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une nature morale et intelligente. Et cependant comme l'homme a été placé sur la terre dans une condition où la pure raison ne suffit pas à son existence , il faut que la science se réalise pour lui par des applications matérielles en harmonie avec ses besoins.
De là les sciences dont nous parlons , sciences réelles puisqu'elles dérivent de la connaissance expérimentale ou réfléchie de la nature; mais par un bizarre caprice des hommes, sciences plus ou moins élevées dans leur estime, suivant qu’elles dérivent de l’une ou de l’autre de ces connaissances.
La science expérimentale est la plus sûre, et précisément c’est celle dont la raison humaine est moins satisfaite.
L’homme aime mieux la science qu’il se crée par la réflexion , non pas seulement parce qu’il la crée, mais aussi peut-être parce qu’elle a quelque chose de mobile qui se prête à la variété des conceptions et des théories.
La science expérimentale donne lieu d’ailleurs à des arts mécaniques, souvent grossiers , et la science réfléchie à des arts libéraux , souvent sublimes ; c’en est assez pour que la vanité fasse son choix.
Ne nous amusons point à ces distinctions qui sont pourtant pleines de réalité, mais «lisons simplement qu’eh toutes sortes de sciences, et par conséquent dans les sciences d’application, il y a deux parts à faire, l’une pour l’expérience, l’autre pour la réflexion.
L’expérience ne suffit pas à la science proprement dite, mais la réflexion lui suffit moins encore. L’expérienœ est le premier élément de la science, la réflexion en est le second; c’est pourquoi la réflexion peut se suppléer, et l’expérience ne le peut pas.
De plus il est telle science qui n’est à la rigueur rien autre chose que l’expérience, comme est, par exemple, la science qui apprend à l’homme à tirer sa nourriture de la terre , c’est-à-dire la science de l’agriculture.
La réflexion peut ajouter à cette science , mais elle ne la fait pas , et jamais elle ne l’eût faite, si primitivement l’homme ne l’eût reçue comme une condition de son existence.
C’est pourquoi, malgré les expressions d’enthousiasme et d’amour qui échappent de loin en loin à la poésie pour cette science d’utilité première, les hommes ne sont guère tentés de la mettre au rang des sciences dont s’honore la pensée humaine. On dirait que ce n’est rien d’avoir arraché à la terre le secret de nourrir ceux qu’elle porte. On trouve bien plus merveilleux de lui avoir arraché le secret de les détruire. C’est toujours que l’homme aime mieux la science funeste qu’il a faite que la science conservatrice qu’il a reçue.
Aussi à mesure que la science de conservation se modifie ou se renou-
velle par la réflexion, ce nom même de science semble lui devenir plus propre et mieux acquis.
Vous le voyez par la science qui a pour objet la guérison des maladies du corps.
Certes , cette science porte en elle un indice manifeste de révélation première, ou au moins d’expérience perpétuée; car ce n’est pas la science qui d’elle-même a demandé à la nature ces remèdes mystérieux qu’elle a cachés jusque dans les poisons mortels. L’état sauvage les a trouvés ou gardés , comme l’état de civilisation savante et réfléchie.
N’est-ce donc pas que l’homme devrait bénir cette expérience heureuse et féconde? Et pourtant elle lui est suspecte.
Le mot d’empirisme, qui devrait signifier l’autorité des âges et des souvenirs, signifie leur ignorance et leur préjugé, et la science 11e parait réelle qn’au moment où elle se détache de la tradition expérimentale ; à moins qu’une forte raison, comme celle de Bordeu, ne vienne contre ce penchant des idées, déclarant sans détour que la vraie médecine c’est l’empirisme (1).
Comment guérir cette disposition delà science à s’affranchir de l’autorité ? Le vulgaire même la favorise par ses admirations ou par ses préférences.
Même dans ces sciences qui ont la guérison ou la conservation du corps pour objet, s’il en est une qui soit moins théorique mais plus certaine, comme la chirurgie , c’est celle-là qui sera mise à un degré de respect inférieur, comme pour attester toujours que dans la science l’homme veut voir son œuvre pour l’honorer.
L’œuvre de l’homme la voici :
11 est une science qui dut naître , ce semble , pour l’utilité de la race humaine, c’est la science de la guerre; ce ne fut pas primitivement une science de déduction , mais une science de défense et de salut.
Aussi les premiers héros du monde furent, selon toutes les traditions poétiques, des guerriers armés contre des monstres destructeurs. Le nom d’Hercule est un symbole mystique et presque universel de cet antique héroïsme.
Mais le but de la guerre fut bientôt changé, et ce qui était une science de salut devint une science de ruine.
Ici la réflexion de l’homme eut toute sa liberté , et il créa la science d’extermination. Or entre toutes les sciences d 'application, c’est celle-là qui brille de plus de gloire.
C’est que dans la science de la guerre, il y a bien une certaine expc-
(I) llist.dcla Médecine.
rience générale qui domine même au travers des chaugemens de mœurs et de pays; mais chaque guerrier pourtant se fait sa théorie, comme sa pratique, de telle sorte que l’imitation rigoureuse y est impossible. C’est là ce qui explique l’espèce d’adoration des peuples pour le génie de la guerre , dont l’homme a fait le génie du ravage et de la mort.
Qu’est-ce à dire ? n’est-ce pas que ce penchant de l’homme vers la science qu’il fait, au lieu d’aller au bien-être de l’humanité, peut naturellement aller à sa ruine? Laissez l’homme maître absolu de la science, et il en fera un fléau par ses applications. N’est-ce donc pas qu’ici comme toujours le génie humain a besoin d’une loi qui le maîtrise, ou d’une règle qui le gouverne. ' . ■ ■ »i T»
Nous ne pensions pas trouver cette nécessité dans les sciences d’application , et voici qu’elle s’y manifeste plus encore que dans toutes les autres.
La raison en est simple; c’est que ces sciences rentrent dans la pratique delà vie, et que c’est là principalement que l’homme a besoin d’une loi d’autorité. . •
Si l’homme était une pure intelligence, la pure théorie, même avec sa mobilité capricieuse et fugitive, pourrait lui être sans péril. Mais sa vie matérielle elle-même lui fait une nécessité de se soumettre à l’expérience ou à l’empirisme.
Que faut-il donc à la dignité de l’homme ? C’est que cette loi qui le règle ne soit pas une loi aveugle comme le destin , et brutale comme la force. L’expérience n’est pas le préjugé qui se perpétue, et l’empirisme est odieux dès qu’il ne ressemble qü’à la routine. i ■
Or, la conciliation de la liberté de l’esprit et de la loi d’autorité, dans toutes les sciences pratiques, n’est possible que par le christianisme.
Le christianisme ne nuit à aucune tentative féconde, mais il défend l’humanité contre le caprice imprévoyant et souvent barbare des applications. Il encourage les découvertes utiles , mais il garde les traditions éprouvées.
Puis, comme il imprime au front de l’homme un cachet divin; il ne permet pas à la science de briser ce signe de protection , et il vient arrêter la théorie aussitôt qu’elle touche à des pratiques périlleuses.
