le clergé catholique ; ni de tous ces grands résultats historiques que la science de nos jours commence à mieux apprécier.

Mais n’est-ce pas que l’oeuvre chrétienne se perpétue quelque' part encore sous nos yeux ? Quelle est donc la puissance qui dispute obstinément les |>euplades de 1 Inde et de l’Afrique à tous les fanatismes de la barbarie , si ce n est la puissance du christianisme ? N’est-ce pas le christianisme qui a conquis 1 Amérique à la vieille science de l'Europe ? N’est-ce pas en avançant toujours dans les déserts qu’il a fait reculer les mœurs féroces des Etats sauvages? Le christianisme assurément n’affranchira pas l’humanité des révolutions et des crimes ; mais puisque ici nous parlons de lumières , le christianisme avec sa croix toute seule n’est-il pas la lumière qui s’aVtuioe au milieu des hommes , soit qu’il aille les trouver dans- l'abrutissement de la servitude sous le glaive d’un maître , ou dans la dégradation de la liberté sous la hutte des forêts ?

Place donc aux missionnaires de la croix dans l’univers! ils sont à la fois les missionnaires de la science. Silence à leur parole ! c'est une parole de civilisation , comme de vertu et de charité. Nous appelons le progrès de l’intelligence; laissons paraître l’Évangile. Voici une démarcation profondément empreinte dans l’humanité :d’un côté la liberté, de l’autre la servitude; d’un côté la science, de l’autre la barbarie. Quelques exceptionsdans l’histoire ne font rien à cette loi. Touchez-vous une terre inculte et sauvage? le christianisme n'est pas là; touchez- vous une terre ornée et féconde? levez les yeux ; quelque dôme vous montrera la croix. Et prenez garde que la croix se déplace de temps à autre, et qu’alors la*science se déplace à son tour! Allez visiter le sol africain , et demandez-lui quelque souvenir de sou vieux génie : tout est muet, et la mémoire même a péri sur cette terre désolée. Oui , le christianisme est la science; s’il se montre, elle vient; s’il disparaît, elle fuit : donc, ayant reçu la science du christianisme, gardons le christianisme pour ne pas perdre la science.

Nous savons à présent tout le mystère de l’homme et du monde ; nous avons vu cetabîme où la raison se péril. Cette expérience faite sur l’humanité n’est pas sans profit pour la philosophie ; car c’est beaucoup que l’homme sache sa débilité. S’il se croit fort , il meurt aux pieds d’un atome; mais faible, il monte au ciel par la pensée ; et de là tout se découvre. De sorte que, par une- dernière analogie qui complète toutes les autres, le principe de la science humaine, comme le principe de la perfection chrétienne, c’est l’hupiilité.

A présent recneillonsuious , et demandons-nous si cette manière d’envisager la science humaine ne répond pas à un certain pressentiment de destinées nouvelles qui travaille le monde intellectuel.

Le christianisme, nous l’avons dit dès le début, reparaît comme une iuspiration mystérieuse dans les travaux de l’intelligence. Il fallait écraser l'infâme - il y a un siècle; il fout à présent l’invoquer cdmme le génie sauveur de l’humanité. Ne nous créons paff d’illusions et ne poursuivons pas de chimères; mais reconnaissons et constatons ce retour des âmes vers une pensée céleste. II y a du vague encore dans les idées; c’est qu’elles sortent d’une profonde nuit ; rayons lumineux qui percent les nues et servent d’anuonce à l’éclat du jour.

Après tout, laissant à Dieu tout le secret de l’avenir, il nous est donné du moins de saisir les caractères extérieurs de la révolution morale qui se fait dans la société; et ce spectacle est par lui-méme assez imposant.

