‹ Théorie catholique des sciencesChapitre 2 sur 4 · G THÉORIE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

G THÉORIE CATHOLIQUE

Voilà l’origine des sociétés , et voilà la domination , et voilà la perpétuité.

Cependant il faudra faire ici des remarques semblables à celles qu’on a vues sur les sciences morales; c’est-à-dire montrer comment le principe social , qui est la famille, étant donné, l’application de ce principe se varie selon les nécessités des temps et la progression même des familles agglomérées entre elles.

De l’établissement naturel de la famille dérive la première constitution politique, qui est le régime patriarcal.

Puis l’altération de ce régime naît de l’altération des premières mœurs, et toutefois le régime qui lui succède est encore une représentation de son autorité. Ce régime nouveau, c’est la royauté, et non-seulement la royauté d’un seul , transmise dans une même race de génération en génération , mais tout autre pouvoir remis par des moyens quelconques aux meilleurs des peuples ou aux plus prompts à les protéger.

Ici sans doute la science sociale rencontrera des difficultés. Car elle entend bien que le mot même de droit n’ait point de valeur, s’il n’est une dérivation de la pensée même de Dieu, ou une représentation sur la terre de l’équité suprême du ciel.

Elle entend encore que le droit du père soit naturel et incontesté, et que la famille soit la constitution première de l’autorité parmi les hommes.

Mais dès que la réunion des familles entre elles forme une agglomération de peuple ou de nation , elle peut ne pas voir de même qu’il y ait quelque chose d’absolu dans les circonstances particulières qui viennent présider à cette formation nouvelle de société.

La royauté en effet est-elle par elle-même un droit primitif, comme la paternité ?

La royauté est-elle absolue en ce sens, qu’elle soit une institution dérivée de la volonté de Dieu ?

Ou bien l’aristocratie est-elle l’élément social ?

Ou bien la démocratie est-elle antérieure ?

Sur chacune de ces questions la science purement humaine est soudainement arrêtée. Et , à vrai dire , nous ne voyons pas bien pourquoi elle s’épuiserait d’efforts à résoudre des difficultés que l’humanité résout d’ellemême par sa simple marche.

11 lui conviendrait mieux de reconnaître qu’ici comme toujours c’est la religion qui est sa lumière.

Dès qu’en effet la religion nous montre l’inégalité des hommes consacrée par la constitution de la famille , elle nous montre cette même inégalité perpétuée dans la réunion de plusieurs familles. Dans cette réunion c’est le même principe d’autorité qui est conservé; et, à supposer qu’il n’y

ait pas un seul père , pour commander à la tribu, il faut bien voir qu’il y a du moins autant de pères qu’il y a de familles , et ainsi c’est la nature qui fait la première aristocratie.

Puis dans une telle association ne craignons point de faire intervenir ce droit de convention cp*e tout à l’heure nous avions jugé impossible et barbare. Au contraire, voici que présentement il devient naturel, et qu’il va produire toutes les formes sociales qui se remarquent dans l’histoire. Ce ne sont point tous les membres de l’association qui vont confusément exercer un droit égal, ce qui serait rentrer dans toutes les théories de l'état sauvage; ce sont les pères, les auteurs des familles, cœ témoins naturels de l’inégalité des hommes, qui vont mettre en commun leur intérêt et même leur droit , et donner à cette communauté une existence politique dont les lois seront ensuite au-dessus de leur caprice.

De là la monarchie, et de là la république. Dans l’une l’élection ou l’hérédité; dans l’autre l’unité ou la fédération des tribus; de là l’aristocratie combinée avec ces deux états de société, et les dominant le plus souvent par sa puissance d’analogie avec le droit naturel de la famille; de là enfin toutes les constitutions humaines, avec leurs variétés accommodées aux mœurs , aux idées , aux erreurs mêmes des âges divers.

Ainsi le principe social , qui est la famille , doit subsister toujours , et ce principe est absolu; mais il subsiste avec mille accidens dans les combinaisons de l’association ; et comme ces accidens sont soumis à la force des choses , ils peuvent aussi dépendre de la délibération des hommes. Alors apparaissent les révolutions humaines, révolutions pjus ou moins sociales, selon qu’elles blessent ou fortifient le principe primitif de la société.

Ce principe que nous trouvons personnifié dans la famille , ne fait pas cependant de l’autorité humaine quelque chose de tellement propre au caractère de père quelle lui soit identifiée. S’il en était ainsi, l’autorité pourrait être le despotisme , c’est-à-dire une loi de destruction , et n’en être pas moins sacrée.