Pour ne parler que des sciences médicales , n’est-ce pas que leur penchant à la nouveauté ressemblerait à une menace armée contre la vie de l’homme, si Dieu n’apparaissait pour le réprimer? Et qu’est-ce'qu’une médecine que cette pensée souveraine n’inspirerait pas toujours ? La médecine s’est laissée aller quelquefois à des maximes physiologiques qui, après tout, ne sont qu’un déguisement d’athéisme ; mais n’est-ce pas alors quelle a perdu son respect pour l’homme, et sa sympathie pour ses douleurs? Une
DES SCIENCES. 7 r
médecine athée , quelque savante qu’on la suppose , est pire cent fois que l’empirisme le plus idiot; car l’empirisme cherche le soulagement de la souffrance, et l’athéisme cherche tout au plus le succès d’une tliéorip téméb raire. Dès que la science ne croit pas en I)jeu , il n’y a plus d’homme , il n’y a plus d'humanité, il n’y a plus qu’un sujet anatomique, il n’y a plus qu’un cadavre pour objet d’étude. *
Mais il est des sciences d’application qui vont à des pratiques matérielles où l’autorité d’une loi morale se fera moins sentir peut-être.
Les sciences industrielles, les sciences mécaniques, les sciences qui tendent à l’utilité ou à l’ornement de la vie , à la grandeur des cités , à la puissance des empires , ou simplement au luxe des États ; les sciences qui domptent les mers, celles qui fouillent la terre pour lui demander ses métaux, celles qui s’emparent ensuite de ces richesses pour les plier au capricç de l’homme , l’architecture, la sculpture, le dessin, avec leurs dérivations multiples et variées; toutes ces sciences semblent pouvoir s’en aller capHi cieusement à leurs applications , sans être obligées de se soumettre à cette loi d’ordre moral que nous étudions dans le christianisme.
Mais n’est-ce pas une illusion ? -
Outre que, dans ses applications , chacune de ces sciences a un objet d’utilité sans lequel l’application même serait trompeuse, chacune encore a un objet de grandeur ou de beauté sans lequel l'application même parait un désordre. . -, ... , ; .
Dans la réalisation de ce double objet, une loi morale revient toujours.
D’un côté l’utilité, en effet, ne saurait être atteinte sans embrasser l’universalité des hommes; ou si les applications scientifiques n’allaient qu à 1 utilité du plus petit nombre, elles seraient inhumaines et oppressives. , , : r
D’autre part, la beauté des applications n’est pas capricieuse; elle tient à des lois certaines et universelles , et elle rentre plus ou moins dans une notion de perfection morale , indépendante du génie même des sciences.
Quoi ! n’est-ce pas que par ce double point de vue le christianisme reparaît toujours?
Le christianisme, type de la perfection morale, est encore la règle de l’utilité.
Lors, par exemple, que les sciences auront pénétré dans les entrailles de la terre , le christianisme y entrera -à leur suite , ne fut-ce que pour les empecher d y enfouir vivans des esclaves dévoués à leur caprice. ' 1
Et puis lorsqu elles auront arraché , du fond des mines , des trésors inconnus , le christianisme leur apparaîtra encore , soit avec se* idées d’uti-
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lité, soit avec ses idées de convenances , afin que la magnificence de la création ne s’altère pas sous la main de l’homme, et que l’ornement du monde ne devienne ni une folie ni un fléau.
Ce n’est point le lieu de comparer les conditions de civilisation plus ou moins favorables à ces diverses applications des sciences. Peut-être on montrerait des peuples chez qui elles sont arrivées à de hauts perfectionnemens sans cette influence du christianisme que nous indiquons. Toutefois il serait insensé de dire que la pensée religieuse, en général, ait été absente de leurs travaux d’application. Le génie égyptien et le génie grec dérivent également de cette pensée. Mais à l’un et à l’autre, une loi d’utilité manqua également, et même scientifiquement , il ne semble pas permis de comparer la civilisation chrétienne à la civilisation des vieux temps, ne fût-ce qu’à voir l’infinie variété d’applications que l’une a produite et produit toujours , à côté des rares monumens échappés à l’inspiration de l’autre.
Quoi qu’il en soit , et prenant la civilisation présente dans ses conditions naturelles , nous disons que le christianisme est nécessaire à ses sciences d’application, non seulement pour les inspirer par sa pensée de bienfaisance, mais aussi pour les régler et féconder par son principe d’unité.
L’unité scientifique , c’est toujours le christianisme avec sa loi d’ordre qui est à la fois une loi d’utilité.
Que la raison de l’homme ait dans toutes les applications des sciences une immense liberté de création , cela se voit très bien par les œuvres qu’elle produit; mais que nul n’imagine qu’elle trouve en elle-même le type de ces magnifiques réalisations ; même dans les applications qui semblent faciles, il y a un type de beauté morale ou d’utilité relative, qui doit se trouver en harmonie, avec la loi générale de l’ordre humain, ou bien non seulement elles seraient futiles, mais elles seraient surtout funestes et désordonnées. C’est par là qu’elles rentrent forcément dans le christianisme, et on peut dire que plus elles sont chrétiennes, plus elles sont grandes et belles, utiles et fécondes, magnifiques et bienfaisantes.
Voici des sciences d’application d’une nature toute différente : ce sont les sciences littéraires.
Ici la réflexion de l’homme ne s’exerce plus seulement soit sur la nature visible, soit sur la nature intime des êtres, comme sur de purs objets d’examen et de théorie; mais elle s’applique à se réaliser elle-même par des formes extérieures et saisissables.
Il s’ensuit que toutes les sciences déjà entrevues jusqu’à ce moment reparaissent pour entrer dans le domaine des sciences littéraires, qui en sont comme l’expression.
Autrement les sciences morales, sociales ou historiques, comme' les sciences physiques ou matérielles, ne seraient formulées que d’une manière théorique dans l’esprit , sans recevoir une forme visible qui pût les rendre présentes à d’autres intelligences.
A vrai dire les sciences littéraires sont des sciences de représentation : cela se voit par ce mot même de lettres, qui d’abord indique simplement un signe extérieur de la pensée, et ensuite désigne la pensée même dans ce qu’élle a de plus intime.
Sur cette observation de fait tout un système littéraire pourrait être établi, conforme à la philosophie la plus haute, embrassant à la fois les réalités de la pensée et les formes de son expression.
Il nous faut ici marquer seulement quelques généralités. Redisons que la littérature, prise dans le sens le plus étendu , est une expression écrite ou parlée des conceptions de l’esprit, appliquées à tous les objets de connaissance.
Il s’ensuit que la beauté des littératures se conforme à la beauté des conceptions; et comme la beauté des conceptions ne saurait être corn prise en dehors de la vérité, la vérité revient encore comme type de la beauté des littératures.
Par ce peu de mots semblent résolues toutes les controverses agitées de nos jours sur la beauté littéraire.
On n’a pas assez compris qu’il y a deux genres de beautés, la beauté de la nature physique , et la beauté de la nature morale ; l’une qui frappé d’abord les yeux, l’autre qui frappe d’abord l’esprit; l’une extérieure, l’autre intime; l’une qui tient à l’harmonie mécanique de la création, l’autre qui tient à son harmonie intellectuelle.
De sorte que la littérature a deux expressions correspondantes à ce double genre de beauté réelle, une expression qui tient à l’ordre sensible, et une expression qui tient à l’ordre moral.
D’où il suit certainement qu’en tout état de civilisation , la nature visible s’offrant avec son caractère , facile à saisir, l’expression littéraire qui la réalise peut toujours avoir sa beauté, selon quelle se conforme à ce type d'imitation.
