‹ Théorie catholique des sciencesChapitre 3 sur 4 · J THEORIE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

J THEORIE CATHOLIQUE

nous connaissons sous le nom de droit des 'geiis; renfermons-nous en quelques généralités rapidement énoncées.

Le droit des gens a pour objet le rapport de la sofciété considérée comme agglomération de familles en corps d’Etat avec d’autres sociétés de même nature. . • <

Ce rapport constitue les sociétés entre ellès, soit en état de paix, soit en état de guerre, et de cette double manière d’être résulte également la défense ou la conservation naturelle de chacune d’elles.

Chaque corps de société est en effet comme une être vivant, qui a sa liberté propre. Mais toutes les sociétés réunies formant le vaste ensemble de l’humanité, il en résulte une société unique, composée d’êtres publics distincts, desquels la conservation est: soumise à des lois communes, de telle sorte que nul d’entr’eux ne saurait se faire juge de son droit par sa seule force, sans bouleverser tout l’ordre humain.

Il s’ensuit que le droit des gens est le droit public de l’humanité, comme le droit public est le droit propre de chaque société.

A cet égard M. de Bonald a résumé en quelques mots toute la science. « Tout ce qui a été dit de l’indépendance réciproque et des rapports des familles entre elles, peut s’appliquer à l’indépendance et aux rapports des nations entr 'elles, avec cette différence toutefois que les familles en état civil, ont au-dessus d’elles le pouvoir public qui lçs ramène à l’ordre par la force des lois, et que les nations n'ont au-dessus d’eHes que le pouvoir universel ou divin, qui les ramène à l’ordre par la force des évènemens ».(i).

Le droit des gens n’est donc pas plus, une convention que tous les autres droits; le droit des gens est une dérivation naturelle des choses. 11 repose sur un principe d’équité sociale, que les hommes, n’ont pas fait, mais dont les applications peuvent être malheureusement subordonnées à lçurcaprice.

Lorsque les sociétés diverses reconnaissent et suivent également ce principe de droit, qui donne à chacun son indépendance propre, il y a paix dans le monde; la paix est donc ce qu’on nomme, en langue moderne, l’état normal de l’humanité; la paix suppose la pleine équité, c’est-à-dire la pleine jouissance du droit.

Toutefois les intérêts peuvent rester cpntraires dans l’état de paix. II se fait alors entre les nations une sorte de justice , qui a son analogie avec le droit civil de chacune d’elles , si ce n’est que d’une part les controverses sont terminées par des traités, qui sont des jugemçns de convention , et de l’autre par des arrêts qui sont des jugemens d’autorité. Mais toujours il y a un principe d’équité qui est invoqué dans ces décisions, et la diplomatie, qui est la science du droit viril des Etats , malgré ses détours et ses subti-

(I) Lcgisl. prim. livr 2, cliap XIV.

lités , dans la conduite vulgaire des intérêts des États , ne saurait méconnaître que la paix des nations entre elles n’est pas seulement une combinaisons de l’habileté, mais un produit même de la justice.

Et d’après cela, la guerre que peut-elle être ?

Il semble d’abord que la guerre est une violation du droit commun des sociétés , et puis on voit quelle en est au contraire une défense ou une réparation.

S’il arrive qu’une société veuille troubler par la force l’indépendance d’une société voisine , la guerre est en effet une violation du droit humain.

Mais si le droit commun des sociétés est simplement méconnu à l’égard de l’une d’elles , de telle sorte que la paix n’ait plus son principe d’équité , la résistance, c’est-à-dire la guerre , devient la justice.

Terrible justice , dans laquelle le plus souvent s’abîment tous les droits! mais il n’y en a pas d’autre de possible.

Aussi la guerre mérite detre envisagée par la science sociale sous deux aspects très importans , comme loi de destruction et comme loi de conservation, et dans les deux cas comme mystère profond dans la marche de l’humanité.

Ici nous n’avons pas à approfondir ce vaste sujet de philosophie. Disons seulement qu’il faut bien qu’il y ait dans la guerre quelque chose de tristement conforme aux lois générales de l’humanité ; car, à prendre 1 l’histoire du monde , vous la trouvez toute remplie de batailles , et la paix semble n’ètre qu’une exception dans cette succession continue de destructions.

Et de plus il faut bien que la guerre ne soit pas en elle-même quelque chose de distinct de la justice humaine ; car nulle guerre ne s’est jamais entreprise entre les nations civilisées sans une proclamation publique des lois de conservation ou de défense qui leur sont propres. La conquête elle-même des États veut paraître légitime , et il n’y a que les invasions des barbares qui se soient faites sans ce préliminaire d’invocation adressée à la justice éternelle.

Mais précisément ce qui est mystérieux dans la guerre, c’est qu’elle entre pour quelque chose dans l’harmonie des lois sociales , et que l’humanité tout entière obéisse à cette fatalité de la ruine et du ravage qui se fait sentir comme une loi de vie et de perpétuité.

C’est donc que la guerre a enfin quelque chose qui domine la pensée de ceux qui la font , et qui la fait entrer à leur insu dans les lois suprêmes de l’ordre humain. ! •

Qui est-ce qui résoudra ce mystère de la Providence ? mais qui est-ce qui refusera de le reconnaître ? Chose étonnante ! l’homme vante les bienfaits de la paix , mais il aime les horreurs de la guerre. La gloire la plus

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éclatante est celle des destructions et des meurtres. La raison s’abîme dans cette contradiction , à moins que tout à coup elle ne monte à Dieu , pour avoir le secret des maux de l’humanité , depuis le mystère de sa déchéance, jusqu’à celui de son expiation. ... . (l ;

La science vulgaire n’a point coutume , à la vérité , d’çnvisager sous cet aspect la condition de la guerre; c’est au christianisme que nous devons cette philosophie providentielle , et lui seul a jeté une lumière profonde sur ce droit fatal d’extermination , que les hommes de tous les siècles n’ont su qu’exercer avec barbarie.

Ajoutons que le christianisme , en jetant de hautes clartés sur la nature formidable du droit de la guerre, a surtout éclairé les hommes sur l’exercice plus formidable encore de ce droit.

C’est que tout est pratique dans le christianisme ; et aussi tout y est conforme au bien-être de l’humanité.

Ainsi dans le christianisme le droit des gens n’est pas simplement une théorie sociale ; il est surtout une loi réelle de constitution , qui s’applique également à l’état de paix et à l’état de guerre.

Hors du christianisme la paix, c’est la servitude ; l’empire , c’est l’extermination; auferre , trucidare , rapere , f a/sis nominibus imperium; atque ubi solitudiuem Jaciunt, pacern appellant (i ).

Dans le christianisme la guerre est rendue humaine ainsi que la paix , si ce n’est que la férocité personnelle vient souvent s’ajouter aux lois publiques de l’ordre; mais c’est là une violation exceptionnelle du droit , et la science sociale peut au travers des crimes privés faire entendre la voix de l’humanité et de la clémence , et ainsi la loi mystérieuse d’expiation reste entière avec la loi divine et protectrice de la charité.

C’est donc toujours au christianisme qu’il faut revenir pour avoir le complément de la science humaine. Et ce mot même de christianisme est tellelement mêlé et identifié à la notion, du droit social , qu’il a long-temps exprimé et qu’il exprimera long-temps encore la civilisation des Etats. lai droit des gens n'a jamais été formulé exactement ni rigoureusement appliqué, si ce n’est dans les rapports publics des États dont l’ensemble était désigné sous le nom de chrétienté, et dont l’unité n’a pu être rompue que par l’invasion d’une politique matérialiste et barbare; et depuis lors aussi tout s’est affaibli dans la constitution des peuples, la liberté comme le pouvoir; de sorte que présentement l’objet moral et humain de la science est de reconstruire cette magnifique unité du christianisme dans laquelle se concentre la déÇpnse des empires, aussi bien que la conservation des particuliers.

(I) Tac. Agr

Ne semble-t-il pas que par cet aperçu des sciences qui ont l’homme moral et la société pour objet, toute l’humanité est expliquée ?

Aussi désormais nous pourrons marcher plus rapidement dans l’examen philosophique des autres sciences. Voici que le christianisme nous a montré la lumière qui les éclaire; nous ne les suivrons pas dans le détail de leurs découvertes, mais nous distinguerons en chacun de leurs efforts le principe même d’où dérive la certitude de leurs notions, et la puissance de réflexion par laquelle l’homme les élabore en lui-même et les répand ensuite toutes fécondées au dehors de son intelligence.

Les sciences historiques viennent les premières confirmer les principes généraux que nous avons posés. .

L’histoire, dans le système scientifique que nous résumons , n’est pas apparemment une simple collection de souvenirs, qui se rapporteraient à l’existence privée ou publique des hommes, mais qui ne se rattacheraient à aucune pensée antérieure de création ou d’autorité; l’histoire, ainsi restreinte à des faits même importans, mérite à peine le nom de science; c’est une compilation faite peut-être avec éloquence, mais qui manque d’instruction morale et philosophique; c’est un drame, c’est une épopée, c'est une œuvre de poésie grande et belle, mais une œuvre sans rapport avec le système scientifique de l’humanité.

