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Théorie catholique des sciences

La vérité est ce qui est. Sur ce mot , répété souvent depuis Bossuet , repose toute la théorie des sciences.

Il s’ensuit en effet que la science en général a pour objet les réalités ; car l’esprit ne saisit point ce qui n’est pas ( i) ; et il s’ensuit encore que Dieu étant la réalité suprême, là science, quel que soit son objet propre, se rapporte toujours à Dieu comme à son terme (a).

Or, cette grande idée de la science appartient exclusivement au christianisme, et par cette simple indication on voit dès l’abord combien ce fut une étrange pensée des derniers temps de séparer le christianisme de la science. Si la science n’est pas chrétienne , que peut-elle être ? c’est-à-dire, , si elle n’a pas Dieu pour règle et pour fondement, quelle est la fin probable de ses doutes, et l’éclaircissement possible de ses mystères (3)?

(1 ) • Le faux qui n’est rien de soi , n’est ni entendu ni intelligible , dit Bossuet. Le vrai , c’est ce qui est ; le faux , c’est ce qui n’est pas. On croit quelquefois l’entendre , c'est ce qui fait l’erreur ; mais en effet on ne l’entend pas , puisqu'il n'est pas. » De la connaissance de Dieu el de soi-même , chap. II , IG.

(2) « Il est certain qn'en Dieu est la raison primitive de tout ce qui est et de tout ce qui s’entend dans l’univers ; qu'il est la vérité originale , et que tout est vrai par rapport à son idée éternelle , que cherchant la vérité nous le cherchons , que la trouvant nous le trouvons et loi devenons conformes. » Ibid . , chap. IV, 9.

(5) « Toute philosophie qni ne part pas de Dieu et ne ramène pas tout h Dieu , dit M. Ancillon , est par là même une philosophie manquée et fausse. • Essai sur ta science el la foi philosophique , page 175.

Et toutefois on ne saurait nier que la science ne puisse pleinement et librement s’exercer sur des objets qui paraissent placés en dehors du principe chrétien, comme sont les objets de certaines connaissances pratiques et matérielles en quelque sorte, et qui s’acquièrent par l’expérience de la vie, c’est-à-dire, par l'étude et la transmission dès faits connus, et par la conquête graduelle de faits nouveaux.

Mais cette science , trop souvent dépourvue de philosophie , n’est pas , à proprement parler, la science humaine. Elle n’est pas cette science qui pénètre la raison des choses , et repose l’esprit dç l’homme dans une sorte de sécurité, qui est la 1 pleine certitude delà vérité (i).

La science moderne, séparée de la pensée chrétienne, a été une science de faits présentés dans leur forme la plus technique , et pour cela même la plus désenchantée.

Les grandes inductions, les touchans rapprochemens , les magnifiques analogies, les harmonieuses généralités que la science trouvait dans l’inspiration religieuse, ont disparu pour faire place à des nomenclatures où la nature est saisie par ce qu’elle a de plus extérieur, et dont le travail, après tout, souvent contesté et souvent détruit par des théories successives , a pu exiger sans doute une longue patience de recherches , mais n’a point révélé toujours un véritable effort de génie.

Grâce à Dieu ! voici qu’un retour se fait sous nos yeux , qui tend à ramener la science humaine à sa source..

Les hommes ont senti autour d’eux un vide immense , lorsque, ayant péniblement fouillé dans les secrets du ciel et de la terre, ils se sont aperçus qu’ils n’avaient rien fait encore et que. le mystère de la nature restait toujours obscur et impénétrable. , . ; , , (

t Alors ils se sont souvenus de f)ieu,commei d’une solution nécessaire des difficultés qui enveloppent la vie et l’mjtçlhgbnce. Le matérialisme de la science s’est effrayé de hn-mêmp. Un spiptualisTpe; nouveau s’est fait jour parmi les nuages du scepticisme ; spiritualisme vague et indécis encore, mais suffisant toutefois pour indiquer le, Ije.^qm que les hommes ont éprouvé de se réfugier vers une lumière plus haute et moins douteuse que

celle de leurs propres découvertes. 1 •" ■ li ’" i l ' 1 " ' ■

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(I) « ta science, dit M. Ancillon , se rapporte aux existences. Elle vent connaître ce qui est. Elle ne se contente pas de ce qui est relatif; ma js elle, tend à l'absolu , et s’occupe de lui exclusivement. .Ce principe est la base commune tle toutes les sciences. » Ibid., page 207.

Nous n'abuserons pas de la facilité des ci talions. Mai* noua PTOM d'abotd i voulu confirmer quelques propositions préliminaires par deux autorités coutrtires, celle d'uo grand évêque catholique, et celle d’un philosophe protestant, ilinous fiât été trop «se de continuer ce travail de rapprochement , et dt l’appliquer à toute la suite d»W démonstrations qui vont se déduire de ce début. .ï.TI ■

Cette modification de la science est aujourd'hui clairement aperçue; et ce n’est pas , comme quelques-uns le pourraient croire, à force de le souhaiter, une transformation déjà réalisée, et une pleine acceptation de la pensée chrétienne ; mais c’est assurément une disposition heureuse à étudier sans défiance la part du christianisme dans le développement de la science humaine ; et sous ce rapport purement philosophique c’est une admirable préparation à reconnaître la loi suprême qui pose Dieu en tête des connaissances , et fait de la révélation la condition fondamentale de , tout le système de l’humanité.

C’est pour hâter la promulgation ou la reconnaissance de cette grande loi intellectuelle que des hommes de foi et de savoir ont tenté la publication d’un vaste ouvrage , où la réconciliation de la religion et de la science se fit d’elle-même, et par le simple effet des travaux de tous les hommes éclairés de cette époque.

Tel est l’objet de l’Encyclopédie du dix-neuvième siècle.

L’Encyclopédie du dix-neuvième siècle, c’est l’ensemble des sciences humaines envisagées sous le point de vue chrétien ; ou plutôt c’est l’unité rétablie dans le domaine des connaissances; c’est la dignité rendue à l’intelligence; c’est l’utilité rendue aux études; c’est la perfection même rendue à tous les arts.

Arrêtons-nous un seul moment à ce mot même d’encyclopédie qui, dans le langage moderne, semblait avoir reçü pour toujours une signification pou favorable aux idées chrétiennes.

La science, dans tout le cours du moyen-âge , ou, si l’on veut, du septième au quatorzième siècle, avait eu pour unique base et pour unique inspiration le catholicisme.

Ces siècles, long-temps réputés barbares, reparaissent aujourd’hui, sous la lumière de l’histoire, avec le caractère véritable de leur génie, un génie de soumission profonde, mais de conception forte ét philosophique, qui se résume tout entier dans les travaux immenses de saint Thomas.

De cette vive empreinte de foi, la science, à la vérité, dut recevoir une longue habitude de disserter sur des faits connus, plutôt que d’aller à la découverte de faits nouveaux.

De là une méthode métaphysique, qui le plus souvent faisait abstraction de 1 observation de la nature sensible, mais qui entrait avant dans la

nature intellectuelle. Ce fut la méthode scolastique, méthode qui dégénéra dans la suite par l’abus des formules du syllogisme, méthode puissante toutefois à renfermer la pensée en ses limites exactes, et qui, d’ailleurs , semblait admirablement adaptée à la précision de la doctrine catholique , et de ses applications à la science humaine.

Mais à mesure que l’esprit humain s’accoutumait à marcher en dehors de cette règle, l’indépendance bouillonnait davantage au fond des âmes. Il en arrive toujours ainsi, l’homme, qui se sent une puissance propie, aspirant naturellement à s’affranchir de toute loi extérieure et de toute autorité.