Voici le monde entier dans une situation inconnue à tous les âges; voici tous les peuples de l’univers liés entre eux par une civilisation parvenue à un degré mystérieux. La pensée humaine vole dans l’air par des procédés qui, en un clin d’œil, la jettent d’un pôle à l’autre, et soumettent ainsi tous les habitans du globe à un même empire. La barbarie n’a guère plus fie forets dans le monde; l’état sauvage est vaincu. L’industrie, qui pour la cupidité est tout le progrès de l’esprit, devient pour la science une communication de plus; et croyant ne donner aux hommes que fies richesses, elle leur crée des liens d’intelligence. Jusqu’à une ce r. taine communauté de besoins physiques, de goûts; de modes et de plaisirs; vient s’établir entre tous les- peuples. La Chine a des arts qui semblent éclos à Paris; le sentiment de la perfection se glisse dans l’lnde antique et dégradée, comme dans l’Amérique nouvelle et déjà vieillie. L’Europe n’a plus sa domination savante et lettrée sur le reste du monde; une large égalité de lumière s’est partout répandue à flots. L’Asie s’est ouverte aux idées de J’Occident; l’Orient se refait; la Grèce semble aspirer à une renaissance; la barbarie ottomane fuit; la terre autrefois touchée par saint Louis est destinée à revivre sous la croix. Tout un travail fie renouvellement se fait dans le monde ancien comme dans le monde nouveau. Et pour instrument de cette immense transformation, voici qu’une langue devient universelle, langue fie politesse, de clarté et

()o THÉORIE CATHOLIQUE.

d’élégance , qui semble avoir été faite pour servir d’illumination aux esprits.

Cette langue , c’est notre langue !

Quel est le coin du globe où elle n’ait son empire ? Vous la trouvez dans les déserts de l’Amérique, et voici qu’elle s’ouvre un passage sous les tentes des Bédouins. L’Égypte la reçoit en hospitalière, et lui confie la mission de rajeunir sa civiUsation dégénérée. S’il est une nation qui se sente appelée il prendre un haut rang entre les nations savantes , elle appelle la langue française à son aide ; et la langue française lui apporte aussitôt, avec ses chefs-d’œuvre, toutes les finesses de l’intelligence, toutes les grâces de l’esprit, l’instinct du beau, le sentiment de la poésie, l’inspiration des arts. Toutes les académies du monde se tiennent par ce lien savant. Les rivalités politiques cèdent à -cet empire intellectuel, plus puissant que tous les autres. La docte Allemagne le subit sans murmure. La Russie l'accepte avec amour. Nul peuple n’échappe, à cette domination.

Mais quoi ! n’est-ce rien de merveilleux que cette grande unité qui s’établit pacifiquement dans l’esprit ? n’avons-nous pas à pressentir quelque chose de providentiel dans ce travail moral qui va atteindre la barbarie dans ses déserts pour la soumettre aux mêmes lois intellectuelles que la civilisation la plus raffinée ?

Lorsque le christianisme descendit parmi les hommes, une vaste unité s’était de même établie sur la terre; c’était celle de la domination d’un peuple sur tous les peuples ; unité formidable , mais qui devait servir de préparation à cette autre unité de la science, de la vertu et de la liberté, que les hommes ont rompue par leurs vices et dégradée par leurs folies.

Quelque chose d’aualogue se fait sentir. Dans ce lien universel qui s’est formé entre les peuples par la pensée et par les arts, il y a aussi la préparation d’un ordre inconnu à l’humanité. Le mystère en est au ciel , mais le pressentiment en est au fond de toutes les âmes. Cette vague espérauce ne saurait être trompée. Quelques-uns demandent à l’avenir je ne sais quel christianisme nouveau qui répondrait selon eux à ce besoin infini de rajeunissement et de réparation. Ils ne savent pas que le christianisme , restant ce qu’il est , féconde par son génie immortel toutes les transformations sociales amenées par le cours des âges. Éternellement vrai, et éternellement le même, il verra passer et repasser les révolutions, et il restera debout sur les ruines. C’est pourquoi, voulant donner à la science humaine son action forte et puissante sur la marche du monde, nous avons à la rattacher à la racine du christianisme, qui, par son caractère de vérité immuable, domine tous les changemens. Ainsi nous pouvons aider à l’accomplissement des destinées mystérieuses qui semblent

planer sur notre avenir. Ne croyons à rien de chimérique , mais ne méconnaissons point le travail profond qui se fait sur la société. Une grande préparation est faite pour une révolution inconnue; le monde l’attend; mais comme il n’est donné à 'nulle pensée humaine d’en marquer la nature, il nous est seulement permis d’afèrmer qu’elle ne sera féconde pour le bonheur et pour la liberté des hommes qu'autant qu’elle s’inspirera du génie du christianisme, ce bon et étemel génie de l’humanité.

Page 1