Agrandissons l’histoire pour en faire quelque chose de supérieur aux travaux artificiels des poètes, et surtout aux travaux mécaniques des compilateurs.

Peu s’en faut que de la sorte nous ne fassions de l’histoire la première des sciences. Et du moins elle les embrasse toutes sans, exception dans son, domaine. L’histoire embrasse l'homme, la famille, la société, l’humanité. L’iiistoire touche au berceau du monde. Elle suit le mouvement des êtres ; elle voit naître la création; elle entend et elle voit Dieu conversant avec l’homme ; elle recueille les premiers acçidçns de la vie humaine ; elle a le .secret des misères qui, couvrent la terre ; elle voit se former les peuples ; elle garde la mémoire; des crimes et des expiations; rien ne lui est voilé, et par elle l'homme, à quelque point qu’il soit jeté dans l’immensité des temps , peut toujours avoir la révélation des mystères qui l’enveloppent, et l’explication des doutes que le désolent.

En im mot l’histoire est comme une philosophie où vont se dénouer toutes les difficultés des philcsophies qui ont l’homme et le monde pour objet.

Nous cherchons l’unité des sciences ; elle est dans l’histoire.

L’histoire est en dernière analyse la raison de toutes les croyances de l’homme. Comment en serait-il autrement? La pure théorie ne saurait être propre à l’humanité. Tout pour elle se réduit en faits constatés en quelque sorte, jusqu’à la religion, la science des purs rapports des êtres intelligensavec Dieu, suprême intelligence.

En effet ces rapports, en tant qu’enseignés ou montrés à l’homme, lui deviennent des faits, ne fut-ce que dans leur mode de révélation. Et il les croit avant de les comprendre.

C’est pourquoi la démonstration la plus philosophique de la religion, c’est l’histoire.

La philosophie, par ses efforts de raisonnement, arrive bien à montrer les lois de l’humanité, mais l’histoire les avait d’abord indiqués à la philosophie.

On ne fait pas attention à cet ordre harmonique qui met l’histoire, ou les faits dé l’humanité, avant la philosophie ou la réflexion.

Dans toutes les choses de la vie morale il en est ainsi. La science des devoirs serait futile, si l’histoire ne la précédait ; car c’est l’histoire qui dit à l’homme l’origine des lois formelles de son existence.

De même dans la vie sociale. Comment la philosophie démontrera-t-elle la société, si l’histoire ne la lui montre comme un fait primitif indépendant de l’homme même ?

Sans l’histoire, il n’y a point de science humaine.

Pauvre science humaine ! Le premier soin qui la travaille est de détruire l’histoire ; c’est comme si elle se détruisait elle-même.

Pour ne parler que d’un seul fait historique, mais du fait auquel sont attachés tous les anneaux de l’histoire, du fait de la création , n’est-il pas visible qu’en le faisant disparaître, la science des temps modernes couvrait le monde d’une vaste obscurité ?

Car enfin l’homme a commencé sur la terre. Il est trop visible qu’il n’est pas éternel , lui, être chétif qui naît et meurt dans la faiblesse et la honte ; lui frappé de tous les stygmates visibles de la destruction.

Que la science donc recule, tant qu’il plaît à son caprice, l’apparition de l’homme sur la terre, afin de donner un démenti à l’histoire, qui le montre à une époque précise et récente ! Plus elle se perd dans les temps, plus elle se ment à elle-même; car si l’homme est antique, la civilisation 11 e l’est pas. Cette civilisation, nous la touchons partout du doigt, nous touchons ses monumens épars dans les ruines des peuples. Or si la civilisation a commencé a un moment qui n’est pas très lointain, il va falloir que la science admette une succession antérieure et indéfinie d’âges ou de siècles dans lesquels 1 humanité serait restée inféconde ! La pensée se

perd dans celte simple hypothèse, qui, une fois admise, doit être étendue jusqu’à l’infini.

Mais encore, après tout, il faudra bien toucher à une limite: ainsi ne voulant point de la création à une époque certaine et historique, voilà que la science est contrainte de l’admettre à une époque indécise et hypothétique, laissant ensuite un immense vide, impossible à remplir, et désolant à imaginer. Quelle rêverie !

Revenons à l’histoire, et voyons comment dans la marche des temps elle nous explique l’humanité.

11 est remarquable qu’ayant établi par le raisonnement la nécessité pour l’hoinme de déduire ses connaissances morales d’un fait primitif de révélation, l’histoire vienne nous montrer précisément par ses récits que toute la science humaine repose en effet sur une telle base.

L’histoire nous fait assister à l’origine de l’homme, de la famille et des sociétés , et sans ce souvenir fidèlement conservé la science humaine ne serait qu’un affreux mystère.

A sa naissance, sous la main de son créateur, l’homme est complet. Ce n’est pas un enfant longtemps bercé sur les genoux de sa mère, et apprenant péniblement à bégayer une langue qu’il ne sait pas, pour exprimer des pensées douteuses encore. C’est une créature achevée, pensante et parlante, douée par conséquent de toutes ses facultés, intellectuelles, et répondant pleinement, dès son premier moment d’existence, à la pensée que Dieu a voulu réaliser en disant en lui-même : Faisons l'homme !

Pourquoi la science ne se fixe-t-elle pas à ce souvenir solennel de l’histoire ? :

Il lui épargnerait bien des doutes, bien de vaines recherches et de désolantes chimères.

L’histoire explique l’homme par cette simple communication avec Dieu. Elle explique le langage humain ; elle explique la pensée ; elle explique l’enseignement; elle explique l’universalité de certaines notions qui vivent dans le fond du coeur dé l’humanité.

Puis, tout étonnés que nous sommes de je ne sais quelle fatalité qui pèse sin- le front des hommes, et les voyant noyés dans les larmes et courbés sous le poids des douleurs, souvenons-nous de l’histoire encore afin d’avoir le secret de cette créature née dans la gloire et tombée dans l’ignominie.

La destinée de l’humanité n’est intelligible qu’à celui qui a ainsi suivi l’histoire de son origine et de sa déchéance. Toute philosophie doit avouer sans cela son ignorance sur toutes les choses qui tiennent le plus à l’objet naturel de ses recherches.

Ainsi l’histoire préside à la science humaine. Elle est comme la lumière de l’humanité, non-seuleinent dans les faits qui se rapportent à la vie extérieure des hommes et des sociétés, mais dans les faits qui se rattachent à leur vie intime ou intelligente, c’est-à-dire dans les opinions, les mœurs, les arts, les sciences proprement dites, les lois, les cultes, les religions, et la fable même.

L’histoire sans doute n’a point toujours été considérée de la sorte. C’est encore au génie chrétien que nous devons cet agrandissement de ses études. Et voici comment, à chaque besoin des hommes, le christianisme répond par une inspiration féconde, comment, à chaque erreur nouvelle, il répond par une effusion de lumières inconnues.

La science ayant voulu armer l’histoire contre le christianisme , il est arrivé que le christianisme a appelé l’histoire comme un témoin de plus de son vieux droit au respect des hommes.

■ Que n’a-t-on pas demandé à l’histoire, pour servir d’attaque aux croyances chrétiennes?

On a fouillé les mythologîes antiques. On a fouillé les temps de barbarie et de superstition. On est remonté dans les vieux âges. On a pénétré dans l’Inde. On a interrogé les débris des cultes éteints. On a demandé à la Chine ses titres d’antiquité. On a Sondé le sein de la terre pour lui arracher ses monumens mystérieux. On a fait parler l’orient. On a fait parler les astres mêmes ; et comme de toute cette recherche désordonnée des choses inconnues, il devait par hasard sortir des révélations plus ou moins analogues à une pensée primitive qui vit entière et resplendissante dans le christianisme, on a cru toucher le moment où la civilisation tout entière se lèverait sur tous les points du globe pour accuser le christianisme de n’être qu’une imitation de ces souvenirs épars, de ces dogmes confus, de ces folies disséminées dans l’humanité.

Eh ! bien, Dieu a voulu laisser aller la science jusqu’au bout de sa curiosité hostile et imprévoyante. Puis quand tons les monumens ont été recueillis, quand tous les âges ont été explorés, quand le triomphe a paru bien assuré à cette pauvre philosophie qui voulait se passer d’une révélation, l’histoire, inspirée par le christianisme, est arrivée au milieu de ces souvenirs amoncelés, et s’est prise à remercier la science de ses labeurs, les trouvant bons et profitables, et les coordonnant merveilleusement à- cette grande philosophie de l’humanité dont le secret est dans la tradition db nos livrés saints.

L’histoire a pris dès lors un mouvement tout nouveau d’expansion qui a fécondé toutes les sciences , et surtout la science de l’antiquité.