La science, par son progrès, rompit donc les lois qui la contenaient. Racon jeta dans le monde une méthode nouvelle, méthode de raisonnement ou d’ekposition , établie sur la pure expérience des choses, où la forme syllogistique ne paraissait plus, et qui par cela même ouvrait la porte à toutes les théories. Puis Descartes compléta la révolution, en la précisant et la réduisant à une hypothèse qui faisait l’homme auteur de sa propre science; de sorte qu’enfin la foi n’entrait plus comme élément constitutif de la raison humaine. A ce dernier ternie la philosophie ne devai t plus être qu’une science d’application, et tout le système des sciences, concentré dans la puissance propre de l’homme, devait à son tour faire abstraction des doctrines qui avaient été l’objet exclusif d’une méthode désormais négligée.

Remarquons qu’une révolution parallèle, mais autrement fatale, s’était déclarée, dans le sein même du christianisme, par l’appel audacieux de Luther à l’indépendance en matière de foi.

Tout marchait de concert à l’affranchissement ou au désordre; seulement les esprits les plus hardis dans la nouveauté retenaient quelque chose de la soumission ancienne, si ce n’est dans le fond de leurs théories, an moins dans la forme extérieure de leurs pensées.

Cela dura dans tout le cours du dix-septième siècle, et les systèmes nouveaux avaient pu ne donner lieu qu’à des controverse sans péril , parce que le respect de la religion était écrit dans toutes les opinions, même alors que le dogme chrétien n’en n'était pas l’inspiration logique et fondamentale.

Mais bientôt un nouveau siècle parut qui soupçonna tout ce qu’il y avait de caché au fond de la double doctrine religieuse et philosophique qu’il n’avait pas été donné à l’esprit de l’homme de développer d’un seul coup jusqu’au bout de ses conséquences.

Puis ce besoin avide d’indépendance se trouvant puissamment aidé par une ardente réaction des passions impies que Louis XIV avait contenues, il s’ensuivit un ensemble de luttes obstinées, au dernier terme desquelles devait se trouver un immense abime.

Nous ne déroulons pas ici l’histoire des impiétés cyniques et débauchées, dont le siècle antérieur avait vu la naissance sous les formes d’une politesse élégante et magnifique, et dont la progression révélait à Leibnitz dans le début du siècle nouveau un mal qui allait dévorer l’Europe.

Mais restant renfermés dans la question scientifique, nous observons que l’indépendance des mœurs seconda l’indépendance de l’esprit, et par des causes où les vices humains eurent leur odieuse part, la philosophie devint un combat contre le christianisme, et toute la règle de ce combat fut le développement successif du principe qui fondait la science humaine en dehors de la foi.

D’abord l’anarchie fut grande dans cette armée de jouteurs contre la religion. Chacun avait sa corruption et son génie; mais la haine servit d’unité : le combat fut exterminateur.

C’est alors que, pour mettre quelque ensemble dans cette lutte, les plus habiles imaginèrent un grand travail scientifique, qui, embrassant tous les sujets, répondit comme une nécessité à tous les besoins; et sans mettre dans ce travail une perfection de système unique et bien arrêté, ils s’assurèrent que les inégalités de détail laisseraient toujours subsister leur propre pensée; et ainsi ils firent servir tous les arts, et même la science, et même la religion , au prosélytisme qui les brûlait.

Telle fut l’Encyclopédie du dix-huitième siècle.

11 est très remarquable que les auteurs de cet ouvrage n’y mirent pas de prime-abord un cachet anti-chrétien; et peut-être aussi leurs idées d’alors n’étaient-elles pas encore ce que devait les faire graduellement la force irrésistible de la logique humaine, laquelle contraint l’homme à marcher toujours dans l’erreur comme dans la vérité. On peut voir cette réserve encore timide, dans l’Introduction de l’Encyclopédie, travail d’analyse très distingué, où la raison de D’AIembert, épuisée do labeur, laisse souvent échapper un cri d’impuissançe et appelle à son secours la révélation.

Mais pendant que l’Encyclopédie se contentait d’exposer dogmatiquement la doctrine du sensualisme, comme une déduction scientifique de la philosopie affranchie de l’autorité, chaque écrivain, s’isolant de ce travail, reprenait sa liberté dans ses œuvres propres, poussant à bout la même doctrine, et arrivant aisément aux dernières limites du matérialisme.

11 y avait bien autre chose encore dans la philosophie de la raison pure; c’était un fonds d’erreur tout opposée au sensualisme, c’est-à-dire un idéalisme qui devait faire abstraction de toutes les réalités connuesviar la simple voie d’autorité. Mais la séparation du dogme philosophique en deux lignes ainsi distinctes, netait pas bien faite encore, et comme après tout le christianisme restait le point central de la vérité qu’on voulait détruire,

on n’allait pas à des systèmes bien définis, et chacun se trouvait assez philosophe s’il avait aidé à détacher une pierre de ce grand fondement des connaissances.

Telle fut en peu de mots toute la tendance de l'oeuvre encyclopédique, tendance qui se manifesta en dehors de l’œuvre elle-même; car, ainsi que nous l’avons indiqué, l’œuvre garda un caractère de réserve qui tenait à des causes diverses, et peut-être à un profond calcul de prosélytisme, sous un pouvoir débile, qui voulait suivre le penchant de ces idées, mais aussi se retenait le plus possible , par le pressentiment sinistre des périls quelles recélaient.

Toujours est-il que l’Encyclopédie popularisa la philosophie anti-chrétienne, préciséntent parce qu’elle s’abstint d’un dogmatisme scientifique qui aurait effarouché tour à tour le peuple et l’autorité. Et aussi les plus habiles des conspirateurs n’étaient pas ceux qui voulaient à toute force mettre de l’ardeur dans la destruction; ceux-là eussent péri à l’œuvre. Les plus habiles furent les hypocrites , et encore, à la distance où nous sommes , il nous est permis de soupçonner que l’hypocrisie ne fut propre qu’à qnelques-uns, et que dans la plupart des autres la modération fut de la timidité, soit que la société qui gardait encore sa foi déconcertât leur hardiesse, soit qu’eux-mêmes eussent peine à s’affranchir de toutes les croyances dans lesquelles leur intelligence s’était fécondée. Ainsi l’Encyclopédie fut désastreuse, non pas tant par l’énormité apparente que par la tendance secrète de ses doctrines. Et c’est pourquoi elles furent bientôt dépassées par des opinions excessives en présence desquelles la philosophie de D’Alembert eût pâli de terreur; c’est que l’esprit humain suivait son cours, et après qu’il s’était trouvé des philosophes assez hardis pour ôter le frein de l’autorité et la règle de la foi , il était simple qu’il se trouvât des philosophes assez téméraires pour abolir la raison même , et pour pousser le genre humain à la ruine.

Enfin le cours de toutes ces doctrines, comme de toutes leurs conséquences, est achevé; elles sont allées se briser contre la fatale épreuve où tant d’autres choses ont péri, comme pour attester que les grandes erreurs humai es ne se réfutent que parles révolutions, cette logique inexorable, dont la voix n’est bien entendue que de l’avenir.

Mais ne voulant ici parler des doctrines encyclopédistes que dans leurs rapports avec le développement de l'homme »...«! «i ""ns

avons à remarquer seulement que l’intelligence du nouveau siècle, qui est sorti du fonds de ces ruines , a paru à la fin s’effrayer du vide où la science avait été laissée, aussi bien que la poésie, aussi bien que l’histoire, aussi bien que tous les arts.

Alors il s’est fait un effort pour rattacher les travaux de l’esprit à quelque chose de plus haut, et toutefois on ne montait pas jusqu’au ciel.

L’école voltairienne a été atteinte par un de ces mépris tenaces et réfléchis, qui sont un triste exemple de ce qu’il y a de soudain dans les retours de l’enthousiasme; et toutefois oii ne savait pas très bien quelle doctrine féconde devait remplacer cette inspiration extérieure et artificielle, qui chez le maître ressembla sbuvent à dii génie, et chez les imitateurs ne fut que l’effort d’une nature frêle et mauvaise.