Il faut au contraire distinguer le principe de l’autorité, de l’exercice même de l’autorité. L’exercice de l’autorité peut être contraire à l’autorité, et c’est alors un funeste renversement de la société, puisque son principe est tourné contre elle-même.

Il s’ensuit que l’autorité , qui est la loi primitive de la société , a besoin de lois qui déterminent son propre exercice.

De là l’origine naturelle de diverses sortes de droits , ayant pour fondement le droit, c’est-à-dire la conservation de la communauté sociale.

Ces droits concernent la société par rapport à elle-même , et par rapport à d’autres sociétés; et selon ces deux, cas on leur donne des noms divers, et deux noms génériques d’abord , le nom de droit public et celui de droit des gens.

Le droit public règle les rapports de l’autorité avec la communauté dans son ensemble. De là la dérivation d’une autre sorte de droit qu’on nomme le droit civil , et qui règle les rapports des membres de la communauté entre eux ; le droit des gens règle les rapports de la communauté avec d’autres communautés de même nature. m

I. Sous le nom de droit public est comprise la définition des droits généraux et des intérêts généraux de la société.

Ici toute la science politique aurait à se dérouler, avec ses questions les plus hautes et les plus graves; mais il nous suffit de rapides indications.

La société , ou communauté, a en elle-même des conditions inhérentes d’existence, et par conséquent elle a des droits.

Le droit de société en général n’est point une convention ; car s’il était une convention , il ne serait pas le droit. Le droit social est une dérivation de la nature des choses ; ou bien , en d’autres termes , il est l’expression véritable des rapports des êtres qui constituent la société, soit avec la société elle-même , soit avec Dieu.

Nulle convention ne saurait faire que la société ait par le fait même de sa constitution le droit de dominer d’une manière quelconque les êtres qui la constituent.

Cependant ce droit est réel , ou bien il n’y a pas de société. Mais ce n’est pas , disons-nous encore , une convention qui le fait ; si c’était une convention, il serait monstrueux; car il serait, ou pourrait être une violation de la nature; et ici encore, le philosophe du contrat social aurait raison de s’écrier : Maudit le premier qui fit sortir les hommes de leurs forêts !

Mais le droit social n’est pas ainsi fait. Dieu étant l’auteur de la société, comme tout le fait assez voir, l’a créée avec des conditions d’être, qui constituent le droit proprement dit.

Ces conditions sont morales et nécessaires ; donc elles ne naissent pas d’un contrat. Elles sont ime dérivation naturelle de la pensée de Dieu ; donc elles sont antérieures aux conventions d’utilité.

De là il suit que le droit social domine souverainement les volontés propres des membres de la société ; car ces volontés, étant diverses, vont à l’anarchie ; ou bien si on essaie de les comparer et de les compter, elles vont à une convention ; et comme la convention n’a rien d’absolu , ceux mêmes qui la font ne sont pas obligés par elle. De là un principe permanent de variation, auquel on ne peut se soustraire que par un droit social antérieur, expression de la nature des choses.

Le droit social , ainsi entendu , explique naturellement toute la constitution de la société humaine, la propriété d’abord , ce grand mystère de la science politique ; puis la transmission de la propriété, cet autre mystère, plus profond encore; et enfin l’inégalité des conditions, ce scandale des raisons débiles ou altérées.

Et sans cela quelle voix d’homme osera s’élever parmi les hommes, pour leur dire d’accepter les sacrifices qui leur sont, imposés par la constitution de la société? Et de quel droit le riche, le puissant diront-ils au pauvre, au faible, de rester le front courbé vers la terre , et de vivre dans les larmes et dans le malheur? Imprudens philosophes! ils ôtent Dieu du monde , et ils ne voient pas que s’il n’y restait avec son action cachée, le monde serait à l’instant dispersé en mille débris.

Mais parce que le droit social domine souverainement les volontés privées , ce n’est pas à dire qu’il soit un établissement de servitude.

La servitude est elle-même une violation du droit, du moins à la considérer en dehors des tristes lois auxquelles Dieu a soumis l’humanité en expiation de sa révolte ; mais soumettre la volonté à la suprême volonté, qui est Dieu, ce n’est pas être esclave, c’est être libre; et comme la société est un produit de la volonté de Dieu , obéir aux lois de son existence, c’est entrer pour sa part dans les conditions nécessaires de l’ordre humain.

Quand est-ce donc qu’il y a servitude ? C’est lorsque la force de commandement qui est nécessaire à la marche de la société, de quelque part que vienne cette force, se tourne contre le droit, c’est-à-dire met sa volonté propre, qui est aussi une volonté privée, en contradiction avec le droit social , qui est la suprême équité.