Les mythologies des temps divers avaient été jusque-là un objet de

curiosité poétique; elles sont devenues un objet de recherche philosophique et de comparaison traditionnelle.

La fable a eu son côté historique; elle a eu son importance morale jusque dans la folie de ses chimères et dans le scandale de ses orgies.

L’unité a paru même dans l’idolâtrie.

Le monde, tel que nous le connaissons par le christianisme, oeuvre % merveilleuse et divine, s’est retrouvé, quoique informe et incomplet, dans la tradition obscure et dénaturée du mondé ancien.

Ainsi Y archéologie , la science monumentale du genre humain, a eu sa certitude et sa lumière.

Ainsi la linguistique est devenue comme une partie dé l’histoire.

Ainsi toutes les sciences, l’astronomie comme la morale, sont entrées dans son domaine philosophique, et par elle sont arrivéés à l’unité, en remontant par elle à une origine commune de toutes les notions de l’humanité.

Certes l’histoire ainsi agrandie présente le plus beau spectacle qui puisse être offert à un regard de philosophe; et il faut bien reconnaître que jamais rien de semblable n’eùt pu se voir dans aucun système scientifique, en dehors du christianisme.

Toutefois l’histoire n’a pas perdu son caractère propre, qui semble principalement consister dans la conservation des souvenirs publics de chaque société, ou des exemples mémorables que les grands ou les saints personnages ont laissés au monde.

Mais encore alors elle a retenu cette mission supérieure de faire ressortir de la marche des temps et des révolutions qu’ils produisent, un en-' semble moral et une pensée d’ordre qui survit à tous les évènemens et plane sur toutes les ruines.

De là une science qui n’est pas nouvelle, mais qui semble principalement avoir été formée pour un âge comme lé nôtre, âge de trouble et de doute, où l’harmonie providentielle a besoin d’être montrée aux hommes. Cettè science , c’est la philosophie de l’histoire.

Si la philosophie de l’histoire n’était qu’un vague raisonnement sur l’histoire, cette science serait funeste, et même elle ne serait pas uiie science; elle serait une théorie, non pas même sur les faits, mais à côté des faits de l’histoire.

La philosophie de l’histoire ne voile point le passé; au contraire ëlle le tient à découvert, avec tous ses évènemens, avec tous ses crimes, avec toutes ses gloires, avec toutes ses erreurs.

Elle suppose donc la connaissance de tout ce qui se rapporte à la vie des nations. Mais cette vie a ses mystères comme la vie de l'homme; et ce sont ces mystères que la philosophie veut éclaircir.

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Comment le pourra-t-elle si elle ne monte au-dessus des puissances matérielles qui se disputent la terre par le ravage, par le meurtre, par la destruction ?

Expliquer l’histoire par les résultats de l’histoire, c’est du fatalisme, et un fatalisme désolant et grossier avec lequel il n’y a rien de beau sur la terre, ni la vertu, ni le malheur.

Et puis ce n’est pas IA une science : c’est encore, sous d’autres termes, un retour au travail mécanique des compilateurs. Des faits et toujours des faits, et dans cette succession des faits, le succès pour toute raison. N’est-ce pas là de quoi anéantir la raison même ?

Non, telle n’est pas la philosophie de l’histoire; et telle 11e la fait pas le christianisme avec sa haute lumière.

Il y a dans la marche de l’humanité quelque chose qui domine les accidens de la force ou du hasard. Et il le faut ainsi, puisque l’humanité est l’ensemble des êtres intelligens jetés sur la terre, et que la force ni le hasard 11’est une loi propre de l’intelligence.

Et toutefois l’humanité s’étant primitivement altérée, Dieu l’a soumise, même dans cet ensemble que nous considérons, à une condition fatale d’expiation.

Cette condamnation formidable, vous la voyez partout marquée au front de l’humanité.

Vous la voyez dans les guerres d’extermination et dans les révolutions sanglantes; vous la voyez dans la chute des empires et dans les bouleversemens des cités; vous la voyez enfin dans les mystérieuses calamités qui viennent de loin à loin frapper et meurtrir les races royales, ces images personnifiées de la puissance (àuvacxicjjet même alors l’expiation a quelque chose de plus manifeste et de plus terrible. Car l’expiation devant se faire par la souffrance, la souffrance même ressemble mieux à un sacrifice dès qu’elle atteint ce qu’il y a de plus haut ou de plus saint parmi les hommes. Voilà pourquoi, sans doute, , 1 ’ame humaine se sent plus profondément émue aux désolations des rois; et nul ne se défend de cette émotion, pas même ceux qui servent d’instrument à cette loi de l’expiation et de la douleur; ou bien lorsqu’ils ont rempli leur infernale mission, vous les voyez se traîner long-temps dans la vie sous un coup d’anathème et de malheur, semblables à ces ensevelisseurs de l’antique Egypte qui, après avoir touché les morts, s’enfuyaient au désert poursuivis par la malédiction et le courroux des hommes.

Donc la philosophie de l’histoire, en racontant toutes ces vicissitudes de la gloire et de la douleur, les illumine par une pensée haute qui part du ciel.

La philosophie de l’histoire, c’est, à bien dire, l’iutervention de la Pro-

DES SCIENCES. 4g

vidence dans l'humanité. Et - sans cela tout reste enseveli dans l'ombre, et l’histoire n’est qu’une succession d’évènemens sans nulle conduite et sans nulle raison; et enfin le génie même n’est qu’un accident fortuit, un météore dans l’air, une flamme qui brille et meurt.

L’histoire ainsi matérialisée ne saurait suffire à l’avidité scientifique des hommes; elle ne pourrait tout au plus que la désespérer.

Aussi la philosophie de l’histoire, née de nos jours, a senti bientôt le !>esoin de sortir du néant que lui avait fait une certaine doctrine de fatalisme qui , Voulant expliquer le monde, se contentait de le prendre, tel qu’il est , comme un fait subordonné à la- loi aveugle de la victoire.

Mais encore pour échapper à cette fatalité dégradante de la forcé, il n’y a évidemment d’autre asile que le christianisme. Nulle part ailleurs vous ne sauriez trouver la raison de l’histoire.

Et ici, il le faut bien reconnaître, la philosophie de l’histoire se trouvait toute faite, avant même qu’on eût inventé un nom pour la désigner comme science. Et la preuve, c’est que Bossuet, long-temps avant, avait écrit cet ouvrage immortel, ce chef-d’œuvre dè la pensée humaine, où il semble qu’on découvre à chaque moment je ne sais quelle trace de la Providence empreinte sur la ruine des empires et des cités.

C’est le Christianisme qui est la véritable philosophie de l’histoire, parce qu’il est la véritable raison de l’humanité.

La philosophie antique avait profondément médité le mystère de l’homme, mais elle n’avait pas entrevu le mystère de la société.

Aussi l’histoire des anciens, racontée d’une manière si dramatique et si pénétrante, n’a pas même un soupçon à laisser échapper sur l’ordre providentiel , où viennent se noyer les catastrophes de toute sorte, et se coordonner les crimes eux-mêmes.

C’est que la raison chrétienne était absente de l’histoire.

Chose merveilleuse à dire! le Christianisme, comme science, est toute la lumière du monde. Il n’est pas seidement une loi morale supérieure à l’humanité, il est encore la raison de l’humanité.

Il n’est pas seulement une manifestation de Dieu; il est encore, en quelque sorte, une manifestation de l’homme.

Ainsi toujours nous revenons au Christianisme, non point par une pensée de système scientifique, mais par une loi de nécessité hors de laquelle toute philosophie expire. Voilà la raison humaine; la voilà complette; la voilà soutenue dans ses faiblesses; la voilà illuminée dans ses efforts de curiosité active; la voilà triomphante de tout le mystère delà société.

Après cela tout l’objets des sciences secondaires va se dérouler.

Arrêtons-nous un moment avant de passer outre.

Nous n’avons point voulu faire de système, avons-nous dit, et cependant voici qu’un grand ordre se présente dans 1 examen des sciences, tel qu’il est fait sous la lumière féconde du christianisme.

Déjà nous pouvons voir en effet dans notre classification «les sciences une certaine loi naturelle qui en explique l’origine et la progression.

Cette loi , la voici.

L’homme reçoit les sciences qui ont pour objet le rapport des êtres ; et les sciences, à bien dire, constituent l’intelligence, constituent la société.

Puis méditant sur ces sciences, il les étend par sa puissance propre de réflexion à des objets d’application et d’utilité.

De là deux ordres de notions ; celles qui tiennent à l’enseignement ou à la tradition, et celles qui tiennent à la réflexion ou à l’expérience.

Or c’est principalement aux trois sortes de sciences que nous venons d’examiner que se rapporte cette distinction ; car ces sciences sont d’abord traditionnelles ou monumentales; puis la raison qui les a reçues, se les rend propres en les pénétrant par sa conception. Tel est le fondement de l’édifice intellectuel de l’humanité.