Enfin le siècle nouveau a tarit fait pour paraître valoir mieux que le précédent; mais quelquefois 1 "son désir même l’a trahi, soit que des guides assurés lui aient manqué, soit qu’un reste de traditions corrompues ait dominé son bon voüloïf ; de telle sorte que parmi beaucoup d’indices qui semblent promettre un grand siècle de plus à l’histoire, vous ne voyez pas encore un de ces caractères fortement empreints qui disent d’avance quelle sera cette grandeur.

Notre conviction , à nous, c’est que le siècle ne sera grand que par l’acceptation ouverte de cette pensée chrétienne que l’Encyclopédie du siècle antérieur chassa de toutes lès sciences.

Tout à présent est épuisé'; le matérialisme est mort; l’athéisme est mortl’éclectisme, qui est le choix de ce qui paraît bon et vrai, leclectime luimême est mort. Tout est mort; les philosophies nouvelles, les religions nouvelles, l’illuminisme, le sensualisme, l’idéalisme, le saint-simonisme; en tout cela il n’y a plus de fibre animée, plus de pensée qui respire.

Et comment donc lé siècle reCevra-t-U son inspiration, et d’où tirera-t-il sa grandeur, si rien ne lui reste de ce qui peut féconder l’esprit de l'homme?

Tout se tient dans l’ordre moral. Otez la certitude de l’amour, et vous ôtez le principe des vertus; ôtez la certitude de la foi, et vous ôtez le principe du génie ; ôtez Dieu, et il n’y a plus de science. De sorte que sans la religion , l’homme ne sait à quoi se prendre pour satisfaire ses idées de grandeur. Et aussi le siècle présent, tourmenté par ce besoin indéfini d’élévation, n’a pu jusqu’à ce moment que passer d’essais en essais, de théories en théories, bouleversant ses lois comme ses sciences, créant des philosophies d’un jour, multipliant des systèmes sans lendemain, infidèle à toutes ses adorations, infidèle à ses propres œuvres, se prenant de folle passion pour des arts qu’ensuitè il jette à terre, se faisant une poésie neuve qu ensuite il livre au rire des moqueurs, incertain de toutes choses incertain de ses goûts, de ses plaisirs , de sa e-loire même. Tel est le siècle ,

Dit

L>Oi

ayant tout ce qu’il faut néanmoins pour arriver à de grandes destinées; siècle instruit, mais sans pensée vivace et inspiratrice; siècle de mouvement , mais sans loi morale pour régler sou activité ; siècle de puissance, où le génie manque ; siècle de conception , mais qui se perd par l’absence de l’unité.

Et ce que nous disons du siècle, lui-même l’atteste par ses travaux vagues et indécis. 11 l’atteste par ses efforts singuliers pour saisir quelque part une croyance qui le vivifie. Vous l’avez vu par ces étonnantes proclamations d’un dogme nouveau, d’un christianisme rajeuni. Si d’une part il s’élève des voix qui disent que le christianisme est une ruine, d’autre part voici des voix qui disent qu’il va revivre sous une autre forme. On dirait des voyageurs égarés qui se précipitent vers un rayon de lumière qui perce la- nue! La nuit les trouble, ils aspirent après le soleil; ils le nomment dans leur douleur ; heureux si, le soleil venant à leur apparaître, ils le saluent avec reconnaissance et avec amour.

Que le siècle ne s’y trompe pas. Il chercherait vainement le principe qui doit féconder son énergie, s’il ne se tourne pas vers le christianisme, cette religion des esprits, cette communication du ciel à l’humanité !

Il ne lui suffit pas d’aspirer à une vérité inconnue, s’il ne la saisit dès qu’elle lui est montrée.

Et toutefois nous louons et nous bénissons cet instinct qui le précipite vers la pensée chrétienne, tout en imaginant de la transformer; nous louons cette simple acceptation même du mot christianisme, que précédemment il fallait arracher de la langue philosophique comme un mot suspect , et nous tirons bon augure de cette modification de la science humaine, qui tout à l’heure était si superbe et si railleuse.

Que dirons-nous enfin ? voici peut-être un signe qui va marquer l’avenir de notre siècle. Au siècle précédent il fallut offrir un vaste travail de doute et d’anarchie, où la science fût par degrés exercée à briser la loi d’autorité ou d’enseignement dont Dieu a fait le principe du développement moral de l’humanité; à notre siècle il faut offrir un vaste travail d’unité et de certitude, où la science apprenne à coordonner ses découvertes , et à les rattacher par une chaîne d’or à la voûte lumineuse des deux.

C’est là peut-être , disons-nous , tout le présage de la grandeur de notre siècle. Car ainsi se révèle le besoin qu’il a de se raviver lui-même par la croyance. Et de même que l’Encyclopédie du dix-huitième siècle exprima la force de destruction qui sourdement agissait au sein de la société ancienne, de même l’Encyclopédie présente sera l’expression de la force d’unité qui réagit sur les débris épars de la société nouvelle.

Que les talens de notre époque soient rendus au calme de la foi, et leurs créations en seront mieux inspirées ; que la poésie soit chrétienne, et elle

ne ressemblera plus à un délire; que la science proclame Dieu, et elle perdra son âpreté; que les arts soient religieux, et ils seront féconds; que l’histoire soit catholique, et elle comprendra les siècles; que la politique se souvienne de la providence , et elle sera humaine; que la législation soit charitable, et elle sera sociale; qu’ainsi toutes les connaissances soient animées par une pensée d’unité, et les hommes béniront le bienfait de la civilisation, et la paix consolera la terre „ et l’humanité suivra doucement sa course vers le ciel.

C’est à ce progrès que l’Encyclopédie du dix-neuvième siècle convie les intelligences contemporaines; et c’est à ce prix quelle promet à notre âge la réalisation de ses destinées. Si quelques-uns pensaient que cette espérance n’est qu’un rêve, encore la respecteraient-ils comme un vœu de philantropie ; car voici encore un présage que nous aimons , c est que désormais la bienveillance reste acquise à toutes les pensées de conviction et de probité; et cela même est un retour vers le christianisme, dont la loi est la persuasion , et la domination est 1 indulgence.

Indiquons avec rapidité comment l’Encyclopédie entend rétablir cette grande unité des sciences par l’inspiration clirétienne.

Pour l’objet que nous nous proposons toute classification généalogique des sciences paraît inutile; et d’ailleurs ce travail serait superflu, après la savante théorie que M. Gerbet vient d’exposer sur ce grand sujet.

Suivons des nomenclatures vulgaires. Elles nous serviront bien toujours à ramener la philosophie des sciences à Dieu , qui est la loi fondamentale et harmonique des êtres. Observons seulement qu’en de pareilles divisions, la faiblesse de l’intuition humaine se fait tristement sentir; car les objets des connaissances, se rapportant les uns aux autres et se mêlant pour se coordonner, la pensée, au lieu de les séparer par des classifications , souvent arbitraires , devrait pouvoir les embrasser dans leur ensemble ; ou bien , si elle les distingue , à cause de la variété des rapports qui existent entre les êtres, elle devrait pouvoir saisir cette réalité de natures diverses, sans rompre le lien qui les rattache à un même centre. Mais la science humaine est impuissante à comprendre pleinement, soit cette unité féconde, soit cette distinction précise; et ses plus ingénieux travaux sont exposés à n’atteindre tantôt qu’à une apparence de confusion, s’ils procèdent par voie de synthèse , tantôt qu’à une apparence de caprice, s’ils

procèdent par voie d’analyse. De sorte que ce vaste embrassement des mystères de la nature et de l’humanité semble ne devoir être qu’un privilège du ciel , et que la raison de l’homme , faible et déchue , ne peut aspirer sur la terre qu’à un pressentiment, déjà magnifique , des lois d’harmonie auxquelles toute la création a été soumise.

Mais au lieu de chercher la formule mystérieuse de cette unité, nous pouvons en indiquer le principe, qui est Dieu.

Nous pouvons aussi marquer l’action de ce principe sur chacune des sciences isolées que nous étudions, quelque douteuse que pût paraître la classification qui en serait faite.