Il y a donc une littérature qui, jusqu’à un certain point, peut avoir simplement pour objet l’expression de la nature visible, indépendamment des lois d'harmonie qui président à la marche du monde moral.
Celte littérature a sa vérité et sa grandeur, et même elle peut frapper d'autant plus l’universalité des hommes, quelle est une représentation
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de l’espèce de beautés qui exigent le moins d’attention pour être aperçues.
Mais il reste l’expression littéraire, qui a pour objet la réalisation des beautés intimes de l’ordre humain.
Voici une création toute nouvelle qui se présente, et voici, par conséquent , un caractère de littérature plus profond , plus pénétrant , plus philosophique. .. ..
Ici , à part la différence des génies qui s’exercent à la réalisation des beautés du monde, différence qui subsiste soit qu’ils s’attachent à l’ordre physique ou à l’ordre moral , il est visible que le caractère des littératures suivra des variations de perfection , suivant qu’elles seront appliquées à l’expression d’un ordre harmonique plus ou moins parfait
C’est en ce sens seulement que M. de Bonald a pu dire, que la littérature était V expression de la société , mot cité toujours et pas toujours compris. , .
C’est-à-dire que la littérature, par ses degrés de perfection, est une représentation certaine des degrés de perfection ou d’intelligence qui se trouvent dans la société. . •
Et en ce sens la littérature chrétienne est la plus parfaite , car elle est la représentation la plus exacte et la plus précise de l’harmonie humaine.
Après cela les langues ont leurs variétés, et dans ces variétés une perfection de mots, de sons ou d’images , plus ou moins accommodée à l’expression réelle des choses.
Et de cette perfection des langues résulte aussi sans doute une beauté plus réelle dans l’expression littéraire de la nature physique ou de la nature morale. . . , t
Mais la perfection même des littératures ne tient pas à cette forme heureuse de leur expression.
La perfection littéraire est quelque chose de plus intime; et de même que l’ordre moral est au-dessus de l’ordre physique, la représentation de l’un est plus grande et plus belle que celle de l’autre, même quand la langue qui lui sert d’expression n’aurait ni la même richesse ni la même harmonie.
Il se peut faire que dans la littérature grecque il y ait une certaine perfection extérieure ou d’expression qui ne se trouve pas dans la littérature française ou dans toute autre littérature moderne. Cela tient à des avantages presque matériels, à un son de voix, à une souplesse de parole, à une variété d’image , à tout le caractère d’une langue faite par la nature et non par l’imitation d’une autre langue.
Mais ces avantages qu’il faut toujours reconnaître n’empêchent point la
supériorité de toute autre littérature mieux inspirée, quelle que soit l’imperfection de la langue qui lui servirait d’instrument.
M. de Bonald traitant un sujet analogue, mais le bornant toutefois à l’examen des mœurs de la poésie, s’exprime en ces termes aussi vrais qu’ingénieux : ••••!.•
« La langue d’Homère est plus héroïque que son sujet , dit-il, et le sujet du Tasse plus héroïque que sa langue. I^a langue italienne, fgible, molle et sans dignité, convient plutôt au genre familier. Lorsqu’elle parle l’épopée, on croirait entendre jouer le vieil Horace par l’amoureuse du Théâtre- Italien. C’est Herminie qui prend les armes d’Argant pour combattre Tancrède. Aussi remarquez que les reproches que Despréaux fait au Tasse portent principalement sur les concelti de sa‘ langue, et que ceux qu’Horace fait à Homère portent sur la conduite du poème. De là vient qu’Homère et Virgile perdent tant à être traduits, et que le Tasse y gagne peut-être, ou du moins que son poème ne perd rien à être traduit dans toutes les langues qui sont plus mâles et plus héroïques que sa langue naturelle (i). » ■ .
Cela est parfaitement juste ; mais on peut le généraliser davantage ; car la poésie, du moins comme forme, n’est qu’une partie de la littérature.
Ainsi la littérature n’est pas seulement une expression de mœurs héroïques ou familières, elle est aussi une expression d’idées vraies sur tout ce qui tient aux lois de l’harmonie humaine.
Il s’ensuit que là où ces lois sont plus profondément empreintes dans l’intelligence des hommes, là aussi la littérature, expression de la société intelligente , monte d’elle-même à un degré plus haut de perfection.
Considérées sous cet aspect, les questions littéraires sont simplifiées.
Laissons au génie ancien toutes ses richesses, mais voyons à quel principe est due la perfection du génie nouveau. ;
Le génie ancien a peu pénétré dans le mystère de l’humanité ; il ne le pouvait pas ; il est resté à la surface ; mais rien de cette surface ne lui a échappé. ,i ;> , i
De là une vérité merveilleuse d’expression. Et comme la pensée est plus vivement ébranlée par des choses extérieures, la parole aussi reçoit de cette émotion une empreinte de vivacité passionnée, qui se communique avec plus d’empire. ,
Le génie moderne a sondé le mystère. Un flambeau le guidait. Il a tout vu, ou tout entrevu , ou tout soupçonné.
De là un ensemble admirable de création, et une pénétration intime de la pensée qui prélude à toute l’action de la vie humaine.)
(1) Lcgisl. primitive ; tom. 5. *
Et peut-être cette connaissance a pu donner lieu quelquefois à une sensibilité froide et raisonneuse; mais aussi le ressort littéraire a été plus varié, la conception plus étendue , l’harmonie de l’ouvrage plus complète et plus savante.
Pour arriver rapidement à notre but, disons que le christianisme a jeté cette féconde unité dans la littérature des âges modernes.
Le christianisme n’était point venu au monde pour donner au génie poétique ou littéraire plus d’inspiration ; mais comme il a révélé à l'homme un ordre inconnu de perfection , rien ne doit étonner, si cette révélation toute morale a servi de développement à la littérature même.
L’épopée, le drame, tous les genres de création poétique ont profité à cette lumière, comme aussi les sciences morales ou naturelles, considérées dans leur expression, laquelle est aussi une création.
Qu’on ne cherche donc plus si le christianisme a été plus fécond poulies lettres que les âges d’idolâtrie : ce sont là de vaines disputes.
Quand même les œuvres modernes n’auraient pas littérairement la même perfection extérieure que les œuvres antiques, elles ont une perfection intime qui ne s’était point vue encore sur la terre.
Les langues anciennes ont été plus heureuses; mais la pensée moderne a été mieux inspirée.
La passion a changé d’aspect; elle était matérielle, elle est devenue morale. La force dominait le drame, l’épopée, toute la poésie; à la place delà force vous avez le secret de la force, vous avez la volonté qui la meut.
L’éloquence, qui semble tout l’objet de la parole, c’est-à-dire la domination de la pensée d’autrui, l’éloquence parlait à la colère, à. la vengeance; elle parle à la raison. L’éloquençe est montée à un degré d’élévation que les âges anciens n’avaient point soupçonné. Elle dompte les passions ; jadis son triomphe était de les exciter.
Et comme la connaissance de l’homme a été plus intime, la parole est devenue plus ingénieuse pour exprimer cette science toute nouvelle.
La morale n’a pas été seulement une étude philosophique des rapports des hommes entre eux; elle a été un examen délicat de leurs habitudes et de leurs pensées.
Tout le secret de l’homme s’est dévoilé, et la langue a trouvé je ne sais quel raffinement d’expression inconnue pour caractériser et saisir ces nuances presque aériennes de l’humanité.
La science du moraliste n’avait pas même de nom chez les anciens; c’est une science toute chrétienne , et peut-être la plus délicate et la plus subtile de toutes les science^.