C’est pour empêcher cette altération funeste de la nature des choses que sont établies les lois humaines ; et le premier principe de la législation doit être de se conformer au droit social ; sans cela la législation elle-même devient une tyrannie , et la plus infâme de toutes , puisqu’elle consacre l’iniquité par les formes de la justice.

Mais quoi! voici des mystères encore! Il arrive que la législation, au nom <lu droit sdcial, dispose de la liberté, ou de la propriété, ou du bienêtre , ou de la vie même des particuliers. Qu’est-ce à dire ? N’est-ce pas encore une occasion de répéter que l’état sauvage est l’état naturel de l’homme? Oui, si vous faites de l’état social une pure convention; car dans l’hypothèse d’une convention , ces lois humaines , qui soumettent les membres de la société à de telles conditions de sacrifice sont des usurpations abominables, et de purs actes de tyrannie.

Dans cette hypothèse , vous ne sauriez dire sur quel principe réel repose la législation qui préside à l’ordre des cités ; vous ne sauriez dire de quel droit même la société fait des lois , et surtout des lois de répression ou de pénalité, et surtout des lois de mort.

Des lois de mort ! quoi ! la société , par un acte de convention , pourra ravir l’existence à un être vivant ! cette pensée bouleverse toute l’intelligence humaine. Non , cela ne se peut concevoir ; et aussi pour avoir la raison , non-seulement du droit de mort, mais du droit de pénalité , il faut

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avoir d’abord la raison de la société , c’est-à-dire , il faut pouvoir la considérer comme une loi d’ordre , antérieure à toutes les lois de convention ; ou bien toute pénalité est monstrueuse; et si cette pénalité est la mort, toute langue manque de paroles pour exprimer ce qu’il y a d’horrible dans cette atteinte sanglante portée à l’humanité. t

Donc en général la législation doit être une expression du droit social, combiné avec les diverses situations par où peuvent passer les agglomérations d’hommes.

Donc le droit social lui-même doit être une expression formelle d’une pensée antérieure d’équité, et d’une loi de souveraineté distincte des volontés privées qui font les lois.

Toute la science du droit public repose sur cette base, et cette base, c’est Dieu.

Nous avons dit que les droits de la société étaient l’expression des rapports des êtres qui la constituent , soit entre eux , soit avec Dieu.

Les rapports des membres de la société avec Dieu sont réglés par la religion, et il semble que la science sociale proprement dite n’a point à s’enquérir de cette nature de droits.

Toutefois elle distingue ici avec raison les membres de la société et la société même; et par là le droit public prend ün caractère tout nouveau; car il a pour objet la religion , non point comme règle souveraine de la croyance et du culte des membres de la société , mais comme expression première des lois morales qui constituent leur communauté.

C’est-à-dire, le droit public a pour objet alors le rapport de la religion avec la société, ou mieux encore avec la puissance politique, qui représente son principe de constitution.

Dans les sociétés primitives cette distinction n’eût point été possible, car la religion était toute la société.

Dans les sociétés altérées, la puissance politique tendant à concentrer en elle tout le droit humain, se sépare, autant qu’il lui est donné de le faire, de la religion, qui est le principe du droit. Alors la science commence à trouver un objet nouveau, et cet objet, c’est le rapport de la religion avec l’État, personnification vraie ou fausse de la société.

A part les questions propres aux . États chrétiens, questions qui se représenteront par la suite, et qui ne doivent point être ici discutées, il reste sur un tel sujet des questions générales que la science sociale peut rendre applicables à toutes les sociétés du monde; et au-dessus de toutes ces questions, celle-ci surtout, savoir si l’état peut être et doit jamais être athée.

A cette seule question, toute la raison se trouble; et l’on se sent ému de je ne sais quelle douleur inexprimable, en songeant à la profonde alté-

DES SCIENCES. 3i

ration des idées morales, qui donne lieu à des controverses de cette nature.

Voici qu’il se trouve des hommes qui croient en Dieu , et veulent que la société n’y croie pas; c’est-à-dire qui veulent qu’elle se gouverne comme si pour elle il n’y avait pas de Dieu. Et ainsi sous ce nom d’athéisme, qui fait trembler, ils reproduisent le droit pur de la force; car si le droit social n’admet point Dieu, qu’est-ce que le droit ? Imprudens politiques! et meilleurs sans doute que leurs doctrines, ils ont soif de la liberté, et ils courent au despotisme. Dans l’athéisme de la société, la liberté n’est qu’un mot. L’athéisme ôte toute raison au commandement; donc il ramène encore à cette farouche logique du philosophe qui dévoue l’humanité à l’état sauvage. "

La science sociale ne saurait aller à un tel excès d’erreur, tant qu’elle se souvient de l’origine du droit humain. Et toutefois elle conciliera la liberté intime de l’homme, même de l’homme qui est rebelle à Dieu, avec le principe radical qui met Dieu en tète de la société ; car Dieu même a voulu que l’homme fût libre de ne lui point obéir. Et cette liberté de l’homme le pousse sans doute aux misères de la servitude, mais aussi elle lui fait un mérite de sa vertu. C’est là tout le fondement de la morale.