L’Encyclopédie duxvm e sciècle disait : Les sciences sont l’ouvrage de la réflexion etde la lumière naturelle des hommes (i). L’Encyclopédie devait ainsi parler, voulant exclure Dieu de son système des sciences. Mais aussi elle jetait son système dans les airs ; car il est manifeste que la réflexion ne s’exerce que sur un objet déjà connu. Et quant à la lumière naturelle , il est manifeste encore qu’à moins de la confondre avec la religion , ce qui est vrai chrétiennement, elle ne saurait d’elle-même produire les sciences.

La lumière naturelle, dans l’ordre scientifique que nous exposons, tient précisément à cet enseignement naturel des sciences que l’homme ne fait pas, mais qu’il reçoit toutes faites, et qu’ensuite il s’assimile et se rend propres par sa puissance de réflexion.

Et cette double manière d’entendre la constitution généalogique des sciences fait toute la différence d’une encyclopédie matérialiste à une encyclopédie chrétienna Ceci se voit en quelques mots encore.

Les philosophes disaient : « On peut diviser toutes nos connaissances en directes et en réfléchies. Les directes sont celles que nous recevons immédiatement sans aucune opération de notre volonté, qui, trouvant

(t) Suite de l'Introduction. -—Explication du système des connaissances humaines.

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ouvertes, si on peut parler ainsi, toutes les portes de notre ame, y entrent sans résistance et sans effort. Les connaissantes réfléchies sont celles que l’esprit acquiert en opérant sur les directes, en les unissant et en les combinant. »

Quoi ! n’est-ce pas là notre propre distinction, en des termes différens? Il le semble. Mais les philosophes ajoutent : « Toutes nos connaissances directes se réduisent à celles que nous recevons par les sens; d’où il s’ensuit que c’est à nos sensations que nous devons toutes nos idées (i).»

Ici le christianisme disparaît ! Mais tout disparaît, et la philosophie même.

Est-il possible, philosophes ! C’est à nos sensations que nous devons toutes nos idées, même l’idée de bien, même l’idée d’équité, même l’idée de devoir, même l’idée de temps, d’espace, d’infini, de perfection ! Quelle chimère !

Écoutons au contraire la grande voix de Bossuet. « D’où me pourrait venir l’impression de la vérité? Me vient-elle des choses mêmes? Est-ce le soleil qui s’imprime en moi pour faire connaître ce qu’il est, lui que je vois si petit malgré sa grandeur immense ! Que fait-il en moi ce soleil si grand et si vaste, par le prodigieux épanchement de ses rayons ? Que fait-il que d’exciter dans mes nerfs quelque léger tremblement, d’imprimer quelque petite marque dans mon cerveau? N’ai-je'pas vu que la sensation qui s’élève ensuite ne me représente 'rien de ce qui se fait ni dans le soleil ni dans mes organes? Et que si j’entends que le soleil est si grand, que ses rayons sont si vifs, et traversent en moins d’un clin d’œil un espace immense, je vois ces vérités dans mes lumières intérieures, c’est-à-dire dans ma raison, par laquelle je juge et des sens, et de mes organes et de leurs objets (a). »

Ainsi parle le grand homme. Et puis disons avec lui que les sensations, ou plutôt les sens, sont un' moyen naturel de communication que Dieu a donné à l’homme pour recevoir sa connaissance ; et de la sorte l’origine des sciences directes est enfin bien comprise. L’homme les reçoit en effet par toutes les portes de son ame, et c’est l’enseignement qui les dépose en nous, sans aucune opération de notre volonté. Ainsi encore les sensations gardent leur office, dans la destination naturelle de l’homme que Dieu n’a pas fait en pur esprit ; et cet office n’est pas de produire les idées et toutes les idées, mais de servir d’instrument à leur transmission, et sans doute aussi à leur développement.

Ainsi enfin la nature intelligente dei’homme est gardée intacte, et si les

(1) Introduction de d’Àlembcrt.

(2) De la connaissance de Dieu et de soi-même.

sens lui sont tin instrument de connaissance, la raison lui est un moyen de réflexion sur la connaissance même.

Avec cette interprétation chrétienne la distinction des sciences directes et réfléchies, présentée par M. d’Alembert, eût pu servir de base à tous les travaux de la philosophie. Mais observons que c’est surtout dans notre nomenclature scientifique qu’elle trouve ses applications.

Dans le premier ordre de sciences en effet, dans celles qui ont pour objet l’homme, la société, l’humanité, la transmission traditionnelle des idées est plus sensible ; car là se trouvent précisément indiqués et saisis les rapports des êtres, et ces rapports , parce qu’il sont nécessaires, dérivent, comme science , d’un enseignement qui les fait connaître.

Dans le deuxième ordre au contraire il semble que la réflexion a comme une puissance de création, qui fait la science humaine. C’est que dans cct ordre de connaissances, la raison découvre son objet, ou sa vérité relative, par l’étude, et par l’examen.

Et toutefois les deux principes d’autorité et de réflexion se trouvent combinés dans les deux ordres de sciences que nous avons marqués, mais avec une action diverse.

Dans la science de l’homme et de l’humanité, l’autoritéest plus entière. Dans la science des applications la réflexion est plus indépendante. Puis dans la première la raison intervient comme instrument de développement, dans la seconde l’autorité se montre comme instrument de certitude.

De sorte que l’autorité et la raison marchent de concert drfhs ce travail constitutif de la science, afin que la liberté de l’homme apparaisse jusque dans les conditions intellectuelles où il semble que la raison a le plus besoin de rester soumise.

Ces observations étaient nécessaires pour servir de transition au deuxième ordre de sciences que nous avons à résumer en très peu de mots.

L’homme, sorti des mains de Dieu avec sa plénitude d’intelligence , commença dès la création le cours de cette partie de la science humaine qui se forme par la réflexion. •

Tout doit faire penser qu’à ce moment l’activité morale de l’homme fut d’autant plus énergique qu’elle fut soudaine et spontanée. Et sans doute aussi de merveilleuses illuminations lui vinrent de Dieu même sur une multitude d’objets dont la connaissance, nécessaire à sa conservation, lui eût été impossible si elle ne lui fût venue comme une révélation.

Cette condition primitive de la science se retrouve dans la succession

des temps, et l’on peut dire qu’une révélation scientifique se perpétue pour l’homme au moyen de la société qui le forme et l’instruit.

Ainsi l’homme est créé philosophiquement par la société, et c’est d’elle qu’il reçoit, sans aucune opération de sa volonté , et quelquefois contre sa volonté même, cet ensemble de notions premières qui d’abord lui arrivent soit par une illumination intérieure , soit par une communication du ciel , et qu’ensuite il a été chargé de transmettre d’âge en âge par la parole pour la perpétuité de la création, aussi bien que de la raison humaine.

Donc c’est cet homme ainsi créé par Dieu primitivement, et ainsi fait par la société dans le cours des siècles, que nous considérons comme sujet philosophique, agissant sur soi par la réflexion, et se produisant au dehors par des actes d’intelligence.

Que veut de plus la philosophie ? Elle cherche', vaine qu’elle est, si l’homme ne s’est pas fait lui-même intelligent par sa puissance propre, ou par je ne sais quel concours de nécessités heureuses ou de besoins inspirateurs, (i).

Mais pour peu que la philosophie tînt compte de l'expérience. et de tous les faits de la vie, elle verrait bien qu’il y a une science première et antérieure à la réflexion, que cette science est transmise et reçue, que la réflexion la féconde sans nul doute, mais qu’elle ne la crée pas et quelle ne la créerait jamais, puisque la réflexion même ne se conçoit que comme un exercice de la raison sur des notions déjà réalisées dans l’esprit.

Ainsi donc, partons toujours de cette loi qui fait de l’intelligence humaine une oeuvre de la création , perpétuée, quoique trop souvent altérée par la tradition do la société.

Trouvant l’homme ainsi formé par le souvenir (a), nous cherchons quel est l’objet scientifique sur lequel se repliera le plus naturellement sa pensée; et cet objet c’est lui-mème'(3).

(< ) D'Alembert énumère ces besoins et il conclut : « Il est donc évident que les notions purement intellectuelles du vice et de la vertu , le principe et la nécessité des lois , la spiritualité de l'aine , l'existence de Dieu et nos devoirs envers lui , en un mot les vérités dont nous avons le besoin le plus prompt et le pins indispensable , sont le fruit des premières idées réfléchies que nos sensations oecasionent. » Intr. Voilà ce que les philosophes non chrétiens ont répété depuis cent ans , eux qui voient comment l'homme est pris dans son berceau par la société pour être conduit à ces notions , auxquelles il ne pense guère que lorsqu'il les a acceptées. 0 philosophie 1

(2) Scire est meminisse , dit Cicéron. Platon l'avait dit de même , mais dans un sens mystU que de migration des esprits.