11 en est ainsi de la critique , une science littéraire qui ne se réduit pas à des principes d’art ou à des censures d’irritation et d’envie , mais qui
rattache les lettres à la morale et à cette connaissance intime de l’homme, d’où naît tout le secret de l’inspiration.
Iæ christianisme a ainsi passé sur tous les objets où s’exerce la réflexion littéraire , pour les féconder.
Et si nous voidions ici développer pleinement un tel sujet , nous dirions comment il y a passé en y déposant le principe qui lui sert de vie à luimême, son principe de foi ou d’autorité.
Car il faut convenir que dans les sciences littéraires le caprice humain arrive aisément pour toute règle des créations , à moins qu’une loi supérieure 11e vienne les dominer.
Les hommes sont bien convenus de réprimer l’anarchie par ce qu’ils appellent le goût; mais le goût même devient l’anarchie, à moins qu’il ne représente le goût général des siècles littéraires , ce qui ne suffit pas toujours pour vaincre la bizarrerie des goûts.
Mais par le christianisme qui donne la notion précise des lois morales ou des perfections de l’intelligence , nous avons la notion des beautés réelles qui sont une réalisation de ces lois.
C’est pourquoi de nos jours les nouveautés littéraires se sont affranchies de toute règle , et ont réalisé le désordre pour toute perfection. Cela tenait à ce que le christianisme était absent des créations , même alors qu’elles l’invoquaient.
On disait bien et avec vérité que le goût avait souvent fait des règles sans rapport avec la nature ; mais ce n’était pas à dire qu’il n’y eût point de règles.
La nature littéraire , ou exprimée par les lettres , n’est point toute la nature ou la nature sans choix ; cette nature serait hideuse , toute vraie qu’elle serait.
Et nous ne parlons pas seulement de la nature visible , mais de la nature morale. En cette double nature il y a des choses que l’art voile à moins qu’il ne soit abject : donc l’art est une convenance ; mais encore une fois la convenance 11’est pas un caprice ; elle est une loi de vérité et d’ordre , et elle n’est telle que sous la lumière chrétienne , laquelle ne détruit point la liberté du génie, ou ne borne pas la carrière des conceptions, mais illumine au contraire l’une et l’autre de ses resplendissantes clartés.
A mesure que nous avançons dans l’examen des sciences , on dirait que la puissance de la réfléxion se révèle à nous dans un ordre de progression merveilleuse qui aboutit à la création même.
Voici que l’homme, tel que nous l’étudions, ou bien formé par la main ele Dieu, ou bien créé en quelque sorte par la société, se réfléchissant en lui-même , et y trouvant des sciences qu’il doit à une inspiration extérieure ou à l’enseignement, les féconde à son tour par sa pensée, et en fait jaillir des sciences toutes nouvelles.
C’est ce que nous avons vu en parcourant cette belle série de connaissances acquises par l’étude réfléchie des êtres, de la nature extérieure, de ses phénomènes et de ses lois; en passant ensuite aux applications de ces connaissances à l’utilité pratique de la vie , et enfin en effleurant ces harmonieuses lois littéraires desquelles résulte une sorte de réalisation de la pensée par un signe qui la rend présente avec toutes ses nuances de délicatesse ou de majesté, de subtilité ou d’énergie.
Dans la science philosophique l’homme est moins créateur, parce qu’il ne fait que se connaître.
Dans les sciences naturelles il le devient davantage, parce qu’il saisit des êtres qui lui sont extérieurs.
Dans les sciences mathématiques il monte à un degré plus haut , parce qu’il trouve des lois que les sens ne lui pouvaient montrer.
Dans les scienbes d’application sa puissance se révèle d’une manière un peu différente mais plus sensible, parce qu’il réalise des forces qui semblent le rendre maître de la nature même.
Dans les sciences littéraires enfin, c’est lui qui se produit au dehors par des signes qu’il façonne à son gré, et tout en se produisant comme intelligence, il saisit et captive l’intelligence d’autrui , ce qui parait être le comble de la domination. t ■ . >
Toutefois en chacune de ces sciences la réflexion trouve un fonds qu’elle n’a pas fait d’elle-mème , soit qu’elle s’exerce sur l’homme ou sur la nature, sur la pensée ou simplement sur la parole.
j L’homme n’applique donc sa puissance qu’à réaliser des formes en quelque sorte, car les choses, les faits, les réalités idéales, ce n’est pas lui qui les produit, et en ce sens il n’est pas créateur.
Quoi ! ne le pourra-t-il devenir ?
Il y a dans l’homme une singulière puissance ; c’est celle d’imaginer. Imaginer, n’est-ce pas créer ?
Par l’imagination l’homme crée une nature nouvelle , et cette création donne lieu à des modifications merveilleuses dans tout le système des sciences , depuis les sciences naturelles jusqu’aux sciences littéraires , depuis la théorie des arts jusqu’à l’art de leurs applications.
L’imagination , c’est l’invention , à proprement parler.
C’est à force d’imaginer, qu’ Archimède arriva à pouvoir affirmer mathématiquement qu’avec un point donné il soulèverait le monde.
De même par la puissance d’imagination Newton parvint » la loi universelle d’attraction. Le pur calcul ne l’y eût pas conduit.
Toutes les grandes découvertes du génie humain dérivent de cette puissance , excepté celles qui dérivent du hasard ; et encore celles-là ont un caractère particulier qui les distingue. Le hasard découvre un fait , comme l’attraction de l’aimant ou sa direction , mais il ne découvre pas une loi ; le hasard n’eût pas résolu le problème de la sphère inscrite au cylindre ; le hasard n’invente pas , il trouve ; c’est le contraire de l’imagination , qui ne trouve pas, qui invente; elle invente même les applications de ses sciences, et en ce sens l’imagination, c’est le génie.
C’est en un mot par l’imagination que l’homme se rend propre 1a science humaine , qu’il la modifie et la transforme.
On reconnaît toutefois des sciences dans lesquelles l’imagination a son exercice plus librement et plus souverainement établi. Telles sont les sciences où le travail humain semble nûvoir pas d’objet précis indiqué par la nature.
Et telle d’abord la poésie , considérée non-seulement comme science de création , mais comme science d’expression.
Ici la pensée humaine est maîtresse de son œuvre, tandis que dans les autres sciences l’œuvre existe, et la réflexion ne fait que l’étudier dans ses formes et dans ses lois. 1 < «
Voilà pourquoi dans les anciennes langues le poète est dieu ; car il est cééatêur, et c’est le sens admirable et profond du mot même de poète.
Or il ne crée que parce qu’il imagine; et en cela il commence à différer du Dieu véritable , qui crée parce qu’il réalise.
Il n’en est pas moins vrai que c’est une singulière puissance que celle d’imiter la création même , ne fût-ce que par des fictions.
Et remarquons que l’homme réalise jusqu’à un certain point cette espèce de création. On le voit dans la poésie proprement dite qui est une invention de réalités imaginaires , et on le voit dans plusieurs autres sciences qui sont une dérivation ou une transformation de la poésie.
La musique est la première de ces sciences ; science plus mystérieuse qite ne le suppose le vulgaire; 'que ne le supposent même ceux qui l’étudient comme une théorie ; ou cèux qui la cultivent comme un art.