Seulement la science reconnaîtra que la liberté de l’homme est renfermée en lui-même, et qu’elle ne peut en aucun cas constituer le droit de blesser par des actes extérieurs le droit social; car cette liberté serait la destruction du monde.

Ainsi la société croit en Dieu et lui rend un culte; de là le rapport de la religion avec l’État , c’est-à-dire de là l’harmonie obligée de la législation de l’État avec le culte de l’État. Ou bien l’État mentirait à lui et aux autres, et son culte serait une insultante hypocrisie.

Sans trop nous arrêter à cette grave question de politique sociale, faisons une remarque succincte.

Nul homme n’oserait dire que la législation de l’État doit être immorale, et il se trouve des hommes qui disent qu’elle doit être athée. Mais quelle immoralité plus monstrueuse que l’athéisme ? et dans l’athéisme comment la loi serait-elle morale?

La loi n’est morale que si elle est conforme aux principes constitutifs de la société ; donc elle ne saurait être athée. Dites, si vous le voulez, qu’elle n’ira pas saisir l’athée dans sa frénésie idiote, pour le contraindre à faire un acte menteur d’adoration au pied des autels ; mais ne dites pas que, pour complaire à cet insensé, elle se gardera de proclamer le nom de Dieu. Autant vaudrait dire que, pour complaire au malfaiteur qui cherche le ravage et la ruine, elle se gardera de proclamer le principe éternel qui prescrit l’équité à tous les êtres.

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Mais telle est l'admirable loi de la société que son droit public est naturellement en harmonie avec les droits privés de tous ses membres, tels que Dieu même les leur a faits ; car comme la société est une dérivation de la famille, toutes les familles y subsistent avec leur constitution propre; et cette constitution, à bien dire, c’est le droit naturel, et la science n’en saurait trouver d’autre.

Aussi le droit primitif de la famille ne saurait être altéré par le droit public de la société, sans qu’il y eût un grand désordre.

1 Par exemple, imaginez une législation qui rompt le droit de la famille par l’institution du divorce, toute l'harmonie sociale en est à l’instant brisée, et cette violation du droit naturel est un indice lamentable de quelque grande révolution qui a pesé sur l’humanité.

Imaginez encore que la législation vient saisir dans les mains du père lé droit naturel qu’il a, comme père, d’élever ses enfans; et cette usurpation vous décèlera un état de dégradation sociale, plus fatale que la servitude d’une nation entière sur laquelle aurait passé l’épée de quelque tyran.

C’est pourquoi la science qui étudie les rapports des êtres, çomprend sous le nom de droit commun tous les droits privés qui résultent pour chacun de la nature des choses; et plus la législation est conforme à la religion, qui renferme tous les élémens du droit humain, plus les existences privées gardent de liberté, et plus l’harmonie sociale touche à sa perfection.

De sorte que le rapport de la religion et de l’État détermine à des degrés divers cette jouissance du droit commun, qui est la seide égalité des hommes. Et, chose téméraire à dire à ce siècle! plus l’État serait identifié à la religion, plus la liberté serait grande, car plus l’équité universelle serait assurée.

Hâtons-nous d’arriver à des aperçus d’une autre nature.

Nous avons fait la distinction des droits généraux et des intérêts généraux de la société.

La science s’occupe des uns et des autres, en restant fidèle à la même pensée d’où dérive tout le système de l’humanité.

Dès qu’il est question des intérêts généraux, la science prend le nom de droit administratif. Et cependant le droit administratif ne saurait être absolument distinct du droit public; car les intérêts sociaux sont des droits, ou ils ne sont rien; et de même les droits sociaux sont des intérêts, ou ils ne sont pas même des droits.

Mais sans méconnaîti e le lien naturel qui rattache entre eux les droits et les intérêts des hommes, on peut envisager les uns et les autres sous divers aspects.

D’ailleurs, il y a entre les intérêts et les droits (nous parlons des droits réels et naturels de l’humanité) cette séparation essentielle, c’est que les intérêts, bien qu’ils soient des droits, peuvent varier, et que les droits, bien qu’ils soiént des intérêts, ne varient pas.