(5) D'AIemberl le dit comme nous, mais, suivant son système, en restreignant l'homme à son corps : « De tous les objets qui nous affectent par leur présence , notre propre corps est celui dont l'existence nous frappe le plus , parce qu’elle nous appartient plus iutimetneut. a Lu peusée nous appartient plus intimement encore , philosophe !

Mais nous disons lui-même, être complet et développé, c’est-à-dire capable de réflexion; car réflexion suppose développement.

Par la même raison, cet examen de l’homme n’est point un examen de dissection ou d’analyse; l’homme se voit et s’étudie d’abord dans la plénitude de son être. De là une science particulière qui , tenant l’existence humaine constamment attachée au créateur, marque les lois supérieures anxquelles elle a été subordonnée dans l’ordre des créatures intelligentes.

Cette science est la physiologie. Elle s’exerce diversement soit sur l’organisation du corps, soit sur les facultés de l’ame, soit sur la mystérieuse harmonie deaces deux substances de nature contraire, dont l’union constitue l’être humain.

Mais la physiologie n’a son caractère réel de science que dans cet eiir semble d’aperçus où l’homme se voit comme une intelligence servie par des organes (i); Platon avait dit: comme un esprit à qui un corps obéit (a) ; et Bossuet : comme une substance intelligente née pour vivre dans un corps (3). Qu’elle ne voie que l’intelligence, et elle sort de l’humanité. Qu’elle ne voie que les organes , et elle meurt dans la poussière et le néant.

D’après le sublime récit de la Genèse, Dieu forma le corps premièrement, il est vrai. Mais de ce corps il n’eût pas fait un homme, s’il ne l’eût animé de son souffle. Et aussi parce que l’homme a reçu ce souffle, il est la première des créatures qui peuplent l’immensité.

C’est l’intelligence qui est le caractère intime de l’être humain. Le corps en est .la forme extérieure.

Par l’organisme l’homme touche à la terre; par l’intelligence il touche au ciel.

C’est*donc dégrader l’œuvre divine que de considérer l’homme exclusivement dans ses organes, et c’est l’étudier sans philosophie que d’isoler des organes l’intelligence dont il est l’instrument.

D’une part on arrive au matérialisme et à ses ténèbres ; de l’autre à une spiritualité rêveuse et chimérique.

La physiologie chrétienne a d’admirables clartés pour illuminer tout cet ensemble de création; et sans de telles lumières, qu’est-ce que la science ?

La science ! mais ce mot de science même est un mensonge.

Faudrait-il ici redire tout ce qu’il y a d’ignorance dans ces études de' l’homme faites à la loupe et au scalpel, études lentes et laborieuses, au

(t) M. de Bonald.

(2) Alcibiade.

(5) Qe la connaissance de Dieu et de soi-même Chap. IV, \ .

bout desquelles le philosophe jette de loin en loin quelque théorie qui n’aura qu’un jour, et bientôt sera un objet de dédain et de risée?

Au moins la science est plus naïve lorsqu’au lieu de système elle laisse échapper uu cri d’impuissance.

« Nous .autres anatomistes, disait un naturaliste du dernier siècle (i), nous sommes comme les crocheteurs de Paris , qui en connaissent toutes les rues jusqu’aux plus petites et aux plus écartées, mais qui ne savent pas ce qui se passe dans les maisons. »

Et Bonnet, un autre savant, ajoute à ce sujet : « Cet.habile homme avait raison : l’anatomiste voit des vaisseaux , des nerfs , des glandes, des muscles, des viscères , etc. , et il ne sait pas seulement comment est faite une simple fibre. A force de recherches et d’expériences , il parvient à s’assurer de l’existence d’une puissance invisible qui anime tout le système musculaire ; il nomme cette puissance Y irritabilité ; il sait que c’est par elle que la fibre musculaire se contracte , et c’est là tout ce qa’il en connaît de certain. Il ignore.donc aussi profondément ce que cette puissance est en soi , que l’astronome ignore ce que l’attraction est en elle-même. Demande* au plus savant des anatomistes s’il sait précisément comment s’opèrent les sécrétions; comment sont faits les organes qui les exécutent; comment se forme un globule de sang, une goutte de bile, de lait ou de lymphe. Si cet anatomiste est aussi modeste que savant, il répondra par un je n’en sais rien. ... Et que dirai-je'du plus profond de tous les mystères que renferme la création terrestre, l’union de l’ame et du corps? que savonsnous'de certain sur cette union si étonnante (a)!... » •

Donc une double obscurité trouble la science, dès qu’elle songé à anat* lyser soit l’organisation, soit la pensée humaine , au lieu d’embrasser ce bel ensemble qu’on appelle l’homme sous la lumière de la révélation;

Ceci , c’est d’Alembert qui le proclame en tête de l’Encyclopédié du xvm e siècle: « La nature.de l’homme dont Fétude est si recommandée par Socrate, est un mystère impénétrable à l’homme même , quand il n’est éclairé que par la raison seule (3). » Et plus bas : « Rien ne nous est donc plus nécessaire qu’une religion révélée. Destinée à servir de supplément à a connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui était caché pour nous. A la faveur des lumières qu’elle a communiquées au monde, le peuple même est plus ferme et plus décidé sur un grand nombre de questions intéressantes que ne l’ont été les sectes des philosophes. »

Que nous servirait, après cela, de recueillir tous les aveux de désolation et de misère qui ont échappé de même à d’autres philosophes?

(t) Méry. — Eloges des académiciens par FonteneUe.

(2) Paüngcnésie philosophique , tom. u.

(3) Intr.

Le sensualisme, avons-nous dit, a ses mystères, et l'illuminisme a les siens.

■ La raison pure est impuissante, comme la science expérimentale. L’être humain échappe à la théorie du philosophe , comme à la dissection de l’anatomiste, et de toute nécessité il faut se réfugier dans la science chrétienne, laquelle sans doute ne nous découvre pas des secrets que Dieu a gardés pour lui , mais au moins nous donne la raison même de l’ignorance , ce qui est sur la terre une sorte de science supérieure à toutes les autres.

Or la science chrétienne ne se borne pas à cette contemplation du mystère de l’homme, pour en faire un pur mysticisme. Tout au contraire est pratique dans cette science. Elle va droit à la connaissance des fonctions vitales. Elle saisit l’action de l’organisme sur la pensée. Elle prend l’homme pour ce qu’il est enfin , matière et intelligence; et tel qu’il est il lui suffit pour la jeter d’étonnement aux pieds de l’être puissant qui l’a créé. Telle est la science sous la plume merveilleuse de Bossuet traitant de là connaissance de Dieu et de soi-même; telle dans l’admirable anatomie de Haller, ou dans les travaux méthodiques de Bonnet, ou dans les écrits ingénieux de Bordeu , ou enfiu dans la savante et poétique physiologie de Bérard.

Mais remarquez que ce grand caractère de la science sous des plumes religieuses ne lui vient que de cette certitude et de cette lumière des notions premières sur l’homme, sur sa destination dans la vie, sur sa déchéance primitive, et sur la loi fatale qui l’a dévoué aux misères et à la souffrance.

La science a son allure libre et grande, quand une fois elle a saisi le nœud qui l’attache au ciel.

Rassurée sur certaines notions qui sans une illumination surhumaine ne lui seraient qu’un objet de doute et de théorie incertaine, elle est hardie dans ses recherches , et elle pénètre plus avant dans l’homme, parce qu’elle sait le chemin des découvertes.

Ici nous n’avons pas à proposer nos propres idées sur ce mystère de l'homme, ce premier objet de réflexion humaine. Qu’il nous suffise de dire que le christianisme se prête à tous les raffinemens et à toutes les subtilités de l’intelligence se repliant sur elle-même pour se connaître.

Le christianisme ne saurait redouter aucune vérité nouvelle; car il recèle en lui toutes Us vérités, et même celles qui nous sont encore voilées de nuages. Ainsi, philosophes, étudiez l’honnne, sondez sa nature, pénétrez dans le mystère de son ame et de son corps, fouillez son cerveu^i analysez la ténuitéde ses fibres , touchez la délicatesse infinie de ses nerfs, connaissez la nature intime de ses sensations , si promptes et si mobiles,

si puissantes et si fugitives. Epuisez-vous de labeur pour découvrir quelque rayon inconnu qui vienne éclairer toute cette physiologie humaine dont nul génie d’homme n’a su le secret. Le christianisme vous applaudit. Le christianisme aime cet effort de la pensée s’en allant à la découverte delà nature; car chaque travail de la science est un hommage au créateur; il est un retour vers la création même; il est enfin une manifestation de ce besoin infini de connaître , qui est tout le fond de l’homme et tout l’indice de sa destination dans un monde plus resplendissant de lumière et de vérité.