Et ainsi une autre sorte d’unité reparaît dans la science humaine, unité plus accommodée à la débilité de notre vue , unité positive toutefois , mais qui n’exige plus cet effort pénible de l’intelligence à saisir quelques formes d’un système harmonique dont le mystère , comme tous les autres , n’aura sa pleine manifestation que dans les deux.

Donc l’unité que nous cherchons n’est point une unité purement scientifique , qui sans doute échapperait à la débilité de notre vue ; c’est une unité morale ou philosophique, dont la formule ne saurait s’écrire comme la formule d’une équation d’algèbre, mais qui n’en a pas moins de réalité.

Il s’ensuit que pour nous la classification des sriences est libre , sans être arbitraire , car elle n’est pas un système.

La perspicacité philosophique paraîtra moins à leurs distinctions; mais la loi d’harmonie n’en sera pas altérée.

D’ailleurs à un ouvrage comme doit être une encyclopédie il serait superflu d apporter cette prétention d’unité systématique, à laquelle ne saurait se conformer la pensée de beaucoup d’écrivains et de savans, préoccupes sans doute de leurs propres idées sur l’harmonie des sciences. Mais ce qui lui convient , c’est la consécration même des sciences par l’intervention de la pensée religieuse qui les féconde.

Telle est l’unité de l'Encyclopédie du dix-neuvième siècle. Et c’est pourquoi nous exposerons ici librement la classification des sciences principales sur lesquelles devra toujours se manifester l’action puissante et intime de la religion.

Nous les distinguons ainsi qu’il suit. Premier ordre : Sciences morales. — Sciences sociales. — Sciences historiques. Deuxième ordre : Sciences physiologiques. — Sciences naturelles. — Sciences physico-mathématiques. — Sciences d’application et d’utilité. — Sciences littéraires. — Sciences d’imagination.

Passons rapidement ces sciences en revue; nous aurons peut-être à nous arrêter davantage à celles qui ont pour objet l’ensemble de la société;

les autres s’éclaireront d’elles-mèmes au rayon de lumière que nous aurons vu tomber du ciel sur l’humanité

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A vrai dire, la philosophie, cette philosophie au moins que nous considérons, comme Platon, sous son point de vue le plus large et le plus vrai , ne semble pas devoir être classée dans une nomenclature semblable.

La philosophie est l’exercice de la raison , appliqué à l’étude des sciences dans ce qu’elles ont de plus élevé. Bossuet a dit la même chose et avec plus d’autorité : « Toutes les sciences sont comprises dans la philosophie. Ce mot signifie l’amour de la sagesse, à laquelle l’homme parvient en cultivant son esprit par les sciences (i). »

La philosophie, ainsi entendue, a des caractères divers, suivant qu’elle est inspirée par des pensées plus ou moins précises , plus ou moins conformes à la réalité des choses; mais en elle-même, elle est quelque chose de supérieur aux sciences; car les sciences peuvent être bornées à la connaissance ou à l’application des faits; la philosophie agrandit cette connaissance et cette application, en les rattachant à ce qu’il y a de plus général dans la science même.

C’est pourquoi dans tout énoncé d’une classification , même incomplète, des sciences, la philosophie doit apparaître comme dominant tout cet ensemble, et le dirigeant vers un but d’unité.

Sans cette action extérieure et supérieure tout à la fois de la philosophie, chaque science serait exposée à n 'être qu’une collection d’expériences toutes matérielles. C’est la philosophie qui anime l’observation technique des faits; et c’est elle aussi qui, saisissant le lien des êtres, les rapporte à l’unité de l’être par la puissance logique de ses inductions.

Par là la philosophie va se confondre avec la théologie que nous ne saurions classer davantage dans la nomenclature des sciences purement humaines, puisque ce mot de théologie indique un certain ordre de vérités que l’homme ne trouve pas de lui-même, mais qui lui sont révélées par une raison supérieure (a).

Seulement il est donné à l’homme d’exercer sa philosophie sur cet ordre

(t) Connaissance de Dieu et de soi-même, cliap. I, 15.

(2) Bossuet , qu’il faut toujours suivre dans les grandes questions de la philosophie chrétienne, ne nomme pas la théologie dans sa classification des sciences. De la connaissance de Dieu et de soi-même, chap. 1,15.

la THÉORIE CATHOLIQUE

de vérités, comme sur toutes les autres. Par cet exercice il n’arrive pas à créer une science semblable à toutes celles qui se composent d’une suite •de découvertes; mais, déjà éclairé par une connaissance qui descend à son esprit d’une source plus haute que sa raison, il se satisfait lui-même en jouissant de cette vérité qu’il n’eût trouvée ni par la méditation, ni par l’expérience, et en saisissant ses rapports avec l’ordre de vérités que Dieu a mises plus à la portée de ses sens ou de son intelligence.

Ainsi la théologie est la science des sciences, et la philosophie en est la j raison.

Sans la théologie, la philosophie des sciences serait impossible.

Et aussi la philosophie deo sciences n’est apparue, dans le monde ou ne s’est développée comme science que sous la lumière de la révélation chrétienne, qui est la théologie pure.

Précédemment l’esprit humain n’avait même fait nul effort pour remonter à cette unité des sciences, que les philosophes modernes ont cherchée avec une curieuse avidité, ne soupçonnant pas toujours qu’ils ne faisaient qu’obéir à un instinct scientifique qui était comme une inspiration secrète du christianisme.

C’est le christianisme, ou la théologie réelle, c’est-à-dire la révélation de Dieu, qui a apporté aux hommes ce vague et profond besoin de poursuivre sans relâche la dernière raison des sciences. Ainsi, lorsque des incrédules ont multiplié leurs efforts pour arriver à cette unité scientifique par une métaphysique souvent ingénieuse et subtile, ils n’ont fait que mettre en action une puissance de philosopher qui ne s’était jamais rencontrée dans les plus magnifiques génies de la société païenne.

Mais comme ils se plaçaient à un point de vue qui était précisément opposé à celui de la théologie chétienne, l’unité qu’ils poursuivaient les fuyait sans fin , la philosophie des sciences ne pouvant avoir de terme que dans la révélation de la plus haute vérité qui est Dieu.

, Ils ont fait l’arbre généalogique des scienees; mais cet arbre, ils l’ont jeté et comme suspendu dans les airs. Dieu l’avait planté dans le paradis: arbre' mystérieux dont la racine touche la terre, et la tête se perd au ciel.

Et ceci n’est point du mysticisme; c’est de la raison pure.

Chercher la généalogie des sciences sans monter à Dieu, c’est poursuivrè la réalité dans le néant.

C’est pourquoi dans la philosophie des sciences la théologie doit être présupposée, et sans cela il n’y a point de philosophie proprement dite.

Ainsi, pour revenir à la classification des sciences, la théologie, comme science, ne paraît exclue de notre nomenclature que parce qu’elle les illumine toutes de ses clartés; et la philosophie n’en parait également détachée

que parce qu’à proprement parler elle n’est pas une science, mais un exercice de la raison sur les sciences (i).

Après ces rapides indications, parcourons l’ordre des sciences humaines, bien prévenus d’avance que toutes se mêlent les unes aux autres, quelles que soient les classifications, et ne cherchant d’autre unité que celle qui rattache le monde moral à Dieu, auteur de la création.

Les sciences morales s’offrent les premières; ce sont celles qui ont pour objet la nature intellectuelle des êtres, et leurs rapports.

Une certaine philosophie a peine encore aujourd’hui à admettre cette primauté des sciences morales. Elle dit qu’il est peu logique de ne pas prendre l’homme à sa naissance et de ne le pas suivre dans son développement physique, cette simple histoire de l’organisation animale et de ses progrès donnant lieu à la découverte de tous les phénomènes de l’intelligence et des lois morales qui régissent l’humanité.

Mais cette philosophie se méprend. Si elle n’opérait que sur un homme seul, comme elle ferait sur un être exceptionnel dans la nomenclature des êtres, elle jmurrait bien en effet procéder par cette forme purement expérimentale de raisonnement.