De là le terme meme d’administration, appliqué aux intérêts, et non point aux droits.

* L’administration des intérêts admet la mobilité; la consécration des droits suppose la perpétuité. .pib :

Il s’en suit qu’il y a deux ordres très distincts d’action publique dans le gouvernement des sociétés, la première ayant les droits pour objet, la seconde les intérêts. >' i-l •>

Comme les droits n’admettent pas la mobilité, c’est le pouvoir naturel ou naturellemeut constitué qui en est le gardien; et comme les intérêts sont modifiables, c’est la société même qui en détermine les transformations par les lois. v ju t

Dans nos temps modernes on fc’est mépris tristement sur la nature des cnoses. On a cru faire les droits par des constitutions. Les constitutions au contraire sont déterminées .par les droits.

Il n’en est pas de même des intérêts. Les intérêts ne font pas les lois ; mais les lois constituent les intérêts.

À là vérité, lorsque lès Ibis forcent leur propre puissance, et entendent maîtriser les interets, ijui ont aussi leur nature propre, aussi bien que leur loi de progression ou de changement, il y a tyrannie dans la société.

C’est pourquoi la liberté est laissée aux membres de la société de discuter eux-mêmes leurs intéreta,:où de les défendre, afin que le droit administratif ne devienne pas une dérisioà du droit.

De - la sorte est conservée cette, double action publique dont nous parlions, l’une, action politique, l’autre, action administrative; la première exercée par l’autorité sociale, Ja seconde délibérée par les membres de la société; chacune toutefois ayant sa règle supérieure dans le droit social.

Et lorsque Ces deux actions distinctes sont pleinement en harmonie entre elles, l’ordre règne dans société. Alors le pouvoir est libre, et le peuple est libre. Le pouvoir est fort pour défendre la constitution de la société, et le peuple est fort pour empêcher que la constitution de la société n’absorbe son bien-être ou- ses intérêts.

M. de fionald dit là même chose en d’autres termes.

« La société la mieux constituée est celle où le pouvoir est le plus honoré ( i ) en lui-même , et dans .ceux qui le représentent ; et la société la

(i) M. de Bonald souligne ce mot , parce que sa pensée revient à celte grande pensée du Décalogue : Honore ion père et ta mère ; et que pour lui , comme pour nous , c’est là tout le fondement du droit politique.

mieux administrée est celle où la vie et les propriétés de l’homme sont le mieux défendues contre l’oppression. La société dont la constitution est la plus naturelle et qui a l’administration la plus sage est la plus civilisée ; et alors elle vit long- temps sur la terre, parce que la durée d'une société qui est sut furis est proportionnée à la force de sa constitution et à la sagesse de son administration (i) ».

Notre objet ne saurait être ici de tirer toutes les conséquences pratiques de ces principes. Il suffisait d’indiquer avec précision les élémens réels de la société. •> ;. ••doo ,i,

La science ensuite est chargée de diriger ; qu d’expliquer les applications, qui ne sont que les expériences de la vérité. Ici le champ reste vaste, et par malheur les révolutions ipimaines l’agrandissent à chaque moment , en multipliant les accidens au injlièu: desquels s’exerce le pouvoir des sociétés ou le droit des êtres qui les constituent.

C’est pourquoi chaque siècle apporte ses tempéramens à l’usage naturel du droit , sans que le principe du droit doive être jamais altéré.

De là les progrès , disons plutôt les variations dé la science, puisqu’elle suit la modification perpétuelle des aspirations. Ainsi,' de nos jours, la science sociale s’est enrichie d’une branche de culture,' peu aperçue par les anciens publicistes; nous parlons de \’ Économie politique. \ ’

L’économie politique a pour objet l’étudë et là classification des intérêts matériels de la société. Cette partiedeH sciences a dû se produire en un temps- où la société humaine tendait à se matérialiser, et à faire abstraction des idées morales qui en sont le premier élément. Elle est donc une science propre à notre âge. Elle n’eût poiiit été soupçonnée eh des temps où le bien-être des masses était placé soùs la sauvegarde de la religion. " Mais chose très digne de remarqué !'à : peine venue au monde, cette science qui cherchait l’amélioration, dü sort. des hommes par des moyens tout distincts de la religion , s’est vue obligée d’assimiler les hommes à des bêtes brutes , ou à des instrumens de mécanique. S