Dans l’ordre le plus naturel des sciences de réflexion, nous ne parlons pas de leur généalogie pratique, mais de leur méthode rationnelle; dans cet ordre, disons-nous, le premier objet de l’étude, c’est l’homme, elle second, c’estla nature.

L’homme créé ou développé se voit, et puis il voit les êtres qui l’entourent; il se cherche d'abord, et puis il cherche le reste de la création. Telle est ou telle doit être la marche philosophique de la science. Elle peut en suivre une autre ; car la science est emportée capricieusement selon les impressions de chaque intelligence ou la mobilité de chaque penchant; mais si nous concevons l’homme comme affranchi de tout caprice intellectuel, comme pleinement libre dans le mouvement de sa curiosité, comme obéissant simplement à un besoin de connaître qui ne soit dominé par aucun accident extérieur, cet homme sans nul doute suivra l’ordre de recherche que nous indiquons.

Et remarquons que par cet ordre même l’intelligence reçoit sa fécondation et son énergie, et que cette double connaissance de soi et de la nature est le double élément de vitalité pour l’esprit humain , à quelque objet qu’il veuille appliquer ensuite l’exercice de sa puissance de réflexion.

C’est donc par un étrange renversement des lois de l’humanité que la science de la nature a pu devenir quelquefois une altération même de l’intelligence.

C’est qu’alors apparemment la science de la nature sortait du principe qui fait la grande unité de l’ordre humain.

La science de la nature doit constituer logiquement cette unité, ou bien elle est un désordre.

Si par exemple elle aspire à se créer et à se développer en dehors de la puissance qui a fait la nature même , n’est-il pas manifeste qu’elle perpétue

la première révolte qui l’a soumise dès le commencement à l’expiation des labeurs et de l’ignorance. . .

Ne craignons pas de le trop redire; l’ignorance est dans la science, comme une affreuse punition , toutes les fois que la science ne se con-* forme pas aux lois naturelles que Dieu lui a faites comme une condition de développement. •

Cette fois encore c’est l’ancienne Encyclopédie qui va proclamer pour nous cette vérité qui sous notre plume ressemblerait trop à un anathème contre la science.

« Nous remarquons, disait D’Alembert, deux limites où se trouvent, pour ainsi dire , concentrées presque toutes les connaissances certaines accordées à nos lumières naturelles. L’une de ces limites, celle d’où nous sommes partis, est l’idée de nous-même , qui conduit à celle de l’être toutpuissant et de nos principaux devoirs. » — Laissons dire D’Alembert qui continue d’exposer son système des sensations ! — « L’autre est cette partie des mathématiques qui a pour objet les propriétés générales des corps, de l’étendue et de la grandeur. Entre ces deux termes est un intervalle immense, où l’intelligence suprême semble avoir voulu se jouer de la curiosité humaine, tant par les nuages qu’elle y a répandus sans nombre, que par quelques traits de lumière qui semblent s’échapper de distance en distance pour nous attirer. On pourrait comparer l’univers à certains ouvrages d’une obscurité sublime, dont les auteurs, en s’abaissant quelquefois à la portée de celui qui les lit, cherchent à lui persuader qu’il entend tout à peu près. Heureux donc, si nous nous engageons dans ce labyrinthe, de ne point quitter la véritable route ; autrement les éclairs destinés à nous y conduire ne serviraient souvent qu’à nous en écarter davantage. »

Sage et docte parole qui revient à celle que nous prononcions tout à l’heure. La science de la nature suppose en effet la notion première des lois de l’humanité, notion qui ne se trouve pas enfouie dans les secrets de la terre et du ciel, mais qui se perpétue dans l’intelligence d’une façon indépendante de la progression des découvertes.

Nous disons mieux. Toutes les découvertes qui tiennent aux sciences naturelles, pour peu qu’elles aient de vérité, viennent de près on de loin confirmer cette notion.

De nos jours la science de la nature, appliquée à mille objets divers, à la physique proprement dite, qui est la connaissance des lois et des propriétés générales des corps, à la chimie qui est la connaissance des lois particulières de leur composition, à la zoologie , à la minéralogie, à la botanique, qui ont pour objet des ordres divers d’êtres créés; la science, ainsi divisée en mille rameaux, a perdu de vue ce grand ensemble de la

DES SCIENCES. 5g

nature, pour ne s’exercer qu’à des détails d’expérience, et à des nomenclatures techniques.

Par cette distribution du travail de curiosité fait sur la création, la science, il le faut dire, a gagné en précision, en exactitude, en étendue peut-être.

Mais elle est restée comme un corps inanimé, dont les membres ont été çà et là dispersés. La science ne peut ainsi vivre comme science. Elle a besoin detre ravivée par un génie qui rassemble ces grandes idées et en pénètre l’unité. 11 lui faut ce mens divinior, cette ame fécondante dont parle le poète; et alors elle mérite son nom de science, parce qu’elle embrasse le système des êtres et qu’elle suit la loi universelle de leur conservation et de leur harmonie.

Toutefois la science de la nature n’est pas une vaine cosmologie. Dans la première impression des magnificences de la création, les hommes ne purent qu’imaginer des théories sur l’ordre du monde. La poésie, une poésie d’exaltation et d’amour, était toute la philosophie : non point que les sciences naturelles fussent alors sans réalité ; il est assez démontré présentement que les lois générales de la physique, et même la plupart des découvertes que nous tenons pour récentes, étaient connues de l’antiquité la plus haute (i). Mais dans ces âmes tout émues du souvenir plus rapproché de la création , cette connaissance n’allait pas à créer un système du monde purement rationnel. L’enthousiasme planait au-dessus de cette région de faits et d’espérances, où viennent s’abattre les âges sans inspiration et sans foi. De là les rêveries mêlées à la vérité. De là des cosmogonies chimériques pour toute science.

La science moderne a donc son avantageai avec la précision technique de ses découvertes elle trouve ce génie d’ensemble et d’harmonie, qui a manqué à la philosophie antique, à cause de son penchant naturel à l’exaltation.

Le christianisme est ce génie ; car sans exclure l’enthousiasme il appelle la raison , et c’est la raison qui est le fondement réel des théories.

Le christianisme d’ailleurs est nécessaire aux sciences naturelles, pour peu qu’elles veuillent sortir de l’ordre stérile des faits isolés.

Il est sans doute des sciences précises, comme la chimie, ou la rninéralogie, ou toute autre ayant pour but des classifications d’élémens, qui ne se prêtent pas, ce semble, à ce travail d’harmonie qui embrasse toute la nature; mais le christianisme les y ramène par s d puissance de déduction.

( I ) Origine des découvertes attribuées aux modernes, etc. , par Dotons, de la Société royale de tondras. 4' édition.

Et ne faut-il pas après tout que le savant sorte de son laboratoire pour s’accoutumer à rattacher ses expériences et ses découvertes à tout l’ensemble de la science humaine ? Et sans cela qui ne voit que, chaque science ayant un objet propre, le génie scientifique serait réduit à des proportions bornées? Peu s’en faudrait, à bien dire, que la science ainsi envisagée n’abaissât la pensée de l’homme au lieu de l’agrandir. Toujours est-il qu’elle ferait disparaître cette magnifique universalité qui fut le caractère des grands génies, depuis Aristote jusqu’à Cuvier, et qu’au lien de nous produire des observateurs et des philosophes, elle ne nous produirait bientôt plus que des manipulateurs et des ouvriers.

Ajoutons qu’il est des sciences que l’expérience même jetterait aux derniers confins du doute, si le christianisme ne leur envoyait un rayon de sa lumière; telle a été de nos jours la géologie, une science née au milieu de tous les progrès modernes, et qui déjà sans la religion s’en allait à toutes les chimères de l’ancienne cosmologie.

Que n’a-t-on pas en effet demandé à la géologie pour avoir des titres contre' l’histoire du monde et même contre l’histoire des sciences ? On voulait que la terre recélât des monumens qui pussent s’élever comme témoins accusateurs contre les monumens qui peuplent sa surface. On a donc remué les entrailles de la terre; on a fouillé ses cavernes profondes, et des débris antiques que la terre y avait cachés , on a fait je ne sais quoi de monstrueux, un immence cadavre ranimé qu’on a fait parler contre Dieu.

Après tout que voulait-on ? Se passer de la création et de la genèse! C’est bien ; mais on ne faisait pas une science ; on ne faisait pas une origine ; on ne faisait pas un monde ; on restait perdu dans un vide immense, affreux, désolant. Puis les uns jetaient une limite , et les autres en jetaient une autre ; les uns à quinze mille ans, les autres à quarante mille (i). Quelle était la fin possible de ces obscurités ?

Le christianisme est la lumière de la géologie , comme il l’est de toutes les sciences philosophiques.