Mais l’homme étudié par la philosophie n’est point un homme seul, isolé, jeté au hasard dans la nature. C’est un être traditionnel et perpétuel en quelque sorte, dont la vie est soumise à des lois fixes, et dont la reproduction toujours renouvelée n’est autre chose que la conservation morale de l’humanité.

Donc la philosophie qui opère sur l’homme, le doit prendre tel qu’il est et tel qu’il se montre 4 elle, être complet et développé, mélange toutefois de deux natures, qu’elle pourra plus tard, si elle veut, distinguer par l’analyse, mais dont l’unité doit être gardée, dès qu’on le veut comprendre dans l’ensemble de son existence.

Rien n’est moins philosophique que cette espèce de dissection expérimentale, qui, ayant l’homme à étudier, prend un homme fœtus, puis l’examine entrant dans la vie, puis le considère enfant, puis le suit dans le développement de ses forces, et enfin le dépose, malheureux cadavre, dans un tombeau.

(1 ) « La philosophie , qui signifiait chez les païens l'amour de la sagesse, ne signifie chez nous que la recherche de la vérité. » M. de Bonald , Discours préliminaire : Législation primitive..

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Est-ce que c’est là l’homme de l’humanité? est-ce que c’est là le sujet d’une étude philosophique?

Si la science de l’homme devait être ainsi considérée , ce serait une science à la fois dégradante et obscure.

Il est remarquable en effet d’une part que l’École sensualiste a abouti logiquement à un système frénétique de mépris pour l’homme, qui s’est manifesté sans pudeur, toutes les fois que cette école a été mise dans le cas de réaliser la pratique de sa théorie.

Dès que l’homme n’est qu’un animal progressivement développé, et que l’humanité n’est autre chose que la collection de cette sorte d’êtres vivans ou organisés, quelle loi morale de conservation peut leur être propre? Il est manifeste qu’il ne leur reste qu’une loi de force ou de répression.

Aussi M. Destutt de Tracy prouvait très bien il y a trente ans que le seul moyen d’assurer l’ordre, et même la morale d’un peuple, il voulait dire d’un peuple sans croyance apparemment, c’est une bonne organisation de. gendarmerie.

Or le bourreau est le complément de ce système, et alors la morale est au comble.

Telle est la logique du sensualisme à son dernier terme.

Et d’autre part, que fait la philosophie en étudiant l’homme dans la progression successive de ses organes, avant de l’étudier dans sa nature pleinement développée, tel qu’il est sous sa main, et aussi tel que Dieu le fit , lorsqu’il voulut accomplir son œuvre de créateur, être déjà pensant et intelligent, être déjà roi du monde, maître de son domaine qui est la matière, maître de lui-même, maître de sa volonté comme de ses sens, puissant dans sa débilité, spectacle magnifique dans la nature vivante.

Que fait-elle, sinon s’envelopper à plaisir d’obscurités? L’homme purement animal lui est un mystère, et dans ce mystère tous les autres : la pensée, l’intelligence, la volonté, l’amour, la haine, la liberté.

Au contraire, si elle prend l’homme tel qu’elle le trouve sous son observation, la vie et l’intelligence lui gardent sans doute bien des secrets encore; mais du moins elle en a la raison logique, et cette raison c’est Dieu.

Otez Dieu de la science qui a l’homme pour objet, et il n’y a plus de science. Vous remuerez dans vos mains un peu de poussière, mais tout à l’heure la poussière même vous échappera.

Assurément l’homme a reçu de la nature bien des raisons philosophiques de monter jusqu’à Dieu. Mais par une admirable loi de l’intelligence, Dieu même est admis par l’homme comme base antérieure de toutes les notions, et sans cette base il n’y a rien.

C’est pourquoi les sciences morales ont pour objet de montrer d’abord

DES SCIENCES. i5

le rapport de l’homme avec Dieu, et de ce rapport découle la notion précise des rapports de tous les êtres intelligens.

Et comme l’homme eût été éternellement impuissant à saisir de luimême des lois aussi mystérieuses, si elles ne lui eussent été montrées, il s’ensuit que les sciences morales reposent sur un principe qui blesse, nous le savons, la vanité de la philosophie, mais qui est pourtant toute sa lumière, sur le principe de l’autorité.

La setde autorité réelle, à proprement parler, c’est l’autorité de Dieu. Le mot d’autorité l’indique de lui-même.

Dieu seul est auteur. 11 est auteur du monde et il est auteur de la vérité.

Le mot autorité a donc un sens très haut et très philosophique. Et c’est pour cela qu’il n’en faut point faire d’abus, soit en le transférant à des êtres créés, qui n’ont point d’autorité par eux-mêmes, soit en lui donnant une extension qui en ferait quelque chose de violent et d’anti-humain, en détruisant la liberté des autres êtres.

Or l’autorité de Dieu nous est connue par la révélation. Et voici bien un caractère précis de cette autorité, c’est qu’elle ne s’entend que des choses morales; lorsqu’il s’agit des choses matérielles, le langage humain a un autre terme.

Nous disons que l’autorité de Dieu est écrite dans l’évangile; et nous disons que sa puissance est écrite dans le firmament.

Mais Dieu peut exercer son autorité ou bien la peut révéler, soit en parlant lui-même à l’homme, soit en confiant à l’homme le soin de perpétuer sa parole.

Cette distinction sert de base à tout le système des scieinces morales. Il nous aura suffi présentement de l’indiquer.

Et il est si vraü que 1 homme a besoin de recevoir d’abord la vérité par une voie d’autorité, que, même dans les choses qui semblent être purement expérimentales, la philosophie, si elle est observatrice des faits, n’hésite pas à proclamer la nécessité de ce moyen fondamental de connaissance. « Discentem oportet credere, dit Bacon, doctum expendere.» Celui qui apprend doit croire , celui qui sait doit examiner. Et M. de Bonald ajoute à ce sujet : L’enseignement de tout art, de toute science, commence par voie d'autorité et ne peut commencer autrement.

Qu’est-ce donc, s’il s’agit des choses morales ? i'

C’est principalement dans les choses morales que la science commence par la foi. (i). La science par eHe-même n’arriverait point aux vrais rap-

(t) Nous disons foi dans un sens phi’osopliique ou humain. Pour le chrétien ce mot a on autre sens , nu sens plus haut et plus sacre qu'ici nous laissons entier comme il doit l'être toujours. Peut-être n a-t-on pas été assez soigneux de faire celle distinction dans quelques controverses de nos jours.

ports des êtres ; car les rapports ne tombent pas sous les sens, et l’induction ne les saurait faire saisir. Pensera-t-on que l’intuition les découvrira peut-être? C’est revenir à des notions innées , mystère plus profond que tous les autres, et xlont chaque homme aurait en soi la révélation. Puis c’est tourner sans fin dans un cercle ! L’homme en effet n’arrive à l’intuition que lorsqu’il est capable de méditer en lui-meme ou de s etudier dans sa nature intime. Et enfin quand la science , par des procédés quelconques, parviendrait à soupçonner les rapports des êtres intelligens, elle ne serait pas capable encore d’en acquérir par elle-même la pleine certitude; car il n’y a que Dieu qui soit la lumière et la raison de la science morale de l’homme.

D’ordinaire cette science embrasse trois ordres d études: étude de l’homme par rapport à Dieu, étude de l’homme par rapport à lui-même, étude de l’homme par rapport à ses semblables. .

L’innovation en ces sortes de divisions serait un vain effort d esprit.

La science de l’homme est la seule qui soit toujours la même. Car les lois de l’être intelligent sont indépendantes des faits de 1 observation.

On appelle du nom de moralistes les philosophes qui étudient homme dans la variété de ses moeurs et de ses passions, de ses habitudes et de ses caprices. Mais cette philosophie expérimentale, quelque ingénieuse quelle

puisse être, n’est point la science réelle de l’humanité.

La science a un but plus profond et plus assuré, cest celui i e d terminer les lois morales qui régissent l’intelligence par rapport à elle-meme.