Et elle n’eùt pas échappé à cette, triste et fatale nécessité. Elle né voulait point rompre l’harmonie sôciale , et i pourtant elle ne gardait aucune raison de la consacrer avec ce qu’elle semble avoir de plus blessant pour la dignité et le bien-être des multitudes qui entrent dore la éominuhauté. Il fallait donc tenir ces multitudes sous leur loi de fer. et dé plomb, les dévouer, au nom de je ne sais quelle raison cent fois plus aveuglé qùele destin, à leurs larmes, à leurs misères, et à leurs labeurs. Puis toute* la philanthropie de la science allait à enseigner aux classes plus fortunées à tirer parti de cette condition infernale , et à supputer le prix de l’humiliation et des

1 • j ' ; • ->i: j . Jt'li: '••) ri

(I) Lrgisl. prim. liv. H , cliap. V.

pleurs. Et il fallait que dans ces trafics de dégradation la misère trouvât son compte; trop heureux le pauvre de recevoir un salaire pour la part d’infortune que lui jetait la société, et de <le venir ainsi l’instrument avoué des délices du riche et des voluptés du puissant.

Du reste, tout ce qui pourrait être ici exposé du caractère de cette science, nous parlons de la science distincte du principe social qui est Dieu, nequivaudrait point à une citation empruntée à elle-même.

« Un ouvrier, en économie politique, dit-elle, n’est autre chose qu’un capital fixe, accumulé par le pays qui l’a entretenu tout le temps nécessaire à son apprentissage et à l’entier développement de ses forces. Par rapport à la production de la richesse, on doit le considérer comme une machine à la construction de laquelle on a employé un capital qui commence à être remboursé et à payer intérêt , du moment qu’elle devient par l’industrie un utile auxiliaire. Us utilités que cet ouvrier procure par son travail lui sont moins profitables qu’à celui qui l’emploie; de même qu’une machine est moins profitable à celui qui l’a construite qu’à ceux qui s’en servent moyennant une rente ou une location que perçoit le propriétaire (1) ».

Voilà donc où descend la science matérialiste , avec son zèle apparent de philanthropie. C’est qu’elle ne veut point monter au principe naturel des choses, qui est toute l’explication des conditions inégales de la société , mais qui l’est aussi de cette autre condition égale pour tous, de la condition de la fraternité et de l’amour., De là une science sans entrailles et aussi sans vérité et sans pénétration ; science bornée aux surfaces de la société, qui, trouvant des larmes dans le monde, ne.s’enquiert pas d’où elles viennent et ne soupçonne pas qu’il y ait pour l’homme heureux quelque motif raisonnable de les tarir; science barbare, qui cherche seulement quelle part peuvent avoir ces larmes dans la prospérité du riche; et par la meme, science idiote et ignorante des causes réelles du bonheur et de 1 adversité, et qui reste tout étonnée et interdite, lorsque sur cet édifice mécanique, quelle prend pour la société , la providence précipite quelques-unes de ces tempêtes qu’on nomme révolutions , lesquelles viennent tout déplacer, jusqu’à la misere , mais seulement ne la détruisent pas.

Toutefois l’économie politique est une science qui ne manque pas de r alité. Les âges de foi ne l’eussent pas soupçonnée, et elle n’a pu naître quen des temps de matérialisme. Mais elle n’échappera point à la lumière de la religion; et venue au monde pour expliquer la société, dans ce

pa g ,, -^ UrS ® clec *' < l ue d’économie politique par M. Florex-Eslrada , tom. i» ; chap. XIV,

qu’elle ii de plus saisissahle, le travail et le bien-être, l’industrie et la mi* sère, il faudra bien que ses études la ramènent à Dieu , hors duquel cette classification de la production et de la consommation est une fatalité qui provoque toutes les révoltes , et désespère toutes les philosophies (i).

Ainsi c’est toujours Dieu qui reparaît dans les sciences sociales , ou bien elles restent enveloppées de niystère.

Il est temps de le faire entendre une dernière fois en résumant en quelques mots tout ce qui vient detre dit sur la société.

On ne saurait nier que les bases que nous avons données à sa constitution ne se retrouvent dans toute l’histoire des nations anciennes et modernes. C’est que toutes les nations remontent à une origine commune.

Partout vous trouvez la société profondément imbue de quelques maximes fondamentales, qui constituent tout l’ordre humain ; partout un pouvoir , chargé de la défense de la constitution ; partout la constitution établie sur le droit, ou sur l’apparence du droit; partout l’invocation de l’équité; partout dés lois ayant la justice pour base ou pour objet; partout la représentation politique de la société , telle quelle se trouve primitivement à l’état de famille; et aussi partout la divinité ; partout le culte social rendu à sa providence ; partout la religion enfin , et cela sans nulle exception dans l’histoire de : l’humanité.'