Quoi ! n’est-ce pas un objet de haute philosophie que la simple succession dès Sons humains, avec l'infinie variété de leurs nuances si rapides et si fugitives? » •'.< • = s .«* . : f l. • •
Quel philosophe a bien expliqué la loi toute simple de l’harmonie, cette loi résidant en trois softs principaux , dont ila combinaison développée donne lieu à tout le système des accords ?
Peut-être la science de la musique est la plus profonde, et elle passe
,o () ' THÉORIE CATHOLIQUE
pour la pHis futile. Ce n’est point le lieu de la rétablir à son rang scientifique ; qu’il suffise d’indiquer qu’elle porte en elle un caractère digne de tout l’examen des philosophes , et que ce n’est pas sans une profonde raison que la science antique avait fait de l’harmonie des sons l’emblème de l’harmonie du monde.
Or l’imagination paraît surtout dominer dans la musique, parce que la musique n’est pas une expression de réalités permanentes, mais plutôt une réalisation de fictions fugitives.
On demande quelquefois si la musique exprime des idées. On dirait quelle n’est rien si elle n’est pas une formule exacte du sentiment ou de la pensée ! Et pourquoi cette rigueur a 1 egard d une science ou nous trouvons des plaisirs qui ne ressemblent à aucun autre plaisir, puisque les sens et l’intelligence y sont à la fois satisfaits? L’harmonie du monde n’est pas une parole, et pourtant elle répond à l’ame et lui parle avec une puissance qui ne fut donnée à aucune langue. On ne saurait nier qu’il n’y ait dans l’ordre des sons que l’imagination multiplie selon des lois très certaines une mystérieuse corélation avec toute la nature intellectuelle de l’homme; autrement il ne se concevrait point que la musique eût l’étonnante puissance de le captiver, de l’émouvoir, de lui déchirer lame, de lui briser le cœur, de le taire frémir, pleurer, palpiter, et bien plus encore de le saisir par la pensée en quelque sorte, et de l’arracher aux réalités de la vie pour le plonger dans la méditation vague et indéfinie de l’immensité.
Au reste, cet empire exercé sur la pensée de l’homme n’est pas le caractère exclusif de la musique. Il est propre également à toutes les sciences d’imagination; et par là même est manifesté le secret de leurs analogies avec l’intelligence humaine.
Ainsi l’architecture formule des pensées de création qui, sans avoir aucun type réel dans la nature, provoquent soudainement notre admiration selon qu’elles répondent au sentiment que nous avons de la beaute
et de la grandeur.
U y a dans l’architecture une loi d’harmonie qu, a sa ressemblance avec la loi qui constitue la science de la musique. L’une parle aux yeux, comme l’autre parle aux oreilles, et toutes deux vont correspondre a 1 intelligence qui les embrasse dans le système moral du monde.
Cette loi d’harmonie est intime à la création. Sans doute elle nese révélé pas à nous pleinement; mais nous la connaissons assez pour porter en nousmême une appréciation assez exacte de sa perfection.
L’idée de la symétrie et de la concordance, que nous poursuivons malgré nous dans toutes les œuvres, n’est autre chose qu’une déduction
naturelle de cette loi. ■
Et c’est précisément parce que nous ne parvenons pas a la connaître
DES SCIENCES. g,
pleinement, et à la formuler avec une exactitude mathématique , que la révélation intime qui en est faite à notre ame garde quelque chose de vague qui se prête admirablement à la fécondité créatrice de l’imagination.
De là des formes prodigieusement variées dans l’architecture ; de là une régularité savante avec un abandon poétique; de là une harmonie indéfinie avec une liberté sans désordre. .
Peut-être la peinture, qui est aussi une science d’imagination, ne paraîtra pas au premier aspect soumise également à cette même loi d’harmonie qui se révèle dans les œuvres de l’intelligence. C’est que la peinture a un type d’imitation dans la nature visible , et que pour cela même elle paraît moins créatrice que les autres sciences.
On a écrit quelquefois que la musique avait aussi son type dans je ne sais quels concerts de la nature, dans le chant des oiseaux, dans le murmure des ondes, et même dans le bruit des vents; de même que l’architecture avait le sien dans les spectacles du monde , dans les dômes des vallées et des montagnes, et danâ je ne sais quelle harmonie extérieure des œuvres inégales qui ornent la création.
Mais ce sont là des chimères.
Le type de la musique comme de l’architecture est dans la conception humaine , et ce type est assez grand et assez fécond.
Il n’en est pas tout-à-fait ainsi sans doute de la peinture qui a son type réel dans les objets extérieurs qui frappent les sens.
Mais la si peinture est une imitation , c’est l’imagination qui fait cette imitation. Par là elle reçoit deux caractères distincts, un caractère de vérité réelle et un caractère de vraisemblance imaginaire; l’une qui lui vient des objets quelle imite, l’autre de la puissance qui les réalise une seconde fois par l’imitation.
Or ce que nous disons de la peinture s’applique rigoureusement à la sculpture qui, dans l’expression des objets qu’elle reproduit, garde également toute la liberté de ses conceptions. ' ^
Et ainsi l’imagination reparaît toujours avec ce vague infini de création
qui la rend maîtresse des arts qu’on nomme libéraux, c’est-à-dire intellectuels.
Mais nous arrêtant au point d’observation où nous sommes parvenus et dou un vaste horizon scientifique pourrait s’apercevoir, nous pouvons nous demander l’explication philosophique de ce mystère d’harmonie
qui s est révélé à notre pensée.
... Ce "’ est ,à ncn de mais bien une réalité plus ou moins saisie par 1 mtelligencee. 1
de^Thomme? f '° nC l0 ‘ ^ ,ima S ination 0,1 de lîl faculté créatrice
D’où vient que cette puissance qui nous est propre est dominée par une autre puissance , dont nous avons l’instinct sans en avoir la notion précise et formulée ?
Qu’est-ce enfin que cette unité de l’ordre que nous poursuivons dans nos œuvres comme dans celles d’autrui?
Cette loi, cette unité, il faut le. dire, nulle philosophie humaine n’en a le secret , à moins quelle ne le cherche dans la révélation chrétienne.
Elle peut se faire sentir à tous les poètes, ou à tous les créateurs , comme une inspiration cachée de l’ame; Homère et Platon cédaient à sa puissance intime et mystérieuse comme Bossuet ou Racine, comme Cervantes ou Milton, comme Raphaël ou Michel-Ange. Mais si, après avoir senti leur génie dominé par elle , ils eussent voulu chercher la raison de son empire, tous ne l’eussent pas trouvée de même. C’est que la pensée rationnelle de l’ordre n’est pleinement connue que dans la lumière du christianisme. Partout ailleurs l’imagination peut avoir sa fécondité ; mais là seulement elle a la notion philosophique et réfléchie dès lois qui servent de règle à ses créations.
Aussi la philosophie du christianisme est la seule qui ait plongé son regard dans toutes les questions qui tiennent à l’art humain.
Seule elle a fait une théorie scientifique de la poésie proprement dite, qui est l’art par excellence.
Seule elle a donné la raison de l’unité dans les œuvres du génie.
Seule elle a pu dire que cette unité n’était autre chose qu’une correspondance aux lois morales de l’humanité , hors desquelles il n’y a que le caprice , c’est-à-dire la ruine de tout ordre comme de tout art.
Seule aussi elle a dit à l’homme le secret de ce qu’il nomme la rêverie , sorte d’élévation extatique par-delà les réalités de la vie , réalisation mystique d’un monde inconnu.