Or , l’intelligence, qui est l’objet de ces lois, et qui en meme temps est capable, soit de les comprendre, soit d’en concevoir toute la perfection et l’harmonie, n’est pas capable de les trouver, comme elle trouverait par sa propre force les lois physiques ou mécaniques qui régissent la matière

Si l’homme pouvait faire cette science, comme il fait toutes les autres, elle serait graduelle et successive, et il s’ensuivrait que les lois de l inte hgence ne seraient connues de l’humanité que selon la progression des de-

^ Ceci est absurde et contraire à la nature des choses, aussi bien qu’a la

^LrscSiœ morale de l’homme est une science complète par elle-même; car elle est la science des rapports nécessaires qui existent entre

Et s’ils sont nécessaires, ils ont été ense.gnésà 1 h o m “ e |car lh o™ saisit par lui-même les faits contingens; mais i ne sa, sit les faits necessaires qu’autant qu’ils lui sont ■ montrés > * S q u bien > en effet

Puis, si la science est etudiee dans son Histoire, o M

die se réduit depuis la création à la notion dun certain nombre : de

pii ne pourraient se modifier, bien que les applications en soient divers .

Et ce caractère immuable indique encore par lui-même qu’une révélation en a été faite à l’homme.

Enfin la science, en de tels objets, n’est plus seulement une connaissance qui éclaire la pensée de l’homme, elle est elle-même une loi qui oblige tous les actes de sa volonté.

Ceci est nouveau dans la science humaine, et pour la première fois l'homme s’entend dire que ce qui lui est enseigné, il est tenu de le croire, et non seulement de le croire, mais de le faire.

Dans les autres sciences rien de semblable ne saurait se voir. Il y a bien en chacune d’elles des notions premières qu’il faut accepter, sous peine de bâtir dans les airs l’édifice des connaissnces. Mais ces notions laissent la pensée libre, en ce qui touche soit au progrès des expériences , soit au développement des théories. De là les variations des sciences et les révolutions produites par la succession des découvertes.

Mais Dieu a voulu que dans la science fondamentale de l’homme tout fût complet dès le commencement , et si l’observation des lois de l’humanité donne lieu à des combinaisons d’esprit, à des recherches ingénieuses, à des découvertes même sur la nature des êtres intelligens, cette partie des sciences morales, très digne assurément delà philosophie, n’est pourtant pas la science même. La science proprement dite est une science faite antérieurement aux expériences et aux études humaines; et c’est ce qui constitue son caractère de révélation d’un part et de loi obligatoire de l’autre.

En résumé si l’homme faisait la science morale, elle manquerait de cette autorité qui oblige l’intelligence et la volonté.

Qu’est-ce à dire? n’est-ce pas que par la pure raison philosophique nous arrivons à comprendre que les sciences morales se confondent avec la science de la religion? C’est le sens des paroles qui précèdent, et chacun pourra le voir.

La religion a seule le secret de l’homme.

Seule elle lui explique son origine, sa nature, et ses rapports nécessaires avec les autres êtres intelligens.

Seule aussi elle fait dériver de ces rapports la notion précise des devoirs.

Hors delà religion ce mot devoir n’a point de réalité, et pourtant il est tout le pivot sur lequel roule le système de la science morale.

Aussi la philosophie athée a voulu supprimer le devoir de la science de l’humanité, et n’y laisser que l’utilité. C’était supprimer la science et l’humanité même en quelque sorte, l’utilité n’ayant rien de moral en soi, et pouvant toujours être entendue en mille sens, selon le caprice des hommes. •

Puis l’utilité n’oblige pas. Il n’y a pas de raison morale pour que l’homme

ne fasse que ce qui est utile. Il peut bien, par amour du bien-être, chercher ce qui lui profite ; mais sa recherche même ou son goût n’est soumis f à aucune loi.

Il s’ensuit que si le désordre est utile, si le crime est utile, si la fureur est utile, l’homme est libre dans son penchant, et ainsi la morale de l’utilité peut devenir le droit de l’extermination et du brigandage.

A la vérité, la philosophie s’écrie : Non, le mal n’est pas utile , et le désordre ne profite pas.

Nous le savons ' Mais la philosophie ne saurait l’affirmer comme nous avec autorité. La philosophie ne peut pas même dire ce qu’est le mal, ce qu’est le désordre. Dans son système sans Dieu, chacun se fait la notion de mal, la notiondu désordre, comme aussi la notion de l’utilité.

Ainsi encore la science morale de l’homme ne saurait être fondée par la philosophie en dehors de la religion qui est la révélation du bien, et sous ce rapport, la révélation de V utile, entendu dans le sens le plus haut et le plus vrai.

Cette révélation a été faite primitivement à l’humanité, et la notion des devoirs remonte à l’origine de la création.

C’est là que se découvre la triple nature des rapports de l’homme à l'égard de Dieu , à l’égard de ses semblables, et à l’égard de lui-même, et la loi par laquelle il est tenu d’être fidèle à ces conditions de son existence, est proprement la religion. La religion est donc la conservation des lois de l’humanité; elle est le lien des êtres.

Et chose admirable ! l'utilité est comprise aussi dans ces conditions morales de l’être; car la loi qui oblige l’homme par rapport à lui-même, qu’est-ce autre chose ? Dieu a voulu que l’homme fût tenu à sa propre conservation; voilà le devoir de l’utilité clairement entendu. Hors de là, l'utilité n’est que l’égoïsme, la dernière des passions qui meuvent l’humanité déchue.

De même de tous les autres devoirs.

C’est la révélation qui a dit à l’homme ses liens de reconnaissance et d’amotir envers Dieu qui l’a créé.

C’est elle qui lui a dit ses liens de fraternité et d’afFection envers les autres hommes, créatures du même Dieu.

Et sans cela qu’est-ce que le devoir proprement dit ? et sans cela que peuvent être les sciences morales ? Elles sont peut-être une collection des faits de l’humanité; mais encore de faits le plus souvent incertains, et dépouillés de toute raison obligatoire pour la pensée et la çonscience.

La science a beaucoup fait pour l’homme, quand elle lui a démontré qu’en dehors de la religion toute notion des devoirs est logiquement impossible; car l’humanité n’ayant de vitalité que par cette notion précise, il

s’ensuit que la philosophie qui fait abstration de la religion, va droit à la destruction de l’humanité.

Voilà pourquoi Dieu, plus soigneux de son œuvre de créateur, que la créture même, a voulu que la notion des devoirs fût perpétuée dans le monde autrement que par la pure philosophie. ,

Et d’abord dès l’origine, c’est lui qui fut l’enseignement vivant de l’homme, et alors l’homme eut la pleine connaissance des lois de son être; créature ingrate et rebelle qui tourna bientôt le bienfait de la science contre le maître souverain qui l’avait instruite.

Cette rébellion de l’homme à son début dans la vie est toute l’explication des choses mystérieuses qui remplissent l’histoire de l’humanité.

Toute la science morale a besoin de remonter à cette triste origine de nos misères. De là l’altération de notre nature; de là la corruption des notions premières ; de là les passions maîtresses; de là les immenses erreurs du monde ; <le là aussi les grandes expiations, et pour leur donner un mérite égal aux crimes , de là une rédemption divine.

La rédemption, c’est une création nouvelle. Dieu paraît également à cette double action de rédempteur et de créateur, et c’est aussi une double révélation.

Ici les sciences morales sont illuminées d’une lumière céleste , dont nous n’avons pas présentement à juger le rapport avec la lumière primitive qui les éclaira; seulement il nous faut rappeler combien celle-ci s’était altérée parmi vices des hommes, et combien aussi nous avons peine à la découvrir parmi les obscurités des traditions humaines; et même, lorsque nous la retrouvons dans sa pureté chez le peuple que Dieu s’était choisi comme dépositaire des premiers souvenirs du monde, nous voyons bien encore, au travers des signes mystérieux qui le marquent au front comme un peuple privilégié, la trace de sa déchéance antique ; de sorte que les doutes de la science de l’homme ne sont levés pleinement qu’au moment de l’apparition nouvelle de la vérité sur le monde.