Pourtant une grande variété subsiste dans cette unité ; variété dans les lois , dans les coutumes , dans les formes du pouvoir , dans les formes de la liberté, et quelquefois de la servitude ; car il arrive que l’application du droit peut être l’altération du droit , par suite de la passion humaine, qui met son interprétation à la place de la règle souveraine.

Il s’ensuivrait rigoureusement que, le droit étant absolu , l’application du droit ne saurait être conforme à la suprême justice que sous la conduite immédiate de Dieu même ; et, à vrai dire, la théocratie, dont le nom fait peur, doit paraître le gouvernement naturel de la société, puisqu’elle est la loi suprême du droit.

Mais Dieu n’a pas entendu soumettre la société humaine à cette forme de constitution , qui serait une révélation permanente; peut-être par une condescendance mystérieuse pour l’humanité , afin de ne la point exposer à des rébellions trop monstrueuses contre, lui-même si son autorité lui était toujours montrée dans son appareil de commandement et de clarté, ou peut-être par des secrets plus profonds encore , afin de laisser aux hommes réunis en société le triste soin de réparer sur la terre, par la mobilité de leurs établisseinens et de leurs destructions , une rébellion pre-

(t) Voyez l'excellent ouvrage de M. de Villeneuve , de l'Économie politique chrétienne.

mière, dont la rédemption , acquise à chacun d’eux, n’a point exempté la communauté sociale de sa part immense d’expiation.

Considérée sous ce rapport , la science prend un caractère que nous indiquons à peine. La philosophie la plus haute vient l’inspirer. Je ne sais quoi de poétique même se mêle à sa pensée toute céleste , et on aime jusqu’au vague qu’elle laisse alors dans ses vues de palingénésie providentielle, comme si elle tendait à s’établir dans une sphère d’idées intermédiaires entre le ciel et la terre , où l’obscurité a sa grandeur, et le mystère sa suavité.

Toutefois la science chrétienne est plus précise; elle considère le droit et l’intérêt de l’humanité dans ce qu’ils ont de plus simple et de plus naturel; elle ne fait point de théories pour un ordre inconnu d’intelligences; mais elle prend l’homme social avec ce qu’il a de vice et de vertu, de grandeur et de misère , et elle le soumet à une loi publique , merveilleusement accommodée à sa nature.

La science chrétienne résume et embrasse tout ce qu’il y eut jamais d’applicable dans les diverses sociétés humaines ; et puis le principe cathotholique vient se mêler à tout ce bel ensemble pour le féconder.

Le principe catholique , avons-nous dit , c’est l’autorité , et le principe chrétien , c’est la soumission; magnifique loi de l’harmonie , qui long-temps présida à toutes les constitutions du monde civilisé, et dans laquelle le liberté humaine avait, sa sanction comme le pouvoir.

Car si le pouvoir politique est l’expression de l’autorité catholique, qui est la justice suprême ou qui n’est rien , lq liberté par là même est, assurée. Et aussi la première organisation politique du catholicisme mit le peuple sous le patronage puissant de la religion ou du clergé, et les monarchies de la chrétienté donnèrent le bel exemple d’une dignité honorée dans le j>ouvoir , et d’une dignité respectée dans le peuple , le pouvoir étant l’expression de l’unité de la famille sociale, et les familles associées ayant leur droit naturel représenté dans leurs corporations.

Ne nions aucun abus , ce serait nier l’histoire.

Le catholicisme ne s’était point chargé d’extirper de l’ame humaine l’orgueil , qui est tantôt du despotisme , et tantôt de la révolte. 11 lui suffisait d’avoir montré à l’homme la loi de. la perfection , même ici bas.

La politique , dans les États chrétiens, s’altéra souvent par la passion et la colère. De là d’immenses désordres, et toutefois des désordres passagers ; car s’ils étaient un violent effort pour se soustraire à la loi de l’ordre, la loi de l’ordre n’était pas logiquement atteinte par la rébellion.

Le désordre le plus profond et le plus fatal, ce fut lorsque la loi de l’ordre fut méconnue comme loi; alors la rébellion s’attaqua à la racine de la société ; la réforme fut ce désordre.

3d THÉORIE CATHOLIQUE

La réforme sapa l’autorité; et naturellement elle eut pour auxiliaire la passion des pouvoirs humains, qui voulurent s’affranchir de la loi qui leur imposait souverainement l’équité envers eux-mêmes et envers les autres.

C’est ici qu’on remarquera la distinction de l’autorité et du pouvoir; l’autorité, c’est Dieu,; le pouvoir, c’est l’homme.

La réforme ayant détruit l’autorité, il ne resta que lé pouvoir, c’est-à-dire la domination de l’homme sur l’homme. Le despotisme moderne n’a point d’autre origine.