Et seule enfin elle a fait de cette idéalité mystérieuse tout le charme de l’art moderne , soit dans les œuvres de la poésie proprement dite , soit dans celles de la peinture , autre sorte de poésie ; ou de l’architecture , poésie et peinture tout à la fois; ou de la musique , expression indéfinie d’un ordre d’émotions qui échappent à l’analyse de la raison.
Voici donc que nous avons parcouru tout l’ordre des sciences et que dans toutes nous avons trouvé la fécondation du principe chrétien. Il resterait peut-être à embrasser tout cet ensemble sous un même aspect : reprenons simplement les principales idées de notre travail.
La science, si on prend ce mot dans son acception la plus expressive , est la connaissance des réalités , et encore de ce qu’il y a d’intime dans les réalités.
Et comme les réalités ainsi conçues ne tombent pas sous les sens, la science humaine ne les saurait pénétrer par elle-même, puisqu’il ne lui est donné que de saisir les choses extérieures , les formes des êtres , leurs lois tout au plus , ou les faits qui leur tiennent lieu de lois.
La connaissance des réalités est la science de Dieu. Mais Dieu peut la communiquer plus ou moins.
Dieu l’a premièrement communiquée à l’homme , en la renfermant dans la reconnaissance des réalités morales , qui ne sont rien autre chose que les rapports des êtres intelligens. Et par cette simple communication il a jeté dans l’esprit humain tout son germe de développement.
Ce n’est pas sans une pensée d’ordre profondément mystérieux que que Dieu a ainsi borné pour l’homme la science des réalités. Ainsi bornée, elle était suffisante enc.-re pour produire toute l’harmonie intellectuelle du monde, sans que cette harmonie dût retenir dans l’immobilité l’esprit de curiosité ou de recherche qui est propre à l’intelligence créée.
Ainsi dans la science humaine il y a deux objets très distincts, les réalités intimes des êtres , et leurs natures visibles ou extérieures.
Les réalités intimes sont communiquées à l’homme, et plus il en a la notion précise, plus son intelligence est éclairée, et sa science est étendue.
La nature extérieure des êtres est au contraire un objet que la science par ses efforts peut toujours pénétrer davantage. Toutefois la science ne se constitue pas à priori par cette pénétrât ion graduelle et successive. Une science est déjà faite dans l’homme, lorsqu’il essaie de réaliser cette connaissance nouvelle ; cette science, C’est la science communiquée des réalités.
Il s’ensuit que la science arrive à l’homme par deux voies, par la voie d’autorité et par la voie de recherche ou d’examen.
Mais elle lui arrive d’abord par la première.
C’est lorsque l’homme est formé par l’enseignement ou la révélation des réalités qui constituent la science proprement dite, qu’il applique son intelligence à la découverte des choses qui sont en dehors de cette connaissance.
Et chose très remarquable! afin que l’homme ne puisse jamais douter que l’autorité ne soit le fondement de la science humaine, Dieu a voulu qu il fût contraint d’accepter sans examen toifs les premiers principes des connaissances mêmes qui ont pour objet les choses sensibles, jusqu’aux axiomes qu’il appelle évidens pour se complaire, mais qu’enfin il n’a pas
trouvés et qui sont placés en dehors de ses démonstrations, de ses expériences ou de ses théories.
Voilà en peu de mots tout notre système philosophique des sciences.
La pensée chrétienne y est partout apparente, parce que la nécessité de la soumission y est partout démontrée.
Et cela même, c’est le catholicisme.
Sous notre plume catholicisme et christianisme, c est une identité.
Le christianisme est nul s’il n’est pas catholique ; et le catholicisme est nul aussi s’il n’est pas chrétien. Nous en avons dit la raison; cest que le principe chrétien est la soumission , et le principe catholique est 1 autorité; deux principes qui se correspondent et sont nécessaires 1 un à 1 autre, puisque la soumission sans l’autorité, ou l’autorité sans la soumission, c’est une égale chimère.
Or une chose digne de profonde admiration, c’est de voir avec quel ordre Dieu ayant constitué l’intelligence humaine sur cette base première de l’autorité, lui a permis ensuite de se féconder felle-méme en se repliant sur les notions communiquées , et les faisant servir à la connaissance et a l’examen de la nature tout entière.
L’autorité et la réflexion , c’est le double pivot xle la science.
Il y a des sciences où l’autorité est plus manifeste; il yen a d’autres où la réflexion est plus libre. Mais en toutes l’autorité commence, et en toutes la réflexion achève le travail par lequel la connaissance arrive à sa plénitude.
Il appartient donc à la philosophie de faire cette double part de la foi et de l’examen, dans la théorie raisonnée des sciences, et à cette fin elle doit être ou se faire catholique, sous peine de franchir toutes les bornes et de sacrifier, tantôt l’examen , pour s’abîmer dans l’extrémité du fatalisme, tantôt la foi, pour expirer dans les misères du doute.
Mais une question dernière se présente, à savoir, si l’esprit chrétien a réellement fécondé l’intelligence humaine au-delà de ce que nous savons de toutes les histoires de la civilisation du monde.
Question brillante, mais qui se rapporte plus à l’art qu’à la philosophie, et qu’il serait d’ailleurs superflu de traiter encore après les mélodieuses apologies qu’elle a inspirées au plus magnifique des écrivains de nos jours.
Pourquoi ne pas observer toutefois que la comparaison des œuvres de l’art chrétien avec toutes les œuvres du génie antique manque d’une rigueur logique, toutes les fois qu’on s’arrête à la forme extérieure des créations ?
Le christianisme n’est pas venu sur la terre afin de fournir aux poètes des inspirations mythologiques plus riantes, afin de donner à tous les arts une fécondité plus variée, et aux sciences mêmes une pénétration plus profonde.
Quand même Platon serait encore le premier philosophe, Homère le premier des poètes, Archimède le premier des géomètres, le christianisme apparemmentne perdrait rien de sa vérité. Ainsi les disputes sur l’art moderne et sur l’art ancien peuvent survivre; mais après qu elles seront épuisées, la philosophie apparaîtra et viendra dire que dans les controverses on s’est mépris; car au lieu de pénétrer dans le fond des questions, on n’a saisi que les apparences, et à son tour elle aura son jugement à faire entendre.
Elle dira donc qu’il n’importe que le christianisme ail poussé par son génie le mouvement de la science ou de l’art humain ; mais au moins est-il manifeste que seul il a dit à l'homme la raison de ses connaissances ; seul il en a fait un système d’unité et d’harmonie; seul il a révélé la loi morale des êtres; seul il a constitué la science en un mot, avec sa certitude logique, et son universalité presque divine.
Sans le christianisme la philosophie des sciences 11e se fût pas même offerte à l’espritde l’homme comme un objet de doute ou d’examen possible.
Et qu’est-ce que la perfection d’un art partiel, et même du plus beau de tous les arts, de la poésie qui les embrasse et les féconde tous par son inspiration, qu’est-ce que cette perfection, auprès de la magnifique unité des sciences, que le christianisme rattache par ses anneaux d’or à la pensée éternelle, à Dieu? qu’est-ce que les œuvres du génie, que Dieu sème dans l’humanité, comme il sème lesétoiles dans le firmament? qu’est-ce que ces feux isolés et ces flammes resplendissantes, auprès de tout le système du monde intellectuel , tel que le christianisme nous l’expose rayonnant de ses clartés ?