Ainsi ce mot mystérieux de révélation, que la philosophie repousse , comme représentant un ordre d’idées en dehors de la raison pure, exprime au contraire tout ce que la raison peut embrasser de notions précises sur la science humaine.

La révélation résume en effet toute l’humanité; et aussi pour avoir l’ensemble de son histoire comme de ses lois, il faut de toute nécessité interroger le christianisme. Dans le christianisme viennent affluer et se réunir comme en un centre tous les rayons de lumière qui sont épars dans la suite des âges et dans l'immensité des lieux. Chaque peuple, chaque siècle, chaque civilisation, a ses notions diverses; mais toutes sont recueillies dans le christianisme. Là convergent les traditions morales, altérées dans la

ao THEORIE CATHOLIQUE

corruption des temps. Tout ce que le génie de l’homme a soupçonné de vérités, tout ce que l’instinct des nations a conservéde croyances immuables, tout ce que les philosophies ont consacré de maximes éternelles, vous le * voyez là dans une pleine lumière ; et tel est le caractère de cette révélation du vrai, que toute intelligence la peut saisir, et ainsi l’on voit bien qu’elle répond à la nature morale et intellectuelle de l’homme, car l’humanité tout •entière en est éclairée.

Mais est-ce donc que les sciences morales, telles qu’elles sont entendues dans le sens ordinaire de méditation et d’étude, n’ont plus d’objet dans le christianisme ?

Étrange erreur! le christianisme n’éclaire point l’homme, pour plonger ensuite son intelligence dans l’inertie.

Comment le christianisme ôterait-il la science du monde, lui qui est la raison suprême de la science?

Le christianisme au contraire a donné à l’esprit de l’homme une activité singulière pour la pénétration de tous les mystères de l’humanité. C’est au christianisme que nous devons cet immense mouvement d’idées qui se remarque jusque dans les égaremens des siècles sans foi , et ce que nous appelons la civilisation, c’est encore le christianime, appliqué aux choses de la terre, c’est-à-dire aux intérêts matériels, ou aux besoins factices de la vie.

Voici donc comment la science humaine se forme dans cette science surhumaine de la révélation.

La raison de l’homme, éclairée par l’enseignement, et imbue des maximes fondamentales de l’humanité, a reçu de Dieu l’immense faculté de se réfléchir sur. elle-même , et de développer en soi ses propres notiôns par une méditation puissante à les saisir dans leur ensemble ou à les féconder dans leurs applications.

De là la science morale proprement dite.

L’homme sait, parce qu’il a appris; mais il sait aussi parce qu’il a médité. Et ici revient le mot de Bacon : Discenteni credere oportet, doctum expendere.

Cette puissance d’examen dans l’homme instruit par un enseignement extérieur n’est pas sans doute le droit de choisir par la réflexion entre les choses qu’il a reçues de la sorte.

Si l’examen était un choix, l’examen détruirait la science.

La science a pour objet la vérité, laquelle peut être et veut être examinée , mais est indépendante par elle-même de la pensée qui l’examine.

La puissance d’examen est comme une force d’expansion de l’esprit agissant sur lui-même, une fois qu’il est éclairé.

Et de cette force d’expansion résultent pour la science des caractères

divers. Si la science a pour objet l’examen des rapports ou des Vois des êtres intelligens, elle garde le nom de science morale proprement dite; si elle a pour objet l’examen de leurs natures intimes, elle prend le nom de métaphysique.

Puis la science se varie encore. Il arrive que l’homme veut chercher en lui-même la raison des sciences. De là des raisonnemens de toute sorte pour en déterminer la certitude ; de là la science des démonstrations , ou la logique.

Dans l’ordre des études humaines, la logique précède la marche des sciences morales ou métaphysiques ; elle devrait les suivre au contraire ; car la logique, qui raisonne sur des notions ou des idées, les suppose par conséquent dans l’esprit.

Mais quoi! la morale, la métaphysique, les supposent de même. Ainsi nous voilà toujours retombés dans ce pur examen, qui est l’action de l’esprit éclairé , se réfléchissant sur lui-même.

De là deux ordres d’idées très distincts dans les sciences morales, les idées qui tiennent à une communication venue d’une autorité supérieure ou antérieure, et les idées qui tiennent à la réflexion de l’esprit appliqué à ces premières notions.

De là enfin une magnifique unité dans les sciences qui ont l’homme pour objet; mais, comme on voit, cette magnifique unité, c’est le christianisme qui la produit.

Car c’est le christianisme qui éclaire l’homme par la science, et c’est le christianisme qui éclaire l’examen que l’homme fait de la science.

D’où il suit autre chose encore; c’est que le christianisme qui complète ainsi la science humaine, n’est point un christianisme vague, tel que chaque raison pourrait le concevoir , afin de se créer à elle-même sa règle de croyance ; mais un christianisme précis, formel , immuable, par conséquent universel.

Nous voilà au catholicisme ; et nous y voilà sans aucun détour.

Le catholicisme , c’est l’autorité dans la science morale; mais l’autorité portée à sa plus haute expression , et appliquée aux notions les plus élevées qui puissent entrer dans l’esprit de l’homme.

Christianisme et catholicisme représentent deux idées corrélatives et nécessaires l’une à l’autre; christianisme, soumission de l’esprit à l’enseignement des vérités morales ; catholicisme, autorité nécessaire à l’enseignement de ces vérités.

Qu’est-ce que l’enseignement du maître sans la soumission du disciple? Dans toutes les sciences il y a un commencement d’instruction , qui est l’acceptation pure et simple des choses qui sont enseignées; à plus forta

Ui THEORIE CATHOLIQUE

raison dans la science morale, qui par elle-même est une science complète dès son début.

Donc la soumission chrétienne suppose l’autorité catholique, et réciproquement; et toute la force de la constitution ecclésiastique réside dans cette double relation. C’est ce qui explique en deux mots l’origine des sectes, des schismes et des hérésies.

Il y a des esprits qui, à force de vouloir être catholiques, cessent d’être chrétiens ; et il y en a qui, tout en s’efforçant de rester chrétiens ne saveut plus être catholiques.

Aux uns la nécessité de l’autorité est manifeste, mais la soumission leur fait défaut; aux autres, le principe de la soumission est incontestable , mais l’autorité leur semble douteuse, de sorte qu’aux uns et aux autres l'humilité et le commandement ne sont guère qu’une théorie ; et par ces deux causes très différentes l’unité morale est rompue.

C’est pourquoi nous disons que le catholicisme ne se comprend pas sam le christianisme, et le christianisme ne se comprend pas davantage sans le catholicisme; magnifique harmonie de l’autorité et de la soumission, qui est toute la réalisation de la science de l’humanité. Car là se révèle tout le mystère de l’homme, sa grandeur et sa misère, sa puissance et sa débilité, le droit, le devoir, le commandement, l’obéissance, la vie, le néant, la mort, l’immortalité. Et vainement la science chercherait ailleurs l’explication de tous ces problèmes, hors de cette lumière, tout lui est voilé comme d’un nuage; la raison des choses lui échappe, et bientôt, irritée de son impuissance, elle embrasse des chimères comme pour - se venger des mystères par des fictions, et pour dissimuler sa faiblesse par de la folie.

Mais si les sciences morales ont une fois trouvé leur lumière, toutes les autres sciences peuvent marcher avec sécurité vers leur objet propre; la même inspiration viendra les féconder.

11 est des sciences quise rapportent encore à l’homme, non plus à l’homme considéré dans sa nature intelligente ou dans les lois intimes de son être, mais à l’homme considéré dans ses rapports extérieurs avec d’autres créatures semblables, et formant avec elles une association publique.

Telles sont les sciences sociales , celles qui ont la société humaine pour objet.

Ce que l’homme le plus exercé à la méditation peut découvrir à force d’étude et de recherches sur la société, c’est qu’elle est un- des grands mystères de la science.