Nous avons vu cet homme dont le nom nous est une autorité (a), confirmer cette vérité par d’immenses découvertes. Nous l’avons vu , sp souvenant de l’histoire du monde, telle que le christianisme l’a faite, se mettre à son tour à fouiller la terre, et s’emparer de toute cette science informe que des esprits préoccupés poussaient dès son début aux ténèbres et aux rêveries. Et enfin c’est lui qui a fait la géologie, comme il avait fait l’anatomie comparée, deux sciences mystérieuses au fonds desquelles la pure expérimentation n’avait précédemment entrevu que des chimères.

(t) Cuvier. — Discours sur les révolutions , etc. , pag. t82.

(2) M. Cuvier.

DES SCIENCES. Ci

Mais quelle est la conclusion de tous ses travaux ? quelle est la fin de cette investigation merveilleuse qui l’a rendu maître de toute l’ancienne organisation cachée dans les ruines du globe ?

Cette conclusion, c’est que l’homme est récent dans la création; c’est que nul débris humain ne se trouve parmi les ravages des révolutions antérieures à celle qui a mis la terre dans son état présent; c’est que cette révolution est récente elle-même; c’est enfin que la science qui n’admet pas ces fnits constatés n’est pas même une science (i).

Voilà donc comment la géologie a pris son rang dans la grande harmonie des sciences naturelles ; pour n’y point porter le chaos, elle a dû se faire chrétienne.

N’en serait-il pas de même de la géographie ? On peut aussi faire de la géographie une science bornée. à de simples faits extérieurs, en la réduisant à n’être que la mesure de la terre ou la description de sa surface ; mais la science prend un autre caractère, dès qu'elle devient l’histoire même des races humaines ou vivantes qui peuplent le globe.

Et ainsi la géographie entre dans l’ordre des sciences produites par la réflexion , en ce que la raison la coordonne, comme science technique et matérielle , au système général du monde.

Toutes les sciences ayant la nature pour objet y sont également rattachées, et nulle exception ne saurait être faite à cette loi.

Donc c’est une puissance féconde et lumineuse que celle du christianisme, à la considérer simplement par rapport à l’ensemble des sciences naturelles ; car elle met la clarté et l’ordre là où les découvertes scientifiques portent souvent la confusion et l’obscurité.

Et certes cette puissance est nécessaire à la science même ; car si la science n’est qu’un fait surpris dans les ténèbres de la nature, qu’est-ce que ce fait? Un fait sans induction, sans réflexion , sans connexion avec d’autres faits antérieurs ! Ce fait ne se perd-il pas bientôt comme un atome ? La loi du monde moral comme du monde physique, c’est l’unité; et les sciences en flottant dans les théories , en s’emprisonnant dans les nomenclatures, ne satisferaient jamais la raison humaine si elles ne rattachaient leurs découvertes à cette loi d’harmonie universelle qui, bien entendue de l’homme, réalise pour lui la plénitude de la science.

Mais voici des sciences où la réflexion domine, ce semble, d’une façon (t) Discours sur les Révolutions, etc. , pastim.

fia

plus indépendante et plus souveraine; car ici elle ne trouve pas les faits, elle les produit en quelque sorte.

Nous parlons des sciences physico-mathématiques. Cette sorte de sciences avance plus profondément dans la nature que les sciences naturelles proprement dites.

Les sciences naturelles observent les faits extérieurs de la création; les sciences physico-mathématiques déterminent les lois ou les forces auxquelles ces faits sont rigoureusement soumis. Et ces lois ou ces forces, déterminées avec précision parle calcul, deviennent des faits nouveaux, réalisés par la puissance de conception qui est propre à l’esprit de l’homme.

Il faut le dire, il y a ici quelque chose d’admirable et qui ressemble à une création.

C’est pourquoi peut-être les hommes qui ont si savamment cultivé les sciences, ont été les plus exposés au péril de l’orgueil; car ils se sont faits dieux , et ayant trouvé les lois mécaniques de l’ordre universel , ils ont oublié le Dieu véritable qui est l’auteur de ces lois et qui les maintient.

Mais quelle que soit la puissance de réflexion qui se révèle en de telles découvertes , il faut remarquer toutefois que la science mathématique revient à la science des faits observables, puisque les lois auxquelles elle se soumet se déduisent d’une expérience plus ou moins longue sur la manière même dont ils sont produits.

Ainsi l’astronomie, qui est la science mathématique appliquée à son objet le plus étendu , à la mesure du temps , du mouvement et de l’espace , l’astronomie n’a pu naître que d’une étude long-temps répétée des phénomènes qui animent l’immensité.

Que d’observations inscrites sur les tables du genre humain , avant d’arriver à la loi simple de l’attraction! Et encore qu’est-ce que l’attraction , sinon un fait constaté?

Les anciens soupçonnaient qu'il ne faudrait que du temps pour connaître exactement les lois mécaniques qui régissent le monde. «Il viendra un temps, dit Sénèque parlant de l’apparition des comètes, où la postérité s’étonnera que nous ayons ignoré des choses devenues évidentes pour elle (i). »

Et même pour eux le temps avait assez marché pour leur indiquer les lois fondamentales de la physique mathématique.

Aristote avait déjà soupçonné, sinon précisé, la loi générale de la pesanteur.

Lucrèce explique très nettement, et presque dans les termes de Galilée, la cause de la chute des corps et de leur vitesse inégale.

(t)Scn., Nalur. quirot.

La gravitation universelle n'était point inconnue aux philosophes, et ils expliquaient le mouvement des planètes dans leur ordre , d’après une double force de pesanteur et de projection qui détermine le mouvement curviligne.

Ils savaient, sans l'expliquer comme la physique moderne, l’inégalité du cours des planètes, et ils exprimaient en d’autres termes la loi de la raison inverse du carré de la distance au centre de révolution.

Plutarque a merveilleusement résumé ces généralités de la physique ancienne.

Quelle différence donc y a-t-il réellement entre le génie ancien et le génie moderne? La différence du temps, de laquelle résulte la différence des expériences ou des faits constatés.

Car il ne faut pas penser que ce soit le génie humain qui ait en soi une loi propre de progression , qui le fait graviter vers la lumière infinie ou la perfection. C’est là une chimère de vanité!

Le génie humain avait toute son énergie jl y a trois mille ans, et s’il s’agissait de faire des comparaisons d’hommes, nous ne trouverions aucun esprit moderne plus fécond que celui de Platon, ou plus étendu que celui d’Aristote, ou plus créateur que celui d’Archimède. Seulement la nature ayant successivement laissé tomber quelqu’un de ses voiles, ou bien les arts même ayant ajouté progressivement des moyens nouveaux d’expérimentation et de découverte, puis le cours des âges ramenant des faits généraux à des temps réglés , les lois mécaniques du monde ont pu être saisies avec une précision toujours croissante; de là une science mieux faite, et plus exacte; de là une supériorité manifeste sur les siècles écoulés, et qui peut-être deviendra pour l’avenir une infériorité relative, semblable à celle dont parlait Sénèque: la postérité ayant toujours à s’étonner que les âges précédens aient ignoré des choses devenues évidentes.

Voici donc que, même dans cette science qui semble être le domaine propre de l’homme, le mot d’ignorance pourrait bien revenir encore, comme un mot très philosophique.

Et comment ne reviendrait-il pas ? La science des forces ou des lois physiques ne sait pas même ce qu’est une force.

Elle jette des jalons dans l’étendue pour la mesurer, et elle ne sait pas ce qu’est l’étendue.

Elle marque les lois du mouvement , et elle ne sait pas ce qu’est le mouvement.

Elle sait les lois de la pesanteur , et elle ne sait pas ce qu’est la pesanteur.

La science s’arrête aux pieds d’un atome , comme aux bords d’un mys-

tère. Elle divise la matière à l’infini, par la pensée du moins, et l’infini de la matière lui est un abîme.

Et ce n’est point assez de cette obscurité qui enveloppe jusqu’aux lois générales et fondamentales de la science. La certitude rationnelle, philosophique ou systématique de ces lois devient bientôt une difficulté de plus.

« Il faut avouer, dit D’Alembert, que comme toutes les parties des mathématiques n’ont pas un objet également simple, aussi la certitude proprement dite, celle qui est fondée sur des principes nécessairement vrais et évidens par eux-mêmes , n’appartient ni également ni de la même manière à toutes les parties. Plusieurs d’entre*elles, appuyées sur des principes, c’est-à-dire, sur des vérités d’expérience ou de simples hypothèses, n’ont, pour ainsi dire, qu’une certitude d’expérience ou même de pure supposition. »

Pure supposition! mot étrange lorsqu’il s’agit de certitude. Passons outre toutefois; peut-être un rayon de lumière va-t-il tomber des cieux au philosophe.