Toutefois ayant d’abord saisi ce grand caractère de la science qui embrasse tout l’ordre de la création, il est permis de revenir à cette comparaison des travaux de l’esprit humain, dans les deux ordres d’inspiration mythologique ou chrétienne, que la critique a si souvent examinée de nos jours.
Sans penser en effet que le christianisme ait été révélé à la terre pour la simple perfection de l’art humain, on peut bien dire que la lumière qu’il a versée dans l’intelligence , en rectifiant toutes ses pensées , a naturellement perfectionné ses œuvres.
Il est des sciences qui n’ont pu naître que sous cette merveilleuse lumière, telles sont les sciences morales, sciences précises et fécondes, que 1 antiquité ne fit qu’effleurer de ses doutes.
Et dans ces sciences que de créations , envisagées simplement sous le rapport de lart humain ! chaque siècle chrétien a ses œuvres, que le flot des âges pousse toujours d’oublis en oublis, mais qui, mises successivement en regard des plus grands travaux de la philosophie antique, paraîtraient marquées d un cachet magnifique auprès duquel le génie humain pourrait ressembler à de la débilité.
Quelle est en second lieu la littérature qui nous pourrait ouvrir des trésors semblables à la littérature de l’Église chrétienne? Dans quelle civilisation se voit un luxe de création semblable à la fécondité des saints pères ? quelle éloquence fut plus inspirée que leur éloquence ? quels prodiges égalèrent les prodiges de leur parole ? Ne citons pas de noms propres; laissons saint Chrysostôme et Bossuet dans leur gloire. Aussi bien tout est dit sur ces magnificences du génie. Mais n’est-ce rien que la multitude innombrable de talens créateurs qui sont éclos sous le soleil du christianisme ? Dans la littérature chrétienne, ce qui confond, c’est la foule, une foule immense, qui fait peut-être que la supériorité est moins aperçue, mais qui est ellemême une supériorité.
De même dans toutes les créations, de même dans la poésie, de même dans les arts, de même dans les sciences proprement dites.
Il est visible que l’esprit humain est monté de quelques degrés vers la lumière des cieux.
Dans le monde antique, c’est un philosophe , c’est un poète, c’est un historien, c’est un artiste qui se montre; dans le monde chrétien toute l’humanité participe à l’illumination de l’intelligence; on dirait le génie qui sort à flots.
Peut-être on dira que la médiocrité nous dévore dans cette affluence. La médiocrité! ouvrez les moralistes; ouvrez les poètes; ouvrez les orateurs; ouvrez les historiens; ouvrez cette immensité de livres de toute sorte. Qu’est-ce que la médiocrité qui se traîne après chaque siècle, lorsque chaque siècle peut laisser à l’avenir des tels monumens de sa fécondité et de sa grandeur ?
Partout où le christianisme se montre, il en est ainsi. Partout il donne au génie humain une activité brûlante. Partout vous le voye 2 marcher avec des lumières et des chefs-d’œuvre; et lorsqu’il disparait, la barbarie recommence.
Curieux que nous sommes des créations de l’homme, nous courons aux déserts lointains pour chercher quelque trace de l’art , quelque ruine de monument, quelque vestige de science. Eh bien! le christianisme a couvert la terre de chefs-d’œuvre, auxquels nous songeons à peine. Pour un temple grec dont nous allons baiser les débris , nous avons mille temples cachés dans nos hameaux comme dans nos villes, où se révèle une pensée de création plus audacieuse ou mieux inspirée. Quelle est donc la cité antique qui sera la rivale de nos mille cités élevées sous la croix? Rome, la reine des cités poétiques et mystérieuses, n’est-elle pas la ville chrétienne par excellence ? Et tout ce que les empires modernes ont de monumens et de gloire, de civilisation et de génie, tout cela n’est-il pas chrétien? Vraiment 1 homme finit par être d’une préoccupation aveugle et ingrate. Il
ne voit rien et il ne sent rien, à force d’être environné de lumières et de bienfaits. Il faut , ce semble , que tout lui manque pour qu’il comprenne les dons du ciel. Alors il les cherche et il les bénit. Mais dans l’affluence des richesses, il boit l’oubli comme une volupté. N’est-oe pas dans la vie un signe de mort ?
Résistons à ce penchant mauvais des âmes , et voyons la société telle que Dieu l’a faite par le christianisme.
Il est certain historiquement que la révélation chrétienne a été l’apparition d’une lumière inconnue sur le monde.
Nous ne parlons présentement que de la science humaine. L’évangile a réveillé dans toute la terre un esprit scientifique qui dormait. L’intelligence s’est partout émue; et partout où il a passé, l’horizon des esprits s’est agrandi comme dans un espace sans terme.
Ceci est très remarquable, comme fait d’observation historique; car les premiers missionnaires de l’Évangile n’étaient pas des savans ; c’étaient des bateliers sans culture, des pécheurs pris au hasard dans les rang de l’ignorance. C’était donc que leur doctrine morale portait en elle le germe de toute science; comment ne le pas comprendre?
Et aussi sans aucune pensée de préméditation philosophique, il s’est trouvé que tous les' missionnaires qui ont été chargés de perpétuer l’œuvre des pêcheurs de la Galilée , se sont faits à la fois les propagateurs de la science dans le monde entier. C’est que le prosélytisme chrétien emportait le prosélytisme scientifique , et il ne se pouvait pas que les peuples fussent éclairés sur leurs rapports avec le ciel , sans puiser dans cette connaissance le principe d’une science appliquée seulement aux choses de la terre.
De là le mouvement immense donné aux idées depuis la mort de Jésus- Christ ; de là la longue lutte contre la barbarie ; de là l’immense effort des âges contre l’erreur; de là des modifications graduelles dans tous les établissemens politiques des nations; de là des établissemens publics d’éducation dans toutes les cités ; de là un affranchissement successif des hommes ; de là des universités ; de là des découvertes infinies ; de là des moinumens de toute sorte ; de là des bienfaits versés sur les masses populaires, autre espèce de rédemption parallèle à la rédemption mystérieuse que le révélateur promis au monde dès l’origine avait accomplie.
On ne saurait ici nombrer tous les bienfaits scientifiques du christianisme. Le sacerdoce chrétien a été l’instrument de toutes les civilisations; le méconnaître , c’est méconnaître l’histoire.
Donc ne parlons plus des travaux des moines , ni des chefs-d’œuvre du génie humain sauvés dans les monastères du moyen-âge , ni de la liberté des peuples, protégée par le clergé catholique ; ni de tous ces grands résultats historiques que la science de nos jours commence à mieux apprécier.
Mais n’est-ce pas que l’œuvre chrétienne sc perpétue quelque part encore sous nos yeux ? Quelle est donc la puissance qui dispute obstinément les peuplades de l’Inde et de l’Afrique à tous les fanatismes de la barbarie , si ce n’est la puissance du christianisme ? N’est-ce pas le christianisme qui a conquis l’Amérique à la vieille science de l’Europe? N’est-ce pas en avançant toujours dans les déserts qu’il a fait reculer les mœurs féroces des Etats sauvages? Le christianisme assurément n’affranchira pas l’humanité des révolutions et des crimes ; mais puisque ici nous parlons de lumières , le christianisme avec sa croix toute seule n’est-il pas la lumière qui s’avance au milieu des hommes , soit qu’il aille les trouver dans l’abrutissement de la servitude sous le glaive d’un maître , ou dans la dégradation de la liberté sous la hutte des forêts ?