Qu’est-ce que la société? est-ce une convention? est-ce un accident? quelle est son origine ? quel est son principe ? quel est son droit par rapport à elle-même? quelles sont ses lois? quelles sont ses formes naturelles ? quelle est sa défense ?

Sur chacune de ces questions, interrogez la philosophie purement humaine, et vous aurez bientôt à baisser tristement le front et à rougir pour elle de ses contradictions et de son ignorance. La philosophie, si elle n’est point chrétienne, ne sait rien de la société. Elle dit que c’est un hasard, un résultat fortuit de la nécessité. — La société est née dans les bois. Les hommes ne parlaient pas; ils firent un langage; le langage fait, ils firent une convention. La convention régla les rapports des hommes entre eux. Il v en eut apparemment qui commandèrent et d’autres qui obéirent. La force décida de cette inégalité. Triste origine du droit humain ! On fit des règles pour la propriété, des règles pour la police, des règles pour le mariage, des règles pour la famille, des règles pour la défense commune. Tout se fit par contrat. La justice même fut créée au moyen d’une délibération. Et puis le monde alla de progrès en progrès, comme il va encore, jusqu’à ce qu’il touche à son dernier terme de perfection.

Voilà tout ce que la philosophie a pu découvrir.

Grâce à Dieu, la science véritable ne va guère plus se prendre à de tels systèmes de société. Mais il faut bien les rappeler à la mémoire des hommes, car ce furent là toutes les pensées d’un siècle entier, de ce dix-huitième siècle, qui a péri dans l’enivrement de ses sciences et de ses théories, et dont quelques vieux échos murmurent à peine aujourd’hui les derniers égaremens.

Au fait il fallait bien que , voulant se passer de Dieu , les hommes s’engloutissent dans l’absurde; et voulant expliquer le mystère de la constitution sociale, sans monter à la création , il fallait bien qu’ils fissent de l’homme une bête sauvage arrivée par hasard à la civilisation.

Comment cette bête sauvage se trouvait dans les bois , depuis combien de temps elle y avait été produite par un accident inconnu , par quel développement soudain elle setait senti le besoin d’arriver à d’autres destinées, comment enfin elle, avait eu Vidée de la société, le dix-huitième siècle ne le cherchait pas. 11 lui suffisait de mettre Dieu de côté dans son système scientifique de l’humanité ; et tout dès-lors lui devenait plausible^ seulement il se trouva au milieu de cette immense révolte contre la raison du ciel et de la terre, une voix de philosophe plus hardie encore, qui s’en vint accuser le premier homme qui avait donné le signal d’abandonner les

a 4 THÉORIE CATHOLIQUE

forêts. Celui-là trouvait que les forêts étaient la demeure propre deshommes, et que l’état de société avait rompu toutes les lois de la nature. Chose étrange ! tout un siècle civilisé se mit à applaudir le philosophe de l’état sauvage, et il est vrai que la civilisation du siècle allait bientôt ressembler à une effroyable barbarie.

On ne saurait dire , et tel n’est pas non plus l’objet de ce travail , toutes les bizarreries qui ont passé par l’esprit de l’homme , lorsqu’il a voulu expliquer par lui-même la société.

Seulement il fajit profondément s’étonner de ce besoin singulier de rechercher des choses étranges, mystérieuses, lorsque la vérité simple et nue se montre à tous les regards.

Si les hommes avaient primitivement vécu dans les bois , ils y vivraient encore , sans nul doute.

Le simple langage, qui est tout l’homme, toute sa raison, toute son intelligence, puisqu’il est sa communication avec la pensée d’autrui, Le langage n’aurait jamais été fait; et sans le langage il n’y a point de société! Donc par le fait du langage la science sociale est expliquée.

Le langage en effet, nous ne disons pas une langue spéciale quelconque, le langage, expression de la pensée par la parole, suppose toujours une pensée extérieure qui a dû se communiquer à l’homme par une voie quelconque de transmission, soit par la parole même, soit par une simple illumination intérieure.

Si la parole n’exprime rien , elle n’est rien. D’où il suit que si l’homme eût inventé la parole, il eût inventé la pensée; conséquence absurde, qu’il suffit d’énoncer pour en montrer l’énormité.

Et par la même raison l’homme n’a pas inventé la société, puisque la société , c’est rigoureusement une communication de pensées entre elles. On ne saurait dire non plus que la société lui ait été révélée dans la suite des temps, comme un bienfait jeté soudainement au travers de la barbarie des âges; mais elle a été un fait primitif coexistant à l’homme, comme la pensée , comme la parole.

C’est Dieu qui a fait la société, comme il a fait la pensée, comme il a fait la parole; l’homme créé, la société s’est trouvée faite; société de l’homme avec Dieu, et de l’homme avec lui-même, c'est-à-dire, société primitive d’intelligence à intelligence, qui précède toutes les combinaisons de société secondaire, établies par des rapports de convenance ou d’utilité.

Ainsi la base des sciences sociales se trouve à l’origine du monde, et pour comprendre l’existence de l’humanité, il faut aller d’abord l’étudier à son berceau.

Là se montre l’homme en rapport avec Dieu qui l’a créé. Dieu parle à l’homme , et l’homme entend Dieu. Dieu par la parole prescrit à l’homme

ses devoirs de créature , et il lui fait aussi connaître sa prééminence sur le reste de la création. Voilà la société des êtres tout établie; voilà le droit; voilà les devoirs.

Le droit , c’est Dieu qui l’absorbe pleinement en lui-même ; car c’est lui qui est la pleine puissance et la pleine équité. Et sur la terre il ne saurait y avoir de droit , s’il ne dérive d’une manière quelconque du droit de Dieu, c’est-à-dire s’il n’est fondé en principe sur la suprême justice.

Quant à l’idée des devoirs, elle est simplement un écoulement de l’idée du droit. S’il n’y avait pas de droit , les devoirs ne seraient qu’un mot.

Mais la société n’est pas une pure théorie faite pour de purs esprits. La société, pour l’homme, a besoin d’être réalisée par une pratique conforme à sa double nature d’être intelligent et d’être physique.

Or, dès l’origine encore Dieu a fait cette société de l’homme, et lui en a laissé le premier type dans la constitution de la famille. C’est là que se trouve primitivement déposé le principe de la société humaine , et hors de là tout reste un mystère : mystère dans le commandement ; mystère dans la soumission ; mystèrè dans la répression ; mystère dans la propriété; mystère dans sa transmission ; mystère dans toute sorte d’hérédité ; mystère dans tout ce qui sert de base à la police des cités et à l’ordre des empires.

Car hors de là que trouvez-vous ? la pleine égalité des hommes , et partant l’absence absolue de tout droit de commandement ou d’autorité; partant la liberté de la pure force s'exerçant au hasard sur tout ce qui la gène ou lui déplaît ; partant la fureur en principe ; partant la destruction perpétuelle pour toute loi de société.

Vous voyez qu’à ce prix le philosophe de l’état sauvage avait raison ; et du moins il était conséquent avec sa pensée première; il voulait que l’homme fût souverain ; or, la souveraineté de l’homme n’est possible que dans les forêts.

Et encore , malheureux rebelle , qui ne veut point plier devant une autorité qui le maîtrise , dans les forêts il trouve une famille. Enfant jeté sur I la terre, c’est une mère qui l’allaite, c’est un père qui le défend. Dans cette triste débilité de son premier âge, n’est-il pas soumis, n’est-il pas réprimé, n’est-il pas esclave ? à quel moment commence donc l’usage de légalité , la souveraineté de l’homme ?

Oui, c’est la famille, qui est toute la société humaine, et les sciences sociales , après avoir cherché péniblement dans les théories l’explication de l’humanité, sont obligées de revenir à ce récit simple et divin :« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre...., et il créa l’homme à son image, et il le créa mâle et femelle ; et Dieu les bénit et dit : Croissez et soyez multipliés, et remplissez la terre, et teuez-la soumise à votre empire. »

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