« Les notions les plus abstraites , ajoute-t-il , sont souvent celles qui portent avec elles une plus grande lumière; l’obscurité s’empare de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de propriétés sensibles. L’impénétrabilité, ajoutée à l’idée de l’étendue, semble ne nous offrir qu’un mystère de plus; la nature du mouvement est une énigme pour les philosophes; le principe métaphysique des lois de la percussion ne leur est pas moins caché; en un mot, plus ils approfondissent l’idée qu’ils se forment de la matière et des propriétés qui la représentent , plus cette idée s’obscurcit et paraît vouloir leur échapper. On ne peut donc s’empêcher de convenir que l’esprit n’est pas satisfait au même degré par toutes les connaissances mathématiques; allons plus loin, et examinons sans prévention à quoi les connaissances se réduisent. Envisagées d’un premier coup d’œil, elles sont sans doute en fort grand nombre, et même en quelque sorte inépuisables ; mais lorsqu’après les avoir accumulées , on en fait le dénombrement philosophique , on s’aperçoit qu’on est en effet beaucoup moins riche qu’on ne croyait l’être Qu’est-ce que la plu-

part de ces axiomes dont la géométrie est si orgueilleuse, si ce n’est l’expression d’une même idée simple par deux signes ou mots différens..... Il en est de même des vérités physiques et des propriétés des corps dont nous apercevons la liaison. Toutes ces propriétés bien rapprochées ne nous offrent, à proprement parler , qu’une connaissance simple et unique. Si d’autres, en plus grand nombre, sont détachées pour nous et forment des vérités différentes , c’est à la faiblesse de nos lumières que nous devons ce triste avantage; et l’on peut dire que notre abondance à cet égard est l’effet de notre indigence même L’univers, pour qui saurait I’em-

brasser d’un seul point de vue, ne serait, s’il est permis de le dire, qu'un fait unique et une grande vérité (i). » ; • t

Eh! oui , philosophe, il en est ainsi. Mais où trouver cette magnifique concentration du monde, si ce n’est en celui qui l’a créé et lui a fait ces lois d’ordre auxquelles s'exerce le génie de la science humaine ?

Il manquait peu de chose, ce semble, à l’esprit mathématique de D’AIembert, pour arriver par les lois physiques du monde à la loi centrale du christianisme. Comment ne s’est-il pas retourné vers ce principe de certitude scientifique? C’est que la préoccupation était grande dans son esprit comme dans celui de ces philosophes qui avaient besoin de se créer des systèmes sut la nature en dehors de la pensée de Dieu , auteur et conservateur de ces lois.

Toutefois il est temps de le dire ici : quelques-uns d’entre eux ne songeaient peut-être pas à faire de la science une révolte ouverte , et nous avons vu que D’AIembert, au milieu des obscurités qui entourent l’homme, se retournait au moins vers la révélation!

Il appartenait à une génération plus mauvaise de faire de la science une guerre systématique contre la Divinité. Nous. avons vu dans ce siècle le prodigieux effort de cette rébellion. Il ne devait aboutir qu’à de monstrueuses chimères, pires cent fois que les absurdités mystérieuses de l’astrologie.

Ce qui se conçoit à peine, c’est que la philosophie incrédule se soit réfugiée dans les abîmes du firmament pour échapper à la pensée du créateur.

Le système du monde devrait être un hymne d’adoration et d’amour. On en a fait la dernière expression du calcul des probabilités , sorte de hasard mathématique où la raison de l’athée va s’abattre, touteexténuéede ses doutes.

Puis une fois égarée par cette chimère du possible dans l’impossible, la science l’a poursuivie dans tous ses rêves.

Notre objet ne saurait être de reproduire l’histoire des opinions que le siècle présent a vues naître et déjà mourir depuis la grande expédition d’Égypte. M. Cuvier a résumé toutes ces théories plus savamment qu’il ne nous serait donné de le faire, et il a montré combien était aveugle la philosophie qui à toute force voulait tirer de l’astronomie et de ses monumens des inductions contre les récits historiques , non seulement de Moïse, mais de tous les historiens du monde. ,

Et chose toujours à remarquer ! Il ne suffisait pas à ces théories d’être contradictoires à la tradition primitive du christianisme; elles devaient

(I) lnlrod. "a l'Encyclopédie. . -

aussi être contradictoires à la science même; et aussi nous les avons rues tomber tour à tour, tantôt devant une dissertation archéologique de M. Champollion , tantôt devaint une induction précise de M. de Paravey , tantôt devant Une démonstration savante de M. Biot , tantôt devant une simple traduction d’un mot grec par M. Letronne, tantôt devant un rétablissement chronologique par M. Halma; de sorte que les immenses périodes des siècles où le monde devait s’enfouir, selon le système de Dupuis, ont disparü comme une rêverie, et que ces antiquités de seize mille ans, de vingt mille ans, de quarante mille anS', sont devenues des époques contemporaines à Trajan, à Tibère, à Auguste, ou du moins sont restées de beaucoup en deçà de la limite certaine et Connue des apparitions de l’homme sur le globe (i).

Mais la science ne s’est pas toujours perdue en de telles rêveries. Elle a repris son caractère naturel de précision dèà qu’elle a simplement appliqué ses calculs à la détermination des forces ou des lois physiques, et alors elle est devenue toute nouvelle dans ses formes, et comme unè ëohiquêtte réelle de l’esprit humain sur la nature elle-même.

Le penchant de l'homme à réduire la connaissance du monde en formules numériques n’est pas propre aux temps modernes. On èn voit la première trace dans la philosophie ancienne , et si nous apercevons de l’obscurité et du mystère dans les systèmes qu’elles nous ont transmis (a), c’est que peut-être le sens mathématique de leurs nombres a échappé à l’intelligence humaine; car chaque science A sa langue; la langue des formules n’est pas sans doute la moins pénible à saisir, et la moins 1 difficile à perpétuer; et qui sait si , après avoir traversé les révolutions de l’avenir, le Binôme de Newton n’est pas condamné à passer quelque jour pour une sorte de hiéroglyphe , ou de symbole mystérieux.

Les nombres de Pythagore ne nous sont pas manifestes ; mais ils attestent l’antiquité de la science qui à pour objet de réduire en lois numériques l’harmonie du monde. " 1 1,1 ‘

Cette science est présentement arrivée à un haut degré de perfection, et il n’est pas de phénomène physique qu’elle ne rédilfee en. formule, èt dont elle ne déduise une loi générale mathématique.

Tôùt rentre dans son domaine, le mouvement et la pesanteur, l’action des corps sur eux-mêmes, leurs lois d’équilibre et de pression , les fluides, la lumière, le son, jusqu’aux lois les plus intimes de l’affinité.

C’est pourquoi, avons-nous dit, l’application de l’algèbre à la physique

M) Voyez Cuvier dans son résumé des théories astronomiques, Discours sur les révolutions du globe.

(2) Plutarque sur Pythagore.

est une des choses dans lesquelle l’esprit de l’homme s’exerce avec le plus de complaisance ; car c’est là qu’il est roi en quelque sorte.

Et la raison chrétienne ne lui conteste pas cette espèce de jouissance qui est comme une jouissance de création. Au contraire elle aime à son tour à entourer de gloire cette puissance de réflexion qui pénètre ainsi dans le mystère le plus profond de la nature.

Il faut le dire toutefois; si la science physico-mathématique ne sortait pas de ce cercle de formules, elle aurait un caractère peu philosophique, car elle ne se rattacherait par aucun point à ce système immensedu monde intellectuel, que nous étudions. Et c’est ce que D’Alembert pressentait lui-même, avant le développement qui a été donné à cette science d’application, lorsqu’il manifestait sa défiance pour celte sorte d 'auteurs qui entendent résoudre d’un trait de plume des problèmes d hydraulique et de statique capables d arrêter toute leur vie les plus grands géomètres ( 1 ). Prenons garde que l’esprit de l’homme, en s’appliquant aux sciences qu’il semble rendre les plus précises, est exposé, par je ne sais quelle loi rationnelle mystérieuse, à perdre de cette puissante faculté d’expansion qui embrasse la science dans ce qu’elle a de plus général et de plus vrai. C’est pourquoi peut-être la réflexion humaine puissamment appliquée aux mathématiques semble être, non seulement, une abstraction, mais une distraction de toutes les réalités de la vie morale. De toute nécessité, il faut que l’homme montre sa faiblesse, même alors qu’il se sent le plus maître de la science. Et par conséquent alors aussi il a besoin de chercher sa force dans un ordre de vérités, où cette science qu’il fait par sa puissance propre vienne trouver sa concentration.

Donc le christianisme se montre toujours comme unité scientifique.

Le christianisme laisse une immense carrière à la science ; mais il ne veut pas qu’elle s’en aille au bout du rayon de la circonférence , où elle ne trouverait qu’un seul point à éclairer ; il veut que du centre elle embrasse l’espace qui s’ouvre à elle , soit en l’explorant par l’observation , soit en soumettant l’observation même à des lois de démonstration capables ensuite de la suppléer.

Et ceci nous devient plus sensible si des sciences théoriques nous passons aux sciences pratiques, aux sciences d’application ou d’utilité.

La science en elle-même répond à la nature propre de l’homme , qui est

(t) Introd. à l'Encyclopédie.

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