Et voyez l’admirable instinct des peuples! Eux, par un penchant naturel de liberté, s’attachèrent à cette loi d’autorité, qui devait commander aux pouvoirs, comme aux sujets, et par là même maintenir la grande égalité humaine , qui est l’équité, et l’on eut l'étonnant spectacle des aristocraties de l’Europe, liguées entre elles pour implanter la réforme dans les vieilles sociétés chrétiennes, tandis que les masses populaires se réfugiaient, comme jadis, dans le sanctuaire catholique, comme dans l’asile inviolable de la liberté.

Ceux qui acceptent la réforme comme un bienfait social, devraient prendre garde à ce mouvement de l’humanité. Quand on a inscrit sur son drapeau cette parole : défense des peuples, il ne faudrait pas le traîner à la suite des bannières d’une féodalité dégénérée.

Toujours est-il que dans l’autorité catholiqueil y a tout ce qu’il faut pour sanctionner la liberté des nations; et hors d’elle il ne reste que le droit formidable de la force.

Aussi depuis trois siècles de lutte intellectuelle, une puissante réaction se fait sous nos yeux, pour donner gain de cause à ce merveilleux instinct des masses qui protestaient par les armes contre Luther, le fondateur du despotisme; cette réaction, vous la trouvez partout où il y a des lumières et du courage, de la dignité et de la foi.

C’est pourquoi la science protestante n’a plus de vie, elle s’est éteinte dans les doutes. Il ne reste désormais à la civilisation humaine que la science catholique.

La science catholique seule explique l’homme, explique la société, et aussi ce flux et reflux d’évènemens et de révolutions, au milieu desquels il semble quelquefois que le monde va s’engloutir, et sur lesquels vient toujours se reposer et respirer le génie de l’humanité.

Peut-être notre plume se laisserait trop aisément aller au développement de ces pensées, et pourtant d’autres sujets nous attendent.

a. Ajoutons une dernière parole sur la science sociale, lorsqu’elle a pour objet les rapports privés des membres de la société entre eux.

La science traite alors du droit civil. Le droit civil et les droits civils ne présentent point une notion commune à l’esprit; le droit civil dérive de

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la constitution naturelle de la famille humaine; les droits civils dérivent de la constitution de plusieurs familles associées en état ou en cité ; le droit civil repose sur la nature :des choses, ou sur l’équité souveraine; les droits civils, sans s’éloigner jamais de l’équité, se prêtent à la modification qui naît des conventions.

Il s’en suit que les droits civils rentrent dans le domaine de la sience qui a pour objet l’administration de la société; et le droit civil constitue une science propre, indépendante des hommes en quelque sorte, bien que la mobilité de leurs passions ou la faiblesse de leur esprit vienne souvent l’altérer : cette science, c’est la justice.

La théorie de la justice est facile après ce qui a été dit de l’origine de la société humaine ; la pratique l’est moins à cause de l’altération Jes élémens qui la constituent. . ' 1 î - :

Toujours est-il que Dieu a voulu que, dans l’association de plusieurs familles, la force né présidât pas au droit de chacune: chacune en effet eût dès lors perdu son indépendance propre, et la société eût fini par être un brigandage.

De là le droit civil et de là la justice.

Mais il est miraculeux que dans la société, où la force serait toujours si facilement maîtresse, cette pensée du droit ou de la justice suffise pour protéger toutes les familles dans leur constitution propre, et par exemple pour les maintenir dans leurs propriétés, ce grand mystère de l’ordre humain. • ■ • O • • • •

Certes les hommes font si bien que la justice n’est pas toujours juste, et cependant elle reste toujours puissante.

Comment la science explique-t-elle cet empire de la justice, si elle se renferme dans la pure convention pour tout fondement de la société?

Tel est le sentiment profond de là justice que Dieu a mis au cœur de la société, que lorsqu’elle n’est pas' clairement formulée par des lois, la simple coutume lui tient lieu d'expression, et à défaut de droit écrit et promulgué par l’autorité sociale, la jurisprudence devient la loi suprême et toute la barrière des usurpations.

C’est encore au christianisme à nous expliquer cette nature intime de la société ; partout la même loi d’ordre se révèle ; mais nulle part elle n’a sa sanction et sa lumière comme dans la religion qui remonte au berceau du monde. Et il s’en suit qu’en dehors du christianisme la science des lois peut être sans doute une nomenclature savante; mais dans le christianisme seul elle a le secret du principe profond, mystérieux, immortel, qui donne aux lois cette force morale sans laquelle elles ne sont qu’une tyrannie.

3. Il resterait à examiner cette autre partie des sciences sociales, que

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