Place donc aux missionnaires de la croix dans l’univers ! ils sont à la fois les missionnaires de la science. Silence à leur parole ! c’est une parole de civilisation , comme de vertu et de charité. Nous appelons le progrès de l’intelligence; laissons paraître l’Evangile. Voici une démarcation profondément empreinte dans l’humanité :d’un côté la liberté, de l’autre la servitude ; d’un côté la science , de l’autre la barbarie. Quelques exceptions dans l’histoire ne font rien à cette loi. Touchez-vous une terre inculte et sauvage? le christianisme n’est pas là; touchez-vous une terre ornée et féconde? levez les yeux; quelque dôme vous montrera la croix. Et prenez garde que la croix se déplace de temps à autre, et qu’ alors la science se déplace à son tour! Allez visiter le sol africain , et demandez-lui quelque souvenir de son vieux génie : tout est muet, et la mémoire même a péri sur cette terre désolée. Oui-, le christianisme est la science; s’il se montre, elle vient; s’il disparaît, elle fuit : donc, ayant reçu la science du christianisme, gardons le christianisme pour ne pas perdre la science.
Nous savons à présent tout le mystère de l’homme et du monde ; nous avons vu cet abîme où la raison se perd. Cette expérience faite sur l’humanité n’est pas sans profit pour la philosophie ; car c’est beaucoup que l’homme sache sa débilité. S’il se croit fort , il meurt aux pieds d’un atome; mais faible, il monte au ciel par la pensée; et de là tout se découvre. De sorte que, par une dernière analogie qui complète toutes les autres, le principe de la science humaine, comme le principe de la perfection chrétienne, c’est l’humilité.
A présent recueillons-nous , et demandons-nous si cette manière d’envisager la science humaine ne répond pas à un certain pressentiment de destinées nouvelles qui travaille le monde intellectuel.
Le christianisme, nous l’avons dit dès le début, reparaît comme une inspiration mystérieuse dans les travaux de l’intelligence. Il fallait écraser C infâme il y a un siècle; il faut à présent l’invoquer comme le génie sauveur de l’humanité. Ne nous créons pas d’illusions et ne poursuivons pas de chimères; mais reconnaissons et constatons ce retour des âmes vers une pensée céleste. Il y a du vague encore dans les idées; c’est qu’elles sortent d’une profonde nuit; rayons lumineux qui percent les nues et servent d’annonce à l’éclat du jour.
Après tout, laissant à Dieu tout le secret de l’avenir, il nous est donné du moins de saisir les caractères extérieurs de la révolution morale qui se fait dans la société; et ce spectacle est par lui-même assez imposant.
Voici le monde entier dans une situation inconnue à tous les âges; voici tous les peuples de l’univers liés entre eux par une civilisation parvenue à un degré mystérieux. La pensée humaine vole dans l’air par des procédés qui , en un clin d’œil , la jettent d’un pôle à l’autre, et soumettent ainsi tous les habitans du globe à un même empire. La barbarie n’a guère plus de forêts dans le monde; l’état sauvage est vaincu. L’industrie, qui pour la cupidité est tout le progrès de l’esprit, devient pour la science une communication de plus; et croyant ne donner aux hommes que des richesses, elle leur crée des liens d’intelligence. Jusqu’à une cer. taine communauté de besoins physiques, de goûts, de modes et de plaisirs, vient s’établir entre tous les peuples. La Chine a des arts qui semblent éclos à Paris ; le sentiment de la perfection se glisse dans l’Inde antique et dégradée, comme dans l’Amérique nouvelle et déjà vieillie. L’Europe n’a plus sa domination savante et lettrée sur le reste du monde; une large égalité de lumière s’est partout répandue à flots. L’Asie s’est ouverte aux idées de l’Occident; l’Orient se refait; la Grèce semble aspirer à une renaissance; la barbarie ottomane fuit; la terre autrefois touchée par saint Louis est destinée à revivre sous la croix. Tout un travail de renouvellement se fait dans le monde ancien comme dans le monde nouveau. Et pour instrument de cette immense transformation , voici qu’une langue devient universelle, langue de politesse, de clarté et
f)o THÉORIE CATHOLIQUE.
d’élégance , qui semble avoir été faite pour servir d’illumination aux esprits.
Cette langue , c’est notre langue !
Quel est le coin du globe où elle n’ait son empire ? Vous la trouvez dans les déserts de l’Amérique, et voici qu’elle s’ouvre un passage sous les tentes des Bédouins. L’Égypte la reçoit en hospitalière, et lui confie la mission de rajeunir sa civilisation dégénérée. S’il est une nation qui se sente appelée h prendre un haut rang entre les nations savantes , elle appelle la langue française à son aide ; et la langue française lui apporte aussitôt, avec ses chefs-d’œuvre, toutes les finesses de l’intelligence, toutes les grâces de l’esprit, l’instinct du beau, le sentiment de la poésie, l’inspiration des arts. Toutes les académies du monde se tiennent par ce lien savant. Les rivalités politiques cèdent à cet empire intellectuel, plus puissant que tous les autres. La docte Allemagne le subit sans murmure. La Russie l’accepte avec amour. Nul peuple n’échappe à cette domination.
Mais quoi! n’est-ce rien de merveilleux que cette grande unité qui s’établit pacifiquement dans l’esprit ? n’avons-nous pas à pressentir quelque chose de providentiel dans ce travail moral qui va atteindre la barbarie dans ses déserts pour la soumettre aux mêmes lois intellectuelles que la civilisation la plus raffinée ?
Lorsque le christianisme descendit parmi les hommes, une vaste unité s’était de même établie sur la terre; c’était celle de la domination d’un peuple sur tous les peuples; unité formidable, mais qui devait servir de préparation à cette autre unité de la science, de la vertu et de la liberté , que les hommes ont rompue par leurs vices et dégradée par leurs folies.
Quelque chose d’analogue se fait sentir. Dans ce lien universel qui s’est formé entre les peuples par la pensée et par les arts, il y a aussi la préparation d’un ordre inconnu à l’humanité. Le mystère en est au ciel , mais le pressentiment en est au fond de toutes les âmes. Cette vague espérance ne saurait être trompée. Quelques-uns demandent à l’avenir je ne sais quel christianisme nouveau qui répondrait selon eux à ce besoin infini de rajeunissement et de réparation. Ils ne savent pas que le christianisme , restant ce qu’il est , féconde par son génie immortel toutes les transformations sociales amenées par le cours des âges. Éternellement vrai, et éternellement le même, il verra passer et repasser les révolutions, et il restera debout sur les ruines. C’est pourquoi, voulant donner à la science humaine son action forte et puissante sur la marche du monde, nous avons à la rattachera la racine du christianisme, qui, par son caractère de vérité immuable, domine tous les changemens. Ainsi nous pouvons aider à l’accomplissement des destinées mystérieuses qui semblent
planer sur notre avenir. Ne croyons à rien de chimérique , mais ne méconnaissons point le travail profond qui se fait sur la société. Une grande préparation est faite pour une révolution inconnue ; le monde l’attend ; mais comme il n’est donné à nulle pensée humaine d’en marquer la nature , il nous est seulement permis d’affirmer qu’elle ne sera féconde pour le bonheur et pour la liberté des hommes qu’autant qu’elle s’inspirera du génie du christianisme , ce bon et éternel génie de l’humanité.